CHAPITRE XXI. Suite du précédent.
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On a admiré et loué avec raison le brillant et beau siècle de Louis XIV ; mais, en général, on n’a pas rendu au règne de Louis XIII toute la justice qui lui est due ; ce règne ébaucha et même commença toutes les merveilles du suivant : il donna tous les germes heureux d’une véritable civilisation, car la plus éminente piété en dirigea toutes les actions publiques. On vit alors les dames de la cour et de la ville, les plus distinguées par leur naissance et leur fortune, se réunir à la voix apostolique de Saint-Vincent de Paule, pour se conduire à l’envi les unes des autres de la manière la plus héroïquement charitable. Toutes renonçant au luxe et à la magnificence, vendirent leurs bijoux, leurs diamans, leurs chevaux, et du consentement de leurs maris, pour subvenir aux frais immenses des plus grands établissemens publics qu’on eût encore vus dans ce genre. Quand les monumens immortels de leur bienfaisance et des admirables prédications de Saint-Vincent furent élevés, quand l’hôpital des Enfans-Trouvés et l’Hôtel-Dieu furent en état de servir de refuge aux petits enfans abandonnés et aux pauvres malades, on vit les généreuses fondatrices se réunir pour aller tous les matins visiter ces pieux asiles, se dépouillant avec ravissement de toute parure mondaine pour se revêtir d’une robe de bure et d’un grand tablier de grosse toile ; elles alloient porter aux malades des bouillons, des rafraîchissemens, des confitures faites par elles, des sirops, des fruits, et ce qui vaut infiniment mieux, des consolations de tout genre, des exhortations religieuses, et les exemples de la plus touchante bonté. Ces dames aidoient à panser les plaies des malades ; elles menoient avec elles des jeunes filles qui étoient, pour la plupart, des paysanes de leurs terres ; elles leur apprenoient à servir les infirmes, à soigner les petits enfans, et ces pieuses instructions formèrent les respectables Sœurs de la Charité que Saint-Vincent de Paule institua peu de temps après.
Quelles pensées, quels sentimens délicieux devoient occuper l’esprit et le cœur de ces vertueuses dames, après avoir rempli de tels devoirs ! qui pourroit comparer de telles sensations à celles que peuvent causer les succès de la vanité, obtenus dans une soirée ou dans un bal ? Ces derniers souvenirs ne laissent, avec le temps, que de honteux regrets et de cuisans remords ; et les souvenirs qu’on remporte en sortant des hospices de charité sont des consolations puissantes dans les situations les plus fâcheuses de la vie, et des sujets d’espérance et de joie jusqu’au bord de la tombe !…
Les dames dont on vient de parler, formèrent, entre elles, par les soins et sous la direction de Saint-Vincent, une association excessivement nombreuse : elles élurent, parmi elles, trois principales officières, une supérieure, une assistante et une trésorière. Madame la présidente Goussault, jeune, belle et riche veuve, d’une angélique piété, fut la première supérieure ; elles louèrent une chambre près de l’Hôtel-Dieu pour y préparer et garder les confitures, fruits, vins, bassins, plats, linges, et toutes les choses nécessaires aux malades ; elles y établirent, par la suite, les filles de charité, et leur zèle augmentant au lieu de se ralentir, elles décidèrent, au bout de quelque temps, qu’au lieu d’une visite le matin, elles iroient successivement en faire une encore l’après-midi. Elles portoient aux malades, à cette dernière visite, des rôties au sucre et des biscuits. Les princes de la famille royale et les gens de la cour concoururent puissamment à toutes ces bonnes œuvres, entre autres, le commandeur Brulard de Sillery, qui avoit été ambassadeur en Espagne et en Italie, et qui possédoit une grande fortune. En 1636, il congédia ses domestiques auxquels il fit des pensions ; il quitta son hôtel de Sillery après avoir fait lui-même son inventaire, vendu ses bijoux, ses meubles, et donné tout cet argent à Saint-Vincent pour le distribuer aux pauvres ; il se réduisit à une petite pension alimentaire, et céda tous ses revenus, pour tout le temps de sa vie, aux hôpitaux rétablis ou fondés par Saint-Vincent ; il vécut long-temps encore. Ainsi, sans faire tort à ses héritiers (car il ne toucha point à ses capitaux), il donna immensément aux pauvres en se privant seulement de ses revenus. Il mourut saintement comme il avoit vécu, et dans les bras de Saint-Vincent. Une femme veuve, d’une éminente vertu, Mme Legras, aida aussi Saint-Vincent dans ces sublimes actions ; elle voyageoit dans toutes les provinces pour y porter des aumônes, et quoiqu’elle fût d’une très-mauvaise santé, elle ne craignoit point de l’affoiblir en passant presque toute sa vie avec des malades. Un jour, dans ses visites, elle s’approcha, sans le savoir, d’une fille qui avoit la peste, elle ne le sut qu’en la quittant. Saint Vincent lui écrivit à ce sujet ; voici comment il termine cette lettre : « Ne craignez point, notre Seigneur veut se servir de vous pour quelque chose qui regarde sa gloire, et j’estime qu’il vous conservera pour cela ; je célébrerai la sainte messe à votre intention. »
Cette prédiction fut accomplie, car Mme Legras ne fut point malade, et elle vécut trente ans depuis cet événement, malgré les fatigues prodigieuses auxquelles l’assujettissoit sa charité sans bornes.
