PREMIÈRE PARTIE LE SOIR DU 12 JUIN (continued 2)
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Tout à coup, Raymond desserra les tendres liens et se rejeta en arrière :
— Je n’aurais pas dû vous toucher tout de suite, ô mes immaculées, avant d’avoir lavé ce que cette fange où j’ai trempé a déposé sur moi ! Il me semble qu’un relent nauséabond se dégage de ma personne ! De l’eau ! de l’eau !
Il disparut dans le cabinet de toilette et bientôt après s’entendit le jaillissement de la douche. La violente émotion du premier contact s’amortissait cependant chez Madeleine. Immobile, elle s’absorbait en une pénible méditation. Quand Airvault revint dans la chambre, rafraîchi, détendu, il retrouva sa femme mélancolique et grave. Il lui prit la main. Elle le fixa longuement, et il baissa les yeux.
— Chérie ! dit Madeleine avec effort, s’adressant à la fillette, y a-t-il quelque chose à la cuisine pour faire dîner ton papa ?
— Oui, oui, maman ! Philo avait acheté des œufs et une grande tranche de jambon. Et il reste des biscuits et des cerises. Peut-être manquerons-nous de pain ! Je vais bien vite en chercher ! dit vivement Raymonde.
Avec diligence, courant de la chambre à la cuisine et de la cuisine à la chambre, l’enfant rectifiait sa tenue, coiffait son canotier, saisissait un grand sac, fouillait dans un porte-monnaie, toute à son affaire — telle qu’une mère de famille qui part au marché — et s’écriait finalement, très animée :
— J’apporterai le guéridon près de ton lit, maman, et j’y mettrai le couvert pour nous trois. Comme ce sera gentil ! Je vais acheter aussi un morceau de gruyère, de peur de disette !
Elle s’évapora là-dessus, comme une petite sylphide emportée par le vent. Airvault demeurait stupéfait.
— Mais on dirait une parfaite ménagère !
— Oui ! Heureusement, son cœur la guide, fit la mère. Que serais-je devenue sans ma Raymonde ! Et je dois bénir aussi l’excellente femme qui, sur la recommandation du docteur Davier, a bien voulu s’intéresser à notre misère ! Car nous avons été traitées en parias ! Ah ! que ce fut dur !
Elle s’arrêta pour étancher ses larmes. Airvault gronda, dans un sanglot :
— Ah ! ce camée fatal ! Ce juge obtus, têtu, tâtillon…
Madeleine l’interrompit de ce regard droit, qui plongeait jusqu’au fond de la conscience de l’homme.
— Oui, tout cela fut horrible ! Mais la première cause, la faute qui t’a rendu suspect, qui a prêté au doute, et fourni des motifs à l’accusation ?… Oh ! Raymond, Raymond ! Toi qui aimes ta femme et ton enfant, te laisser tenter par des plaisirs de viveur, céder aux entraînements d’oisifs et de détraqués ! Et cela, tandis que je gisais sur ce lit, abattue par le mal !
Il hasarda une sourde excuse :
— Le vertige ! L’espoir fou d’acquérir d’un coup tout ce qui nous manque pour assurer le lendemain et te voir tranquille !…
— Peut-être ! Mais le dangereux moyen ! A quelle catastrophe as-tu couru ?… Et puis, ce fut un étonnement si poignant d’apprendre que tu as agi à mon insu, lâchant la bride à des passions que j’ignorais être en toi ! C’est un homme inconnu qui se révèle !
Tandis que je m’exténuais à dévider ces idées, pendant mes heures de fièvre, j’en arrivais à m’étonner que des gens tels que M. Bénary et le docteur Davier puissent te garder leur confiance !
— Oh ! Madeleine, ce que tu dis là est la plus dure des punitions !
— Que de reproches pourtant je serais en droit de t’adresser ! Raymond ! Toi, si travailleur, si rangé, tu as épuisé notre réserve ! Huit mille francs de dilapidés ! Et tu restes endetté !
— Je travaillerai double ! Je vendrai certains bibelots. Mais pardonne-moi ! Ne me parle plus si sévèrement !
— Tu as trop souffert pour que j’insiste davantage ! fit-elle, épuisée et touchée. Mais bénissons ceux qui nous ont protégés dans cette affreuse passe ! Sans l’inlassable bonté du docteur Davier, tu ne me retrouverais pas ici… Je ne serais plus de ce monde ! Ah ! ce qu’il m’a prêchée, réconfortée, apaisée !
— C’est encore grâce à lui que la geôle s’est ouverte aujourd’hui, murmura Airvault.
Il laissa tomber son front accablé sur la couche et très doucement, la malade joua, du bout des doigts, avec les courtes boucles noires.
— Mon ami, mon cher mari ! reprenons courage ! La vie recommencera !
Un bruit de serrures, de piétinements légers. Raymonde ne tardait pas à paraître, chargée de serviettes, d’assiettes et de verres.
— Allons, petit papa, commanda-t-elle, sérieuse et affairée, dérange-toi, s’il te plaît. Approche la table, si tu veux bien, et ajuste la rallonge. Étendons la nappe ! et disposons le couvert de Monsieur, de Madame et de Mademoiselle, comme dans une comédie.
Son entrain, cette fois, était quelque peu forcé. Deux plaques rouges avivaient l’éclat de ses immenses prunelles noires. La courageuse enfant taisait les blessures reçues, dans sa rapide pointe au dehors. Elle s’interdisait de se rappeler les mauvais regards, échangés entre les commères aguichées d’ironique curiosité, chez l’épicière et le boulanger, et les paroles méchantes surprises au vol :
« Il est donc revenu ? — Paraît ! — Y a toujours de la chance pour ceux qui se font bien voir des bourgeois. »
Le léger repas fut vite servi, et non moins promptement expédié. Raymonde, adroite et attentive, assistait sa mère, arrangeait commodément les oreillers, comptait les gouttes des drogues qui devaient ajouter leur vertu tonifiante à l’alimentation de la malade. Et, tout naturellement, le nom du docteur Davier revint.
— Jamais je ne pourrai le remercier assez tôt ! dit Airvault, dans une brusque décision. J’ai envie d’y aller tout à l’heure. Et je passerai ensuite rue de l’Orangerie pour avertir M. Menou que je serai demain matin à mon poste.
— Bien ! Va !
— Oh ! papa ! tu vas nous quitter déjà ! s’exclama l’enfant déconcertée.
