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Derrière le voile

DEUXIÈME PARTIE FATALITÉS

Reading edition

I

Raymonde, d’un grand geste de triomphe, éleva en l’air deux enveloppes, pour les montrer de plus loin à Évelyne qu’elle rejoignait dans la cour gazonnée de la pension.

— Deux bonheurs aujourd’hui, cria-t-elle, emphatique. Vois un peu ! Un rayon qui vient de Suisse, un autre du Chili, et qui tombent ici pour illuminer mon cœur !

— Alors, bonnes nouvelles, Rara !

La fillette baisa les deux missives.

— Oh ! si bonnes ! Maman va de mieux en mieux ! Elle apprend l’anglais, un petit peu, en causant avec sa voisine de chambre et de véranda, une « miss » charmante. L’espagnol lui serait plus utile. Papa sait déjà très bien se faire comprendre ! Il commence à se plaire à Talca. Il dit que j’aimerai ce peuple où la fierté des hidalgos se corse de l’orgueil des Indiens Araucaniens ! Penses-tu, Lynette ! Je vais voir des Peaux-Rouges, comme dans le « Dernier des Mohicans ! » Et les Andes, si hautes, et le Pacifique ! Un rêve ! Mais papa m’engage — pour me taquiner — à devenir moins bavarde, parce que je ferais scandale ! Tout le monde, au Chili, est étonnamment réservé. Le silence des rues, écrit papa, étonne nos oreilles européennes. Mais comme c’est drôle, poursuivait Raymonde, levant le nez vers le ciel où les nuages bas de décembre s’effrangeaient, çà et là, pour laisser deviner une traîne de pâle azur. Ici, nous sommes en plein hiver ; tout est triste ! A peine quelques petites graines rouges aux fusains ; plus de feuilles aux arbres de la forêt ! Et là-bas, ils jouissent de l’été ! Des roses partout, magnifiques ! Et des grandes lianes roses et blanches, et des fruits en abondance, des cerises délicieuses ! Que nous serons heureux tous trois dans ce paradis !

Évelyne, brusquement, fondit en larmes. Raymonde, déconcertée, arrêta net son dithyrambe.

— Que te prend-il, Lynette ?

Insensiblement, les deux amies s’étaient écartées des écolières qui, dans l’espace découvert, couraient et sautaient pour se réchauffer. L’œil vigilant de Mlle Duluc découvrit, entre les massifs, la fillette en larmes. Promptement, la maîtresse inquiète accourut :

— Évelyne, ma petite enfant ! vous êtes-vous fait mal ? Qu’est-ce qui vous chagrine ?

Elle rapprochait tout contre elle la jeune affligée, et considérant Raymonde avec une certaine sévérité :

— Est-ce Airvault qui vous a peinée ?

Mlle Duluc sentit contre sa poitrine le grelottement du petit cœur éperdu. Incapable encore de répondre, Évelyne dégagea son bras et saisit à l’aveuglette la main de son amie.

— Non ! Non ! Airvault ne saurait me faire de peine volontairement. Mais elle m’en fera beaucoup, néanmoins… quand elle s’en ira. Tout à coup, l’idée de ce jour… joyeux pour elle, triste pour moi, s’est présentée. Et cela m’a été cruel.

Ton son corps trembla dans un long frémissement. Mlle Duluc resserra son étreinte.

— Sensitive ! Nous n’en sommes pas là ! Ne souffrons jamais d’avance. A chaque jour suffit sa peine.

Préoccupée, en considérant Raymonde dont les yeux s’humectaient, la sage éducatrice se demanda si elle ne devait pas s’efforcer de distendre cette amitié trop chaleureuse. Évelyne, comme avertie intuitivement de la pensée de sa maîtresse, leva son regard noyé et confessa avec une loyauté humble :

— C’est très bête de ma part. Raymonde me parlait seulement des fleurs et des fruits du Chili, et de son papa, et de sa maman. Je me suis imaginé alors le bonheur qu’ils auront à se retrouver. Et j’ai pleuré : voilà tout…

Un monde de regrets, d’aspirations, tout ce que contenait un cœur d’enfant vibrant et tendre, se décelait dans ces simples mots. Mlle Duluc en fut remuée.

En se représentant la figure fine et douce du père, l’orgueilleuse beauté de la seconde épouse, l’institutrice comprenait sans peine le malaise intérieur qui motivait le bannissement de l’orpheline. Ce qu’Évelyne, sans le définir, enviait à son amie, plus déshéritée de la fortune, c’était cette richesse que rien ne remplace dans le lot des trésors humains : le nid tiède et quiet où l’enfant se blottit avec délices entre ses parents affectueusement rapprochés.

Raymonde, démontée, attristée, cherchait de naïves consolations.

— Mais notre séparation ne sera pas éternelle, ma Lynette. Le Chili n’est pas le pôle ! Tu viendras nous voir. Et puis, je viendrai me marier en France, parce que les enfants qui naissent là-bas sont Chiliens, et je veux que mes enfants soient Français.

A cette déclaration, pour le moins prématurée, Mlle Duluc fut prise de fou rire.

— Et ta ta ta… Votre fougueuse imagination prend le mors aux dents, Airvault ! Tout en approuvant vos sentiments chauvins, je vous préviens qu’il est un peu trop tôt pour parler mariage ! Avant d’aborder ces problèmes d’avenir, il vous reste à résoudre beaucoup de problèmes d’arithmétique ! Et votre premier devoir comme Française, c’est de savoir à fond votre syntaxe afin de bien connaître votre langue. Ce qui ne m’empêchera pas, pour vous amuser, de vous passer une grammaire espagnole. J’eus l’ambition à votre âge, d’apprendre le sonore langage de Cervantès, avec un vieil ami. Mais s’il avait passé son enfance en Espagne, il avait dû perdre beaucoup de mots sur la route, et il étouffait le reste dans sa barbe chenue. Cependant je garde encore souvenir d’une bien belle chanson.

Et Mlle Duluc gaiement fredonna, en ajoutant immédiatement la traduction :

Un peluquero se fué a misa Y como ne sabia rogar Pedia a todos los santos Si no hai pelucas que peinar… Un perruquier fut à la messe, Et comme il ne savait pas prier, A tous les saints il demandait S’ils n’avaient pas de perruques à peigner !…

— Oh ! que c’est gentil ! s’écria Raymonde électrisée. Mademoiselle, apprenez-moi cette drôle de petite chose ! Je la chanterai à papa !

— Et puis, observa Évelyne, j’aime ce pauvre homme qui offrait aux saints ce qu’il pouvait faire !

— La même idée que le « Jongleur de Notre-Dame » ! dit Mlle Duluc. Il n’est point d’effort, humble et sincère, qui ne soit bien accueilli là-haut, même quand il paraît absurde aux yeux des hommes. Rappelez-vous-le toujours, mes petites !

Les jeunes yeux rayonnaient maintenant. Le sourire avait refleuri sur les lèvres fraîches. Ainsi, habile et prudente, Mlle Duluc gagnait la confiance de ses élèves et parvenait à régler les mouvements des âmes adolescentes, si vivement impressionnables.

Elle ne chercha pas à éloigner l’une de l’autre les deux fillettes, jugeant après étude attentive, que leurs natures se complétaient. Également droites et aimantes, mais Raymonde, plus énergique, plus ardente, d’esprit plus prompt, entraînait à l’action la rêveuse et passive Évelyne. Le docteur Davier, en disposant l’institutrice à la sympathie envers la famille Airvault, lui avait dit les mérites de l’enfant dont il connaissait le courage, le dévouement et la fierté.

Le premier trimestre se passa donc sans secousses, rempli par le travail et l’apprentissage d’habitudes nouvelles, les nostalgies apaisées par les douceurs de l’amitié et de l’espérance.