Saint-Vincent ayant appris, en 1639, l’état déplorable où la Lorraine étoit réduite par le malheur des guerres, résolut de la secourir : il vendit et donna tout ce qu’il possédoit, et sacrifiant cette somme, il y joignit quelques autres aumônes, qu’il recueillit des dames de la Charité, inépuisables en bienfaisance. Saint-Vincent avoit établi les pères de la mission pour instruire et prêcher dans les campagnes, et pour aller porter la lumière de l’évangile chez les infidèles ; il chargea ces missionnaires de l’argent qu’il avoit recueilli pour aller le distribuer en Lorraine. A leur retour, ces missionnaires firent un tableau si frappant de la misère affreuse de cette province, que Saint-Vincent se promit d’employer de nouveaux efforts pour la soulager ; il eut encore recours aux dames de la Charité, qui donnèrent de nouvelles sommes : le saint obtint aussi de l’argent de la reine-mère ; en outre, il s’adressa à des hommes pieux et riches de Paris et de la cour, ce qui forma une nouvelle association de charité. Avec toutes ces cotisations, le saint fut en état d’envoyer de nouveaux secours en Lorraine. Cette ferveur de charité dura autant que les malheurs de cette province, c’est-à-dire, dix ans, et dans cet espace de temps, Saint-Vincent procura et envoya par ses missionnaires, à diverses époques, environ seize cent mille francs d’aumônes. On a remarqué qu’un seul frère de la mission, pendant ces neuf ou dix années, fit cinquante-trois voyages en Lorraine ; et ce qui parut merveilleux, c’est que presque tous ces voyages se firent au travers des armées, en des lieux remplis de soldats et de pillards, et que jamais un seul missionnaire ne fut ni volé ni fouillé. Ils arrivèrent tous heureusement dans les lieux où ils alloient distribuer les aumônes ; une grande quantité des malheureux habitans de la Lorraine vint se réfugier à Paris ; Saint-Vincent leur procura des asiles et la subsistance. Il exerça la même charité à l’égard des Écossais et des Anglais catholiques que des persécutions amenèrent à Paris, et il alloit continuellement voir ces infortunés fugitifs. Dans ce temps, une personne bienfaisante, nommée Marie L’huillier, voulut établir une congrégation de filles pour l’éducation des pauvres filles, ce qu’elle fit sous la direction et avec les secours de Saint-Vincent. Telle fut l’origine de l’utile congrégation des Filles de la Croix. Non content d’avoir fait tout ce qu’on a vu pour les Lorrains, Saint-Vincent fit à peu près les mêmes choses pour les pauvres habitans des frontières de Champagne et de Picardie, ruinés par les guerres ; et durant l’espace de sept ou huit ans, il leur fit distribuer par ses missionnaires la valeur de six cent mille francs, tant en argent qu’en vivres, vêtemens, médicamens, instrumens de labourage, grains pour ensemencer la terre, etc. Le campement des armées aux environs de Paris ayant causé une désolation générale, la ville d’Étampes fut celle qui en ressentit davantage les funestes effets, ayant été assiégée long-temps et plusieurs fois de suite, ce qui avoit réduit les habitans et les villages circonvoisins dans un état pitoyable de langueur et de pauvreté. Pour surcroît de misère, cette malheureuse ville se trouvoit infectée par des fumiers pourris, répandus de tous côtés, dans lesquels on avoit laissé une quantité de corps morts mêlés avec des charognes de chevaux qui exhaloient une horrible puanteur. Saint-Vincent, ayant appris le misérable état de cette ville et de ses environs, en fit le récit dans une assemblée des dames de la charité, qui le secondèrent dans cette bonne œuvre avec leur bienfaisance ordinaire. Le saint se rendit sur le champ à Étampes, là, il donna la sépulture aux restes des corps morts trouvés dans les fumiers ; il fit parfumer les rues et toutes les maisons de la ville ; et l’on établit une distribution de potages qui se