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Contes Français

DOUGLAS LABAREE BUFFUM, PH. D. (continued 3)

Reading edition

Royale, et regagne son logis en fredonnant... Deux

heures sonnent à Saint-Paul. «Comme il est tard!» se

[5]

dit le brave homme, et il se dépêche; mais le pavé glisse,

les rues sont noires, et puis dans ce diable de vieux quartier,

qui date du temps où les voitures étaient rares, il y a

un tas de tournants, d'encoignures, de bornes devant les

portes à l'usage des cavaliers. Tout cela empêche d'aller

[10]

vite, surtout quand on a déjà les jambes un peu lourdes,

et les yeux embrouillés par les toasts du réveillon...

Enfin M. Majesté arrive chez lui. Il s'arrête devant un

grand portail orné, où brille au clair de lune un écusson,

doré de neuf, d'anciennes armoiries repeintes dont il a fait

[15]

marque de fabrique:

HÔTEL CI-DEVANT DE NESMOND

MAJESTÉ JEUNE

FABRICANT D'EAU DE SELTZ

Sur tous les siphons de la fabrique, sur les bordereaux,

[20]

les têtes de lettres, s'étalent ainsi et resplendissent les

vieilles armes des Nesmond.

Après le portail, c'est la cour, une large cour aérée et

claire, qui dans le jour en s'ouvrant fait de la lumière à

toute la rue. Au fond de la cour, une grande bâtisse très

[25]

ancienne, des murailles noires, brodées, ouvragées, des

balcons de fer arrondis, des balcons de pierre à pilastres,

d'immenses fenêtres très-hautes, surmontées de frontons,

de chapiteaux qui s'élèvent aux derniers étages comme

autant de petits toits dans le toit, et enfin sur le faite, au

milieu des ardoises, les lucarnes des mansardes, rondes,

[5]

coquettes, encadrées de guirlandes comme des miroirs.

Avec cela un grand perron de pierre, rongé et verdi par

la pluie, une vigne maigre qui s'accroche aux murs, aussi

noire, aussi tordue que la corde qui se balance là-haut à

la poulie du grenier, je ne sais quel grand air de vétusté et

[10]

de tristesse... C'est l'ancien hôtel de Nesmond.

En plein jour, l'aspect de l'hôtel n'est pas le même. Les

mots: Caisse, Magasin, Entrée des ateliers éclatent partout

en or sur les vieilles murailles, les font vivre, les

rajeunissent. Les camions des chemins de fer ébranlent

[15]

le portail; les commis s'avancent au perron la plume à

l'oreille pour recevoir les marchandises. La cour est

encombrée de caisses, de paniers, de paille, de toile

d'emballage. On se sent bien dans une fabrique... Mais avec

la nuit, le grand silence, cette lune d'hiver qui, dans le

[20]

fouillis des toits compliqués, jette et entremêle des ombres,

l'antique maison des Nesmond reprend ses allures seigneuriales.

Les balcons sont en dentelle; la cour d'honneur

s'agrandit, et le vieil escalier, qu'éclairent des jours

inégaux, vous a des recoins de cathédrale, avec des niches

[25]

vides et des marches perdues qui ressemblent à des autels.

Cette nuit-là surtout, M. Majesté trouve à sa maison

un aspect singulièrement grandiose. En traversant la

cour déserte, le bruit de ses pas l'impressionne. L'escalier

lui parait immense, surtout très lourd à monter. C'est le

[30]

réveillon sans doute... Arrivé au premier étage, il

s'arrête pour respirer, et s'approche d'une fenêtre. Ce

que c'est que d'habiter une maison historique! M. Majesté

n'est pas poète, oh! non; et pourtant, en regardant cette

belle cour aristocratique, où la lune étend une nappe de

lumière bleue, ce vieux logis de grand seigneur qui a si

bien l'air de dormir avec ses toits engourdis sous leur

[5]

capuchon de neige, il lui vient des idées de l'autre monde:

«Hein?... tout de même, si les Nesmond revenaient...»

A ce moment, un grand coup de sonnette retentit. Le

portail s'ouvre à deux battants, si vite, si brusquement,

que le réverbère s'éteint; et pendant quelques minutes il

[10]

se fait là-bas, dans l'ombre de la porte, un bruit confus de

frôlements, de chuchotements. On se dispute, on se

presse pour entrer. Voici des valets, beaucoup de valets,

des carrosses tout en glaces miroitant au clair de lune,

des chaises à porteurs balancées entre deux torches qui

[15]

s'avivent au courant d'air du portail. En rien de temps,

la cour est encombrée. Mais au pied du perron, la confusion

cesse. Des gens descendent des voitures, se saluent,

entrent en causant comme s'ils connaissaient la

maison. Il y a là, sur ce perron, un froissement de soie,

[20]

cliquetis d'épées. Rien que des chevelures blanches,

alourdies et mates de poudre; rien que des petites voix

claires, un peu tremblantes, des petits rires sans timbre,

des pas légers. Tous ces gens ont l'air d'être vieux, vieux.

Ce sont des yeux effacés, des bijoux endormis, d'anciennes

[25]

soies brochées, adoucies de nuances changeantes, que la

lumière des torches fait briller d'un éclat doux; et sur

tout cela flotte un petit nuage de poudre, qui monte des

cheveux échafaudés, roulés en boucles, à chacune de ces

jolies révérences, un peu guindées par les épées et les

[30]

grands paniers... Bientôt toute la maison a l'air d'être

hantée. Les torches brillent de fenêtre en fenêtre, montent

et descendent dans le tournoiement des escaliers, jusqu'aux

lucarnes des mansardes qui ont leur étincelle de fête et

de vie. Tout l'hôtel de Nesmond s'illumine, comme si un

grand coup de soleil couchant avait allumé ses vitres.

«Ah! mon Dieu! ils vont mettre le feu!...» se dit M.

[5]

Majesté. Et, revenu de sa stupeur, il tâche de secouer

l'engourdissement de ses jambes et descend vite dans la

cour, où les laquais viennent d'allumer un grand feu clair.

M. Majesté s'approche; il leur parle. Les laquais ne lui

répondent pas, et continuent de causer tout bas entre eux,

[10]

sans que la moindre vapeur s'échappe de leurs lèvres dans

l'ombre glaciale de la nuit, M. Majesté n'est pas content,

cependant une chose le rassure, c'est que ce grand feu qui

flambe si haut et si droit est un feu singulier, une flamme

sans chaleur, qui brille et ne brûle pas. Tranquillisé de

[15]

ce côté, le bonhomme franchit le perron et entre dans ses

magasins.

Ces magasins du rez-de-chaussée devaient faire autrefois

de beaux salons de réception. Des parcelles d'or terni

brillent encore à tous les angles. Des peintures

[20]

mythologiques tournent au plafond, entourent les glaces, flottent

au-dessus des portes dans des teintes vagues, un peu

ternes, comme le souvenir des années écoulées. Malheureusement

il n'y a plus de rideaux, plus de meubles.

Rien que des paniers, de grandes caisses pleines de siphons

[25]

à têtes d'étain, et les branches desséchées d'un vieux lilas

qui montent toutes noires derrière les vitres. M. Majesté,

en entrant, trouve son magasin plein de lumière et de

monde. Il salue, mais personne ne fait attention à lui.

Les femmes aux bras de leurs cavaliers continuent à

[30]

minauder cérémonieusement sous leurs pelisses de satin. On

se promène, on cause, on se disperse. Vraiment tous ces

vieux marquis ont l'air d'être chez eux. Devant un

trumeau peint, une petite ombre s'arrête, toute tremblante:

«Dire que c'est moi, et que me voilà!» et elle regarde en

souriant une Diane qui se dresse dans la boiserie,--mince

et rose, avec un croissant au front.

[5]

«Nesmond, viens donc voir tes armes!» et tout le monde

rit en regardant le blason des Nesmond qui s'étale sur une

toile d'emballage, avec le nom de Majesté au-dessous.

«Ah! ah! ah!... Majesté!... Il y en a donc encore des

Majestés en France?»

[10]

Et ce sont des gaietés sans fin, de petits rires à son de

flûte, des doigts en l'air, des bouches qui minaudent...

Tout à coup quelqu'un crie:

«Du champagne! du champagne!

--Mais non...

[15]

--Mais si!... si, c'est du champagne... Allons,

comtesse, vite un petit réveillon.»

C'est de l'eau de Seltz de M. Majesté qu'ils ont prise

pour du champagne. On le trouve bien un peu éventé;

mais bah! on le boit tout de même; et comme ces pauvres

[20]

petites ombres n'ont pas la tête bien solide, peu à peu

cette mousse d'eau~de Seltz les anime, les excite, leur donne

envie de danser. Des menuets s'organisent. Quatre fins

violons que Nesmond a fait venir commencent un air de

Rameau, tout en triolets, menu et mélancolique dans sa

[25]

vivacité. Il faut voir toutes ces jolies vieilles tourner

lentement, saluer en mesure d'un air grave. Leurs atours

en sont rajeunis, et aussi les gilets d'or, les habits brochés,

les souliers à boucles de diamants. Les panneaux eux-mêmes

semblent revivre en entendant ces anciens airs.

[30]

La vieille glace, enfermée dans le mur depuis deux cents

ans, les reconnaît aussi, et tout, éraflée, noircie aux angles,

elle s'allume doucement et renvoie aux danseurs leur

image, un peu effacée, comme attendrie d'un regret. Au

milieu de toutes ces élégances, M. Majesté se sent gêné.

Il s'est blotti derrière une caisse et regarde...

Petit à petit cependant le jour arrive. Par les portes

[5]

vitrées du magasin, on voit la cour blanchir, puis le haut

des fenêtres, puis tout un côté du salon. A mesure que

la lumière vient, les figures s'effacent, se confondent.

Bientôt M. Majesté ne voit plus que deux petits violons

attardés dans un coin, et que le jour évapore en les

[10]

touchant. Dans la cour, il aperçoit encore, mais si vague, la

forme d'une chaise à porteurs, une tête poudrée semée

d'émeraudes, les dernières étincelles d'une torche que les

laquais ont jetée sur le pavé, et qui se mêlent avec le feu

des roues d'une voiture de roulage entrant à grand bruit

par le portail ouvert...

LA VISION DU JUGE DE COLMAR

Avant qu'il eût prêté serment à l'empereur Guillaume,

il n'y avait pas d'homme plus heureux que le petit juge

Dollinger, du tribunal de Colmar, lorsqu'il arrivait à

l'audience avec sa toque sur l'oreille, son gros ventre, sa

[5]

lèvre en fleur et ses trois mentons bien posés sur un ruban

de mousseline.

--«Ah! le bon petit somme que je vais faire,» avait-il

l'air de se dire en s'asseyant, et c'était plaisir de le voir

allonger ses jambes grassouillettes, s'enfoncer sur son

[10]

grand fauteuil, sur ce rond de cuir frais et moelleux auquel

il devait d'avoir encore l'humeur égale et le teint clair,

après trente ans de magistrature assise.

Infortuné Dollinger!

C'est ce rond de cuir qui l'a perdu. Il se trouvait si

[15]

bien dessus, sa place était si bien faite sur ce coussinet de

moleskine, qu'il a mieux aimé devenir Prussien que de

bouger de là. L'empereur Guillaume lui a dit: «Restez

assis, monsieur Dollinger!» et Dollinger est resté assis;

et aujourd'hui le voilà conseiller à la cour de Colmar,

[20]

rendant bravement la justice au nom de Sa Majesté

berlinoise.

Autour de lui, rien n'est changé: c'est toujours le même

tribunal fané et monotone, la même salle de catéchisme

avec ses bancs luisants, ses murs nus, son bourdonnement

[25]

d'avocats, le même demi-jour tombant des hautes fenêtres

à rideaux de serge, le même grand christ poudreux qui

penche la tête, les bras étendus. En passant à la Prusse,

la cour de Colmar n'a pas dérogé: il y a toujours un buste

d'empereur au fond du prétoire... Mais c'est égal!

Dollinger se sent dépaysé. Il a beau se rouler dans son

[5]

fauteuil, s'y enfoncer rageusement; il n'y trouve plus les

bons petits sommes d'autrefois, et quand par hasard il lui

arrive encore de s'endormir à l'audience, c'est pour faire

des rêves épouvantables...

Dollinger rêve qu'il est sur une haute montagne, quelque

[10]

chose comme le Honeck ou le ballon d'Alsace... Qu'est-ce

qu'il fait là, tout seul, en robe de juge, assis sur son grand

fauteuil à ces hauteurs immenses où l'on ne voit plus rien

que des arbres rabougris et des tourbillons de petites

mouches?... Dollinger ne le sait pas. Il attend, tout

[15]

frissonnant de la sueur froide et de l'angoisse du cauchemar.

Un grand soleil rouge se lève de l'autre côté du

Rhin, derrière les sapins de la forêt Noire, et, à mesure

que le soleil monte, en bas, dans les vallées de Thann, de

Munster, d'un bout à l'autre de l'Alsace, c'est un roulement

[20]

confus, un bruit de pas, de voitures en marche, et

cela grossit, et cela s'approche, et Dollinger a le coeur

serré! Bientôt, par la longue route tournante qui grimpe

aux flancs de la montagne, le juge de Colmar voit venir à

lui un cortège lugubre et interminable, tout le peuple

[25]

d'Alsace qui s'est donné rendez-vous à cette passe des

Vosges pour émigrer solennellement.

