PREMIÈRE PARTIE LE SOIR DU 12 JUIN
Reading edition
I
Le docteur Davier quitta sa victoria à l’angle de l’avenue de Paris et de la rue Saint-Pierre.
— Je ferai le reste de ma tournée à pied. Rentrez, Auguste !
Et le médecin foula le bitume d’un pied alerte, heureux de se mouvoir dans la tiédeur apaisée et dans la lumière qui s’étendait en larges nappes sur le trottoir.
Le soleil de juin baignait de clarté rose les façades tournées vers l’occident, avivait les couleurs des étoffes exposées, faisait jouer des étincelles parmi les bibelots, les armes, les bijoux des étalages. La gloire et le bonheur de l’été animaient de beauté et de jeunesse les choses les plus communes.
Cependant le côté gauche de la rue plongeait dans le clair-obscur. S’élevant au-dessus des toits des maisons et allongeant son ombre jusqu’au milieu de la chaussée, un pignon fruste et noir découpait un triangle rébarbatif sur le ciel. De rares fenêtres, garnies de barreaux, perçaient l’épaisse muraille, et, en bas, une porte sévère et massive s’incrustait dans une arcade trapue. Le docteur regarda au passage cette sorte de forteresse contre laquelle se tapit le Palais de Justice. Et l’inconsciente joie qui amenait un fredon près de ses lèvres s’évanouit.
— Pauvre Airvault ! Penser qu’il se morfond là-dedans ! Eût-on jamais supposé que ce gentil artiste connaîtrait, quelque jour, cette sinistre cage !
Nombreux étaient les promeneurs qui, la chaleur tombée, musaient le long des magasins de nouveautés et des boutiques d’antiquaires. Le docteur Davier, encore détourné vers la prison Saint-Pierre, heurta un amateur de gravures, courbé en deux devant un vieux cadre.
Au choc, le monsieur se redressa, grommelant : un quinquagénaire agréablement replet, rose, frais, des cheveux argentés frisant à ses tempes grasses — tel un galant financier crayonné par Perronneau.
Son regard furibond, prêt à foudroyer l’interrupteur, éteignit instantanément ses éclairs, dès qu’il se pose sur le médecin.
— Ah ! cher, si ce n’avait été vous !
— Vous provoquiez en duel le quidam, maître Bénary ! Chez vous, — on le sait — la toge n’exclut pas l’épée ! Pardonnez à mon étourderie. Je regardais en arrière !
— Et moi, je faisais obstacle à la circulation ! Mais quelle excuse ! Regardez s’il n’y a pas motif de s’absorber ! Une carte des royaumes de France et des Pays-Bas, avec génies allégoriques de Cochin ! Mais Mme Lermignot est tellement dure à la détente ! soupira l’avocat.
La marchande, aux aguets derrière sa vitrine, s’entendant nommer, parut sur le seuil, engageante :
— Entrez donc, messieurs ! Je viens de recevoir des choses qui intéresseront sûrement des connaisseurs tels que vous. Un bonheur-du-jour, entre autres, que M. Gaspard de Terroy, s’il vivait encore, ne laisserait à personne ! Pauvre M. de Terroy ! Dire que je lui ai vendu, le 12 juin même, ce collier qui l’a peut-être fait assassiner le soir !
— Oh ! oh ! se récria le docteur. Assassiner ! Ne prononcez pas un pareil mot ! M. de Terroy est décédé de mort naturelle. Rupture d’un anévrisme !
— Mais, s’il aperçut un malfaiteur qui le volait, cette vilaine surprise ne put-elle avancer sa fin ? objecta insidieusement Mme Lermignot. Ça paraît à tout le monde vraisemblable. Et, en tout cas, le résultat est le même pour le défunt, que tout Versailles regrette !
— Mais non pour celui qu’on accuse ! intervint Me Bénary. N’aggravez pas les charges qui pèsent sur mon malheureux client — innocent, j’en suis certain !
— Un bon avocat doit toujours le dire ! dit l’antiquaire avec un sourire flatteur. Mais quand on possède une jolie femme… qu’on veut un décor artistique à sa vie… Hé ! les hommes sont faibles !… Vous n’entrez pas, docteur ?
Le médecin, laissant Me Bénary gravir les deux degrés du magasin, consultait sa montre :
— Non. Pas le temps ! Je désire rejoindre ma famille au Parterre du Nord, et je veux voir auparavant la malheureuse femme de Raymond Airvault.
— Je l’ai visitée tantôt ! dit Me Bénary. Je voulais essayer de tirer d’elle quelque renseignement sur le fameux et fâcheux camée, trouvé dans un tiroir de son mari. Mais ce dernier ne lui en avait pas parlé ! Sacrée pendeloque ! C’est elle qui m’embarrasse ! Alors, cher ami, vous résistez vertueusement à la sirène qui s’appelle Mme Lermignot ?
— Oui ! Deux fois père, je ne dois pas m’exposer aux tentations onéreuses ! Mme Lermignot l’a décrété elle-même : les hommes sont faibles !
Et prenant congé en riant, le docteur poursuivit hâtivement son chemin, tête baissée. Cette brève causerie, sous l’enjouement des ripostes, contenait des sous-entendus graves qui agitaient sa pensée et sa vive sensibilité.
Cette marchande, retorse en affaires, mais douée de clairvoyance et de bon sens, n’avait fait que rapporter les rumeurs populaires — facilement accusatrices. Bénary, par habitude professionnelle, pouvait clamer l’innocence de l’inculpé, sans en être convaincu. Louis Davier voulait y croire, en dépit des apparences.
« Les hommes sont faibles. »
Certes, il ne discutait pas ce truisme, lui, le tendre, resté tendre en sa maturité, malgré les premiers frimas poudrant sa chevelure brune. Deux fois, il avait livré son âme dans un élan d’amour. Devant lui passèrent le fantôme gracieux de Laure, sa première femme, morte en donnant le jour à la chère Évelyne — puis la silhouette fière de Fulvie de Lancreau, vers qui l’avait jeté le Démon de Midi, et à laquelle il devait ce trésor vivant, l’adoré petit Loys.
Madeleine Airvault, sans posséder une beauté éclatante, était, elle aussi, une de ces créatures privilégiées dont le moindre geste exerce un charme et révèle une grâce. Rien d’étonnant à qu’elle fût en butte à la jalousie vulgaire.
Mais, admis par sa profession dans l’intimité du petit ménage, Davier avait pu maintes fois constater l’ordre, l’activité de la jeune femme, toute à sa tâche d’épouse et de mère. Les toilettes qui prenaient du style sur sa personne, les gentilles parures de sa fillette, étaient chiffonnées de ses mains. Son ingéniosité et les talents de son mari seuls donnaient à leur intérieur cet aspect d’élégance qui excitait l’étonnement et l’envie. Mais Madeleine était trop sage pour se livrer à des dépenses exagérées qui eussent déséquilibré son modeste budget. Cela, le docteur l’eût attesté sans hésitation !
Quoi qu’il en fût, la pauvre femme serait vouée maintenant à un sort précaire. La catastrophe déclenchée l’avait trouvée malade des suites d’une inquiétante broncho-pneumonie. Les émotions, causées par l’arrestation de son mari et l’humiliante perquisition, aggravèrent naturellement son état. Malgré son désir énergique de guérir pour lutter contre le mauvais destin, elle demeurait abattue, anémiée, à la merci de la moindre secousse.
Ainsi préoccupé, le docteur, répondant distraitement aux nombreux saluts, passait de la rue Saint-Pierre dans l’avenue de Saint-Cloud, vaste et vide, qu’il traversait pour gagner la populeuse rue Carnot. Là, les coups de chapeau devinrent plus fréquents encore.
Mais une curiosité se mêlait aux démonstrations polies. Les regards s’aiguisaient. Les têtes se penchaient derrière les vitres. Des boutiquiers s’avancèrent sur le trottoir, pour voir le médecin atteindre une vieille maison dont le premier étage ouvrait, sur un balcon de pierre effritée et sous un couronnement de rocaille et de rinceaux émoussés par le temps, trois fenêtres, voilées de stores de dentelles.
— Paraît que ça ne va pas encore chez les Airvault ! murmure le chapelier.
— Bah ! répondit la mercière, une jolie malade intéresse toujours son médecin !
Cependant, le docteur gravissait l’escalier aux marches usées, semées d’épluchures, la main appuyée à une rampe, élégamment contournée, dont la rouille mangeait les légers fleurons de fer forgé.
— Pauvre petite femme ! Tout cela est si soigné quand elle est bien portante ! pensa le médecin.
Au premier palier, il tira une bande de drap brodé, qui pendait au-dessous d’une plaque : R. Airvault — Commis Architecte.
II
Personne ne vint au drelindin de la sonnette. Davier alors s’aperçut que la porte restait légèrement entre-bâillée, le pêne ressorti. Sans plus attendre, il s’introduisit dans la petite antichambre, dont les boiseries craquelées s’éclairaient de cadres nombreux — dessins, estampes, aquarelles.
En passant, le médecin jeta un coup d’œil dans la cuisine : personne. Rien qu’abandon et désordre.
— La femme de ménage doit être en course, se dit-il. Et se dirigeant vers le fond du couloir, il frappa un coup léger à la porte.
— Entrez ! répondit une voix frêle.
L’huis poussé, le docteur se trouvait en face du lit où la malade, appuyée sur ses oreillers, apparaissait assise, penchant sa tête trop lourde.
— Comment, on vous laisse seule, la porte ouverte ? N’importe qui pourrait pénétrer jusqu’à vous ! fit le médecin, s’approchant.
Des larmes perlèrent dans les grands yeux noisette, à la sclérotique nacrée.
— Je n’eusse pu aller vous ouvrir… J’ai demandé qu’on tirât le verrou pour empêcher la serrure de se fermer… Oui, je suis seule depuis tantôt. La femme qui venait ici m’a déclaré tout à coup qu’elle en avait assez de me soigner, qu’elle craignait d’attraper ma maladie, sa santé étant tout son capital, etc.
— Mais c’est inhumain ! Voici l’extrémité barbare où amène la peur des microbes, chez les ignorants et les égoïstes.
— Dites aussi le plaisir cruel d’humilier ceux qui se trouvent à leur merci, et qui sont tellement humiliés déjà !
— Mais vous ne pouvez rester ainsi !
— Zélia m’a promis de m’envoyer une de ses voisines. Viendra-t-elle ? Rien ne m’étonne plus !
Mme Airvault mordit en vain ses lèvres. Les sanglots, brusquement, se firent jour, violents. Elle saisit son mouchoir. Le docteur, désolé, redoutant une crise, posa sa main avec autorité sur le poignet amaigri.
— Je vous défends de pleurer ! Vous m’entendez bien ! Voulez-vous guérir, oui ou non ?
— Ah ! je me le demande ! s’écria-t-elle. S’il n’y avait pas ma chère fillette, je souhaiterais disparaître plutôt que de subir l’affront et l’outrage. Voir mon pauvre mari sous le coup d’une accusation infâme !
— Rassurez-vous ! Tous ceux qui le connaissent savent Raymond Airvault incapable de cette vilaine action.
— Mais les autres ! les autres ! Avec quel plaisir les gens acceptent toutes les calomnies les plus invraisemblables ! Nous étions enviés dans notre médiocrité. Raymond possédait la confiance de son patron, qui a d’ailleurs exploité à son profit le talent de mon pauvre mari. Nous envisagions une association possible avec un camarade et des pourparlers étaient même engagés pour la location d’un gentil pavillon, rue de la Paroisse, où Raymond eût ouvert un cabinet. Pourrons-nous reprendre tout cela maintenant ?…
— Soyez plus optimiste ! L’enquête établira l’innocence de votre mari.
Madeleine s’abandonna sur l’oreiller, roulant sa tête dans les flots châtains de sa chevelure dénouée.
— Ah ! qu’il m’est difficile d’espérer ! soupira-t-elle faiblement. La chose la plus terrible, la plus déconcertante pour moi, c’est de songer que Raymond s’est oublié au jeu, sans se rappeler sa famille ! C’est de penser qu’il est revenu ici, tandis que j’étais immobilisée sur ce lit, afin de s’emparer de la petite somme que je tenais en réserve pour les paiements à cette maison d’abonnement ! Car nous avions eu déjà la prévoyance d’acheter le mobilier de son futur bureau, et une chambrette pour Raymonde. Mais je vous ai expliqué cela tant de fois. Pardonnez ce radotage.
— La passion du jeu développe une folie momentanée. Vous m’avez dit que quelques pertes financières vous affectaient quand vous êtes tombée malade. Airvault sans doute pensait récupérer ces dommages. Il a pu réaliser d’abord, autour du tapis vert, quelques gains vite reperdus. Comme tous les malheureux grisés de la mauvaise fièvre, il a cru à son retour de la chance. Il a risqué alors vos économies. Le voici cruellement puni de son égarement. Ne lui en veuillez plus.
