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Contes Français

DOUGLAS LABAREE BUFFUM, PH. D.

Reading edition

Professor of Romance Languages in Princeton University.

PREFACE.

This edition of Contes Français follows the lines of my edition of French Short Stories, published in 1907. The stories have been chosen from representative authors of the nineteenth century with a view to: (1) literary worth, (2) varied style and subject-matter, (3) large vocabulary, (4) interest for the student.

The vocabulary is large (between 6000 and 7000 words); it is hoped that it will be found to be complete, with the exception of merely personal names, having no English equivalent and of no signification beyond the story in which they occur. In a few instances words will be found in the text with special meanings; in these cases the vocabulary contains the usual signification as well as the special. Irregularities in pronunciation are indicated in the vocabulary.

A knowledge of the elementary principles of French grammar on the part of the student is presupposed. Consequently the notes contain few grammatical explanations. Repetition of rules that may be found in the ordinary grammars would be unnecessary, and the individual instructor will probably prefer to adapt this side of the work to the needs of each class, Or better still to the needs of each student. Mere translations have also been avoided in the notes; the complete vocabulary will enable the student to do this work himself. The body of the notes is devoted to the explanation of historical and literary references and to the explanation of difficult or exceptional grammatical constructions. A few general remarks have been made in connection with each author in order to point out his place in French literature; bibliographical material for more detailed information has been indicated and the principal works of each author have been mentioned, together with one or more editions of his works.

No alteration of any kind has been made in the French Text.

CONTENTS

PRÉFACE

MÉRIMÉE --L'ENLÈVEMENT DE LA REDOUTE --LE COUP DE PISTOLET

MAUPASSANT --LA MAIN --UNE VENDETTA --L'AVENTURE DE WALTER SCHNAFFS --TOMBOUCTOU --EN MER --LES PRISONNIERS --LE BAPTÊME --TOINE --LE PÈRE MILON

DAUDET --LE CURÉ DE CUCUGNAN --LE SOUS-PRÉFET AUX CHAMPS --LE PAPE EST MORT --UN RÉVEILLON DANS LE MARAIS --LA VISION DU JUGE DE COLMAR

ERCKMANN-CHATRIAN --LA MONTRE DU DOYEN

COPPÉE --LE LOUIS D'OR --L'ENFANT PERDU

GAUTIER --LA MILLE ET DEUXIÈME NUIT

BALZAC --UN DRAME AU BORD DE LA MER.

MUSSET --CROISILLES

NOTES.

VOCABULARY.

CONTES FRANÇAIS

MÉRIMÉE

L'ENLÈVEMENT DE LA REDOUTE

Un militaire de mes amis, qui est mort de la fièvre en Grèce il y a quelques années, me conta un jour la première affaire à laquelle il avait assisté. Son récit me frappa tellement, que je l'écrivis de mémoire aussitôt que j'en [5]eus le loisir. Le voici:

Je rejoignis le régiment le 4 septembre au soir. Je trouvai le colonel au bivac. Il me reçut d'abord assez brusquement; mais, après avoir lu la lettre de recommandation du général B * * *, il changea de manières, et [10]m'adressa quelques paroles obligeantes.

Je fus présenté par lui à mon capitaine, qui revenait à l'instant même d'une reconnaissance. Ce capitaine, que je n'eus guère le temps de connaître, était un grand homme brun, d'une physionomie dure et repoussante. Il avait [15]été simple soldat, et avait gagné ses épaulettes et sa croix sur les champs de bataille. Sa voix, qui était enrouée et faible, contrastait singulièrement avec sa stature presque gigantesque. On me dit qu'il devait cette voix étrange à une balle qui l'avait percé de part en part à la bataille [20]d'Iéna.

En apprenant que je sortais de l'école de Fontainebleau, il fit la grimace et dit:

--Mon lieutenant est mort hier...

Je compris qu'il voulait dire: «C'est vous qui devez le

remplacer, et vous n'en êtes pas capable.» Un mot piquant

me vint sur les lèvres, mais je me contins.

[5]

La lune se leva derrière la redoute de Cheverino, située

à deux portées de canon de notre bivac. Elle était large

et rouge comme cela est ordinaire à son lever. Mais, ce

soir-là elle me parut d'une grandeur extraordinaire. Pendant

un instant, la redoute se détacha en noir sur le disque

[10]

éclatant de la lune. Elle ressemblait au cône d'un volcan

au moment de l'éruption.

Un vieux soldat, auprès duquel je me trouvais, remarqua

la couleur de la lune.

--Elle est bien rouge, dit-il; c'est signe qu'il en coûtera

[15]

bon pour l'avoir, cette fameuse redoute! J'ai toujours

été superstitieux, et cet augure, dans ce moment surtout,

m'affecta. Je me couchai, mais je ne pus dormir. Je me

levai, et je marchai quelque temps, regardant l'immense

ligne de feux qui couvrait les hauteurs au delà du village

[20]

de Cheverino.

Lorsque je crus que l'air frais et piquant de la nuit avait

assez rafraîchi mon sang, je revins auprès du feu; je

m'enveloppai soigneusement dans mon manteau, et je

fermai les yeux, espérant ne pas les ouvrir avant le jour.

[25]

Mais le sommeil me tint rigueur. Insensiblement mes

pensées prenaient une teinte lugubre. Je me disais que je

n'avais pas un ami parmi les cent mille hommes qui couvraient

cette plaine. Si j'étais blessé, je serais dans un hôpital,

traité sans égards par des chirurgiens ignorants. Ce que

[30]

j'avais entendu dire des opérations chirurgicales me revint

à la mémoire. Mon coeur battait avec violence, et machinalement

je disposais, comme une espèce de cuirasse,

le mouchoir et le portefeuille que j'avais sur la poitrine.

La fatigue m'accablait, je m'assoupissais à chaque instant,

et à chaque instant quelque pensée sinistre se reproduisait

avec plus de force et me réveillait en sursaut.

[5]

Cependant la fatigue l'avait emporté, et, quand on

battit la diane, j'étais tout à fait endormi. Nous nous

mimes en bataille, on fit l'appel, puis on remit les armes

en faisceaux, et tout annonçait que nous allions passer

une journée tranquille.

[10]

Vers trois heures, un aide de camp arriva, apportant un

ordre. On nous fit reprendre les armes; nos tirailleurs se

répandirent dans la plaine; nous les suivîmes lentement,

et, au bout de vingt minutes, nous vîmes tous les avant-postes

des Russes se replier et rentrer dans la redoute.

[15]

Une batterie d'artillerie vint s'établir à notre droite,

une autre à notre gauche, mais toutes les deux bien en

avant de nous. Elles commencèrent un feu très vif sur

l'ennemi, qui riposta énergiquement, et bientôt la redoute

de Cheverino disparut sous des nuages épais de fumée.

[20]

Notre régiment était presque à couvert du feu des

Russes par un pli de terrain. Leurs boulets, rares d'ailleurs

pour nous (car ils tiraient de préférence sur nos canonniers),

passaient au-dessus de nos têtes, ou tout au plus nous

envoyaient de la terre et de petites pierres.

[25]

Aussitôt que l'ordre de marcher en avant nous eut été

donné, mon capitaine me regarda avec une attention qui

m'obligea à passer deux ou trois fois la main sur ma jeune

moustache d'un air aussi dégagé qu'il me fut possible.

Au reste, je n'avais pas peur, et la seule crainte que

[30]

j'éprouvasse, c'était que l'on ne s'imaginât que j'avais

peur. Ces boulets inoffensifs contribuèrent encore à me

maintenir dans mon calme héroïque. Mon amour-propre

me disait que je courais un danger réel, puisque enfin

j'étais sous le feu d'une batterie. J'étais enchanté d'être

si à mon aise, et je songeai au plaisir de raconter la prise

de la redoute de Cheverino, dans le salon de madame de

[5]

B * * *, rue de Provence.

Le colonel passa devant notre compagnie; il m'adressa

la parole: «Eh bien, vous allez en voir de grises pour votre

début.»

Je souris d'un air tout à fait martial en brossant la

[10]

manche de mon habit, sur laquelle un boulet, tombé à

trente pas de moi, avait envoyé un peu de poussière.

Il parut que les Russes s'aperçurent du mauvais succès

de leurs boulets; car ils les remplacèrent par des obus qui

pouvaient plus facilement nous atteindre dans le creux où

[15]

nous étions postés. Un assez gros éclat m'enleva mon

schako et tua un homme auprès de moi.

--Je vous fais mon compliment, me dit le capitaine,

comme je venais de ramasser mon schako, vous en voilà

quitte pour la journée. Je connaissais cette superstition

[20]

militaire qui croit que l'axiome

non bis in idem

trouve son

application aussi bien sur un champ de bataille que dans

une cour de justice. Je remis fièrement mon schako.

--C'est faire saluer les gens sans cérémonie, dis-je aussi

gaiement que je pus. Cette mauvaise plaisanterie, vu la

[25]

circonstance, parut excellente.

--Je vous félicite, reprit le capitaine, vous n'aurez rien

de plus, et vous commanderez une compagnie ce soir; car

je sens bien que le four chauffe pour moi. Toutes les fois

que j'ai été blessé, l'officier auprès de moi a reçu quelque

[30]

balle morte, et, ajouta-t-il d'un ton plus bas et presque

honteux, leurs noms commençaient toujours par un P.

Je fis l'esprit fort; bien des gens auraient fait comme moi;

bien des gens auraient été aussi bien que moi frappés de

ces paroles prophétiques. Conscrit comme je l'étais, je

sentais que je ne pouvais confier mes sentiments à personne,

et que je devais toujours paraître froidement

[5]

intrépide.

Au bout d'une demi-heure, le feu des Russes diminua

sensiblement; alors nous sortîmes de notre couvert pour

marcher sur la redoute.

Notre régiment était composé de trois bataillons. Le

[10]

deuxième fut chargé de tourner la redoute du côté de la

gorge; les deux autres devaient donner l'assaut. J'étais

dans le troisième bataillon.

En sortant de derrière l'espèce d'épaulement qui nous

avait protégés, nous fûmes reçus par plusieurs décharges

[15]

de mousqueterie qui ne firent que peu de mal dans nos

rangs. Le sifflement des balles me surprit: souvent je

tournais la tête, et je m'attirai ainsi quelques plaisanteries

de la part de mes camarades plus familiarisés avec ce bruit.

--A tout prendre, me dis-je, une bataille n'est pas une

[20]

chose si terrible.

Nous avancions au pas de course, précédés de tirailleurs:

tout à coup les Russes poussèrent trois hourras, trois

hourras distincts, puis demeurèrent silencieux et sans

tirer.

[25]

--Je n'aime pas ce silence, dit mon capitaine; cela ne

nous présage rien de bon.

Je trouvai que nos gens étaient un peu trop bruyants, et

je ne pus m'empêcher de faire intérieurement la comparaison

de leurs clameurs tumultueuses avec le silence imposant

[30]

de l'ennemi.

Nous parvînmes rapidement au pied de la redoute, les

palissades avaient été brisées et la terre bouleversée par

nos boulets. Les soldats s'élancèrent sur ces ruines

nouvelles avec des cris de

Vive l'empereur!

plus fort qu'on

ne l'aurait attendu de gens qui avaient déjà tant crié.

Je levai les yeux, et jamais je n'oublierai le spectacle que

[5]

je vis. La plus grande partie de la fumée s'était élevée et

restait suspendue comme un dais à vingt pieds au-dessus

de la redoute. Au travers d'une vapeur bleuâtre, on apercevait

derrière leur parapet à demi détruit les grenadiers

russes, l'arme haute, immobiles comme des statues. Je

[10]

crois voir encore chaque soldat, l'oeil gauche attaché sur

nous, le droit caché par son fusil élevé. Dans une embrasure,

à quelques pieds de nous, un homme tenant une

lance à feu était auprès d'un canon.

Je frissonnai, et je crus que ma dernière heure était

[15]

venue.

--Voilà la danse qui va commencer! s'écria mon capitaine.

Bonsoir!

Ce furent les dernières paroles que je l'entendis

prononcer.

[20]

Un roulement de tambours retentit dans la redoute.

Je vis se baisser tous les fusils. Je fermai les yeux; et

j'entendis un fracas épouvantable, suivi de cris et de

gémissements. J'ouvris les yeux, surpris de me trouver

encore au monde. La redoute était de nouveau enveloppée

[25]

de fumée. J'étais entouré de blessés et de morts. Mon

capitaine était étendu à mes pieds: sa tête avait été broyée

par un boulet, et j'étais couvert de sa cervelle et de son

sang. De toute ma compagnie, il ne restait debout que

six hommes et moi.

[30]

A ce carnage succéda un moment de stupeur. Le colonel,

mettant son chapeau au bout de son épée, gravit le premier

le parapet en criant:

Vive l'empereur!

il fut suivi aussitôt

de tous les survivants. Je n'ai presque plus de souvenir

net de ce qui suivit. Nous entrâmes dans la redoute, je ne

sais comment. On se battit corps à corps au milieu d'une

fumée si épaisse, que l'on ne pouvait se voir. Je crois que

[5]

je frappai, car mon sabre se trouva tout sanglant. Enfin

j'entendis crier: «Victoire!» et la fumée diminuant, j'aperçus

du sang et des morts sous lesquels disparaissait la

terre de la redoute. Les canons surtout étaient enterrés

sous des tas de cadavres. Environ deux cents hommes

[10]

debout, en uniforme français, étaient groupés sans ordre,

les uns chargeant leurs fusils, les autres essuyant leurs

baïonnettes. Onze prisonniers russes étaient avec eux.