Mme Davier, ainsi qu’elle en avait annoncé l’intention, vint assez souvent visiter sa belle-fille à ce début d’hiver. Les jours de sortie, elle emmenait Évelyne à Paris et lui offrait des divertissements agréablement variés : matinées au Cirque ou au Français, réunions dansantes, visites des grands magasins, haltes dans les pâtisseries réputées.

Évelyne lui savait gré de ses efforts, et le témoignait avec le plus d’expansion possible. Mais souvent, ces programmes trop copieux dépassaient les forces de la fillette ; elle revenait exténuée, le cerveau débordant d’images trépidantes, les nerfs secoués, et des nuits de fièvre, des cauchemars, des lendemains migraineux, succédaient à ces courses agitées.

Évelyne, si on l’eût consultée sur le choix des distractions, eût opté avec transport pour deux heures de tranquille promenade aux côtés du père dont elle restait privée — dans le parc de Versailles ou les jardins de Trianon, si poétiques en leur tristesse hivernale.

— Quelle est cette brunette aux yeux noirs, avec laquelle je vous ai vue plusieurs fois dans la cour ? demanda, un jour, Mme Davier à sa belle-fille. Quand elle ira à un bal costumé, qu’elle se travestisse en gitane ! elle sera merveilleuse ! Dites-le-lui de ma part. Comment l’appelez-vous ?

— Raymonde… Raymonde Airvault ! prononça Évelyne avec une instinctive répugnance.

— Airvault ? chercha Mme Davier. Où donc ai-je entendu ce nom ?

Une lueur se fit. Elle reprit, dévidant ses réminiscences, sans les admettre comme conjectures :

— Airvault ? Je sais maintenant. C’était le nom de cet homme, accusé de vol chez M. de Terroy… et dont votre père soigna si assidûment la femme. Rien de commun, naturellement, avec votre petite compagne ?

Évelyne baissa les yeux, changea de couleur et se tut.

— Comment, ce serait leur fille !… Oh !…

Un étonnement immense arqua les beaux sourcils au-dessus des yeux sombres, allumés d’indignation.

— J’étais loin de supposer que Mlle Duluc consentît à recevoir des enfants issus de pareilles gens ! articula Mme Davier, la lèvre gonflée de mépris. Je vous croyais placée dans un milieu irréprochable et distingué.

Tout à fait malheureuse, Évelyne osa poser la main sur le manchon de loutre et supplia de toute sa ferveur :

— Oh ! petite mère ! Il y a ici des filles de fonctionnaires supérieurs — même des nièces de ministres — que leurs parents n’osent pas placer dans des couvents, à cause du gouvernement, vous savez ! et qui ont reçu la meilleure éducation. Toutes aiment Raymonde ! Elle est si originale, si complaisante ! Ne dites pas ! je vous en conjure !… ce qui… le malheur… car ce n’était pas vrai… Ce n’était pas vrai ! non ! papa l’a toujours dit ! Et si cela se connaissait ici… ce serait terrible pour elle… Elle doit partir au printemps, d’ailleurs !

— Ne vous agitez pas ainsi ! répliqua la belle-mère, de plus en plus froide. Je me respecte trop pour m’abaisser aux délations, sachez-le bien ! Mais je suis surprise et déçue. J’espérais — dans votre propre intérêt — qu’on se montrait ici d’un accueil… plus restreint ! Il est vrai, acheva-t-elle avec ironie, que votre père, entiché de cette famille, a dû se porter caution de son honorabilité !… Ne pleurnichez pas, petite ! C’est un moyen sûr de m’indisposer ! Et abordons un sujet beaucoup plus passionnant ! Je vous ai commandé, pour les prochains congés un joli fourreau de velours bleu. On tirera chez nous la galette des Rois, après deux heures de danse. Vous pourrez inviter tous vos jeunes amis de Paris et de Versailles !

L’enfant dut passer de la tristesse à la joie, et exagérer la gratitude sans satisfaire encore tout à fait l’orgueil exigeant de Fulvie.

Le jour où elle vint chercher sa belle-fille pour les vacances de fin d’année, Mme Davier découvrit, à travers le fourmillement de visiteurs qui remplissait le parloir de l’institution, une capote de velours noir, ornée d’une cocarde verte. La porteuse de cette coiffure vieillotte, en rencontrant l’œil noir de Fulvie, se tassa sur elle-même comme pour offrir moins de prise au regard fulgurant. Mais Raymonde Airvault, se glissant entre les groupes, parvenait au bonnet panaché de vert, et en compromettait l’équilibre par une accolade impétueuse.

— Oh ! Philo ! que c’est aimable à vous de venir me voir ! Je l’écrirai à maman ! Comment allez-vous ?

— Bien mieux ! Et Très-Petit aussi ! Il est remis des misères de la mue, et il chante à réjouir tout le quartier.

Raymonde, à ce moment, reconnaissait Mme Davier et ébauchait une révérence incertaine. Fulvie tourna le dos et entraîna Évelyne, dès que celle-ci apparut. Aussitôt qu’elles furent en tête-à-tête dans le train, la jeune femme donna libre cours à sa colère.

— Décidément, la présence de votre Airvault attire, à la pension, des personnes bien vulgaires ! Je n’en fais pas compliment à Mlle Duluc !

Évelyne avait à peine eu le loisir d’entrevoir la « personne vulgaire » qui causait avec Raymonde. Cependant, toujours dominée par le désir d’une entière sincérité, la fillette ne voulut pas feindre l’ignorance.

— J’ai cru apercevoir Philomène, fit-elle craintivement. Est-ce d’elle que vous parlez ?

— De qui serait-ce ? répliqua presque brutalement Mme Davier. Pensez-vous que j’aie lieu d’être contente ? Cette maudite vieille a trouvé un prétexte pour se rapprocher de vous et vous empoisonner de son venin !

Évelyne éleva la main pour un serment solennel.

— Je vous jure, maman, que je ne lui ai jamais parlé depuis que je suis ici. Comment cela pourrait-il se faire ? Elle n’est pas inscrite sur ma liste.

— Objection sans valeur ! Elle peut vous faire communiquer tout ce qui lui plaira par cette petite bohémienne !

Devant la nécessité de mettre exactement les choses au point, la fillette trouva le courage de s’expliquer avec un calme relatif :

— Je ne crois pas que Philo écrive à Raymonde. Je sais seulement que celle-ci lui a confié la garde d’un oiseau très aimé. Philo ne doit pas même être venue encore à Saint-Germain. Elle aura pensé consoler un peu par sa visite Airvault, qui doit rester presque seule à la pension, en l’absence de son père et de sa mère, alors que tout le monde part en congé.

— Jolie consolation que la visite de cette commère ! ricana Mme Davier.

Et, d’un haussement d’épaules, elle laissa comprendre que le piètre incident était clos.

Elle n’en gardait pas moins un ressentiment qu’elle ne s’abaissa pas à confesser. D’un naturel altier et impérieux, Fulvie considérait la moindre infraction à ses ordres, même à ses désirs, comme une offense inoubliable. Sans déclarer ses rancœurs, elle en voulut à tous ceux qui ramenaient devant elle la figure détestée qu’elle entendait balayer de son chemin.

Les congés terminés, elle prit de moins en moins souvent le train de Saint-Germain. A ses confidents, elle déclara, avec grand découragement, renoncer à une entreprise qu’elle devait reconnaître impossible, — la conquête d’une malheureuse enfant dont la mentalité était faussée… On la plaignit, on la cajola ; ses amis s’ingénièrent à la dédommager de ce mécompte.

— Cette pauvre charmante Fulvie ! Un mari déjà âgé, d’une profession austère. Et trouver tout de suite la charge d’une grande niaise, ingrate par-dessus le marché !

La naissance de Loys survenant peu après la mort de M. de Lancreau, Mme Davier avait passé dans une quasi retraite les deux premières années de son mariage. Maintenant, Évelyne écartée, — cette longue fillette qui, en l’appelant Petite Mère, lui causait tant d’agacements intimes — la brillante jeune femme put s’abandonner à ses vrais penchants, réprimés jusqu’ici par la force des choses.