Airvault se représenta la rue où il devait s’aventurer. Sur le chemin de sa maison, tout à la joie de son innocence reconnue, au soulagement de retrouver l’espace et l’air libres, de se mouvoir avec indépendance, protégé par la présence de l’avocat à ses côtés, le malheureux avait voulu ignorer le sournois ébahissement qui se propageait à son apparition et faisait retourner les têtes.
Il avait beau s’exciter au dédain, sur le point de recommencer l’épreuve, une peur l’ébranlait — comparable à la phobie du vide — et lui enlevait tout sang-froid.
Madeleine soupçonna cette hésitation. Avec le sublime instinct des femmes, elle trouva, pour l’homme démoralisé, déprimé, la plus efficace des défenses : l’enfant dont la petite main communiquerait au père énergie, vaillance, calme salutaire.
— Emmène Raymonde, tiens, puisqu’elle a tant de peine à se séparer de son papa ! Elle ne sort guère depuis quelque temps. Et je puis très bien demeurer seule une heure ou deux.
X
Le dîner s’achevait chez le docteur Davier quand retentit le coup de sonnette d’Airvault.
Ce jour-là, justement, Stany honorait de sa plaisante présence la table de famille et Fulvie, charmée de cette condescendance, avait convié quelques amis à prendre le thé pour animer la soirée.
Le valet remit une carte au docteur qui se dressa avec un tressaillement.
— Hé ! mon Dieu, cher ami, quel grand personnage s’annonce pour vous causer une telle commotion ! badina Mme Davier, décidée à la belle humeur.
Mais le médecin, une barre en travers du front, jetait, d’une voix brève, un ordre au domestique :
— Introduisez dans mon cabinet !
— Un client, à cette heure ! s’exclama Fulvie, contrariée.
Son regard tomba sur le carton que le médecin avait déposé près de lui. Elle eut une moue dédaigneuse.
— Raymond Airvault ! fit-elle négligemment, en pliant sa serviette dans l’enveloppe brodée. Cet individu, suspecté de vol chez M. de Terroy ? J’ai les oreilles rebattues de ce nom !
— Il est donc relâché ? observa Stany.
— Apparemment, puisque le voici !
— Eh bien ! pauvre diable, nous ne pouvons qu’en être enchantés ! déclara Stany avec sérénité. J’ai horreur de savoir les gens dans la peine !
Fulvie éclata de rire.
— Oh ! toi, mon grand, tu es d’une indulgence… large comme l’Océan ! Avec toi, toujours : à tout péché miséricorde ! N’empêche que tout désignait cet homme pour le coupable. Situation médiocre, habitudes de jeu, coquetterie de la femme — d’après ce que l’on dit.
Davier se mit debout d’un air impatient. Fulvie ajoutait avec malice :
— Mais oui, coquetterie de la femme, je le répète ! Et si j’étais portée à la jalousie, mon cher époux ?… Vous êtes-vous assez occupé de cette petite dame Airvault ? Son nom figurait journellement sur votre liste de visites ! Et voici l’homme, de plus, qui se précipite chez vous ! Ne vous laissez pas envahir par ces gens-là. Naturellement, vous nous retrouverez au salon ! conclut-elle avec grâce. Et un bon bridge vous délassera de vos obsessions médicales… et des taquineries conjugales !
Davier, nerveux, sourit à peine. Dès qu’il eut quitté la pièce, il rencontra dans le vestibule Évelyne, qui s’était faufilée inaperçue, telle qu’un petit furet, hors de la salle à manger.
— Papa, chuchota la fillette, Raymonde est avec son père. Je l’ai vue par la fenêtre. J’espère qu’elle n’est pas malade. Je vais rester dans le jardin. Si tu causes un peu longtemps avec M. Airvault, tu lui diras que je serais bien contente de me promener un petit instant avec sa petite fille ? Tu y penseras, dis !
— Oui, chérie. Égaye-la ! C’est une brave enfant ! Et elle me parle toujours de toi !
Le cabinet de consultation et les salles d’attente étaient établis dans un bâtiment adossé à la muraille du jardin, et indépendant de l’hôtel. En pénétrant dans la première pièce, le docteur trouva l’homme et l’enfant. Il pinça affectueusement la joue de la fillette.
— Cette jeune demoiselle a-t-elle besoin que je constate si la Faculté doit lui ouvrir la gorge ou la supplicier au pied ou à la tête ? Non ! Je le supposais bien ? Alors, mon cher Airvault, permettez que je la mette dehors. Elle retrouvera ici, tout près, une petite personne qui brûle du désir de converser avec elle.
Il rouvrit la porte. Évelyne s’avança, radieuse, vers Raymonde Airvault et lui prit la main :
— Je suis bien heureuse de vous retrouver ! Voulez-vous venir voir les poules de Barbarie et les poissons dorés ?
Raymonde, rougissante, céda à la douce attirance. La conjonction opérée, les souples bras s’enlacèrent. Le docteur suivit de l’œil les deux mignonnes, vaguant entre les buissons de roses et d’hortensias.
— Quel heureux âge ! dit-il, introduisant le mari de Madeleine dans son cabinet. Comme les cœurs se prennent vite !
— Hélas ! soupira Airvault, que ne reste-t-on toujours enfants ! Ah ! docteur, tout ce que je viens de subir ! Et retrouver ma chère femme si changée, si livide, avec ces roses factices aux pommettes ! Et cela en dépit des soins que vous lui avez prodigués ! Que de grâces je vous dois ! Je ne sais pas par où commencer ! C’est votre témoignage, le juge me l’a dit, qui a fait enfin pencher la balance du côté de la vérité.
— Ne parlons plus de cela, fit le médecin, mettant en ordre, machinalement, quelques papiers. Revenons à votre malade. Oui, elle m’inquiète, je ne vous le cache pas… Elle est encore guérissable… Mais… cette guérison s’accélérerait dans certaines conditions d’hygiène, de climat, etc…
— Que je ne puis lui procurer ! achevait Airvault avec découragement.
… Dans le jardinet, les deux fillettes erraient autour de la volière et du bassin, en échangeant ces mille puérilités délicieuses qui rapprochent les âmes jeunes et les esprits innocents.
Évelyne adorait les bestioles de toutes espèces. Elle-même, autant que possible, soignait ses petits pensionnaires : les deux couples de poulettes blanches, et les ménages des pigeonniers. A cette heure tardive, les pigeons étaient rentrés dans leurs alcôves et mesdames poules dormaient, roulées en boule sur leurs perchoirs — semblables à des houppes à poudre de riz, définissait Évelyne.
