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Derrière le voile

TROISIÈME PARTIE A PAS LENTS (continued 2)

Reading edition

— Peut-être un voile d’odalisque ! avança Stanislas. L’Orient comme décor, ce serait fameux !

Davier porta à ses lèvres un petit verre de vieux cognac dont il but quelques gouttes. Fulvie s’étonna de ce geste ; depuis longtemps, son mari s’abstenait de tout alcool. Une sourde inquiétude s’éveilla en elle. La physionomie du docteur lui parut étrange ; le sourire s’effaçait, les prunelles se fonçaient. Peut-être étaient-ce là simplement des symptômes de concentration intellectuelle. Négligemment, le médecin releva l’observation de son beau-frère.

— Oh ! quant au décor, mettez-y toutes les somptuosités que vous voudrez ! — Une ville d’art… Bruges, Florence, Venise… ou Versailles même ! Pourquoi pas ?… Et cela à n’importe quelle époque !… Donc, en un palais, rempli de chefs-d’œuvre, vit un vieux seigneur, dilettante, qui se plaît à réunir une société choisie !… Tenez ! je vois très bien cette fête à Versailles… au XVIIIe siècle ou même de notre temps. Vous me suivez bien ? ajoutait-il complaisamment à l’adresse de son beau-frère, assis en face de lui.

— Très bien ! assura Stany, dont les yeux verdâtres cillèrent nerveusement.

— Une soirée touche à sa fin. Musiciens, dames et gentilshommes se retirent. Le vieux seigneur confère avec l’intendant d’un de ses domaines, qu’il estime particulièrement. Il lui fait don d’un collier pour sa fille qui vient de se fiancer, la jolie Maddalena. Tiens ! malgré moi, mon imagination m’emporte vers Venezia ! Je vois la scène poétique, la nuit étoilée, les gondoles, attachées aux pali, la barque emportant l’intendant Raynaldo qui s’éloigne… N’est-ce pas suggestif ?

— Absolument ! approuva Bénary, avec une subite ardeur. Je vois cela par vos yeux, si on peut dire !

— Enchanté de vous intéresser, maître ! Mon vieux seigneur — admettons qu’il se nomme Lazzaro — quitte le péristyle, rentre lentement dans les galeries vides. Il atteint une pièce plus étroite, où il a rassemblé ses trésors artistiques les plus précieux. Soudain, une tapisserie s’écarte, un homme surgit. Lazzaro, violemment surpris, porte une main à son cœur qui craque d’effroi ; il étend instinctivement l’autre vers la tenture de la paroi dont la frange s’arrache. Et il tombe, sans une plainte, sur le dallage de marbre.

L’inconnu, interdit lui-même devant cette chute, s’approche, s’agenouille, desserre la cravate. Au fait, Lazzaro portait-il une cravate ?… Ça dépendra de l’époque choisie ! Vous vous documenterez à cet égard.

— Parfaitement ! bégaya Stany, allongeant les jambes et roulant une cigarette d’un air dégagé. Continuez ! Je palpite !

— Si le début vous empoigne déjà à ce point, je dois tout espérer des péripéties qui suivent ! articula Davier avec une ironique satisfaction. Notre individu palpe la poitrine, le pouls de l’homme inanimé. Plus rien ! Un cadavre ! Quoi faire ? Sa mimique traduit son embarras. Pas un serviteur en vue ! Et puisque les soins sont inutiles ! Son regard tombe sur une boîte à bijoux, encore entr’ouverte, dans laquelle on a vu Lazzaro chercher le collier, destiné à la fille de son intendant Raynaldo. L’homme, qui est jeune et alerte, saisit la boîte, la cache sous son manteau, saute par la fenêtre. On le voit, dans le dernier tableau de l’épisode, raser les murs d’une ruelle et gagner ainsi le Rialto. Hein ! que de couleur locale !

Fulvie, pâlissante, oubliait sa broderie. M. Clozel, penché en avant, observait, apercevant enfin le fil conducteur dans ce dédale où il s’égarait d’abord. Louis Davier s’était levé, allant et venant lentement devant la cheminée, mais s’arrêtant parfois droit en face de son beau-frère.

— Voici les serviteurs qui découvrent le mort. Rumeur. Émotion ! Affolement du personnel ! On constate la disparition du coffret. L’intendant est resté le dernier. On trouve le collier entre ses mains. Tumulte. Raynaldo est arrêté.

— Bref ! encore une erreur judiciaire ! remarqua Me Bénary ! Mais il s’en commet de tous temps ! J’en ai connu, pour ma part, de bien regrettables ! Je vous demande pardon de l’interruption, cher ami, et encore plus à vos auditeurs… dont je trouble stupidement le plaisir.

— Un maître de la parole ne saurait garder longtemps le silence, insinua le médecin avec une malice amicale. Et vos réflexions judicieuses encouragent mon amour-propre d’auteur ! Ne les ménagez donc pas ! Je reprends… Un seigneur, ami du défunt, Marco — appelons-le Marco ou Ludovico, ad libitum ! — appelé dès la première heure dans le palais endeuillé, trouve, par hasard, dans la pièce mortuaire, — une mince tablette d’ivoire. Il y lit, en tressaillant, quelques mots tracés par la main de son beau-fils. Oui, Marco a épousé une veuve qu’il aime follement. Il sait le fils de celle-ci, Pietro, libertin, léger. Mais de là à l’accuser d’un vol honteux, Marco ne peut en accepter même la supposition et se taxe de démence. La tablette a pu se perdre pendant le bal. Il relègue le doute terrible au fond de son âme et s’interdit de jamais l’examiner. Un voile tombe, qu’il ne soulèvera pas, afin de sauvegarder la paix de la femme tendrement aimée.

Cependant il sait l’honnêteté foncière de Raynaldo. Celui-ci a été jeté en prison.

— Les Plombs ! ricana Stany, qui se composait une attitude insouciante et fanfaronne.

Le docteur laissa tomber sur le jeune homme le regard tranquille, au froid éclat, dont un dompteur maîtrise un chat sauvage. La sueur perla à la racine des cheveux du persifleur.