Pourvue actuellement de larges ressources, elle sut mettre en valeur sa beauté par une élégance raffinée. Tout de suite, elle fut cotée étoile dans la Foire aux Vanités. Sa présence contribuait à l’ornement d’un salon. Les invitations se multiplièrent.

Stany, lancé par ses relations de journal et de théâtre, l’intéressa à une vie soi-disant artistique, artificielle et fascinante. Fulvie devint une assidue des petits vernissages, des répétitions générales, des premières et des avant-premières dans les théâtres boulevardiers ou les boîtes à musique montmartroises.

Ah ! qu’il était de son goût ce tourbillon d’éternel galop ! Avec délices, la jeune femme bondit au plein milieu de ce gai tumulte. Il fallait être dans le train : elle prit le rapide-éclair !

En trois mois elle gagna ses grades. Désignée par son frère à l’attention des petits soiristes, elle se vit attribuer un cliché particulier dans la classification de la galerie vivante : « La belle Mme D… au galbe impérial ! »

Et, dans la chronique mondaine d’un grand journal, Fulvie eut un jour l’enivrante gloire de voir mentionner « ses épaules sculpturales, au grain marmoréen », et la toilette « inspirée qui révélait sa vénusté ! »

II

Cependant Raymonde, en présence réelle à Saint-Germain-en-Laye, vivait déjà virtuellement au Chili. Son imagination turbulente s’emparait de l’avenir pour le transporter dans le présent.

Quelles félicités elle cueillerait dans le fabuleux Eldorado, peuplé de si belles légendes, qui roule des cailloux d’or dans ses torrents, et en face duquel s’élève l’île de Robinson Crusoé ! Et cette seconde île encore, dont parlait papa, et où habitèrent, il y a très longtemps, des amazones gouvernées par une reine nommée Ciel-d’Or !

Raymonde se répétait à elle-même ces choses merveilleuses, comme autrefois elle redisait Cendrillon ou Peau d’Ane, mais elle se gardait d’en importuner Évelyne. Ses lettres à son père et à sa mère se terminaient toujours par un joyeux : Hasta luego ! (A bientôt !)

La date de la réunion restait incertaine, dépendant du rétablissement de Mme Airvault. Vers février, le directeur du sanatorium prévint que la cure était en bonne voie, mais qu’une prolongation de quelques mois en assurerait le complet succès. Airvault répondit que le sacrifice devait être efficace : il se résoudrait donc, ainsi que sa femme elle-même l’y engageait, au délai nécessaire. D’ailleurs ses travaux personnels allaient l’obliger prochainement à divers déplacements, et son patron, M. Vielh, devant revenir au Chili en août, les deux passagères novices profiteraient de cette occasion pour leur traversée.

Raymonde ne put s’empêcher de pleurer un peu en apprenant cet ajournement. Mais sa mère l’engageait à la patience. L’enfant tut ses regrets.

Lorsque la volée d’oisillons s’éparpilla au départ de Pâques, une sensation de nostalgie et d’isolement glaça l’adolescente. Mlle Duluc, apitoyée, chercha des diversions. Elle présenta la petite pensionnaire à sa voisine, Mme Forestier, femme exceptionnellement bonne et intelligente, qui, ayant perdu ses propres enfants, retrouvait l’illusion des joies écoulées en s’entourant de jeunesse.

Déjà Raymonde avait été reçue à une petite fête d’arbre de Noël. Mais cette fois, seule à la pension et mieux connue, elle vint presque journellement près de l’aimable vieille. Elle y rencontrait nombreuse et amusante compagnie.

Dès que les enfants entraient chez Mme Forestier, ils se sentaient chez eux, dans une république vraiment régie par la devise : Liberté, égalité, fraternité.

Croquet, trapèze, tennis, tonneau, etc. pour les récréations extérieures. Au dedans, un vaste salon, un piano, des livres illustrés, des jeux de toutes sortes, un Guignol, des placards remplis de hardes et de chiffons pour les déguisements de charades. Ah ! les bonnes heures de rires, de danses, de facétieuses inventions, de folâtre allégresse dont les éclats secouaient la vieille demeure, de la base aux greniers où grimpaient souvent les audacieux envahisseurs !

Et, sereine au milieu du vacarme, Mme Forestier, à ceux qui appréhendaient pour elle la fatigue, répondait avec douceur, en regardant les portraits souriants de ses disparus :

— Fatiguée ? oh ! du tout ! Je remercie les chers enfants de ramener de la vie dans ma vieille maison. Il me semble ainsi entendre les miens.

M. le docteur Forestier, de l’Académie de Médecine, avait été le professeur du docteur Louis Davier, qui entretenait avec la vénérable veuve des relations déférentes. La présence d’Évelyne à la pension Duluc resserra ces rapports.

Maintenant le médecin était en possession d’une auto, qui lui permettait de se déplacer plus aisément. A diverses reprises, il amena Évelyne aux réunions enfantines, durant les congés, et il enleva Raymonde, pour des excursions charmantes à travers la forêt où verdoyait le printemps.

Les deux promeneuses jasaient comme des pinsons. Quel plaisir de rouler par les avenues, et de courir à pied, dans d’étroits sentiers, pour cueillir des brassées d’épines blanches ou de primevères ! Et les intéressantes et vivantes leçons d’histoire devant l’espace nu où s’érigeaient jadis les pavillons royaux de Marly, — évanouis comme des palais de nuages — ou bien près de la vasque en ruine où fut baptisé Louis IX, dans la très révérée église de Poissy !

— On devrait amener ici tous les Louis de France, déclarait gravement Évelyne, afin qu’ils deviennent bons et justes comme Saint Louis.

Parfois, du faîte d’un coteau, entre les hêtres et les chênes, apparaissait la fumeuse perspective de la ville énorme, se confondant avec les brumes du ciel.

— Comme c’est petit, Paris, vu d’ici ! s’étonnaient les petites.

Et le docteur, rêveusement, contemplait cet angle de l’horizon, où se concentraient les attractions magiques, pour lesquelles sa femme abandonnait le foyer.

Ainsi les vacances s’écoulèrent, plus légères et plus rapides que ne l’avait espéré l’enfant solitaire. Et Raymonde commença, pleine d’ardeur, le trimestre qui la conduirait enfin au jour du départ.

Déjà la seconde quinzaine de juin commençait.

Une température d’orage, cette après-midi-là, appesantissait les têtes sur les pupitres, pendant que se poursuivait la dictée monotone. La porte de la classe s’ouvrit. Une femme de chambre avança la tête.

— Mademoiselle Airvault. Tout de suite, chez Mademoiselle !

Interloquée, Raymonde se leva. En quelques secondes, son cerveau tourna et retourna des hypothèses fantastiques. Pourquoi la mandait-on de cette façon inusitée et inopinée ? Quelle faute avait-elle commise à son insu ? Puis des espoirs extravagants l’emportèrent.

— Y a-t-il quelqu’un chez Mlle Duluc ?

— Oui.

— Un monsieur ?

Un signe affirmatif. La fillette réprima ce cri : — Papa ! ce doit être papa ! Elle n’osa interroger de peur d’une déconvenue, et précipita sa course vers le bureau de Mme la Directrice.

Un monsieur, en effet, était assis vis-à-vis de Mlle Duluc. Non pas celui qu’elle supposait ; quand même une figure familière et aimée : le docteur Davier.

Mais pourquoi ce silence quand elle approcha ? Pourquoi ces yeux de pitié ? Pourquoi les lèvres de Mlle Duluc tremblaient-elles ? Avec une prompte intuition, la fillette sentit une tristesse flottant en l’air, et qui l’imprégnait avant qu’une parole eût été prononcée. Sa pensée vola du côté où elle savait un péril.

— Maman ? balbutia-t-elle d’une voix éteinte, à peine perceptible.

— Ta maman va bien et sera ici dans deux jours au plus ! répondit le docteur.