Mais au seuil de la cuisine, madame Sans-Gêne, une belle chatte tigrée, jouait avec ses minets. Évelyne posa l’un d’eux en cravate, sur son cou.
— Quelle jolie fourrure ! n’est-ce pas ? Ne dirait-on pas du velours gris ? Et jamais ces chers petits ne font sentir leurs griffes ! Seulement, je ne puis parvenir à les empêcher de croquer les moineaux ! Voilà ce qui me désole ! Aimez-vous les oiseaux, Raymonde ?
— Oui, nous avons un petit chardonneret dans une cage. Il est très bien apprivoisé. Pendant les repas, il sort et vient sur mon épaule me tirer les cheveux !
— Oh ! que c’est mignon ! Mais s’il s’échappait ?
— Je fais attention de fermer la fenêtre… Cependant…
Raymonde plissa un pan de sa jupe et murmura, en baissant la tête :
— Ces derniers temps, j’ai pensé… que c’était bien méchant, bien tyrannique de retenir en cage un petit être que le bon Dieu créa pour voler. J’ai eu l’idée de rendre la liberté à Très-Petit. Mais Philomène m’en a empêchée. Elle m’a dit que mon oiseau ne saurait pas trouver sa nourriture, et qu’il serait sûrement mangé par les éperviers.
Au nom de Philomène, Évelyne retint une exclamation. Ses grands yeux bleus s’ouvrirent largement, et très bas, la fille du docteur demanda à sa petite compagne :
— Philomène, n’est-ce point ma Philomène à moi, Raymonde ?
— Oui ! Nous causons bien souvent de vous ensemble ! Elle vous aime tant !
— Tu lui diras, oh ! tu lui diras que moi, je l’aime toujours, quoiqu’il me soit défendu de lui parler ! dit Évelyne, sans s’apercevoir du tu échappé à son émotion. Et je ne l’oublierai jamais… Tu lui diras tout ça ?
La porte du cabinet s’ouvrait, laissant passer le médecin et son visiteur. Évelyne, cédant à son élan affectueux, saisit aux épaules la fille aux yeux noirs, et les deux enfants s’embrassèrent avec effusion :
— Au revoir, Raymonde. Nous ne sommes plus seulement camarades, mais amies, bien amies !
XI
Une lumière plombée tombait du ciel de juillet. Les terrassiers qui creusaient les fondations d’une bâtisse, dans le quartier de Porchefontaine, s’arrêtaient fréquemment pour prendre une lampée à la gourde, et étancher leurs fronts d’où découlait la sueur.
L’un d’eux, grand gaillard aux bras noueux, vaincu par la flemme, jeta bas sa pioche, et desserrant sa ceinture de laine bleue, s’affala au pied du monticule de gravats.
— Ah ! non ! les copains, c’qu’y fait bon à l’ombre ! Si qu’on m’y aurait déposé, moi, j’y serais resté en disant : « Logé, nourri aux frais de l’État ! Merci, mes juges, ça me botte ! »
Raymond Airvault, à cet instant, descendait l’échelle, suivi du maître maçon. L’architecte reçut en plein visage l’allusion cinglante et le regard insultant. Il s’enfonça les ongles dans la chair pour soulager le désir de violence qui l’exaspérait.
Que de fois il avait dû s’imposer cette contrainte, où ses nerfs raidis menaçaient de se briser, alors que la colère, l’indignation bouillonnantes le poussaient à se ruer, tête baissée, vers l’insulteur narquois !
Sans même qu’il fût nécessaire de les entendre, ne saisissait-il pas le sens des propos susurrés à son apparition ? Sa réputation n’était plus nette. Il ne suffisait pas que sa non-culpabilité fût reconnue par la justice ; tant que le fauteur ne serait pas découvert, l’affaire resterait trouble, et la voix populaire pourrait répéter l’injuste et inexact dicton, trop facilement accepté comme axiome par la malignité humaine : « Pas de fumée sans feu ! »
Le jeune architecte avait beau remplir ses devoirs professionnels avec le zèle le plus intelligent et une stricte intégrité, il ne se sentait plus l’intermédiaire écouté, estimé, qui possède à la fois la confiance du patron et celle des ouvriers. Son autorité était ruinée. Raymond expérimentait à ses dépens que, pour la généralité, un inculpé est estimé coupable.
Et à ses côtés, deux pures victimes se trouvaient éclaboussées par cette boue, où il était condamné à cheminer.
Chaque jour, des déceptions, des affronts nouveaux atteignaient la malheureuse famille !
Fini ! le projet d’association qui eût permis à Airvault la libre extension de ses talents ! Le camarade sur lequel il comptait, s’était dédit avec embarras — craignant évidemment de lier son nom à celui d’un homme discrédité. Fini, l’espoir d’installer son nid dans la gentille maison, si enviée, de la rue de la Paroisse ! Le propriétaire, sans chercher de prétexte, avait déclaré ne plus pouvoir donner suite aux pourparlers engagés. Il faudrait donc demeurer dans l’appartement trop étroit, laisser au grenier les meubles précipitamment achetés et que tant d’espérances avaient accueillis. Et pis encore, subir les rencontres des colocataires dans l’escalier, la malveillance embusquée dans les boutiques environnantes.
Madeleine, convalescente, sortait maintenant, restant le plus possible au dehors, selon les prescriptions du docteur. Tout en suivant la rue, la jeune femme avait l’impression angoissante de passer sous les fourches caudines. Son cœur se resserrait, ses jambes flageolaient.
Mais une mince épaule s’offrait comme appui à sa main tâtonnante.
Raymonde, chargée d’un grand sac à ouvrage, cheminait, droite et vaillante, près de sa mère — telle qu’un petit lionceau, prêt à mordre quiconque approcherait. Ainsi péniblement atteignaient-elles la grille du parc.
Vite, la fillette cherchait deux chaises, dans un coin abrité du Parterre de Neptune, installait sa chère maman, lui couvrait les épaules d’un châle ; puis l’enfant s’asseyait, tirait son travail des profondeurs du sac, et son gai bavardage entourait la malade d’une musique d’amour.
Parfois, Madeleine lasse, semblait somnoler, les yeux mi-clos. Mais, le plus souvent, en ces instants de paix, elle priait en son cœur, sollicitant de Dieu vigueur et courage, afin de protéger au lieu d’être protégée, de donner d’elle-même plutôt que de recevoir.