Le colonel était renversé tout sanglant sur un caisson

brisé, près de la gorge. Quelques soldats s'empressaient

[15]

autour de lui: je m'approchai.

--Où est le plus ancien capitaine? demandait-il à un

sergent.

Le sergent haussa les épaules d'une manière très

expressive.

[20]

--Et le plus ancien lieutenant?

--Voici monsieur qui est arrivé d'hier, dit le sergent

d'un ton tout à fait calme.

Le colonel sourit amèrement.

--Allons; monsieur, me dit-il, vous commandez en chef;

[25]

faites promptement fortifier la gorge de la redoute avec

ces chariots, car l'ennemi est en force; mais le général

C ...va vous faire soutenir.

--Colonel, lui dis-je, vous êtes grièvement blessé?

--F..., mon cher, mais la redoute est prise!

LE COUP DE PISTOLET

TRADUIT DE POUCHKINE

I

«Nous fîmes feu l'un sur l'autre.»

Bariatynski

«J'ai juré de le tuer selon le code du duel, et j'ai encore mon coup à tirer.»

(Un soir au bivac.)

[5]

Nous étions en cantonnement dans le village de * * *.

On sait ce qu'est la vie d'un officier dans la ligne: le matin,

l'exercice, le manège; puis le dîner chez le commandant

du régiment ou bien au restaurant juif; le soir, le punch

et les cartes. A * * *, il n'y avait pas une maison qui reçût,

[10]

pas une demoiselle à marier. Nous passions notre temps

les uns chez les autres, et, dans nos réunions, on ne voyait

que nos uniformes.

Il y avait pourtant dans notre petite société un homme

qui n'était pas militaire. On pouvait lui donner environ

[15]

trente-cinq ans; aussi nous le regardions comme un vieillard.

Parmi nous, son expérience lui donnait une importance

considérable; en outre, sa taciturnité, son caractère

altier et difficile, son ton sarcastique faisaient une grande

impression sur nous autres jeunes gens. Je ne sais quel

[20]

mystère semblait entourer sa destinée. Il paraissait être

Russe, mais il avait un nom étranger. Autrefois, il avait

servi dans un régiment de hussards et même y avait fait

figure; tout à coup, donnant sa démission, on ne savait

pour quel motif, il s'était établi dans un pauvre village

où il vivait très mal tout en faisant grande dépense. Il

sortait toujours à pied avec une vieille redingote noire, et

cependant tenait table ouverte pour tous les officiers de

[5]

notre régiment. A la vérité, son dîner ne se composait

que de deux ou trois plats apprêtés par un soldat réformé,

mais le champagne y coulait par torrents. Personne ne

savait sa fortune, sa condition, et personne n'osait le

questionner à cet égard. On trouvait chez lui des livres,

[10]

--des livres militaires surtout,--et aussi des romans.

Il les donnait volontiers à lire et ne les redemandait jamais

par contre, il ne rendait jamais ceux qu'on lui avait

prêtés. Sa grande occupation était de tirer le pistolet; les

murs de sa chambre, criblés de balles, ressemblaient à des

[15]

rayons de miel. Une riche collection de pistolets, voilà le

seul luxe de la misérable baraque qu'il habitait. L'adresse

qu'il avait acquise était incroyable, et, s'il avait parié

d'abattre le pompon d'une casquette, personne dans notre

régiment n'eût fait difficulté de mettre la casquette sur

[20]

sa tête. Quelquefois, la conversation roulait parmi nous

sur les duels. Silvio (c'est ainsi que je l'appellerai) n'y

prenait jamais part. Lui demandait-on s'il s'était battu,

il répondait sèchement que oui, mais pas le moindre

détail, et il était évident que de semblables questions ne

[25]

lui plaisaient point. Nous supposions que quelque victime

de sa terrible adresse avait laissé un poids sur sa

conscience. D'ailleurs, personne d'entre nous ne se fût

jamais avisé de soupçonner en lui quelque chose de semblable

à de la faiblesse. Il y a des gens dont l'extérieur

[30]

seul éloigne de pareilles idées. Une occasion imprévue

nous surprit tous étrangement.

Un jour, une dizaine de nos officiers dînaient chez

Silvio. On but comme de coutume, c'est-à-dire énormément.

Le dîner fini, nous priâmes le maître de la maison de nous

faire une banque de pharaon. Après s'y être longtemps

refusé, car il ne jouait presque jamais, il fit apporter des

[5]

cartes, mit devant lui sur la table une cinquantaine de

ducats et s'assit pour tailler. On fit cercle autour de lui

et le jeu commença. Lorsqu'il jouait, Silvio avait l'habitude

d'observer le silence le plus absolu; jamais de réclamations,

jamais d'explications. Si un ponte faisait une

[10]

erreur, il lui payait juste ce qui lui revenait, ou bien

marquait à son propre compte ce qu'il avait gagné. Nous savions

tout cela, et nous le laissions faire son petit ménage

à sa guise; mais il y avait avec nous un officier nouvellement

arrivé au corps, qui, par distraction, fit un faux

[15]

paroli. Silvio prit la craie et fit son compte à son ordinaire.

L'officier, persuadé qu'il se trompait, se mit à réclamer.

Silvio, toujours muet, continua de tailler. L'officier, perdant

patience, prit la brosse et effaça ce qui lui semblait

marqué à tort. Silvio prit la craie et le marqua de

[20]

nouveau. Sur quoi, l'officier, échauffé par le vin, par le jeu

et par les rires de ses camarades, se crut gravement offensé,

et, saisissant, de fureur, un chandelier de cuivre, le

jeta à la tête de Silvio, qui, par un mouvement rapide,

eut le bonheur d'éviter le coup. Grand tapage! Silvio

[25]

se leva, pâle de fureur et les yeux étincelants:

--Mon cher monsieur, dit-il, veuillez sortir, et remerciez

Dieu que cela se soit passé chez moi.

Personne d'entre nous ne douta des suites de l'affaire,

et déjà nous regardions notre nouveau camarade comme

[30]

un homme mort. L'officier sortit en disant qu'il était prêt

à rendre raison à M. le banquier, aussitôt qu'il lui conviendrait.

Le pharaon continua encore quelques minutes,

mais on s'aperçut que le maître de la maison n'était plus

au jeu; nous nous éloignâmes l'un après l'autre, et nous

regagnâmes nos quartiers en causant de la vacance qui

allait arriver.

[5]

Le lendemain, au manège, nous demandions si le pauvre

lieutenant était mort ou vivant, quand nous le vîmes paraître

en personne. On le questionna, Il répondit qu'il

n'avait pas eu de nouvelles de Silvio. Cela nous surprit.

Nous allâmes voir Silvio, et nous le trouvâmes dans sa

[10]

cour, faisant passer balle sur balle dans un as cloué sur la

porte. Il nous reçut à son ordinaire, et sans dire un mot

de la scène de la veille. Trois jours se passèrent et le lieutenant

vivait toujours. Nous nous disions, tout ébahis:

«Est-ce que Silvio ne se battra pas?» Silvio ne se battit

[15]

pas. Il se contenta d'une explication très légère et tout

fut dit.

Cette longanimité lui fit beaucoup de tort parmi nos

jeunes gens. Le manque de hardiesse est ce que la jeunesse

pardonne le moins, et, pour elle, le courage est le

[20]

premier de tous les mérites, l'excuse de tous les défauts.

Pourtant, petit à petit, tout fut oublié, et Silvio reprit

parmi nous son ancienne influence.

Seul, je ne pus me rapprocher de lui. Grâce à mon imagination

romanesque, je m'étais attaché plus que personne

[25]

à cet homme dont la vie était une énigme, et j'en avais

fait le héros d'un drame mystérieux. Il m'aimait; du

moins, avec moi seul, quittant son ton tranchant et son

langage caustique, il causait de différents sujets avec

abandon et quelquefois avec une grâce extraordinaire.

[30]

Depuis cette malheureuse soirée, la pensée que son honneur

était souillé d'une tache, et que volontairement il

ne l'avait pas essuyée, me tourmentait sans cesse et

m'empêchait d'être à mon aise avec lui comme autrefois. Je me

faisais conscience de le regarder. Silvio avait trop d'esprit

et de pénétration pour ne pas s'en apercevoir et deviner

la cause de ma conduite. Il m'en sembla peiné. Deux

[5]

fois, du moins, je crus remarquer en lui le désir d'avoir

une explication avec moi, mais je l'évitai, et Silvio m'abandonna.

Depuis lors, je ne le vis qu'avec nos camarades,

et nos causeries intimes ne se renouvelèrent plus.

Les heureux habitants de la capitale, entourés de

[10]

distractions, ne connaissent pas maintes impressions

Familières aux habitants des villages ou des petites villes, par

exemple, l'attente du jour de poste. Le mardi et le vendredi,

le bureau de notre régiment était plein d'officiers.

L'un attendait de l'argent, un autre des lettres, celui-là

[15]

les gazettes. D'ordinaire, on décachetait sur place tous

les paquets; on se communiquait les nouvelles, et le bureau

présentait le tableau le plus animé. Les lettres de

Silvio lui étaient adressées à notre régiment, et il venait

les chercher avec nous autres. Un jour, on lui remit une

[20]

lettre dont il rompit le cachet avec précipitation. En la

parcourant, ses yeux brillaient d'un feu extraordinaire.

Nos officiers, occupés de leurs lettres, ne s'étaient aperçus

de rien.

--Messieurs, dit Silvio, des affaires m'obligent à partir

[25]

précipitamment. Je me mets en route cette nuit; j'espère

que vous ne refuserez pas de dîner avec moi pour la dernière

fois.--Je compte sur vous aussi, continua-t-il en se

tournant vers moi. J'y compte absolument.

Là-dessus, il se retira à la hâte, et, après être convenus

[30]

de nous retrouver tous chez lui, nous nous en allâmes

chacun de son côté.

J'arrivai chez Silvio à l'heure indiquée, et j'y trouvai

presque tout le régiment. Déjà tout ce qui lui appartenait

était emballé. On ne voyait plus que les murs nus et

mouchetés de balles. Nous nous mîmes à table. Notre

hôte était en belle humeur, et bientôt il la fit partager à

[5]

toute la compagnie. Les bouchons sautaient rapidement;

la mousse montait dans les verres, vidés et remplis sans

interruption; et nous, pleins d'une belle tendresse, nous

souhaitions au partant heureux voyage, joie et prospérité.

Il était tard quand on quitta la table. Lorsqu'on

[10]

en fut à se partager les casquettes, Silvio dit adieu à

chacun de nous, mais il me prit la main et me retint au

moment même où j'allais sortir.

--J'ai besoin de causer un peu avec vous, me dit-il tout

bas.

[15]

Je restai.

Les autres partirent et nous demeurâmes seuls, assis

l'un en face de l'autre, fumant nos pipes en silence. Silvio

semblait soucieux et il ne restait plus sur son front la

moindre trace de sa gaieté convulsive. Sa pâleur sinistre,

[20]

ses yeux ardents, les longues bouffées de fumée qui

sortaient de sa bouche, lui donnaient l'air d'un vrai démon.

Au bout de quelques minutes, il rompit le silence.

--Il se peut, me dit-il, que nous ne nous revoyions jamais:

avant de nous séparer, j'ai voulu avoir une

[25]

explication avec nous. Vous avez pu remarquer que je me

soucie peu de l'opinion des indifférents; mais je vous

aime, et je sens qu'il me serait pénible de vous laisser de

moi une opinion défavorable.

Il s'interrompit pour faire tomber la cendre de sa pipe.

[30]

Je gardai le silence et je baissai les yeux.

--Il a pu vous paraître singulier, poursuivit-il, que je

n'aie pas exigé une satisfaction complète de cet ivrogne,

de ce fou de R... Vous conviendrez qu'ayant le droit

de choisir les armes, sa vie était entre mes mains, et que

je n'avais pas grand risque à courir. Je pourrais appeler

ma modération de la générosité, mais je ne veux pas mentir.

[5]

Si j'avais pu donner une correction à R... sans

risquer ma vie, sans la risquer en aucune façon, il n'aurait

pas été si facilement quitte avec moi.

Je regardai Silvio avec surprise. Un pareil aveu me

troubla au dernier point. Il continua.

[10]

--Eh bien, malheureusement, je n'ai pas le droit de

m'exposer à la mort. Il y a six ans, j'ai reçu un soufflet,

et mon ennemi est encore vivant.

Ma curiosité était vivement excitée.

--Vous ne vous êtes pas battu avec lui? lui demandai-je.

[15]

Assurément, quelques circonstances particulières vous

ont empêché de le joindre?

--Je me suis battu avec lui, répondit Silvio, et voici un

souvenir de notre rencontre.

Il se leva et tira d'une boite un bonnet de drap rouge

[20]

avec un galon et un gland d'or, comme ce que les Français

appellent bonnet de police; il le posa sur sa tête; il

était percé d'une balle à un pouce au-dessus du front.