— Alors ? fit-elle, très bas, voyant qu’il hésitait. Et elle devinait que cette suspension serait suivie d’un choc effroyable.

Le médecin se détourna. L’institutrice prit les poignets de l’adolescente, l’attira, et la regardant au fond des yeux :

— Raymonde, oui, votre maman se met en route pour venir ici ! Il faut que sa petite fille la soutienne, vous m’entendez bien ! dans une épreuve qui est cruelle pour vous deux ! Rappelez-vous que Dieu afflige souvent ceux qu’il aime !

L’enfant, effarée, fixait sur sa maîtresse des prunelles immenses, vides de pensées. Mlle Duluc joignit les petites mains entre les siennes, et dit gravement :

— Prions Dieu, Raymonde ! Prions pour qu’une âme qui vous est bien chère trouve la félicité et le repos éternels. Dites après moi : Notre Père qui êtes dans les cieux, bénissez le père que vous m’aviez donné et que vous rappelez près de vous !

— Papa ! Oh !

Un cri rauque de bête blessée. Le corps mince plia en arc, la tête pendant en arrière.

Le docteur enleva l’enfant dans ses bras, l’étendit sur le divan. Mlle Duluc courut chercher du vinaigre, des sels, de l’eau de Cologne. Mais la syncope évitée, des sanglots déchirants se firent jour, si violents, si pressés, qu’ils semblaient devoir briser la poitrine haletante.

III

Le surlendemain, Raymonde de nouveau était appelée au salon de Mlle Duluc. Une femme, dont le chapeau et les vêtements portaient la poussière d’un long voyage, se leva à son apparition. D’un élan, la fillette tomba sur la poitrine de sa mère.

— Oh ! dis, dis, maman ! ce n’est pas possible !

— Tous les malheurs sont possibles pour nous ! murmura Madeleine.

Mais ces mots amers s’étouffèrent dans l’embrassement frénétique qui maintenait sa fille contre son sein.

Enfin, elle atteignait donc cette consolation suprême, vers laquelle convergeaient uniquement ses désirs, durant l’interminable trajet : envelopper de ses bras la petite créature née de ses entrailles. Dans le désastre où tout sombrait, l’infortunée ne gardait plus de vivant en elle que l’instinct maternel.

Mais si grand, si chaud était cet amour, où s’épandait son être, pour ainsi dire, que Mlle Duluc, présente à la scène, vibrait de tous ses nerfs devant l’enlacement pathétique de ces deux douleurs : la mère et l’enfant.

— Maman, oh ! ma maman chérie ! Je ferai tout, tout, près de toi pour remplacer papa en ce que je pourrai ! balbutiait Raymonde (et son cœur sincère s’exhalait dans ces effusions). Mais après tout, est-ce bien vrai, cette chose affreuse ? Ça s’est passé si loin ! Ce n’est peut-être pas sûr ! Dis, si ce n’était pas vrai, pourtant !

Madeleine, d’un hochement de tête, repoussa la velléité d’espoir. En quelques phrases sans lien, elle relata péniblement les simples et tragiques péripéties.

Une dépêche de M. Vielh — l’architecte de Paris dont Raymond faisait exécuter les plans à Talca — parvenait, quarante-huit heures auparavant à Lézins : « Reçois nouvelle décès d’Airvault. Regrets sympathiques. »

Quand ce pli lui fut remis, Madeleine demeura assommée, stupide, se refusant à croire que si peu de mots continssent des vérités aussi atroces !

Puis elle avait bâclé ses bagages, comme dans la bousculade d’un incendie, songeant seulement à télégraphier au docteur Davier : « Mari décédé. Prévenir Raymonde. » Et elle n’était sortie de son hébétude réellement que dans le train qui l’emportait, à toute vitesse, vers la France.

M. Vielh, à Paris, l’avait reçue avec des égards pleins de commisération, sans lui fournir aucun éclaircissement, instruit lui-même par une dépêche concise, signée d’un contremaître et ainsi notifiée : « Airvault disparu, voyage. Catastrophe. Mort probable. »

Une lettre explicative allait suivre, vraisemblablement. Au surplus, par suite de cet événement déplorable, M. Vielh avancerait de quelques semaines son départ pour le Chili, primitivement fixé en août.

Ah ! cette date d’août ! Le départ en commun arrangé par Raymond, et dont toutes deux avaient anticipé la joie ! Si souvent, l’enfant s’était imaginé les délices de la traversée, sa mère près d’elle, et l’approche, jour par jour, de ce débarcadère où sourirait, hélas ! celui qui n’était plus ! Le même regret amena, pour les pauvres femmes, une recrudescence de larmes.

Surmontant sa faiblesse, Madeleine achevait rapidement le récit de son entrevue avec le patron de son mari : rendu à Talca, M. Vielh promettait de tout mettre en œuvre pour connaître les circonstances dans lesquelles son malheureux employé avait trouvé la mort, et obtenir la constatation légale du décès, sans laquelle rien ne pouvait se régler.

Mme Airvault s’arrêta. Une sueur de fatigue et d’angoisse perlait à ses tempes, et de grands cernes se creusaient autour de ses doux yeux embués. Mlle Duluc devina les anxiétés que la malheureuse, le cerveau encore vacillant, hésitait à concevoir et qui ajouterait une harcelante torture au grand brisement moral. Les multiples embarras d’ordre pratique, qui suivent la disparition d’un chef de famille, allaient s’accroître, dans la conjoncture présente, de toutes les complications, causées par la distance, le mystère, le milieu étranger.

Saisie de pitié, l’institutrice, tout naturellement, songeait à la protection qui s’était maintes fois manifestée en faveur de l’enfant, et qui, certainement, saurait guider la veuve à travers les difficultés de la situation.

— Êtes-vous allée à Versailles prendre conseil du docteur Davier ?

— Non ! Je suis venue ici tout droit en quittant Paris.

— Voulez-vous que je téléphone ? Peut-être le docteur se trouve-t-il chez lui ! En tout cas, nous saurons à quelle heure il pourrait vous recevoir, ce soir ou demain, afin de ménager vos pas et vos forces.

— Oh ! que de reconnaissance, Mademoiselle ! Merci ! Je n’ai plus une idée !

Mlle Duluc décrocha le récepteur et demanda la communication :

— Pour Versailles ? Dix minutes au moins d’attente.

— Bien !

L’institutrice était demeurée en tiers aux premières minutes de la visite — craignant, pour la mère et la fille, une émotion trop violente : elle se tenait ainsi prête à les secourir, tout en les assistant de sa muette sympathie. Maintenant elle pensa qu’il serait discret de les laisser seules. Mais comme elle faisait mine de sortir, Mme Airvault, d’un geste effrayé, la retint par sa robe :

— Oh ! restez, Mademoiselle, je vous en prie ! Je n’ai pas l’habitude du téléphone ! Et puis, la voix si faible, les oreilles bourdonnantes, je suis incapable de me faire comprendre et d’entendre moi-même.

— Ne craignez rien ! Je passe seulement dans la pièce voisine et je reviendrai aussitôt que la sonnerie se déclenchera.

Quand Mlle Duluc rentra, au premier tintement, elle retrouva les deux femmes, unies comme elle les avait laissées, leurs cœurs se réchauffant au contact l’un de l’autre.

Dans l’appareil, une voix féminine, un peu sèche, demandait :

— Que veut-on ?

— Madame, c’est Mlle Duluc, de Saint-Germain, qui désire parler au docteur, si c’est possible !

— Bonjour, Mademoiselle. J’espère qu’Évelyne n’est pas souffrante.

— Du tout ! du tout ! Rassurez-vous, Madame ! Mais il y a ici, en ce moment, une personne qui a besoin des conseils du docteur, non pas tant comme médecin que comme ami. Et nous désirerions savoir à quelle heure elle doit se présenter.

