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D'Archangel au golfe Persique

PREMIÈRE PARTIE A TRAVERS LA RUSSIE

Reading edition

L’Océan disparut derrière une chaumière.

Victor Hugo.

I LES RAPATRIÉS RUSSES

Mai 1917.

Il y a cinquante Français sur ce coin de quai délimité, dans ce port brumeux, qui attendent depuis ce matin. Au loin, Liverpool, avec ses maisons grises, semble une cité de rêve scientifique. De notre promenade dans cette ville industrielle, il ne nous reste qu’un amer souvenir. Les cafés y sont fermés et la bière n’est pas servie avant midi. Ainsi l’ordonnent les rigoureuses lois anglaises. Un air chargé de fumée traîne au long des rues noires. On marche. Une avenue qui monte. Pas d’arbre. Au tournant, nous parvient une musique de cirque : ce sont des boys-scouts en casquettes plates, sans visière, tout à fait semblables à de jeunes Allemands, qui jouent du fifre et frappent des cymbales. Deux cavaliers, le polo sur l’oreille, nous dévisagent sévèrement. Près d’un aqueduc, d’un ton rouge brique, que les suies ont encré, un énorme policeman se promène. La foule nous regarde, pas longtemps… Elle est pressée.

Sur le plancher du quai maritime, dans un estaminet-papeterie-pâtisserie, une vendeuse mélancolique débite pour onze pence des cartes postales coloriées qui tâchent de représenter des jardins trop verts et une mer d’un bleu d’azur, celle-là même qui s’étale devant nous, couleur café au lait.

Un de nos compagnons de route, le gros Jules, ancien matelot, que l’on a placé dans l’infanterie à la suite de son évasion d’Allemagne, sans doute pour le récompenser, s’inquiète des provisions du bord. Il parlemente avec une jeune Anglaise, presque aimable qui lui propose du jambon, du beurre et des gâteaux, de tremblantes gélatines roses et vertes sur quoi l’on a piqué des amandes.

— Crème… du crème…

— Pour les chaussures ? demande le gros Jules sans sourciller.

— On pourrait en prendre pour demain…, observe le prudent Gaston Desprès, qui accompagne partout l’ancien matelot et le contredit en tout lieu.

Mais l’ordre arrive de monter à bord du cargo-boat « transformé », dont les soutes sont pleines de munitions, obus et grenades, et qui accomplit, sous le pavillon de la croix-rouge, le trajet de Liverpool au golfe de Kola : circuit des missions alliées que l’on envoie en Russie.

Nous prenons possession de la partie du pont qui nous est cédée. Ennui tranquille. Quelques bateaux se déplacent sur l’eau grise où le soleil joue par plaques. Des remous viennent tapoter les flancs de notre courrier. Une sirène crie éperdument dans le brouillard. Un paquebot se débarrasse d’une épaisse fumée.

Sur le plancher des « troisièmes » que secoue le piston des machines, un Russe me heurte en passant. C’est un pauvre diable rasé, en casquette, de qui les jambes maigres sont serrées dans un pantalon à carreaux. Il ne s’excuse pas, bien qu’il soit un « civilisé », je veux dire, bien qu’il ait vécu dans les Amériques. Tous ces Russes, du reste, une soixantaine, empilés avec nous dans la cale, sont des « rapatriés ».

Ils furent obligés de quitter la Russie avant la guerre, pour quelque histoire de police ou de politique… La Révolution leur permet aujourd’hui de rentrer… En chapeaux mous, accoutrés de pardessus au col relevé, ces exilés s’encombrent de valises grandes comme des malles et taillées, dirait-on, dans du bois.

Presque tous sont rasés. Ils ont cet air humble et résigné que l’on remarque chez certains émigrants affalés dans les salles d’attente.

Cependant les rapatriés descendent leurs hardes dans le dortoir des « troisièmes », installent des hamacs, se créent un domicile provisoire à grands renforts de caisses et de cordes. On reconnaît parmi eux des Finlandais aux cheveux et aux yeux trop clairs, des Juifs d’Odessa ou de Kiew, bruns et maigres, de grands diables aux regards ardents, de larges faces de Slaves aux petites prunelles.

Mais les maisons, le long du quai, se sont déplacées ; la grande tour, dans la brume, a changé de côté… Les dames du café maritime secouent leurs mouchoirs et la vendeuse triste agite de petits drapeaux… Notre cargo-boat danse un peu. Nous partons. Un soleil rouge essaye de percer un brouillard toujours plus opaque. Il est sept heures du soir.

Vastes nuages sur la mer, ce matin-là. On ne distingue qu’un torpilleur à gauche. Les civils russes se promènent sur le pont glissant, parfumé de goudron et d’eau de mer.

Le repas du matin réunit ensemble tous les passagers dans la cale. La barbare cuisine anglaise avec ses pommes de terre à l’eau, ses oignons doux cuits à demi, ses bouillis de bœuf sans saveur, ses conserves poivrées que l’on arrose d’une sauce piquante et colorée, ses confitures à la gélatine, désoriente les Français. Mais les Russes ont de l’appétit et des goûts britanniques.

Vers les dix heures du soir, sous le plafond bas du dortoir, un léger roulis. On traverse une zone dangereuse. Les Français jouent aux cartes dans la chambrée des Russes, séparée de la nôtre par une simple corde tendue. Une voix nasillarde entonne un chant en mineur de regret et d’amour. Les sifflets des torpilleurs répondent aux cris des sirènes, répétés de minute en minute, dans l’épaisseur de la nuit. Les hamacs se balancent au-dessus de nos têtes. Il fait chaud. L’air sent la vague marine et l’écurie humaine. Un Finlandais glabre, à lunettes noires, s’est assis sur l’avant-dernière marche de l’escalier qui monte vers le pont et nous regarde…

Le lundi, notre cargo s’arrête, la nuit, dans la baie de Belfast, à cause, dit-on, des « difficultés » que l’on rencontre à traverser le chenal où nous venons d’entrer. Les « difficultés », ce sont les sous-marins allemands qui s’aventurent jusque dans ces parages.

Armé de sa jumelle marine, seul bien qui lui reste de son passé de matelot, le gros Jules que l’on a surnommé « Captain », renseigne ses compagnons. A son fidèle Gaston Desprès il affirme que l’on peut déchiffrer le nom des navires qui, paraît-il, croisent au large.

— Oceanic !… Adriatic !… Aviatic !… Toby !

Gaston Desprès saisit la jumelle à son tour, et, bien entendu, ne découvre rien. Mais Captain n’en prend point souci, occupé, d’ailleurs, à enrichir de commentaires les souvenirs de voyage de ses contemporains :

— Regardez ce « trois-cheminées » qui tourne… Ah ! il retire l’ancre… Tous les passagers sont à l’arrière pour peser moins à l’avant… Ces taches blanches, ce sont deux, trois femmes de chambre qui nous font des signaux avec des mouchoirs blancs…

Autour de Captain un cercle se forme…

Des Russes qui ne comprennent rien, s’entassent là et rient de confiance lorsqu’ils voient rire les Français.

— Tribord, c’est à droite, et bâbord, c’est à gauche, explique Captain avec un sourire qui découvre ses lèvres sous la moustache rousse… quand on a le visage face à l’avant. Exemple : cette nuit, dans le hamac, j’étais bien couché à tribord et un peu bousculé à bâbord…, à cause de Desprès qui est un « poids lourd » et qui remue tout le temps…

On s’adresse à Captain pour tous renseignements maritimes. Son grade, il l’accepte sans déplaisir. Peut-être en est-il flatté. Sa bonne humeur le rend populaire. Au reste, comme la plupart de ceux qui prennent du ventre, il n’est pas méchant, il a bon cœur, et ses défauts mêmes lui sont comptés comme qualités. S’il aime à boire un coup d’eau-de-vie, il ne saurait le faire sans inviter quelqu’un.

— Ah ! un petit coup de « treuleuleu » de la mère Boule !

Captain lève hardiment le coude, comme on dit, et le « treuleuleu de la mère Boule », en la circonstance du gin ou du whisky, ne le fait pas tiquer.

— C’est recommandé contre les maladies les plus épouvantables qui affligent l’humanité : la « suchrine », la « zizine » et le choléra.

L’expression « treuleuleu » est familière au « Captain ». Elle remplace chez lui tout mot qui vient à lui manquer et désigne, suivant les circonstances, un verre de fine, de whisky ou même ses godillots.

— Passe-moi mes « treuleuleux », dit-il à Gaston Desprès, le matin, lorsque ce dernier se lève par hasard avant son ami.

— Et puis donne-moi aussi mon « treuleuleu »… qui me sert de capote… Tu ne la connais pas ? S’il y en a une dont les écussons sont mal cousus, c’est la mienne.

Aussi, à son grade de « Captain », et sans doute pour ne pas le confondre avec des capitaines en pharmacie et en médecine qui voyagent avec nous, on a ajouté le nom de Treuleuleu.

Cependant, nous avons laissé Glasgow. Des sous-marins allemands en patrouille ont été signalés. Notre prudent cargo s’arrête dans un petit détroit où il se repose l’après-midi et la nuit. Pénibles heures d’anxiété. On voit, sur les côtes des paturages verts, de petites maisons blanches, des montagnes aux sommets gris sous un ciel gris. Nous sommes ancrés dans la baie d’Islay.