--Vous savez, dit Silvio, que j'ai servi dans les hussards

de... Vous connaissez mon caractère. J'ai l'habitude

[25]

de la domination; mais, dans ma jeunesse, c'était

chez moi une passion furieuse. De mon temps, les tapageurs

étaient à la mode: j'étais le premier tapageur de

l'armée. On faisait gloire de s'enivrer: j'ai mis sous la

table le fameux B..., chanté par D. D... Tous les

[30]

jours, il y avait des duels dans notre régiment: tous les

jours, j'y jouais mon rôle comme second ou principal.

Mes camarades m'avaient en vénération, et nos officiers

supérieurs, qui changeaient sans cesse, me regardaient

comme un fléau dont on ne pouvait se délivrer.

«Pour moi, je suivais tranquillement (ou plutôt fort

tumultueusement) ma carrière de gloire, lorsqu'on nous

[5]

envoya au régiment un jeune homme riche et d'une famille

distinguée. Je ne vous le nommerai pas. Jamais il ne

s'est rencontré un gaillard doué d'un bonheur plus insolent.

Figurez-vous jeunesse, esprit, jolie figure, gaieté

enragée, bravoure insouciante du danger, un beau nom,

[10]

de l'argent tant qu'il en voulait, et qu'il ne pouvait venir

à bout de perdre; et, maintenant, représentez-vous quel

effet il dut produire parmi nous. Ma domination fut

ébranlée. D'abord, ébloui de ma réputation, il rechercha

mon amitié. Mais je reçus froidement ses avances, et lui,

[15]

sans en paraître le moins du monde mortifié, me laissa

là. Je le pris en grippe. Ses succès dans le régiment et

parmi les dames me mettaient au désespoir. Je voulus lui

chercher querelle. A mes épigrammes, il répondit par des

épigrammes qui, toujours, me paraissaient plus piquantes

[20]

et plus inattendues que les miennes, et qui, pour le moins,

étaient beaucoup plus gaies. Il plaisantait; moi, je

haïssais. Enfin, certain jour, à un bal chez un propriétaire

polonais, voyant qu'il était l'objet de l'attention de

plusieurs dames, et notamment de la maîtresse de la

[25]

maison, avec laquelle j'étais fort bien, je lui dis à l'oreille

je ne sais quelle plate grossièreté. Il prit feu et me donna

un soufflet. Nous sautions sur nos sabres, les dames

s'évanouissaient; on nous sépara, et, sur-le-champ, nous

sortîmes pour nous battre.

[30]

«Le jour paraissait. J'étais au rendez-vous avec mes

trois témoins, attendant mon adversaire avec une impatience

indicible. Un soleil d'été se leva, et déjà la

chaleur commençait à nous griller. Je l'aperçus de loin.

Il s'en venait à pied en manches de chemise, son uniforme

sur son sabre, accompagné d'un seul témoin. Nous

allâmes à sa rencontre. Il s'approcha, tenant sa casquette

[5]

pleine de guignes. Nos témoins nous placèrent à douze

pas. C'était à moi de tirer le premier; mais la passion et

la haine me dominaient tellement, que je craignis de n'avoir

pas la main sûre, et, pour me donner le temps de me calmer,

je lui cédai le premier feu. Il refusa. On convint de s'en

[10]

rapporter au sort. Ce fut à lui de tirer le premier, à lui,

cet éternel enfant gâté de la fortune. Il fit feu et perça

ma casquette. C'était à mon tour. Enfin, j'étais maître

de sa vie. Je le regardais avec avidité, m'efforçant de

surprendre sur ses traits au moins une ombre d'émotion.

[15]

Non, il était sous mon pistolet, choisissant dans sa

casquette les guignes les plus mûres et soufflant les noyaux,

qui allaient tomber à mes pieds. Son sang-froid me faisait

endiabler.

«--Que gagnerai-je, me dis-je, à lui ôter la vie, quand

[20]

il en fait si peu de cas?

«Une pensée atroce me traversa l'esprit. Je désarmai

mon pistolet:

«--Il parait, lui dis-je, que vous n'êtes pas d'humeur

de mourir pour le moment. Vous préférez déjeuner. A

[25]

votre aise, je n'ai pas envie de vous déranger.

«--Ne vous mêlez pas de mes affaires, répondit-il, et

donnez-vous la peine de faire feu... Au surplus, comme

il vous plaira: vous avez toujours votre coup à tirer, et,

en tout temps, je serai à votre service.

[30]

«Je m'éloignai avec les témoins, à qui je dis que, pour

le moment, je n'avais pas l'intention de tirer; et ainsi se

termina l'affaire.

«Je donnai ma démission et me retirai dans ce village.

Depuis ce moment, il ne s'est pas passé un jour sans que

je songeasse à la vengeance. Maintenant, mon heure est

venue!...

[5]

Silvio tira de sa poche la lettre qu'il avait reçue le matin

et me la donna à lire. Quelqu'un, son homme d'affaires

comme il semblait, lui écrivait de Moscou que la personne

en question allait bientôt se marier avec une jeune et belle

demoiselle.

[10]

--Vous devinez, dit Silvio, quelle est la personne en

question. Je pars pour Moscou. Nous verrons s'il regardera

la mort, au milieu d'une noce, avec autant de

sang-froid qu'en face d'une livre de guignes!

A ces mots, il se leva, jeta sa casquette sur le plancher,

[15]

et se mit à marcher par la chambre de long en large,

comme un tigre dans sa cage. Je l'avais écouté, immobile

et tourmenté par mille sentiments contraires.

Un domestique entra et annonça que les chevaux étaient

arrivés. Silvio me serra fortement la main; nous nous

[20]

embrassâmes. Il monta dans une petite calèche où il y avait

deux coffres contenant, l'un ses pistolets, l'autre son

bagage. Nous nous dîmes adieu encore une fois, et les

chevaux partirent.

II

Quelques années se passèrent, et des affaires de famille

[25]

m'obligèrent à m'exiler dans un misérable petit village

du district de * * *. Occupé de mon bien, je ne cessais de

soupirer en pensant à la vie de bruit et d'insouciance que

j'avais menée jusqu'alors. Ce que je trouvai de plus

pénible, ce fut de m'habituer à passer les soirées de

[30]

printemps et d'hiver dans une solitude complète. Jusqu'au

diner, je parvenais tant bien que mal à tuer le temps,

causant avec le staroste, visitant mes ouvriers, examinant

mes constructions nouvelles. Mais, aussitôt qu'il commençait

à faire sombre, je ne savais plus que devenir. Je

[5]

connaissais par coeur le petit nombre de livres que j'avais

trouvés dans les armoires et dans le grenier. Toutes les

histoires que se rappelait ma ménagère, la Kirilovna, je

me les étais fait conter et reconter. Les chansons des

paysannes m'attristaient. Je me mis à boire des liqueurs

[10]

fraîches et autres, et cela me faisait mal à la tête. Oui,

je l'avouerai, j'eus peur un instant de devenir ivrogne par

dépit, autrement dit un des pires ivrognes, tel que notre

district m'en offrait quantité de modèles.

De proches voisins, il n'y avait près de moi que deux

[15]

ou trois de ces ivrognes émérites dont la conversation ne

consistait guère qu'en soupirs et en hoquets. Mieux

valait la solitude. Enfin, je pris le parti de me coucher

d'aussi bonne heure que possible, de dîner le plus tard

possible, en sorte que je résolus le problème d'accourcir

[20]

les soirées et d'allonger les jours,

et je vis que cela était bon

.

A quatre verstes de chez moi se trouvait une belle

propriété appartenant à la comtesse B * * *, mais il n'y

avait là que son homme d'affaires; la comtesse n'avait

habité son château qu'une fois, la première année de son

[25]

mariage, et n'y était demeurée guère qu'un mois. Un

jour, le second printemps de ma vie d'ermite, j'appris que

la comtesse viendrait passer l'été avec son mari dans son

château. En effet, ils s'y installèrent au commencement

du mois de juin.

[30]

L'arrivée d'un voisin riche fait époque dans la vie des

campagnards. Les propriétaires et leurs gens en parlent

deux mois à l'avance et trois ans après. Pour moi, je

l'avoue, l'annonce de l'arrivée prochaine d'une voisine

jeune et jolie m'agita considérablement. Je mourais

d'impatience de la voir, et, le premier dimanche qui suivit

son établissement, je me rendis après dîner au château

[5]

de * * * pour présenter mes hommages à madame la

comtesse en qualité de son plus proche voisin et son plus

humble serviteur.

Un laquais me conduisit dans le cabinet du comte et

sortit pour m'annoncer. Ce cabinet était vaste et meublé

[10]

avec tout le luxe possible. Le long des murailles, on

voyait des armoires remplies de livres, et sur chacune un

buste en bronze; au-dessus d'une cheminée de marbre,

une large glace. Le plancher était couvert de drap vert,

par-dessus lequel étaient étendus des tapis de Perse.

[15]

Déshabitué du luxe dans mon taudis, il y avait si longtemps

que je n'avais vu le spectacle de la richesse, que je me

sentis pris par la timidité, et j'attendis le comte avec un

certain tremblement, comme un solliciteur de province

qui va se présenter à l'audience d'un ministre. La porte

[20]

s'ouvrit, et je vis entrer un jeune homme de trente-deux

ans, d'une charmante figure. Le comte m'accueillit de la

manière la plus ouverte et la plus aimable. Je fis un effort

pour me remettre, et j'allais commencer mon compliment

de voisinage, lorsqu'il me prévint en m'offrant sa maison

[25]

de la meilleure grâce. Nous nous assîmes. La conversation,

pleine de naturel et d'affabilité, dissipa bientôt

ma timide sauvagerie, et je commençais à me trouver

dans mon assiette ordinaire, lorsque tout à coup parut la

comtesse, qui me rejeta dans un trouble pire que le

[30]

premier. C'était vraiment une beauté. Le comte me présenta.

Je voulus prendre un air dégagé, mais plus je

m'efforçais de paraitre à mon aise, plus je me sentais

gauche et embarrassé. Mes hôtes, pour me donner le

temps de me rassurer et de me faire à mes nouvelles connaissances,

se mirent à parler entre eux, comme pour me

montrer qu'ils me traitaient en bon voisin et sans cérémonie.

[5]

Cependant, j'allais et je venais dans le cabinet,

regardant les livres et les tableaux. En matière de tableaux,

je ne suis pas connaisseur, mais il y en eut un qui

attira mon attention. C'était je ne sais quelle vue de

Suisse, et le mérite du paysage ne fut pas ce qui me frappa

[10]

le plus. Je remarquai que la toile était percée de deux

balles évidemment tirées l'une sur l'autre.

--Voilà un joli coup! m'écriai-je en me tournant vers

le comte.

--Oui, dit-il, un coup assez singulier. Vous tirez le

[15]

pistolet, monsieur? ajouta-t-il.

--Mon Dieu, oui, passablement, répondis-je, enchanté

de trouver une occasion de parler de quelque chose de ma

compétence. A trente pas, je ne manquerais pas une

carte, bien entendu avec des pistolets que je connaîtrais.

[20]

--Vraiment? dit la comtesse avec un air de grand intérêt.

Et toi, mon ami, est-ce que tu mettrais à trente

pas dans une carte?

--Nous verrons cela, répondit le comte. De mon temps,

je ne tirais pas mal, mais il y a bien quatre ans que je

[25]

n'ai touché un pistolet.

--Alors, monsieur le comte, repris-je, je parierais que,

même à vingt pas, vous ne feriez pas mouche. Pour le

pistolet, il faut une pratique continuelle. Je le sais par

expérience. Chez nous, dans notre régiment, je passais

[30]

pour un des meilleurs tireurs. Une fois, le hasard fit que

je passai un mois sans prendre un pistolet; les miens

étaient chez l'armurier. Nous allâmes au tir. Que

pensez-vous qu'il m'arriva, monsieur le comte? La première

fois que je m'y remis, je manquai quatre fois de

suite une bouteille à vingt-cinq pas. Il y avait chez nous

un chef d'escadron, bon enfant, grand farceur: «Parbleu!

[5]

mon camarade, me dit-il, c'est trop de sobriété! tu respectes

trop les bouteilles.» Croyez-moi, monsieur le comte, il

ne faut pas cesser de pratiquer: on se rouille. Le meilleur

tireur que j'aie rencontré tirait le pistolet tous les jours,

au moins trois coups avant son diner; il n'y manquait

[10]

pas plus qu'à prendre son verre d'eau-de-vie avant la

soupe.

Le comte et la comtesse semblaient contents de m'entendre

causer.

--Et comment faisait-il? demanda le comte.

[15]

--Comment? vous allez voir. Il apercevait une mouche

posée sur le mur... Vous riez? madame la comtesse...

Je vous jure que c'est vrai. «Eh! Kouzka! un pistolet!»

Kouzka lui apporte un pistolet chargé.--Pan! voilà la

mouche aplatie sur le mur.

[20]

--Quelle adresse! s'écria le comte; et comment le

nommez-vous?

--Silvio, monsieur le comte.

--Silvio! s'écria le comte sautant sur ses pieds; vous

avez connu Silvio?

[25]

--Si je l'ai connu, monsieur le comte! nous étions les

meilleurs amis; il était avec nous autres, au régiment,

comme un camarade. Mais voilà cinq ans que je n'en ai

pas eu la moindre nouvelle. Ainsi, il a l'honneur d'être

connu de vous, monsieur le comte?