— Mais à l’heure des consultations ! de deux à quatre. Trop tard aujourd’hui ! Au fait, demain est jeudi… le jour que le docteur se réserve maintenant à cause de votre élève, je le soupçonne. Mais si cette personne veut dire son nom, le docteur sera prévenu dès son retour et vous téléphonera pour fixer le moment qui lui convient.

La voix s’était adoucie en modulant ces explications, avec une intention de bonne grâce.

— Oh ! madame, je vous en remercie vivement ! répliqua Mlle Duluc. Il s’agit de la mère d’une de mes élèves, revenue de Suisse après l’annonce d’un malheur affreux, et qui souhaite les bons avis du docteur Davier : Mme Airvault !

— Quel nom dites-vous ?

La voix lointaine s’exacerba avec une telle âcreté que la mère et la fille en perçurent les éclats discordants.

— Airvault ! par un A ! appuya Mlle Duluc, croyant s’être mal fait comprendre.

— Ah !

Un silence se fit après cette exclamation. Puis, brusquement, ces mots furent jetés, cassants comme une grêle de cailloux :

— C’est bien ! On préviendra le docteur. Adieu, mademoiselle.

Mlle Duluc, étourdie par ce leste congé, réfléchit trop tard, en quittant l’appareil.

— C’est vrai ! Je n’ai pas eu le temps de me concerter avec vous avant de répondre, Mme Airvault. Peut-être ne comptiez-vous pas rester à Saint-Germain aujourd’hui ? On ne sait à quelle heure le docteur rendra réponse ! Alors, que ferez-vous ?

Madeleine, recrue de fatigue et de désespérance, eut un mouvement des épaules si résigné, si exténué, si abandonné à la destinée, que l’institutrice voua toute sa compassion à cette épave, palpitante et brisée.

— Ce que je ferai ? murmurait Mme Airvault. Le sais-je ? Les circonstances le commanderont. Je ne puis rien… qu’attendre le retour de M. Vielh et suivre la ligne de conduite que détermineront ceux qui veulent bien s’intéresser à nous.

Et comme pour répliquer à une objection qui ne lui était pas adressée, humblement, Madeleine ajoutait :

— Ce qui me tente le plus, ce serait de demeurer à proximité de ma chérie. Je ne suis plus dangereuse… Le docteur du sanatorium me recommande seulement d’accroître ma force de résistance. Hélas !

Le téléphone impérieusement lui coupa la parole. Mlle Duluc se précipita vers l’appareil. Et aussitôt son visage s’éclaira.

— Oh ! docteur, que vous êtes bon !… Merci, merci !… Oui, oui, elle va vous attendre ici ! A tout à l’heure !

— Vous avez compris, Mme Airvault ? fit-elle, la communication achevée. Le docteur Davier, arrivé tout de suite après mon appel, remonte en auto et dans quelques instants, vous le verrez ! En attendant, il est nécessaire que vous preniez quelque réconfort, ne bougez pas. Je vais vous faire apporter ici quelques aliments.

Du lait, des œufs, des confitures et des biscuits furent déposés devant Madeleine. La légère collation n’était pas achevée que le docteur Davier paraissait dans le petit salon.

Raymonde courut vers lui. Il frôla ses cheveux d’une caresse et tendit la main à la veuve qui, suffoquée d’émotion, essayait vainement d’articuler une parole.

Mlle Duluc entraîna son élève.

— Votre présence redoublerait l’attendrissement de votre mère. Laissez-la s’expliquer librement avec son médecin — dont le temps, d’ailleurs, est si limité.

Madeleine recommença son récit douloureux. Cette fois, ainsi que l’avait intelligemment supposé l’institutrice, elle vidait tout son cœur, en laissant sortir non seulement les regrets, mais les appréhensions et les effrois.

N’étaient-ils pas maudits ? A peine respiraient-ils après la première commotion, et la riante espérance, saluée joyeusement, s’évanouissait dans le noir abîme ! Et voici que se redressait, les griffes étendues, le spectre de la Pauvreté ! Comment lutter ? Une fillette de treize ans, une femme à peine échappée à un mal insidieux et rongeur, et qui perdrait, en peu de temps, l’énergie vitale patiemment récupérée.

A travers ces plaintes dramatiques, le docteur saisissait des menaces imminentes, un enchaînement de fatalités vraiment lamentables. Il savait que les précautions prises par Airvault afin de faciliter l’avenir à sa famille, risquaient d’être annihilées. Tant que le décès ne serait pas absolument confirmé, le contrat d’assurance resterait en suspens. A défaut de preuve, la prime de l’assurance, versée à la Caisse des Dépôts et Consignations, ne serait mise à la disposition de la veuve et de l’orpheline qu’après un délai de trente ans.

Cependant, il fallait que cette femme continuât de vivre, que cette enfant, bien douée, reçût le bienfait d’une bonne éducation !

A cet instant, une impression mystérieuse envahit Davier : il sentit en lui, non seulement l’impulsion de sa vive pitié, mais la poussée sourde et forte que donne la conscience d’un devoir, d’une tâche !

S’efforçant de concentrer sa pensée sur le terrain pratique, le médecin dit :

— Rappelez-vous qu’il est de toute importance que vous gardiez votre vigueur pendant ces pénibles atermoiements ! Le directeur de Lézins était satisfait du résultat obtenu. Je vais donc écrire au docteur Aubert pour lui demander avis. Et je vous surveillerai en suivant ses indications. Où comptez-vous résider ?

Mme Airvault réfléchit.

— Philomène pourrait peut-être me donner asile jusqu’au retour de M. Vielh.

Mais en levant les yeux, elle aperçut une nuance d’ennui ou d’improbation dans le regard fixé sur elle. Le docteur, entre haut et bas, confessait :

— Je préfère vous le dire : Philo est antipathique à Mme Davier.

Madeleine chassa, d’un signe, l’idée émise :

— Et d’ailleurs, me retrouver à Versailles me serait une épreuve. Trop de souvenirs m’y obséderaient.

— Peut-être pourrez-vous dénicher un abri à Saint-Germain ?

— Mais cet abri doit être extrêmement modeste ! allégua-t-elle, rougissante. Mes ressources sont bien minimes. Je puis, cependant, me rendre utile, travailler quelques heures.

— Mlle Duluc ou Mme Forestier nous assisteront de leurs bons conseils à cet égard. Ne projetez rien. Ne concluez rien sans m’en avertir. Vous avez confiance en moi ?

L’élan qui souleva la pauvre Madeleine, les mains jointes, était plus éloquent encore que son cri.

— En qui aurais-je foi sur terre ?

Davier détourna ses yeux obscurcis.

— Alors, je vais vous apprendre ce que votre mari me demanda, lors de son départ. Il me fit promettre, s’il venait à vous manquer, de servir de tuteur à votre fille. Cette mission, je la revendique aujourd’hui.

Madeleine jeta une exclamation et, saisissant la main que le docteur n’eut pas le temps de dérober, elle y posa ses lèvres frémissantes.

— Oh ! comment vous remercier ! Et c’est l’intervention de mon pauvre aimé qui me vaut cette grâce ! Mon fardeau me paraît déjà moins lourd ! Ah ! vous êtes d’une bonté sans pareille !

— N’exagérez pas ! dit le médecin avec effort. Ma fille aime tendrement votre fillette, — que j’ai vue naître. Je ne saurais demeurer indifférent à vos chagrins. Et n’importe quel honnête homme vous rendrait les mêmes services. Je ferai de mon mieux, mais je compte, de votre part, sur une complète docilité. D’abord, reposez-vous. Ne perdez pas de vue la pensée que vous serez utile à votre fille.

Il tira sa montre et se leva.

— Le temps me presse. Je vais conférer avec Mlle Duluc, qui est bonne et sage. Attendez-la. Et soyez persuadée que vos amis ne vous abandonneront pas.