… Le lendemain, notre courrier s’engage dans le canal de Minsk. Le soir, comme nous allons sortir de la passe, nouvelle alerte. Le cargo fait un brusque demi-tour et revient à toute vapeur se réfugier dans une baie rocheuse. Les passagers montent sur le pont. Les Russes disparaissent sous les foulards et les couvertures. Il y a longtemps que nous l’avons remarqué : nos voisins de cale sont plus frileux que nous. Un malheureux a gardé sous son étroit pardessus sa ceinture de sauvetage. Il ressemble ainsi à un pot de moutarde avec son ventre et son dos énorme d’homme-réclame…

Un brouillard humide tombe doucement. Captain assure que le bateau est ancré dans une crique des îles Skye, afin de dépister les sous-marins… Au reste, toutes les suppositions sont permises. Celle-ci fut reconnue exacte.

— On est dans un port calme, dit Captain. Entendez-vous le paisible chant des grenouilles ?

Le piston des machines se remet en mouvement vers quatre heures du matin. Notre bateau se dirige à travers des îles montagneuses, qui semblent se toucher. Le vent souffle à l’arrière. Le roulis commence en même temps qu’une légère pluie nous oblige à regagner notre dortoir. Dans la cale, on s’ennuie. Il est défendu de fumer ; mais les civils russes ignorent ces subtilités ; ils allument des cigarettes. Des Anglais, officiers de marine, rasés de frais, descendent parfois dans l’espoir de surprendre un coupable maladroit ; mais les Slaves sont rusés. Ils savent prendre un air si innocemment stupide qu’ils déjouent les Sherlock-Holmès en uniforme.

Il y a, parmi ces révolutionnaires rapatriés, un grand marin de Cronstadt, qui parle haut, boit le whisky à pleins verres et fume au nez des Anglais. Cette masse turbulente doit passer l’examen d’officier. Lorsqu’elle est ivre, elle bouscule un petit Russe en chapeau mou, au visage grêlé, moustaches tombantes, l’air d’un gorille ahuri et qui marche en écartant les jambes… Un juif d’Odessa, au profil souffreteux, la casquette sur le nez, se ramasse habituellement dans un coin et continue de lire, même quand on s’approche de lui jusqu’à le gêner. Je le rencontre quelquefois sur le pont ; il se promène de long en large, avec un garçon blond et maigre… Sous un prétexte quelconque, je cherche à leur parler.

— Gavarit pasrousky ?… Niet ?

Non, je ne parle pas le russe, et lui-même parle de préférence l’allemand. J’apprends que son ami et lui se sont évadés d’Allemagne, où ils étaient prisonniers civils. Ils rentrent en Russie parce qu’elle est libre…

— Vous irez combattre ?…

— Non, je travaillerai dans une usine… La guerre finira bientôt, dit-il encore ; nous voulons faire la paix, la paix pour toutes les nations.

Ses yeux luisent dans son pâle visage. Son camarade blond approuve. Il est resté jusqu’ici en Allemagne et ne connaît les nouvelles que par les journaux allemands. Il hésite un moment, puis me demande :

— Mais enfin, en France, on veut toujours la guerre ?

— Comment dites-vous ?

— Oui, les Français ne veulent pas la paix comme nous. Ils veulent conquérir l’Allemagne…

— Expliquez-vous complètement…

Il se décide brusquement, et, s’énervant à mesure, me déclame d’un trait un discours que j’ai, depuis, entendu bien souvent : la France impérialiste, les Français guerriers veulent obliger la Russie libre et les neutres, à se partager la Germanie qui défend ses droits et sa liberté.

— Que se passe-t-il en Russie en ce moment ?

Ils ne savent rien d’autre que ceci :

— La Russie est libre ; on va faire une République…

Ils répètent à l’envi que les Anglais ont essayé de les garder comme soldats dans leur armée. Ils ont refusé. Tous détestent les Anglais qui ne veulent pas faire la paix.

Le lendemain, je retrouve sur le pont mes deux nouveaux compagnons. Ils parlent peu aujourd’hui. Le roulis a repris plus fort, cet après-midi, et nous restons accoudés sur la lisse, cependant que le bateau descend sur les lames glauques, puis remonte dans son éternel jeu de balançoire… Nous sommes dans l’Océan glacial arctique, et nous avons passé le cercle polaire.

Suivi de son fidèle Gaston, qui promène sa tête de boxeur et son brûle-gueule, Captain se lamente :

— On ne s’y reconnaît plus !… Cette guerre a tout chambardé… La dernière fois que je suis passé par ici, on pouvait voir le cercle polaire tracé à la craie sur les vagues…

Le pont d’arrière où le vent souffle est arrosé par les eaux qui tombent en paquets, brutalement, et dégoulinent dans la cale. Cette nuit est particulièrement dure. Le roulis chahute nos hamacs, qui se cognent les uns contre les autres. Une clarté blafarde sur la mer qui déferle… Nous naviguons directement sur le nord ; la route suivie remonte jusqu’au 78° ; elle s’infléchira ensuite brusquement et redescendra vers la baie de Kola. Ainsi nous éviterons les sous-marins… Nous sommes dans l’Océan glacial arctique, et ces trois mots associés nous font paraître plus piquant le froid qui nous saisit. Le bateau s’avance lentement au milieu des brumes, sur un lac dont les rives visibles sont des brouillards de coton. La sirène crie longuement.

Mon ami le juif d’Odessa me découvre ce matin-là sur le pont des premières, où des officiers jouent à la palette. Cela consiste à faire glisser sur le plancher des disques de bois jusque dans les pattes du chien du capitaine anglais, quand le capitaine n’est pas là, bien entendu… Je regarde mon compagnon qui tremble ; mais c’est de froid, comme l’Ancêtre. Il grelotte dans ses vêtements d’été, il a relevé le col de son mince pardessus, et son visage paraît plus douloureux encore…

Le courrier file dans la direction sud-est. On était hier dimanche, alors qu’un prêtre-soldat célébrait la messe en plein air, dans l’odeur salée du large, à trois cents milles des côtes de Norvège.

Comme j’essaie d’interroger mon voisin, je le vois qui salue avec déférence un jeune homme rasé, assez chic, que j’avais déjà remarqué, mais pas eu le loisir de rencontrer d’aussi près.

— Qui est-ce ?

— Un grand révolutionnaire, me répond-il d’un ton grave.

— Ah ! Il paraît intelligent…

— Oui, il est très intelligent…

— Il retourne en Russie ? Comment s’appelle-t-il ?

On a toujours tort de poser deux questions à la fois ; mon homme ne répond pas. Je dois insister.

— C’est un révolutionnaire célèbre ?

— Oui. Vous voulez le connaître ? Je dirai qu’un Français veut lui parler…

Ce personnage presque élégant m’inquiète. Je cherche à le retrouver après le dernier repas, dans le dortoir. Près de l’escalier, je regarde monter et descendre les Russes qui, soigneusement, avant de gagner le pont, crachent à droite, puis à gauche, se mouchent avec leurs doigts, au hasard des rencontres. Les Français crient au scandale, puis se remettent à jouer aux cartes.

Je ne compte plus découvrir mon personnage, mais voici qu’apparaissent le large pantalon de Benoit, la pipe et les lorgnons de Benoit et enfin Benoit lui-même. C’est un garçon tranquille. Les louanges ni les injures ne modifient son visage paisible. Il apporte une bouteille de whisky qu’il a dû obtenir par ruse de l’inflexible steward.

— Haut les quarts ! crie Captain Treuleuleu.

Le whisky répand sa lourde odeur pharmaceutique. Marcel Benoit, l’air recueilli, boit lentement. Il est d’une sobriété exemplaire, aussi son enthousiasme ou, pour mieux dire, sa douce gaîté ne se traduit que par des confidences médicales.

Il est interrompu par mon ami le maigre israélite d’Odessa, qui me sourit de ses yeux noirs. Il est suivi du fameux personnage que je cherchais en vain. Ce dernier prend place parmi nous. C’est un Slave blond. Son exotisme se révèle par des bagues, des cheveux frisés, un pantalon clair, relevé trop haut. Ses yeux bleus sont sympathiques et très doux.

Je présente Benoit.

— Monsieur, étudiant en médecine et en pharmacie.

Tel est le prestige de ce mot « étudiant » que le Russe s’incline :

— Officier ? demande-t-il…

— Non. Benoit est soldat. En France, les étudiants ne sont pas obligatoirement officiers… Mon ami tenait à vous connaître. Il sait que vous êtes un célèbre leader de la révolution russe…

— Comment s’appelle-t-il ? me demande innocemment Marcel Benoit.

— Je m’appelle Yvan Yvanovitch de Moscou, annonce ce gentleman, comme s’il voulait me tirer d’embarras.

Peut-être parlerions-nous, mais des Français ont entonné une romance traînarde, quelque chose comme : « Ma gigolette, elle est perdue… Elle s’a fait choper dans la rue… » et qui domine tous les bruits de la cale. Les civils rapatriés font cercle. Nos deux invités suivent la musique, le regard mouillé.