fit dans la ville et dans les villages adjacens deux fois par jour. Dans l’année 1653, Saint-Vincent établit à Paris un nouvel hôpital, celui des Pauvres-Vieillards ; il fut aidé dans cette bonne action par un riche bourgeois qui fournit presque tous les fonds ; on acheta et l’on meubla deux maisons, l’une pour vingt hommes, et l’autre pour vingt femmes. Toutes les personnes pieuses, hommes et femmes, allèrent visiter ce petit hôpital, et furent si édifiées de l’ordre, de l’union et du bonheur qui régnoient parmi ces vieillards, qu’elles eurent l’idée de former un hôpital général. Saint-Vincent fit le plan de ce grand établissement : les dames, sacrifiant tout à ce dessein, donnèrent des sommes immenses ; l’une d’elles donna cinquante mille francs à la fois, une autre assura seule une rente foncière de mille écus ; en outre, elles firent des quêtes à la cour et à la ville, elles intéressèrent à cette entreprise la France entière. Toutes les femmes de Paris travaillèrent à faire des chemises pour les pauvres ; elles en firent dix mille. Le roi donna la maison et tous les enclos de la salpêtrière, et Saint-Vincent y ajouta le château de Bicêtre, qu’il avoit possédé pour ses enfans trouvés, que l’on transféra ailleurs, et l’hôpital-général fut fondé. Outre ces prodigieux établissemens, Saint-Vincent en fonda beaucoup d’autres dans les provinces et les pays étrangers, par ses congrégations, ses missionnaires et les secours particuliers de ses amis, entre autres ceux du commandeur de Sillery.
Passant un jour dans le faubourg Saint-Martin, Saint-Vincent vit deux soldats qui, le sabre à la main, poursuivoient un pauvre artisan pour le tuer : tout le monde effrayé fuyoit devant ces furieux ; mais Saint-Vincent se précipita au milieu d’eux, et fit un bouclier de son corps au malheureux artisan qui étoit déjà blessé ; les soldats étonnés s’arrêtèrent ; malgré leur fureur, ils respectèrent un prêtre, et ce respect sauva la vie d’un homme. L’artisan s’échappa, et les soldats promirent de ne le plus poursuivre. Saint-Vincent pouvoit prétendre à toutes les dignités de l’église, mais il n’en demanda aucune ; il ne sollicita jamais que la place d’aumônier des galériens de Marseille. Il se rendit dans cette ville, il adoucit l’horreur de la situation des malheureux forçats, il établit pour eux une infirmerie, il les fit mieux traiter et nourrir ; en revenant à Paris, il alla visiter toutes les prisons qu’il fit améliorer. Il avoit, pour les prisonniers et même pour les criminels, une affection particulière dont il avoit donné une étonnante preuve dès sa première jeunesse, à l’imitation de Saint-Paulin, qui se vendit pour racheter un esclave ; car, ayant un jour rencontré un forçat qui avoit été contraint d’abandonner sa femme et ses enfans dans une grande pauvreté, il se mit à sa place, obtint sa liberté, et porta assez long-temps la chaîne dont il l’avoit délivré ; mais quelques personnes pieuses ayant eu connoissance de ce fait ; le retirèrent des galères[85]. Ce héros du christianisme et de l’humanité mourut le lundi 27 septembre 1660. Sa mort fut aussi sainte, aussi belle que sa vie. Il a laissé des lettres et plusieurs écrits, entre autres des réglemens pour les Sœurs de la Charité, qui sont admirables d’un bout à l’autre ; en voici un article : « Les sœurs de charité ne recevront aucun présent, tant petit soit-il, des pauvres et malades qu’elles assistent, se gardant bien de penser qu’ils leur soient obligés pour le service qu’elles leur rendent, vu qu’au contraire elles leur en doivent de reste, puisque, pour une petite aumône qu’elles font, non de leurs biens propres, mais seulement de leurs soins, elles se font des amis dans le ciel, qui les recevront un jour dans les tabernacles éternels. »
Ces vertueuses et respectables Sœurs ont, jusqu’à ce jour, scrupuleusement suivi ces beaux réglemens[86].