Une heure après, l’institutrice annonçait à la veuve le succès des négociations entreprises. Une personne, toute dévouée à Mme Forestier, consentait à prendre Mme Airvault en pension pour une rémunération très modérée, dans une petite maison calme et simple, située sur la route de Fourqueux. Madeleine se laissa passivement conduire à la chambre, claire et aérée, ouvrant sur des jardins de maraîchers, et, à bout de forces, se couchant aussitôt, elle tomba dans le gouffre d’un sommeil accablé, pareil au repos de la mort.

IV

Mme Davier, au retour d’une partie de golf, qu’avait suivi un goûter joyeux, entrait en coup de vent dans le cabinet de travail de son mari, excitée, le teint coloré.

— Que m’apprend-on ?… Vous auriez accepté un mandat de tutelle ? Et cela, sans que j’en fusse le moins du monde avisée ?… Vous êtes vraiment d’un mystérieux !… J’ai le droit de m’en offenser ! Le juge de paix est bavard comme une corneille, quand il prend le thé. Il vient de me dire qu’hier, ou avant-hier, il eut le plaisir de présider un conseil de famille dont vous faisiez partie. Peut-on savoir, du moins, le nom de cette pupille inconnue ? Princesse, mendiante… ou saltimbanque ?…

Le docteur releva le front avec une indicible fatigue.

— Cette pupille est seulement une enfant malheureuse. Son père, avant de partir pour l’Amérique du Sud, m’avait demandé de veiller sur sa fille, s’il venait à lui manquer. Il est mort, et je tiens mon engagement.

Pour conclure ces brèves révélations, il ajoutait, d’un ton uni et naturel :

— Comme vous vous en doutez bien, c’est Raymonde Airvault que le conseil de famille, rassemblé avant-hier, m’a accordée pour pupille.

La jeune femme enleva ses longs gants et les jeta sur le bureau avec dépit.

— C’est très flatteur ! Ces gens discrédités possèdent vraiment sur vous un singulier empire ! Votre existence n’était pas assez surchargée ! Vous refusez de m’accompagner en de nombreuses occasions où il serait bienséant de vous voir figurer à mes côtés. Vous fuyez le monde, de plus en plus. Et voilà que, de votre plein gré, vous assumez une tâche de surcroît !… En l’honneur de qui et de quoi ? De deux femmes, mère et fille, qui me sont antipathiques !

— Vous ne les connaissez pas !

— Il me suffit de vous savoir si occupé d’elles ! Et puis, je sais leurs accointances avec cette odieuse Philo ! Soutenir ces Airvault, c’est pactiser avec ceux qui me sont hostiles !

Des ombres s’étendirent sur la physionomie de l’homme qui, renversé sur le dossier de son fauteuil, subissait l’orage.

— Ne vous montez pas ainsi à tort ! fit-il doucement. L’intérêt que m’inspire cette famille est uniquement motivé par l’excessive fatalité qui ne cesse de la poursuivre. Tout homme de cœur éprouverait le même sentiment. Bénary…

— Que ne le nommait-on tuteur en vos lieu et place ? interrompit-elle, cassante.

— Bénary est célibataire. Je suis père : donc mieux désigné, à tous égards, pour exercer un office quasi paternel auprès d’une fillette.

— Paternel ! se récria Mme Davier, réellement scandalisée. Employer une telle expression quand une gamine des rues est en jeu… Ces gens n’appartiennent pas à votre monde. Laissez-les à leur destin !

— Oh ! Fulvie, pesez vos paroles et vous en comprendrez la cruauté et l’injustice ! « Mon monde » est plus étendu que le vôtre ! Je crois à la fraternité humaine et au devoir d’aider plus faible que soi.

La jeune femme agita ses bracelets dont les pendeloques tintèrent, accompagnant son rire sec d’un bruissement métallique.

— Ah ! mon ami, où allez-vous ? Votre grandiloquence m’écrase ! A mon tour, je vous supplie… de revenir au sens commun. Vous voilà lancé dans des utopies, dignes du Chevalier de la Triste Figure. Si vous vous croyez obligé de réparer toutes les injustices du sort, il vous faut recruter une armée de Dons Quichottes, et mobiliser toutes les Filles de Saint-Vincent, que dis-je ?… la totalité des congrégations d’hommes et de femmes.

— Sans parler des bonnes volontés laïques ! Oui, cette chimère me séduirait ! répartit le médecin, acceptant le sarcasme.

Fulvie leva les yeux vers le plafond avec un soupir qui signifiait clairement : « Fou ! Il est fou et incurable ! »

Son regard lourd d’ironie rencontra, en descendant, celui de son mari. Elle ne lut pas de défi dans les prunelles bleu foncé, dont la lumière voilée luisait au fond des orbites caves, mais la fermeté et la tristesse. Sa finesse de femme lui apprit que ses moqueries n’avaient point entamé la résolution arrêtée, et qu’elle ne gagnerait rien à une opposition querelleuse et violente.

— Assez catéchisé ! déclara-t-elle d’un ton léger. Faites à votre guise. Courez au devant des déboires. Je m’en lave les mains ! Mais épargnez-moi l’agacement d’entendre jamais parler de ces deux créatures.

Elle sortit, droite et majestueuse. Davier suivit de l’œil la silhouette élégante, qui se profila encore une seconde à travers les rideaux diaphanes de la porte vitrée. Longtemps, après qu’elle eut disparu, il demeura dans cette attitude. Puis, trempant dans l’encre sa plume desséchée, il reprit le rapport médical suspendu.

V

L’année scolaire s’acheva, dispersant les élèves de l’institution Duluc.

Évelyne retournait à Versailles, sans voir se résoudre les perplexités aiguës de Raymonde et de Mme Airvault. Mme Forestier, compatissant à cette détresse excessive, chercha le moyen d’assurer, durant les vacances, un peu de tranquillité aux deux éprouvées. Elle les envoya passer août et septembre dans une maison champêtre qu’elle possédait aux confins des bois de Marly, la femme du jardinier étant chargée d’apprêter leurs repas.

C’était une vieille demeure, digne d’être peinte par Le Sidaner. Les fenêtres des deux chambres mitoyennes ouvraient sur un petit parc planté d’arbres résineux, de chênes et de tilleuls ; entre les massifs s’entrevoyait, par claires échappées, la calme et charmante campagne. Des petits villages élevaient leurs toits au-dessus de l’étendue des champs et des prés. Des fleurs, des fruits dans le verger ! Des aliments simples et sains, des œufs dénichés dans le poulailler, du lait frais. Outre ces agréments journaliers, de temps à autre, la surprise d’une visite d’Évelyne et de son père ! Et par-dessus tout, primant tout, cette fortune de vivre là, ensemble, cœur à cœur !

Quels avantages — qui eussent été de la félicité — si l’angoisse latente n’eût retenu toute jouissance et assombri la clarté des jours !

Vers le début de septembre, une lettre de M. Vielh apporta les premiers résultats de son enquête.

Raymond Airvault était parti de Talca au début de mai, en prévenant son entourage qu’il s’absentait quelques jours. Il allait vers le Sud, à Constitucion, pour y étudier l’agrandissement d’une chapelle, dans un couvent de sœurs françaises, et il devait bifurquer vers Chillan afin de discuter sur place un projet de Palace, adapté aux besoins de la station thermale, de plus en plus fréquentée.

Airvault annonçait qu’il profiterait de ce petit voyage pour s’offrir les émotions de la descente des fameux rapides du Maule.

Depuis ce départ, nulles nouvelles.

Or, deux catastrophes s’étaient produites à cette époque, presque simultanément, dans la région visitée par Airvault : un pont de chemin de fer, dont les assises avaient été ébranlées par une récente secousse sismique, s’était effondré, dans un fleuve, au passage du train. Quatre wagons se trouvaient complètement immergés. Nombreux furent les cadavres, fracassés, défigurés, qui, roulés par le courant entre les roches, ne purent être identifiés.

Et à Chillan, une vaste posada, construite en bois, avait pris feu en pleine nuit. Plusieurs voyageurs n’eurent pas le temps de se sauver et périrent dans les flammes. Airvault se trouvait-il parmi eux ? Aucun indice ne permettait de le certifier.