En avant montent de longs chariots attelés de quatre

boeufs, ces longs chariots à claire-voie que l'on rencontre

tout débordants de gerbes au temps des moissons, et qui

[30]

maintenant s'en vont chargés de meubles, de hardes,

d'instruments de travail. Ce sont les grands lits, les hautes

armoires, les garnitures d'indienne, les huches, les rouets,

les petites chaises des enfants, les fauteuils des ancêtres,

vieilles reliques entassées, tirées de leurs coins, dispersant

au vent de la route la sainte poussière des foyers. Des

maisons entières partent dans ces chariots. Aussi

[5]

n'avancent-ils qu'en gémissant, et les boeufs les tirent avec

peine, comme si le sol s'attachait aux roues, comme si ces

parcelles de terre sèche restées aux herses, aux charrues,

aux pioches, aux râteaux, rendant la charge encore plus

lourde, faisaient de ce départ un déracinement. Derrière

[10]

se presse une foule silencieuse, de tout rang, de tout âge,

depuis les grands vieux à tricorne qui s'appuient en

tremblant sur des bâtons, jusqu'aux petits blondins frisés,

vêtus d'une bretelle et d'un pantalon de futaine, depuis

l'aïeule paralytique que de fiers garçons portent sur leurs

[15]

épaules, jusqu'aux enfants de lait que les mères serrent

contre leurs poitrines; tous, les vaillants comme les infirmes,

ceux qui seront les soldats de l'année prochaine et ceux

qui ont fait la terrible campagne, des cuirassiers amputés

qui se traînent sur des béquilles, des artilleurs hâves,

[20]

exténués, ayant encore dans leurs uniformes en loque la

moisissure des casemates de Spandau; tout cela défile

fièrement sur la route, au bord de laquelle le juge de Colmar

est assis, et, en passant devant lui, chaque visage se

détourne avec une terrible expression de colère et de

[25]

dégoût...

Oh! le malheureux Dollinger! il voudrait se cacher, s'enfuir;

mais impossible. Son fauteuil est incrusté dans la

montagne, son rond de cuir dans son fauteuil, et lui dans

son rond de cuir. Alors il comprend qu'il est là comme au

[30]

pilori, et qu'on a mis le pilori aussi haut pour que sa honte

se vît de plus loin... Et le défilé continue, village par

village, ceux de la frontière suisse menant d'immenses

troupeaux, ceux de la Saar poussant leurs durs outils de

fer dans des wagons à minerais. Puis les villes arrivent,

tout le peuple des filatures, les tanneurs, les tisserands,

les ourdisseurs, les bourgeois, les prêtres, les rabbins, les

[5]

magistrats, des robes noires, des robes rouges. ..Voilà le

tribunal de Colmar, son vieux président en tête. Et

Dollinger, mourant de honte, essaye de cacher sa figure,

mais ses mains sont paralysées; de fermer les yeux,

mais ses paupières restent immobiles et droites. Il faut

[10]

qu'il voie et qu'on le voie, et qu'il ne perde pas un des

regards de mépris que ses collègues lui jettent en

passant...

Ce juge au pilori, c'est quelque chose de terrible! Mais

ce qui est plus terrible encore, c'est qu'il a tous les siens

[15]

dans cette foule, et que pas un n'a l'air de le reconnaître.

Sa femme, ses enfants passent devant lui en baissant

la tête. On dirait qu'ils ont honte, eux aussi! Jusqu'à

son petit Michel qu'il aime tant, et qui s'en va pour toujours

sans seulement le regarder. Seul, son vieux président

[20]

s'est arrêté une minute pour lui dire à voix basse:

«Venez avec nous, Dollinger. Ne restez pas là, mon

ami...»

Mais Dollinger ne peut pas se lever. Il s'agite, il appelle,

et le cortège défile pendant des heures; et lorsqu'il

[25]

s'éloigne au jour tombant, toutes ces belles vallées pleines

de clochers et d'usines se font silencieuses. L'Alsace

entière est partie. Il n'y a plus que le juge de Colmar

qui reste là-haut, cloué sur son pilori, assis et

inamovible...

[30]

...Soudain la scène change. Des ifs, des croix noires,

des rangées de tombes, une foule en deuil. C'est le

cimetière de Colmar, un jour de grand enterrement. Toutes

les cloches de la ville sont en branle. Le conseiller Dollinger

vient de mourir. Ce que l'honneur n'avait pas pu

faire, la mort s'en est chargée. Elle a dévissé de son rond

[5]

de cuir le magistrat inamovible, et couché tout de son

long l'homme qui s'entêtait à rester assis...

Rêver qu'on est mort et se pleurer soi-même, il n'y a

pas de sensation plus horrible. Le coeur navré, Dollinger

assiste à ses propres funérailles; et ce qui le désespère

[10]

encore plus que sa mort, c'est que dans cette foule immense

qui se presse autour de lui, il n'a pas un ami, pas

un parent. Personne de Colmar, rien que des Prussiens!

Ce sont des soldats prussiens qui ont fourni l'escorte, des

magistrats prussiens qui mènent le deuil, et les discours

[15]

qu'on prononce sur sa tombe sont des discours prussiens,

et la terre qu'on lui jette dessus et qu'il trouve si froide

est de la terre prussienne, hélas!

Tout à coup la foule s'écarte, respectueuse; un magnifique

cuirassier blanc s'approche, cachant sous son manteau

[20]

quelque chose qui a l'air d'une grande couronne

d'immortelles. Tout autour on dit:

«Voilà Bismarck...voilà Bismarck...» Et le juge de

Colmar pense avec tristesse:

«C'est beaucoup d'honneur que vous me faites, monsieur

[25]

le comte, mais si j'avais là mon petit Michel...»

Un immense éclat de rire l'empêche d'achever, un rire

fou, scandaleux, sauvage, inextinguible.

«Qu'est-ce qu'ils ont donc?» se demande le juge épouvanté.

Il se dresse, il regarde... C'est son rond, son rond

[30]

de cuir que M. de Bismarck vient de déposer religieusement

sur sa tombe avec cette inscription en entourage

dans la moleskine:

AU JUGE DOLLINGER

HONNEUR DE LA MAGISTRATURE ASSISE

SOUVENIRS ET REGRETS

D'un bout à l'autre du cimetière, tout le monde rit, tout

[5]

le monde se tord, et cette grosse gaieté prussienne résonne

jusqu'au fond du caveau, où le mort pleure de honte,

écrasé sous un ridicule éternel...

ERCKMANN-CHATRIAN

LA MONTRE DU DOYEN

I

Le jour d'avant la Noël 1832, mon ami Wilfrid, sa

contre-basse en sautoir, et moi mon violon sous le bras,

nous allions de la Forêt Noire à Heidelberg. Il faisait un

temps de neige extraordinaire; aussi loin que s'étendaient

[5]

nos regards sur l'immense plaine déserte, nous ne découvrions

plus de trace de route, de chemin, ni de sentier.

La bise sifflait son ariette stridente avec une persistance

monotone, et Wilfrid, la besace aplatie sur sa maigre échine,

ses longues jambes de héron étendues, la visière de sa

[10]

petite casquette plate rabattue sur le nez, marchait devant

moi, fredonnant je ne sais quelle joyeuse chanson. J'emboîtais

le pas, ayant de la neige jusqu'aux genoux, et je

sentais la mélancolie me gagner insensiblement.

Les hauteurs de Heidelberg commençaient à poindre

[15]

tout au bout de l'horizon, et nous espérions arriver avant

la nuit close, lorsque nous entendîmes un cheval galoper

derrière nous. Il était alors environ cinq heures du soir,

et de gros flocons de neige tourbillonnaient dans l'air

grisâtre. Bientôt le cavalier fut à vingt pas. Il ralentit

[20]

sa marche, nous observant du coin de l'oeil; de notre part,

nous l'observions aussi.

Figurez-vous un gros homme roux de barbe et de

cheveux, coiffé d'un superbe tricorne, la capote brune,

recouverte d'une pelisse de renard flottante, les mains

enfoncées dans des gants fourrés remontant jusqu'aux

coudes: quelque échevin ou bourgmestre à large panse,

une belle valise établie sur la croupe de son vigoureux

roussin. Bref, un véritable personnage.

[5]

«Hé! hé! mes garçons, fit-il en sortant une de ses grosses

mains des moufles suspendues à sa rhingrave, nous allons

à Heidelberg, sans doute, pour faire de la musique?»

Wilfrid regarda le voyageur de travers et répondit

brusquement:

[10]

«Cela vous intéresse, monsieur?

--Eh! oui... J'aurais un bon conseil à vous donner.

--Un conseil?

--Mon Dieu... Si vous le voulez bien.»

Wilfrid allongea le pas sans répondre, et, de mon côté,

[15]

je m'aperçus que le voyageur avait exactement la mine

d'un gros chat: les oreilles écartées de la tête, les paupières

demi-closes, les moustaches ébouriffées, l'air tendre et

paterne.

«Mon cher ami, reprit-il en s'adressant à moi, franchement,

[20]

vous feriez bien de reprendre la route d'où vous

venez.

--Pourquoi, monsieur?

--L'illustre maëstro Pimenti, de Novare, vient d'annoncer

un grand concert à Heidelberg pour Noël; toute

[25]

la ville y sera, vous ne gagnerez pas un kreutzer.»

Mais Wilfrid, se retournant de mauvaise humeur, lui

répliqua:

«Nous nous moquons de votre maëstro et de tous les

Pimenti du monde. Regardez ce jeune homme, regardez-le

[30]

bien! Ça n'a pas encore un brin de barbe au menton; ça

n'a jamais joué que dans les petits

bouchons

de la Forêt

Noire pour faire danser les

bourengrédel

et les

charbonnières. Eh bien, ce petit bonhomme, avec ses longues

boucles blondes et ses grands yeux bleus, défie tous vos

charlatans italiens; sa main gauche renferme des trésors

de mélodie, de grâce et de souplesse... Sa droite a le plus

[5]

magnifique coup d'archet que le Seigneur-Dieu daigne

accorder parfois aux pauvres mortels, dans ses moments

de bonne humeur.

--Eh! eh! fit l'autre, en vérité?

--C'est comme je vous le dis,» s'écria Wilfrid, se

[10]

remettant à courir, en soufflant dans ses doigts rouges.

Je crus qu'il voulait se moquer du voyageur, qui nous

suivait toujours au petit trot.

Nous fîmes ainsi plus d'une demi-lieue en silence. Tout

à coup l'inconnu, d'une voix brusque, nous dit:

[15]

«Quoi qu'il en soit de votre mérite, retournez dans la

Forêt Noire; nous avons assez de vagabonds à Heidelberg,

sans que vous veniez en grossir le nombre... Je vous

donne un bon conseil, surtout dans les circonstances

présentes... Profitez-en!»

[20]

Wilfrid indigné allait lui répondre, mais il avait pris le

galop et traversait déjà la grande avenue de l'Électeur.

Une immense file de corbeaux: venaient de s'élever dans la

plaine, et semblaient suivre le gros homme, en remplissant

le ciel de leurs clameurs.

[25]

Nous arrivâmes à Heidelberg vers sept heures du soir,

et nous vîmes, en effet, l'affiche magnifique de Pimenti sur

toutes les murailles de la ville: «Grand concerto, solo, etc.»

Dans la soirée même, en parcourant les brasseries des

théologiens et des philosophes, nous rencontrâmes plusieurs

[30]

musiciens de la Forêt Noire, de vieux camarades, qui nous

engagèrent dans leur troupe. Il y avait le vieux Brêmer,

le violoncelliste; ses deux fils Ludwig et Karl, deux bons

seconds violons; Heinrich Siebel, la clarinette; la grande

Berthe avec sa harpe; puis Wilfrid et sa contre-basse, et

moi comme premier violon.

Il fut arrêté que nous irions ensemble, et qu'après la

[5]

Noël, nous partagerions en frères. Wilfrid avait déjà

loué, pour nous deux, une chambre au sixième étage de

la petite auberge du

Pied-de-Mouton

, à quatre kreutzers

la nuit. A proprement parler, ce n'était qu'un grenier;

mais heureusement il y avait un fourneau de tôle, et nous

[10]

y fimes du feu pour nous sécher.

Comme nous étions assis tranquillement à rôtir des

marrons et à boire une cruche de vin, voilà que la petite

Annette, la fille d'auberge, en petite jupe coquelicot et

cornette de velours noir, les joues vermeilles, les lèvres roses

[15]

comme un bouquet de cerises... Annette monte l'escalier

quatre à quatre, frappe à la porte, et vient se jeter dans,

mes bras, toute réjouie.

Je connaissais cette jolie petite depuis longtemps, nous

étions du même village, et puisqu'il faut tout vous dire, ses

[20]

yeux pétillants, son air espiègle m'avaient captivé le coeur.

«Je viens causer un instant avec toi, me dit-elle, en

s'asseyant sur un escabeau. Je t'ai vu monter tout à

l'heure, et me voilà!»

Elle se mit alors à babiller, me demandant des nouvelles

[25]

de celui-ci, de celui-là, enfin de tout le village: c'était à

peine si j'avais le temps de lui répondre. Parfois elle

s'arrêtait et me regardait avec une tendresse inexprimable.