— Les Plombs, soit ! Ajoutez même que Raynaldo, tourmenté par la question, a dû passer plusieurs fois le Pont des Soupirs. Marco, sentant confusément qu’une grande injustice va se commettre, affirme que Lazzaro lui avait parlé du bijou, destiné à Maddalena, la fille de Raynaldo. Son témoignage, aidé de plusieurs circonstances…

— Oui ! intervint encore Me Bénary, on pourrait imaginer que le roi Carnaval règne à Venise, et qu’un Arlequin est allé vendre les bijoux volés, dans une petite boutique de recéleur de la Merceria.

— Pittoresque intermède ! Merci, maître ! Et dire que nous abandonnerons ce scénario émouvant à Stanislas de Lancreau, sans prétendre à des droits de collaboration ! Attendez ! Voici la partie vraiment pathétique ! Raynaldo, relaxé sans procès, demeure entaché aux yeux de tous. Le mariage de Maddalena ne se conclut pas. Les parents de Valério, grands verriers de Murano, probes et puritains, ne se décident pas à accepter pour belle-fille l’enfant d’un homme suspecté. Raynaldo meurt de chagrin, après ces secousses. Marco cherche à secourir la veuve et l’orpheline du malheureux, mais alors — avec quelle amertume ! — il voit sa femme, sa chère Margherita ! prendre ombrage de cette légitime sollicitude.

Fulvie s’enfonça dans sa bergère. Ses yeux noirs, intensément agrandis, formaient deux taches obscures dans son visage décoloré. Davier continua :

— D’autres indices, impondérables, se groupaient peu à peu, fortifiant les présomptions d’abord repoussées derrière le voile. Ludovico — pardon, suis-je étourdi ! Marco — pour n’avoir pas eu, au moment décisif, le courage de considérer la rude Vérité, se trouve désormais la proie du remords. Lui, réputé intègre et droit, il a manqué au plus élémentaire devoir : aider la Justice à découvrir le coupable.

Ainsi l’innocence de Raynaldo eût été pleinement démontrée, et le bonheur de deux pauvres enfants qui s’aiment ne serait pas compromis. L’heure arrive, où toute défaillance se paye !

Un silence profond s’était établi, tandis que Davier, livide, s’accoudant à la tablette de la cheminée, poursuivait d’une voix blanche :

— Le voile tendu étant déchiré, Marco examina ce qui lui restait à faire. L’homme assez vil, assez cynique, pour profiter d’une circonstance funèbre, assez lâche pour tolérer qu’un autre fût soupçonné à sa place, ne serait certes pas capable d’un acte de virile franchise. Rien à attendre de Pietro, rien que des bouffonneries et des pasquinades ! Le mari de Margherita alors se décide à agir. Il existe, dans la cour du Palais des Doges, des piliers creusés où se déposent les lettres de délation. Marco écrira le récit du forfait impuni, revendiquera sa part de responsabilité en dénonçant sa faute de faiblesse et d’amour — puis, possédant un sûr moyen de délivrance dans le chaton de sa bague, il ira jeter cette missive dans une bocca de marbre du Palais.

Mme Davier quitta son siège, traversa le salon, vacillante, tremblant si fort que les franges perlées de sa robe frissonnaient. Et s’accrochant à son mari :

— Non ! non ! non ! articula-t-elle, la voix rauque. Non, cette lettre où cet homme trop bon s’humilie à l’excès, il ne l’enverra pas ! Car sa femme surviendra tandis qu’il l’écrit — oui, cette femme exigeante, aveuglée… Pour elle aussi, le voile se déchire ! Ah ! que de choses lui sont enfin compréhensibles !

XI

Fulvie dut s’arrêter, suffoquée par l’émotion. Mais, imposant silence du geste, elle rassemblait sa rare énergie jusqu’à paraître farouche de désespoir et de résolution, tandis que tombaient de ses lèvres ces phrases brèves et hachées :

— Comment crier mon repentir ? Je suis la cause. Car j’ai couvert de mon affection ce fourbe, ce capon, ce misérable que je répudie aujourd’hui ! Et l’on ne voulut pas l’atteindre à travers moi, on craignit de me faire mal !… Et je ne comprenais pas ! Et je raillais, et je m’indignais, et je m’offensais ! Ah ! quelle fierté doit vous rester, pourtant, quand on se voit la sœur de cette loque vivante ! Je l’observais tout à l’heure, et tout, dans sa contenance, confirmait la vérité de ce qui était dit !… Ah ! oui, Stany, voilà du théâtre, comme tu es incapable de l’imaginer !… J’ai l’impression de jouer un rôle, dans un cauchemar dont on se réveille en se disant : Ah ! heureusement qu’une telle horreur n’est pas vraie ! Et cela est vrai ! vrai ! proféra-t-elle dans une plainte presque sauvage.

Elle se jetait vers son frère, les yeux étincelants, la main levée pour un soufflet. Affalé, jaunissant, Stany replia ses longs membres comme une araignée qui se roule en boule ; ses pâles prunelles papillotaient sous le regard chargé de mépris dont l’écrasait sa sœur.

— Parle ! Parle ! M’entends-tu ? répétait Fulvie, en qui se rebellaient toutes les violences de sa race. Mais ton silence même est révélateur. Toi que j’aimais, que j’excusais comme un enfant infirme, dont on cache les folies, les travers, tu m’apparais tellement dégradé que je ne ressens plus pour toi que du dégoût. J’ai honte d’être ta sœur. J’en demande pardon à l’honnête homme dont tu n’es pas digne de baiser les pas. Et celui-là endosserait la peine de tes vilenies ? Non, ce serait trop injuste ! Parle, gredin ! Vide ton sac de boue jusqu’au fond, devant nous tous ! Ce sera propre et joli ! Mais il le faut ! Il le faut !

Elle appliqua ses paumes contre son front brûlant ; puis, hagarde, considéra les étrangers.