[30]

--Oui, connu, parfaitement connu.

--Vous a-t-il, par hasard, raconté une histoire assez

drôle qui lui est arrivée?

--Un soufflet que, dans une soirée, il reçut d'un certain

animal...

--Et vous a-t-il dit le nom de cet animal?

--Non, monsieur le comte, il ne m'a pas dit...

[5]

Ah! monsieur le comte, m'écriai-je devinant la vérité,

pardonnez-moi... Je ne savais pas... Serait-ce

vous?...

--Moi-même, répondit le comte d'un air de confusion,

et ce tableau troué est un souvenir de notre dernière

[10]

entrevue.

--Ah! cher ami, dit la comtesse, pour l'amour de Dieu,

ne parle pas de cela! cela me fait encore peur.

--Non, dit le comte; il faut dire la chose à monsieur;

il sait comment j'eus le malheur d'offenser son ami, il

[15]

est juste qu'il apprenne comment il s'est vengé.

Le comte m'avança un fauteuil, et j'écoutai avec la

plus vive curiosité le récit suivant:

--Il y a cinq ans que je me mariai. Le premier mois,

the honeymoon

, je le passai ici, dans ce château. A ce

[20]

château se rattache le souvenir des moments les plus

heureux de ma vie, et aussi d'un des plus pénibles.

«Un soir, nous étions sortis tous les deux à cheval; le

cheval de ma femme se défendait; elle eut peur; elle mit

pied à terre et me pria de le ramener en main, tandis qu'elle

[25]

regagnerait le château à pied. A la porte, je trouvai une

calèche de voyage. On m'annonça que, dans mon cabinet,

il y avait un homme qui n'avait pas voulu décliner son

nom, et qui avait dit seulement qu'il avait à me parler

d'affaires. J'entrai dans cette chambre-ci, et, dans le

[30]

demi-jour, je vis un homme à longue barbe et couvert de

poussière, debout devant la cheminée. Je m'approchai,

cherchant à me rappeler ses traits.

«--Tu ne me reconnais pas, comte? me dit-il d'une voix

Tremblante.

«--Silvio! m'écriai-je.

«Et, je vous l'avouerai, je crus sentir mes cheveux se

[5]

dresser sur mon front.

«--Précisément, continua-t-il, et c'est à moi de tirer.

Je suis venu décharger mon pistolet. Es-tu prêt?

«J'aperçus un pistolet qui sortait de sa poche de côté.

Je mesurai douze pas, et j'allai me placer là, dans cet angle,

[10]

en le priant de se dépêcher de tirer avant que ma femme

rentrât. Il ne voulut pas et demanda de la lumière. On

apporta des bougies.

«Je fermai la porte, je dis qu'on ne laissât entrer personne,

et, de nouveau, je le sommai de tirer. Il leva son

[15]

pistolet et m'ajusta... Je comptais les secondes... Je

pensais à elle... Cela dura une effroyable minute. Silvio

baissa son arme.

«--J'en suis bien fâché, dit-il, mais mon pistolet n'est

pas chargé de noyaux de guignes;... une balle est dure

[20]

...Mais je fais une réflexion: ce que nous faisons ne

ressemble pas trop à un duel, c'est un meurtre. Je ne

suis pas accoutumé à tirer sur un homme désarmé. Recommençons

tout cela; tirons au sort à qui le premier

feu.

[25]

«La tête me tournait. Il parait que je refusai... Enfin,

nous chargeâmes un autre pistolet; nous fîmes deux billets

qu'il jeta dans cette même casquette qu'autrefois ma balle

avait traversée. Je pris un billet, et j'eus encore le

numéro 1.

[30]

«--Tu es diablement heureux, comte! me dit-il avec

un sourire que je n'oublierai jamais.

«Je ne comprends pas ce qui se passait en moi, et comment

il parvint à me contraindre,... mais je fis feu, et ma

balle alla frapper ce tableau.

Le comte me montrait du doigt la toile trouée par le

coup de pistolet. Son visage était rouge comme le feu.

[5]

La comtesse était plus pâle que son mouchoir, et, moi,

j'eus peine à retenir un cri.

--Je tirai donc, poursuivit le comte, et, grâce à Dieu,

je le manquai... Alors, Silvio... dans ce moment, il était

vraiment effroyable! se mit à m'ajuster. Tout à coup la

[10]

porte s'ouvrit. Macha se précipite dans le cabinet et

s'élance à mon cou. Sa présence me rendit ma fermeté.

«--Ma chère, lui dis-je, est-ce que tu ne vois pas que

nous plaisantons? Comme te voilà effrayée!... Va, va

boire un verre d'eau, et reviens-nous. Je te présenterai

[15]

un ancien ami et un camarade.

«Macha n'avait garde de me croire.

«--Dites-moi, est-ce vrai, ce que dit mon mari?

demanda-t~elle au terrible Silvio. Est-il vrai que vous

plaisantez?

[20]

«--Il plaisante toujours, comtesse, répondit Silvio.

Une fois, par plaisanterie, il m'a donné un soufflet; par

plaisanterie, il m'a envoyé une balle dans ma casquette;

par plaisanterie, il vient tout à l'heure de me manquer

d'un coup de pistolet. Maintenant, c'est à mon tour de

[25]

rire un peu...

«A ces mots, il se remit à me viser... sous les yeux de

ma femme. Macha était tombée à ses pieds.

«--Lève-toi, Macha! n'as-tu point de honte! m'écriai-je

avec rage.--Et vous, monsieur, voulez-vous rendre folle

[30]

une malheureuse femme? Voulez-vous tirer, oui ou non?

«--Je ne veux pas, répondit Silvio. Je suis content.

J'ai vu ton trouble, ta faiblesse; je t'ai forcé de tirer sur

moi, je suis satisfait; tu te souviendras de moi, je

t'abandonne à ta conscience.

«Il fit un pas vers la porte, et, s'arrêtant sur le seuil, il

jeta un coup d'oeil sur le tableau troué, et, presque sans

[5]

ajuster, il fit feu et doubla ma balle, puis il sortit. Ma

femme s'évanouit. Mes gens n'osèrent l'arrêter et s'ouvrirent

devant lui avec effroi. Il alla sur le perron, appela son

postillon, et il était déjà loin avant que j'eusse recouvré

ma présence d'esprit...

[10]

Le comte se tut.

C'est ainsi que j'appris la fin d'une histoire dont le

commencement m'avait tant intrigué. Je n'en ai jamais

revu le héros. On dit que Silvio, au moment de l'insurrection

d'Alexandre Ypsilanti, était à la tête d'un corps

[15]

d'hétaïrismes, et qu'il fut tué dans la déroute de Skouliani.

MAUPASSANT

LA MAIN

On faisait cercle autour de M. Bermutier, juge d'instruction,

qui donnait son avis sur l'affaire mystérieuse

de Saint-Cloud. Depuis un mois, cet inexplicable crime

affolait Paris. Personne n'y comprenait rien.

[5]

M. Bermutier, debout, le dos à la cheminée, parlait,

assemblait les preuves, discutait les diverses opinions,

mais ne concluait pas.

Plusieurs femmes s'étaient levées pour s'approcher et

demeuraient debout, l'oeil fixé sur la bouche rasée du

[10]

magistrat d'où sortaient les paroles graves. Elles frissonnaient,

vibraient, crispées par leur peur curieuse, par

l'avide et insatiable besoin d'épouvante qui hante leur

âme, les torture comme une faim.

Une d'elles, plus pâle que les autres, prononça pendant

[15]

un silence:

--C'est affreux. Cela touche au «surnaturel.» On ne

saura jamais rien.

Le magistrat se tourna vers elle:

--Oui, madame, il est probable qu'on ne saura jamais

[20]

rien. Quant au mot surnaturel que vous venez d'employer,

il n'a rien à faire ici. Nous sommes en présence

d'un crime fort habilement conçu, fort habilement exécuté,

si bien enveloppé de mystère que nous ne pouvons

le dégager des circonstances impénétrables qui l'entourent.

[25]

Mais j'ai eu, moi, autrefois, à suivre une affaire où

vraiment semblait se mêler quelque chose de fantastique. Il

a fallu l'abandonner d'ailleurs, faute de moyens de

l'éclaircir.

Plusieurs femmes prononcèrent en même temps, si vite

[5]

que leurs voix n'en firent qu'une:

--Oh! dites-nous cela.

M. Bermutier sourit gravement, comme doit sourire un

juge d'instruction. Il reprit:

--N'allez pas croire, au moins, que j'aie pu, même un

[10]

instant, supposer en cette aventure quelque chose de

surhumain. Je ne crois qu'aux causes normales. Mais

si, au lieu d'employer le mot «surnaturel» pour exprimer

ce que nous ne comprenons pas, nous nous servions simplement

du mot «inexplicable,» cela vaudrait beaucoup mieux.

[15]

En tout cas, dans l'affaire que je vais vous dire, ce sont

surtout les circonstances environnantes, les circonstances

préparatoires qui m'ont ému. Enfin, voici les faits:

J'étais alors juge d'instruction à Ajaccio, une petite

ville blanche, couchée au bord d'un admirable golfe

[20]

qu'entourent partout de hautes montagnes.

Ce que j'avais surtout à poursuivre là-bas, c'étaient les

affaires de vendetta. Il y en a de superbes, de dramatiques

au possible, de féroces, d'héroïques. Nous retrouvons là

les plus beaux sujets de vengeance qu'on puisse rêver, les

[25]

haines séculaires, apaisées un moment, jamais éteintes,

les ruses abominables, les assassinats devenant des massacres

et presque des actions glorieuses. Depuis deux

ans, je n'entendais parler que du prix du sang, que de ce

terrible préjugé corse qui force à venger toute injure sur

la personne qui l'a faite, sur ses descendants et ses proches.

J'avais vu égorger des vieillards, des enfants, des cousins,

j'avais la tête pleine de ces histoires.

Or, j'appris un jour qu'un Anglais venait de louer pour

plusieurs années une petite villa au fond du golfe. Il

avait amené avec lui un domestique français, pris à Marseille

en passant.

[5]

Bientôt tout le monde s'occupa de ce personnage singulier,

qui vivait seul dans sa demeure, ne sortant que pour

chasser et pour pêcher. Il ne parlait à personne, ne venait

jamais à la ville, et, chaque matin, s'exerçait pendant une

heure ou deux, à tirer au pistolet et à la carabine.

[10]

Des légendes se firent autour de lui. On prétendit que

c'était un haut personnage fuyant sa patrie pour des

raisons politiques; puis on affirma qu'il se cachait après

avoir commis un crime épouvantable. On citait même

des circonstances particulièrement horribles.

[15]

Je voulus, en ma qualité de juge d'instruction, prendre

quelques renseignements sur cet homme; mais il me fut

impossible de rien apprendre. Il se faisait appeler sir

John Rowell.

Je me contentai donc de le surveiller de près; mais on

[20]

ne me signalait, en réalité, rien de suspect à son égard.

Cependant, comme les rumeurs sur son compte continuaient,

grossissaient, devenaient générales, je résolus

d'essayer de voir moi-même cet étranger, et je me mis à

chasser régulièrement dans les environs de sa propriété.

[25]

J'attendis longtemps une occasion. Elle se présenta

enfin sous la forme d'une perdrix que je tirai et que je tuai

devant le nez de l'Anglais. Mon chien me la rapporta;

mais, prenant aussitôt le gibier, j'allai m'excuser de mon

inconvenance et prier sir John Rowell d'accepter l'oiseau

[30]

mort.

C'était un grand homme à cheveux rouges, à barbe

rouge, très haut, très large, une sorte d'hercule placide et

poli. Il n'avait rien de la raideur dite britannique et il

me remercia vivement de ma délicatesse en un français

accentué d' outre-Manche. Au bout d'un mois, nous

avions causé ensemble cinq ou six fois.

[5]

Un soir enfin, comme je passais devant sa porte, je

l'aperçus qui fumait sa pipe, à cheval sur une chaise dans

son jardin. Je le saluai, et il m'invita à entrer pour boire

un verre de bière. Je ne me le fis pas répéter.

Il me reçut avec toute la méticuleuse courtoisie anglaise,

[10]

parla avec éloge de la France, de la Corse, déclara qu'il

aimait beaucoup cette pays, et cette rivage.

Alors je lui posai, avec de grandes précautions et sous la

forme d'un intérêt très vif, quelques questions sur sa vie,

sur ses projets. Il répondit sans embarras, me raconta

[15]

qu'il avait beaucoup voyagé, en Afrique, dans les Indes,

en Amérique. Il ajouta en riant:

--J'avé eu bôcoup d'aventures, oh! yes.

Puis je me remis à parler chasse, et il me donna des

détails les plus curieux sur la chasse à l'hippopotame, au

[20]

tigre, à l'éléphant et même la chasse au gorille.

Je dis:

--Tous ces animaux sont redoutables.

Il sourit:

--Oh! nô, le plus mauvais c'été l'homme.

[25]

Il se mit à rire tout à fait, d'un bon rire de gros Anglais

content:

--J'avé beaucoup chassé l'homme aussi.

Puis il parla d'armes, et il m'offrit d'entrer chez lui

pour me montrer des fusils de divers systèmes.