Ainsi qu’un calmant, mesuré goutte à goutte, les paroles apaisantes tombaient dans l’âme torturée. Un regard soumis remercia le bienveillant docteur. Et Madeleine, plus calme, murmura :
— Qu’il doit être malheureux là-bas ! Et je ne puis aller le consoler ! Me Bénary se montre très bon. Mais ses questions, tout à l’heure, m’ont quand même agitée. Cette malheureuse pendeloque, qui semble une preuve contre Raymond, j’en ignorais la présence dans le tiroir de sa table. A quel instant m’en aurait-il parlé ? Je m’endormais lorsque mon mari rentra de la funeste réunion. Il couche dans son atelier, sur le divan, depuis que je suis malade. Au matin, je l’entrevis, à travers ma somnolence, quand il vint me dire au revoir ! Mais Raymond est le plus distrait des hommes ! Il aurait pu garder des semaines dans ses poches, sans jamais y songer, un bijou dix fois plus précieux ! Qui vient ?… Quel bruit ? On court !
Des pas précipités, irréguliers, se faisaient entendre, en effet, dans le couloir. Avant que le médecin, contrarié, eût pu empêcher l’irruption et défendre la porte, celle-ci s’ouvrit brusquement. Une fillette d’une douzaine d’années, rouge, hors d’haleine, les yeux flamboyants sous une toison échevelée, fit mine de bondir dans la chambre, puis s’arrêta net, en fixant un regard troublé sur la malade qui, saisie, se soulevait sur le coude.
— Qu’y a-t-il, Raymonde ? Pourquoi rentres-tu avant l’heure habituelle ?
L’enfant balbutia :
— On nous a lâchées plus tôt, voilà tout !
Mais sous l’œil perspicace de sa mère, elle perdit contenance, et baissa les yeux vers le bout de son pied qui grattait nerveusement le parquet.
— Raymonde, regarde-moi en face. Tu ne dois pas dire la vérité ! fit Mme Airvault, élevant sa voix tremblante. Je ne veux pas que tu me mentes jamais ! Savoir que tu me trompes, toi, dépasserait toutes les peines qui m’accablent.
La fillette, croisant ses bras au-devant de son visage, éclata en larmes. Le docteur, apitoyé devant ce désespoir d’enfant, se pencha :
— As-tu été punie, Raymonde ? Confie-moi ce gros chagrin ? Nous sommes bons amis, n’est-ce pas ?
Paternel, il essaya d’écarter les minces poignets et s’empara des deux menottes. Le chapeau renversé en arrière, les joues couvertes d’un ruisseau, le petit visage, sous la masse crépue des cheveux sombres, offrait un spectacle si lamentable que M. Davier en fut ému. Il remarquait, à la tempe, la marque pourpre d’une griffade, à l’épaule, la manche arrachée, et cette exclamation lui échappa :
— Comment ? On t’a battue ?
Les lèvres gonflées s’entr’ouvrirent pour une protestation furieuse.
— Non ! Non ! C’est moi qui ai battu la première ! Les menteuses, les méchantes ! Je me suis échappée ! Je ne veux plus retourner à la pension ! Jamais ! Non !
Raymonde, en même temps, s’élançait pour tomber agenouillée devant le lit, la tête enfouie dans le pan du drap, les épaules convulsivement secouées :
— Oh ! maman ! Je n’ai pas menti ! je te jure de ne jamais mentir ! Mais je n’en pouvais plus de supporter les grimaces et les ricanements de cette affreuse fille et de ses amies ! Oh ! les méchantes ! les méchantes !…
— Que disaient-elles ? demanda à voix basse Mme Airvault, avec une avidité douloureuse.
Du cœur oppressé, la vérité jaillit dans un cri déchirant :
— Elles m’ont appelée fille de vol…
La paume du docteur s’appesantit sur la bouche entr’ouverte. Le mot terrible s’étrangla. Et le médecin, expressivement, désigna à la fillette la malade retombée en arrière, les yeux fermés, pâle et rigide comme une trépassée.
D’un effort visible et violent, l’enfant arrêta ses pleurs, puis se redressa, en posant un long baiser sur la main blême.
— Raymonde ! fit gravement le médecin, entre haut et bas, je te confie ta maman. Soyez très sages toutes deux quand vous allez vous trouver seules. Plus une parole ! Tu en prends l’engagement ?
— Oui ! articula Raymonde, attachant sur le docteur ses grands yeux noirs, où se lisait toute sa sincérité passionnée.
— Bien, ma petite ! Je compte sur toi ! Tu lui donneras sa potion. Tu relèveras ses oreillers ! Veille bien ! Je vais m’occuper de vous trouver une aide, puisque Zélia vous quitte !
— Oh ! fit dédaigneusement la fillette, d’un ton de ménagère entendue, il n’y a pas de quoi la regretter, cette Zélia ! Elle était sale ! Elle prisait et aimait l’eau-de-vie ! Je lavais en cachette les tasses, petite mère, pour que tu ne prennes pas de dégoût !
Elle jetait son canotier sur la table, s’asseyait dans le fauteuil au pied du lit.
— Je ne bougerai plus de là !
— Mais la petite garde-malade doit manger ?
— Oh ! je sais faire la cuisine, cuire les œufs à la coque et préparer le tilleul. Il ne m’en faut pas plus, dit Raymonde, sérieuse et capable.
Le médecin, touché par la fermeté de l’enfant, lissa, d’une caresse, les mèches ébouriffées, puis serra les doigts ivoirins.
— Je reviens demain ! Patience !
— Docteur, comment vous remercier de vos bontés ! murmura Mme Airvault.
— En suivant mes prescriptions toutes deux ! Toutes deux, vous me comprenez bien ! Autrement, je vous sépare !
Et sur cet adieu, presque enjoué, il sortit.
III
— Hélas ! je le dis en souriant ! mais les séparer serait, en effet, de la plus élémentaire prudence ! pensait le docteur Davier, que poursuivait, hors de la maison, le souvenir de la scène émouvante. Il faudrait éviter que cette petite séjourne près de sa pauvre mère menacée. Mme Airvault se rétablirait, placée dans des conditions propices. Mais les ressources manquent. L’isolement est impossible. Ah ! il n’est pas facile de concilier les exigences professionnelles avec les nécessités, pratiques ou morales, de l’existence ! Voilà le supplice d’un médecin consciencieux !
Il arrivait, ainsi songeant, au boulevard des Réservoirs, quand une vieille femme, bonnet de tulle noir sur la tête, panier au bras, lui barra le passage avec une profonde révérence.
— Monsieur me permettra de lui demander des nouvelles de sa santé ?… J’ai vu Mlle Évelyne à la messe, dimanche dernier. Je l’ai trouvée pâlotte !
— Elle va bien pourtant, Philomène, et moi aussi, fit le docteur, plutôt agacé de la rencontre.
Philomène avait été femme de chambre de la première Mme Davier ; elle était demeurée à la tête de la maison, jusqu’au remariage de son maître. Mais la nouvelle reine, à son avènement, avait exigé que le docteur éloignât la gouvernante, dont l’autorité acquise eût pu gêner la seconde femme.
Le médecin allait couper là le bref entretien. Une idée subite l’amena à se raviser.
— Philomène, je vous sais charitable et obligeante. Je viens d’assister à un spectacle digne de compassion. Une malade, incapable de quitter son lit, et qui va en être réduite aux soins d’une gamine de douze ans ! Ne sauriez-vous trouver une personne, discrète et honnête, pour aller quelque temps près de Mme Airvault ?
— C’est d’elle qu’il s’agit, s’écria Philomène, flattée de la confiance que lui témoignait son ancien maître. Pardié ! Je ne demande pas mieux, car je la connais. Souvent sa petite a joué dans le parc avec Mlle Évelyne. Sa mère était fière : elle ne parlait pas avec n’importe qui, mais elle était toujours aimable avec moi. Pauvres gens ! Voilà tout le monde contre eux, avant que le juge ait décidé !
— A la bonne heure ! Vous parlez comme une personne de bon sens. En effet, la culpabilité de Raymond Airvault n’est nullement établie. Et j’imagine qu’il sera bientôt relâché, faute de preuves suffisantes.
Fière et contente de s’entendre ainsi approuver, Philomène Pradin se rapprochait, mystérieuse, hésitante, tiraillée visiblement entre la tentation de parler et une sorte de crainte :
— Moi, je crois M. Airvault tout à fait innocent du vol. Il est resté, dit-on, le dernier chez M. de Terroy. En est-on bien sûr ! Il ne devait pas y être tout seul, en tout cas.
— Comment le savez-vous ?
— Je ne sais rien de certain, fit la brave femme, prudente. Mais le vieux valet de chambre, en allant se coucher, avait chargé ma sœur, qui demeure dans la cour, de fermer la grille après le départ des invités. Malheureusement elle avait une crise d’asthme ; c’est son petit-fils qui est resté à veiller. Comme les messieurs se retiraient, Ernest s’est avancé pour verrouiller. Ils lui ont dit : « Attention ! il y a quelqu’un de reste en haut ! Et puis il peut revenir du monde… » Il n’était que dix heures et demie. Tout de suite, en effet, un monsieur est entré dans le couloir, long et mince comme une canne à pêche, penché d’un côté — dit le gamin — et dont les cheveux clairs luisaient entre le col du pardessus et le chapeau. Un moment après, M. Airvault est descendu. Mais Ernest attendait toujours l’autre pour verrouiller. Là-dessus, il s’est endormi et n’a refermé qu’au petit matin. Il n’a osé rien dire de peur d’être emballé par sa mère, par Eugène, et il se coupera la langue plutôt que de parler au juge… surtout après s’être tu si longtemps. Seulement, il a causé de tout cela à sa sœur qui me l’a confié… Moi, je pense qu’il vaudrait mieux confesser tout à la justice.
Philomène accentuait cette dernière phrase en traînant les mots, d’une façon bizarre. Ses prunelles d’un noir opaque erraient çà et là, à demi dérobées sous leurs épaisses paupières, évitant de fixer le docteur. Celui-ci eut un léger haussement d’épaules, et, avec une bonhomie quelque peu ironique, observa :
— Bon ! bon ! ne faites pas trop attention aux hallucinations d’un gamin pris de sommeil, et qui a probablement absorbé beaucoup de romans-feuilletons déjà. Qu’il aille déposer s’il y tient ! Mais je ne crois pas que la justice tienne compte d’un témoignage aussi inconscient. En tout cas, Philomène, je compte sur votre charité chrétienne pour envoyer quelqu’un au secours de Mme Airvault. Je vous préviens seulement qu’il faut la maintenir dans un calme absolu, causer le moins possible pour éviter de l’enfiévrer — et surtout — éviter tout surcroît d’agitation… en parlant de l’aventure de son mari. Répétez toujours : « Ça finira bien ! » C’était votre rengaine habituelle ! Rien de plus salutaire !
La vieille femme avait écouté les commentaires de M. Davier d’un air penaud et vexé, en se pinçant les lèvres comme pour les punir d’avoir trop bavardé, ou retenir quelque chose qui lui brûlait la langue.
Mais l’appel à sa charité la tira de ses pensées, et elle protesta avec chaleur :
— Monsieur peut être tranquille. C’est au numéro 39 de la rue ? Bien, j’y vais de ce pas. Et s’il ne se trouve personne de disponible, je suis libre et je resterai quelques jours à les aider !
— Ah ! je ne vous en demande pas tant ! Enfin ! merci pour elles, Dieu vous le rende !
Ainsi rassuré au sujet des deux isolées, le docteur se dirigea vers le passage, donnant accès au parc. Son allure s’était modifiée à son insu. Cette brève conversation avait ébranlé ses nerfs d’une façon singulière.
Un malaise vague s’insinuait en lui, semblable à l’angoisse, avant-coureur d’un pressentiment chagrin. L’ombre peut-être projetée par une peine en marche, qui gagne, enveloppe, submerge, si on ne lui échappe d’un ressaut de volonté.
Le médecin se railla :
— Voyons ! Je me trouve dans le même état qu’un patient sonnant chez le dentiste ! C’est stupide ! Rien de fâcheux ne m’est survenu, sinon que j’ai prêté l’oreille aux commérages d’une vieille pie ! L’homme mince comme un jonc, le cou ployé, les cheveux brillants ! Quel personnage digne de Sherlock Holmes ! Enfin, ce qui ressort de meilleur en tout ceci, c’est que ces malheureuses femmes ne resteront pas plus longtemps à l’abandon. Philo est un peu folle — mais compatissante.