En entendant les cris des enfants qui se poursuivaient, la mère songeait tristement à la chérie, immobile près d’elle comme une grande personne sage, et dont les douze ans avaient besoin de jeux. Mais elle comprenait pourquoi Raymonde, susceptible et fière, ne recherchait aucune compagne.
Un jour, une fillette étrangère vint vers l’enfant :
— Nous avons besoin d’une troisième pour sauter à la grande corde. Si ça peut vous faire plaisir de venir avec nous ?
Oh ! l’illumination subite des prunelles noires, trahissant l’intime convoitise !
Mais, de l’autre côté de l’allée, Raymonde aperçut la petite fille, nantie de la prestigieuse corde — l’une des méchantes qui, à la pension, l’avaient insultée de leurs ricanements ! Sa figure se glaça.
— Je vous remercie beaucoup ! dit-elle poliment à l’obligeante inviteuse. Mais j’ai mal au pied. Je ne joue pas !
Et elle se replongea dans son livre d’étude : une petite mythologie, qu’elle aimait parce qu’elle y trouvait l’histoire des déesses qui ornaient le grand jardin, et qui attiraient ou repoussaient son affection comme l’eussent fait des personnes vivantes.
Tristement, la mère songeait :
— Que fera-t-on de la pauvre mignonne à la rentrée des classes ? En quelle institution la placer pour lui épargner les froissements que son petit cœur ressent avec tant de vivacité ?
Il arriva qu’Évelyne Davier descendit, un jour, l’allée des Marmousets avec des compagnons de jeux. La fille du docteur aperçut les deux femmes, assises près de la Fontaine du Dragon, et, son aimable visage illuminé de plaisir cordial, elle accourut vers Raymonde.
— Que je suis contente de vous retrouver ! Et vous allez mieux, madame ? Votre fille doit en être bien heureuse ! Je suis peut-être indiscrète… Voulez-vous bien qu’elle vienne jouer un peu au loup-caché avec nous, là, tout à côté, dans le Bosquet du Triomphe ?
Madeleine surprit l’élan qui soulevait inconsciemment Raymonde vers la charmante tentatrice, et le sourire de sympathie qui rayonnait de l’une à l’autre.
— Vous êtes trop gracieuse pour vous refuser, mademoiselle. Et c’est bien volontiers que je verrai ma fille jouer avec vous. Ne te tourmente pas, mon petit, si je reste seule un instant. Je n’ai besoin de rien.
Évelyne prit Raymonde par la main, et toute rose de satisfaction :
— Combien je vous remercie, madame ! Et puis, ajouta-t-elle gravement, soyez tranquille ! Nous jouons avec des petits. Il y a ce garçon, Charlot Desroches, qui a onze ans, c’est vrai, mais il est plus pacifique que moi ! Alors !…
A travers cette simplicité enfantine, se faisait jour un naïf instinct de protection. Évelyne jeta son bras fluet autour des épaules de Raymonde. Et Madeleine émue les vit monter l’allée, les deux têtes rapprochées mélangeant les boucles de la toison brune et la soie effilochée des longues mèches blondes.
Bientôt après, elle entendit les cris, les rires, les appels, sortant de l’enclos de feuillage. Par intervalles, elle entrevoyait les silhouettes graciles, bondissantes comme des faons poursuivis.
— Pour une heure, ma chérie pourra donc être enfant à l’aise. Décidément, tout ce que nous avons trouvé de secours, dans notre malheur, nous vient du docteur Davier. Sa fille est bonne comme lui-même. Que le ciel les bénisse !
Raymonde revint exubérante et gaie, grisée de rires, ne tarissant pas sur les plaisirs de la charmante récréation. Presque journellement, ces rencontres se reproduisirent. Mme Davier et sa société ayant pris pour quartier général le Parterre de Latone, Évelyne et ses compagnons, sous la garde indulgente de la bonne des jeunes Desroches, descendaient subrepticement l’Allée d’Eau pour rejoindre la petite amie. Raymonde devint la camarade choyée, sans laquelle ne peut s’organiser la moindre partie.
Une après-midi, Évelyne apparut toute pâle, ses tendres yeux violacés et gonflés. Laissant les petits Desroches s’amuser aux quatre coins, elle attira Raymonde dans l’allée parallèle.
— Il faut que je te parle. J’ai beaucoup de chagrin. Oui ! le mois d’août va s’achever. Nous allons passer septembre près de Biarritz. Alors, je ne te verrai plus !
— Je serai triste en ton absence, Lynette. Mais contente pour toi, car tu vas faire un beau voyage… que tu me raconteras après…
Évelyne secoua la tête d’un air si triste que la petite Airvault s’effraya.
— Dis-moi tout ce qui t’afflige, je t’en prie !
— Eh bien !… après, je ne sais pas si nous nous retrouverons ! Pense donc ! Je ne vais pas rentrer à Versailles ! On va me mettre en pension… à Saint-Germain-en-Laye.
Les pleurs, contre lesquels elle luttait, s’échappèrent. Consternée, Raymonde gémit :
— Oh ! pourquoi ! pourquoi te fait-on cette peine ?
A la hâte, de son petit mouchoir en boule, Évelyne épongeait ses larmes :
— Il le faut ! Papa me l’a fait bien comprendre ! Une jeune fille — ou un garçon — doivent quitter la maison, un jour ou l’autre, pour les exigences de leur éducation. Et ma santé se trouvera mieux d’une vie plus réglée, plus tranquille, au milieu d’autres enfants. Je comprends très bien cela, et je sais que papa prend beaucoup sur lui pour se faire une raison. Et puis, la directrice de l’institution est une très bonne demoiselle ; elle a été professeur de maman — ma vraie maman, tu entends bien ! Je m’habituerai. C’est le début qui me coûtera beaucoup. Mais papa viendra me voir très souvent. Il va même acheter une auto.
« Papa ne pouvait jamais avoir tort ! Tout ce qu’il décidait était juste. » Voilà ce qui ressortait de ces paroles désordonnées où s’exprimaient pêle-mêle la douleur, la résignation, l’amour confiant, le ferme propos de marcher avec vaillance dans le chemin assigné.
Raymonde, indécise entre la pitié, la sympathie, une indéfinissable admiration, demeurait stupéfiée, les prunelles fixes et ternes.
— Et toi, amie, demanda inopinément Évelyne, où iras-tu à la rentrée ?
La petite Airvault ferma les yeux comme pour éviter de voir l’angoissant point d’interrogation, dont elle se détournait peureusement. Mais à son amie elle devait sa pensée, — confidence pour confidence — et elle balbutia, blême et farouche, les dents serrées :
— Je ne veux pas retourner en pension à Versailles !…
Évelyne lui saisit les deux bras.