Telle fut la prodigieuse influence que ce grand saint eut sur son siècle, et tel est l’ascendant suprême d’une vertu sublime jointe à une extrême activité ; et Saint-Vincent naquit dans l’une des dernières classes de la société (il étoit fils d’un meunier). Mais, comme tous les saints, il sut connoître le prix du temps, et il n’en perdit pas une minute !…[87] Quand on songe à cette tendance universelle vers le bien de tous les ordres de l’état, sous ce règne, à cette réunion de sentimens bienfaisans et généreux, du roi, des reines, des princes, du clergé, de la noblesse, de la bourgeoisie ; quand on pense que ce fut aussi dans ce temps que l’académie françoise fut fondée (par un prêtre) ! et que l’on donna la première représentation du Cid, et qu’enfin, on vit briller l’aurore de cette littérature immortelle qui devoit surpasser toutes les autres et n’être jamais égalée, on trouve que dans ce siècle on approcha certainement beaucoup plus que de nos jours d’une véritable civilisation. Une chose essentielle y manqua. On n’y fit point de lois sévères contre le duel, cette gloire étoit réservée au siècle de Louis XIV ; si ce grand roi n’eût pas donné dans sa jeunesse des exemples scandaleux et d’autant plus corrupteurs, qu’ils avoient toute la séduction que peuvent prêter au vice la grâce, la noblesse du ton, des manières et la galanterie. Mais ce prince eut toujours, dans tous les temps, un grand fonds de religion, et par conséquent, de droiture et de justice, il posséda au plus haut degré une admirable qualité, surtout dans les rois : il aima la vérité ; enfin, lorsqu’il renonça à ses égaremens, il étoit encore dans toute la force de l’âge. Quand il épousa Mme de Maintenon, il avoit à peine 47 ans. Depuis ce moment, il fut constamment le plus religieux des souverains de l’Europe. Et même long-temps avant, au fort de ses conquêtes, il ne réprima jamais la noble hardiesse des grands prédicateurs de cette époque, qui, tous, firent retentir les chaires évangéliques de la juste censure de la guerre, de l’ambition et de l’esprit de conquête. L’académie françoise imita ce zèle apostolique, et Louis XIV le trouva bon. Le sujet du prix d’éloquence, fondé par Balzac, et décerné en 1689, étoit le mérite et la gloire du martyre : Deux discours sur cette matière furent lus dans la séance publique et solennelle du 15 août : le premier qui fut couronné démontroit avec force l’élévation des vertus et du courage sublime que donne la sainteté, et prouvoit en même temps l’inconséquence, la fausseté, le néant des qualités, dont l’orgueil et les intérêts humains sont les bases. La lecture de ces discours fut suivie de celle d’une belle ode sur le même sujet, dans laquelle étoit la strophe suivante :
Fiers conquérans, qui, sur vos têtes, Entassez lauriers sur lauriers, Que sont vos superbes conquêtes, Vos triomphes pompeux, vos grands actes guerriers ? Quelque terrain soumis, quelques villes domptées, Quelques dépouilles remportées, Dont l’ignorant vulgaire a les yeux éblouis. Non, non, près des martyrs, toute la gloire humaine Est obscure, inutile et vaine, Sans même en excepter la gloire de Louis.
Il est bien remarquable que l’Académie françoise alors, dans sa plus grande gloire, ait eu la pensée de proposer un tel sujet, et de faire lire publiquement les discours et cette ode en 1689, précisément, un siècle avant la terrible révolution pendant laquelle l’athéisme immola tant de héros de la foi !…[88]
Il n’est pas étonnant que dans un temps où la religion étoit en honneur, les prédicateurs et les moralistes s’élevassent avec autant de force contre les ambitieux et les conquérans ; ils connoissoient ces anathèmes sacrés, si éloquens, si énergiques, qui, comme toutes les paroles inspirées par l’esprit saint, sont des oracles et des prédictions éternelles :
« Malheur à toi, ô conquérant superbe, qui reviens chargé de butin, car, tu seras dépouillé à ton tour ; contempteur des hommes, tu seras toi-même en butte à leurs mépris, et tu ne recueilleras pas le fruit de tes rapines… (Isaïe, ch. 33.) »
« Le superbe sera étourdi comme un homme ivre ; sa gloire se flétrira, ses désirs sont vastes comme l’enfer, il est insatiable comme la mort, il réunira toutes les nations sous son empire, il s’assujettira tous les peuples. (Habacuc.) »
« Je viens à toi, ô prince superbe, dit le seigneur, le dieu des armées, parce que ton heure est venue et que voici le temps où je dois te visiter…
« Il sera renversé cet orgueilleux, il sera précipité, et ne trouvera point d’appui…
« Alors… on lui dira…
« Comment es-tu tombé du firmament, astre lumineux qu’on voyoit briller au point du jour ? Comment as-tu été renversé sur la terre, toi qui frappois de plaies les nations ? (Jérémie.) »
« Voilà que tu es précipité dans l’abîme.
« Ceux qui te verront s’approcheront de toi, et diront en te contemplant : Est-ce là cet homme qui a épouvanté la terre et ébranlé les royaumes ? Ses enfans ne s’élèveront point ; ils ne seront point les héritiers de son empire, ils ne couvriront point de villes la face de la terre. (Isaïe.) »