Il débouchait dans le parc. Et tout de suite, les grands arbres, le peuple souriant des dieux et des déesses, la marqueterie odorante des parterres, les ébats des enfants de chair, entourant de vie les groupes d’enfants de bronze ou de marbre, l’harmonie du décor exercèrent leur attrait magique et puissant. Les ombres intérieures s’effacèrent. Seule resta l’idée de la joie proche, la vision anticipée des figures bien-aimées. Et il accéléra la montée de l’allée des Marmousets pour hâter la rencontre.
Mais quelle délicate forme se dessinait, aérienne, au sommet ensoleillé de la pente ? Quelle main mignonne s’agitait pour un gai salut ? Qui accourait entre les vasques des fontaines, légère comme une petite nymphe de Diane, ses boucles dorées soulevées autour des épaules, et se jetait dans les bras du docteur ?
— Évelyne, ma chérie ! Tu m’attendais ?
— Oui, je craignais que tu ne cherches trop longtemps ! Il est venu des dames pour voir… Petite-Mère… Elles ont peur du soleil, du vent… Et tout le monde s’est réfugié à l’ombre, près du Bosquet d’Apollon. Alors, je suis restée en sentinelle pour t’avertir.
— Petite chérie !
Évelyne, enfantinement, avait pris la main de son père. Il sourit aux yeux bleus, si limpides, qui cherchaient les siens avec adoration.
— Papa, tu seras content. Loys a fait de grands progrès tantôt. Il dit un mot nouveau : Bonjour ! Et il a marché deux pas, tout seul !
— Ce petit raton !
Dans cette allégresse paternelle qui lui dilatait l’âme, devant la charmante figure, imprégnée de lumière, levée vers lui, Davier, par contraste, revit avec pitié un pauvre petit visage d’enfant, convulsé de détresse.
— Tu connais bien, je crois, Raymonde Airvault ?
— Oh ! oui, papa ! Je jouais avec elle… dans le temps… c’est-à-dire, expliqua l’enfant avec embarras, dans le temps où Philomène m’accompagnait. Nous nous entendions toujours très bien. Et nous avons été aussi compagnes de catéchisme à Notre-Dame. C’est elle qui répondait toujours le mieux aux questions de M. l’abbé. Je la vois moins depuis… depuis que nous sommes de la paroisse Saint-Louis.
Après son mariage, le docteur avait, en effet, quitté son logement de la place Hoche pour un petit hôtel de la rue de Satory, dont les fenêtres découvraient la fraîche perspective du Potager du Roi. Il eût souhaité entourer de toutes les fleurs, de tous les rayons, la jeune déité de son nouvel amour !
Évelyne reprenait, intéressée :
— Est-ce que tu as quelque chose à me dire de Raymonde ? Tu l’as vue ? Comment va sa maman ? Et son pauvre papa ?
— Tout cela est triste ! Le chagrin plane sur cette maison.
— Oh ! papa ! Et nous sommes si heureux, nous. Ils ne manquent pas de pain tout de même, dis ?
— Non. Nous n’en sommes pas à cette extrémité. Ils sont malheureux autrement, très malheureux.
— Oh ! je vais prier à leur intention, ce soir !
— Oui, mon petit ange. Si quelque voix a chance de se faire entendre là-haut, c’est bien la tienne !
Mais ils achevaient de longer le Parterre du Nord. Et à l’ombre des charmilles, enclosant le Bosquet où Apollon, sous les traits idéalisés de Louis XIV, reçoit les services empressés des Muses, apparaissait un large cercle de chaises : robes multicolores, chapeaux fleuris, jaseries bruyantes, voix aiguës, rires en fusées. La bande des brillantes amies de Mme Davier, qui, svelte et brune, accoudée au dossier de son siège, une écharpe safran retombant mollement de ses beaux bras nus sur sa robe blanche, rééditait la pose gracieuse de la Joséphine peinte par Prudhon.
IV
Mme Davier regarda tranquillement approcher son mari, sans changer d’attitude, et répondit au bonjour du docteur en lui présentant rapidement son élégant entourage : « Mme de X., Mlle Z., et Mmes O. et Y. » Puis, la conversation entre dames reprit, capricante et caquetante, effleurant les derniers scandales parisiens, la pièce la plus macabre du Grand-Guignol, le livre osé, interdit aux honnêtes femmes, mais que toutes, naturellement, brûlaient de feuilleter.
Le médecin, lui, s’écartait vite du cénacle pour retrouver le baby dont la nurse guidait les pas trébuchants.
— Papapa ! criait impétueusement Loys, montrant, dans un rire d’aise, les quatre petites perles dont s’enorgueillissait son bec rose.
— Est-il joli ! admirait naïvement Évelyne, agenouillée sur le sable. Lâchez-le, Mary, pour montrer à papa comme il se tient droit. Mais monsieur est un paresseux, un petit poltron ! Il n’ose pas se risquer à marcher longtemps seul. Fi ! que c’est laid d’avoir peur, pour un garçon ! Attrape-moi vite, Loys ! Vite ! Vite !
Elle se mit à tournoyer comme une jolie poupée-toupie, faisant voltiger sa jupe à portée du bébé qui étendait inutilement ses menottes, et riait aux éclats.
Mme Davier, au bruit des roucoulements qui s’entrechoquaient dans le petit gosier, posa sur son fils le froid regard de son bel œil noir.
— Arrêtez ! fit-elle, d’une voix impérieuse. Vous lui donnez le hoquet ! Il est très mauvais de l’énerver ainsi, alors qu’on le couche de bonne heure. Toute la nuit, cet enfant en sera agité. Je pense d’ailleurs qu’il est temps de le rentrer.
Davier n’osa s’interposer. Comme tout vrai savant, il demeurait timide devant une mère, et professait volontiers que les théories des médecins sont déjouées par l’intuition de la femme. Il laissa donc, sans protester, Mary saisir Loys, qui regimbait, pour l’asseoir, de gré ou de force, parmi les dentelles de la riche petite voiture.
Le père et la fille, instinctivement, évitèrent de se rapprocher. Évelyne, déconcertée et attristée, recula dans l’ombre de la charmille comme pour se faire oublier. Le docteur Davier, au contraire, s’avança vers le groupe de dames et prit une chaise, avec l’intention de se mêler à l’entretien.
La présence du médecin fit relever d’un ton la causerie. Mme O. raconta un drame qu’elle avait vu représenter en Allemagne : un magistrat, chargé d’une enquête, découvrait que l’auteur de l’assassinat était son propre fils, et après un combat entre son cœur et sa conscience se décidait enfin à taire l’horrible secret et à laisser le crime impuni.
— Les Catons sont rares à notre époque ! opina la jolie Mlle Z., pour faire preuve d’érudition.
— Oh ! à toute époque, je suppose ! jeta Mme Davier.
— Et puis, vraiment, quelle vertu… surhumaine et inhumaine ! s’exclama une vieille dame, un peu trop plâtrée, mais agréable quand même avec ses yeux noirs, pétillants sous des bouclettes blanches. Livrer son propre fils ! Brr ! Si personne n’en devait pâtir, j’estime que le pauvre magistrat père fit bien ! Pour moi, j’eusse agi de même !… Et vous, docteur ?
— Sait-on quelles lâchetés et quels héroïsmes sont en puissance au fond de notre être ? observa le médecin.
— Ce qui revient à dire, compléta Mme Z., que l’occasion fait les larrons… et les Catons ! Étrange filiation d’idées ! Cet homme antique, maussade et chauve, m’amène à songer à Béatrice Lenda, qui prétend ressusciter les danses ninivites. Il paraît que les représentations données aux intimes, dans son petit hôtel de la rue Vélasquez, sont absolument ahurissantes.
— Mais, fit la vieille Mme Y., les yeux étincelants de malice plus que jamais, si j’en crois les racontars, votre cher mauvais sujet de frère, Fulvie, serait des familiers de la maison. Vous devez avoir des renseignements par Stany !
A ce nom, la physionomie altière de Mme Davier s’adoucit. Stany, unique frère de Fulvie de Lancreau, gai compagnon des années de misère, — alors que le père et les deux enfants subissaient les tiraillements de la gêne, l’instabilité du jour et l’insécurité du lendemain — demeurait, pour la jeune femme, une affection qui primait peut-être les autres.
Stany, inconstant, paresseux, mais d’une grâce câline de grand lévrier, trouvait toujours son aînée indulgente. Jamais le garçon n’avait pu franchir le pont-aux-ânes du bachot. Peu importait à son insouciance ! Vaguement journaliste, vaguement dessinateur, vaguement musicien, bredouillant l’anglais et l’espagnol, il occupait un très obscur emploi dans une agence de voyages. A vingt-quatre ans, Stany n’entrevoyait aucune possibilité d’améliorer sa situation — sinon par un mariage avantageux.
— Plus tard, très tard ! répétait-il quand on lui parlait avenir.
Avec un cynisme ingénu, il laissait entendre qu’il possédait, avec le nom de Lancreau, une valeur monnayable.
Cette lignée turbulente des Lancreau, tout en gardant la particule à travers mille avatars et de nombreuses mésalliances qui en brouillaient le vieux sang, résumait aujourd’hui ses défauts dans Stany, et ses charmes patriciens dans la belle Fulvie.
Le père, plaideur enragé, avait vu fondre l’héritage de sa femme dans des procès sans fin. Échoué en dernier lieu dans une pauvre maison du Chesnay, aux portes de Versailles, M. de Lancreau, frappé d’apoplexie sur la route, recevait, par pur hasard, les soins du docteur Davier, dont la voiture passait, au moment de l’accident. Le docteur accompagna le malade au logis de ce dernier ; la médiocrité banale du lieu s’effaça devant l’apparition d’une jeune fille éplorée, d’une grâce royale.
La frayeur, le chagrin de Fulvie animèrent, ce jour-là, ses traits glacés d’ordinaire, et leur donnèrent la beauté pathétique d’une Iphigénie. Le médecin emporta, dans son âme, cette image saisissante.
Au cours des semaines suivantes, il revit toujours Mlle de Lancreau à travers ce prisme de la première heure, parée des mêmes attraits touchants. Les crêpes funèbres accrurent encore ce charme mélancolique. M. Davier, bouleversé, envoûté, se décida à solliciter la faveur de guider les destins de l’orpheline.
Fille si dévouée, elle serait certainement pour Évelyne la tutrice vigilante et aimante qui tiendrait la place de la mère disparue.
Fulvie avait alors vingt-cinq ans. Aucun parti convenable ne s’était présenté jusqu’ici. Dénuée de ressources, ne possédant ni les talents ni l’énergie morale qui suppléent à la fortune, elle se voyait bloquée dans une impasse lugubre.
Le mariage qui se proposait lui assurait l’évasion dans une existence confortable et un cadre élégant. Ce mari roturier, d’âge mûr, assoté d’amour, serait un serviteur plein de gratitude et de soumission.
Ces réflexions secrètes, les suggestions de quelques sibylles telles que Mme Y. déterminèrent donc Mlle de Lancreau à devenir Mme Davier. Encore drapée d’un deuil sévère, elle vint prendre possession du charmant hôtel, préparé avec sollicitude pour la recevoir.
Naturellement, l’amoureux médecin ne déchiffra point l’arrière-fond mental de la déesse. Elle se laissait aimer avec une condescendance qu’il voulut appeler délicate et ombrageuse fierté.
La joie, l’orgueil de posséder un fils, achevèrent d’asservir l’époux. L’heureuse mère du délicieux Loys prit sans peine l’autorité souveraine, et gouverna tout autour d’elle avec une froide et indolente dignité.
Parfois seulement un malaise indéfinissable assombrissait Davier. Il évitait de le préciser, ce malaise. Car alors, il eût dû constater tout ce qui manquait à ses vœux ! Abandon des cœurs, fusion des âmes, vie familiale plus étroite et plus chaleureuse.
Et c’était surtout en considérant sa douce Évelyne — timide et contrainte devant une Petite-Mère, pourtant impeccable — que le père sentait, au côté gauche, une piqûre intense et profonde.
… Cinq petits doigts, tendrement, effleurèrent son cou. Évelyne se tenait derrière sa chaise. Sans doute, la partie de grâces était finie et l’enfant, en tapinois, revenait se blottir près du père adoré, qui, sans se retourner, d’un frôlement de la nuque, répondait à la caresse.
Mme Y. tout à coup jeta un cri coquet de naïade effarouchée.
— Qu’est-ce que je vois ? Quand on parle du soleil… on n’évoque pas toujours Louis XIV… mais Stany de Lancreau apparaît… Bonjour, jeune prince ! Bonjour !
Elle clamait sa satisfaction, bruyamment, agitant son ombrelle pour activer la marche du jeune homme qui s’avançait, d’un pas nonchalant et glissé, la tête inclinée sur l’épaule gauche, onduleux comme un roseau que balance le zéphir.