L’architecte pouvait aussi avoir été victime d’un accident ignoré, pendant sa navigation — assez hasardeuse — sur le Maule.

Aussitôt ces renseignements obtenus, M. Vielh fit insérer, dans les principaux journaux du Chili, une annonce promettant récompense à qui pourrait fournir des indications sur le Français Airvault, dont les traces étaient perdues depuis le 10 mai.

Personne ne répondit à cet appel.

Dès son retour, à la fin de septembre, M. Vielh fit mander la femme de son employé et ne lui cacha pas son découragement.

— Ne comptons plus que sur le hasard pour nous apporter la lumière. Mais toutes les probabilités, hélas ! concordent ! Et pour moi je ne garde pas d’illusions.

Le patron de Raymond rapportait les papiers, livres et effets, demeurés en désarroi dans l’appartement du défunt, à Talca. En palpant ces pauvres dépouilles, les souvenirs des temps heureux, l’amour désespéré se ravivèrent chez Madeleine. Touché de cette poignante douleur sans plaintes et sans phrases, M. Vielh s’évertua aux exhortations.

— Patience. J’ai donné ordre de poursuivre les investigations commencées, et à chacune de mes tournées, je réchaufferai le zèle des enquêteurs. Tôt ou tard, nous saurons les circonstances, et la preuve nécessaire sera obtenue.

En homme d’affaires, il songeait surtout aux conséquences funestes de ce mystère environnant la mort d’Airvault. Pendant une période indéterminée, peut-être longue, la famille du disparu resterait privée des bénéfices de l’assurance. Et cette femme, encore charmante, serait dans l’impossibilité de refaire sa vie, d’accepter un nouvel époux.

Madeleine, elle, bien loin de ces idées, considérait surtout les différentes hypothèses émises sur la fin de celui qu’elle aimait. En l’une ou l’autre de ces conjectures, le mari adoré avait subi les tortures d’une mort tragique, dans des circonstances effroyables.

M. Vielh, cependant, déroulait des papiers et les montrait à la veuve.

— En ouvrant les cartons de votre mari, j’y ai trouvé ces plans. Ce sont des projets, extrêmement intelligents et ingénieux, dressés pour des travaux secondaires, dont il avait déjà préparé les bases, et qui se continueront à mon compte. Il est de toute justice que je vous en verse une rétribution approximative.

Il avançait cinq billets de mille francs vers Madeleine. Il surprit chez la jeune femme un léger sursaut, comme l’esquisse d’un recul, et expliqua nettement :

— Ce n’est pas une aumône, madame Airvault, mais une rémunération légitime, due au talent et au labeur de votre mari. Il serait malhonnête à moi de profiter de ces esquisses, sans vous les acheter.

Ainsi convaincue, elle prit possession des papiers bleus — avec un respect et un attendrissement recueillis — ainsi qu’un legs inattendu, venant de l’être cher entre tous.

A cette faible somme se bornerait sans doute l’héritage du défunt.

En effet, la compagnie d’assurances allégua l’équivoque pour se refuser au paiement immédiat de la prime.

Un représentant de cette compagnie, quinteux, bilieux et rechigné, ne se contenta pas d’exposer les stricts règlements, mais jeta, sans ménagement, à la veuve des suppositions insultant la mémoire d’Airvault.

— Un homme ne donne plus signe de vie… Il peut quand même être vivant.

— Quoi ! Mais…

— Mais ?… Est-ce qu’un scandale, récent et retentissant, n’avait pas montré l’exemple d’une disparition simulée. Tout le monde s’y était laissé prendre, quelque temps, grâce à une mise en scène habilement réglée. Le fait se passait en France. Le subterfuge avait été bientôt éventé. Mais que de facilités pour pratiquer pareil stratagème entre les Andes et le Pacifique !

— Monsieur ! Un tel outrage !…

— Madame, je parle affaires. Inutile de se fâcher ! Il fallait seulement établir qu’une chose, jugée extravagante a priori, appartient néanmoins au domaine du possible !

Madeleine, atterrée, n’en voulut pas écouter davantage et se retira, un poignard en plein cœur.

Cette angoisse nouvelle était cent fois pire que l’affliction du sacrifice. L’abominable doute allait-il désormais obscurcir de noires vapeurs l’image bien-aimée ?

Le docteur Davier, auquel elle se confia, s’éleva avec énergie contre la cruelle suggestion.

— N’admettez pas cela un seul instant ! Vous avez eu affaire à une brute ! Tenez-vous-en aux appréciations si justes de M. Vielh. Ne laissez pas ternir le souvenir d’un brave et charmant mari, qui vous aima d’un amour profond. Il suffisait de l’entendre prononcer votre nom pour être édifié sur l’affection qu’il vous vouait.

Médecin de la compagnie d’assurances, Davier essaya d’intervenir auprès d’autorités plus hautes que le grincheux employé. Mais le chef — avec une courtoisie aussi impeccable que la raie partageant ses cheveux plaqués — répéta les objections de son subordonné : les statuts étaient formels.

— La mort dudit Airvault peut sembler évidente à ses amis. Mais nous, hommes positifs, nous devons examiner soigneusement les circonstances. Un individu conclut avec nous un contrat. Il est jeune, robuste, mais il part au loin ; il désire prémunir la famille qu’il laisse en Europe. Rien que de judicieux dans cette prévoyance. Quelques mois après son arrivée au Chili, plus personne ! On veut croire qu’il a succombé dans une catastrophe ! Peut-être est-ce vrai. Mais aussi n’a-t-il pu profiter des événements opportuns pour laisser supposer sa mort, et, tout en assurant un petit patrimoine à sa femme et à sa fille, se libérer des liens anciens pour commencer une vie nouvelle sur un autre continent ?

— Mon cher monsieur, tout positif que vous vous vantiez d’être, je vous reconnais une imagination de romancier.

— Du tout ! La vie réelle fourmille de pareilles histoires ! Mon raisonnement s’appuie sur la connaissance de la faiblesse humaine. Votre protégé était empêtré d’antécédents fâcheux.

— Oh !…

— Fut-il, oui ou non, inculpé de vol ?

— A tort ! Ce fut démontré ! Une ordonnance de non-lieu a été rendue.

— Une ordonnance de non-lieu n’a pas la valeur justificatrice d’un acquittement, rendu après débats publics. Votre homme restait donc sous la main de la justice. Il a pu trouver une occasion inespérée d’échapper à cette emprise et de refaire son existence. Qui sait si une belle signora ? Hé ! hé !…

— Rien ne nous donne lieu de supposer une fugue ! repartit assez froidement le médecin, crispé par la voix huileuse et les petits ricanements satisfaits. Airvault, de l’aveu de son patron, travailla comme quatre pendant son court séjour au Chili, et il s’était fait hautement estimer dans la société française, là-bas.

— Mon cher et honoré docteur, je ne vous empêche nullement de continuer, vous aussi, votre estime au supposé défunt. Mais, dans l’état de choses actuel, les quarante mille francs de prime resteront consignés jusqu’à ce que lumière soit faite. Croyez bien que si j’en avais le pouvoir, j’essayerais de fléchir la rigueur du règlement — ne fût-ce que pour vous être agréable.

Le docteur Davier sortit de cet entretien étrangement déprimé.

Il se laissa emporter par l’auto, sans accorder un regard aux grâces de la route. Pourtant les sites de l’Ile de France, dans la tonalité lilas et fauve de cette fin d’octobre, déployaient leur harmonie puissamment séductrice.

Mais l’âme, facilement pénétrée d’ordinaire par la poésie de la nature, demeurait insensible et fermée, comme retirée en elle-même. Et, dans ce refuge intérieur, elle se repliait, encore frémissante, devant le voile jadis abaissé et maintenu rigide.