— Eh bien ! demande à tes parents de te mettre à Saint-Germain ! Nous serons ensemble ! Quel bonheur, dis !
Le regard bleu et le regard noir se fondirent, en une extase d’espérance. Mais, plus avertie que l’enfant riche des réalités de la vie, aussitôt Raymonde entrevoyait les impossibilités du merveilleux projet.
— Ce doit être trop cher ! murmura-t-elle avec découragement. Ce qui est pour toi, Évelyne, n’est pas pour moi !
— C’est bien dommage ! soupira Mlle Davier.
L’heure de se séparer les trouva aussi abattues l’une que l’autre. Elles s’embrassèrent avec plus d’effusion encore que de coutume.
— Prions bien fort ! dit Évelyne. Le bon Dieu nous aidera.
Madeleine se levait quand sa fille la rejoignit.
— Le vent fraîchit plus tôt, ce soir ! Rentrons, chérie !
Les deux femmes prirent leur route habituelle par le boulevard des Réservoirs. Comme elles traversaient la vaste chaussée, un rassemblement tout proche, d’où s’élevaient des voix menaçantes, devant un hôtel dont la façade était barrée d’échafaudages, attira leur attention. Une vision terrifiante les figea sur place.
Au centre du groupe, Airvault, d’un geste violent, souffletait un homme. Celui-ci, heureusement contenu par les assistants, faisait mine de foncer vers l’architecte. Son bras levé, son poing crispé, agité avec menace, signifiaient expressivement : « Tu m’échappes ! Mais je te retrouverai ! »
Pourquoi cette altercation ?
Madeleine ne se le demanda pas. Elle se représentait trop bien la tension des rapports journaliers, les insolences sourdes ou agressives qui finissaient par exaspérer son mari jusqu’au délire.
Toute observation de l’architecte à un ouvrier paresseux ou saboteur, à un patron négligent ou inexact, augmentaient l’hostilité latente. Raymond avait beau imposer une compression formidable à son naturel bouillant, un jour ou l’autre l’esclandre devait se produire. Le malheur voulait que sa femme et sa fille fussent témoins de la rixe.
Les genoux de Madeleine fléchirent. Raymonde soutint rapidement sa mère :
— Maman, je t’en prie ! Viens vite ! Qu’on ne nous voie pas !
D’un effort surhumain, la jeune femme réagit contre le spasme qui la révulsait. Tremblante de la tête aux pieds, elle parvint à gagner le trottoir. Mais là, elle s’arrêta, chancelante :
— Je ne pourrai pas aller jusqu’à la maison. Appelle… cette voiture.
Airvault, dégagé, avançait de ce côté, les mâchoires serrées, les sourcils barrant d’une ligne dure son visage enflammé. Il aperçut les deux femmes en détresse, la victoria qui s’arrêtait. En quelques enjambées, il fut près du véhicule.
— Madeleine !… Te trouves-tu mal ?
A grand’peine, il l’aida, assisté par Raymonde, à gravir le marchepied, et la pauvre créature s’affala sur les coussins, une mousse rose aux commissures des lèvres.
XII
— Cela ne saurait durer ! Je ne puis en supporter davantage !
Les doigts enfoncés dans sa chevelure crépue, Airvault redisait sa lamentation, avec une insistance de monomane.
Quand les portes de la geôle s’étaient ouvertes, il avait cru être quitte du cauchemar : les péripéties seules changeaient. Mais l’oppression s’appesantissait encore plus lourdement. Blessé par toutes les contingences, il se comparait au captif qui se meurtrit aux parois d’une cage de fer. L’idée de sujétion, d’humiliation le suivait partout. Dans l’inconnu qui le croisait, il appréhendait un ennemi, dont le mépris secret le salissait au passage.
— Cela ne peut durer ! Je n’en puis plus de cette lutte ! Nous partirons !
Il parlait haut, sans s’en rendre compte. Un faible écho venait de la couche où Madeleine était étendue :
— Partons ! oui, partons !
A cette voix navrée, le malheureux frémissait, ramené au sentiment désolant de son impuissance. L’émigration était impossible tant que la jeune femme demeurait en cet état d’épuisement, sur la pente dangereuse qui conduit de la menace imminente au mal avéré.
Le docteur multipliait les recommandations de prudence, d’isolement…
Que faire ? Raymond se le demandait avec rage. Aucun secours, humain ou divin, ne descendrait-il vers les affligés ?
Cet appel désespéré, mêlé de blasphèmes, fut-il entendu d’un ange pitoyable ?
Un jour, M. Menou, le patron d’Airvault — fort embarrassé lui-même par les difficultés que rencontrait désormais cet auxiliaire intelligent dont il connaissait la valeur — retint son employé pour un entretien confidentiel.
— Airvault, je dois vous faire part d’un projet qui peut vous intéresser, pour des raisons diverses. Un de mes plus notoires confrères parisiens — qui fut mon camarade à l’École des Beaux-Arts — a été chargé de la construction d’un musée, dans une ville du Chili. Il cherche présentement un homme actif, capable, qui s’engage à demeurer là-bas trois années de suite afin de surveiller les travaux. Vingt mille francs par année — voyage aller et retour payé, naturellement. Le premier semestre sera versé à la signature du contrat, pour permettre au suppléant de mettre ordre à ses affaires, avant de partir. J’ai songé que cet arrangement vous conviendrait peut-être.
Ahuri par l’inattendu de la proposition, ébloui par les chiffres, Raymond ne sut que balbutier :
— J’ai femme et enfant. Puis-je les exposer à un tel déplacement ?
— Pas tout de suite ! Je ne vous le conseille pas. A votre place, j’irais en avant, en fourrier. Je m’assurerais du climat, des conditions de la vie, etc. J’ajoute qu’il vous sera loisible d’accroître vos appointements, en acceptant là-bas des travaux pour votre compte personnel.
— En effet ! cela serait tentant ! murmura Airvault. Et je vous remercie d’avoir songé à moi ! Mais il me faut réfléchir à tête reposée, et surtout aviser aux moyens d’organiser l’existence des miens, au cas où ma femme se soumettrait à cette séparation temporaire.
— Évidemment ! Tout cela est juste ! Mais les compétiteurs ne manqueront pas, si la chose s’ébruite. J’ai obtenu de mon ami la promesse de ne rien décider avant que je ne vous eusse pressenti. Maintenant, méditez et décidez… sans retard.