En approchant, il enleva son feutre gris, artistement cabossé, et découvrit de longues mèches, d’une dorure artificielle.
— Nous parlions de vous justement. Vous arrivez à point ! s’écriait Mme Z.
— Mais toujours Stany arrive à point… pour réjouir les yeux de sa sœur ! appuya Mme Davier, étreignant la main molle, onctueuse comme celle d’un prélat, aux ongles travaillés par une manucure experte. Eh ! mais, dis-moi un peu, Lauzun, pourquoi tu t’es versé un flacon de teinture sur le crâne, afin d’accentuer ta blondeur naturelle ?
— Oxygène ? Henné ? Camomille ! piailla le cercle hilarant, autour duquel le beau jeune homme distribuait sourires et gentillesses.
Très sérieux, avec une charmante conviction et des yeux candides, il répliquait :
— Mais oui ! je me suis laissé teindre ! C’était de toute nécessité ! Dans la saynète que je viens de jouer chez Lenda, on me dit : Blond comme le perfide Eros aux cheveux couleur de paille !
— Bravo ! bravo ! voici de la conscience professionnelle, se récria Mme O., pâmée de rire. Parlez-nous de Lenda ?
— Blond comme le perfide Eros ! ah ! que cela lui convient bien ! approuva Mme Y., frappant Stany de son éventail d’ivoire. Allons, joli dameret, venez un peu ici me raconter vos prouesses ! Où en est votre projet de journal artistique ?
Stany tira un gémissement du plus profond de sa cage thoracique.
— Il est encore aux limbes, madame ! A moins que Pluton ne veuille le délivrer en lui apportant un gros sac d’or !
V
Stany était spécialement antipathique au docteur. L’homme de travail et de raison ne pouvait admettre facilement les façons de faire et l’existence déséquilibrée d’un paresseux, d’un raté à la cervelle légère. Il s’étonnait, à part soi, que, rigoureuse en ses jugements à certains égards, la sœur de Stany montrât une indulgence complaisante aux folies du jeune muguet, rétif à tout conseil de sagesse.
Davier souffrait de la prédilection témoignée par Fulvie à son frère. Jalousie inavouée, scrupules d’une conscience susceptible, qui ne s’exprimaient pas tout haut.
Aujourd’hui, tandis que le cercle frivole faisait fête au « blond Eros » et que celui-ci, réfugié près de la sémillante douairière, batifolait futilement avec un éventail, en débitant des insanités, le docteur sentit grandir jusqu’à l’exaspération son énervement.
Mirage bizarre ! A cet instant, il retrouvait l’impression laissée par le regard furtif de Philomène, et la gêne mystérieuse, réflexe de cette impression, le ressaisissait. Il lui devint insupportable de subir plus longtemps ce caquetage de volière et la vue du puéril efféminé « aux cheveux de paille. »
Davier se leva et s’excusant en quelques paroles d’un enjouement forcé :
— Pardonnez-moi, mesdames, de renoncer à l’agrément de votre compagnie. Mais le piéton insatiable que je suis a besoin de détendre ses jambes. Je vais mettre à profit le temps qui me reste avant le dîner pour marcher un peu.
Personne ne protesta pour le retenir — pas même Mme Y. qui, tout à l’heure, essayait subrepticement de lui soutirer une consultation. Fulvie étendit languissamment son bras encerclé d’or, en jetant un coup d’œil sur sa montre incrustée de brillants.
— Vous avez jusqu’à huit heures, cher ami ! Inutile de vous recommander l’exactitude. Vous êtes toujours ponctuel !
Sur ce congé presque gracieux, le docteur salua à la ronde, puis s’achemina par l’allée voisine. Quelques pas plus loin, une mignonne compagne le rejoignait à la dérobée. Plus loin encore, hors de la portée des regards, une étroite menotte se glissait dans la main virile qui se resserra.
— Papa ! Papa ! La bonne promenade que nous allons faire, tous deux !
Tous deux !… Ces mots se chuchotèrent avec un frémissement d’amour et de joie qu’eût envié un jeune amant, au premier rendez-vous ! Le cœur paternel tressaillit d’un émoi doux et profond.
Mais dans la tendresse de ces paroles, perçait une plainte involontaire. Davier étouffa sa pensée, et enveloppa plus fort, dans la tiédeur de ses doigts, le poing menu.
— De quel côté irons-nous, Évelyne ? Dirige !
— N’importe où ! J’aime tout ici, surtout avec toi ! Tiens ! disons bonjour à Mme Flore que voici avec ses petits enfants, et puis visitons aussi Mme Cérès et sa famille !
— Volontiers ! Ces dames méritent bien que nous leur rendions nos devoirs. Et ensuite !
— Ensuite ? chercha Évelyne s’excitant de bonheur, nous passerons, si tu veux, devant le char d’Apollon, puis nous rejoindrons le Miroir et le Jardin du Roi. Ainsi nous reviendrons juste à l’heure, en sortant par la porte de l’Orangerie ! C’est bien dommage que nous n’ayons pas le temps d’aller à Trianon !
— Allons-y en pensée seulement, ce soir ! Tiens ! voilà ton amie Cérès, qui consulte avec inquiétude le ciel, afin de savoir si elle doit presser la rentrée de ses gerbes !
A travers les ramures épaisses, les rayons déclinants s’allongeaient en flèches brillantes ; des éclaboussures de soleil revêtaient le sol d’un tapis, moiré d’or et d’améthyste sombre. Évelyne, grisée, babillait comme une alouette en plein azur, Et le père, s’accordant au badinage enfantin, laissait pénétrer en son âme, sourdement inquiète et dolente, l’apaisante fraîcheur des branches vertes, des sous-bois parfumés, du bruissement argentin de la jeune voix.
Soudain, les deux promeneurs passèrent, de la pénombre des longues nefs de feuillages, à l’éblouissement du grand espace découvert, où les eaux du Bassin d’Apollon et du Grand Canal réverbéraient le ciel éclatant.
A l’est, le château s’illuminait. L’astre, descendant vers l’horizon, baignait de feux plus ardents la demeure royale. Les fenêtres étincelantes paraient d’une double rangée d’escarboucles la majestueuse façade.
— Papa, tu sais, déclara posément Évelyne, je n’aime pas beaucoup Louis XIV. Il a été dur et méchant, parfois, et si capricieux ! Mais, tout de même, il a créé de bien beaux jardins ! Comme ça devait être joli, les carrosses, les chaises roulantes, les seigneurs à perruques, et les dames avec leurs grandes robes chamarrées ! Et sur le canal, les gondoles, les fêtes vénitiennes ! Tiens ! il y a des petits bateaux qui voguent ! Veux-tu que nous allions jusqu’à la Flottille ?
— Pressons le pas alors !
Mais quel était, devant eux, ce gentilhomme corpulent et guilleret, qui marchait en dodelinant de la tête, au rythme d’une ariette chantonnée à quart de voix ?
— Ah ! Me Bénary, deux rencontres en l’espace d’une heure, alors que nous restons parfois huit jours sans nous apercevoir !
L’avocat s’arrêtait et saluait, avec une grave courtoisie, la fillette rougissante.
— Oh ! oh ! docteur, mes compliments ! Vous voilà en bonne fortune !
— Vous le dites ! Et pour continuer à citer du Musset, Évelyne, tout à l’heure, à sa façon, pastichait innocemment les Trois Marches de Marbre Rose !
« Que de grands seigneurs, de laquais, Que de duchesses, de caillettes »
— De talons rouges, de paillettes ! continuait l’avocat souriant. L’idée de cette évocation s’impose à tous ici ! On vit dans le passé à Versailles ! Et c’est pour cela qu’on y devient forcément collectionneur !
— A ce propos, avez-vous fait affaire avec Lermignot ? Vous semblez de belle humeur ?
— J’ai acheté la carte. Mais cette poussée de contentement provient d’une cause plus sérieuse.
Ils arrivaient à l’embarcadère. Évelyne regarda avec de grands yeux d’envie les heureux mortels qui prenaient place dans les bateaux.
— Ah ! tenez, s’exclama Me Bénary, la satisfaction me rend à mes goûts juvéniles ! Je fus un intrépide canotier de la Marne, au temps où j’étais escholier ! Gente demoiselle, vous plaît-il d’accepter une navigation en cette nacelle ? Ainsi votre charmante présence excusera les fredaines d’un vieil étudiant !
— Bénary, mon ami, vous voilà déchaîné !… Mais le temps nous manque !
— Oh ! accordez-moi seulement une demi-heure ! Mes bras en auront vite assez ! Cette voiture nous attendra et nous ramènera à la ville en cinq minutes !
Tant de convoitise ingénue éclatait dans les yeux de la fillette que le père céda. Ce fut vite fait d’arrêter un cocher d’abord, de louer une barque ensuite, de s’y installer. Me Bénary, joyeusement, saisit les avirons.
— Merci du plaisir que je vous dois, gracieuse Évelyne ! A présent, bravons l’essoufflement ! Je vais vous dire en trois mots, Davier, la chance qui m’advient. En sortant de la caverne Lermignot, je trouvai un confrère parisien, qui venait dîner à Versailles. Tout naturellement, il me parla d’un fait nouveau, se rapportant au vol commis chez M. de Terroy, et qui semble devoir arranger les choses au profit de mon client.
— Ah ! tant mieux ! proféra le médecin.
Évelyne, qui filtrait entre ses doigts l’eau dorée, comme pour saisir les perles du sillage, redressa la tête, prise d’un intérêt subit pour la conversation.
— Voilà ! continua Me Bénary, sur le front duquel commençaient de saillir des gouttes de sueur. Un revendeur suspect du quartier des Halles, à Paris, vient d’être arrêté pour recel de marchandises, volées chez un grand commissionnaire en dentelles. On a trouvé chez lui, en outre, un médaillon du collier de Terroy et deux topazes assez grosses, signalées dans l’enquête. Il dit que ces objets lui ont été apportés par un inconnu, ayant un fort accent anglais, qui s’est dit fils de famille dans la dèche, et obligé de lessiver les bijoux de sa mère. L’homme, probablement grimé, portait une barbe fauve ; il était grand, remarquablement mince. Or Raymond Airvault est de taille plutôt petite, les épaules larges, râblé comme un Espagnol, et je ne crois pas qu’il parle anglais.
Le docteur tenait les yeux fixés sur la perspective du canal de Trianon. Le magnifique escalier à balustres, dont les courbes harmonieuses s’élèvent avec grâce vers les beaux arbres du parc mélancolique, semblait absorber toute son attention.
— Comme Watteau dut aimer ce site ! murmura-t-il.
— Oui, c’est délicieux ! Mais que dites-vous de mon histoire !
— Je… je ne vois pas très bien, je vous l’avoue, en quoi ces circonstances peuvent favoriser votre client… Ne pourra-t-on supposer l’ingérence d’un complice ?
— Soit !… mais il y a déjà doute, et que le doute s’accroisse, l’inculpé en bénéficiera ! reprit vivement l’avocat. Ah ! si Raymond pouvait justifier la présence de la sacrée pendeloque dans son tiroir ! Parbleu ! l’explication qu’en donne le pauvre diable est assez plausible ! M. de Terroy, averti de ses folies de jeu, le retint après le départ de ses autres invités pour lui laver la tête. Airvault ne cacha pas ses torts, et confessa les embarras où il s’était jeté, par sa faute, la dette « dite d’honneur » contractée dans un tripot où un mauvais ami l’avait introduit, la facture refusée, etc., tout cela rendu plus critique par la maladie de sa femme. M. de Terroy, paternel envers ce garçon qu’il a aidé à diverses reprises, lui prêta trois mille francs pour sortir d’embarras.
— Fort bien ! Je sais tout cela ! Mais la pendeloque !
— Nous y arrivons ! M. de Terroy avait montré à tous ses invités le collier Renaissance, acquis le jour même, et qu’il enferma, en leur présence, dans un coffret de vieil argent avec des pierres non taillées, dont il voulait faire composer une parure pour sa petite nièce. La pendeloque du collier était détachée. Quand il fut seul avec Airvault, il pria celui-ci de prendre le dessin de ce camée — dessin qui serait communiqué à une Revue artistique — et il lui confia le pendant pour quelques jours. Raymond, en arrivant chez lui, retrouva dans la poche de son gilet le précieux objet auquel il ne songeait déjà plus, et l’enferma dans le tiroir de sa table à dessiner. Il repartait, le lendemain matin, pour Montmorency où il surveille, comme vous le savez, la construction d’une grande villa ; la pendeloque lui sortit de l’esprit. Quel malheur qu’il n’ait parlé à personne du travail commandé par M. de Terroy ! Enfin, le fait nouveau aura pour résultat de faire pousser davantage l’enquête et vraisemblablement sur une autre piste.