La pensée osait-elle un mouvement, aussitôt elle se trouvait entraînée dans un cycle resserré, monotone, aux aboutissements immuables : « Si l’innocence d’Airvault, en temps utile, avait été pleinement et clairement démontrée, moins de préventions et de suspicions se dresseraient maintenant, incitant à la défiance. La veuve et l’orpheline ne se trouveraient pas en butte à ces difficultés misérables. »

Appuyé aux coussins de sa voiture, ainsi rêvait le docteur Davier, tandis que défilaient, rapidement, les faubourgs, les villages de la banlieue. Sans répit, une voix triste et basse, soufflant on ne sait d’où, se mêlait au bruit du moteur, répétant cette injonction pressante : « A toi de réparer l’injustice ! A toi ! A toi ! C’est ta tâche ! »

En arrivant chez lui, le médecin s’enferma dans son cabinet, rédigea une longue lettre destinée à la Suisse, et eut soin de la porter lui-même à la poste.

Quand il rentra, à l’heure du dîner, Stany, installé dans le boudoir de sa sœur, grillait des cigarettes avec béatitude.

Le jeune homme, depuis quelques semaines, rectifiait ses allures excentriques pour se transformer en gentleman d’aspect sérieux. Une société financière de récente création utilisait sa preste jactance — et surtout le nom à particule gravé sur sa carte — pour l’envoyer comme « rabatteur » chez les petites gens, toujours en peine de placements sûrs.

Stany se félicitait de cette situation qui lui permettait d’agréables déplacements. Sa mission l’amusait infiniment. Il jonglait maintenant avec les chiffres, de façon à étourdir la raison des auditeurs. Sa faconde atteignait l’éloquence pour dépeindre les entreprises grandioses qui assureraient aux avisés, sachant saisir l’occasion, monts d’or et merveilles de terre promise.

Allongé dans un fauteuil, il décrivait son procédé, au grand divertissement de sa sœur :

— Tu comprends ! Il faut infiniment de doigté ! Pas d’emphase d’abord : un préambule simple, engageant, à la fois cordial et retenu. Un exposé net comme une leçon de géographie, mais bourré de citations scientifiques et de termes de bourse. Le gogo boit cela comme une limonade. Puis le discours s’élève vers les hauteurs sublimes. Nous grimpons de roc en roc ! J’arrive à la caverne où se cache la Fortune, hissée sur sa roue, prête à déverser sa corne d’abondance. A cette apparition magique, fasciné, subjugué, le bonhomme que je travaille ne saurait plus me refuser sa signature. Autant d’empoché !

Fulvie riait aux éclats.

— Mon cher, tu me sembles avoir trouvé le filon ! Stanislas Bouche-d’Or ! Crois-tu un peu à ce que tu racontes ?

— Oh ! cela, c’est autre chose ! répliqua Stany avec flegme. Il m’est recommandé de « prêcher ». Mais on n’exige pas que j’aie la foi !

— Alors, permettez-moi de vous dire mon opinion, bien qu’elle n’importe guère ! interrompit le docteur Davier. Vous faites là métier d’attrapeur !

— Non ! de trappeur ! corrigea très gentiment Stany, rallumant une cinquième cigarette. Que voulez-vous ! J’ai un tempérament de chasseur. Atavisme ! Ne pouvant courir le loup et la grosse bête, je chasse pauvrement, piètrement, au miroir ! Il faut être de son époque ! Il y eut la période du renne et du mammouth, maintenant…

— Nous en sommes au règne du muflisme ! définit le médecin, ouvrant un journal.

Mais Loys entrait, râclant le tapis de Savonnerie des roulettes mal dégrossies d’un cheval de bois.

— Regardez-moi ce futur cavalier et son impétueux palefroi ! s’écria Fulvie, tendant les bras à son fils.

Sans se laisser distraire par ces agaceries, le garçon, en ligne droite, se dirigeait vers son père.

— Mon petit amour ! murmura Davier, s’inclinant vers la tête brune aux frisons légers.

Appuyé à son genou, l’enfant le buvait du regard avec une adoration muette. Et, sous la caresse de ces yeux frais, de suaves effluves s’épandaient dans le cœur paternel.

— Décidément, quand vous êtes là, personne n’existe plus pour lui ! constata la mère, piquée.

L’annonce du dîner fit heureusement diversion. Davier, la pensée absente, laissa le frère et la sœur causer à leur guise sans se mêler à l’entretien.

— Des obsessions professionnelles qui me poursuivent ! s’excusa-t-il, comme sa femme lui reprochait aigrement son mutisme.

Et il continua de s’abstraire. En esprit, il suivait la lettre qui cheminait vers les Alpes.

La réponse lui parvint dans le plus bref délai, ainsi qu’il l’avait demandé. Le jour même, le docteur se rendait à Saint-Germain-en-Laye, dans la petite maison où Madeleine était revenue, lorsque la rentrée des classes avait rappelé Raymonde.

— Mme Airvault, vous vous êtes engagée à m’obéir — ou plutôt à suivre mes avis de confiance. Voici l’heure de vous exécuter. Rassemblez, sans un instant de retard, ce qui vous appartient, et dès demain vous reprendrez la route de Lézins.

Effarée, elle se récria.

— Docteur, y songez-vous ! Je ne suis plus en mesure de payer l’hospitalité du sanatorium. Les cinq mille francs donnés par M. Vielh doivent être consacrés à l’éducation de Raymonde.

— Tranquillisez-vous à cet égard. Je…

— Docteur, je crois comprendre… Non, non !… Je ne veux pas que votre générosité aille plus loin que le don de votre temps et de vos soins ! C’est déjà trop.

— Ne vous agitez pas ainsi, et ne me coupez pas la parole avant que je me sois expliqué entièrement, s’il vous plaît ! Voici l’hiver qui s’annonce. Cette maisonnette, très gentille, j’en conviens, est située en contre-bas dans un fond humide. J’appréhende pour vous les brumes perfides de la mauvaise saison. J’ai donc correspondu, à votre sujet, avec mon collègue de Lézins. Mis au courant de la situation, il a trouvé une solution ingénieuse : je viens vous la proposer. Vous vous êtes fait apprécier là-bas. On vous y verrait revenir avec plaisir. Vous êtes en état maintenant de surveiller la lingerie, la bibliothèque, l’ordonnance des salons, de causer un peu avec les pensionnaires anglais. Le docteur Aubert estime que quatre heures, chaque jour, de ces occupations, compenseraient, au delà même, les frais de votre nourriture. Le reste du temps, vous le passeriez au soleil, sur la bienheureuse chaise-longue. J’ajoute que Mlle Duluc, pressentie, consent volontiers à diminuer d’un tiers la pension d’une élève, sujet d’avenir, qui fera honneur à son institution.

— Je comprends à peine… Ou plutôt je comprends que tout le monde s’entend pour nous obliger ! murmura Madeleine, le cœur gonflé. Si j’étais fière comme autrefois, je souffrirais de me savoir… l’objet de la pitié générale. Aujourd’hui tant de bonté m’étonne… et me fait du bien… Mais je vais encore me séparer de ma fille ! Ah ! cela, c’est l’arrachement, la douleur sans nom !

— Votre premier devoir maternel, en ce moment, est d’achever votre guérison et de laisser votre enfant travailler en toute quiétude. Il n’y a pas de meilleure manière pour vous préparer, à l’une et l’autre, un avenir tranquille que votre mutuelle affection embellira.

La logique de ce raisonnement s’imposa au bon sens de Mme Airvault. Réprimant son chagrin, docile et résignée, elle s’embarqua, le lendemain soir, à la gare de Lyon, escortée jusqu’au wagon par Raymonde et Évelyne, qui, sur son instante sollicitation, avait été admise à accompagner son amie sous la garde du docteur.

Et la voyageuse emporta dans son exil, suggestive de courage et d’espoir, la vision des deux jeunes figures, et de l’homme respecté qui représentait à ses yeux un émissaire de la Providence, la Sagesse et la Bonté incarnées, — en un mot, la Loi et les Prophètes !

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