Airvault s’en alla, perplexe. Tous les avantages de l’expectative imprévue chatoyaient déjà dans sa vive imagination : curiosité du long voyage, du pays exotique, mœurs nouvelles, attrait de la tâche considérable, fierté de servir l’art français. Avec quel entrain, il eût clamé un oui ! enthousiaste, quatorze ans plus tôt !
Mais d’autres destinées étaient liées à la sienne.
En cette occurrence, il éprouva le besoin d’un avis judicieux et désintéressé. M. Bénary — dont l’expérience eût pu l’éclairer — passait ses vacances en Hollande. Restait le docteur Davier. Au lieu de rentrer à la maison, Raymond dirigea sa bicyclette vers la rue de Satory.
Il eut la chance de trouver celui dont il souhaitait le conseil.
Le docteur le reçut dans son cabinet de consultation. Le jeune architecte s’excusa de son importunité. M. Davier s’était montré — non seulement le médecin — mais l’ami bienveillant, le soutien moral de la famille éprouvée. Il serait apte plus que tout autre à juger les complications présentes — qui d’ailleurs mettaient en jeu l’intérêt de la malade.
Encouragé, Raymond exposa alors l’offre transmise par M. Menou et ne cacha pas la séduction qu’elle exerçait sur son esprit. Ah ! quel soulagement, s’il pouvait mettre de la distance et du temps entre lui et l’ambiance actuelle ! Respirer à l’aise ! Lever enfin la tête comme son honneur intact lui en donnait le droit !
Ses souffrances, ses aspirations, ses anxiétés, se déversaient en tumulte devant l’auditeur sympathique. Le médecin, pensif, écoutait avec une visible émotion. Quand Raymond se tut, Davier murmura :
— Il est toujours délicat et difficile de se substituer à autrui pour examiner ce qui lui convient ou non. Cependant, j’ai beau tourner et retourner la question, je crois, de bonne foi, qu’en tout temps elle eût mérité sérieux examen. Dans un pays plus neuf que le nôtre, vous serez moins étouffé qu’ici. Vous y trouverez des chances plus nombreuses d’élargir votre carrière — et, en premier lieu, l’apaisement qui vous est si nécessaire, à cette heure.
— Ah ! puissiez-vous dire vrai ! s’écria Raymond, acceptant avec ardeur l’approbation qui encourageait ses espérances. Mais Madeleine ? Madeleine, que dira-t-elle ? Se résignera-t-elle, sans trop de déchirement, à mon éloignement momentané ?
— Votre femme est sensée autant que sensible ! déclara posément le docteur. Et là, j’interviendrai pour la persuader — en lui dévoilant la vérité sur son état. Ne craignez rien ! L’argent qui vous sera versé bientôt permettra enfin de réaliser ce qui s’impose : un séjour de quelques mois dans un sanatorium de montagnes. Alors le mal sera enrayé. Et elle rejoindra son mari et reprendra la vie familiale, sans craindre de contaminer son enfant.
— Oh ! docteur ! C’est à ce point ? balbutia Raymond, interdit. Madeleine se désespérera. Cette révélation va la tuer !
— Non, parce que je lui démontrerai que son cas est guérissable. C’est ma conviction. Mme Airvault comprendra que son premier devoir est d’affermir sa santé pour redevenir elle-même, et ramener la joie dans votre intérieur qui se reconstituera plus heureux, plus fortuné, sous un ciel favorable.
— Ah ! docteur, dites-lui tout cela ! Vous serez, une fois de plus, notre sauveur. Seulement, objecta le pauvre homme, tourmenté d’une nouvelle inquiétude, voici ce qui entravera tout et bouleversera Madeleine : que faire de notre fille pendant ces quelques mois d’attente ?
— N’avez-vous point de parents à qui la confier ?
— Il ne nous reste, à l’un et à l’autre, que des cousins éloignés, indifférents, avec lesquels nous avons peu de relations.
— Une pension ? Un couvent ?
— Raymonde y souffrira à la fois et d’être privée de nous et de s’y sentir isolée. C’est beaucoup pour un cœur comme le sien !
Le docteur pensa, par analogie, à la tendre petite tourterelle qu’il devait écarter du nid. En ce rapprochement d’idées, une inspiration jaillit.
— Airvault, de ce côté encore, nous allons découvrir une solution. Votre fillette et la mienne ressentent l’une pour l’autre une de ces irrésistibles affections d’enfant qui restent inoubliables et deviennent parfois une force. Dès que je suis seul avec Évelyne, elle me parle de Raymonde. Elles se voient très souvent au parc. Maintenant, je vais vous confesser une décision prise dans l’intérêt de ma fille. Au début d’octobre, je la place dans un petit pensionnat de Saint-Germain, dont la directrice m’est parfaitement connue. Nos enfants éprouveraient une joie immense à se retrouver, et ainsi ce ne serait plus un exil ni pour la mienne, ni pour la vôtre. Vous allez en juger ! J’entends Évelyne dans le jardin.
Le médecin ouvrit la porte vitrée.
— Viens ici, mon amour !
La fillette entra, éclairant la pièce de sa robe rose et de sa chevelure d’or.
— Voici le papa de ton amie Raymonde.
Évelyne salua, d’un joli sourire, pendant que le docteur poursuivait :
— Nous sommes en train, M. Airvault et moi, d’élaborer un dessein où tu peux nous aider. Que dirais-tu si ta petite camarade passait l’hiver avec toi, chez Mlle Duluc ?
Évelyne laissa tomber son livre et frappa des mains.
— Ce que je dirais ? Mais que ce serait une chance sans pareille !… Pas d’attrape, au moins ? Ça va se faire ?
— Oui, mais il faut toi-même entrer dans le complot et disposer Raymonde à ce parti !
— Comment ? s’écria la fillette exultante. Mais c’est déjà fait. L’autre jour, nous causions pension, toutes deux ! Et nous avons conclu que ça deviendrait presque un paradis… si nous y étions ensemble !
Les deux hommes échangèrent furtivement un regard attendri et amusé :
— Voilà comment les enfants devancent les combinaisons des parents ! soupira le docteur. Éternellement Rosine déconcertera Bartolo ! Ah ! petites têtes de poupées ! Ainsi, Airvault, rassurez-vous ! Les choses s’arrangeront comme la raison nous engage à le souhaiter ! Avant une heure — puisque vous devez rendre promptement réponse — j’irai chez vous afin de préparer ma malade !