[30]

Son salon était tendu de noir, de soie noire brodée d'or.

De grandes fleurs jaunes couraient sur l'étoffe sombre,

brillaient comme du feu.

Il annonça:

--C'été une drap japonaise.

Mais, au milieu du plus large panneau, une chose étrange

me tira l'oeil. Sur un carré de velours rouge, un objet

[5]

noir se détachait. Je m'approchai: c'était une main, une

main d'homme. Non pas une main de squelette, blanche

et propre, mais une main noire desséchée, avec les ongles

jaunes, les muscles à nu et des traces de sang ancien, de

sang pareil à une crasse, sur les os coupés net, comme

[10]

d'un coup de hache, vers le milieu de l'avant-bras.

Autour du poignet, une énorme chaine de fer, rivée,

soudée à ce membre malpropre, l'attachait au mur par

un anneau assez fort pour tenir un éléphant en laisse.

Je demandai:

[15]

--Qu'est-ce que cela?

L'Anglais répondit tranquillement:

--C'été ma meilleur ennemi. Il vené d'Amérique. Il

avé été fendu avec le sabre et arraché la peau avec une

caillou coupante, et séché dans le soleil pendant huit

[20]

jours. Aoh, très bonne pour moi, cette.

Je touchai ce débris humain qui avait dû appartenir

à un colosse. Les doigts, démesurément longs, étaient

attachés par des tendons énormes que retenaient des

lanières de peau par places. Cette main était affreuse à

[25]

voir, écorchée ainsi, elle faisait penser naturellement à

quelque vengeance de sauvage.

Je dis:

--Cet homme devait être très fort.

L'Anglais prononça avec douceur:

[30]

--Aoh yes; mais je été plus fort que lui. J'avé mis

cette chaine pour le tenir.

Je crus qu'il plaisantait. Je dis:

--Cette chaine maintenant est bien inutile, la main ne

se sauvera pas.

Sir John Rowell reprit gravement:

--Elle voulé toujours s'en aller. Cette chaine été

[5]

nécessaire.

D'un coup d'oeil rapide j'interrogeai son visage, me

demandant:

--Est-ce un fou, ou un mauvais plaisant?

Mais la figure demeurait impénétrable, tranquille et

[10]

bienveillante. Je parlai d'autre chose et j'admirai les

fusils.

Je remarquai cependant que trois revolvers chargés

étaient posés sur les meubles, comme si cet homme eût

vécu dans la crainte constante d'une attaque. Je revins

[15]

plusieurs fois chez lui. Puis je n'y allai plus. On s'était

accoutumé à sa présence; il était devenu indifférent à tous.

Une année entière s'écoula. Or un matin, vers la fin de

novembre, mon domestique me réveilla en m'annonçant

que sir John Rowell avait été assassiné dans la nuit.

[20]

Une demi-heure plus tard, je pénétrais dans la maison

de l'Anglais avec le commissaire central et le capitaine

de gendarmerie. Le valet, éperdu et désespéré, pleurait

devant la porte. Je soupçonnai d'abord cet homme, mais

il était innocent.

[25]

On ne put jamais trouver le coupable.

En entrant dans le salon de sir John, j'aperçus du premier

coup d'oeil le cadavre étendu sur le dos, au milieu

de la pièce.

Le gilet était déchiré, une manche arrachée pendait,

tout annonçait qu'une lutte terrible avait eu lieu.

L'Anglais était mort étranglé! Sa figure noire et gonflée,

effrayante, semblait exprimer une épouvante abominable;

il tenait entre ses dents serrées quelque chose; et

le cou, percé de cinq trous qu'on aurait dit faits avec des

[5]

pointes de fer, était couvert de sang.

Un médecin nous rejoignit. Il examina longtemps les

traces des doigts dans la chair et prononça ces étranges

paroles:

--On dirait qu'il a été étranglé par un squelette.

[10]

Un frisson me passa dans le dos, et je jetai les yeux

sur le mur, à la place où j'avais vu jadis l'horrible main

d'écorché. Elle n'y était plus. La chaine, brisée,

pendait.

Alors je me baissai vers le mort, et je trouvai dans

[15]

sa bouche crispée un des doigts de cette main disparue,

coupé ou plutôt scié par les dents juste à la deuxième

phalange.

Puis on procéda aux constatations. On ne découvrit

rien. Aucune porte n'avait été forcée, aucune fenêtre,

[20]

aucun meuble. Les deux chiens de garde ne s'étaient pas

réveillés.

Voici, en quelques mots, la déposition du domestique:

Depuis un mois, son maître semblait agité. Il avait reçu

beaucoup de lettres, brûlées à mesure.

[25]

Souvent, prenant une cravache, dans une colère qui

semblait de la démence, il avait frappé avec fureur cette

main séchée, scellée au mur et enlevée, on ne sait comment,

à l'heure même du crime.

Il se couchait fort tard et s'enfermait avec soin. Il

[30]

avait toujours des armes à portée du bras. Souvent, la

nuit, il parlait haut, comme s'il se fût querellé avec quelqu'un.

Cette nuit-là, par hasard, il n'avait fait aucun bruit, et

c'est seulement en venant ouvrir les fenêtres que le serviteur

avait trouvé sir John assassiné. Il ne soupçonnait

personne.

[5]

Je communiquai ce que je savais du mort aux magistrats

et aux officiers de la force publique, et on fit dans toute

l'île une enquête minutieuse. On ne découvrit rien.

Or, une nuit, trois mois après le crime, j'eus un affreux

cauchemar. Il me sembla que je voyais la main, l'horrible

[10]

main, courir comme un scorpion ou comme une araignée le

long de mes rideaux et de mes murs. Trois fois, je me réveillai,

trois fois je me rendormis, trois fois je revis le

hideux débris galoper autour de ma chambre en remuant

les doigts comme des pattes.

[15]

Le lendemain, on me l'apporta, trouvé dans le cimetière,

sur la tombe de sir John Rowell, enterré là; car on

n'avait pu découvrir sa famille. L'index manquait.

Voilà, mesdames, mon histoire.. Je ne sais rien de plus.

Les femmes, éperdues, étaient pâles, frissonnantes.

[20]

Une d'elles s'écria:

--Mais ce n'est pas un dénouement cela, ni une explication!

Nous n'allons pas dormir si vous ne nous dites

pas ce qui s'était passé, selon vous.

Le magistrat sourit avec sévérité:

[25]

--Oh! moi, mesdames, je vais gâter, certes, vos rêves

terribles. Je pense tout simplement que le légitime propriétaire

de la main n'était pas mort, qu'il est venu la

chercher avec celle qui lui restait. Mais je n'ai pu savoir

comment il a fait, par exemple. C'est là une sorte de

[30]

vendetta.

Une des femmes murmura:

--Non, ça ne doit pas être ainsi.

Et le juge d'instruction, souriant toujours, conclut:

--Je vous avais bien dit que mon explication ne vous

[5]

irait pas.

UNE VENDETTA

La veuve de Paolo Saverini habitait seule avec son fils

une petite maison pauvre sur les remparts de Bonifacio.

La ville, bâtie sur une avancée de la montagne, suspendue

même par places au-dessus de la mer, regarde, par-dessus

[5]

le détroit hérissé d'écueils, la côte plus basse de la

Sardaigne. A ses pieds, de l'autre côté, la contournant presque

entièrement, une coupure de la falaise, qui ressemble à un

gigantesque corridor, lui sert de port, amène jusqu'aux

premières maisons, après un long circuit entre deux

[10]

murailles abruptes, les petits bateaux pêcheurs italiens ou

sardes, et, chaque quinzaine, le vieux vapeur poussif qui

fait le service d'Ajaccio.

Sur la montagne blanche, le tas de maisons pose une

tache plus blanche encore. Elles ont l'air de nids d'oiseaux

[15]

sauvages, accrochées ainsi sur ce roc, dominant sur ce

passage terrible où ne s'aventurent guère les navires. Le

vent, sans repos, fatigue la côte nue, rongée par lui, à

peine vêtue d'herbe; il s'engouffre dans le détroit, dont il

ravage les deux bords. Les traînées d'écume pâle,

[20]

accrochées aux pointes noires des innombrables rocs qui

percent partout les vagues, ont l'air de lambeaux de toiles

flottant et palpitant à la surface de l'eau.

La maison de la veuve Saverini, soudée au bord même

de la falaise, ouvrait ses trois fenêtres sur cet horizon sauvage

[25]

et désolé.

Elle vivait là, seule, avec son fils Antoine et leur chienne

«Sémillante,» grande bête maigre, aux poils longs et rudes,

de la race des gardeurs de troupeaux. Elle servait au

jeune homme pour chasser.

Un soir, après une dispute, Antoine Saverini fut tué

traîtreusement, d'un coup de couteau, par Nicolas

[5]

Ravolati, qui, la nuit même, gagna la Sardaigne.

Quand la vieille mère reçut le corps de son enfant, que

des passants lui rapportèrent, elle ne pleura pas, mais elle

demeura longtemps immobile à le regarder; puis, étendant

sa main ridée sur le cadavre, elle lui promit la vendetta.

[10]

Elle ne voulut point qu'on restât avec elle, et elle

s'enferma auprès du corps avec la chienne, qui hurlait. Elle

hurlait, cette bête, d'une façon continue, debout au pied

du lit, la tête tendue vers son maître, et la queue serrée

entre les pattes. Elle ne bougeait pas plus que la mère,

[15]

qui penchée maintenant sur le corps, l'oeil fixe, pleurait de

grosses larmes muettes en le contemplant.

Le jeune homme, sur le dos, vêtu de sa veste de gros

drap, trouée et déchirée à la poitrine, semblait dormir;

mais il avait du sang partout: sur la chemise arrachée

[20]

pour les premiers soins; sur son gilet, sur sa culotte, sur

la face, sur les mains. Des caillots de sang s'étaient figés

dans la barbe et dans les cheveux.

La vieille mère se mit à lui parler. Au bruit de cette

voix, la chienne se tut.

[25]

--Va, va, tu seras vengé, mon petit, mon garçon, mon

pauvre enfant. Dors, dors, tu seras vengé, entends-tu?

C'est la mère qui le promet! Et elle tient toujours sa

parole, la mère, tu le sais bien.

Et lentement elle se pencha vers lui, collant ses lèvres

[30]

froides sur les lèvres mortes.

Alors, Sémillante se remit à gémir. Elle poussait une

longue plainte monotone, déchirante, horrible.

Elles restèrent là, toutes les deux, la femme et la bête,

jusqu'au matin.

Antoine Saverini fut enterré le lendemain, et bientôt on

ne parla plus de lui dans Bonifacio.

[5]

Il n'avait laissé ni frère, ni proches cousins. Aucun

homme n'était là pour poursuivre la vendetta. Seule, la

mère y pensait, la vieille:

De l'autre côté du détroit, elle voyait du matin au soir

un point blanc sur la côte. C'est un petit village sarde,

[10]

Longosardo, où se réfugient les bandits corses traqués de

trop près. Ils peuplent presque seuls ce hameau, en face

des côtes de leur patrie, et ils attendent là le moment de

revenir, de retourner au maquis. C'est dans ce village,

elle le savait, que s'était réfugié Nicolas Ravolati.

[15]

Toute seule, tout le long du jour, assise à sa fenêtre, elle

regardait là-bas en songeant à la vengeance. Comment

ferait-elle sans personne, infirme, si près de la mort?

Mais elle avait promis, elle avait juré sur le cadavre. Elle

ne pouvait oublier, elle ne pouvait attendre. Que ferait-elle?

[20]

Elle ne dormait plus la nuit; elle n'avait plus ni

repos ni apaisement; elle cherchait, obstinée. La chienne,

à ses pieds, sommeillait, et, parfois, levant la tête, hurlait

au loin. Depuis que son maitre n'était plus là, elle hurlait

souvent ainsi, comme si elle l'eût appelé, comme si

[25]

son âme de bête, inconsolable, eût aussi gardé le souvenir

que rien n'efface.

Or, une nuit, comme Sémillante se remettait à gémir, la

mère, tout à coup, eut une idée, une idée de sauvage vindicatif

et féroce. Elle la médita jusqu'au matin; puis,

[30]

levée dès les approches du jour, elle se rendit à l'église.

Elle pria, prosternée sur le pavé, abattue devant Dieu, le

suppliant de l'aider, de la soutenir, de donner à son pauvre

corps usé la force qu'il lui fallait pour venger le fils.

Puis elle rentra. Elle avait dans sa cour un ancien

baril défoncé, qui recueillait l'eau des gouttières; elle le

[5]

renversa, le vida, l'assujettit contre le sol avec des pieux

et des pierres; puis elle enchaîna Sémillante à cette niche,

et elle rentra.

Elle marchait maintenant, sans repos, dans sa chambre,

l'oeil fixé toujours sur la côte de Sardaigne. Il était

[10]

là-bas, l'assassin.

La chienne, tout le jour et toute la nuit, hurla. La

vieille, au matin, lui porta de l'eau dans une jatte; mais

rien de plus: pas de soupe, pas de pain.

La journée encore s'écoula. Sémillante, exténuée, dormait.

[15]

Le lendemain, elle avait les yeux luisants, le poil

hérissé, et elle tirait éperdument sur sa chaîne.