— Taisez-vous donc ! crie Captain. Ils vont prendre l’air de cette chanson pour composer leur nouvel hymne national ! Vous savez bien qu’ils n’en ont plus et qu’ils en cherchent un nouveau…

II YVAN YVANOVITCH LE MAXIMALISTE

Des glaçons bondissent sur la mer de métal, bleue jusqu’à l’horizon… Il fait froid. Nous nous promenons sur la passerelle, Marcel Benoit et moi, lorsque le « célèbre » Yvan Yvanovitch nous rencontre et s’arrête. Après les compliments d’usage il nous demande :

— Vous allez en Russie ? Et quoi faire ?

Il parle lentement, avec correction. Il n’aime pas les Anglais que nous évoquons par hasard.

— Ce sont des impérialistes.

Cette raison lui suffit. Les Anglais sont jugés. Il en arrive à ce qui le préoccupe.

— On ne vous connaît pas en Russie. Il n’y a pas un homme sur dix pris au hasard, où vous voudrez, qui sache que vous êtes nos alliés. Qu’allez-vous faire là-bas ? On vous ignore… Vos drapeaux ne flottaient jamais à côté de ceux de l’Empire. On n’aurait pas osé associer la Sainte Russie à la République des Français. Est-ce qu’on se compromet avec un usurier ? Il y a bien des choses que vous ignorez, je vois. Le parti tsar était allemand. Quant à l’autre, il n’est pas avec vous, car vous étiez contre lui… Vous ne savez pas ? Décidément, vous êtes mal renseignés en France.

« Le mouvement révolutionnaire de 1905, notre mouvement, fut noyé dans le sang, grâce à vous. L’Empire se sentait perdu. Il l’était. Il se demandait comment il paierait ses policiers et ses bureaucrates. L’emprunt que l’on fit en France, en 1905, fut largement couvert et recouvert et fit échouer dans le sang notre essai d’indépendance… Vous ne vous rappelez pas, Monsieur, la lettre de Gorki, de Maxime Gorki à la grande France sur les yeux de qui il envoyait son crachat de sang et de fiel, parce que la main vénale de ce pays avait fermé à tout un peuple la route vers la liberté ?…

Le piston des machines, la sirène dans la brume qui commence interrompent souvent le conférencier…

— Vous oubliez, Monsieur, que, si cette Révolution nuit à vos entreprises, en ce moment, c’est vous qui l’avez retardée de dix ans ! Et vous voudriez que nous gardions pour ceux qui furent les alliés du tsar et les complices de nos oppresseurs une éternelle reconnaissance !…

« Vous venez nous dire : « Respectez vos engagements ! Souvenez-vous de la parole donnée ! Luttez avec nous contre les Germains et le capitalisme germain ! »

« Quels engagements ! Quelle parole ? Quel capitalisme ? La parole vous fut donnée par Nicolas Romanoff, qui vous trahissait en secret, et par Alexandra, qui était allemande… Naïfs ou rusés êtes-vous ? Et quel capitalisme, je prie ? Le capital français nous enfonça dans le sang ! Vous voudriez maintenant que nous allions continuer une guerre qui vous devient favorable, une guerre qui vous assurera vos conquêtes au Maroc, en Algérie et en Alsace, une guerre qui mettra les Germains en dehors, cependant qu’ils vous offrent à tous une paix acceptable !

« Vous criez à notre trahison ! Nous vous avons toujours avertis : « Si nous devenons les maîtres, nous ignorerons vos traités. » Ce jour (vous pensiez qu’il ne pouvait luire) est venu. Permettez. Nous tenons nos promesses que vous teniez auparavant comme négligeables… »

Le pont est presque désert. Il fait un froid de glace. La mer est couverte d’un halo de brouillard… Je regarde l’écriteau que les officiers anglais ont affiché près du poste de télégraphie sans fil : « On serait obligé si les Français feraient moins de bruit. »

Le soir vient, à tâtons, sournoisement. C’est l’heure où Captain, Gaston Desprès et ses amis se rassemblent dans la cale pour jouer aux cartes.

— La partie de piquet ! C’est le plus voleur qui gagne.

Cependant, Desprès, sérieux, presque doctoral, parle de réverbération du soleil sur les banquises. Captain, aussi grave que son ami, hoche la tête et donne lentement son avis :

— Je doute qu’il y ait des réverbères dans ce pays-là.

Est-ce à cause de la tempête de neige qui tourbillonne sur l’Océan ou pour dépister les sous-marins allemands que le cargo anglais, sans prévenir personne, semble modifier le programme de sa route et se dirige cette nuit vers la terre pour venir au matin, s’ancrer dans cette eau grise, à grandes lames ? Autour de nous, des collines rocheuses, la neige, les taches noires des arbres dépouillés. Nous sommes dans le port de Mourmansk, ancien port Romanoff. Au fond, parmi ces croiseurs et ce cuirassé, se trouve Kola. Sur les rives, des maisons de bois et le panache de fumée d’un train en marche…

Toujours suivi de son inséparable Gaston Desprès, Captain fournit quelques renseignements inédits à son habituel entourage.

— Nous allons repartir, suivre la lisière de la forêt en face. Puis nous jetterons l’ancre dans le port de Lady Petrowsky… Ne cherchez pas sur les cartes. Nous y pêcherons du poisson frigorifié, ce qui nous changera du corned-beef. En attendant, chacun peut écrire sur son livre de bord : « La rivière est toujours calme. »

Les rapatriés voudraient descendre sur la terre russe. Ils envoient une délégation au capitaine anglais qui commande à bord.

— J’ai reçu l’ordre de vous conduire à Archangel. Je vous conduirai à Archangel.

Cette réponse sans détours confond les Russes. Ils se réunissent, discutent pendant toute l’après-midi, prononcent de véhéments discours, continuent la nuit, recommencent le lendemain et désignent enfin dix nouveaux délégués pour aller parlementer avec l’officier anglais.

Celui-ci les reçoit sur le pont, écoute l’orateur bénévole qui s’exprime au nom des rapatriés, puis, sitôt qu’il a compris qu’on lui vient présenter la même requête que la veille, détache un définitif :

— No.

Et s’en va, sans plus écouter.

Les Russes sont de plus en plus ahuris. Mais ils n’insistent pas. Ils s’ennuient. Pour se distraire, ils jouent aux cartes le jour et, la nuit, dans la cale, chantent des chœurs, à la grande fureur des Français qui ne peuvent plus dormir.

Le soir, quelques bateaux, un submersible camouflé de gris, passent devant notre cargo, déplaçant de longues raies noires sur les eaux dansantes. L’air est un peu plus humide à mesure que la nuit descend, si l’on peut appeler ainsi cette indéfinissable clarté où les lointains paraissent encore plus nets… Au reste, depuis que nous avons passé le cercle polaire, les nuits sont blafardes. Il n’y a, pour tout dire, que deux heures de véritable obscurité.

Autre distraction.

Vers les onze heures, les passagers — soldats français, Russes grelottants, quelques dames — se rassemblent à l’arrière du pont pour assister au fameux soleil de minuit qui se produit vers les onze heures et demie… Une traînée lumineuse dore les arbres et la neige, à l’est. Le soleil monte au-dessus des bois et disparaît lentement derrière la montagne. Une pénombre plus opaque succède à ce départ. Puis le soleil reparaît sur l’autre versant des bois et colore de rouille la neige et les eaux…

Le grade de capitaine dans l’armée russe commence à donner à celui qui le porte quelque prestige. Pour cette raison, les médecins et pharmaciens de la mission, partis de France avec un galon, auront le droit de coudre sur leurs manches deux galons supplémentaires. Un sous-lieutenant devient ainsi capitaine, un lieutenant commandant, un capitaine se mue en colonel.

Les nouveaux gradés ne touchent que les indemnités attribuées à leurs galons nouveaux, ainsi que l’indemnité de monture, indispensable sur mer, dans le train, ou au premier étage d’un hôpital, comme on peut le croire. Mais ils n’ont pas droit à la solde.

Un soir, l’opération de la transformation des dolmans et des capotes a lieu discrètement, sans tapage, et le lendemain, aides-majors et apprentis pharmaciens apparaissent transformés en capitaine de médecine ou en colonels de pharmacie.

— Il a plu cette nuit, constate Captain Treuleuleu. Je n’ai jamais vu d’avancement aussi rapide !…

Aussitôt, nous décidons d’élever au grade de colonel le Captain Treuleuleu qui représente assez bien l’esprit frondeur des Français et de donner à Gaston Desprès les galons de caporal.

— J’accepte cet honneur, remercie Treuleuleu. Mais je conserve mon premier titre. Je resterai « Captain ».

Et nous sommes toujours en rade… Il y a des jours où l’on voit un peu le soleil et des jours de brume où les bateaux nous apparaissent découpés en noir, à peine visibles, et des jours de pluie glacée, comme cette après-midi où les Russes entonnent sur le pont leur nouvel hymne : les Bateliers du Volga.

Enfin, le 13 juin, huit jours après notre arrivée à Mourmansk, le cargo repart, descend la rivière et se laisse porter vers la mer Blanche.

III LES DÉSERTEURS D’ARCHANGEL

De longues vagues noires qui découvrent d’autres vagues couleur de purin. La Russie, c’est cette ligne plus foncée qui s’avance sur nous… Vers midi, des forêts sur ces rivages que l’on devine. La brume est épaisse… Il y a des bancs de sable, des maisons de bois, toutes pareilles, et des forêts jusqu’à l’horizon, sous un ciel encombré de nuages. La mer a perdu ses lourds flots de naguère. Nous allons arriver.