Nous serions restés là jusqu'au lendemain, si la mère Grédel

Dick ne s'était mise à crier dans l'escalier:

[30]

«Annette! Annette! viendras-tu?

--Me voilà, madame, me voilà!» fit la pauvre enfant, se

levant toute surprise. Elle me donna une petite tape sur

la joue et s'élança vers la porte; mais au moment de sortir

elle s'arrêta:

«Ah! s'écria-t-elle en revenant, j'oubliais de vous dire;

avez-vous appris?

[5]

--Quoi donc?

--La mort de notre pro-recteur Zâhn!

--Et que nous importe cela?

--Oui, mais prenez garde, prenez garde, si vos papiers

ne sont pas en règle. Demain à huit heures, on viendra

[10]

vous les demander. On arrête tant de monde, tant de

monde depuis quinze jours! Le pro-recteur a été assassiné

dans la bibliothèque du cloître Saint-Christophe hier

soir. La semaine dernière on a pareillement assassiné le

vieux sacrificateur Ulmet Élias, de la rue des Juifs!

[15]

Quelques jours avant, on a tué la vieille Christina Hâas et le

marchand d'agates Séligmann! Ainsi, mon pauvre Kasper,

fit-elle tendrement, veille bien sur toi, et que tous vos

papiers soient en ordre.»

Tandis qu'elle parlait, on criait toujours d'en bas:

[20]

«Annette! Annette! viendras-tu? Oh! la malheureuse,

qui me laisse toute seule!»

Et les cris des buveurs s'entendaient aussi, demandant

du vin, de la bière, du jambon, des saucisses. Il fallut

bien partir. Annette descendit en courant comme elle

[25]

était venue, et répondant de sa voix douce:

«Mon Dieu!... mon Dieu!... qu'y a-t-il donc, madame,

pour crier de la sorte?... Ne croirait-on pas que le feu est

dans la maison!...»

Wilfrid alla refermer la porte, et, ayant repris sa place,

[30]

nous nous regardâmes, non sans quelque inquiétude.

«Voilà de singulières nouvelles, dit-il... Au moins tes

papiers sont-ils en règle?

--Sans doute.»

Et je lui fis voir mon livret.

«Bon, le mien est là... Je l'ai fait viser avant de partir

...Mais c'est égal, tous ces meurtres ne nous annoncent

[5]

rien de bon... Je crains que nous ne fassions pas nos

affaires ici... Bien des familles sont dans le deuil... et

d'ailleurs les ennuis, les inquiétudes...

--Bah! tu vois tout en noir,» lui dis-je.

Nous continuâmes à causer de ces événements étranges

[10]

jusque passé minuit. Le feu de notre petit poêle éclairait

toute la chambre. De temps en temps une souris attirée

par la chaleur glissait comme une flèche le long du mur.

On entendait le vent s'engouffrer dans les hautes cheminées

et balayer la poussière de neige des gouttières. Je songeais

[15]

à Annette. Le silence s'était rétabli.

Tout à coup Wilfrid, ôtant sa veste, s'écria:

«Il est temps de dormir... Mets encore une bûche au

fourneau et couchons-nous.

--Oui, c'est ce que nous avons de mieux à faire.»

[20]

Ce disant, je tirai mes bottes, et deux minutes après

nous étions étendus sur la paillasse, la couverture tirée

jusqu'au menton, un gros rondin sous la tête pour oreiller.

Wilfrid ne tarda point à s'endormir. La lumière du petit

poêle allait et venait... Le vent redoublait au dehors...

[25]

et, tout en rêvant, je m'endormis à mon tour comme un

bienheureux.

Vers deux heures du matin je fus éveillé par un bruit

inexplicable; je crus d'abord que c'était un chat courant

sur les gouttières; mais ayant mis l'oreille contre les

[30]

bardeaux, mon incertitude ne fut pas longue: quelqu'un

marchait sur le toit.

Je poussai Wilfrid du coude pour l'éveiller.

«Chut!» fit-il en me serrant la main.

Il avait entendu comme moi. La flamme jetait alors

ses dernières lueurs, qui se débattaient contre la muraille

décrépite. J'allais me lever, quand, d'un seul coup, la

[5]

petite fenêtre, fermée par un fragment de brique, fut

poussée et s'ouvrit: une tête pâle, les cheveux roux, les

yeux phosphorescents, les joues frémissantes, parut...,

regardant à l'intérieur. Notre saisissement fut tel que

nous n'eûmes pas la force de jeter un cri. L'homme passa

[10]

une jambe, puis l'autre, par la lucarne et descendit dans

notre grenier avec tant de prudence, que pas un atome ne

bruit sous ses pas.

Cet homme, large et rond des épaules, court, trapu, la

face crispée comme celle d'un tigre à l'affût, n'était autre

[15]

que le personnage bonasse qui nous avait donné des conseils

sur la route de Heidelberg. Que sa physionomie nous

parut changée alors! Malgré le froid excessif, il était en

manches de chemise; il ne portait qu'une simple culotte

serrée autour des reins, des bas de laine et des souliers à

[20]

boucles d'argent. Un long couteau taché de sang brillait

dans sa main.

Wilfrid et moi nous nous crûmes perdus... Mais lui

ne parut pas nous voir dans l'ombre oblique de la mansarde,

quoique la flamme se fût ranimée au courant d'air glacial

[25]

de la lucarne. Il s'accroupit sur un escabeau et se prit à

grelotter d'une façon bizarre... subitement ses yeux, d'un

vert jaunâtre, s'arrêtèrent sur moi..., ses narines se

dilatèrent..., il me regarda plus d'une longue minute...

Je n'avais plus une goutte de sang dans les veines! Puis,

[30]

se tournant vers le poêle, il toussa d'une voix rauque,

pareille à celle d'un chat, sans qu'un seul muscle de sa face

tressaillit. Il tira du gousset de sa culotte une grosse

montre, fit le geste d'un homme qui regarde l'heure, et,

soit distraction ou tout autre motif, il la déposa sur la

table. Enfin, se levant comme incertain, il considéra la

lucarne, parut hésiter et sortit, laissant la porte ouverte

[5]

tout au large.

Je me levai aussitôt pour pousser le verrou, mais déjà

les pas de l'homme criaient dans l'escalier à deux étages

en dessous. Une curiosité invincible l'emporta sur ma

terreur, et, comme je l'entendais ouvrir une fenêtre donnant

[10]

sur la cour, moi-même je m'inclinai vers la lucarne

de l'escalier en tourelle du même côté. La cour de cette

hauteur était profonde comme un puits; un mur, haut de

cinquante à soixante pieds, la partageait en deux. Sa

crête partait de la fenêtre que l'assassin venait d'ouvrir, et

[15]

s'étendait en ligne droite, sur le toit d'une vaste et sombre

demeure en face. Comme la lune brillait entre de grands

nuages chargés de neige, je vis tout cela d'un coup d'oeil,

et je frémis en apercevant l'homme fuir sur la haute muraille,

la tête penchée en avant et son long couteau à la

[20]

main, tandis que le vent soufflait avec des sifflements

lugubres.

Il gagna le toit en face et disparut dans une lucarne.

Je croyais rêver. Pendant quelques instants je restai

là, bouche béante, la poitrine nue, les cheveux flottants,

[25]

sous le grésil qui tombait du toit. Enfin, revenant de ma

stupeur, je rentrai dans notre réduit et trouvai Wilfrid,

qui me regarda tout hagard et murmurant une

prière à voix basse. Je m'empressai de remettre du

bois au fourneau, de passer mes habits et de fermer le

[30]

verrou.

«Eh bien? demanda mon camarade en se levant.

--Eh bien! lui répondis-je, nous en sommes réchappés

...Si cet homme ne nous a pas vus, c'est que Dieu ne veut

pas encore notre mort.

--Oui, fit-il... oui! c'est l'un des assassins dont nous

parlait Annette... Grand Dieu!... quelle figure... et

[5]

quel couteau!»

Il retomba sur la paillasse... Moi, je vidai d'un trait ce

qui restait de vin dans la cruche, et comme le feu s'était

ranimé, que la chaleur se répandait de nouveau dans la

chambre, et que le verrou me paraissait solide, je repris

[10]

courage.

Pourtant, la montre était là... l'homme pouvait revenir

la chercher!... Cette idée nous glaça d'épouvante.

«Qu'allons-nous faire, maintenant? dit Wilfrid. Notre

plus court serait de reprendre tout de suite le chemin de la

[15]

Forêt Noire!

--Pourquoi?

--Je n'ai plus envie de jouer de la contre-basse...

Arrangez-vous comme vous voudrez.

--Mais pourquoi donc? Qu'est-ce qui nous force à

[20]

partir? Avons-nous commis un crime?

--Parle bas... parle bas... fit-il... Rien que ce mot

crime, si quelqu'un l'entendait, pourrait nous faire prendre

...De pauvres diables comme nous servent d'exemples

aux autres... On ne regarde pas longtemps s'ils commettent

[25]

des crimes... Il suffit qu'on trouve cette montre

ici...

--Écoute, Wilfrid, lui dis-je, il ne s'agit pas de perdre

la tête. Je veux bien croire qu'un crime a été commis ce

soir dans notre quartier... Oui, je le crois... c'est même

[30]

très-probable... mais, en pareille circonstance, que doit

faire un honnête homme? Au lieu de fuir, il doit aider la

justice, il doit...

--Et comment, comment l'aider?

--Le plus simple sera de prendre la montre et d'aller la

remettre demain au grand bailli, en lui racontant ce qui

s'est passé.

[5]

--Jamais... jamais... je n'oserai toucher cette

montre!

--Eh bien! moi, j'irai. Couchons-nous et tâchons de

dormir encore s'il est possible.

--Je n'ai plus envie de dormir.

[10]

--Alors, causons... allume ta pipe... attendons le

jour... Il Y a peut-être encore du monde à l'auberge...

si tu veux, nous descendrons.

--J'aime mieux rester ici.

--Soit!»

[15]

Et nous reprîmes notre place au coin du feu.

Le lendemain, dès que le jour parut, j'allai prendre la

montre sur la table. C'était une montre très-belle, à

double cadran marquait les heures, l'autre les minutes.

Wilfrid parut plus rassuré.

[20]

«Kasper, me dit-il, toute réflexion faite, il convient

mieux que j'aille voir le bailli. Tu es trop jeune pour

entrer dans de telles affaires... Tu t'expliquerais mal!

--C'est comme tu voudras.

--Oui, il paraîtrait bien étrange qu'un homme de mon

[25]

âge envoyât un enfant.

--Bien... bien... je comprends, Wilfrid»

Il prit la montre, et je remarquai que son amour-propre

seul le poussait à cette résolution: il aurait rougi, sans

doute, devant ses camarades, d'avoir montré moins de

[30]

courage que moi.

Nous descendîmes du grenier tout méditatifs. En

traversant l'allée qui donne sur la rue Saint-Christophe,

nous entendîmes le cliquetis des verres et des fourchettes

...Je distinguai la voix du vieux Brêmer et de ses deux

fils, Ludwig et Karl.

«Ma foi, dis-je à Wilfrid, avant de sortir, nous ne ferions

[5]

pas mal de boire un bon coup.»

En même temps je poussai la porte de la salle. Toute

notre société était là, les violons, les cors de chasse

suspendus à la muraille; la harpe dans un coin. Nous fûmes

accueillis par des cris joyeux. On s'empressa de nous

[10]

faire place à table.

«Hé! disait le vieux Brêmer, bonne journée, camarades

Du vent... de la neige... Toutes les brasseries

seront pleines de monde; chaque flocon qui tourbillonne

dans l'air est un florin qui nous tombera dans la poche!»

[15]

J'aperçus ma petite Annette, fraîche, dégourdie, me

souriant des yeux et des lèvres avec amour. Cette vue

me ranima... Les meilleures tranches de jambon étaient

pour moi, et chaque fois qu'elle venait déposer une cruche

à ma droite, sa douce main s'appuyait avec expression sur

[20]

mon épaule.

Oh! que mon coeur sautillait, en songeant aux marrons

que nous avions croqués la veille ensemble! Pourtant,

la figure pâle du meurtrier passait de temps en temps

devant mes yeux et me faisait tressaillir... Je regardais

[25]

Wilfrid, il était tout méditatif. Enfin, au coup de huit

heures, notre troupe allait partir, lorsque la porte s'ouvrit,

et que trois escogriffes, la face plombée, les yeux brillants

comme des rats, le chapeau déformé, suivis de plusieurs

autres de la même espèce, se présentèrent sur le seuil.

[30]

L'un d'eux, au nez long, un énorme gourdin suspendu au

poignet, s'avança en s'écriant:

«Vos papiers, messieurs?»

Chacun s'empressa de satisfaire à sa demande. Malheureusement

Wilfrid, gui se trouvait debout auprès du

Poêle, fut pris d'un tremblement subit, et comme l'agent

de police, à l'oeil exercé, suspendait sa lecture pour

[5]

l'observer d'un regard équivoque, il eut la funeste idée de

faire glisser la montre dans sa botte, mais, avant

qu'elle eût atteint sa destination, l'agent de police frappait

sur la cuisse de mon camarade et s'écriait d'un ton

goguenard:

[10]

«Hé, hé! il parait que ceci nous gêne?»