La vieille ne lui donna encore rien à manger. La bête,

devenue furieuse, aboyait d'une voix rauque. La nuit

encore se passa.

[20]

Alors, au jour levé, la mère Saverini alla chez le voisin,

prier qu'on lui donnât deux bottes de paille. Elle prit de

vieilles hardes qu'avait portées autrefois son mari, et les

bourra de fourrage, pour simuler un corps humain.

Ayant piqué un bâton dans le sol, devant la niche de

[25]

Sémillante, elle noua dessus ce mannequin, qui semblait

ainsi se tenir debout. Puis elle figura la tête au moyen

d'un paquet de vieux linge.

La chienne, surprise, regardait cet homme de paille, et

se taisait bien que dévorée de faim.

[30]

Alors la vieille alla acheter chez le charcutier un long

morceau de boudin noir. Rentrée chez elle, elle alluma un

feu de bois dans sa cour, auprès de la niche, et fit griller

son boudin. Sémillante, affolée, bondissait, écumait, les

yeux fixés sur le gril, dont le fumet lui entrait au ventre.

Puis la mère fit de cette bouillie fumante une cravate

à l'homme de paille. Elle la lui ficela longtemps autour

[5]

du cou, comme pour la lui entrer dedans. Quand ce fu

fini, elle déchaîna la chienne.

D'un saut formidable, la bête atteignit la gorge du mannequin,

et, les pattes sur les épaules, se mit à la déchirer.

Elle retombait, un morceau de sa proie à la gueule, puis

[10]

s'élançait de nouveau, enfonçait ses crocs dans les cordes,

arrachait quelques parcelles de nourriture, retombait encore,

et rebondissait, acharnée. Elle enlevait le visage

par grands coups de dents, mettait en lambeaux le col

entier.

[15]

La vieille, immobile et muette, regardait, l'oeil allumé.

Puis elle renchaîna sa bête, la fit encore jeûner deux jours,

et recommença cet étrange exercice.

Pendant trois mois, elle l'habitua à cette sorte de lutte,

à ce repas conquis à coups de crocs. Elle ne l'enchaînait

[20]

plus maintenant, mais elle la lançait d'un geste sur le

mannequin.

Elle lui avait appris à le déchirer, à le dévorer, sans

même qu'aucune nourriture fût cachée en sa gorge. Elle

lui donnait ensuite, comme récompense, le boudin grillé

[25]

pour elle.

Dès qu'elle apercevait l'homme, Sémillante frémissait,

puis tournait les yeux vers sa maîtresse, qui lui criait:

«Va!» d'une voix sifflante, en levant le doigt.

Quand elle jugea le temps venu, la mère Saverini alla

[30]

se confesser et communia un dimanche matin, avec une

ferveur extatique, puis, ayant revêtu des habits de mâle,

semblable à un vieux pauvre déguenillé, elle fit marché

avec un pêcheur sarde, qui la conduisit, accompagnée de

sa chienne, de l'autre côté du détroit.

Elle avait, dans un sac de toile, un grand morceau de

[5]

boudin. Sémillante jeûnait depuis deux jours. La vieille

femme, à tout moment, lui faisait sentir la nourriture

odorante, et l'excitait.

Elles entrèrent dans Longosardo. La Corse allait en

boitillant. Elle se présenta chez un boulanger et demanda

[10]

la demeure de Nicolas Ravolati. Il avait repris son ancien

métier, celui de menuisier. Il travaillait seul au fond de

sa boutique.

La vieille poussa la porte et l'appela:

--Hé! Nicolas!

[15]

Il se tourna; alors, lâchant sa chienne, elle cria:

--Va, va, dévore, dévore!

L'animal, affolé, s'élança, saisit la gorge. L'homme

étendit les bras, l'étreignit, roula par terre. Pendant

quelques secondes, il se tordit, battant le sol de ses pieds;

[10]

puis il demeura immobile, pendant que Sémillante lui

fouillait le cou, qu'elle arrachait par lambeaux. Deux

voisins, assis sur leur porte, se rappelèrent parfaitement

avoir vu sortir un vieux pauvre avec un chien noir efflanqué

qui mangeait, tout en marchant, quelque chose de

[25]

brun que lui donnait son maître.

La vieille, le soir, était rentrée chez elle. Elle dormit

bien, cette nuit-là.

L'AVENTURE DE WALTER SCHNAFFS

A Robert Pinchon

Depuis son entrée en France avec l'armée d'invasion,

Walter Schnaffs se jugeait le plus malheureux des hommes.

Il était gros, marchait avec peine, soufflait beaucoup et

souffrait affreusement des pieds qu'il avait fort plats et

[5]

fort gras. Il était en outre pacifique et bienveillant,

nullement magnanime ou sanguinaire, père de quatre enfants

qu'il adorait et marié avec une jeune femme blonde,

dont il regrettait désespérément chaque soir les tendresses,

les petits soins et les baisers. Il aimait se lever tard et se

[10]

coucher tôt, manger lentement de bonnes choses et boire

de la bière dans les brasseries. Il songeait en outre que

tout ce qui est doux dans l'existence disparaît avec la vie;

et il gardait au coeur une haine épouvantable, instinctive

et raisonnée en même temps, pour les canons, les fusils, les

revolvers et les sabres, mais surtout pour les baïonnettes,

[15]

se sentant incapable de manoeuvrer assez vivement cette

arme rapide pour défendre son gros ventre.

Et, quand il se couchait sur la terre, la nuit venue, roulé

dans son manteau à côté des camarades qui ronflaient, il

[20]

pensait longuement aux siens laissés là-bas et aux dangers

semés sur sa route: S'il était tué, que deviendraient les

petits? Qui donc les nourrirait et les élèverait? A l'heure

même, ils n'étaient pas riches, malgré les dettes qu'il

avait contractées en partant pour leur laisser quelque

[25]

argent. Et Walter Schnaffs pleurait quelquefois.

Au commencement des batailles il se sentait dans les

jambes de telles faiblesses qu'il se serait laissé tomber, s'il

n'avait songé que toute l'armée lui passerait sur le corps.

Le sifflement des balles hérissait le poil sur sa peau.

Depuis des mois il vivait ainsi dans la terreur et dans

[5]

l'angoisse.

Son corps d'armée s'avançait vers la Normandie, et

il fut un jour envoyé en reconnaissance avec un faible

détachement qui devait simplement explorer une partie du

pays et se replier ensuite. Tout semblait calme dans la

[10]

campagne; rien n'indiquait une résistance préparée.

Or, les Prussiens descendaient avec tranquillité dans

une petite vallée que coupaient des ravins profonds,

quand une fusillade violente les arrêta net, jetant bas une

vingtaine des leurs; et une troupe de francs-tireurs,

[15]

sortant brusquement d'un petit bois grand comme la main,

s'élança en avant, la baïonnette au fusil.

Walter Schnaffs demeura d'abord immobile, tellement

surpris et éperdu qu'il ne pensait même pas à fuir. Puis

un désir fou de détaler le saisit; mais il songea aussitôt

[20]

qu'il courait comme une tortue en comparaison des maigres

Français qui arrivaient en bondissant comme un

troupeau de chèvres. Alors, apercevant à six pas devant

lui un large fossé plein de broussailles couvertes de feuilles

sèches, il y sauta à pieds joints, sans songer même à la

[25]

profondeur, comme on saute d'un pont dans une rivière.

Il passa, à la façon d'une flèche, à travers une couche

épaisse de lianes et de ronces aiguës qui lui déchirèrent la

face et les mains, et il tomba lourdement assis sur un lit

de pierres.

[30]

Levant aussitôt les yeux, il vit le ciel par le trou qu'il

avait fait. Ce trou révélateur le pouvait dénoncer, et il

se traîna avec précaution, à quatre pattes, au fond de

cette ornière, sous le toit de branchages enlacés, allant le

plus vite possible, en s'éloignant du lieu de combat.

Puis il s'arrêta et s'assit de nouveau, tapi comme un

lièvre au milieu des hautes herbes sèches.

Il entendit pendant quelque temps encore des détonations,

[5]

des cris et des plaintes. Puis les clameurs de la

lutte s'affaiblirent, cessèrent. Tout redevint muet et

calme.

Soudain quelque chose remua: contre lui. Il eut un

[10]

sursaut épouvantable. C'était un petit oiseau qui, s'étant

posé sur une branche, agitait des feuilles mortes. Pendant

près d'une heure, le coeur de Walter Schnaffs en battit à

grands coups pressés.

La nuit venait, emplissant d'ombre le ravin. Et le

[15]

soldat se mit à songer. Qu'allait-il faire? Qu'allait-il

devenir? Rejoindre son armée?... Mais comment?

Mais par où? Et il lui faudrait recommencer l'horrible

vie d'angoisses, d'épouvantes, de fatigues et de souffrances

qu'il menait depuis le commencement de la guerre! Non!

[20]

Il ne se sentait plus ce courage. Il n'aurait plus l'énergie

qu'il fallait pour supporter les marches et affronter les

dangers de toutes les minutes.

Mais que faire? Il ne pouvait rester dans ce ravin et

s'y cacher jusqu'à la fin des hostilités. Non, certes. S'il

[25]

n'avait pas fallu manger, cette perspective ne l'aurait

pas trop atterré; mais il fallait manger, manger tous les

jours.

Et il se trouvait ainsi tout seul, en armes, en uniforme,

sur le territoire ennemi, loin de ceux qui le pouvaient

[30]

défendre. Des frissons lui couraient sur la peau.

Soudain il pensa: «Si seulement j'étais prisonnier!» Et

son coeur frémit de désir, d'un désir violent, immodéré,

d'être prisonnier des Français. Prisonnier! Il serait

sauvé, nourri, logé, à l'abri des balles et des sabres, sans

appréhension possible, dans une bonne prison bien gardée.

Prisonnier! Quel rêve!

[5]

Et sa résolution fut prise immédiatement:

--Je vais me constituer prisonnier.

Il se leva, résolu à exécuter ce projet sans tarder d'une

minute. Mais il demeura immobile, assailli soudain par

des réflexions fâcheuses et par des terreurs nouvelles.

[10]

Où allait-il se constituer prisonnier? Comment? De

quel côté? Et des images affreuses, des images de mort,

se précipitèrent dans son âme.

Il allait courir des dangers terribles en s'aventurant

seul, avec son casque à pointe, par la campagne.

[15]

S'il rencontrait des paysans? Ces paysans, voyant un

Prussien perdu, un Prussien sans défense, le tueraient

comme un chien errant! Ils le massacreraient avec leurs

fourches, leurs pioches, leurs faux, leurs pelles! Ils en

feraient une bouillie, une pâtée, avec l'acharnement des

[20]

vaincus exaspérés.

S'il rencontrait des francs-tireurs? Ces francs-tireurs,

des enragés sans loi ni discipline, le fusilleraient pour

s'amuser, pour passer une heure, histoire de rire en voyant

sa tête. Et il se croyait déjà appuyé contre un mur en

[25]

face de douze canons de fusils, dont les petits trous ronds

et noirs semblaient le regarder.

S'il rencontrait l'armée française elle-même? Les

hommes d'avant-garde le prendraient pour un éclaireur,

pour quelque hardi et malin troupier parti seul en reconnaissance,

[30]

et ils lui tireraient dessus. Et il entendait déjà

les détonations irrégulières des soldats couchés dans les

broussailles, tandis que lui, debout au milieu d'un champ,

affaissait, troué comme une écumoire par les balles qu'il

sentait entrer dans sa chair.

Il se rassit, désespéré. Sa situation lui paraissait sans

issue.

[5]

La nuit était tout à fait venue, la nuit muette et noire.

Il ne bougeait plus. Tressaillant à tous les bruits inconnus

et légers qui passent dans les ténèbres. Un lapin, tapant

du cul au bord d'un terrier, faillit faire s'enfuir Walter

Schnaffs. Les cris des chouettes lui déchiraient l'âme, le

[10]

traversant de peurs soudaines, douloureuses comme des

blessures. Il écarquillait ses gros yeux pour tâcher de

voir dans l'ombre; et il s'imaginait à tout moment entendre

marcher près de lui.

Après d'interminables heures et des angoisses de damné,

[15]

il aperçut, à travers son plafond de branchages, le ciel qui

devenait clair. Alors, un soulagement immense le pénétra;

ses membres se détendirent, reposés soudain; son coeur

s'apaisa; ses yeux se fermèrent. Il s'endormit.

Quand il se réveilla, le soleil lui parut arrivé à peu près

[20]

au milieu du ciel; il devait être midi. Aucun bruit ne

troublait la paix morne des champs; et Walter Schnaffs

s'aperçut qu'il était atteint d'une faim aiguë.

Il bâillait, la bouche humide à la pensée du saucisson

des soldats; et son estomac lui faisait mal.

[25]

Il se leva, fit quelques pas, sentit que ses jambes étaient

faibles, et se rassit pour réfléchir. Pendant deux ou trois

heures encore, il établit le pour et le contre, changeant

à tout moment de résolution, combattu, malheureux,

tiraillé par les raisons les plus contraires.

[30]

Une idée lui parut enfin logique et pratique, c'était de

guetter le passage d'un villageois seul, sans armes, et sans

outils de travail dangereux, de courir au-devant de lui et

de se remettre en ses mains en lui faisant bien comprendre

qu'il se rendait.