Le soir même, en effet, le médecin, avec une fermeté calme, instruisait Madeleine de la nature de son mal, d’une façon catégorique. Mais après avoir démontré la gravité des symptômes constatés, le péril qu’offrait la cohabitation pour l’enfant, M. Davier, paternellement, réconfortait la jeune femme éperdue en lui infusant la certitude de la guérison, si elle se plaçait dans les conditions désirées.
Et alors Raymond expliqua quelle proposition lui était faite, quels avantages immédiats et palpables permettraient aux éprouvés de recouvrer le calme d’abord, puis, au delà de cette passe troublée, l’espérance, la félicité de la réunion, la marche en avant vers un avenir plus beau.
— Ta santé surtout et avant tout, Madeleine ! Point de vrai bonheur pour personne de nous trois si tu ne redeviens solide, alerte, enjouée ! Ne pleure pas ! Que te demande-t-on ? Quelques mois de sagesse, de philosophie, pendant lesquels tu te diras : Tous les jours, je travaille pour ceux que j’aime en me guérissant, en me fortifiant ; tous les jours, j’avance vers le but que nous désirons ! Alors, tu t’endormiras chaque soir et tu te réveilleras chaque matin plus contente.
Madeleine étendit ses mains diaphanes.
— Tu as raison ! Je ne veux pas pleurnicher sottement. Nous avons tous besoin de courage. Et je penserai que la séparation eût pu être sans terme !
Longuement, avec un tendre respect, Raymond baisa la joue pâle.
— Tu l’as dit un jour : la vie recommencera ! Et voilà que la Providence nous en offre le moyen. Vivons pour notre fille ! Pour elle, je lutterai ! Pour elle, tu vas t’appliquer à guérir !
— Et soyez bien tranquille à son sujet ! observa le docteur presque gaiement. Évelyne, tout à l’heure, m’a recommandé, avec beaucoup d’importance : « Papa, dis bien à Mme Airvault qu’elle ne se tourmente pas de laisser Raymonde à Saint-Germain ! Je veillerai sur elle ! »
XIII
La collaboration d’Airvault fut acceptée.
Une quinzaine se passa en multiples préparatifs. Le jeune homme dut faire face à une foule d’obligations urgentes. La première de toutes fut de conduire sa chère femme dans l’abri montagnard de haute altitude, choisi par l’entremise du docteur. Un ami de M. Davier avait été traité avec succès à Lézins. Le même établissement reçut Madeleine.
Raymonde accompagna ses parents, afin d’alléger à sa mère la tristesse et la fatigue du voyage. Ainsi la fillette connaîtrait-elle le pays où sa pensée irait retrouver sa maman. Les cimes neigeuses, les glaciers, les pentes vertigineuses couvertes de bois, les vallées alpestres, le grand ciel pur exaltèrent l’enthousiasme de l’adolescente.
— Oh ! maman, c’est si beau ! Tu guériras ! Je m’imaginerai tout cela en t’écrivant et en priant pour toi !
L’entourage prévenant, la chambre inondée de lumière, le balcon d’où l’on semblait planer dans l’espace infini, le diagnostic encourageant du docteur, les exemples probants qu’il citait, tout concordait à inspirer confiance. Et pénétrés d’optimisme, grisés d’espoir, ces trois êtres qui s’aimaient tant supportèrent avec une résignation presque joyeuse l’heure des adieux.
— Après… après… quel bonheur ! répétait la petite Raymonde.
Et ces mots naïfs résumaient leurs intimes impressions.
De retour à Versailles, la fillette, active et zélée, aida son père à ranger et à classer les objets qui garnissaient l’appartement ; l’essentiel du mobilier fut entassé dans une mansarde de la petite maison où vivait Philomène.
— Si nous ne revenons pas ici, dit Airvault, je vous donnerai mission de brocanter ces meubles ; gardez pour vous, dès maintenant, en remerciement de votre obligeance, ces fauteuils, cette lampe, cette portière, et ces diverses babioles qui rendront votre logis plus confortable.
Comme témoignage de sa gratitude envers ses protecteurs, Raymond laissait à Me Bénary un vieux miroir de Venise : au docteur Davier, une coiffeuse empire, incrustée de bronze doré. Au neveu de M. de Terroy, il apporta, en gage des trois mille francs qu’il ne pouvait encore solder, un souvenir de famille : le chef-d’œuvre de son trisaïeul, le compagnon serrurier Airvault, dit Franc-Cœur — un petit puits de fer forgé, d’une délicatesse aérienne.
— Mais c’est une pièce de musée, mon garçon ! fit M. de Terroy, qui, grand horticulteur, vouait aux fleurs et aux arbustes l’affection que son oncle avait donnée aux arts. Ce travail dépasse la valeur du prêt qui vous fut fait…
— Et dont vous ne connaissez le chiffre que par mes aveux ! dit Raymond avec chaleur. Ah ! monsieur, pour avoir cru en ma bonne foi et accepté ma parole comme véridique, alors que tout se tournait contre moi, je voudrais trouver un don, des mots, capables d’exprimer toute ma reconnaissance.
M. de Terroy, gagné par cette émotion si sincère, tendit brusquement la main au jeune homme. Raymond s’inclina comme pour la baiser.
— Monsieur, vous me dédommagez, en une seconde, de mes pires souffrances. Que de fois j’ai souhaité qu’il fût possible aux morts de revenir attester la vérité ! Votre oncle eût ratifié les moindres détails de ma confession !
— Mon oncle vous estimait, repartit M. de Terroy à sa manière ronde. Et puis il se connaissait en hommes. Vous aviez joué. Il vous a reproché votre faute. Quelqu’un qui le touchait de près — oui, Airvault ! je fus celui-là ! — lui donna jadis l’occasion des mêmes reproches. Je n’ai donc pas le droit de vous jeter la pierre. Mais se laisser entraîner par la fièvre du baccara — ou profiter bassement de la mort d’un être qu’on respecte — ce sont deux actions bien différentes. Je vous crois incapable de la dernière, qui est le fait d’un vil goujat — ou d’un inconscient !
Cette affirmation, dépourvue d’éloquence, mais énergique et convaincue, réconforta Airvault comme un stimulant, pendant les dernières et graves dispositions qui lui restaient à prendre. Le jour de la rentrée des classes, il mena lui-même sa chérie au pensionnat de Saint-Germain. La vue du bon visage de Mlle Duluc et du riant jardin renouvelèrent les impressions favorables de sa première visite. Et ce fut en toute quiétude qu’il abandonna sa fille à cette femme aux yeux maternels.