Alors Wilfrid tomba en faiblesse, à la grande stupéfaction

de tout le monde, il s'affaissa sur un banc, pâle comme

la mort, et Madoc, le chef de la police, sans gêne, ouvrit

son pantalon et en retira la montre avec un méchant éclat

[15]

de rire... Mais à peine l'eut-il regardée, qu'il devint

grave, et se tournant vers ses agents:

«Que personne ne sorte! s'écria-t-il d'une voix terrible.

Nous tenons la bande... Voici la montre du doyen Daniel

Van den Berg... Attention... Les menottes!»

[20]

Ce cri nous traversa jusqu'à la moelle des os. Il se fit

un tumulte épouvantable... Moi, nous sentant perdus,

je me glissai sous le banc, près du mur, et comme on enchaînait

le pauvre vieux Brêmer, ses fils Heinrich et Wilfrid,

qui sanglotaient et protestaient... je sentis une

[25]

petite main me passer sur le cou.. la douce main d'Annette,

où j'imprimai mes lèvres pour dernier adieu...

Mais elle me prit par l'oreille, m'attira doucement...

doucement... Je vis la porte du cellier ouverte sous un

bout de la table... Je m'y laissai glisser... La porte se

[30]

referma!

Ce fut l'affaire d'une seconde, au milieu de la bagarre.

A peine au fond de mon trou, on trépignait déjà sur la

porte... puis tout devint silencieux: mes pauvres camarades

étaient partis!--La mère Grédel Dick jetait son

cri de paon sur le seuil de son allée, disant que l'auberge

du

Pied-de-Mouton

était déshonorée.

[5]

Je vous laisse à penser les réflexions que je dus faire

durant tout un jour, blotti derrière une futaille, les reins

courbés, les jambes repliées sous moi, songeant que si un

chien descendait à la cave... que s'il prenait fantaisie à

la cabaretière de venir elle-même remplir la cruche. ..

[10]

que si la tonne se vidait dans le jour et qu'il fallût en

mettre une autre en perce... que le moindre hasard enfin

pouvait me perdre.

Toutes ces idées et mille autres me passaient par la

tête. Je représentais mes camarades déjà pendus au gibet.

[15]

Annette, non moins troublée que moi, par excès de prudence

refermait la porte chaque fois qu'elle remontait du

cellier.--J'entendis la vieille lui crier:

«Mais laisse donc cette porte. Es-tu folle de perdre la

moitié de ton temps à l'ouvrir?»

[20]

Alors, la porte resta entre-bâillée, et du fond de l'ombre

je vis les tables se garnir de nouveaux buveurs... J'entendais

des cris, des discussions, des histoires sans fin sur la

fameuse bande.

«Oh! les scélérats, disait l'un, grâce au ciel on les tient!

[25]

Quel fléau pour Heidelberg!... On n'osait plus se hasarder

dans les rues après dix heures... Le commerce en souffrait...

Enfin, c'est fini, dans quinze jours, tout sera

rentré dans l'ordre.

--Voyez-vous ces musiciens de la Forêt Noire, criait

[30]

un autre... c'est un tas de bandits! ils s'introduisent dans

les maisons sous prétexte de faire de la musique... Ils

observent les serrures, les coffres, les armoires, les issues,

et puis, un beau matin, on apprend que maître un tel a

eu la gorge coupée dans son lit... que sa femme a été

massacrée... ses enfants égorgés... la maison pillée de

fond en comble... qu'on a mis le feu à la grange... ou

[5]

autre chose dans ce genre... Quels misérables! On

devrait les exterminer tous sans miséricorde... au moins

le pays serait tranquille.

--Toute la ville ira les voir pendre, disait la mère

Grédel... Ce sera le plus beau jour de ma vie!

[10]

--Savez-vous que sans la montre du doyen Daniel, on

n'aurait jamais trouvé leur trace? Hier soir la montre

disparaît... Ce matin, maître Daniel en donne le signalement

à la police... une heure après, Madoc mettait la

main sur toute la couvée... hé! hé! hé!»

[15]

Et toute la salle de rire aux éclats. La honte,

l'indignation, la peur, me faisaient frémir tour à tour.

Cependant la nuit vint. Quelques buveurs seuls

restaient encore à table. On avait veillé la nuit précédente;

j'entendais la grosse propriétaire qui bâillait et

[20]

murmurait:

«Ah! mon Dieu, quand pourrons-nous aller nous

coucher?»

Une seule chandelle restait allumée dans la salle.

«Allez dormir, madame, dit la douce voix d'Annette, je

[25]

veillerai bien toute seule jusqu'à ce que ces messieurs s'en

aillent.»

Quelques ivrognes comprirent cette invitation et se

retirèrent; il n'en restait plus qu'un, assoupi en face de sa

cruche. Le wachtmann, étant venu faire sa ronde,

[30]

l'éveilla, et je l'entendis sortir à son tour, grognant et

trébuchant jusqu'à la porte.

«Enfin, me dis-je, le voilà parti; ce n'est pas malheureux.

La mère Grédel va dormir, et la petite Annette ne tardera

point à me délivrer.»

Dans cette agréable pensée je détirais déjà mes membres

engourdis, quand ces paroles de la grosse cabaretière

[5]

frappèrent mes oreilles:

«Annette, va fermer, et n'oublie pas de mettre la barre.

Moi, je descends à la cave.»

Il parait qu'elle avait cette louable habitude pour

s'assurer que tout était en ordre.

[10]

«Mais, madame, balbutia la petite, le tonneau n'est pas

vide; vous n'avez pas besoin...

--Mêle-toi de tes affaires,» interrompit la grosse femme,

dont la chandelle brillait déjà sur l'escalier.

Je n'eus que le temps de me replier de nouveau derrière

[15]

la futaille. La vieille, courbée sous la voûte basse du

cellier, allait d'une tonne à l'autre, et je l'entendais

murmurer:

«Oh! la coquine, comme elle laisse couler le vin! At~

tends, attends, je vais t'apprendre à mieux fermer les

[20]

robinets. A-t-on jamais vu! A-t-on jamais vu!»

La lumière projetait les ombres contre le mur humide.

Je me dissimulais de plus en plus.

Tout à coup, au moment où je croyais la visite terminée,

j'entendis la grosse mère exhaler un soupir, mais un soupir

[25]

si long, si lugubre, que l'idée me vint aussitôt qu'il se

passait quelque chose d'extraordinaire. Je hasardai un

oeil... le moins possible; et qu'est-ce que je vis? Dame

Grédel Dick, la bouche béante, les yeux hors de la tête,

contemplant le dessous de la tonne, derrière laquelle je

[30]

me tenais immobile. Elie venait d'apercevoir un de mes

pieds sous la solive servant de cale, et s'imaginait sans

doute avoir découvert le chef des brigands, caché là pour

l'égorger pendant la nuit. Ma résolution fut prompte:

je me redressai en murmurant:

«Madame, au nom du ciel! ayez pitié de moi. Je

suis...»

[5]

Mais alors, elle, sans me regarder, sans m'écouter, se

prit à jeter des cris de paon, des cris à vous déchirer les

oreilles, tout en grimpant l'escalier aussi vite que le lui

permettait son énorme corpulence. De mon côté, saisi

d'une terreur inexprimable, je m'accrochai à sa robe, pour

[10]

la prier à genoux. Mais ce fut pis encore:

«Au secours! à l'assassin! Oh! ah! mon Dieu! Lâchez-moi.

Prenez mon argent. Oh! oh!»

C'était effrayant. J'avais beau lui dire:

«Madame, regardez-moi. Je ne suis pas ce que vous

[15]

pensez...»

Bah! elle était folle d'épouvante, elle radotait, elle

bégayait, elle piaillait d'un accent si aigu que si nous

n'eussions été sous terre, tout le quartier en eût été éveillé.

Dans cette extrémité, ne consultant que ma rage, je lui

[20]

grimpai sur le dos, et j'atteignis avant elle la porte, que

je lui refermai sur le nez comme la foudre, ayant soin

d'assujettir le verrou. Pendant la lutte, la lumière s'était

éteinte, dame Grédel restait dans les ténèbres, et sa voix

ne s'entendait plus que faiblement, comme dans le

[25]

lointain.

Moi, épuisé, anéanti, je regardais Annette dont le

trouble égalait le mien. Nous n'avions plus la force de

nous dire un mot; et nous écoutions ces cris expirants, qui

finirent par s'éteindre: la pauvre femme s'était évanouie.

[30]

«Oh! Kasper, me dit Annette en joignant les mains,

que faire, mon Dieu, que faire? Sauve-toi... Sauve-toi

...On a peut-être entendu... Tu l'as donc tuée?

--Tuée... moi?

--Eh bien!... échappe-toi... Je vais t'ouvrir.»

En effet, elle leva la barre, et je me pris à courir dans la

rue, sans même la remercier. ..Ingrat! Mais j'avais si

[5]

peur... le danger était si pressant... le ciel si noir! Il

faisait un temps abominable: pas une étoile au ciel...

pas un réverbère allumé... Et le vent... et la neige!

Ce n'est qu'après avoir couru au moins une demi-heure,

que je m'arrêtai pour reprendre haleine... Et qu'on

[10]

s'imagine mon épouvante quand, levant les yeux, je me

vis juste en face du

Pied-de-Mouton

. Dans ma terreur,

j'avais fait le tour du quartier, peut-être trois ou quatre

fois de suite... Mes jambes étaient lourdes, boueuses...

mes genoux vacillaient.

[15]

L'auberge, tout à l'heure déserte, bourdonnait comme

une ruche; des lumières couraient d'une fenêtre à l'autre

...Elle était sans doute pleine d'agents de police. Alors,

malheureux, épuisé par le froid et la faim, désespéré, ne

sachant où trouver un asile, je pris la plus singulière de

[20]

toutes les résolutions:

«Ma foi, me dis-je, mourir pour mourir... autant

être pendu que de laisser ses os en plein champ sur la

route de la Forêt Noire!»

Et j'entrai dans l'auberge, pour me livrer moi-même à

[25]

la justice. Outre les individus râpés, aux chapeaux

déformés, aux triques énormes, que j'avais déjà vus le matin,

et qui allaient, venaient, furetaient et s'introduisaient

partout, il y avait alors devant une table le grand

bailli Zimmer, vêtu de noir, l'air grave, l'oeil pénétrant, et

[30]

le secrétaire Rôth, avec sa perruque rousse, sa grimace

imposante et ses larges oreilles plates comme des écailles

d'huîtres. C'est à peine si l'on fit attention à moi,

circonstance qui modifia tout de suite ma résolution. Je

m'assis dans l'un des coins de la salle, derrière le grand

fourneau de fonte, en compagnie de deux ou trois voisins,

accourus pour voir ce qui se passait, et je demandai

[5]

tranquillement une chopine de vin et un plat de

choucroute.

Annette faillit me trahir:

«Ah! mon Dieu, fit-elle, est-ce possible?»

Mais une exclamation de plus ou de moins dans une

[10]

telle cohue ne signifiait absolument rien... Personne n'y

prit garde; et, tout en mangeant du meilleur appétit,

j'écoutai l'interrogatoire que subissait dame Grédel,

accroupie dans un large fauteuil, les cheveux épars et les

yeux encore écarquillés par la peur.

[15]

«Quel âge paraissait avoir cet homme? lui demanda le

bailli.

--De quarante à cinquante ans, monsieur... C'était

un homme énorme, avec des favoris noirs... ou bruns

...je ne sais pas au juste... le nez long... les yeux

[20]

verts.

--N'avait-il pas quelques signes particuliers... des

taches au visage... des cicatrices?

--Non... je ne me rappelle pas... Il n'avait qu'un

gros marteau... et des pistolets...

[25]

-Fort bien. Et que vous a-t-il dit?

--Il m'a prise à la gorge... Heureusement j'ai crié si

haut que la peur l'a saisi... et puis, je me suis défendue

avec les ongles... Ah! quand on veut vous massacrer

...on se défend, monsieur!...

[30]

--Rien de plus naturel, de plus légitime, madame...

Écrivez, monsieur Rôth... Le sang-froid de cette bonne

dame a été vraiment admirable!»

Ainsi du reste de la déposition.

On entendit ensuite Annette, qui déclara simplement

avoir été si troublée qu'elle ne se souvenait de rien.

«Cela suffit, dit le bailli; s'il nous faut d'autres

[5]

renseignements, nous reviendrons demain.»

Tout le monde sortit, et je demandai à la dame Grédel

une chambre pour la nuit. Elle, n'eut pas le moindre

souvenir de m'avoir vu... tant la peur lui avait troublé

la cervelle.

[10]

«Annette, dit-elle, conduis monsieur à la petite chambre

verte du troisième. Moi, je ne tiens plus sur mes jambes

...Ah mon Dieu... mon Dieu... à quoi n'est-on pas

exposé dans ce monde!»

Elle se prit à sangloter, ce qui la soulagea.

[15]

Annette, ayant allumé une chandelle, me conduisit

dans la chambre désignée, et quand nous fûmes seuls:

«Oh! Kasper... Kasper... s'écria-t-elle naïvement...

qui aurait jamais cru que tu étais de la bande? Je ne me

consolerai jamais d'avoir aimé un brigand!

[20]

--Comment, Annette... toi aussi! lui répondis-je en

m'asseyant désolé... Ah! tu m'achèves!»