Ainsi notre voyage s’est accompli. Partis de Liverpool le 26 mai, après avoir côtoyé l’Irlande, l’Écosse, les îles Feroë, notre petit cargo a gagné l’Océan glacial arctique, jusqu’au 78°, où il a rencontré les glaces et les avant-postes de la banquise.

Tournant alors vers le sud, il s’est dirigé sur la côte mourmane, s’est mis à l’abri des sous-marins allemands pendant une semaine, dans l’ancien port de Romanoff, puis, par la mer Blanche, a atteint l’embouchure de la Dvina du nord, aux rives gazonnées de vert-tendre.

Voici de minces presqu’îles plates, des îlots, verts également, comme un tapis de prairie, qui semblent encercler notre cargo-boat. Nous avançons lentement dans cette étroite rivière où les grands navires ne peuvent pénétrer… Les quais, ce sont de grosses poutres enfoncées dans l’eau. Des piles de bois s’accumulent le long des rives. Des paysans, en casquettes grises ou bleues, en petites chemises rouges boutonnées sur le côté, chargent des bateaux. Des femmes, vêtues de jaune, de rouge, coiffées d’un foulard blanc, nous regardent passer. Elles ont des visages ronds, elles sont épaisses, et leur peau est brunie. Nous allons silencieux parmi ce peuple qui nous contemple d’un air ahuri… Un grand calme enveloppe toutes choses, les chiens devant le seuil des portes de bois, les chevaux arrêtés, les ouvriers qui se dressent, les bras ballants…

Parmi les maisons de bois, peintes de couleurs criardes, et les forêts qui viennent finir sur ces côtes, apparaissent des églises, en bois également, et colorées violemment de violet, de jaune et de vert. Elles ont toutes cette forme byzantine qui étonne dans ce paysage du Nord.

Le canal s’élargit ; les demeures sont construites en pierres et en briques. Nous approchons de la ville…

Un crépuscule rouge à l’arrière teint les coques des barges chargées de bois et les vitres des « isbas ». Notre bateau s’arrête dans cette eau tranquille où notre passage soulève un remous inaccoutumé.

Voici de hautes églises : c’est une sorte de pièce montée… D’abord une bâtisse, avec façade sculptée, puis un toit bleu… un autre superposé qui est vert… On dirait du bois peint ou de la tôle ; puis un dôme semé d’étoiles d’or, puis une boule dorée que surmonte une flèche également dorée ; au sommet une croix, ou une croix et un croissant en fer ouvragé. Des tiges de fer soutiennent cette flèche et la rattachent au dôme d’or criard…

— Je comprends maintenant, dit Captain, à qui pèse notre silence… Je comprends pourquoi ce soldat russe que j’avais vu dans un hôpital, près de Vanves, me disait que la plus belle église de Paris, à son avis, c’était la « Samaritaine »…

Notre bateau avance encore, puis lâche l’ancre. Nous apercevons assez près de nous les quatre églises qui nous surprenaient tout à l’heure, et à quoi nous nous habituons doucement. Des voitures courent sur la rive. On aperçoit une place, des gens qui marchent, d’autres sur un banc, dans un jardin, des femmes en blanc…

Le lendemain, dimanche matin, on ne peut encore descendre. Pas de canots et surtout pas d’ordres… Des Russes, costumés en militaires, à barbes fauves, incolores, aux petits yeux, au nez camard, viennent visiter notre bateau. Ce sont ces messieurs de la douane. Comme les femmes épaisses des quais de bois, ils ont le visage bruni ; c’est surtout parce qu’ils oublient de se laver.

A une heure de l’après-midi, les rapatriés russes débarquent. Je ne vois pas Yvan Yvanovitch ; mais le petit juif d’Odessa vient me serrer la main. Il est coiffé d’un chapeau mou noir et vêtu d’un smoking trop large dans lequel son maigre corps disparaît.

— Je vais à Pétersbourg, me dit-il. Et puis à Odessa… Au revoir…

La péniche qui nous emportera doit partir demain matin, mais un contre-ordre nous arrive. La marine russe n’est pas pressée.

Pluies et brumes le lendemain. Le petit vapeur ne vient toujours pas. Il était annoncé pour cette nuit, puis pour ce matin de bonne heure… Enfin, un peu avant midi, un remorqueur sur quoi on ne comptait plus entraîne la péniche lourdement chargée : nos bagages, le matériel de l’ambulance et nous-mêmes.

Nous abandonnons sans regret le petit cargo avec ses marins anglais durcis dans leur isolement, sa « table d’hôte » nauséabonde et si maigre, ses conserves avariées, son dortoir sans air, ce qui permet à Captain, écrivant à sa famille, de résumer son voyage dans une formule où la censure britannique ne pourra rien découvrir :

« Nous sommes arrivés au porc ; nous avons été traités comme tels. »

Le remous de la péniche soulève des eaux couleur de boue. Trois églises qu’entoure le gazon d’un jardin tanguent en face de nous. Nous traversons le port d’Archangel pour atterrir près d’un débarcadère. Des bateaux-mouches qui font la navette entre la ville et la gare du chemin de fer se rangent le long des quais.

Des soldats russes, courbés sous des ballots de linge, aussi misérables, aussi sales que les prisonniers que j’ai coudoyés en Allemagne, se dirigent vers le ponton d’embarquement. Des femmes, coiffées de foulards, se glissent parmi les soldats. Beaucoup portent des bottes, comme les hommes, ce qui leur donne une lourde démarche d’esclaves ivres… Nulle politesse dans cette foule. Les soldats bousculent ces malheureuses pour passer avant elles.

Une élégante jeune femme, en blanc et en rouge, jupe trop courte, corsage ballet russe, se dandine sur des talons hauts. Elle s’appuie légèrement sur l’épaule d’une petite fille. L’élégante montre un visage blond, un nez en l’air et de grosses lèvres. Elle porte, en somme, les mêmes couleurs que les femmes du peuple, de qui les corsages lâches sont bleus et les jupes, comme les foulards, variant du rouge au jaune…

Il y a déjà une heure que nous sommes là, à attendre. Nous pensons que ce défilé de femmes et de soldats va bientôt finir, mais à notre grand étonnement, il continue toujours… D’autres arrivent et puis d’autres encore, tous semblables, chargés de paquets, la casquette en arrière, la capote sur les épaules, qui piétinent dans le sable du rivage.

— Ce sont des déserteurs, nous dit un interprète, ou, si vous trouvez le terme trop fort, des soldats qui ont quitté leurs régiments sans permission parce qu’on leur a dit qu’ils étaient libres.

— Qui leur a dit qu’ils étaient libres ?

— On ne sait pas. Des gens qui se proclament délégués, « délégate ».

La gare d’Archangel, toute en bois, est envahie, elle aussi, par des femmes, des enfants qui s’assoient, se couchent dans les salles, sur les quais. Ce peuple ne bouge pas. Il forme, derrière la forteresse des colis, de véritables campements.

Le buffet est un petit réduit parfumé au poisson séché. Une table rustique tient lieu de comptoir. On y voit des sandwichs de pain noir au caviar rouge comme des grains de groseille, des saucisses brunes… Des femmes sans grâce, aux cheveux aplatis, des frisettes sur le front, nous vendent une bière de mauvais goût, qu’elles font payer quarante, puis soixante, puis soixante-dix kopecks à mesure que la clientèle française envahit le café. Elles versent le thé en de gros verres sales où leurs doigts ont laissé d’apparentes empreintes.

Contre les murs, des affiches peintes : un cavalier charge des Allemands en déroute, un obus éclate dans une tranchée et, comme légende : « Camarades, faites des munitions ! Voyez l’effet qu’elles produisent dans les rangs ennemis ! »

Mais les quais sont pleins de femmes qui agitent les bras… Un train démarre lentement. Il y a des soldats partout, sur les marchepieds, sur les passerelles et même sur les toitures des wagons… Tout cela crie, gesticule, brandit des casquettes et des mouchoirs. C’est un convoi de déserteurs que l’on réexpédie de force sur le front. En cours de route, ces Russes descendront, au gré des stations, mais ils n’encombreront plus Archangel… A mesure que les compartiments s’éloignent, les femmes restées seules pleurent à petits coups saccadés, comme si elles accomplissaient un rite traditionnel.

Le soir, lorsque nos montres marquent la tombée de la nuit, quelques Français vont se promener sur les planches de la nouvelle gare, toute en bois, comme la première. Ils entrent dans les salles où des gardiens les saluent, sans les arrêter.

Vers minuit, il fait très froid. Une clarté lunaire autour de nous, sur ces wagons immobiles, ces rails luisants, comme dans un matin d’hiver, quelque part, dans une petite ville de province endormie…

Au buffet de la gare d’Archangel, ce matin-là, nous retrouvons autour de notre thé les mêmes femmes aux corsages mal ajustés. Dehors, toujours cette foule d’émigrants : soldats, femmes du peuple, paysans assis par terre ou couchés… Ont-ils passé la nuit sur les quais, ces visages blonds, ces grosses têtes barbues dans les yeux de qui se devine un désorientement immense ?… Ils nous donnent l’impression d’un peuple doux, facile à conduire…

Je me souviens de cette fuite des soldats, hier, vers l’embarcadère des bateaux… D’autres s’y dirigent encore aujourd’hui. Il en arrive de tous les côtés, avec cette même allure pressée et nonchalante à la fois. Ils ne se décident à courir que lorsqu’ils entendent la cloche annonçant le départ du courrier.