— Je m’explique… à présent, messieurs, pourquoi vous fûtes appelés ici. Oh ! mon pauvre ami, ce matin… vous vous décidiez à…

— Oui ! fit Davier à demi-voix. Je ne savais par quel moyen j’amènerais cette confession… Mais je m’en remettais au hasard… qui m’a servi… Il fallait, de toute nécessité, éclairer et convaincre celui dont dépend le sort de deux malheureuses femmes, méritantes et persécutées…

Il regarda M. Clozel dont le visage troublé disait l’émoi intime. Fulvie trébuchait. Le docteur, d’un élan, fut près d’elle. Elle s’abattit, sanglotante, contre l’épaule de son mari. Lentement, la jeune femme reprit possession d’elle-même, et aussitôt, avec la véhémence d’une Némésis, elle tendit son bras nu vers son frère.

— Allons, exécute-toi ! Avoue ! Airvault n’était pas le voleur ?

Grelottant, Stany desserra avec peine ses mâchoires soudées l’une à l’autre.

— Non !

— Et tu le laissas accuser, arrêter ! cria Fulvie, au paroxysme de l’indignation.

— J’espérais… toujours… que son innocence serait reconnue… J’ai été soulagé… réellement… quand on le relâcha !… Oh !… Je ne l’aurais tout de même pas laissé condamner !… Alors quand il fut mis en liberté, je me suis dit : Très bien ! Personne n’y pensera plus !

Il balbutiait ces lambeaux d’excuse, si flasque, si aplati, que sa sœur sentit l’écœurement d’une nausée.

— Mais tu n’as pas songé que cette arrestation brisait la vie de cet homme, qu’il serait ensuite exposé à mille affronts, que sa famille en souffrirait ?

Stany plissa la bouche pour une moue piteuse.

— Je n’en ai pas pensé si long !… Personne ne me parlait jamais de ces gens-là… Je me suis dit que tout allait pour le mieux de ce côté !

La réponse se retournait contre Fulvie même. Ce fut comme la pointe d’une arme qui lui frôlait le cœur.

— C’est vrai ! murmura-t-elle dans un rire amer, personne ne lui parlait de ces gens-là !

Ses jambes se dérobaient. Le docteur la fit asseoir dans un fauteuil et s’adressant à Bénary :

— Maître, Mme Davier est allée au delà de ses forces, pour arracher l’aveu décisif. Veuillez poursuivre cet interrogatoire pénible. Vous, qui soutîntes le pauvre Raymond Airvault avec tant de foi et d’ardeur, obtenez du fauteur véritable les circonstances de son méfait ! Tout doit se divulguer entièrement dans cette réunion d’amis, improvisée en tribunal privé.

— Nous tâcherons de nous y inspirer de l’esprit d’équité… encore mieux que la justice officielle ! dit gravement l’avocat, contenant son émotion. Je croyais à l’innocence de mon client. Je vous ai poussé inconsciemment, mon cher docteur, à accentuer votre témoignage — je m’en rends compte à présent — afin d’obtenir plus tôt l’ordonnance d’un non-lieu.

— Avant d’être convaincu de la culpabilité de Stanislas, prononça Davier, j’étais moralement persuadé de la non-culpabilité de l’artiste. Et j’obéis, sans trop de scrupules, à votre suggestion.

— Rarement, reprit Bénary, j’ai participé à ce point aux anxiétés d’un homme ! Il se désolait tant de se voir séparé de sa femme malade ! Les conditions dans lesquelles fut accompli le délit, me paraissaient, à priori, incompatibles avec la nature sensible et généreuse d’Airvault. Voyons, M. de Lancreau…

Fulvie tressaillit en entendant résonner son nom.

— Je vous en prie, monsieur, ne l’appelez pas ainsi ! Ça me fait mal !

Et avec un rire d’âpre dérision :

— Éros aux cheveux de paille ! Voilà tout ce qui convient à un pareil fantoche !

Davier, cependant, précisait :

— Le 12 juin 1912, ma femme et moi, nous allâmes dîner à Dampierre — circonstance qui m’aida plus tard à contrôler mes souvenirs. Je n’assistai donc pas à la réunion de ce mercredi chez de Terroy. Cependant un billet de retour, retrouvé dans un vêtement, me prouva que Stany, ce jour-là, vint à Versailles. Or, un enfant qui veillait à la grille de M. de Terroy, vit passer, alors que les invités (sauf l’architecte Airvault) étaient déjà partis, un homme grand, fluet, dégingandé, aux cheveux clairs, bref, tout à fait le signalement de Stanislas. Le gamin, chargé de fermer le portail, vit bien sortir l’architecte ; mais le sommeil le prit avant que reparût le dernier entrant. Le petit eut peur d’être accusé de négligence ; la terreur des magistrats, la peur d’être grondé par sa mère le rendirent muet. Il se confia néanmoins à sa sœur, qui, naïve et timorée elle-même, s’ouvrit de ces choses à une tante plus indulgente que la mère. Philomène Pradin, à mots couverts, fit part de l’incident à quelqu’un qui ne voulut pas le prendre au sérieux et le qualifia d’imagination d’enfant et de vieille femme. Par respect pour ce quelqu’un, Philomène écarta le souvenir qui revint la tourmenter sur son lit de mort. Néanmoins, au cours des années, le doute qu’elle avait semé germait chez ce quelqu’un. Doute envahissant comme une plante vénéneuse, plus empoisonnant à mesure que devenaient plus manifestes les conséquences fatales d’un manque de sincérité vis-à-vis de soi-même !

Une douleur profonde assombrit la voix du docteur pendant qu’il proférait sa confession, debout, la tête penchée. Il sentit saisir sa main pendante. Un front pesant s’y appuya. Fulvie, ployée en deux, s’humiliait, pénitente et contristée. La main qu’elle cherchait se creusa doucement, pressant ses tempes fiévreuses d’une caresse.

Pitoyable aux deux époux, Me Bénary voulut hâter l’issue de la pénible scène, et s’adressant à Stany avec autorité :

— Vous n’étiez pas un familier de M. de Terroy. Quel motif vous décida à vous présenter si tard chez lui ? Je vous engage à la franchise absolue. Car l’enquête peut se reprendre efficacement, aidée par des éléments nouveaux qui rendront votre confusion plus complète et les sanctions plus rigoureuses.