J'étais prêt à fondre en larmes... Mais elle, revenant

aussitôt de son injustice et m'entourant de ses bras:

«Non! non! fit-elle... Tu n'es pas de la bande... Tu

[25]

es trop gentil pour cela, mon bon Kasper... Mais

c'est égal... tu as un fier courage tout de même d'être

revenu!»

Je lui dis que j'allais mourir de froid dehors, et que cela

seul m'avait décidé. Nous restâmes quelques instants

[30]

tout pensifs, puis elle sortit pour ne pas éveiller les

soupçons de dame Grédel. Quand je fus seul, après m'être

assuré que les fenêtres ne donnaient sur aucun mur et

que le verrou fermait bien, je remerciai le Seigneur de

m'avoir sauvé dans ces circonstances périlleuses. Puis

m'étant couché, je m'endormis profondément.

II

Le lendemain, je m'éveillai vers huit heures. Le temps

[5]

était humide et terne. En écartant le rideau de mon lit,

je remarquai que la neige s'était amoncelée au bord des

fenêtres: les vitres en étaient toutes blanches. Je me pris

à rêver tristement au sort de mes camarades; ils avaient

dû bien souffrir du froid... la grande Berthe et le vieux

[10]

Brêmer surtout! Cette idée me serra le coeur.

Comme je rêvais ainsi, un tumulte étrange s'éleva dehors.

Il se rapprochait de l'auberge, et ce n'est pas sans inquiétude

que je m'élançai vers une fenêtre, pour juger de ce

nouveau péril.

[15]

On venait confronter la fameuse bande avec dame Grédel

Dick, qui ne pouvait sortir après les terribles émotions

de la veille. Mes pauvres compagnons descendaient la

rue bourbeuse entre deux files d'agents de police, et

suivis d'une avalanche de gamins, hurlant et sifflant

[20]

comme de vrais sauvages. Il me semble encore voir cette

scène affreuse: le pauvre Brêmer, enchaîné avec son fils

Ludwig, puis Karl et Wilfrid, et enfin la grande Berthe,

qui marchait seule derrière et criait d'une voix

lamentable:

[25]

«Au nom du ciel, messieurs, au nom du ciel... ayez

pitié d'une pauvre harpiste innocente!... Moi... tuer!

...moi... voler. Oh! Dieu! est-ce possible.»

Elle se tordait les mains. Les autres étaient mornes, la

tête penchée, les cheveux pendant sur la face.

Tout ce monde s'engouffra dans l'allée sombre de l'auberge.

Les gardes en expulsèrent les étrangers... On referma

la porte, et la foule avide resta dehors, les pieds

dans la boue, le nez aplati contre les fenêtres.

[5]

Le plus profond silence s'établit alors dans la maison.

M'étant habillé, j'entr'ouvris la porte de ma chambre

pour écouter, et voir s'il ne serait pas possible de reprendre

la clef des champs.

J'entendis quelques éclats de voix, des allées et des

[10]

venues aux étages inférieurs, ce qui me convainquit que

les issues étaient bien gardées. Ma porte donnait sur le

palier, juste en face de la fenêtre que l'homme avait

ouverte pour fuir. Je n'y fis d'abord pas attention...

Mais comme je restais là, tout à coup je m'aperçus que la

[15]

fenêtre était ouverte, qu'il n'y avait point de neige sur

son bord, et, m'étant approché, je vis de nouvelles traces

sur le mur. Cette découverte me donna le frisson.

L'homme était revenu!... Il revenait peut-être toutes les

nuits: le chat, la fouine, le furet... tous les carnassiers

[20]

ont ainsi leur passage habituel. Quelle révélation! Tout

s'éclairait dans mon esprit d'une lumière mystérieuse.

«Oh! si c'était vrai, me dis-je, si le hasard venait de me

livrer le sort de l'assassin... mes pauvres camarades seraient

sauvés!»

[25]

Et je suivis des yeux cette trace, qui se prolongeait avec

une netteté surprenante, jusque sur le toit voisin.

En ce moment, quelques paroles de l'interrogatoire

frappèrent mes oreilles... On venait d'ouvrir la porte

de la salle pour renouveler l'air... J'entendis:

[30]

«Reconnaissez-vous avoir, le 20 de ce mois, participé à

l'assassinat du sacrificateur Ulmet Élias?»

Puis quelques paroles inintelligibles.

«Refermez la porte, Madoc, dit la voix du bailli...

refermez la porte... Madame est souffrante...»

Je n'entendis plus rien.

La tête appuyée sur la rampe, une grande résolution

[5]

se débattait alors en moi.

«Je puis sauver mes camarades, me disais-je; Dieu vient

de m'indiquer le moyen de les rendre à leurs familles...

Si la peur me fait reculer devant un tel devoir, c'est moi

qui les aurai assassinés... Mon repos, mon honneur,

[10]

seront perdus à jamais... Je me jugerai le plus lâche...

le plus vil des misérables!»

Longtemps j'hésitai; mais tout à coup ma résolution

fut prise... Je descendis et je pénétrai dans la cuisine.

«N'avez-vous jamais vu cette montre, disait le bailli à

[15]

dame Grédel; recueillez bien vos souvenirs, madame.»

Sans attendre la réponse, je m'avançai dans la salle, et,

d'une voix ferme, je répondis:

«Cette montre, monsieur le bailli... je l'ai vue entre

les mains de l'assassin lui-même... Je la reconnais...

[20]

Et quant à l'assassin, je puis vous le livrer ce soir, si vous

daignez m'entendre.»

Un silence profond s'établit autour de moi; tous les

assistants se regardaient l'un l'autre avec stupeur; mes

pauvres camarades parurent se ranimer.

[25]

«Qui êtes-vous, monsieur? me demanda le bailli revenu

de son émotion.

--Je suis le compagnon de ces infortunés, et je n'en ai

pas honte, car tous, monsieur le bailli, tous, quoique

pauvres, sont d'honnêtes gens... Pas un d'entre eux

[30]

n'est capable de commettre les crimes qu'on leur

impute.»

Il y eut un nouveau silence. La grande Berthe se prit

sangloter tout bas; le bailli parut se recueillir. Enfin,

me regardant d'un oeil fixe:

«Où donc prétendez-vous nous livrer l'assassin?

--Ici même, monsieur le bailli... dans cette maison

[5]

...Et, pour vous convaincre, je ne demande qu'un instant

d'audience particulière.

--Voyons,» dit-il en se levant.

Il fit signe au chef de la police secrète, Madoc, de nous

suivre, aux autres de rester. Nous sortîmes.

[10]

Je montai rapidement l'escalier. Ils étaient sur mes

pas. Au troisième, m'arrêtant devant la fenêtre et

leur montrant les traces de l'homme imprimées dans la

neige:

«Voici les traces de l'assassin, leur dis-je... C'est ici

[15]

qu'il passe chaque soir... Il est venu hier à deux heures

lu matin... Il est revenu cette nuit... Il reviendra sans

doute ce soir.»

Le bailli et Madoc regardèrent les traces quelques

instants sans murmurer une parole.

[20]

«Et qui vous dit que ce sont les pas du meurtrier?

me demanda le chef de la police d'un air de doute.

Alors je leur racontai l'apparition de l'assassin dans

notre grenier. Je leur indiquai, au-dessus de nous, la

lucarne d'où je l'avais vu fuir au clair de lune, ce que

[25]

n'avait pu faire Wilfrid, puisqu'il était resté couché... Je

leur avouai que le hasard seul m'avait fait découvrir les

empreintes de la nuit précédente.

«C'est étrange, murmurait le bailli; ceci modifie beaucoup

la situation des accusés. Mais comment nous

[30]

expliquez-vous la présence du meurtrier dans la cave de

l'auberge?

--Ce meurtrier, c'était moi, monsieur le bailli!»

Et je lui racontai simplement ce qui s'était passé la

veille, depuis l'arrestation de mes camarades jusqu'à la

nuit close, au moment de ma fuite.

«Cela suffit,» dit-il.

[5]

Et se tournant vers le chef de la police:

«Je dois vous avouer, Madoc, que les dépositions de ces

ménétriers ne m'ont jamais paru concluantes; elles étaient

loin de me confirmer dans l'idée de leur participation aux

crimes... D'ailleurs, leurs papiers étaient, pour plusieurs,

[10]

un alibi très difficile à démentir. Toutefois, jeune

homme, malgré la vraisemblance des indices que vous nous

donnez, vous resterez en notre pouvoir jusqu'à la vérification

du fait... Madoc, ne le perdez pas de vue, et

prenez vos mesures en conséquence.»

[15]

Le bailli descendit alors tout méditatif, et, repliant ses

papiers, sans ajouter un mot à l'interrogatoire:

«Qu'on reconduise les accusés à la prison,» dit-il en

lançant à la grosse cabaretière un regard de mépris.

Il sortit suivi de son secrétaire.

[20]

Madoc resta seul avec deux agents.

«Madame, dit-il à l'aubergiste, vous garderez le plus

grand silence sur ce qui vient de se passer. De plus, vous

rendrez à ce brave jeune homme la chambre qu'il occupait

avant-hier.»

[25]

Le regard et l'accent de Madoc n'admettaient pas de

réplique: dame Grédel promit de faire ce que l'on voudrait,

pourvu qu'on la débarrassât des brigands.

«Ne vous inquiétez pas des brigands, répliqua Madoc;

nous resterons ici tout le jour et toute la nuit pour vous

[30]

garder... Vaquez tranquillement à vos affaires, et

commencez par nous servir à déjeuner... Jeune homme, vous

me ferez l'honneur de déjeuner avec nous?»

Ma situation ne me permettait pas de décliner cette

offre... J'acceptai.

Nous voilà donc assis en face d'un jambon et d'une

cruche de vin du Rhin. D'autres individus vinrent boire

[5]

comme d'habitude, provoquant les confidences de dame

Grédel et d'Annette; mais elles se gardèrent bien de parler

en notre présence, et furent extrêmement réservées, ce

qui dut leur paraitre fort méritoire.

Nous passâmes toute l'après-midi à fumer des pipes, à

[10]

vider des petits verres et des chopes; personne ne faisait

attention à nous.

Le chef de la police, malgré sa figure plombée, son regard

perçant, ses lèvres pâles et son grand nez en bec d'aigle,

était assez bon enfant après boire. Il nous racontait des

[15]

gaudrioles avec verve et facilité. Il cherchait à saisir la

petite Annette au passage. A chacune de ses paroles,

les autres éclataient de rire; moi, je restais morne,

silencieux.

«Allons, jeune homme, me disait-il en riant, oubliez la

[20]

mort de votre respectable grand'mère... Nous sommes

tous mortels, que diable!... Buvez un coup et chassez ces

idées nébuleuses.»

D'autres se mêlaient à notre conversation, et le temps

s'écoulait ainsi au milieu de la fumée du tabac, du

[25]

cliquetis des verres et du tintement des canettes.

Mais à neuf heures, après la visite du wachtmann, tout

changea de face; Madoc se leva et dit:

«Ah! çà! procédons à nos petites affaires... Fermez la

porte et les volets... et lestement! Quant à vous, madame

[30]

et mademoiselle, allez vous coucher!»

Ces trois hommes, abominablement déguenillés, semblaient

être plutôt de véritables brigands que les soutiens

de l'ordre et de la justice. Ils tirèrent de leur pantalon des

tiges de fer, armées à l'extrémité d'une boule de plomb...

Le brigadier Madoc, frappant sur la poche de sa redingote,

s'assura qu'un pistolet s'y trouvait... Un instant après,

[5]

il le sortit pour y mettre une capsule.

Tout cela se faisait froidement... Enfin, le chef de la

police m'ordonna de les conduire dans mon grenier.

Nous montâmes.

Arrivés dans le taudis, où la petite Annette avait eu

[10]

soin de faire du feu, Madoc, jurant entre ses dents,

s'empressa de jeter de l'eau sur le charbon; puis m'indiquant

la paillasse:

«Si le coeur vous en dit, vous pouvez dormir.»

Il s'assit alors avec ses deux acolytes, au fond de la

[15]

chambre, près du mur, et l'on souffla la lumière.

Je m'étais couché, priant tout bas le Seigneur d'envoyer

l'assassin.

Le silence, après minuit, devint si profond, qu'on ne se

serait guère douté que trois hommes étaient là, l'oeil

[20]

ouvert, attentifs au moindre bruit comme des chasseurs

à l'affût de quelque bête fauve. Les heures s'écoulaient

lentement... lentement... Je ne dormais pas... Mille

idées terribles me passaient par la tête... J'entendis

sonner une heure... deux heures... et rien... rien

[25]

n'apparaissait!

A trois heures, un des agents de police bougea... je

crus que l'homme arrivait... mais tout se tut de nouveau.

Je me pris alors à penser que Madoc devait me prendre

pour un imposteur, qu'il devait terriblement m'en vouloir,

[30]

que le lendemain il me maltraiterait... que, bien

loin d'avoir servi mes camarades, je serais mis à la

chaine.

Après trois heures, le temps me parut extrêmement

rapide; j'aurais voulu que la nuit durât toujours, pour

conserver au moins une lueur d'espérance.

Comme j'étais ainsi à ressasser les mêmes idées pour la

[5]

centième fois... tout à coup, sans que j'eusse entendu le

moindre bruit... la lucarne s'ouvrit... deux yeux brillèrent

à l'ouverture... rien ne remua dans le grenier.