— Une autre piste ?
— Oui, à mon avis, l’instruction n’a pas tenu compte suffisamment de la disposition des locaux.
Eugène, le vieux domestique, s’étant couché vers dix heures, l’entrée du pavillon fut à peu près libre jusqu’à minuit. (Il faudrait aussi interroger d’une façon plus précise la bonne femme qui fut chargée de verrouiller la grille afin de connaître l’heure exacte de la fermeture.) Quoi qu’il en soit, les verrous de la maison même n’étaient pas tirés. Et il n’y a pas de trace d’effraction. Or, si vous vous rappelez bien la disposition du pavillon, il existe, à l’entrée, un petit salon, parallèle à l’antichambre, et contigu au studio. Quelqu’un a pu s’y tenir caché, attendre la sortie d’Airvault — peut-être pour exposer une requête à M. de Terroy, envahi toujours par les tapeurs. Admettons un tapeur. — A sa vue, notre ami, violemment saisi, s’écroule foudroyé. L’autre, soyons charitables ! veut le secourir — constate que tout est inutile. Sa main tombe sur le coffret. Autant de pris ! Puis il sort par les issues ordinaires — ou bien il saute sur le terre-plein du jardin et se laisse tomber de la terrasse dans la ruelle qui passe derrière la propriété.
— Oh ! oh ! maître Bénary, vous avez une imagination de romancier !
— Persifleur ! Si vous aviez étudié l’affaire comme moi, ces probabilités vous paraîtraient vraisemblables. Mais je ferais mieux de garder ma voix pour la barre ! Est-ce assez idiot de jacasser de la sorte en ramant.
L’avocat toussa, s’érailla, reprit souffle, et les avirons, quelque temps paresseux, s’animèrent avec une nouvelle vigueur. L’embarcation retournait vers le port. Évelyne, assise à l’arrière, sa chevelure blonde traversée de soleil, inclina sa tête caressante sur l’épaule de son père.
— Oh ! quel bonheur si le papa de Raymonde revient enfin chez lui ! Je voudrais que tout le monde crût M. Bénary !
Lentement, M. Davier écarta sa main, demeurée en abat-jour sur ses yeux, et il murmura, comme quelqu’un qui parle pour élucider ses souvenirs :
— Mais j’ai rencontré Airvault sur le chemin de la gare, le matin, alors qu’il rejoignait Montmorency. Le décès de M. de Terroy n’était connu de personne, puisque le valet de chambre, malade, n’entra dans le salon de son maître qu’à huit heures. Airvault et moi, nous marchâmes de compagnie, une centaine de pas environ. Et… je ne pourrais l’affirmer… mais… il me semble bien qu’il m’a parlé d’un petit travail à effectuer pour de Terroy… le dessin d’un joli bijou ancien…
Me Bénary leva sa rame dans un transport d’enthousiasme :
— Ah ! cher ami ! Que j’ai bien fait de jaser ! Je ne me repens plus, malgré l’aphonie ! Tachez, je vous en conjure, de vous rappeler exactement. Ainsi les allégations d’Airvault à propos du satané camée se trouveraient justifiées. Spontanément, il avait avoué le prêt d’argent — que personne ne soupçonnait. Ses livres portent d’ailleurs mention d’avances semblables, faites par M. de Terroy et peu à peu acquittées. On le croira plus facilement sur le reste si ses assertions, touchant la pendeloque, sont confirmées par un homme tel que vous. Ah ! autre chose ! A quelle heure l’avez-vous rencontré ?
— Je suis sorti une demi-heure plus tôt que d’habitude, ce matin-là, pour aller au chevet d’un hémiplégique. Il était environ huit heures moins le quart.
— Admirable ! s’écria Bénary, exalté. Voici l’alibi désiré ! L’homme brin de jonc s’est présenté à huit heures chez le revendeur, qui ôtait seulement les panneaux de sa devanture. Évidemment, Airvault n’ayant pas le don d’ubiquité, ne pouvait se trouver à la fois dans le train de Versailles et rue Rambuteau ! De plus, si on objecte qu’il a pu confier le collier à un complice, le fait qu’il vous ait parlé de la reproduction de la pendeloque, enlève toute vraisemblance à l’argument. Ah ! la bonne après-midi !
Le docteur se pencha vers l’onde vermeille qui lui envoya un chaud reflet au visage :
— Mes souvenirs sont très nets quant à l’heure à déterminer, articula-t-il. Puis en hésitant : Pour la pendeloque… J’écoutais d’une oreille trop distraite pour certifier l’exactitude du propos… Vos habiles dissertations ont pu me suggestionner, ajouta-t-il avec un faible sourire.
Me Bénary repoussa vigoureusement l’insinuation.
— N’allez pas vous mettre en tête pareille billevesée, et vous perdre dans des scrupules nuageux, comme une nonne à confesse ! Votre mémoire s’éveille : voilà tout !
— Cet éveil est bien indécis…
— Mon cher ! Indécises ou non, ces paroles, venant de votre part, acquièrent une valeur inestimable ! Notre juge d’instruction, si têtu qu’il soit, sera bien obligé d’abandonner quelques-unes de ses préventions. Je vous fais citer bon gré, mal gré, comme témoin à décharge.
Allons ! ajoutait l’avocat, sautant à terre, et tendant galamment la main à Évelyne, je puis dire, après Titus, que je n’ai pas perdu ma journée. Petite belle aux cheveux d’or, veuillez monter dans cet équipage ! Que n’ai-je le pouvoir magique de transformer ce locatis poudreux en char fleuri, traîné par des colombes, pour le rendre digne de vous !
VI
L’hôtel Davier était une de ces jolies résidences du XVIIIe siècle — telles qu’on en rencontre dans les principaux quartiers de Versailles — avec un toit à l’italienne, entouré de balustres, une façade aux lignes simples, percées de hautes fenêtres aux harmonieuses proportions. La porte cochère s’ornait de moulures finement ciselées où s’enlaçaient des guirlandes de fleurs, dignes de décorer les battants d’un meuble de salon. Dans le tympan du cadre de pierre, un amour badin soutenait un écusson à demi effacé. Les frondaisons des grands marronniers, dépassant le mur du petit jardin, ajoutaient leur charme à l’élégante architecture.
Cette délicieuse demeure semblait créée pour abriter une intimité intelligente et heureuse, la grâce élégante d’une aristocratique beauté, entourée d’artistiques richesses.
Le docteur y avait vu l’asile prédestiné du second amour qui réveillait sa jeunesse. Il pensa rendre l’hôtel à sa destination en y amenant la femme aimée et les trésors du passé qu’il avait glanés çà et là, au cours des ans, avec un goût averti.
En revenant du parc avec Évelyne, Davier s’était préparé à l’épreuve de dîner en compagnie de son beau-frère. Aussi fut-il étonné, lorsqu’il pénétra dans le joli boudoir garni d’un mobilier Louis XVI authentique, aux brocatelles estompées, aux bois laqués d’un gris éteint, d’y trouver Fulvie seule. Debout près de la cheminée de marbre blanc, la jeune femme arrangeait des roses dans un porte-bouquet de vieux Strasbourg.
Le valet de chambre, ouvrant presque aussitôt la porte de la salle à manger, annonça que madame était servie. Trois couverts seulement étaient disposés sur la table. Le médecin crut devoir dire, par courtoisie, du bout des lèvres, en dépliant sa serviette :
— Tiens ! votre frère n’est pas des nôtres ?
Sans lever les yeux, Fulvie répliqua d’une voix blanche :
— Non, Stany est retourné à Paris.
— Si vite ?
— Il était venu à Versailles tout bonnement pour me voir quelques minutes. Ce garçon aime sa sœur !
— C’est trop juste !
Et abandonnant le sujet, le médecin commença le récit de la promenade et de l’épisode qui l’avait agrémentée : la navigation imprévue !
— Oh ! que M. Bénary est aimable ! déclara Évelyne avec élan. Je me suis tant amusée ! Je voudrais voguer longtemps, longtemps, très loin !
— A ton âge, enfant, dit le père, j’ambitionnais d’être marin ! Maintenant, mes vœux se bornent à un voyage en Égypte ! Mais quand réaliser ce rêve ?
La jeune femme, ses coudes nus sur la nappe, les mains jointes sous le menton, les yeux dans le vague, murmura en mineur :
— Chacun fait des rêves. Et les plus chers ne se réalisent jamais !
Cette réflexion traduisait un si profond désenchantement que le mari courba la tête.
Alors tout ce qu’il tentait pour faire du bonheur serait donc vain ?
Mais le valet reparaissait, tournant autour des convives pour le service. La conversation se traîna, dès lors, sur des questions terre à terre.
Le dîner achevé, tous trois revinrent au petit salon. C’était l’instant désiré par le chef de famille que sa profession retenait hors du foyer, la plus grande partie du jour ; l’heure trop courte où il jouissait de la réunion.
Évelyne alla s’asseoir au piano pour sa demi-heure d’exercices journaliers. Mme Davier, étendue sur une bergère trianon, ouvrit une revue, en levant les sourcils avec une expression de martyre résignée, tandis que l’enfant exécutait consciencieusement gammes et arpèges.
Le médecin finit par remarquer la contraction des traits et l’abaissement des commissures de la bouche, trahissant un malaise.
— Qu’avez-vous, chère amie ? demanda-t-il avec sollicitude. Votre névralgie ? Je vais vous chercher un comprimé d’aspirine.
— Ne prenez pas cette peine ! Je sais dominer le mal !
— Peut-être le bruit vous gêne-t-il ? Évelyne peut interrompre ou cesser son tapotage.
Fulvie laissa tomber la revue sur ses genoux.
— Oh ! avoua-t-elle languissamment, ce n’est pas seulement ce soir que ces études insipides — dont les accrocs se répètent avec une persistance agaçante — me crispent les nerfs.
— Ferme ton piano, Évelyne ! dit à demi-voix M. Davier.
La fillette, consternée, essayait de s’excuser :
— Oh ! petite mère, si je suis maladroite, ce n’est pas ma faute ! Je m’applique de mon mieux !
— Je veux le croire ! dit Fulvie très doucement. Mais, sans doute, suis-je impropre à enseigner. Je me déclare incapable de surveiller plus longtemps votre travail. Vous tenez si peu compte de mes observations ! Une répétitrice étrangère sera mieux écoutée. Et pour que vous travailliez à l’aise, je demande que le piano soit transporté ailleurs… ou alors, je serai obligée de me retirer dans ma chambre.
Les pleurs de l’enfant débordaient en silence. Évelyne étendit la bande de soie brodée sur le clavier et rabattit, sans bruit, le couvercle de l’instrument. D’un geste furtif, elle essuya ses yeux et s’approchant des deux époux, bredouilla :
— Je vais monter ! J’ai beaucoup de leçons à apprendre, et une carte à faire. Bonsoir, petite mère ! Bonsoir, papa !
Mme Davier frôla de ses lèvres fermées le front satiné où retombaient des boucles folles. Le docteur y appuya deux lents baisers où il crut aspirer la petite âme, effarouchée et tendre.
La fillette sortie, le cœur du père s’alourdit, ainsi qu’un objet qui s’immerge et coule.
Davier avait jugé prudent de se taire durant le bref colloque et de garder la neutralité, pressentant que son intervention empirerait les choses. Il lui était impossible de prendre parti sans chagriner l’enfant, ou froisser sa femme. Ce qu’il entrevoyait de plus net, c’est que les quelques instants où il jouissait de la réunion de famille seraient abrégés. En même temps, il entrevoyait, pour les jours à venir, de si grandes menaces d’orage, annoncées par des symptômes antérieurs, qu’il s’interdit, atterré, de regarder plus avant.
Un silence régna. Fulvie replia sa revue, la déposa sur le guéridon voisin, puis s’allongea dans sa bergère, placée devant la fenêtre. Les yeux grands ouverts, en face de la perspective aimable du jardin de la Quintinie, la jeune femme, évidemment, ne voyait rien des plaisantes beautés du Potager du Roi. Ses prunelles de sombre métal demeuraient fixes et ternes, comme il arrive quand l’attention se résorbe pour un examen intérieur, profond et attristant.
Devant cet affaissement presque morbide, le docteur s’alarma :
— Vous ne semblez pas dans votre état normal ? Souffrez-vous ? Je puis essayer de vous soulager.
Fulvie tourna lentement la tête sur le dossier de satin fleuri.
— Je vous remercie ! Mais le mal dont je souffre est plutôt moral.
Les yeux des deux époux se joignirent. Davier murmura avec une sourde angoisse :
— Vous me savez votre meilleur ami. Ne puis-je donc savoir ce qui vous affecte ?