Indécis, le jeune homme tournait et retournait ses bagues, cherchant sans doute quelque faux-fuyant ou une insolente bravade. Mais, dans cette suspension, il reçut de nouveau, comme une décharge en plein visage, le regard enflammé de Fulvie. Ce qui lui restait de présence d’esprit s’effondra. Il fixa Me Bénary avec l’expression rageuse de la bête traquée qui fait face au chasseur.

— Autant tout raconter d’un coup, pour être plus tôt quitte de cette sale histoire ! Non, je n’étais pas des familiers de M. de Terroy. Mon beau-frère ne m’avait présenté à lui qu’à contre-cœur, occasionnellement. Mais, à ce moment-là, je rêvais de fonder un organe artistique. D’autres, depuis, m’ont volé l’idée ! Toujours ma chance ! Je cherchais des capitaux. L’inspiration me vint de gagner à mon projet M. de Terroy, que l’on disait généreux… Je savais que si je me rendais chez lui ce mercredi-là, je n’y rencontrerais pas le docteur Davier, qui m’eût gêné pour expliquer mon affaire. Je préférais qu’il ne connût pas ma démarche, et j’y allai sur le tard, afin de rencontrer moins de monde. On se couche de bonne heure à Versailles ! J’avisai de loin, sur l’avenue, le groupe qui débouchait de la grille. « Bien ! me dis-je, j’aurai peut-être l’aubaine d’un seul à seul ! » Personne à l’entrée de la maison pour me recevoir. De l’antichambre, j’entendis M. de Terroy qui fulminait, un homme qui marmottait des excuses. Je ne voulus pas les troubler. Puis M. de Terroy se calmait après son sermon, comptait de l’argent que l’autre empochait avec des remerciements attendrissants. Ils se dirigèrent alors vers l’antichambre. Je me jetai dans le petit salon voisin pour ne pas être découvert en posture d’écouteur. Je me moquais des affaires de l’autre. Je m’inquiétai seulement de supputer si le prêt que venait de faire M. de Terroy le mettrait en veine de libéralité ou nuirait à mes intérêts. M. de Terroy mit l’autre à la porte, tira les verrous, revint dans le grand salon, éteignit même un lustre. Je jugeai qu’il était grand temps de me montrer et je soulevai la portière. Mais voilà que ma vue le saisit. Il bat l’air de ses bras, tombe à la renverse. Je me précipite pour le secourir. Et je constate la mort foudroyante. Hébété, je cherche une sonnette. Je ne trouve rien dans la demi-obscurité. Alors je distingue sur une console, éclairé par une lampe, un coffret de métal brillant. C’était peut-être de cette boîte que… Bref, je n’en pensai pas davantage. Le mort n’avait besoin de rien… Et… je pris… l’objet… oui, ce fut plus fort que moi… Je déverrouillai la porte et je sortis en pleine vitesse, par où j’étais venu.

Il étalait la veulerie, l’amoralité de son âme dégénérée, avec si peu de vergogne que les auditeurs en ressentaient le scandale d’une impudeur. Fulvie, affaissée, enfouissait dans le coussin du fauteuil sa tête en feu.

— Ce coffret, interrogea l’avocat, avez-vous tiré parti de son contenu ?

La réponse fut faite du bout des lèvres, avec humeur.

— Ce n’était pas facile ! les bijoux avaient été signalés ! Par ci par là, j’ai pu écouler quelques pierres. Le reste s’est dispersé en cadeaux…

— Les camées ?

— Je les ai donnés à quatre dancing-girls qui s’en allaient en Amérique, et qui les montèrent en épingles à chapeaux.

Fulvie se dressa, terrible, les bras croisés.

— Parler avec un tel flegme de ces choses infamantes ! Abject ! Abject ! Tu ne mérites ni ménagements ni pitié. Mais la corde ! Oui, la mort des truands ! Ainsi décréterait notre aïeul, Bernard le Ligueur ! Être pleutre et abâtardi, que faire de toi ?… Ah ! ma faiblesse ! Mon indulgence trop grandes ! Remords !… Et à cause de toi, Loys !… Évelyne même !…

Sa voix s’étrangla. Elle se tordit les bras convulsivement. Stany, atterré par cette explosion, jetait de côté et d’autre des regards de détresse. Quelque chose d’indistinct encore s’agitait en lui devant le désespoir de sa sœur. Il essaya une défense, avec un effort de sincérité.

— Je ne croyais pas que cette bêtise dût avoir une pareille répercussion… J’en ai regret… Je n’ai jamais été pris au sérieux… et je n’ai moi-même rien pris sérieusement !… Tu me traites d’abâtardi… Je te donne raison… Je ne sens point en moi le courage des grandes folies, que tu admirais chez les ancêtres… et par contre, je dois étouffer, très souvent, des fantaisies… qui ne viennent pas à l’esprit de tout le monde… Ce n’est pas ma faute… Je suis fait ainsi.

— Voulez-vous nous faire entendre que vous n’êtes pas toujours maître de vos impulsions ? dit l’avocat.

— Qu’on l’entende comme on le voudra ! répliqua Stany, avec l’ironique et sombre philosophie d’un homme qui jette le manche après la cognée. En style juridique, vous pouvez même déclarer que l’accusé se retranche dans un système de défense concluant à la responsabilité limitée. Pensez et dites ce qu’il vous plaira… Je suis devant vous maintenant comme un lépreux qui étale ses chancres… Eh bien ! oui, je me crois réellement un raté, un anormal. Souvent, j’ai eu l’impression de différer des autres. J’avais grand plaisir à mentir, quand j’étais enfant. Je volais mes petits compagnons. A l’âge d’homme, ces tentations-là m’ont repris parfois… Je n’y ai pas toujours succombé !

Ses paroles, rêches ou sifflantes, ne pouvaient lui concilier la sympathie, mais dénonçaient une sinistre et lamentable infériorité physiologique et mentale. Ceux qui l’entendaient en éprouvèrent la gêne qui désarme le ressentiment et mène à la miséricorde envers les déchus et les disgraciés.