Alors il ôta son casque, dont la pointe le pouvait trahir,

et il sortit sa tête au bord de son trou, avec des précautions

[5]

infinies.

Aucun être isolé ne se montrait à l'horizon. Là-bas,

à droite, un petit village envoyait au ciel la fumée de

ses toits, la fumée de ses cuisines! Là-bas, à gauche; il

apercevait, au bout des arbres d'une avenue, un grand

[10]

château flanqué de tourelles.

Il attendit jusqu'au soir, souffrant affreusement, ne

voyant rien que des vols de corbeaux, n'entendant rien

que les plaintes sourdes de ses entrailles.

Et la nuit encore tomba sur lui.

[15]

Il s'allongea au fond de sa retraite et il s'endormit d'un

sommeil fiévreux, hanté de cauchemars, d'un sommeil

d'homme affamé.

L'aurore se leva de nouveau sur sa tête. Il se remit en

observation. Mais la campagne restait vide comme la

[20]

veille; et une peur nouvelle entrait dans l'esprit de Walter

Schnaffs, la peur de mourir de faim! Il se voyait étendu

au fond de son trou, sur le dos, les deux yeux fermés. Puis

des bêtes, des petites bêtes de toute sorte s'approchaient

de son cadavre et se mettaient à le manger, l'attaquant

[25]

partout à la fois, se glissant sous ses vêtements pour

mordre sa peau froide. Et un grand corbeau lui piquait

les yeux de son bec effilé.

Alors, il devint fou, s'imaginant qu'il allait s'évanouir

de faiblesse et ne plus pouvoir marcher. Et déjà, il

[30]

s'apprêtait à s'élancer vers le village, résolu à tout oser, à

tout braver, quand il aperçut trois paysans qui s'en allaient

aux champs avec leurs fourches sur l'épaule, et il se replongea

dans sa cachette.

Mais, dès que le soir obscurcit la plaine, il sortit lentement

du fossé, et se mit en route, courbé, craintif, le coeur

battant, vers le château lointain, préférant entrer

là-dedans plutôt qu'au village qui lui semblait redoutable

[5]

comme une tanière pleine de tigres.

Les fenêtres d'en bas brillaient. Une d'elles était même

ouverte; et une forte odeur de viande cuite s'en échappait,

une odeur qui pénétra brusquement dans le nez et jusqu'au

fond du ventre de Walter Schnaffs, qui le crispa, le fit

[10]

haleter, l'attirant irrésistiblement, lui jetant au coeur une

audace désespérée.

Et brusquement, sans réfléchir, il apparut, casqué, dans

le cadre de la fenêtre.

Huit domestiques dînaient autour d'une grande table.

[15]

Mais soudain une bonne demeura béante, laissant tomber

son verre, les yeux fixes. Tous les regards suivirent le sien!

On aperçut l'ennemi!

Seigneur! les Prussiens attaquaient le château! ...

Ce fut d'abord un cri, un seul cri, fait de huit cris poussés

[20]

sur huit tons différents, un cri d'épouvante horrible, puis

une levée tumultueuse, une bousculade mêlée, une fuite

éperdue vers la porte du fond. Les chaises tombaient, les

hommes renversaient les femmes et passaient dessus. En

deux secondes, la pièce fut vide, abandonnée, avec la table

[25]

couverte de mangeaille en face de Walter Schnaffs stupéfait,

toujours debout dans sa fenêtre.

Après quelques instants d'hésitation, il enjamba le mur

d'appui et s'avança vers les assiettes. Sa faim exaspérée

le faisait trembler comme un fiévreux: mais une terreur le

[30]

retenait, le paralysait encore. Il écouta. Toute la maison

semblait frémir; des portes se fermaient, des pas rapides

couraient sur le plancher de dessus. Le Prussien inquiet

tendait l'oreille à ces confuses rumeurs; puis il entendit

des bruits sourds comme si des corps fussent tombés dans

la terre molle, au pied des murs, des corps humains sautant

du premier étage.

Puis tout mouvement, toute agitation cessèrent, et le

[5]

grand château devint silencieux comme un tombeau.

Walter Schnaffs s'assit devant une assiette restée intacte,

et il se mit à manger. Il mangeait par grandes bouchées

comme s'il eût craint d'être interrompu trop tôt, de ne

pouvoir engloutir assez. Il jetait à deux mains les

[10]

morceaux dans sa bouche ouverte comme une trappe; et des

paquets de nourriture lui descendaient coup sur coup dans

l'estomac, gonflant sa gorge en passant. Parfois, il

s'interrompait, prêt à crever à la façon d'un tuyau trop

plein. Il prenait à la cruche au cidre et se déblayait

[15]

l'oesophage comme on lave un conduit bouché.

Il vida toutes les assiettes, tous les plats et toutes les

bouteilles; puis, saoul de liquide et de mangeaille, abruti,

rouge, secoué par des hoquets, l'esprit troublé et la bouche

grasse, il déboutonna son uniforme pour souffler, incapable

[20]

d'ailleurs de faire un pas. Ses yeux se fermaient, ses

idées s'engourdissaient; il posa son front pesant dans ses

bras croisés sur la table, et il perdit doucement la notion

des choses et des faits.

Le dernier croissant éclairait vaguement l'horizon au-dessus

[25]

des arbres du parc. C'était l'heure froide qui

précède le jour.

Des ombres glissaient dans les fourrés, nombreuses et

muettes; et parfois, un rayon de lune faisait reluire dans

l'ombre une pointe d'acier.

[30]

Le château tranquille dressait sa grande silhouette noire.

Deux fenêtres seules brillaient encore au rez-de-chaussée.

Soudain, une voix tonnante hurla:

--En avant! nom d'un nom! à l'assaut! mes enfants!

Alors, en un instant, les portes, les contrevents et les

vitres s'enfoncèrent sous un flot d'hommes qui s'élança,

[5]

brisa, creva tout, envahit la maison. En un instant cinquante

soldats armés jusqu'aux cheveux, bondirent dans

la cuisine où reposait pacifiquement Walter Schnaffs, et,

lui posant sur la poitrine cinquante fusils chargés, le culbutèrent,

le roulèrent, le saisirent, le lièrent des pieds à la

[10]

tête.

Il haletait d'ahurissement, trop abruti pour comprendre,

battu, crossé et fou de peur.

Et tout d'un coup, un gros militaire chamarré d'or lui

planta son pied sur le ventre en vociférant:

[15]

--Vous êtes mon prisonnier, rendez-vous!

Le Prussien n'entendit que ce seul mot «prisonnier,» et

il gémit: «

ya, ya, ya

.»

Il fut relevé, ficelé sur une chaise, et examiné avec une

vive curiosité par ses vainqueurs qui soufflaient comme des

[20]

baleines. Plusieurs s'assirent, n'en pouvant plus d'émotion

et de fatigue.

Il souriait, lui, il souriait maintenant, sûr d'être enfin

prisonnier!

Un autre officier entra et prononça:

[25]

--Mon colonel, les ennemis se sont enfuis; plusieurs

semblent avoir été blessés. Nous restons maîtres de la

place.

Le gros militaire qui s'essuyait le front vociféra:

«Victoire!»

Et il écrivit sur un petit agenda de commerce tiré de sa

[30]

poche:

«Après une lutte acharnée, les Prussiens ont dû battre

en retraite, emportant leurs morts et leurs blessés, qu'on

évalue à cinquante hommes hors»

Le jeune officier reprit:

[5]

--Quelles dispositions dois-je prendre, mon colonel?

Le colonel répondit:

--Nous allons nous replier pour éviter un retour offensif

avec de l'artillerie et des forces supérieures.

Et il donna l'ordre de repartir.

[10]

La colonne se reforma dans l'ombre, sous les murs du

château, et se mit en mouvement, enveloppant de partout

Walter Schnaffs garrotté, tenu par six guerriers le revolver

au poing.

Des reconnaissances furent envoyées pour éclairer la

[15]

route. On avançait avec prudence, faisant halte de temps

en temps.

Au jour levant, on arrivait à la sous-préfecture de la

Roche-Oysel, dont la garde nationale avait accompli ce

fait d'armes.

[20]

La population anxieuse et surexcitée attendait. Quand

on aperçut le casque du prisonnier, des clameurs formidables

éclatèrent. Les femmes levaient les bras; des vieilles

pleuraient; un aïeul lança sa béquille au Prussien et blessa

le nez d'un de ses gardiens.

[25]

Le colonel hurlait.

--Veillez à la sûreté du captif.

On parvint enfin à la maison de ville. La prison fut

ouverte, et Walter Schnaffs jeté dedans, libre de liens.

Deux cents hommes en armes montèrent la garde autour

[30]

du bâtiment.

Alors, malgré des symptômes d'indigestion qui le tourmentaient

depuis quelque temps, le Prussien, fou de joie,

se mit à danser, à danser éperdument, en levant les bras et

les jambes, à danser en poussant des cris frénétiques,

jusqu'au moment où il tomba, épuisé au pied d'un mur.

Il était prisonnier! Sauvé!

[5]

C'est ainsi que le château de Champignet fut repris à

l'ennemi après six heures seulement d'occupation.

Le colonel Ratier, marchand de drap, qui enleva cette

affaire à la tête des gardes nationaux de la Roche-Oysel,

fut décoré.

TOMBOUCTOU

Le boulevard, ce fleuve de vie, grouillait dans la poudre

d'or du soleil couchant. Tout le ciel était rouge, aveuglant;

et, derrière la Madeleine, une immense nuée

flamboyante jetait dans toute la longue avenue une

[5]

oblique averse de feu, vibrante comme une vapeur de

brasier.

La foule gaie, palpitante, allait sous cette brume enflammée

et semblait dans une apothéose. Les visages

étaient dorés; les chapeaux noirs et les habits avaient des

[10]

reflets de pourpre; le vernis des chaussures jetait des

flammes sur l'asphalte des trottoirs.

Devant les cafés, un peuple d'hommes buvait les boissons

brillantes et colorées qu'on aurait prises pour des pierres

précieuses fondues dans le cristal.

[15]

Au milieu des consommateurs aux légers vêtements plus

foncés, deux officiers en grande tenue faisaient baisser

tous les yeux par l'éblouissement de leurs dorures. Ils

causaient, joyeux sans motif, dans cette gloire de vie, dans

ce rayonnement radieux du soir; et ils regardaient la foule,

[20]

les hommes lents et les femmes pressées qui laissaient

derrière elles une odeur savoureuse et troublante.

Tout à coup un nègre énorme, vêtu de noir, ventru,

chamarré de breloques sur un gilet de coutil, la face luisante

comme si elle eût été cirée, passa devant eux avec

[25]

un air de triomphe. Il riait aux passants, il riait aux

vendeurs de journaux, il riait au ciel éclatant, il riait à Paris

entier. Il était si grand qu'il dépassait toutes les têtes;

et, derrière lui, tous les badauds se retournaient pour le

contempler de dos.

Mais soudain il aperçut les officiers, et, culbutant les

[5]

buveurs, il s'élança. Dès qu'il fut devant leur table, il

planta sur eux ses yeux luisants et ravis, et les coins de sa

bouche lui montèrent jusqu'aux oreilles, découvrant ses

dents blanches, claires comme un croissant de lune dans

un ciel noir. Les deux hommes, stupéfaits, contemplaient

[10]

ce géant d'ébène, sans rien comprendre à sa gaieté.

Et il s'écria, d'une voix qui fit rire toutes les tables:

--Bonjou, mon lieutenant.

Un des officiers était chef de bataillon, l'autre colonel.

Le premier dit:

[15]

--Je ne vous connais pas, monsieur; j'ignore ce que

vous voulez.

Le nègre reprit:

--Moi aimé beaucoup toi, lieutenant Védié, siège Bézi,

beaucoup raisin, cherché moi.

[20]

L'officier, tout à fait éperdu, regardait fixement l'homme,

cherchant au fond de ses souvenirs; mais brusquement il

s'écria:

--Tombouctou?

Le nègre, radieux, tapa sur sa cuisse en poussant un

[25]

rire d'une invraisemblable violence et beuglant:

--Si, si, ya, mon lieutenant, reconné Tombouctou. ya,

bonjou.

Le commandant lui tendit la main en riant lui-même de

tout son coeur. Alors Tombouctou redevint grave. Il

[30]

saisit la main de l'officier, et, si vite que l'autre ne put

l'empêcher, il la baisa, selon la coutume nègre et arabe.

Confus, le militaire lui dit d'une voix sévère:

--Allons, Tombouctou, nous ne sommes pas en Afrique.

Assieds-toi là et dis-moi comment je te trouve ici.

Tombouctou tendit son ventre, et, bredouillant, tant

il parlait vite:

[5]

--Gagné beaucoup d'agent, beaucoup, grand'estaurant,

bon mangé, Prussiens, moi, beaucoup volé, beaucoup,

cuisine française, Tombouctou, cuisinié de l'Empéeu, deux

cent mille francs à moi. Ah! ah! ah! ah!

Et il riait, tordu, hurlant avec une folie de joie dans le

[10]

regard.

Quand l'officier, qui comprenait son étrange langage,

l'eut interrogé quelque temps, il lui dit:

--Eh bien, au revoir, Tombouctou; à bientôt.