Et c’est là notre premier contact avec la population russe, le plus vif, le plus frappant… Aujourd’hui encore, lorsqu’on me parle d’Archangel, je revois d’abord des femmes bottées, des déserteurs en capote et cette sautillante personne, habillée comme une danseuse, tant s’imprime fortement en nous une première impression…

Le train de marchandises qui doit nous transporter à Moscou partira à une heure de l’après-midi. Nos compartiments sont munis de larges planches, que l’on peut relever la nuit et qui forment couchettes.

Trois coups de cloche pour annoncer le départ. Au second, les Russes commencent leurs adieux. Au troisième, le train s’ébranle presque tout de suite ; les Russes alors courent vers leurs compartiments.

On voit là toutes sortes de types : faces camardes, têtes rondes, petits yeux dans une peau plissée… De vieux moujicks à cheveux longs sous la casquette traînent des vêtements rapiécés.

— Mais où diable cachent-ils leurs costumes neufs ? se demande Captain, longtemps silencieux devant cet exode.

Tous ces gens sont chaussés de bottes plus ou moins éculées. Ils nous regardent vaguement, nous prennent pour des Anglais, nombreux dans ces parages, et passent, sans curiosité.

Cependant Marcel Benoit est aux prises avec un civil correctement habillé. Un interprète préside à cette conversation difficile.

— Vous êtes catholiques ? demande ce Polonais, car c’est un Polonais. Vous parlez polonais, alors ?…

— Non ! répond Benoit.

— Non !… Alors, vous n’êtes pas catholiques !…

— Mais si, reprend mon ami… Nous sommes catholiques français…

— Et vous ne parlez pas le polonais ! Mais comment alors dites-vous la messe ?…

— En latin.

— En latin… Ah ! peut-être bien alors que vous êtes quand même catholiques…

Benoit en est souffrant. Il se retourne vers moi :

— Voilà ceux qui sont bien renseignés… On peut juger des autres par cet échantillon…

Un soldat de l’aviation française, en garnison ici, nous apporte nos passeports.

— C’est une ville agréable, Archangel, dit cet homme venu pour être oiseau en Russie. Les jeunes filles de bonne bourgeoisie y sont très libres, élégantes même. Elles sortent le soir, comme elles veulent et pas difficiles… Il y a un moment que je suis là. Ma mission est à Kiew… Ils n’ont pas encore déballé leurs appareils… A quoi bon ? Ils se promènent, ils s’amusent. Ils sont très fêtés. Toutes les femmes qu’ils veulent… Mais ils dépensent quinze roubles par jour. Tout est hors de prix… Quant aux Russes, ils désertent de tous les fronts à la fois. Il y a un million de soldats à Pétrograde, autant à Moscou qui font des réunions. Ici également… Il n’y a que des volontaires qui combattent… On formera des régiments de volontaires…

Mais le troisième coup de cloche retentit dans le brouhaha d’une foule qui assiège les portières, et notre train se met en route. Des femmes, sur les quais, envoient de longs baisers d’adieu… Les Français s’inclinent, car rien ne les oblige en effet à croire que ces baisers ne leur sont pas destinés.

IV UN COUVENT A VOLOGDA

Le train fuit sur la longue ligne des rails ouverts devant lui. Forêts de bouleaux, de sapins, de mélèzes, à perte de vue. Les chemins qui conduisent aux villages, tout en planches, sont pavés en bois, à cause des pluies et des marécages. Les dvorniks plantent des branches vertes dans la rainure des portières, pour que les moustiques s’y accrochent, disent-ils… Les trains que nous rencontrons sont ainsi pavoisés.

Lorsque notre convoi s’arrête dans une gare[1], tout un peuple descend qui se précipite avec des théières vers les bouilleurs où chauffe continuellement l’eau nécessaire à la boisson nationale. Des employés circulent, casquettes blanches ou rouges, bottes lourdes… Des femmes, sur les quais, se promènent ; elles agitent autour de leurs visages, coiffés d’un serre-tête rouge ou bleu, des bouquets de branches pour chasser les moustiques. Et partout des chemisettes vertes ou grises, serrées à la taille. Quelques popes assis sur les quais, des visages maigres, barbus, chevelus, sous des chapeaux melons. Ce sont les premiers que nous voyons vraiment, parmi la foule. Leurs soutanes à grandes manches, leurs longs cheveux filasses, et ces yeux qui paraissent plus vifs que ceux des autres Russes, tout cela leur donne un air particulier, presque inquiétant. Mais quelle dure et subite impression de dépaysement, ils nous apportent !

Le train repart, le cri de la sirène se prolonge comme celui d’un bateau en détresse… On voit, dans un tournant, les petites locomotives de notre convoi. Elles sont trapues avec des cheminées en forme d’entonnoir, afin d’éviter les étincelles ; cependant tous les abords de la voie forestière sont calcinés. Toujours des bois, à perte de vue… Un soldat, devant sa cahute, nous regarde passer, puis rentre chez lui. Un pope en noir marche à grands pas dans la campagne où des haies délimitent des pâturages et des jardins. Il ne se retourne pas… La plupart des Russes sont ainsi ; leur curiosité est vite épuisée. Rien ne semble retenir longtemps l’attention de leurs regards trop bleus.

Vers les deux heures de l’après-midi, nous arrivons à Poungara. Le silence de la campagne pénètre avec des moustiques dans nos compartiments… Nous sommes arrêtés là. C’est une petite gare où il fait presque sombre… Il doit être onze heures du soir. Sur le débarcadère, de grosses jeunes filles coiffées d’écharpes bleues. Elles sont lourdes, sans élégance…

Elles se promènent par deux ou par trois… Les plus jolies ressemblent à des juives… Au loin, des maisons en bois ouvragés, des forêts encore. Il n’y a pas de raison pour que ce paysage ne se répète pas toute la nuit…

J’ai conservé un souvenir très pur de Vologda, où nous arrivons un matin du mois de juin. C’est, en effet, la première ville russe où nous pouvons nous arrêter. La gare est construite en brique et en bois. Devant la gare, des troïkas attendent, avec les cochers classiques, en lévites longues et chapeaux tromblons. Des émigrants, des voyageurs sont couchés sur les trottoirs… Ce monde sent le cuir et la morue… Les maisons, à un seul étage, sont en bois sculpté. Un jardinet les entoure. Des trottoirs en planches le long de ces demeures qui se suivent et sont bâties sur un modèle uniforme.

Nous allons devant nous, trébuchant contre les pierres pointues des chemins. Personne ne nous arrête, personne ne s’occupe de nous, et notre surprise est grande d’aller à l’aventure dans cette ville fermée où l’on ne voit que des jardins et des tapis de gazon. Quelques passants semblent nous éviter… Enfin, au loin, la ville elle-même, avec les dômes dorés de ses églises, tout au bout d’un ruban de route.

Mais plus que les bâtisses bien alignées d’une ville moderne, nous attire le croassement continu de corneilles à tête grise qui habitent les arbres d’un couvent. Un fossé le long des murs, une porte basse dans cette muraille. Nous entrons et nous voici de plain-pied dans un jardin où trois églises surgissent des bosquets de ronces et de roses. Leurs dômes, que nous apercevions de la route, s’érigent parmi les arbres. Un silence oriental oppresse ces lieux déserts où les cris des oiseaux n’arrivent qu’assourdis. Personne. Puis nous distinguons des popes le long des allées. Ils se promènent, l’air méditatif. Soudain, à notre gauche, apparaît un nouveau pope, en cheveux. Il se met à tirer sur une corde, et des cloches résonnent. Il nous tourne le dos. Nous ne voyons que sa longue perruque bouclée. D’autres prêtres encore, en soutane, bonnets carrés, passent près de nous, les mains croisées sur la poitrine. Ils ne nous regardent même pas. Nous restons là, hésitants… Une femme qui se dirige vers l’église daigne se retourner à notre vue. Elle a un visage long et tanné sous un chapeau de guingois. Ses yeux brillent. Elle nous dit quelques mots, en russe, que nous pouvons toujours prendre pour un compliment ; mais ces soldats en casques, le revolver à la ceinture, ne semblent pas lui inspirer confiance. Nous ignorons toujours si nous sommes dans un couvent, un jardin ou un cimetière. Nous entrons alors dans la première chapelle, à notre droite, avec la vague crainte d’être indiscrets. Contre les murs, tout de suite, nous « reconnaissons » les icones. Nous en avons déjà vu, en photos, en gravures, un peu partout. Elles font partie du bagage d’idées toutes faites que nous emportons de France. On en trouve de grandeurs diverses, accrochées contre les piliers et les murailles. Ce sont, à l’ordinaire, des dessins en cuivre, ou même en fer-blanc, qui reproduisent les lignes d’une image peinte en dessous, et qui laissent à découvert les mains et le visage des saints ainsi représentés. Des femmes qui passent, des popes qui paraissent n’avoir rien d’autre à faire, viennent embrasser ces ferblanteries à la place où les mains et le visage apparaissent.

Le chœur où un prêtre officie est séparé du public par un panneau en bois. Le pope apparaît parfois par une des portes, « côté cour », se tourne vers les fidèles et disparaît par l’autre porte, « côté jardin ».