Le bâtonnier murmura, après une courte pause, en consultant de l’œil le docteur Davier :

— Tout étant connu maintenant, comment concluons-nous ?

— Je ne me reconnais pas le droit d’un avis, répondit froidement le médecin. On ne saurait être juge et partie. Soyez arbitres, vous et M. Clozel, selon l’inspiration de votre sens droit et de votre équité.

Me Bénary réfléchit à haute voix :

— Premier parti à considérer : rouvrir le procès ? Mais n’est-ce pas simplement raviver et étendre un scandale que la guerre fit oublier et dont bien peu de gens, à Versailles même, se souviennent encore ?

Mme Davier frémit et serra ses bras pour réprimer le gémissement qui soulevait son sein.

Qui donc, hélas ! avait relevé, des cendres du passé, l’affaire Airvault pour la porter à la connaissance de Mme Clozel, avec une malignité diabolique ?

Et le jet de vitriol, destiné à une autre, se retournait vers celle qui le lançait pour lui corroder la face !

— Sans doute, continuait l’avocat, les divulgations des débats publics établiraient de façon irréfutable l’innocence d’Airvault, allégeant ainsi le chagrin qui pèse sur sa veuve, déblayant les obstacles qui peuvent obstruer l’avenir de sa jeune fille. En droit, cette satisfaction légitime devrait leur être accordée.

— A vos ordres, murmura le docteur, s’inclinant. Ce qui doit être fait sera fait.

Il sembla qu’un vent glacé pénétrait la pièce et transissait les cœurs. Stany, effondré, fixait le mur avec hébétude, comme s’il y voyait s’inscrire le fatidique Mane.

Me Bénary reprenait :

— Pour moi, je ne pense pas qu’il soit sage d’entamer une nouvelle action judiciaire. Le vol était peu important comme valeur intrinsèque. Aucune plainte ne fut déposée. Rappeler ces événements déjà anciens, n’est-ce pas agir hors de propos, et exciter un remous de curiosités malsaines et malveillantes ? Le public ne ménagera pas davantage les victimes que les… comparses du drame, car peu de gens sont aptes à comprendre ces subtilités psychologiques.

M. Clozel fit un mouvement. Mais l’avocat se hâtait de poursuivre, allant jusqu’au bout de ses déductions, avec un effort qui contractait son bon visage et mouillait sa voix :

— Nous sommes peut-être seuls ici à nous souvenir de Raymond Airvault. Sa justification nous soulage. Mais l’essai de réhabilitation juridique exposera les deux chères créatures qu’il laisse derrière lui à des étonnements si douloureux qu’elles auront seulement changé de tristesse ! Quelle barrière se dresserait entre les deux jeunes amies, entre le tuteur humblement respecté, le conseiller sage et dévoué…

— Bénary !… N’allez pas plus loin !

L’éditeur alors intervint avec une autorité soudaine :

— Oui, dit-il, je partage l’opinion de Me Bénary. Raviver un scandale, c’est l’étendre. Du haut des régions sereines promises aux persécutés, Airvault ne peut plus concevoir l’idée de vengeance. Mais nous tous qui savons (il appuya expressivement sur le mot), notre premier devoir sera de protéger celles qu’il lui fallut quitter, de les maintenir en paix, de les entourer de tous les égards qui atténueront leur épreuve. Voilà, ajouta-t-il en s’adressant au docteur, la conclusion de notre entretien d’hier — et elle recevra certainement l’approbation de Mme Clozel. Mais — sa voix prit une force inattendue — si nous nous interdisons de recourir au tribunal ordinaire, il ne s’ensuit pas que le coupable doive demeurer impuni. Kleptomane ou non, il commit un délit de vol ; puis il laissa planer un doute déshonorant sur un honnête homme. Là, il y a crime ! Crime qui entraîne une expiation nécessaire dont le premier acte sera de renouveler par écrit l’aveu fait de vive voix.

— Ah ! s’écria violemment Fulvie, si j’étais à sa place, je ne supporterais pas une heure la flétrissure !

M. Clozel leva vers la femme emportée son maigre visage d’ascète aux yeux profonds.

— Êtes-vous chrétienne, madame ? dit-il avec sévérité. La décision que vous suggérez ne demande qu’une seconde de folie. Et après ?… L’éternité attend cet homme… Qu’il subisse l’existence, humblement soumis, en gardant l’espoir des pardons abondants de Dieu ! Voilà tout ce que nous avons le droit de lui dire actuellement.

Stany redressa son long corps fléchi. Son regard, d’ordinaire fuyant, se leva vers celui qui venait de parler. Et, toute forfanterie abolie, la voix étrangement changée :

— Merci, monsieur ! murmura-t-il. Je me souviendrai.

XII

Fulvie, pâle comme une morte dans sa robe scintillante, s’approcha de son frère.

— Achève ce que tu as commencé… ainsi que le conseille M. Clozel. Viens ! Je t’assisterai. Je veux me rappeler seulement que j’eus la prétention de remplacer près de toi la mère qui nous manqua ! Viens !

Elle le guidait vers le cabinet du docteur. Celui-ci demeurait dans le salon, avec ses hôtes, immobile, les yeux à terre. Me Bénary, tristement affecté, vint à son ami :

— Je ne veux pas vous voir ainsi déprimé. Ah ! cher ! ne vous torturez plus la conscience. Soyez charitable envers vous-même, vous qui l’êtes envers tous !

— Charitable ? fit Davier, avec un mouvement d’épaules. Peut-être, en effet, ai-je été poussé à un altruisme plus ample, par suite de cette gêne morale dont je ne consentais pas à analyser la nature. Mais quand même, à quelle humiliation suis-je condamné ? Recevoir des éloges que je ne mérite pas !… Et par-dessus tout, endurer ce supplice : les remerciements trop exaltés, trop confiants, des deux victimes à qui mon inertie fut préjudiciable ! Voilà le mensonge tacite dont la continuité me rongera… à moins que je ne m’en décharge par un aveu.