Le nègre aussitôt se leva, serra, cette fois, la main qu'on

[15]

lui tendait, et riant toujours, cria:

--Bonjou, bonjou, mon lieutenant!

Il s'en alla, si content, qu'il gesticulait en marchant, et

qu'on le prenait pour un fou.

Le colonel demanda:

[20]

--Qu'est-ce que cette brute?

--Un brave garçon et un brave soldat. Je vais vous

dire ce que je sais de lui; c'est assez drôle.

Vous savez qu'au commencement de la guerre de 1870

je fus enfermé dans Bézières, que ce nègre appelle Bézi.

[25]

Nous n'étions point assiégés, mais bloqués. Les lignes

prussiennes nous entouraient de partout, hors de portée des

canons, ne tirant pas non plus sur nous, mais nous affamant

peu à peu.

J'étais alors lieutenant. Notre garnison se trouvait

composée de troupes de toute nature, débris de régiments

écharpés, fuyards, maraudeurs, séparés des corps d'armée.

Nous avions de tout enfin, même onze turcos arrivés un

soir on ne sait comment, on ne sait par où. Ils s'étaient

[5]

présentés aux portes de la ville, harassés, déguenillés,

affamés et saouls. On me les donna.

Je reconnus bientôt qu'ils étaient rebelles à toute discipline,

toujours dehors et toujours gris. J'essayai de la

salle de police, même de la prison, rien n'y fit. Mes

[10]

hommes disparaissaient des jours entiers, comme s'ils se

fussent enfoncés sous terre, puis reparaissaient ivres à

tomber. Ils n'avaient pas d'argent. Où buvaient-ils?

Et comment, et avec quoi?

Cela commençait à m'intriguer vivement, d'autant plus

[15]

que ces sauvages m'intéressaient avec leur rire éternel et

leur caractère de grands enfants espiègles.

Je m'aperçus alors qu'ils obéissaient aveuglément au

plus grand d'eux tous, celui que vous venez de voir. Il

les gouvernait à son gré, préparait leurs mystérieuses

[20]

entreprises en chef tout-puissant et incontesté. Je le fis

venir chez moi et je l'interrogeai. Notre conversation dura

bien trois heures, tant j'avais de peine à pénétrer son surprenant

charabia. Quant à lui, le pauvre diable, il faisait

des efforts inouïs pour être compris, inventait des mots,

[25]

gesticulait, suait de peine, s'essuyait le front, soufflait,

s'arrêtait et repartait brusquement, quand il croyait avoir

trouvé un nouveau moyen de s'expliquer.

Je devinai enfin qu'il était fils d'un grand chef, d'une

sorte de roi nègre des environs de Tombouctou. Je lui

[30]

demandai son nom. Il répondit quelque chose comme

Chavaharibouhalikhranafotapolara. Il me parut plus

simple de lui donner le nom de son pays: «Tombouctou.»

Et, huit jours plus tard, toute la garnison ne le nommait

plus autrement.

Mais une envie folle nous tenait de savoir où cet ex-prince

africain trouvait à boire. Je le découvris d'une

[5]

singulière façon.

J'étais un matin sur les remparts, étudiant l'horizon,

quand j'aperçus dans une vigne quelque chose qui remuait.

On arrivait au temps des vendanges, les raisins

étaient mûrs, mais je ne songeais guère à cela. Je pensai

[10]

qu'un espion s'approchait de la ville, et j'organisai une

expédition complète pour saisir le rôdeur. Je pris moi-même

le commandement, après avoir obtenu l'autorisation

du général.

J'avais fait sortir, par trois portes différentes, trois

[15]

petites troupes qui devaient se rejoindre auprès de la vigne

suspecte et la cerner. Pour couper la retraite à l'espion,

un de ces détachements avait à taire une marche d'une

heure au moins. Un homme resté en observation sur les

murs m'indiqua par signe que l'être aperçu n'avait point

[20]

quitté le champ. Nous allions en grand silence, rampant,

presque couchés dans les ornières. Enfin, nous touchons

au point désigné; je déploie brusquement mes soldats, qui

s'élancent dans la vigne, et trouvent.... Tombouctou

voyageant à quatre pattes au milieu des ceps et mangeant

[25]

du raisin, ou plutôt happant du raisin comme un chien

qui mange sa soupe, à pleine bouche, à la plante même,

en arrachant la grappe d'un coup de dent.

Je voulus le faire relever; il n'y fallait pas songer, et je

compris alors pourquoi il se traînait ainsi sur les mains

[30]

et sur les genoux. Dès qu'on l'eut planté sur ses jambes

il oscilla quelques secondes, tendit les bras et s'abattit

sur le nez. Il était gris comme je n'ai jamais vu un

homme être gris.

On le rapporta sur deux échalas, il ne cessa de rire

tout le long de la route en gesticulant des bras et des

jambes.

C'était là tout le mystère. Mes gaillards buvaient au

[5]

raisin lui-même. Puis, lorsqu'ils étaient saouls à ne plus

bouger, ils dormaient sur place.

Quant à Tombouctou, son amour de la vigne passait

toute croyance et toute mesure. Il vivait là-dedans à la

façon des grives, qu'il haïssait d'ailleurs d'une haine de

[10]

rival jaloux. Il répétait sans cesse:

--Les gives mangé tout le raisin, capules!

Un soir on vint me chercher. On apercevait par la

plaine quelque chose arrivant vers nous. Je n'avais point

pris ma lunette, et je distinguais fort mal. On eût dit un

[15]

grand serpent qui se déroulait, un convoi, que sais-je?

J'envoyai quelques hommes au-devant de cette étrange

caravane qui fit bientôt son entrée triomphale. Tombouctou

et neuf de ses compagnons portaient sur une sorte

d'autel, fait avec des chaises de campagne, huit têtes

[20]

coupées, sanglantes et grimaçantes. Le dixième turco

traînait un cheval à la queue duquel un autre était attaché,

et six autres bêtes suivaient encore, retenues de la même

façon.

Voici ce que j'appris. Étant partis aux vignes, mes

[25]

Africains avaient aperçu tout à coup un détachement

prussien s'approchant d'un village. Au lieu de fuir, ils

s'étaient cachés; puis, lorsque les officiers eurent mis pied

à terre devant une auberge pour se rafraîchir, les onze

gaillards s'élancèrent, mirent en fuite les uhlans qui se

[30]

crurent attaqués, tuèrent les deux sentinelles, plus le

colonel et les cinq officiers de son escorte.

Ce jour-là, j'embrassai Tombouctou. Mais je m'aperçus

qu'il marchait avec peine. Je le crus blessé; il se mit à

rire et me dit:

--Moi, povisions pou pays.

C'est que Tombouctou ne faisait point la guerre pour

[5]

l'honneur, mais bien pour le gain. Tout ce qu'il trouvait,

tout ce qui lui paraissait avoir une valeur quelconque,

tout ce qui brillait surtout, il le plongeait dans sa poche!

Quelle poche! un gouffre qui commençait à la hanche et

finissait aux chevilles. Ayant retenu un terme de troupier,

[10]

il l'appelait sa «profonde,» et c'était sa profonde, en effet!

Donc il avait détaché l'or des uniformes prussiens, le

cuivre des casques, les boutons, etc., et jeté le tout dans

sa «profonde» qui était pleine à déborder.

Chaque jour, il précipitait là-dedans tout objet luisant

[15]

qui lui tombait sous les yeux, morceaux d'étain ou pièces

d'argent, ce qui lui donnait parfois une tournure infiniment

drôle.

Il comptait remporter cela au pays des autruches, dont

il semblait bien frère, ce fils de roi, torturé par le besoin

[20]

d'engloutir les corps brillants. S'il n'avait pas eu sa

profonde, qu'aurait-il fait? Il les aurait sans doute

avalés.

Chaque matin sa poche était vide. Il avait donc un

magasin général où s'entassaient ses richesses. Mais où?

[25]

Je ne l'ai pu découvrir.

Le général, prévenu du haut fait de Tombouctou, fit

bien vite enterrer les corps demeurés au village voisin,

pour qu'on ne découvrit point qu'ils avaient été décapités.

Les Prussiens y revinrent le lendemain. Le maire et sept

[30]

habitants notables furent fusillés sur-le-champ, par

représailles, comme ayant dénoncé la présence des Allemands.

L'hiver était venu. Nous étions harassés et désespérés.

On se battait maintenant tous les jours. Les hommes

affamés ne marchaient plus. Seuls les huit turcos (trois

avaient été tués) demeuraient gras et luisants, et vigoureux,

[5]

toujours prêts à se battre. Tombouctou engraissait

même. Il me dit un jour:

--Toi beaucoup faim, moi bon viande.

Et il m'apporta en effet un excellent filet. Mais de

quoi? Nous n'avions plus ni boeufs, ni moutons, ni chèvres,

[10]

ni ânes, ni porcs. Il était impossible de se procurer

du cheval. Je réfléchis à tout cela après avoir dévoré

ma viande. Alors une pensée horrible me vint. Ces

nègres étaient nés bien près du pays où l'on mange des

hommes! Et chaque jour tant de soldats tombaient

[15]

autour de la ville! J'interrogeai Tombouctou. Il ne voulut

pas répondre. Je n'insistai point, mais je refusai désormais

ses présents.

Il m'adorait. Une nuit, la neige nous surprit aux

avant-postes. Nous étions assis par terre. Je regardais

[20]

avec pitié les pauvres nègres grelottant sous cette

poussière blanche et glacée. Comme j'avais grand froid, je

me mis à tousser. Je sentis aussitôt quelque chose s'abattre

sur moi, comme une grande et chaude couverture.

C'était le manteau de Tombouctou qu'il me jetait sur les

[25]

épaules.

Je me levai et, lui rendant son vêtement:

--Garde ça, mon garçon; tu en as plus besoin que moi.

Il répondit:

--Non, mon lieutenant, pou toi, moi pas besoin, moi

[30]

chaud, chaud.

Et il me contemplait avec des yeux suppliants.

Je repris:

--Allons, obéis, garde ton manteau, je le veux.

Le nègre alors se leva, tira son sabre qu'il savait rendre

coupant comme une faulx, et tenant de l'autre main sa

large capote que je refusais:

[5]

--Si toi pas gadé manteau, moi coupé; pésonne

manteau.

Il l'aurait fait. Je cédai.

Huit jours plus tard, nous avions capitulé. Quelques-uns

d'entre nous avaient pu s'enfuir. Les autres allaient

[10]

sortir de la ville et se rendre aux vainqueurs.

Je me dirigeais vers la place d'Armes où nous devions

nous réunir quand je demeurai stupide d'étonnement devant

un nègre géant vêtu de coutil blanc et coiffé d'un

chapeau de paille. C'était Tombouctou. Il semblait

[15]

radieux et se promenait, les mains dans ses poches, devant

une petite boutique où l'on voyait en montre deux

assiettes et deux verres.

Je lui dis:

--Qu'est-ce que tu fais?

[20]

Il répondit:

--Moi pas pati, moi bon cuisiné, moi fait mangé colonel,

Algéie; moi mangé Pussiens, beaucoup volé, beaucoup.

Il gelait à dix degrés. Je grelottais devant ce nègre en

coutil. Alors il me prit par le bras et me fit entrer.

[25]

J'aperçus une enseigne démesurée qu'il allait pendre devant

sa porte sitôt que nous serions partis, car il avait quelque

pudeur.

Et je lus, tracé par la main de quelque complice, cet

appel:

CUISINE MILITAIRE DE M. TOMBOUCTOU

ANCIEN CUISINER DE S. M. L'EMPEREUR.

Artiste de Paris.--Prix modérés.

Malgré le désespoir qui me rongeait le coeur, je ne pus

[5]

m'empêcher de rire, et je laissai mon nègre à son nouveau

commerce.

Cela ne valait-il pas mieux que de le faire emmener

prisonnier?

Vous venez de voir qu'il a réussi, le gaillard.

[10]

Bézières, aujourd'hui, appartient à l'Allemagne. Le

restaurant Tombouctou est un commencement de

Revanche.

EN MER

A Henry Céard On lisait dernièrement dans les journaux les lignes suivantes: Boulogne-sur-Mer, 22 janvier.--On nous écrit: «Un affreux malheur vient de jeter la consternation [5] parmi notre population maritime déjà si éprouvée depuis deux années. Le bateau de pêche commandé par le patron Javel, entrant dans le port, a été jeté à l'Ouest et est venu se briser sur les roches du brise-lames de la jetée. «Malgré les efforts du bateau de sauvetage et des lignes [10] envoyées au moyen du fusil porte-amarre, quatre hommes et le mousse ont péri. «Le mauvais temps continue. On craint de nouveaux sinistres.» Quel est ce patron Javel? Est-il le frère du manchot? [15] Si le pauvre homme roulé par la vague, et mort peut-être sous les débris de son bateau mis en pièces, est celui auquel je pense, il avait assisté, voici dix-huit ans maintenant, à un autre drame, terrible et simple comme sont toujours ces drames formidables des flots. [20] Javel aîné était alors patron d'un chalutier. Le chalutier est le bateau de pêche par excellence. Solide à ne craindre aucun temps, le ventre rond, roulé sans cesse par les lames comme un bouchon, toujours dehors, toujours fouetté par les vents durs et salés de la [25] Manche, il travaille la mer, infatigable, la voile gonflée,

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