D’ailleurs, Évelyne Davier arrivait bientôt, escortée seulement de son père — Mme Davier ayant dû demeurer près de Loys, en l’absence de la nurse. Les deux petites se prirent aussitôt par la main pour se donner mutuellement du courage, en adressant à ceux qu’elles adoraient un : Au revoir ! trempé de larmes.
Les deux pères, contenant le trouble qui les remuait, sortirent ensemble. Airvault fit des adieux pénétrés au docteur.
— Je pars pour Paris et je n’aurai plus occasion, je suppose, de revenir à Versailles. Tout est liquidé, en ce qui concerne mes affaires personnelles. J’ai cédé le bail de mon appartement et vendu nombre de bagatelles embarrassantes. Ainsi ai-je pu payer un semestre d’avance à Mlle Duluc et envoyer une forte provision à Lézins, assurant le séjour de Madeleine jusqu’en avril. Enfin, les paperasses de l’assurance sur la vie sont signées d’hier. S’il m’arrivait malheur, permettez-moi de compter sur vous pour guider les chères créatures que je laisserais derrière moi. Et promettez-moi de servir de tuteur à ma Raymonde.
— Je vous le promets ! Mais chassez les noirs papillons ! Tout ira bien !
— Merci ! Vous m’enlevez un poids oppressant ! Maintenant, au travail ! Je pense m’embarquer à Pauillac, avec mon patron, vers la fin d’octobre.
— Alors, en route pour la fortune ! dit le docteur, secouant une dernière fois la main de l’architecte. Je vous souhaite tous les succès.
Raymond se redressa, un éclair jaillit de ses prunelles noires.
— Je souhaite mieux : l’honneur ! Ah ! trouver le damné gredin qui profita de l’inertie de M. de Terroy pour enlever ce maudit coffret, voilà ce qu’il faut me désirer !
Ils se quittèrent sur ces mots, Airvault devant traverser la ville pour prendre la direction de Paris, tandis que le docteur revenait au train de ceinture, qui, par Marly et Saint-Cyr, le ramenait à Versailles.
Une songerie profonde le retint, immobile et morne, près de la portière, indifférent à l’éclatante parure automnale des prairies et des forêts qu’il semblait contempler. La figure crispée de l’homme calomnié se maintenait seule devant ses yeux, effaçant même la douce image d’Évelyne.
Une scène de tendresse et de grâce familière éclaira opportunément les brouillards tristes de son esprit, quand il rentra en son home. Fulvie, assise dans le jardin tiède, embaumé par les héliotropes et les roses, berçait dans ses bras, contre son épaule, l’intraitable Loys, qui, en l’absence de Mary, agité et quinteux, venait de faire une colère.
Mme Davier s’était dépensée en de tels efforts qu’une rougeur de fatigue avivait la pâleur ambrée de son teint.
— Heureusement, sa nurse revient demain ! Je n’en puis plus ! fit-elle, plaintive et rieuse à la fois. Il est aussi méchant que put l’être Duguesclin, ce petit monstre ! Après tout, c’est peut-être ainsi que les héros débutent ! Écoutez, Monsieur, une berceuse que me chantait ma grand’maman :
Son œil le dit : il est fait pour la guerre ! De ses lauriers comme je serai fière !
(C’est vrai ! Vous irez à Saint-Cyr !)
Il est soldat, le voilà général ! Il court, il vole : il devient maréchal !
— Avancement rapide ! objecta le père, admirant la menotte aux ongles mignons qu’il tenait entre deux doigts.
En attendant, sur mes genoux, Beau maréchal, endormez-vous !
Loys se taisait, insensiblement assoupi par la mélopée, les câlineries et les baisers.
Fulvie était charmante dans cette attitude de Madone. Une confiance amicale sourit dans le regard qu’elle leva vers son mari.
— Tout s’est bien passé à Saint-Germain ? demanda-t-elle à demi-voix.
— Très bien ! L’enfant s’est montrée raisonnable et soumise à souhait.
— Ah ! tant mieux ! J’en suis bien aise pour vous autant que pour elle ! Écoutez, mon ami ! Je n’ai pas voulu vous accompagner aujourd’hui. Je craignais — à tort ou à raison — de rendre plus pénible par ma présence ce changement qui est, j’en conviens, une épreuve pour la chère petite. Mais demain, j’irai seule, à l’heure de la récréation, porter à Évelyne cette jolie boîte de vannerie fine — voyez là, sur le guéridon. — Je l’ai remplie de friandises qu’elle distribuera à ses compagnes.
— Excellente inspiration ! fit le docteur, touché de l’aimable prévenance.
Il remercia sa femme d’un baiser qui glissa ensuite vers le petit front moite. Une bouffée d’espoir rafraîchit son âme.
Comme il prenait le sentier conduisant à son cabinet, le médecin avisa un petit carré de carton, gisant sur le sable, au milieu d’effilochures et de brindilles de fil.
— Un billet de chemin de fer ! Perdu par un client, peut-être ?
Mme Davier rit à gorge déployée.
— Du tout ! La femme de chambre s’était installée à cet endroit pour rafistoler le pardessus d’été de M. Stany — car, en bonne sœur, je prends soin de sa garde-robe. Une poche était percée, et dans la doublure se promenaient un porte-crayon, des timbres, une cigarette, et un billet de retour que le susdit jeune homme dut frénétiquement chercher en repartant de Versailles pour Paris. Ah ! Ah ! Que cela ressemble bien à du Stany !…
Le docteur examinait le ticket. La date restait nettement marquée : le 12 juin 1912.
Il voulut rejeter sur le sol le minuscule carton. Quelque chose de plus fort que sa volonté fit resserrer ses doigts frémissants.
Davier entra dans son cabinet, s’assit à son bureau, considéra encore la petite chose banale avec une stupeur horrifiée.
— Non ! il ne s’est pas présenté ici, ce jour-là, non !… D’ailleurs, Fulvie et moi, dînions au dehors !… C’est fou !
Sa pensée recula comme une bête qui se cabre.
Ses yeux pâlirent. Une rigidité singulière durcit son masque. Puis, d’une impulsion rapide, il ouvrit un tiroir et lança le ticket tout au fond.
Après quoi, le docteur attira une revue médicale et concentra son attention sur le procès-verbal de la dernière séance de l’Académie de Médecine.
Et un voile épais se tendit, dans les profondeurs de son âme, recouvrant l’idée effarante qui avait failli surgir.