M. Clozel lui saisit le bras dans une étreinte vigoureuse.

— Ne faites pas cela ! Ce serait une barbarie inutile ! Supportez votre malaise secret, mais ne ruinez pas, chez vos protégées, ce qui les soutint aux temps d’épreuve. Vous leur feriez un mal inouï, inguérissable ! Restez vous-même vis-à-vis de celles qui croient en vous, oui, restez ce que nous vous estimons, ce que vous êtes : un homme infiniment bon.

Trop ému pour parler, le docteur remercia ses amis d’une longue pression de main. Puis, tous trois, en silence, attendirent.

Une heure environ s’écoula. Mme Davier reparut seule, tenant un pli cacheté.

Elle comprit l’inquiétude des regards qui l’interrogeaient.

— Rassurez-vous ! Il était exténué. Je l’ai fait monter à la chambre qui est la sienne habituellement. Mais, dès demain, Stanislas de Lancreau se mettra en route pour aller s’engager dans la Légion Étrangère ou l’Infanterie Coloniale. La France a besoin de soldats. Il trouvera là-bas la discipline qui lui manqua.

Elle prononça ces mots, brefs et saccadés, avec une grande dignité d’attitude et d’accent. Consultant, d’un coup d’œil à la ronde, les assistants, Fulvie ajoutait :

— Qui sera dépositaire de cette confession ? J’ai pensé…

Elle s’arrêtait devant M. Clozel.

— J’ai pensé, monsieur… Je ne crois pas me tromper en supposant que vous seriez intéressé, plus que quiconque ici, à défendre l’honneur de la famille Airvault. N’est-ce pas à vous, dès lors, qu’il convient de remettre cette arme ? J’ai toute confiance que vous la garderez secrète — même à vos enfants — pour n’en faire usage… qu’en cas majeur…

Un sanglot déchira sa voix. M. Clozel prit l’enveloppe.

— Soyez tranquille, madame, dit-il avec sa calme fermeté. Personne ne saura… sauf ma femme, dont je garantis l’entière discrétion. J’inscrirai sur une double enveloppe les indications nécessaires, afin que ce paquet soit remis, après notre mort à tous deux, entre les mains d’un tiers respecté. D’ailleurs, le temps engloutit toutes choses. Les souvenirs finiront par s’effacer. Et si — comme je l’espère — un événement probable amène les deux dames Airvault à habiter Paris, ce dépaysement les mettra mieux encore à l’abri des attaques éventuelles.

Fulvie, à bout de forces, était tombée sur le siège voisin, la figure cachée dans son mouchoir.

D’un signe, elle acquiesça aux paroles sages. Compatissants à son extrême désarroi, sans l’importuner de cérémonies fastidieuses, les deux hôtes quittèrent le salon.

Quand le docteur revint, après avoir reconduit ses invités, la jeune femme, par un miracle d’énergie, s’était remise debout. Ses larmes étanchées ne se laissaient plus deviner que par un éclat vitreux de la sclérotique et des traces rouges sur les joues livides.

— Voulez-vous voir Loys, s’il vous plaît ? proposa-t-elle à demi-voix. Je serais plus tranquille pour le reste de la nuit.

Elle monta l’escalier, très droite. La chambre du petit garçon communiquait avec l’appartement de ses parents. La vieille femme de chambre, assoupie sur la chaise longue, se frotta les yeux à l’entrée de M. et Mme Davier. Celle-ci lui dit très bas :

— Allez vous coucher, Mélanie. Je veillerai.

L’enfant dormait, du sommeil profond qui suit la fièvre. Le docteur, avec précaution, toucha le front, tâta le pouls.

— La température a certainement baissé. Les pulsations sont moins fréquentes et plus régulières. Il y a tout lieu d’espérer que l’indisposition sera bénigne.

Fulvie, de ses larges prunelles avides, contemplait le gracieux visage, détendu, reposé. Béni soit le ciel ! Le fléau apocalyptique, qui avait emporté tant de jeunes vies, l’hiver précédent, ne serrerait pas mortellement cette gorge frêle ! Oh ! Loys, petite fleur dont les racines plongeaient si profondément dans le cœur maternel ! Jamais mieux qu’après l’horrible tempête, Fulvie n’avait senti ce lien vivant et mystérieux !

Et tandis qu’elle se délectait ainsi à savourer la joliesse veloutée et tendre de la figure enfantine, elle y saisit le reflet d’une ressemblance avec une physionomie virile, fine et douce. Son regard monta vers le père, penché au-dessus du petit lit.

Elle le vit — comme on voit subitement, par échappées, ceux près desquels nous vivons, et que l’habitude finit par nous déguiser.

Elle ne l’apercevait, d’ordinaire, qu’à travers ses propres préjugés, ses dédains pour la roture du nom, pour les traditions bourgeoises et les sujétions professionnelles.

Aujourd’hui, tandis qu’il confessait ses perplexités, ses angoisses et dénonçait vaillamment la vérité, pour la première fois, la jeune femme avait discerné la noblesse, la délicatesse chevaleresque de son mari ; pour la première fois, éblouie, confuse, repentante, elle estimait la rareté et le prix de l’amour qui lui était dévolu.

Davier surprit tout à coup ce regard tenace et se troubla. Fulvie tendit vers son époux ses mains jointes, et laissa éclater, en larmes chaudes, ce qui venait d’envahir son âme et d’en rompre l’armature d’acier.

XIII

Dans une petite chambre haute de l’institution Duluc, une jeune fille brode une légère guirlande à l’encolure d’un fourreau de crêpe rose.

Est-il occupation plus distrayante et couleur plus agréable à l’œil ? Aussi un sourire creuse-t-il une fossette dans la joue lisse, et un rayon filtre des longues paupières abaissées, comme d’une étoile cachée sous la nue.