Nous restons là, sans rien dire, étrangers… Mais une soutane grise s’approche de nous. Elle a un grand visage incliné, elle nous dit quelques mots et nous la suivons, bien que nous n’ayons rien compris à ce qu’elle nous a dit. Cet aimable pope nous entraîne dans le jardin, nous le suivons toujours ; il nous conduit enfin vers une autre chapelle, la sienne sans doute, où il nous fait entrer. Des femmes qui priaient dans l’ombre viennent à lui et lui baisent les mains ; il se laisse faire, avance quand même au milieu d’elles, et disparaît. Il revient une minute plus tard et se tient entre les deux portes qui conduisent au chœur. Il se prosterne à droite, baise une icone, puis une autre, une autre encore, s’incline à gauche, et recommence. Les femmes s’agenouillent, à même les dalles, touchent du front le sol, se relèvent, s’aplatissent de nouveau par terre… Le pope qui nous a conduits dans son église étend les bras, face au public. Il porte une chaînette à croix d’or sur la poitrine ; il a un beau visage mat. Son front est large, grâce à une calvitie légère ; et quand il se baisse vers une icone, les longs cheveux de ses tempes, frisés au petit fer, se répandent autour de sa tête. Il les arrange, en se redressant, d’un doigt rapide, et ramène deux longues boucles en pointe, de chaque côté de ses épaules. Des popes qui pénètrent derrière nous embrassent des images étalées devant eux, des portraits de saints étendus sur des tombes, des figures de vierges rehaussées de perles fines assemblées, et chaque fois, les longs cheveux des prêtres coulent sur les ciselures de cuivre… Des femmes se lèvent et, dévotement, posent leurs lèvres aux places encore humides. Une grande chaleur au dehors, lourde de résine et d’encens. Les corneilles sacrées tournent en croassant parmi les arbres. Il est midi.

Nous remontons dans notre train, le soir. Nous repartons.

Des pâturages encore, quelques bois, des moujicks aux barbes ahuries, de lourdes femmes bottées, des ouvriers en chemise rouge, au nez court, à la crinière longue : le masque même du « rabotchik » Maxime Gorki… Des popes encore, leurs soutanes tachées de graisse, et des cochers… A six heures, notre train passe au-dessus d’un grand fleuve, où des hommes et des femmes se baignent, entièrement nus. Sur une hauteur, on voit, un moment, une cathédrale brune à clochetons d’or, et puis la plaine… Ce même fleuve qui tourne, c’est la Volga, et les flèches de ces églises en tête dorée désignent Jaroslav. La gare est encombrée de paysans, d’ouvriers et surtout de soldats. Tout ce monde se promène à travers les voies. Des femmes aux seins tombants, un foulard sur les cheveux, montrent leurs gros visages ronds. Des prisonniers autrichiens circulent en toute liberté, comme dans la gare de Vologda. Ils plaisantent avec les jeunes filles et s’approchent de nos wagons.

— Ce sera bientôt fini, n’est-ce pas ? nous demandent-ils.

Chaque jour, ils viennent à la gare, qui est le rendez-vous des élégances…

Près du buffet, sous un dôme, se dresse un autel ; deux cierges brûlent auprès d’une icone exposée là. Les paysans qui entrent s’agenouillent, multiplient des signes de croix rapides. Des soldats traînent leurs bottes, bousculant des essaims de mouches. Cela sent, comme partout, le cuir et le hareng, surtout dans la salle du restaurant, où le caviar noir s’étale sur des tranches de pain comme un cirage luisant.

Notre convoi repart pour des pays de plaines et de marais. Les Autrichiens et quelques Allemands soulèvent leurs calots et nous souhaitent « bon voyage ». Des jeunes filles sourient… Les paysans, les soldats russes, immobiles, nous regardent…

V MOSCOU, GRAND VILLAGE

Voici la banlieue verte et boisée. Des trains chargés de soldats nous croisent continuellement. Nous approchons… Il fait très chaud.

Sur les quais de la gare de Moscou, nous attendons. Pas d’ordre, pas la moindre autorité… Des voyageurs descendus de tous les trains qui viennent s’arrêter là, défilent devant nous, presque tous en casquettes, bleues ou vertes, ou noires… Des femmes en blanc, jolies, sans corset, sans élégance aussi, des étudiants à casquettes rouges et cheveux longs, des officiers à épaulettes, la blouse serrée à la taille par une ceinture, un petit poignard doré à la place du sabre, d’autres, pleins de suffisance, en lourds manteaux gris… Et tous ces visages semblent fermés, indifférents…

A midi, nous traversons des groupes de soldats russes couchés le long des quais, près des arbres nains du buffet, jusque devant l’icone de la salle d’attente. Ils boivent du thé, mangent du pain noir. Sous les vitrages surchauffés, cette foule sent le cuir, le hareng, le troupeau…

Au sortir de la gare, on croit pénétrer dans les faubourgs d’une petite ville : rues étroites, cailloux pointus, maisons basses… Les tramways sont pris d’assaut. Ils transportent surtout des soldats suspendus jusque sur les marchepieds et qui ne paient jamais leur place.

Sur les monuments publics flottent des drapeaux rouges, les statues arborent des cocardes écarlates à la boutonnière de leur veston de bronze, et sur la « place rouge », le patriote Minine qui engage le prince Pojarky à marcher pour la défense de la patrie, tient dans ses bras un fanion écarlate…

Un officier russe, que nous ne connaissons pas, nous présente à un « délégué des soldats » qui a combattu sur le front français. Celui-ci nous demande des nouvelles de la guerre et nous fait pénétrer dans la plus importante brasserie de Moscou.

De paisibles garçons de café contemplent les petites tables confiées à leur surveillance. Ils écoutent les commandes qui leur sont faites ; ils ne bousculent personne et apportent, sans se presser, des verres et des tasses d’une propreté douteuse.

Près de nous, un gros monsieur qui sirote une citronnade, fait remarquer au serveur qu’il ne peut pas boire avec la paille qu’on lui a donnée. Le garçon constate, approuve et revient un instant après. Il porte une paille toute neuve dans laquelle il souffle lui-même ; puis, certain qu’elle fonctionne, la remet au gros monsieur qui attendait. Celui-ci, tout naturellement, la prend et remercie…

Un étudiant, tête carrée à lunettes, veut bien nous accompagner jusqu’au Kremlin. Le délégué des soldats nous confie à son obligeance et s’excuse de nous quitter. Un brave garçon, cet étudiant, un peu épais, il nous explique avec simplicité qu’il porte une blouse noire, comme les ouvriers, parce que les complets sont hors de prix. Au Kremlin, il commence par nous montrer, avec un parfait manque de tact, les canons pris aux Français lors de la fameuse retraite. Une sentinelle, que son fusil embarrasse, bâille à plusieurs reprises…

— Venez voir le roi canon… Venez voir la reine cloche…

C’est ce canon énorme, que l’on nomme « tsar des canons » ; quant à la cloche, c’est la « tsar Kolokol » de l’impératrice Anna Ivanovna et qui porte également ce nom.

Comme nous visitions l’Oupenskoï (église de l’Assomption), un soldat russe, figure ronde, nez court, se joint à notre groupe… A notre entrée dans la basilique, un pope qui étendait les mains devant une icone se dirige vers nous. Il a de longs cheveux bouclés, une barbe noire, de grands yeux caressants… Il nous regarde curieusement. Une jeune fille, un lorgnon en équilibre sur son petit nez, s’approche. Elle habitait Paris avant la guerre ; elle est de passage à Moscou. Les explications de l’étudiant, elle nous les traduit, et le petit soldat écoute, la bouche ouverte, puis il embrasse les icones à la place des mains et du visage, et tâche de nous rejoindre, car ses dévotions le mettent en retard.

— Dépêche-toi, lui conseille aimablement Captain… Tiens, tu n’as pas vu celle-là ?… Je suis sûr que tu en oublies !…

— Nikhevo, répond le Russe qui n’entend du reste pas le français.

— Possible, reprend Captain. Mais à ta place, je les numéroterais…

Devant les tombeaux des patriarches, couverts de broderies que la demi-obscurité nous empêche de voir, on devine la forme d’un corps couché. Pas de tête, mais un linge étendu, sur lequel on a dessiné un visage… Des femmes, sans s’occuper de nous, baisent ces dépouilles funèbres…

Captain demande quelques précisions à la jeune fille :

— Mais le patriarche, où est-il ?… Là… sous ces dentelles ?…

— Oui…

— Mais il est embaumé ?

— Non… ils sont saints… Alors ils se conservent eux-mêmes, puisqu’ils sont saints.

Avant de quitter le Kremlin, je veux m’arrêter un instant près du monument d’Alexandre II, le « libérateur », devant l’allée couverte où sont peints les portraits des tsars… Je regarde un instant cette vieille cité orientale que je ne reverrai peut-être jamais… ses maisons parmi des arbres, les dômes des vieilles églises, les clochetons usés, verts de mousse, la Moskva qui tourne comme une route jusqu’à cet horizon bleu par où vinrent, dit-on, les armées de Napoléon. A ma droite, la ville commerçante, le Kitaïgorod, et les dômes d’or poussiéreux de l’église Saint-Sauveur…

L’étudiante a suivi mon regard.

— On n’ose pas les faire nettoyer, ces dômes, parce qu’on a peur que l’on en profite pour prendre l’or et les richesses…

Nous revenons par la porte « Spaskoi ».