«Les autres se seront endormis,» me dis-je.

La tête restait toujours là... attentive... On eût dit

[10]

que le scélérat se doutait de quelque chose... Oh! que

mon coeur galopait... que le sang coulait vite dans mes

veines... et pourtant le froid de la peur se répandait sur

ma face... Je ne respirais plus!

Il se passa bien quelques minutes ainsi... puis...

[15]

subitement... l'homme parut se décider... il se glissa

dans notre grenier, avec la même prudence que la veille.

Mais au même instant un cri terrible... un cri bref,

vibrant... retentit:

«Nous le tenons!»

[20]

Et toute la maison fut ébranlée de fond en comble...

des cris... des trépignements... des clameurs rauques

...me glacèrent d'épouvante... L'homme rugissait...

les autres respiraient haletants... puis il y eut un choc

qui fit craquer le plancher... je n'entendis plus qu'un

[25]

grincement de dents... un cliquetis de chaînes...

«De la lumière!» cria le terrible Madoc.

Et tandis que le soufre flambait, jetant dans le réduit

sa lueur bleuâtre, je distinguai vaguement les agents de

police accroupis sur l'homme en manches de chemise: l'un

[30]

le tenait à la gorge, l'autre lui appuyait les deux genoux

sur la poitrine; Madoc lui serrait les poings dans des

menottes à faire craquer les os; l'homme semblait inerte;

seulement une de ses grosses jambes, nue depuis le genou

jusqu'à la cheville, se relevait de temps en temps et frappait

le plancher par un mouvement convulsif... Les yeux

lui sortaient littéralement de la tête... une écume

[5]

sanglante s'agitait sur ses lèvres.

A peine eus-je allumé la chandelle, que les agents de

police firent une exclamation étrange.

«Notre doyen!...»

Et tous trois se relevant... je les vis se regarder pâles

[10]

de terreur.

L'oeil de l'assassin bouffi de sang se tourna vers Madoc

...Il voulut parler... mais seulement au bout de quelques

secondes... je l'entendis murmurer:

«Quel rêve!... mon Dieu... quel rêve!»

[15]

Puis il fit un soupir et resta immobile.

Je m'étais approché pour le voir... C'était bien lui...

L'homme qui nous avait donné de si bons conseils sur la

route de Heidelberg... Peut-être avait-il pressenti que

nous serions la cause de sa perte: on a parfois de ces

[20]

pressentiments terribles! Comme il ne bougeait plus et

qu'un filet de sang glissait sur le plancher poudreux,

Madoc, revenu de sa surprise, se pencha sur lui et déchira

sa chemise; nous vîmes alors qu'il s'était donné un coup

de son grand couteau dans le coeur.

[25]

«Eh! fit Madoc avec un sourire sinistre, M, le doyen a

fait banqueroute à la potence... Il connaissait la bonne

place et ne s'est pas manqué! Restez ici, vous autres...

Je vais prévenir le bailli.»

Puis il ramassa son chapeau, tombé pendant la lutte,

[30]

et sortit sans ajouter un mot.

Je restai seul en face du cadavre avec les deux agents

de police.

Le lendemain, vers huit heures, tout Heidelberg apprit

la grande nouvelle. Ce fut un événement pour le pays.

Daniel Van den Berg, doyen des drapiers, jouissait d'une

fortune et d'une considération si bien établies, que

[5]

beaucoup de gens se refusèrent à croire aux abominables

instincts qui le dominaient.

On discuta ces événements de mille manières différentes.

Les uns disaient que le riche doyen était somnambule, et

par conséquent irresponsable de ses actions... les autres,

[10]

qu'il était assassin par amour du sang, n'ayant aucun

intérêt sérieux à commettre de tels crimes... Peut-être

était-il l'un et l'autre!

C'est un fait incontestable que l'être moral, la volonté,

l'âme, n'existe pas chez le somnambule. Or l'animal, abandonné

[15]

à lui-même, subit l'impulsion naturelle de ses instincts

pacifiques ou sanguinaires, et la face ramassée de

maître Daniel van den Berg, sa tête plate, renflée derrière

les oreilles, ses longues moustaches hérissées, ses yeux verts,

tout prouve qu'il appartenait malheureusement à la famille

[20]

des chats, race terrible, qui tue pour le plaisir de tuer.

Quoi qu'il en soit, mes compagnons furent rendus à la

liberté. On cita la petite Annette, pendant quinze jours,

comme un modèle de dévouement. Elle fut même recherchée

en mariage par le fils du bourgmestre Trungott, jeune

[25]

homme romanesque, qui fera le malheur de sa famille.

Moi, je m'empressai de retourner dans la Forêt Noire, où,

depuis cette époque, je remplis les fonctions de chef d'orchestre

au bouchon du

Sabre-Vert

, sur la route de Tubingue.

S'il vous arrive de passer par là, et que mon histoire

[30]

vous ait intéressé, venez me voir... nous viderons deux ou

trois bouteilles ensemble... et je vous raconterai certains

détails, qui vous feront dresser les cheveux sur la tête!...

COPPÉE

LE LOUIS D'OR

(CONTE DE NOËL)

A mon cher cousin Édouard Tramasset

Lorsque Lucien de Hem eut vu son dernier billet de

cent francs agrippé par le râteau du banquier, et qu'il se

fut levé de la table de roulette où il venait de perdre les

débris de sa petite fortune, réunis par lui pour cette

[5]

suprême bataille, il éprouva comme un vertige et crut qu'il

allait tomber.

La tête troublée, les jambes molles, il alla se jeter sur la

large banquette de cuir qui faisait le tour de la salle de

jeu. Pendant quelques minutes, il regarda vaguement le

[10]

tripot clandestin dans lequel il avait gâché les plus belles

années de sa jeunesse, reconnut les têtes ravagées des

joueurs, crûment éclairées par les trois grands abat-jour,

écouta le léger frottement de l'or sur le tapis, songea qu'il

était ruiné, perdu, se rappela qu'il avait chez lui, dans un

[15]

tiroir de commode, les pistolets d'ordonnance dont son

père, le général de Hem, alors simple capitaine, s'était si

bien servi à l'attaque de Zaatcha; puis, brisé de fatigue, il

s'endormit d'un sommeil profond.

Quand il se réveilla, la bouche pâteuse, il constata, par

[20]

un regard jeté à la pendule, qu'il avait dormi une demi-heure

à peine, et il éprouva un impérieux besoin de respirer

l'air de la nuit. Les aiguilles marquaient sur le cadran

minuit moins le quart. Tout en se levant et en s'étirant

les bras, Lucien se souvint alors qu'on était à la veille de

Noël, et, par un jeu ironique de la mémoire, il se revit

soudain tout petit enfant et mettant, avant de se coucher,

ses souliers dans la cheminée.

[5]

En ce moment, le vieux Dronski--un pilier du tripot,

le Polonais classique, portant le caban râpé, tout orné de

soutaches et d'olives--s'approcha de Lucien et marmotta

quelques mots dans sa sale barbiche grise:

«Prêtez-moi donc une pièce de cinq francs, monsieur.

[10]

Voilà deux jours que je n'ai pas bougé du cercle, et depuis

deux jours le «dix-sept» n'est pas sorti... Moquez-vous

de moi, si vous voulez; mais je donnerais mon poing à

couper que tout à l'heure, au coup de minuit, le numéro

sortira.»

[15]

Lucien de Hem haussa les épaules; il n'avait même plus

dans sa poche de quoi acquitter cet impôt que les habitués

de l'endroit appelaient «les cent sous du Polonais.»

Il passa dans l'antichambre, mit son chapeau et sa pelisse,

et descendit l'escalier avec l'agilité des gens qui ont la

[20]

fièvre.

Depuis quatre heures que Lucien était enfermé dans le

tripot, la neige était tombée abondamment, et la rue--une

rue du centre de Paris, assez étroite et bâtie de hautes

maisons--était toute blanche. Dans le ciel purgé, d'un

[25]

bleu noir, de froides étoiles scintillaient.

Le joueur décavé frissonna sous ses fourrures et se mit

à marcher, roulant toujours dans son esprit des pensées de

désespoir et songeant plus que jamais à la boite de pistolets

qui l'attendait dans le tiroir de sa commode; mais,

[30]

après avoir fait quelques pas, il s'arrêta brusquement

devant un navrant spectacle.

Sur un banc de pierre placé, selon l'usage d'autrefois,

près de la porte monumentale d'un hôtel, une petite fille

de six ou sept ans, à peine vêtue d'une robe noire en

loques, était assise dans la neige. Elle s'était endormie là,

malgré le froid cruel, dans une attitude effrayante de

[5]

fatigue et d'accablement, et sa pauvre petite tête et son

épaule mignonne étaient comme écroulées dans un angle

de la muraille et reposaient sur la pierre glacée. Une

des savates dont l'enfant était chaussée s'était détachée

de son pied qui pendait, et gisait lugubrement devant

[10]

elle.

D'un geste machinal, Lucien de Hem porta la main à son

gousset; mais il se souvint qu'un instant auparavant il

n'y avait même pas trouvé une pièce de vingt sous oubliée,

et qu'il n'avait pas pu donner de pourboire au garçon du

[15]

cercle. Cependant, poussé par un instinctif sentiment de

pitié, il s'approcha de la petite fille, et il allait peut-être

l'emporter dans ses bras et lui donner asile pour la nuit,

lorsque, dans la savate tombée sur la neige, il vit quelque

chose de brillant.

[20]

Il se pencha. C'était un louis d'or.

Une personne charitable, une femme sans doute, avait

passé par là, avait vu, dans cette nuit de Noël, cette

chaussure devant cette enfant endormie, et, se rappelant

la touchante légende, elle avait laissé tomber, d'une main

[25]

discrète, une magnifique aumône, pour que la petite

abandonnée crût encore aux cadeaux faits par l'Enfant-Jésus

et conservât, malgré son malheur, quelque confiance

et quelque espoir dans la bonté de la Providence.

Un louis! c'étaient plusieurs jours de repos et de richesse

[30]

pour la mendiante; et Lucien était sur le point de l'éveiller

pour lui dire cela, quand il entendit près de son oreille,

comme dans une hallucination, une voix--la voix du

Polonais avec son accent traînant et gras--qui murmurait

tout bas ces mots:

«Voilà deux jours que je n'ai pas bougé du cercle, et

[5]

depuis deux jours le «dix-sept» n'est pas sorti... Je

donnerais mon poing à couper que tout à l'heure, au coup

de minuit, le numéro sortira.»

Alors ce jeune homme de vingt-trois ans, qui descendait

d'une race d'honnêtes gens, qui portait un superbe nom

[10]

militaire, et qui n'avait jamais failli à l'honneur, conçut

une épouvantable pensée; il fut pris d'un désir fou,

hystérique, monstrueux. D'un regard il s'assura qu'il

était bien seul dans la rue déserte, et, pliant le genou,

avançant avec précaution sa main frémissante, il vola le

[15]

louis d'or dans la savate tombée! Puis, courant de toutes

ses forces, il revint à la maison de jeu, grimpa l'escalier en

quelques enjambées, poussa d'un coup de poing la porte

rembourrée de la salle maudite, y pénétra au moment

précis où la pendule sonnait le premier coup de minuit,

[20]

posa la pièce d'or sur le tapis vert et cria:

«En plein sur le «dix-sept!»

Le «dix-sept» gagna.

D'un revers de main, Lucien poussa les trente-six louis

sur la rouge.

[25]

La rouge gagna.

Il laissa les soixante-douze louis sur la même couleur.

La rouge sortit de nouveau.

Il fit encore le paroli deux fois, trois fois, toujours avec

le même bonheur. Il avait maintenant devant lui un tas

[30]

d'or et de billets, et il se mit à poudrer le tapis,

frénétiquement. La «douzaine,» la «colonne,» le «numéro,» toutes

les combinaisons lui réussissaient. C'était une chance

inouïe, surnaturelle. On eût dit que la petite bille d'ivoire,

sautillant dans les cases de la roulette, était magnétisée,

fascinée par le regard de ce joueur, et lui obéissait. Il

avait rattrapé, en une dizaine de coups, les quelques

[5]

misérables billets de mille francs, sa dernière ressource,

qu'il avait perdus au commencement de la soirée. A présent,

pontant des deux ou trois cents louis à la fois, et

servi par sa veine fantastique, il allait bientôt regagner,

et au delà, le capital héréditaire qu'il avait gaspillé en si

[10]

peu d'années, reconstituer sa fortune. Dans son empressement

à se mettre au jeu, il n'avait pas quitté sa lourde

pelisse; déjà il en avait gonflé les grandes poches de liasses

de bank-notes et de rouleaux de pièces d'or; et, ne sachant

plus où entasser son gain, il bourrait maintenant de monnaie

[15]

et de papier les poches intérieures et extérieures de

sa redingote, les goussets de son gilet et de son pantalon,

son porte-cigares, son mouchoir, tout ce qui pouvait servir

de récipient. Et il jouait toujours, et il gagnait toujours,

comme un furieux! comme un homme ivre! et il jetait ses

[20]

poignées de louis sur le tableau, au hasard, à la vanvole,

avec un geste de certitude et de dédain!

Seulement, il avait comme un fer rouge dans le coeur,

et il ne pensait qu'à la petite mendiante endormie dans la

neige, à l'enfant qu'il avait volée.