Et la pensée voltige, ainsi qu’un oiseau, mais aussi preste que l’aiguille. De vivifiants effluves s’exhalent de tous les coins — et plus spécialement de ce tiroir de la petite table, près de laquelle est assise la brodeuse. Parfois, la main s’y introduit, dans ce mystérieux tiroir, et cherche un papier parmi d’autres lettres — un papier que les yeux parcourent et que les lèvres frôlent, avant qu’on le replonge dans les ténèbres.

Depuis trois semaines, le facteur a fort à faire avec Mlle Raymonde Airvault ! Tous les deux jours ou presque, la missive maternelle venant du Midi. Et soir et matin, un billet de Paris qui se substitue vite au dernier reçu dans une cachette, plus secrète encore que le tiroir — contre le cœur frémissant, sous l’étoffe du corsage.

Oh ! ces messages incandescents ! Ils doivent se trahir et piquer des scintillements de lucioles entre les épîtres banales, charriées par l’honorable employé des postes !

Toujours et encore, ils chantent l’éternelle chanson qui se répète sans cesse et ne lasse jamais : « Je vous aime ! »

Mais souvent, à ce refrain, s’ajoutent plainte et reproche : « M’aimez-vous autant que je vous aime ? Alors abrégez l’attente ! Vous voir deux fois par semaine seulement, c’est à en mourir ! Devons-nous languir jusqu’au début de février, par égard pour miss Marwell et Mlle Duluc ? »

Inutile de parler le langage de la raison à ce jeune homme bouillant ! En vain lui explique-t-on que ni la mère, ni la fille ne peuvent faire défaut vilainement à celles qui les soutinrent : Mme Airvault ne voulant pas quitter sa compagne, ni Raymonde, sa directrice, avant l’arrivée de leurs remplaçantes ; Valentin Clozel regimbe et maugrée, envoyant à tous les diables Titania et la respectée institutrice.

Et les blasphèmes ne sont qu’une variante de la délicieuse affirmation, exprimée dans ces lettres, lues et relues : « Je vous aime ! »

Est-il possible que ce soit l’enfant d’autrefois, abreuvée d’humiliations et d’amertumes, qui se voie ainsi désirée, aimée, et pour qui se prépare un nid doux et chaud où maman sera abritée paisiblement, enfin !

« O père, puisses-tu être témoin de ces prodiges ! Et que soit bénie la chère famille qui nous adopte toutes deux ! »

Délicatement — comme ils font toutes choses — M. et Mme Clozel ont laissé comprendre à Raymonde Airvault que le docteur Davier, en les mettant au fait de la malheureuse erreur d’autrefois, leur a communiqué son estime et sa sympathie pour le calomnié ! Et la mère de Valentin, en attirant contre elle la fiancée de son fils, ajoutait affectueusement :

— Ma chère petite, ne restons pas captifs du passé. Marchons vers l’avenir éternel en essayant de rendre le présent généreux et fécond, riche de bonheur par la bonté et par l’amour.

Et Raymonde a pénétré le sens implicite de ce conseil élevé. Sursum corda ! Elle a chassé de sa mémoire le souvenir terrible de l’angoisse qui lui chavira l’âme, un soir, quand elle courait du lit où expirait Philomène Pradin au logis de son tuteur et qu’elle griffonnait, à la gare, un billet désordonné qui décelait le soupçon poignant.

Lorsqu’elle se représente la longue suite des bienfaits reçus, Raymonde repousse, avec une horreur de sa rapide ingratitude, le doute qui la tortura, ce funèbre soir.

Elle a appris, d’aventure, le départ de Stanislas de Lancreau pour l’Afrique. Y a-t-il corrélation entre cet événement et les aveux in extremis de Philo ? La jeune fille s’interdit de le chercher. Ce qu’elle souhaite, par-dessus tout et avant tout, c’est de garder sa mère en quiétude. Ce qu’elle veut retenir en elle-même, c’est le sentiment de reconnaissance envers le protecteur qui lui valut l’accueil chaleureux de sa future famille.

Combien la vie sera bonne entre ces gens simples, charitables, excellents ! En y songeant, Raymonde s’émeut à tel point qu’elle doit écarter bien vite l’étoffe fragile où risque de tomber une tache d’eau.

La trépidation d’un moteur, devant la maison, effarouche les jolis rêves. Qui arrive ?…

C’est jeudi. Les élèves sont allées se promener sur la terrasse du Château, conduites par Mlle Duluc et la seconde maîtresse. Raymonde doit recevoir les visiteurs. Curieuse, la jeune fille glisse un coup d’œil entre les rideaux et reconnaît la limousine grise de son tuteur. Promptement, elle enlève son tablier de satinette et se précipite dans l’escalier.

Mais, au lieu de la sombre silhouette masculine, elle entrevoit, dans le vestibule, une forme gracile et longue sous un manteau gris clair, une toque de loutre, un halo de cheveux dorés ! Évelyne !

Involontairement, Raymonde s’arrête et sa main pèse sur la rampe.

Hélas ! Évelyne ! Pourquoi faut-il que ce nom tendre provoque un pincement au cœur !

Anxiété inavouable ! Le choix inattendu de Valentin n’a-t-il point froissé quelque chose dans l’âme suave, fraternellement amie ? Cette appréhension, qui n’a pu s’élucider, jette toujours sa brume dans la félicité de Raymonde. Et c’est avec un transissement intime que la jeune fille aborde Mlle Davier.

— Chérie ! L’aimable surprise ! Tu es seule ?

— Oui. Papa m’a prêté l’auto pour trois heures. Alors je suis accourue vers toi. Il y a si longtemps que nous n’avons bavardé. Quelle chance que tu sois restée cette après-midi. D’ailleurs, je comptais te poursuivre !

Les deux jeunes filles s’embrassent avec effusion et pénètrent dans le salon vide, les bras enlacés.

— Quelles nouvelles nouvelles, Rara ? J’en suis affamée, étant privée de toi depuis un mois et demi ! Je me suis trouvée très lasse, après ma grippe. Ensuite Loys m’a accaparée.

— Comment va-t-il, le cher mignon ?

— De mieux en mieux. Nous l’emmenons à Pau… dès que nous t’aurons vue madame la mariée ! Mais oui ! Vos dates vont gouverner nos déplacements, mademoiselle ! Quand arrivera ta maman ?