— Retirez vos casques… nous conseille l’étudiant.

Les hommes, lorsqu’ils approchent de la « Spaski vorota, » enlèvent machinalement leurs casquettes, les femmes multiplient les signes de croix.

— On raconte, me dit l’étudiant, que, lorsque Napoléon Ier entra au Kremlin, un coup de vent fit tomber son petit chapeau. Le peuple y découvrit les preuves de l’intervention divine. Une tradition s’est établie et vous pouvez voir que cochers, paysans, officiers ne passent sous ces voûtes que le chapeau à la main… Il y a aussi d’autres légendes pour expliquer cette coutume…

La jeune fille, près de nous, exécute de rapides signes de croix, en portant sa main droite à son front, à sa poitrine, sur son épaule gauche, puis de nouveau à sa poitrine.

Des pigeons picorent sur les pavés de la place Rouge, près de l’église de la « Protection de la Vierge », que les étrangers appellent la « basilique des Artichauts », à cause de la forme et de la couleur disparates de ses dix-sept coupoles.

Tous les voyageurs se sont arrêtés devant cette vision de cauchemar, où tous les styles assemblés condensent la déconcertante Russie.

Nous passons sous une porte encore, près d’une petite chapelle. Des femmes de toute condition sont assemblées là, devant des cierges allumés.

— C’est Notre-Dame d’Iversk, une icone célèbre, vénérée autrefois, dans un couvent du mont Athos. On vient ici l’implorer de très loin ; on la promène à travers la ville, moyennant cinq cents roubles ; elle a le pouvoir d’accorder la grossesse…

Les femmes, rangées autour de l’icone, baissent la tête. Des pauvresses à genoux, des filles du peuple, le front couvert d’un foulard de couleur, des bourgeoises lourdement habillées… Une élégante brune, très belle, s’approche de l’image vénérée et continue de prier, les mains jointes, sans se soucier de notre admiration…

— La Révolution russe n’eut pas d’influence sur les popes. Ils continuaient, nous dit la jeune fille, à célébrer les offices et à chanter, après la chute du tsar, les prières habituelles pour la prospérité de Nicolas. Ils reçurent l’ordre de se tenir tranquilles, et, comme ils ne se pressaient point, quelques turbulents promenèrent certains popes à travers la ville en les houspillant. Les prêtres comprirent que ce nouveau régime pouvait bien avoir quelque autorité et oublièrent de chanter les louanges des anciens Romanoff.

Les questions que nous posent les soldats russes sont presque toujours les mêmes.

— Allemands ?… Anglais ?… Autrichiens ?… Ah ! Français…

Un moment de silence… Nous aurions répondu : « Allemands » ou « Autrichiens », cela ne les aurait point surpris.

Puis ils demandent :

— Quelle est la nourriture d’un soldat français ?… Mange-t-il du poisson séché comme nous ?

On distribue en effet à chaque soldat russe cinquante grammes de viande crue, du riz, du thé, du blé, de l’orge, du pain, et il doit, n’importe où, s’arranger avec tout cela… Il a tout loisir de manger sa viande crue, s’il lui plaît. Comme réserves, des biscuits, du pain grillé, des harengs.

Enfin, la dernière question :

— Où allez-vous ? La réponse : « Sur le front du Caucase » les surprend toujours un peu.

Une fois, un important « delegate » nous demande :

— Combien de temps durera la guerre ?

Mais je crois que c’est le seul… La longueur de la guerre, voilà bien une chose qui ne les préoccupe point.

— On dit souvent, me confie avec une nuance de fierté la jeune fille russe, que Moscou est un grand village… Comment le trouvez-vous ? Connaissez-vous beaucoup de villages avec des pierres comme ceci ?…

Et elle me désigne quelques grandes bâtisses d’un style allemand. A la vérité, Moscou a plutôt l’air d’une grande petite ville qui s’étend à l’aventure. Comme je fais remarquer à l’étudiante les papiers et les ordures qui s’entassent le long des rues…

— Excusez… Depuis la Révolution, chacun fait ce qu’il veut.

Longues nuits blanchâtres où le soir s’attarde jusqu’à dix heures. Les « tavarischy »[2] dans les avenues et les jardins, près du Grand Théâtre, organisent des réunions. Le public court à ses plaisirs coutumiers… On nous recommande de ne pas nous égarer dans les meetings. En effet, les orateurs et les assistants considèrent les soldats alliés comme les plus redoutables ennemis de la jeune Révolution… Des bourgeois de la colonie, des marchands nous reconnaissent et nous saluent.

— Ce sont des simples, explique l’étudiant, en nous montrant les « tavarischy ». On leur dit : « Vous avez la liberté ! » Et ils croient qu’ils ont désormais le droit de tout faire. Quelques-uns, prenant pour modèle vos « bandits en auto », pillent et assassinent. Ils ont envie de tout ce qu’ils voient et ils pensent que c’est bien à leur tour d’être des propriétaires. Mais ils ne sont pas méchants…

Des cadets, en casquettes, vestes et pantalons de toile blancs (élèves officiers), nous arrêtent dans les rues. Ils nous posent des questions craintives :

— Qui êtes-vous ?… Pourquoi vous promenez-vous avec des casques et des revolvers ?… Vous venez faire la police ici… Nous n’avons pas besoin de vous…

Et ils se refusent à croire que nous sommes de la Croix-Rouge…

Ce soir-là, dans un jardin-concert, l’Aquarium, pareil à nos music-halls des Champs-Élysées, un jeune homme, habillé comme un commis de nouveautés, nous arrête :

— Il est défendu aux soldats français de se promener dans Moscou après huit heures du soir.

L’ordre date de l’année dernière. Des officiers russes, dont le grade est difficile à reconnaître, avaient insulté et cravaché, la nuit, des soldats français qui oubliaient de les saluer. Pour éviter le retour de ces incidents, l’accès des jardins, promenades et boulevards fut interdit à tous les soldats alliés en garnison à Moscou, dès la chute du jour. Les officiers pouvaient s’habiller en civil… Entre temps, les Russes avaient renversé le tsar, proclamé la Révolution et décidé que l’on ne saluerait plus les officiers, qui, du reste, se trouvaient gênés d’être reconnus publiquement. Mais l’ordre qui concernait les troupes françaises n’a pas été retiré.

Je me souviendrai longtemps, je crois, du repas du soir, à la table d’hôte du buffet de la gare, à Moscou. Le buste penché, les coudes sur la nappe étoilée de taches, des officiers mangent en avançant la tête. Ce n’est pas la main droite qui porte un morceau de pain ou de viande jusqu’à la bouche, mais bien la bouche qui va au-devant du morceau convoité, si bien que le coude semble vissé sur la table et forme levier. D’autres, tenant la fourchette comme un bâton, picorent dans toutes les assiettes posées devant eux. Ils ramassent la sauce avec le plat du couteau. Pour le potage, ils prennent une cuillerée de liquide, puis mordent dans un morceau de pain. Entre temps, ils allument une cigarette.

Beaucoup demeurent, sans bouger, devant un verre de thé. Ils ont une puissance d’immobilité qui nous étonne. Un groupe, à nos côtés, s’est formé autour d’un conférencier à tête de moujick chevelu. L’orateur parle lentement. Parfois il passe ses doigts dans ses cheveux longs, comme s’il voulait faire monter la grande idée qu’il porte en lui. Ses compagnons l’écoutent sans l’interrompre… Un petit vent s’élève au dehors et nous apporte, par la croisée ouverte, le sifflet des trains et les bruits de la gare voisine.

VI DANS LA GARE DE TSARITZYNE

Nous quittons Moscou le 23 juin à onze heures du soir par la gare dite de Kazan… C’est toujours la banlieue, la plaine encore, des bois. Au loin, Moscou, quelques lumières qui s’affaiblissent… Les nuits depuis trois ou quatre jours commencent à dix heures et finissent à trois heures du matin… Cette nuit-là, nous roulons jusqu’à Riajsk, où apparaissent les terres noires à perte de vue…

Le lendemain, nous laissons Koslow, après les habituelles manœuvres à quoi se distraient les employés de gares russes qui envoient promener notre train d’une voie sur une autre. Un « tavarisch » nous montre du doigt le drapeau aux trois couleurs accroché à notre wagon et nous fait remarquer :

— Il n’y a plus que du rouge dans le drapeau de la Russie.

Les gares, en effet, et les monuments publics sont pavoisés de lambeaux d’étoffe écarlate, notamment à Gryazy, où nous nous arrêtons un matin de juin. Long arrêt également à Philonovo. Des prisonniers autrichiens en liberté nous regardent. Des soldats russes poursuivent dans les bosquets des femmes qui fuient en criant… Il est six heures du soir. Le vent s’élève et souffle. Nous sommes dans les immenses steppes du Don. Quelques chameaux, des femmes au visage voilé. Des jeunes filles passent, en veine de flirt. Elles sourient aux Français. Quelques-unes, plus curieuses ou plus hardies, nous demandent ingénûment :

— Mais, est-ce que vous êtes Allemands ou Autrichiens ?

La voilà bien, la cruelle énigme !