[25]

«Elle est encore à la même place! Certainement, elle

doit y être encore!... Tout à l'heure... oui, quand une

heure sonnera... je me le jure!... je sortirai d'ici, j'irai

la prendre, tout endormie, dans mes bras, je l'emporterai

chez moi, je la coucherai sur mon lit... Et je l'élèverai,

[30]

je la doterai, je l'aimerai comme ma fille, et j'aurai soin

d'elle toujours, toujours!»

Mais la pendule sonna une heure, et le quart, et la

demie, et les trois quarts... et Lucien était toujours

assis à la table infernale.

Enfin, une minute avant deux heures, le chef de partie

se leva brusquement et dit à voix haute:

[5]

«La banque a sauté, messieurs... Assez pour

aujourd'hui!»

D'un bond, Lucien fut debout. Écartant avec brutalité

les joueurs qui l'entouraient et le regardaient avec une

envieuse admiration, il partit vivement, dégringola les

[10]

étages et courut jusqu'au banc de pierre. De loin, à la

lueur d'un bec de gaz, il aperçut la petite fille.

«Dieu soit loué! s'écria-t-il. Elle est encore là!»

Il s'approcha d'elle, lui saisit la main:

«Oh! qu'elle a froid! Pauvre petite!»

[15]

Il la prit sous les bras, la souleva pour l'emporter. La

tête de l'enfant retomba en arrière, sans qu'elle s'éveillât:

«Comme on dort, à cet âge-là!»

Il la serra contre sa poitrine pour la réchauffer, et, pris

d'une vague inquiétude, il voulut, afin de la tirer de ce

[20]

lourd sommeil, la baiser sur les yeux, comme il faisait

naguère à sa maîtresse la plus chérie.

Mais alors il s'aperçut avec terreur que les paupières de

l'enfant étaient entr'ouvertes et laissaient voir à demi

les prunelles vitreuses, éteintes, immobiles. Le cerveau

[25]

traversé d'un horrible soupçon, Lucien mit sa bouche tout

près de la bouche de la petite fille; aucun souffle n'en

sortit.

Pendant qu'avec le louis d'or qu'il avait volé à cette

mendiante Lucien gagnait au jeu une fortune, l'enfant

[30]

sans asile était morte, morte de froid!

Étreint à la gorge par la plus effroyable des angoisses,

Lucien voulut pousser un cri... et, dans l'effort qu'il fit,

il se réveilla de son cauchemar sur la banquette du cercle,

où il s'était endormi un peu avant minuit et où le garçon

du tripot, s'en allant le dernier vers cinq heures du matin,

l'avait laissé tranquille, par bonté d'âme pour le décavé.

[5]

Une brumeuse aurore de décembre faisait pâlir les vitres

des croisées. Lucien sortit, mit sa montre en gage, prit

un bain, déjeuna, et alla au bureau de recrutement signer

un engagement volontaire au 1er régiment de chasseurs

d'Afrique.

[10]

Aujourd'hui, Lucien de Hem est lieutenant; il n'a que

sa solde pour vivre, mais il s'en tire, étant un officier très

rangé et ne touchant jamais une carte. Il parait même

qu'il trouve encore moyen de faire des économies; car

l'autre jour, à Alger, un de ses camarades, qui le suivait à

[15]

quelques pas de distance dans une rue montueuse de la

Kasba, le vit faire l'aumône à une petite Espagnole

endormie sous une porte, et eut l'indiscrétion de regarder

ce que Lucien avait donné à la pauvresse. Le curieux fut

très surpris de la générosité du pauvre lieutenant.

[20]

Lucien de Hem avait mis un louis d'or dans la main de

la petite fille.

L'ENFANT PERDU

(CONTE DE NOËL) A Jules Claretie I Ce matin-là, qui était la veille de Noël, deux événements d'importance eurent lieu simultanément. Le soleil se leva, --et M. Jean-Baptiste Godefroy aussi. Sans doute, le soleil,--au coeur de l'hiver, après quinze [5] jours de brume et de ciel gris, quand par bonheur le vent passe au nord-est et ramène le temps sec et clair,--le soleil, inondant tout à coup de lumière le Paris matinal, est un vieux camarade que chacun revoit avec plaisir. Il est d'ailleurs un personnage considérable. Jadis il a été [10] Dieu: il s'est appelé Osiris, Apollon, est-ce que je sais? et il n'y a pas deux siècles qu'il régnait en France sous le nom de Louis XIV. Mais M. Jean-Baptiste Godefroy, financier richissime, directeur du Comptoir général de crédit, administrateur de plusieurs grandes compagnies, [15] député et membre du Conseil général de l'Eure, officier de la Légion d'honneur, etc., etc., n'était pas non plus un homme à dédaigner. Et puis l'opinion que le soleil peut avoir sur son propre compte n'est certainement pas plus flatteuse que celle que M. Jean-Baptiste Godefroy avait [20] de lui-même. Nous sommes donc autorisé à dire que, le matin en question, vers huit heures moins le quart, le soleil et M. Jean-Baptiste Godefroy se levèrent. Par exemple, le réveil de ces puissants seigneurs fut tout à fait différent. Le bon vieux soleil, lui, commença par

faire une foule de choses charmantes. Comme le grésil,

pendant la nuit, avait confit dans du sucre en poudre les

platanes dépouillés du boulevard Malesherbes, où est

situé l'hôtel Godefroy, ce magicien de soleil s'amusa

[5]

d'abord à les transformer en gigantesques bouquets de corail

rose; et, tout en accomplissant ce délicieux tour de fantasmagorie,

il répandit, avec la plus impartiale bienveillance,

ses rayons sans chaleur, mais joyeux, sur tous les humbles

passants que la nécessité de gagner leur vie forçait à être

[10]

dehors de si bonne heure. Il eut le même sourire pour le

petit employé en paletot trop mince se hâtant vers son

bureau, pour la grisette frissonnant sous sa «confection»

à bon marché, pour l'ouvrier portant la moitié d'un pain

rond sous son bras, pour le conducteur de tramway faisant

[15]

sonner son compteur, pour le marchand de marrons en

train de griller sa première poêlée. Enfin ce brave homme

de soleil fit plaisir à tout le monde. M. Jean-Baptiste

Godefroy, au contraire, eut un réveil assez maussade. Il

avait assisté, la veille, chez le ministre de l'Agriculture, à

[20]

un dîner encombré de truffes, depuis le relevé du potage

jusqu'à la salade, et son estomac de quarante-sept ans

éprouvait la brûlante morsure du pyrosis. Aussi, à la façon

dont M. Godefroy donna son premier coup de sonnette,

Charles, le valet de chambre, tout en prenant de l'eau

[25]

chaude pour la barbe du patron, dit à la fille de cuisine:

«Allons, bon!... Le «singe» est encore d'une humeur

massacrante, ce matin... Ma pauvre Gertrude, nous

allons avoir une sale journée.»

Puis, marchant sur la pointe du pied, les yeux modestement

[30]

baissés, il entra dans la chambre à coucher, ouvrit

les rideaux, alluma le feu et prépara tout ce qu'il fallait

pour la toilette, avec les façons discrètes et, les gestes

respectueux d'un sacristain disposant les objets du culte

sur l'autel, avant la messe de M. le curé...

«Quel temps ce matin? demanda d'une voix brève M.

Godefroy en boutonnant son veston de molleton gris sur

[5]

un abdomen un peu trop majestueux déjà.

-Très froid, monsieur, répondit Charles. A six heures,

le thermomètre marquait sept degrés au-dessous de zéro.

Mais monsieur voit que le ciel s'est éclairci, et je crois que

nous aurons une belle matinée.»

[10]

Tout en repassant son rasoir, M. Godefroy s'approcha

de la fenêtre, écarta l'un des petits rideaux, vit le

boulevard baigné de lumière et fit une légère grimace qui

ressemblait à un sourire. Mon Dieu, oui! On a beau

être plein de morgue et de tenue, et savoir parfaitement

[15]

qu'il est du plus mauvais genre de manifester quoi que ce

soit devant les domestiques, l'apparition de ce gueusard

de soleil, en plein mois de décembre, donne une sensation

si agréable qu'il n'y a guère moyen de la dissimuler. M.

Godefroy daigna donc sourire. Si quelqu'un lui avait dit

[20]

alors que cette satisfaction instinctive lui était commune

avec l'apprenti typographe en bonnet de papier qui faisait

une glissade sur le ruisseau gelé d'en face, M. Godefroy

eût été profondément choqué. C'était ainsi pourtant; et,

pendant une minute, cet homme écrasé d'affaires, ce gros

[25]

bonnet du monde politique et financier, fit cet enfantillage

de regarder les passants et les voitures qui filaient joyeusement

dans la brume dorée.

Mais, rassurez-vous, cela ne dura qu'une minute.

Sourire à un rayon de soleil, c'est bon pour des gens

[30]

inoccupés, pas sérieux; c'est bon pour les femmes, les

enfants, les poètes, la canaille. M. Godefroy avait d'autres

chats à fouetter, et, précisément pour cette journée qui

commençait, son programme était très chargé. De huit

heures et demie à dix heures, il avait rendez-vous, dans

son cabinet, avec un certain nombre de messieurs très

agités, tous habillés et rasés comme lui dès l'aurore et

[5]

comme lui sans fraîcheur d'âme, qui devaient venir lui

parler de toutes sortes d'affaires, ayant tous le même but:

gagner de l'argent. Après déjeuner,--et il ne fallait pas

s'attarder aux petits verres,--M. Godefroy était obligé

de sauter dans son coupé et de courir à la Bourse, pour y

[10]

échanger quelques paroles avec d'autres messieurs qui

s'étaient aussi levés de bonne heure et qui n'avaient pas

non plus de petite fleur bleue dans l'imagination; et cela

toujours pour le même motif: gagner de l'argent. De là,

sans perdre un instant, M. Godefroy, allait présider,

[15]

devant une table verte encombrée d'encriers siphoïdes,

un nouveau groupe de compagnons dépourvus de tendresse

et s'entretenir avec eux de divers moyens de gagner de

l'argent. Après quoi, il devait paraître, comme député,

dans trois ou quatre commissions et sous-commissions,

[20]

toujours avec tables vertes et encriers siphoïdes, où il

rejoindrait d'autres personnages peu sentimentaux, tous

incapables aussi, je vous prie de le croire, de négliger la

moindre occasion de gagner de l'argent, mais qui avaient

pourtant la bonté de sacrifier quelques précieuses heures

[25]

de l'après-midi pour assurer, par-dessus le marché, la

gloire et le bonheur de la France.

Après s'être vivement rasé, en épargnant toutefois le

collier de barbe poivre et sel qui lui donnait un air de

famille avec les Auvergnats et les singes de la grande

[30]

espèce, M. Godefroy revêtit un «complet» du matin, dont

la coupe élégante et un peu jeunette prouvait que ce veuf

cinglant vers la cinquantaine, n'avait pas absolument

renoncé à plaire. Puis il descendit dans son cabinet, où

commença le défilé des hommes peu tendres et sans rêverie

uniquement préoccupés d'augmenter leur bien-aimé

capital. Ces messieurs parlèrent de plusieurs entreprises

[5]

en projet, également considérables, notamment d'une

nouvelle ligne de chemin de fer à lancer à travers un désert

sauvage, d'une usine monstre à fonder aux environs

de Paris, et d'une mine de n'importe quoi à exploiter

dans je ne sais plus quelle république de l'Amérique

[10]

du Sud. Bien entendu, on n'agita pas un seul instant

la question de savoir si le futur railway aurait à transporter

un grand nombre de voyageurs et une grande quantité

de marchandises, si l'usine fabriquerait du sucre ou

des bonnets de coton, si la mine produirait de l'or

[15]

vierge ou du cuivre de deuxième qualité. Non! Les

dialogues de M. Godefroy et de ses visiteurs matinaux roulèrent

exclusivement sur le bénéfice plus ou moins gros à

réaliser, dans les huit jours qui suivraient l'émission, en

spéculant sur les actions de ces diverses affaires, actions

[20]

très probablement destinées du reste, et dans un bref délai,

à n'avoir plus d'autre valeur que le poids du papier et le

mérite de la vignette.

Ces conversations nourries de chiffres durèrent jusqu'à

dix heures précises, et M. le directeur du Comptoir

[25]

général de crédit, qui était honnête homme pourtant, autant

qu'on peut l'être dans les «affaires,» reconduisit jusque sur

le palier, avec les plus grands égards, son dernier visiteur,

vieux filou cousu d'or qui, par un hasard assez fréquent,

jouissait de la considération générale, au lieu d'être logé à

[30]

Poissy ou à Gaillon aux frais de l'État pendant un laps de

temps fixé par les tribunaux, et de s'y livrer à une besogne

honorable et hygiénique telle que la confection des chaussons

de lisière ou de la brosserie à bon marché. Puis M. le

directeur consigna sa porte impitoyablement--il fallait

être à la Bourse à onze heures--et passa dans la salle à

manger.

[5]

Elle était somptueuse. On aurait pu constituer le trésor

d'une cathédrale avec les massives argenteries qui

encombraient bahuts et dressoirs. Néanmoins, malgré

l'absorption d'une dose copieuse de bicarbonate de soude,

le pyrosis de M. Godefroy était à peine calmé, et le financier

[10]

ne s'était commandé qu'un déjeuner de dyspeptique.