— Dans huit jours, pour le nouvel an, — la parente de miss Marwell ne se décidant pas à quitter l’Angleterre avant Christmas !

— Et tes fiançailles ?

— Le 3 janvier, chez Mme Forestier, comme tu le sais déjà, probablement.

— Oui, oui ! La bonne amie veut — a-t-elle dit à papa — que la maison où s’ébaucha l’idylle en abrite la consécration ! Ainsi sera respectée l’unité de lieu exigée par les règles classiques !

Et Évelyne éclate de ce rire frais et cristallin qui ravit son amie. Ah ! quel allègement de l’entendre plaisanter avec cette pleine liberté d’esprit ! Tout s’ensoleille maintenant dans la pièce banale, grise et froide. Raymonde ne sent plus que la douceur de l’abandon et la tiédeur de la main amicale où la sienne repose.

— J’ai des renseignements innombrables à obtenir de toi, reprend Mlle Davier. Papa nous dit bien les choses en gros, mais un monsieur, bousculé par l’épidémie de grippe et l’installation d’une œuvre, a bien autre chose à penser qu’à satisfaire la curiosité d’une jeune sotte. Ta bague est-elle choisie ?

— Oui ! Beaucoup trop belle ! Une goutte de rosée cristallisée sur un cercle d’or !

— Parfait, poétique enfant ! Et malgré toi, traditionnelle ! Je gagerais que tu porteras la robe rose des ingénues, pour le repas des accordailles !

— Gagné ! Mais toi-même, penses-tu à ta toilette ?

— Comment donc ! Deux robes neuves en ton honneur ! A propos d’honneur, j’espère que tu seras fidèle à l’arrangement conclu aux environs de nos quatorze ans, et que je serai ta première bridesmaid… Tu demanderas peut-être miss Marwell pour brillante seconde…

Toutes les deux rient avec la même folie contagieuse qu’au temps de l’adolescence. Plus sérieusement, Évelyne prononce :

— Je ne viens pas ici seulement pour mon plaisir, mais chargée d’une mission gouvernementale. Votre tuteur, mademoiselle, se déclare lésé par les volontés de Mme Forestier. Nous tenons absolument à vous fêter chez nous. Tu ne peux me refuser cette satisfaction. C’est maman qui m’envoie comme émissaire. Remarque bien que je dis « maman ». Elle en est tout à fait une pour moi depuis la maladie de Loys.

— Oh ! Évelyne ! s’exclame Raymonde chaleureusement, je m’en réjouis pour toi, pour vous tous. Rien ne pouvait me rendre plus contente !

S’enhardissant, elle ajoute d’un ton significatif :

— A présent, il ne me reste plus qu’à t’adresser mes souhaits pour un bonheur encore plus complet !

Les yeux bleus limpides soutiennent le regard malicieux, sans qu’un battement des cils trouble leur clarté.

— Merci, Raymonde ! réplique tranquillement Évelyne. Tes vœux seront exaucés.

La fiancée de Valentin saute sur ses pieds, dans un transport d’enthousiasme.

— Oh ! me voici comblée ! Vite, des confidences ! C’est ton tour ! Quand le verra-t-on briller, ce jour de gloire ?

— Il n’est pas fixé… J’ai promis de donner encore les vacances prochaines à papa. Tout cela est très secret… Garde-le pour toi !

— Et… est-ce que je connais celui qui ?…

Un sourire détend l’arc délié de la bouche souple. Raymonde ne saurait définir pourquoi une subite timidité refrène ses questions. Évelyne, si claire, si lisible habituellement, lui paraît tout à coup énigmatique, insolite, mystérieuse.

Mlle Davier, laissant tomber le sujet à peine effleuré, s’approche du piano, placé dans l’angle de la fenêtre.

— Ce cher vieux Pleyel, tant de fois tourmenté ! Et comme en notre temps, la romance de Martha sur le pupitre !

Elle rabat le couvercle, et debout devant l’instrument, fait courir ses doigts sur le clavier.

« Ton destin, fraîche rose, « N’a pas même un printemps. . . . . . . . . . . « Briller et disparaître, « Voilà ton avenir ! « Hélas ! « Le jour qui te voit naître, « Te voit aussi mourir ! »

— Te rappelles-tu comme nous soupirions cela avec sentiment ? Chacune se croyait la pauvre rose mélancolique, condamnée à briller et à se flétrir. Romance d’autrefois !… Voici maintenant ce qui se chantera dans mon cœur, le jour qui sera vraiment pour moi un jour de gloire :

« Écoutez bien ! Écoutez bien ! Anges du sanctuaire, « Soyez témoins, soyez témoins de mon serment ! . . . . . . . . . . . . . . . . . « Je veux t’aimer, mais sans mesure, « O mon Sauveur, reçois ma foi ! « Je veux t’aimer, je te le jure ! « Reçois mon cœur, il est à Toi ! »

La voix pure s’élève avec éclat, puis se ralentit dans une ineffable douceur en proférant le solennel engagement. Raymonde, saisie, éperdue, tremble de tous ses membres. Ses lèvres sèches peuvent à peine balbutier :

— Que signifie ?… Veux-tu dire que ?… Non ! ce que je pense est fou ! Explique toi-même !

Évelyne se retourne, sereine.

— Ce que tu penses doit être ce qui est vrai !

— Mais ton père ? Sait-il ?…

— Pendant que j’étais malade, je lui ai révélé mes intentions.

Interdite au point de rester sans parole, Raymonde Airvault contemple, avec une sorte de pitié craintive, celle qui renonce pour jamais aux terrestres espoirs dont elle-même serre avidement la gerbe sur son cœur enivré.

— La Part de Marie ! dit Évelyne en souriant.

Et de la figure liliale, nimbée d’or, s’irradie une lumière si paisible, mais si intense que l’heureuse fiancée courbe la tête avec humilité.

Elle comprend que la prédestinée a choisi la part immortelle que nulle tempête humaine ne saurait lui enlever.

FIN

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