Hier, la même question nous fut posée, à deux reprises, une première fois, comme nous parlions à un garçon en casquette et complet vert, habillé comme un soldat russe, qui se promenait à travers une gare paisible… C’était un prisonnier de la Saxe que le hasard de la guerre forçait à villégiaturer en Russie. De nombreux Autrichiens, avec leur képi mou, écrasé, se pavanent ainsi, en liberté, courtisant les jeunes femmes du pays qui les connaissent par leurs noms et les interpellent… Somme toute, c’est bien naturel, les fiancés et les époux sont à la guerre.

Une deuxième fois, la demande fut faite à notre interprète par d’aimables officiers russes. Ceux-ci se présentèrent en saluant, s’excusant de la grande liberté qu’ils prenaient. Ces messieurs furent très surpris et un peu mécontents d’apprendre que nous étions Français.

Pour éviter ces erreurs, on a cependant écrit à la craie, sur les portières de nos wagons « Franzouskaïa Missia ». Précaution inutile. La plupart des Russes sont illettrés, et ceux qui savent lire ne s’en donnent pas la peine.

Le lendemain, des ravins, des terres desséchées. Le long des voies, des wagons-réservoirs à pétrole, toutes les huiles lourdes de Bakou. Nous nous arrêtons au matin sur le versant d’une vallée d’où l’on aperçoit une ville parmi des arbres. Pas d’églises, mais les dômes noirs de nombreux gazomètres. De petits tramways blancs font la navette entre la gare et les premières maisons de bois. Cela nous paraît industriel et misérable. Une forêt verte derrière la ville et la large tache de la Volga qui tourne et s’étale comme un lac. Le vent souffle sous un ciel gris. Nous sommes à Tsaritzyne.

Notre convoi fait quelques petites manœuvres stratégiques. Il va jusqu’à une autre gare de marchandises, où des porcs, leurs grouillantes familles, des chèvres se promènent le long des wagons. Des femmes aussi. Elles sont pieds nus ; quelques-unes ont des bottes comme à Archangel, et toujours la même coiffure simplifiée : un foulard de couleur noué sur la nuque. Tout ce monde, — plus quelques soldats en rupture de régiment, — traverse les voies et vit en paix, à peine incommodé par les allées et venues des locomotives.

On ne peut guère imaginer le désordre de ces gares russes : ce petit jeu des manœuvres s’explique cependant assez bien : une équipe d’employés chasse notre convoi sur un garage afin de faire partir avant nous un train en panne depuis la veille. C’est bien son tour à ce train-là, de prendre du champ. Mais cette voie où l’on nous a expédié devient, quelques heures plus tard, une voie de départ. On nous aiguille sur un autre coin perdu. Néanmoins, l’équipe qui devait nous mettre en route se souvient tout d’un coup de notre existence. Elle se met à notre recherche. Nos interprètes se sont décidés à parler au chef de la station, c’est-à-dire que, pour découvrir cet homme invisible, ils s’attablent devant des verres de thé, au buffet de la gare. Nos interprètes sont gens de race russe. Les locomotives, — peu nombreuses, fatiguées, rapiécées, — font défaut. On est obligé d’attendre celle qui amènera le train du soir… Le temps passe… Nous encombrons à tour de rôle un peu toutes les lignes, jusqu’à ce que les employés se rendent compte que le meilleur moyen de se débarrasser de la « Missia », c’est de l’expédier jusqu’à la plus prochaine gare ; mais c’est là un remède énergique qu’ils ne trouvent à l’ordinaire qu’après avoir essayé de tous les autres. Et voilà justement ce qui fait que nous séjournons en gare de Tsaritzyne une douzaine d’heures…

Ce soir-là, pour nous divertir sans doute, une troupe de jeunes hommes à la taille pincée envahit les quais en chantant des chœurs monotones. Des jeunes femmes, en blanc, accompagnent ces messieurs qui sont des cadets ou aspirants. Ils partent pour une école d’instruction d’où ils sortiront gradés. Ils ont, ces futurs officiers, comme presque tous ces messieurs de la grande bourgeoisie et de l’aristocratie militaire russe, des têtes rasées à l’allemande et ce même air de famille : la même raideur d’élégance gourmée, trop tendue, avec des tailles exagérément pincées. Les femmes qui les accompagnent sont jolies, autant que la nuit qui commence nous permet de les voir, mais aucun goût dans leurs toilettes ; elles exagèrent les jupes courtes et marchent, on dirait, au pas de parade.

Le train des cadets va partir… Les aspirants se raidissent, saluent ces dames, inclinent le buste, la main arrondie près de leur casquette et frappent leurs talons pour faire claquer leurs éperons sonnants. Au moment où leur convoi s’ébranle, les cadets, debout sur le marchepied, crient : « Hourrah ! » à plusieurs reprises. Tout naturellement, ils s’acclament. Au reste, il n’y a pas d’autres personnes que ces demoiselles et eux-mêmes pour les féliciter.

Nous quittons enfin Tsaritzyne, dans la nuit. Nous apprenons que ce pays est en pleine révolution. Il s’est mis en « république indépendante ». Rien d’anormal toutefois, en dehors des éternels drapeaux rouges attachés aux piliers de la gare et des déserteurs en capotes grises, armés seulement de leur petite théière, qui stationnent là, comme partout ailleurs.

VII DE GROSNY A DERBENT

Notre train ne séjourne dans les garages de Kavkazkaïa que pendant six heures. Un record ! Des Tcherkesses à cheval, courent le long de la voie. On en découvre de semblables aussi majestueux sur les quais de toutes les gares…

Le jour suivant, les premières montagnes apparaissent et des villages aux noms sonores : « Arnavi », « Konkovo », « Niévomouskaïa… »

Nous entrons en plein pays cosaque. La tuile et le torchis apparaissent. A vingt kilomètres de Vladicaucase, nous changeons de direction. Des Tcherkesses couverts de grands manteaux carrés en poils de chèvre, traînant jusqu’à terre, regardent dédaigneusement les convois chargés de déserteurs… Tous ces soldats envahissent les tampons, les marchepieds, les planches à couchettes des compartiments et se hissent sur la toiture des wagons. Ils n’ont pas de billets ; ils savent à peine où ils vont, ils voyagent… Personne n’ose les faire descendre. Ils s’installent partout, avec le sans-gêne des nouveaux affranchis. A la moindre observation, ils répondent comme des enfants :

— Svaboda, tavarisch ! (Liberté, camarade !)

Nous nous arrêtons à Beslean, ville d’arbres et d’eaux où de charmantes femmes nous demandent aimablement si nous sommes des prisonniers allemands ou autrichiens. Peut-être, si nous répondions : « oui ! », nous donneraient-elles du chocolat et des fleurs…

Des monts neigeux dans la brume, sur notre droite : les cimes du Caucase. Le train file sans arrêt, brûlant les gares à toute vitesse, si bien que les soldats et civils qui veulent descendre à une station sont obligés de jeter leurs paquets sur la voie et de se laisser tomber ensuite au petit bonheur… Ces déserteurs et ces paysans qui se sont embarqués sans billet n’ont oublié qu’une chose : donner un pourboire au mécanicien.

A deux heures du matin, nous arrivons à Grosny. C’est une gare ombragée. Elle a tout le confort russe : eau chaude, eau froide, un buffet, des journaux, des icones et des fruits que vendent des marchandes aux joues rondes. Ce que l’on voit de la ville, ce sont les faubourgs de Stanislas. Les demeures sont en briques non cuites, très épaisses. Une population indigène de tziganes, de bohèmes, de musulmans colorés au henné. Les femmes, par coquetterie, par crainte du soleil aussi, même les chrétiennes, se voilent le visage. Des pyramides de bois qui indiquent les puits de pétrole se dressent sur les collines, aux environs. Une odeur de mazout nous parvient. L’air en est saturé.

… Après un séjour de douze heures, — le chef de station n’ayant, dit-il, pas d’ordre pour nous permettre de continuer la route, — nous repartons, quand même, au petit bonheur…

Tard, dans la nuit, nous perdons de vue les monts du Caucase, nous approchons des monts de la Caspienne.

A toutes les gares où nous nous arrêtons, des soldats avec leurs bagages surgissent, assiègent les compartiments, envahissent les marchepieds, s’installent sur les toitures… Ces déserteurs ne possèdent ni billets ni papiers. Ils n’ont pas d’armes. Ils crient tous à la fois, se disputent et soudain se calment, s’assoient par terre, et ceux qui n’ont pas trouvé de place restent sur le quai et regardent le train qui s’éloigne…

A Archangel, à Vologda, à Moscou, nous avons rencontré des capotes grises pareilles à celles-ci. Elles venaient du front allemand. A Riazan, à Koslow et à Moscou encore, les soldats que nous croisions s’étaient échappés du front de Galicie. Depuis Tsaritzyne, la horde qui nous bouscule a déserté le front du Caucase. Il y a, aussi, dans le nombre, quelques cosaques blessés qui remontent vers l’Oural.

A Derbent, — de vieilles maisons en brique, — un « délégué » russe, grand et maigre, s’étonne que sur nos voitures flotte un drapeau aux couleurs françaises.

— Mais puisque vous êtes en République, nous dit-il, pourquoi n’avez-vous pas le drapeau rouge, comme nous ?

On quitte Derbent dans la nuit. On devine, dans l’étendue, de véritables forêts de puits à pétrole. Enfin, à quatre heures du matin, après dix-sept jours passés en chemin de fer, nous arrivons à Tiflis.

Notes in this chapter

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