Fulvie, quelques secondes, garda ce mutisme qui augmentait la crainte du mari, puis elle soupira :
— Comprendrez-vous bien ? Tout excellent que vous soyez, il y a certaines subtilités de sentiments qui vous échappent… Je souffre du dédain offensant, de l’aversion que vous montrez à mon frère.
Davier se rejeta en arrière. Des plis subits creusèrent son front et s’allongèrent près des ailes du nez, vieillissant et durcissant tout à coup son visage fin, demeuré jeune par la vivacité des yeux et la mobilité des lèvres.
— Je ne crois pas avoir témoigné des sentiments aussi hostiles à votre frère ! objecta-t-il avec effort. Je ne puis approuver la façon peu sérieuse dont il conçoit la vie… Sans doute le comprend-il. Et c’est cela seulement qui le gêne vis-à-vis de moi.
— Vous ne vous rendez pas compte vous-même, je le crains, du sens que prennent vos attitudes à son égard ! répliqua Fulvie. Cette après-midi, vous êtes parti subitement après son arrivée, et en quittant notre groupe, à dessein ou non, vous avez omis de lui tendre la main ! Ce n’est plus là seulement de l’hostilité latente, mais déclarée ! Et en offensant le frère, vous blessez la sœur ! Songez-y bien, poursuivit-elle avec feu, Stany a été le rayon de soleil de ma jeunesse tourmentée, dont vous avez vu le triste épilogue. Ne le jugez pas à votre jauge. Il y eut des huguenots dans votre ascendance. Vous êtes sévère et puritain, en dépit de vous-même, et de la bonté de votre cœur. Stany échappe à la toise commune. Il est le fantaisiste, l’artiste. Tous ceux qui le connaissent bien sont persuadés qu’il trouvera un jour la bonne veine ! Il rumine un projet de journal artistique — dont il serait le soiriste — qui paraît fort sérieusement combiné. Stany a déjà réuni des promesses de brillantes collaborations — en attendant le commanditaire généreux. Quel dommage que vous l’ayez présenté trop tard à M. de Terroy, ou que celui-ci soit mort trop tôt !
Sans laisser à son mari de temps de placer une parole, elle jetait avec véhémence :
— Ne l’oubliez plus, je vous en prie ! Stany est mon frère ! Que dis-je ? Plus que mon frère — le petit cadet pour qui je représentais la protection maternelle, mon premier fils, l’aîné de Loys !
La sincérité de ses sentiments rendait la jeune femme éloquente et lui restituait cette beauté d’expression qui avait subjugué le mari. Davier l’admirait, comme en la première rencontre, tandis qu’elle se débattait, pâle d’une ardente pâleur, sa main fuselée élevée en l’air pour attester ses déclarations vibrantes.
Jamais il n’avait mieux éprouvé la puissance de l’amour qui le captivait. Jamais ne l’avait davantage étreint le désir éperdu d’être aimé comme il aimait lui-même. Et la force de son émotion le retenait immobile et silencieux, tandis que Fulvie reprenait, d’un accent plaintif, sa poitrine oppressée soulevant le linon ajouré de son corsage :
— Stany désire votre amitié. Il est parti sans que je puisse le retenir, désolé ! Et je comprends si bien ce dépit humiliant, douloureux ! Rien n’est plus pénible que de sentir se dérober ceux dont on souhaite l’affection, de se heurter à l’antipathie — inconsciente parfois — de quelqu’un qu’on désire gagner, de rencontrer enfin la méfiance quand on cherche à obtenir la confiance ! Ce découragement, je le connais !
— Comment ? fit Davier, la gorge étranglée.
La réponse redoutée ne se fit pas attendre :
— Est-il besoin de nommer ? Vous savez de qui je veux parler… Ne secouez pas la tête ! Rien n’est plus vrai ! Cela saute aux yeux de tous ! Évelyne me fuit, m’échappe, et prend le contre-pied de tous mes conseils !
— Oh ! protesta le père, dans un souffle. Craignez de faire erreur, chère amie ! La petite vous aime ! Peut-être n’est-elle pas encore familiarisée suffisamment ! C’est une sauvageonne ! Son enfance est restée solitaire. Mes occupations professionnelles m’accaparaient. Je n’eus pas le courage de me séparer de ma fille. Ce petit oiseau égayait la maison vide.
Fulvie, à ces dernières phrases, eut un signe d’assentiment.
— Nous sommes pleinement d’accord sur ce point. Absent du logis, vous laissiez votre enfant aux inférieurs. Voici l’origine des difficultés auxquelles je me bute. Une très mauvaise influence s’est emparée d’Évelyne. Pour enjôler l’enfant, et par elle, vous gouverner, on a flatté ses petits défauts, fermé les yeux sur ses travers. Évelyne, en un mot, a été très mal élevée.
Mme Davier exposait ces observations avec une pondération, une mesure qui les rendaient convaincantes. Le docteur, ébranlé, s’évertuait in petto à découvrir les travers de la fillette. Mais il s’avouait que sa tendresse paternelle le rendait susceptible d’aveuglement. Il ne sut que répéter cet argument sentimental :
— Évelyne est bonne et affectueuse. Elle finira par se rendre à l’évidence. Elle vous respecte et ne demande, j’en suis sûr, qu’à vous donner son petit cœur !
— Je ne demande, moi, qu’à le croire ! soupira Fulvie, détournant les yeux avec une certaine émotion. Oui, heureusement pour elle et pour nous, Évelyne possède une bonne et saine nature. Et je ne vous ai pas épousé, moi, avec l’intention de devenir une marâtre !
Davier s’inclina vers la main qui venait d’accentuer, d’un geste, l’affirmation généreuse et la baisa avec reconnaissance.
— Orpheline moi-même, continuait Mme Davier, je sais tout ce qui me manqua par suite de l’absence de direction maternelle. Cette direction, j’ai essayé de la fournir à votre fillette. Mais j’ai vu rapidement que la tâche serait plus difficile que je ne le supposais. On cherche à détourner de moi l’enfant que je veux réformer. Elle se raidit au lieu de s’abandonner. L’influence qui lui fut si pernicieuse, s’exerce encore, sournoisement.
— Oh ! croyez-vous ?…
— Je le sais… Je sais que Philomène poursuit Évelyne, et se trouve partout sur son chemin. En dernier lieu, n’a-t-elle pas réussi à se faire admettre comme lingère à la pension ?
— Je l’ignorais !
Une fois de plus, le docteur se trouvait bloqué. Les allégations de Fulvie, sans que celle-ci le soupçonnât, empruntaient une force secrète, une logique inattendue aux souvenirs que laissait à Davier se récente rencontre avec Philomène. L’animosité de celle-ci contre la seconde épouse s’était décelée. L’homme, embarrassé de remords confus, baissa la tête, inférieur désormais dans la discussion.
— Soyons indulgents ! murmura-t-il. La patience et le temps arrangeront tout.
Fulvie interrompit avec une ironie attristée.
— Non, mon ami ! Ne suivons pas la pitoyable politique du laisser-faire ! Stany en a été victime dans son jeune âge. Ayons le courage d’être clairvoyants ! Vous-même tout à l’heure avez confessé les abus qui se sont produits. Évelyne, par la force des choses, fut abandonnée aux domestiques. Sa première éducation est manquée. Moi, qui représente la règle, je lui deviendrai vite odieuse si je m’obstine à agir. Je n’y gagnerai que de me faire détester. Empêchons cela à tout prix !… Je veux espérer beaucoup de l’avenir. Évelyne doit devenir une jeune fille distinguée, digne de vous, et qui trouvera en moi le guide nécessaire à ses débuts dans le monde. Mais, pour en arriver là, soyez énergique !
Davier pressentait le but vers lequel il était poussé. Il essuya sa nuque et son front, glacés d’une sueur froide.
— Alors, dit-il à contre-cœur, quel parti prendre ?
Renversée dans sa bergère, les yeux mi-clos, son beau visage empreint de la tristesse qu’éprouve la sibylle en prononçant un oracle pénible, l’extrémité de ses doigts fins se touchant, Fulvie articula d’une voix posée :
— Il faut qu’Évelyne soit confiée, pour un temps, à des mains expertes et prudentes. Le sacrifice est dur pour vous. Il est de ceux que consomment chaque jour les parents prévoyants. Évelyne ne retrouvera qu’avec plus de joie la maison paternelle… si elle en sort… quelques années.
A cet aboutissement pourtant prévu, le père frémit. Comprimant sa douleur, qu’il taxait lui-même de faiblesse, il murmura, courbant le front, les coudes sur les genoux :
— Alors, vous croyez qu’il serait sage de mettre l’enfant pensionnaire à la rentrée ?
— Oui, formula nettement Mme Davier, pensionnaire, et à la rentrée prochaine, oui ! Mais non pas à Versailles. Ce ne serait qu’une demi-mesure, et par conséquent, une maladresse. Ne vous effrayez pas ! Ne me regardez pas comme une tigresse altérée de sang. Je vais vous prouver mon impartialité. Vous m’avez présenté, un jour, une institutrice de votre première femme, qui dirige aujourd’hui une petite pension, à Saint-Germain-en-Laye. J’ai entendu dire le plus grand bien de cette personne. Pourquoi ne lui donneriez-vous pas le soin de diriger Évelyne, qui se trouverait là tout de suite entourée d’affections — mais d’affections sages et éclairées. Et vous-même seriez ainsi complètement en repos.
Le choix proposé affirmait, en effet, d’une façon péremptoire, les intentions bienfaisantes de Mme Davier et le désintéressement de son conseil. Le pauvre père, vaincu, se compara mentalement à un pitoyable captif qui, pieds et poings liés, entend décréter une sentence rigoureuse.
Sans répondre, il se leva, la poitrine gonflée de profonds soupirs, s’approcha de la fenêtre, et laissa errer au dehors son regard brouillé, insensible à la sérénité du crépuscule où s’éteignaient les ors et les pourpres du couchant.
Mais ce silence devait s’interpréter comme une soumission. La femme mordilla ses lèvres souples pour en réprimer le sourire satisfait, et redressant son corps onduleux, elle vint poser sa main longue et blanche sur l’épaule du mari :
— Loys doit être endormi. Si nous montions le voir ?
VII
Le grincement et les sonneries des tramways, les roulements des voitures, les cris et les murmures de la rue montaient autour des murailles épaisses, pénétraient par les fenêtres grillées. Le prisonnier, assis sur sa couchette, le front dans ses mains, percevait, avec accablement, ces rumeurs de vie et de liberté qui lui faisaient mieux sentir la rigueur de la claustration.
Sa pensée errait seule, anxieusement, cherchant au logis la femme et l’enfant aimées, dont il devait rester séparé.
Qu’advenait-il de toutes deux ? Quand lui serait-il donné de les revoir ?
Madeleine ne pouvait quitter la chambre, et il ne voulait pas que leur fille le visitât dans l’affreux asile. Tout son être se révulsait à imaginer cette pureté, cette fraîcheur exposées à cet air flétrissant.
Tandis qu’il se tenait dans les ténèbres volontaires, les yeux fermés, Airvault croyait apercevoir, auréolées de lumière, la mère et la fille enlacées, le regardant avec pitié et amour.
Le bruit vulgaire d’un sonore ronflement interrompit l’évocation. Raymond tressaillit de dégoût.
La prison regorgeait, à cette époque. Et pour achever sa profonde misère, Airvault devait partager sa cellule avec un braconnier, brute et fourbe, accusé d’avoir mis le feu à une maisonnette de garde.
L’homme dormait d’un geste bestial, la bouche, largement ouverte, trouant le collier de barbe broussailleux. Le jeune architecte, écœuré, alla vers la fenêtre, et regarda avidement le carré de ciel bleu, à travers la grille. Mais la vue de ces barres de fer le bouleversa. Il heurta son front de ses poings fermés, en criant :
— Qui m’eût dit que jamais… Oh ! j’en deviendrai fou !
Quelques tours dans l’étroit espace, et il revint tomber, épuisé, sur le lit, le visage enfoui dans la couverture.
Comment se terminerait cet horrible songe ? Désespérément, il chercha une lueur dans la nuit où il se débattait.
Avec un tenace effort où il rassemblait sa volonté, son énergie défaillantes, Raymond, une fois de plus, reconstituait l’enchaînement des circonstances fatales qui avaient provoqué les suspicions et aboutissaient, pour lui, à cette geôle.
Il se revit dans la bibliothèque-fumoir où, tous les quinze jours, M. Gaspard de Terroy réunissait ses amis.
M. de Terroy était une figure curieuse et sympathique de philanthrope et de dilettante. Difforme, les jambes cagneuses, l’épaule déjetée, il avait renoncé à la vie normale et s’était gardé du mariage. Mais ses goûts d’art, servis par une belle fortune, son intelligente charité lui avaient permis de passer une existence sereine, dont les paisibles jouissances se continuaient dans la vieillesse.