Au milieu de ce luxe de table, devant ce décor qui célébrait

la bombance, et sous l'oeil impassible d'un maître

d'hôtel à deux cents louis de gage, qui s'en faisait deux

fois autant par la vertu de l'anse du panier, M. Godefroy

[15]

ne mangea donc, d'un air assez piteux, que deux oeufs à

la coque et la noix d'une côtelette; et encore, l'un des oeufs

sentait la paille. L'homme plein d'or chipotait son

dessert,--oh! presque rien, un peu de roquefort, à peine pour

deux ou trois sous, je vous assure,--lorsqu'une porte

[20]

s'ouvrit, et soudain, gracieux et mignon, bien qu'un peu

chétif dans son costume de velours bleu et trop pâlot sous

son énorme feutre à plume blanche, le fils de M. le directeur,

le jeune Raoul, âgé de quatre ans, entra dans la

salle à manger, conduit par son Allemande.

[25]

Cette apparition se produisait chaque jour, à onze

heures moins le quart exactement, lorsque le coupé, attelé

pour la Bourse, attendait devant le perron, et que

l'alezan brûlé, vendu à M. Godefroy, par les soins de son

cocher, mille francs de plus qu'il ne valait, grattait, d'un

[30]

sabot impatient, le dallage de la cour. L'illustre brasseur

d'argent s'occupait de son fils de dix heures quarante-cinq

à onze heures. Pas plus, pas moins, il n'avait qu'un

quart d'heure, juste, à consacrer au sentiment paternel.

Non qu'il n'aimât pas son fils, grand dieu! Il l'adorait,

à sa façon. Mais, que voulez-vous, les affaires!...

A quarante-deux ans, plus que mûr et passablement

[5]

fripé, il s'était cru très amoureux, par pur snobisme, de

la fille d'un de ses camarades de cercle, le marquis de

Neufontaine, vieux chat teint, joueur comme les cartes, qui,

sans la compassion vaniteuse de M. Godefroy, eût été

plus d'une fois affiché au club. Ce gentilhomme effondré,

[10]

mais toujours très chic, et qui venait encore de «lancer»

ne casquette pour bains de mer, fut trop heureux de devenir

le beau-père d'un homme qui payerait ses dettes, et

livra sans scrupule au banquier fatigué une ingénue de

dix-sept ans, d'une beauté suave et frêle, sortant d'un

[15]

couvent de province, et n'ayant pour dot que son trousseau

de pensionnaire et qu'un trésor de préjugés aristocratiques

et d'illusions romanesques. M. Godefroy, fils

d'un avoué grippe-sou des Andelys, était resté «peuple»

même fort vulgaire, malgré son fabuleux avancement dans

[20]

la hiérarchie sociale. Il blessa tout de suite sa jeune

femme dans toutes ses délicatesses; et les choses allaient

mal tourner, quand la pauvre enfant fut emportée, à sa

première couche. Presque élégiaque lorsqu'il parlait de sa

défunte épouse, avec laquelle il eût sans doute divorcé si

[25]

elle avait vécu six mois de plus, M. Godefroy aimait son

petit Raoul pour plusieurs raisons: d'abord à titre de fils

unique, puis comme produit rare et distingué d'un Godefroy

et d'une Neufontaine, enfin et surtout par le respect

qu'inspirait à cet homme d'argent l'héritier d'une fortune

[30]

de plusieurs millions. Le bébé fit donc ses premières

dents sur un hochet d'or et fut élevé comme un Dauphin.

Seulement, son père, accablé de besogne, débordé

d'occupations, ne pouvait lui consacrer que quinze minutes

par jour,--comme aujourd'hui, au moment du

roquefort,--et l'abandonnait aux domestiques.

«Bonjour, Raoul.

[5]

--Bonzou, p'pa,»

Et M. le directeur du Comptoir général de crédit, ayant

jeté sa serviette, installa sur sa cuisse gauche le jeune

Raoul, prit dans sa grosse patte la petite main de l'enfant

et la baisa plusieurs fois, oubliant, ma parole d'honneur!

[10]

la hausse de vingt-cinq centimes sur le trois pour cent, les

tables couleur de pâturage et les encriers volumineux devant

lesquels il devait traiter tout à l'heure de si grosses

questions d'intérêt, et même son vote de l'après-midi pour

ou contre le ministère, selon qu'il obtiendrait ou non, en

[15]

faveur de son bourg-pourri, une place de sous-préfet,

deux de percepteur, trois de garde champêtre, quatre

bureaux de tabac, plus une pension pour le cousin issu de

germain d'une victime du Deux Décembre.

«P'pa, et le p'tit Noël... y mettra-ti' tet' chose dans

[20]

mon soulier?» demanda tout à coup Raoul, dans son

sabir

enfantin.

Le père, après un: «Oui, si tu as été sage,» fort surprenant

chez ce député libre penseur, qui, à la Chambre,

appuyait d'un énergique: «Très bien!» toutes les propositions

[25]

anticléricales, prit note, dans le meilleur coin de

sa mémoire, qu'il aurait à acheter des joujoux. Puis,

s'adressant à la gouvernante:

«Vous êtes toujours contente de Raoul, mademoiselle

Bertha?»

[30]

L'Allemande, qui se faisait passer pour Autrichienne,

cela va sans dire, mais qui était, en réalité, la fille d'un

pasteur poméranien affligé de quatorze enfants, devint rouge

comme une tomate sous ses cheveux blond albinos, comme

si la question toute simple qu'on lui adressait eût été de

la pire indécence, et, après avoir donné cette preuve de

respect intimidé, répondit par un petit rire imbécile, qui

[5]

parut satisfaire pleinement la curiosité de M. Godefroy

sur la conduite de son fils.

«Il fait beau aujourd'hui, reprit le financier, mais froid.

Si vous menez Raoul au parc Monceau, mademoiselle,

vous aurez soin, n'est-ce pas? de le bien couvrir.»

[10]

La «fraulein», par un second accès de rire idiot, ayant

rassuré M. Godefroy sur ce point essentiel, il embrassa

une dernière fois le bébé, se leva de table--onze heures

sonnaient au cartel--et s'élança vers le vestibule, où

Charles, le valet de chambre, lui enfila sa pelisse et referma

[15]

sur lui la portière du coupé. Après quoi, ce serviteur fidèle

courut immédiatement au petit café de la rue de Miromesnil,

où il avait rendez-vous avec le groom de la baronne

d'en face, pour une partie de billard, en trente liés, avec

défense de «queuter», bien entendu.

II

[20]

Grâce au bai brun,--payé mille francs de trop, à la

suite d'un déjeuner d'escargots offert par le maquignon

au cocher de M. Godefroy,--grâce à cet animal d'un

prix excessif mais qui filait bien tout de même, M. le

directeur du Comptoir général de crédit put accomplir, sans

[25]

aucun retard, sa tournée d'affaires. Il parut à la Bourse,

siégea devant plusieurs encriers monumentaux, et même,

vers cinq heures moins le quart, il rassura la France et

l'Europe inquiète des bruits de crise, en votant pour le

ministère; car il avait obtenu les faveurs sollicitées, y compris

la pension pour celui de ses électeurs dont l'oncle, à la

mode de Bretagne, avait été révoqué d'un emploi de

surnuméraire non rétribué, à l'époque du coup d'État.

Attendri sans doute par la satisfaction d'avoir contribué

[5]

à cet acte de justice tardive, M. Godefroy se souvint

alors de ce que lui avait dit Raoul au sujet des présents du

petit Noël, et jeta à son cocher l'adresse d'un grand marchand

de jouets. Là, il acheta et fit transporter dans sa

voiture un cheval fantastique en bois creux monté sur

[10]

roulettes, avec une manivelle dans chaque oreille; une

boite de soldats de plomb aussi semblables les uns aux

autres que les grenadiers de ce régiment russe, du temps

de Paul 1er, qui tous avaient les cheveux noirs et le nez

retroussé; vingt autres joujoux éclatants et magnifiques.

[15]

Puis, en rentrant chez lui, doucement bercé sur les

coussins de son coupé bien suspendu, l'homme riche, qui après

tout, avait des entrailles de père, se mit à penser à son

fils avec orgueil.

L'enfant grandirait, recevrait l'éducation d'un prince,

[20]

en serait un, parbleu! puisque, grâce aux conquêtes de

89, il n'y avait plus d'aristocratie que celle de l'argent, et

que Raoul aurait, un jour, vingt, vingt-cinq, qui sait?

trente millions de capital. Si son père, petit provincial,

fils d'un méchant noircisseur de papier timbré; son père,

[25]

qui avait dîné à vingt sous jadis au Quartier Latin, et se

rendait bien compte chaque soir, en mettant sa cravate

blanche, qu'il avait l'air d'un marié du samedi; si ce père,

malgré sa tache originelle, avait pu accumuler une énorme

fortune, devenir fraction de roi sous la République parlementaire

[30]

et obtenir en mariage une demoiselle dont un ancêtre

était mort à Marignan, à quoi donc ne pouvait pas

prétendre Raoul, dès l'enfance beau comme un gentilhomme.

Raoul au sang affiné par l'atavisme maternel, Raoul de

qui l'intelligence serait cultivée comme une fleur rare, qui

apprenait déjà les langues étrangères dès le berceau, qui,

l'an prochain, aurait le derrière sur une selle de poney,

[5]

Raoul, qui serait un jour autorisé à joindre à son nom

celui de sa mère, et s'appellerait ainsi Godefroy de

Neufontaine, Godefroy devenant le prénom, et quel prénom!

royal, moyenâgeux, sentant à plein nez la croisade?...

Avec des millions, quel avenir! quelle carrière!... Et le

[10]

démocrate--il y en a plus d'un comme celui-ci, n'en

doutez pas!--imaginait naïvement la monarchie restaurée,--en

France, tout arrive,--voyait son Raoul,

non! son Godefroy de Neufontaine marié au Faubourg,

bien vu au château, puis, qui sait? tout près du trône,

[15]

avec une clef de chambellan dans le dos et un blason tout

battant neuf sur son argenterie et sur les panneaux de son

carrosse!... O sottise, sottise! Ainsi rêvait le parvenu

gorgé d'or, dans sa voiture qu'encombraient tous ces joujoux

achetés pour la Noël,--sans se rappeler, hélas! que

[20]

c'était, ce soir-là, la fête d'un très pauvre petit enfant, fils

d'un couple vagabond, né dans une étable, où l'on avait

logé ses parents par charité.

Mais le cocher a crié: «Port' siou p'ait!» On rentre à

l'hôtel; et, franchissant les degrés du perron, M. Godefroy

[25]

se dit qu'il n'a que le temps de faire sa toilette du soir,

lorsque, dans le vestibule, il voit tous ses domestiques, en

cercle devant lui, l'air consterné, et, dans un coin, affalée

sur une banquette, l'Allemande, qui pousse un cri en l'apercevant,

et cache aussitôt dans ses deux mains son

[30]

visage bouffi de larmes. M. Godefroy a le pressentiment

d'un malheur.

«Qu'est-ce que cela veut dire? Qu'y a-t-il?»

Charles, le valet de chambre,--un drôle de la pire espèce,

pourtant,--regarde son maître avec des yeux pleins

de pitié, et bégayant et troublé: «Monsieur Raoul!...

--Mon fils?...

[5]

--Perdu, monsieur!... Cette stupide Allemande!...

Perdu depuis quatre heures de l'après-midi!...»

Le père recule de deux pas en chancelant, comme un

soldat frappé d'une balle; et l'Allemand se jette à ses

pieds, hurlant d'une voix de folle: «Pardon!... Pardon!»

[10]

et les laquais parlent tous à la fois.

«Bertha n'était pas allée au parc Monceau... C'est

là-bas, sur les fortifications, qu'elle a laissé se perdre le

petit... On a cherché partout M. le directeur; on est allé

au Comptoir, à la Chambre; il venait de partir...

[15]

Figurez-vous que l'Allemande rejoignait tous les jours son

amoureux, au delà du rempart, près de la porte d'Asnières

...Quelle horreur!... Un quartier plein de bohémiens,

de saltimbanques! Qui sait si l'on n'a pas volé

l'enfant?... Ah! le commissaire était déjà prévenu... Mais

[20]

conçoit-on cela? Cette sainte-nitouche!... Des rendez-vous

avec un amant, un homme de son pays!... Un espion

prussien, pour sûr!...»

Son fils! Perdu! M. Godefroy entend l'orage de l'apoplexie

gronder dans ses oreilles. Il bondit sur l'Allemande,

[25]

l'empoigne par le bras, la secoue avec fureur.

«Où l'avez-vous perdu de vue, misérable?... Dites la

vérité, ou je vous écrase!... Où çà? Où çà?...»

Mais la malheureuse fille ne sait que pleurer et crier

grâce. Voyons, du calme!... Son fils! son fils à lui, perdu,

[30]

volé? Ce n'est pas possible! On va le lui retrouver, le

lui rendre tout de suite. Il peut jeter l'or à poignées,

mettre toute la police en l'air. Ah! pas un instant à perdre,

«Charles, qu'on ne dételle pas... Vous autres, gardez-moi

cette coquine... Je vais à la Préfecture.»

Et M. Godefroy, le coeur battant à se rompre, les cheveux

soulevés d'épouvante, s'élance de nouveau dans

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