Il avait remarqué Raymond adolescent dans la boutique du vieux serrurier Airvault — un artisan du marché Saint-Louis qui détenait les secrets de la belle ferronnerie d’autrefois. Le petit-fils, orphelin, aidait le grand-père à l’atelier. Les dessins de l’enfant intéressèrent l’amateur. Le jeune garçon avoua son goût pour l’architecture. M. de Terroy intervint pour lui permettre de suivre sa vocation. Ainsi Raymond, à l’âge de quinze ans, devenait petit commis chez M. Menou. Parallèlement à la pratique de sa profession, il poursuivait ses études spéciales, et se faisait bientôt estimer pour son talent.
Aussitôt après son retour du régiment, Airvault épousait la jeune fille qu’il aimait — simple factrice d’une papeterie de la rue Hoche, mais douée de distinction, d’intelligence et de courage. L’avenir s’ouvrit, gai comme l’aube.
M. de Terroy, toujours bienveillant, avait facilité les débuts du jeune ménage, qui lui gardait une reconnaissance profonde. Raymond fréquentait avec plaisir les mercredis de son protecteur. Réunions d’hommes, dépourvues d’apparat, où chacun causait librement, sans autre contrainte que le respect imposé par le lieu, et où s’entendaient, alternant avec quelques morceaux de musique de chambre, des discussions élevées ou ingénieuses sur des points d’esthétique, d’archéologie ou de littérature.
Ces derniers temps, le jeune architecte s’était montré moins assidu. Depuis cinq semaines, Madeleine restait alitée, et, trois jours sur six, Airvault devait aller à Montmorency, pour y surveiller la construction d’un château. Mais M. de Terroy ayant pris la peine de lui reprocher, par un billet, son inconstance, le jeune homme voulut faire preuve de son bon vouloir, et se rendit au prochain mercredi — qui tombait le 12 juin.
Le pavillon de M. de Terroy s’élevait, avenue de Saint-Cloud, dans un beau jardin en terrasse, précédé d’une longue allée que bordaient d’anciennes dépendances, des rez-de-chaussée coiffés de grands toits. Airvault suivit ce couloir à ciel ouvert et entra dans l’antichambre où le vieux domestique le débarrassa de son chapeau et de son pardessus, avant d’ouvrir la porte du studio.
Sept ou huit habitués seulement étaient rassemblés dans la belle et vaste pièce, dont une galerie de bois ouvragé faisait le tour, à hauteur d’un premier étage. M. de Terroy accueillit l’arrivant avec son urbanité habituelle. Eugène apporta le café, le vin d’Espagne, les gâteaux. Et son maître, remarquant son abattement et sa pâleur, lui enjoignit d’aller se coucher.
— Inutile de vous surmener. On se passera très bien de vos services. Tout le monde sait le chemin. Je tirerai moi-même les verrous de la maison quand le dernier de mes aimables invités me quittera.
La soirée suivit son cours, avec l’intermède d’une sonate de Beethoven. M. de Terroy montra à ses amis de récentes acquisitions, entre autres un coffret d’argent niellé contenant des gemmes non montées, et un collier d’un curieux travail — de la fin du XVIe siècle vraisemblablement — composé de quatre médaillons camées, reliés par d’ingénieux motifs d’or. Le pendant, détaché du tour de cou, était formé par une agate, portant la figure d’un guerrier, d’une beauté supérieure au reste de l’ouvrage comme matière et comme gravure.
— Je ne suis pas loin de penser, disait M. de Terroy, que ce camée fut l’œuvre du fameux Coldoré, portraitiste de Henri IV.
Peu après cette exhibition, les départs commencèrent.
Raymond se préparait aussi à la retraite. M. de Terroy lui posa la main sur l’épaule.
— Restez, je désire vous parler.
Dès qu’ils furent seuls, le vieillard laissa éclater son mécontentement. Quelqu’un lui avait révélé les imprudences d’Airvault — peut-être celui-là même qui avait entraîné le jeune homme devant le tapis vert. Et M. de Terroy, effrayé, assumait le soin désagréable d’avertir son protégé et de le tancer vertement.
Airvault, décontenancé, ne songea pas à nier sa faute. Oui, il avait joué, oui, une sorte de folie s’était déchaînée en lui ; oui, il s’était laissé éblouir par le mirage d’une fortune acquise en quelques coups heureux. Étourdi par les premiers gains, il avait vu, en un éclair, la santé et le repos de Madeleine assurés, la vie précaire et étroite transformée en aisance.
Et tous ses espoirs se volatilisèrent encore plus vite qu’ils n’avaient surgi. Maintenant, c’était la gêne, la dette, l’enlisement…
Il fut facile à M. de Terroy d’extraire la morale de cette expérience décevante. Raymond, avec élan, promit de ne plus jamais toucher une carte. Alors l’excellent confesseur, prenant acte de ce serment et confiant en la contrition du coupable, le réconforta avec bonté, et lui remit une avance de trois mille francs pour se dégager des créanciers les plus pressants.
Puis, toujours délicat psychologue, M. de Terroy, comme pour ramener le jeune homme vers les préoccupations d’art qui seraient son salut, exprima le désir d’obtenir, de la pendeloque du collier, un dessin plus fin, plus exact que la photographie ne saurait le donner. Ainsi offrait-il à son obligé une occasion facile de lui être agréable. Raymond, le comprenant ainsi, se proposa pour reproduire le camée minutieusement. Puis il s’en alla, trébuchant, aveuglé, dans le trouble de ses émois encore effervescents.
Le lendemain, c’était le départ pour Montmorency. En traversant Paris, Raymond soldait la facture du magasin d’abonnement. Tout le jour ensuite, il vaquait à sa tâche professionnelle, surveillant et guidant peintres, électriciens, tapissiers, mettant la main aux décors des plafonds. Le soir, il s’échappait pour retourner au tripot, versait son dû entre les mains du joueur chançard, et pris par l’heure tardive, couchait près de la gare du Nord, pour retourner, dès le lendemain matin, au chantier, l’âme allégée.
Dans le train, il parcourut un journal, sans prêter attention à l’entrefilet annonçant le décès de M. de Terroy.
Le soir seulement, en arrivant à Versailles, il apprit la mort de son bienfaiteur. Il eut juste le temps d’assister le lendemain aux obsèques, envoyé cette même après-midi jusqu’à la Baule pour y étudier le plan de vastes chalets. Le propriétaire des terrains l’emmenait ensuite à la Roche-Bernard, afin d’obtenir son avis sur l’agrandissement possible d’un château. Ces pérégrinations, les pourparlers, les examens retinrent l’architecte absent huit ou dix jours.
Pendant ce temps, sans qu’il s’en doutât, des abîmes s’ouvraient pour l’engouffrer dès son retour chez lui.
La mort de M. de Terroy avait donné lieu à des commentaires confus. Le vieux domestique, descendant de sa chambre et trouvant les portes extérieures non fermées, crut à un oubli de son maître. Mais en découvrant le cadavre rigide sur le tapis, la cordelière de la portière dans sa main crispée, comme arrachée au cours d’une lutte, Eugène s’affola, appela au secours les locataires de l’allée, parents de Philomène, et tout ce monde crut d’abord à un assassinat, suivi de vol.
Mais l’examen médical conclut à une rupture d’anévrisme. Instinctivement, en se sentant tomber, le vieillard s’était cramponné à un appui quelconque.
De prime abord, à l’inspection des lieux, rien ne parut dérangé. Aucun des objets de valeur, décorant le studio, n’avait été soustrait.
Cependant Eugène fit remarquer que le petit trousseau de clés de M. de Terroy demeurait pendu à la serrure du cabinet florentin où il avait coutume de laisser des sommes assez rondes pour s’éviter la peine de remonter à sa chambre. Le portefeuille se retrouva à sa place, garni de quelques billets. Mais tout à coup, dans le désordre de ces heures bouleversées, le vieux serviteur se rappela le coffret d’argent, où l’amateur avait serré des pierreries et le collier de camées acquis la veille, et qui était resté, le soir précédent, en permanence sur une console.
Il fut impossible de retrouver la précieuse boîte, montrée dans la soirée aux habitués du mercredi.
Eugène communiqua à la police les noms des invités qui étaient présents, lorsqu’il avait apporté le café. Les uns et les autres furent interrogés discrètement. Tous se souvenaient d’avoir vu les camées ; tous s’accordèrent à déclarer que Raymond Airvault était demeuré le dernier en tête-à-tête avec M. de Terroy.
Il fut facile de savoir qu’une facture présentée au domicile de l’architecte, l’avant-veille, était demeurée impayée, et que le 13 juin, à neuf heures environ, Airvault se présentait au magasin de Montmartre pour acquitter la note et les frais.
Dès cette première et rapide enquête, les soupçons devaient donc se porter sur le malheureux. Le mandat d’amener envoyé chez lui, tandis qu’il pérégrinait à travers la Bretagne, ne put le toucher. Les absents ont généralement tort. La police « informa » dans le quartier. On fit sortir tout le venin des jalousies inconscientes et stupides, le fiel du mercanti dédaigné pour le voisin, les ragots des commères harpies, prêtes à déchirer jeunesse, beauté, amour, et à mal interpréter ce qui dépasse leurs cervelles obtuses, — bref, les diffamations, les calomnies que la justice officielle accepte comme « informations » et qui constituent l’opinion publique, tombèrent avec ensemble sur le ménage Airvault.
Mme Airvault, malade, vit avec stupeur la police entrer chez elle, et l’interroger sur les faits et gestes de son mari — qu’elle ignorait en partie. Une perquisition des meubles amena la découverte du camée.
Plus de doute ! L’architecte avait profité de la mort subite de son protecteur pour faire main basse sur le coffret, et soustraire peut-être de l’argent. Le juge, débonnaire, mais pessimiste, avait acquis trop d’expérience pour admettre que rien fût impossible.
A son retour, Raymond eut la pénible surprise de se trouver sous le coup d’un mandat d’arrêt. Abasourdi, effaré par ces complications imprévues, surmené de travail et d’inquiétudes de toutes sortes, Airvault, à sa première comparution devant le juge d’instruction, ne sut se défendre qu’en criant son indignation et sa douleur.
Quoi ! on pouvait l’accuser d’une action aussi basse ! Quoi ! en voyant tomber inanimé le protecteur qu’il vénérait, au lieu d’appeler au secours, il n’eût pensé qu’à s’emparer d’une boîte de bijoux ? Pour qui le prenait-on ? C’était idiot autant qu’infâme !
Ces dénégations désordonnées n’eurent point de prise sur le magistrat blasé. Un coffret précieux avait disparu lors du décès de M. de Terroy. Il avait bien fallu que quelqu’un l’emportât. Le domestique était hors de cause… D’ailleurs l’architecte Airvault se trouvait en possession d’un fragment du collier volé.
Alors Raymond, essayant de se ressaisir, secondé par Me Bénary, chercha frénétiquement le moyen d’établir son innocence par une complète franchise. Il avoua la dette de jeu, ignorée jusque-là du juge, indiqua la caverne où il s’était laissé dépouiller, raconta ensuite dans les plus petits détails son dernier entretien avec M. de Terroy, donna le chiffre des avances faites par celui-ci, et dit pour quelle cause le camée lui avait été confié.
Tout échouait devant ces réalités : à personne il n’avait parlé du joyau remis en dépôt, et les derniers prêts n’étaient pas mentionnés sur ses livres de comptes.
… Chaque fois qu’il arrivait à ce nœud, dans son interminable plaidoyer mental, Raymond sentait naître en lui ce délire furieux qui conduit au suicide.
— Comment sortir de ce lasso ? Comment ?
Depuis vingt-cinq jours, il était écroué, rongé d’anxiété, terrassé par l’humiliation, écarté de sa femme languissante que ces perturbations allaient tuer.
… Le braconnier s’étira, bâilla bruyamment comme une bête qui beugle, s’assit sur son séant, et grattant de ses dix ongles sa tignasse laineuse, grogna :
— Vont-ils bientôt apporter la soupe, ces veaux-là ? Quelle heure est-il ?
— J’ai entendu sonner trois coups, jeta brièvement Airvault.
— Ben alors, recommençons de pioncer !
Il s’affala et reprit son somme. Raymond, abîmé de nouveau en sa tragique méditation, se répéta :
— Non ! Je suis visionnaire ! Cet atroce cauchemar va prendre fin !… Ou c’est à douter non seulement de la justice des hommes, mais de celle de Dieu !
VIII
La porte aux lourdes ferrures s’ouvrit.
— On vous demande au cabinet de M. le Juge d’Instruction.
Airvault se leva, excédé. Quel nouvel assaut allait-il soutenir ? Il suivit son guide à travers les passages qui, communiquant de la prison Saint-Pierre au Palais de Justice, lui évitaient du moins le déplaisir des regards curieux.
Un homme attendait sur une banquette du couloir, entre deux gardes de Paris. Airvault n’y prit point attention, tout à son inquiétude, tandis que s’ouvrait la porte de la pièce où il avait subi la question ordinaire et extraordinaire.
Me Bénary, qui causait avec le juge d’instruction, vint à son client, un sourire jouant sur ses lèvres rasées.
— Airvault, excusez ce procédé étrange, dit l’avocat presque enjoué. Je n’ai pas voulu vous voir en particulier avant cet interrogatoire, afin que votre loyauté éclatât de façon plus convaincante aux yeux de notre juge.
Étonné, indécis, l’inculpé regarda craintivement le magistrat. Il lui parut que cette physionomie de myope, au nez de rat fureteur, s’était éclairée et que les gros verres du binocle ne se braquaient plus sur lui de la même façon agressive.
La voix un peu chevrotante était aussi moins acidulée.
— Airvault, commença M. Verbois avec une certaine bienveillance, je ne vous cache pas que deux faits nouveaux se produisent, capables d’atténuer un peu les présomptions qui vous sont défavorables. Vous prétendez toujours que le camée, trouvé en votre possession, vous fut remis par M. de Terroy afin que vous en reproduisiez le dessin ?
— Je ne puis prétendre autre chose puisque c’est l’exacte vérité.
— Il est très fâcheux que vous n’ayez pas pris note de cette commande.
— J’ai exécuté bien d’autres petits travaux pour M. de Terroy sans en prendre mention. Et d’ailleurs, je fus bousculé par des besognes pressantes, en cette période.
— Vous ne vous souvenez pas d’en avoir parlé à personne ?
Raymond, pour la millième fois, se creusa la tête.
— Je n’en ai pas eu le temps. A peine ai-je échangé quelques mots avec ma femme, le soir et le matin. Et en quittant Versailles de bonne heure, je ne rencontrai qu’une personne, le docteur Davier, courant chez un malade. Naturellement, je ne pensai qu’à lui recommander ma pauvre Madeleine.
— Vous en êtes bien sûr ?
L’architecte, surpris de la question, leva les épaules en soupirant.
— Je ne suis sûr de rien. Mille soucis me donnaient la fièvre. On me menacerait de pendaison que je ne saurais davantage vous répéter les propos échangés avec notre médecin, tandis que nous marchions du côté de la gare.
M. Verbois rajusta son binocle.
— Heureusement pour vous, les souvenirs du docteur sont plus nets.
Raymond se tourna vers Me Bénary dont le sourire s’accentuait.
— Hé ! oui, fit l’avocat, la Providence, qui vous est propice, Airvault, m’a placé, moi aussi, sur le chemin du docteur Davier. Et je lui ai joué le mauvais tour, à cet excellent ami ! de le faire citer devant M. le juge d’instruction, pour que vous bénéficiiez de son témoignage. Dans votre rapide rencontre avec Davier, vous lui fîtes part de votre programme de travail surchargé, et incidemment vous parlâtes de cette gravure d’un joyau ancien que vous deviez exécuter pour M. de Terroy.
Airvault écoutait, la tête bruissante.
— C’est possible ! dit-il. Je m’épanche facilement avec le docteur. Mais, pour être franc, je ne me souviens pas le moins du monde de ce que j’ai pu lui dire.
— Le vraisemblable est, cette fois, véridique ! rétorqua Me Bénary.
Et avec une candide et inconsciente impudence, l’avocat ajouta :
— Où donc, au surplus, Davier aurait-il pêché ces détails ?
— Quoi qu’il en soit, Airvault, la déposition de M. le docteur Davier corrobore votre persistante assertion, constata M. Verbois, de bonne grâce.
Il pesa sur un timbre. Un huissier parut.
— Faites entrer Gaston Bridou.
La minute suivante, se présentait, flanqué de ses fidèles gardiens, l’homme entrevu par Raymond sur la banquette du couloir, — gros, blafard, les joues molles, avec des yeux fuyants sous d’épaisses paupières — le type d’un ex-larbin tombé parmi la basse canaille.
— Gaston Bridou, fit le magistrat en désignant Airvault, est-ce bien cet homme qui vint, le 13 juin, à huit heures du matin, vous proposer l’achat de deux topazes et d’un médaillon ?
Raymond sentit son cœur s’arrêter, sous le regard bigle qui le toisait. Ah ! penser que son honneur, sa sécurité dépendaient de la clairvoyance et de la bonne foi de cet être crapuleux !
Mais Bridou secouait la tête.
— Non ! monsieur le juge, ce n’est point mon individu. L’autre était long comme un jour sans pain et pas plus épais qu’un couteau. Sont-ils de coterie ? je n’en sais rien. Mais je jurerais que la grande asperge, malgré sa barbe, n’est autre que Fonfonce-les-Pincettes — bien connu dans le quartier des Halles. Aussi soupçonnant quelque chose de louche — car je suis honnête, monsieur le juge ! — je n’ai pas voulu acheter ferme. Je lui ai dit de repasser. Il s’est douté du coup. Il n’est point revenu chercher ses bibelots qui me fichent à présent dans l’embarras. Je ne savais pas qu’ils avaient été signalés par les journaux et volés à Versailles, ça, je vous le jure !
— Il suffit. Vous vous expliquerez au Parquet de Paris. Vous vous rappelez bien exactement l’heure où l’inconnu déposa chez vous les bijoux en question ?
— Oui ! je n’avais encore enlevé que le panneau de ma porte. Et mon café chauffait sur le gaz, tandis qu’il me racontait ses boniments. Il était donc dans les environs de huit heures, peut-être cinq minutes en plus ou moins — pas davantage. Car je suis un homme réglé dans ses habitudes, monsieur le Juge !
— Très bien ! Allez maintenant !
Bridou sortit, tout en bredouillant des protestations et des doléances. M. Verbois se retourna vers l’architecte :
— Voici le second hasard qui vous avantage : l’arrestation de ce brocanteur qui, saisi pour une tout autre affaire, se hâta d’expliquer, afin d’alléger son cas, la possession des bijoux dont il soupçonnait bien la provenance. Mme Lermignot a reconnu le médaillon. Ce camée faisait partie du collier. Le voleur devait être novice, car il eut opéré autrement. Mais le besoin d’argent le pressait sans doute ! Il n’importe ! L’évidence est trop forte pour que je ne m’y rende pas ! Votre présence à Versailles est attestée à l’heure même où l’inconnu entrait chez ce brocanteur près de Saint-Eustache. Et en admettant l’hypothèse que vous eussiez soustrait les bijoux — ne vous révoltez pas, attendez la suite du raisonnement ! — et que vous eussiez remis ces objets à un complice, vous n’auriez pas eu la candeur, évidemment, de parler au docteur Davier de la pendeloque à reproduire et que vous gardiez de par vous. Ces coïncidences vous sont donc extrêmement favorables.
Le sens des mots pénétrait mal encore l’esprit ébranlé du pauvre Raymond. Mais la mine de plus en plus épanouie de Me Bénary, ainsi qu’un baromètre annonce la fin d’une tempête, lui prédisait un revirement heureux.
Le magistrat continuait :
— Reste contre vous la question des dépenses, faites le lendemain du décès de M. de Terroy, alors que vous manquiez de numéraire la veille. Cependant, vous avez avoué le prêt accepté, avec une spontanéité dont il faut tenir compte. Et si vous n’avez pas songé à inscrire celui-ci, dans cette période troublée, sur votre livre, en désordre depuis la maladie de votre femme, vos registres antérieurs mentionnent des avances, faites à diverses reprises par M. de Terroy et remboursées par vous en plusieurs versements. Le défunt était donc coutumier envers vous de telles libéralités. J’ajoute que son neveu et héritier, au courant des générosités de son parent, accepte votre promesse de paiements échelonnés. Il a toujours refusé de croire en votre culpabilité, et le docteur Davier vous fait la même confiance. Sans être péremptoires, ces marques d’estime plaident pour vous. Je me fais un devoir de le reconnaître. Et puisqu’on parle de plaidoirie, concluait le juge avec un clignement d’œil vers Me Bénary, j’ai grand’peur que nous manquions l’occasion d’entendre votre éloquent défenseur !
L’avocat s’inclina courtoisement.
— Mais je vous sais gré, au contraire, monsieur le Juge d’instruction, de me préparer des loisirs par ces beaux jours d’été.
M. Verbois, s’adressant de nouveau à l’architecte, achevait avec quelque embarras :
— Les apparences étaient contre vous. Mais voici des circonstances nouvelles qui ébranlent, il faut en convenir, les présomptions accusatrices. Dans cette incertitude, il serait abusif de vous retenir, celui qui pourrait se constituer partie civile se refusant d’ailleurs à vous poursuivre. Je vais donc rédiger une ordonnance de non-lieu. Vous pouvez vous considérer comme libre !
Airvault chancela, saisi d’un tremblement. Quelque chose comme un râle s’étrangla dans sa gorge. Il n’osait croire à ce qu’il avait tant espéré.
Me Bénary, charitable, s’empressa vers lui pour l’assurer de l’heureux dénouement.
— Allons ! dit-il en lui frappant amicalement l’épaule, tout est bien qui finit bien. J’étais tranquille, averti, par mon intuition professionnelle, de votre parfaite innocence. Et la vérité, tôt ou tard, finit par éclater. Félicitons-nous que ce soit assez tôt.
Le juge d’instruction, lui, gardait un maintien compassé et gêné. Peut-être se reprochait-il d’avoir montré trop de précipitation. Jadis, à ses débuts, par excès de circonspection, il avait laissé filer un notoire criminel. Depuis lors, il se cuirassait contre la crédulité et pressait l’action.
Peut-être aussi, à cette minute, en dépit des preuves tangibles ou morales disculpant Airvault, conservait-il des doutes intimes sur celui qu’il relâchait, tout en se redisant la grande maxime qui incite juges et jury, même sceptiques, à l’indulgence : « Mieux vaut risquer de laisser impuni un coupable que de commettre une erreur. »
Le défenseur d’Airvault l’accompagna jusqu’au seuil de la prison.
— Allons, mon ami, les mauvais jours s’achèvent. Reprenez courage ! Pressez votre déménagement… sommaire. Le temps d’enlever ma robe et je vous attends au greffe, où l’ordre d’élargissement va parvenir. Nous sortirons d’ici ensemble. Ce soir, vous dînerez chez vous !
Raymond refit le sombre chemin jusqu’à la cellule ignominieuse. Mais le carcan qui lui broyait la gorge s’était desserré. En un tour de main, il rassembla papiers, linge et effets. Le repas du soir arriva.
— Tiens ! fit-il à la brute qui se levait du lit avec un grognement d’aise, prends ma part de soupe, et sans au revoir !
Au greffe, tandis qu’on lui restituait les menus objets qu’il avait dû déposer lors de son arrestation — montre, couteau, porte-monnaie, épingle de cravate — la colère et l’amertume l’envahirent. Pêle-mêle, il remit dans sa poche ces choses familières, dont la vue et le contact désormais n’éveilleraient plus que des réminiscences abominables : la fouille, la mensuration… Leur séjour dans la geôle les souillait — et il en était de même pour sa personne, imprégnée de l’impure atmosphère.
Mis en liberté, Airvault laissait quand même derrière lui les traces ineffaçables de son passage dans le séjour du crime. Les indices du bertillonnage, les empreintes de ses doigts, son signalement, son nom, ceux de ses parents et de sa femme demeuraient immatriculés sur les pages d’un registre d’écrou, parmi des noms infâmes.
La figure réjouie de Me Bénary vint à propos éclairer la triste pièce et ramener les idées consolantes, entraînant vers l’espoir.
Une délicate inspiration vint à l’avocat : épargner à l’homme éprouvé la honte de passer sous cette arche terrifiante de la porte extérieure, qui semble devoir inscrire à son fronton l’exergue désolant : Lasciate ogni speranza, voi che intrate.
— Nous allons faire le tour par le Palais, dit-il, prenant le bras de Raymond. Je vous reconduirai jusqu’à votre logis.
IX
— Papa !
Ah ! cette joie où l’âme se fond ! Presser dans ses bras un corps enfantin, chair de votre chair ! Lire dans des yeux limpides le ravissement et l’amour !
Les rancœurs, les hontes de l’injuste captivité s’oublièrent, une minute, dans la félicité de cet embrassement qui consacrait la délivrance !
Sa fille suspendue à son cou, Raymond se dirigea vers le lit, où l’appelait le regard de velours, baigné de brume. Les bras blancs amaigris se tendirent. Et sans parler, les trois êtres qui s’aimaient demeurèrent unis, frémissants, éplorés.