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Contes Français

DOUGLAS LABAREE BUFFUM, PH. D. (continued 2)

Reading edition

traînant par le flanc un grand filet qui racle le fond de

l'Océan, et détache et cueille toutes les bêtes endormies

dans les roches, les poissons plats collés au sable, les crabes

lourds aux pattes crochues, les homards aux moustaches

[5]

pointues.

Quand la brise est fraîche et la vague courte, le bateau

se met à pêcher. Son filet est fixé tout le long d'une grande

tige de bois garnie de fer qu'il laisse descendre au moyen

de deux câbles glissant sur deux rouleaux aux deux bouts

[10]

de l'embarcation. Et le bateau, dérivant sous le vent et

le courant, tire avec lui cet appareil qui ravage et dévaste

le sol de la mer.

Javel avait à son bord son frère cadet, quatre hommes

et un mousse. Il était sorti de Boulogne par un beau

[15]

temps clair pour jeter le chalut.

Or, bientôt le vent s'éleva, et une bourrasque survenant

força le chalutier à fuir. Il gagna les côtes d'Angleterre;

mais la mer démontée battait les falaises, se ruait

contre la terre, rendait impossible l'entrée des ports. Le

[20]

petit bateau reprit le large et revint sur les côtes de France.

La tempête continuait à faire infranchissables les jetées,

enveloppant d'écume, de bruit et de danger tous les abords

des refuges.

Le chalutier repartit encore, courant sur le dos des flots,

[25]

ballotté, secoué, ruisselant, souffleté par des paquets d'eau,

mais gaillard, malgré tout, accoutumé à ces gros temps qui

le tenaient parfois cinq ou six jours errant entre les deux

pays voisins sans pouvoir aborder l'un ou l'autre.

Puis enfin l'ouragan se calma comme il se trouvait en

[30]

pleine mer, et, bien que la vague fût encore forte, le

patron commanda de jeter le chalut.

Donc le grand engin de pêche fut passé par-dessus bord,

et deux hommes à l'avant, deux hommes à l'arrière, commencèrent

à filer sur les rouleaux les amarres qui le tenaient.

Soudain il toucha le fond, mais une haute lame

inclinant le bateau, Javel cadet, qui se trouvait à l'avant

[5]

et dirigeait la descente du filet, chancela, et son bras se

trouva saisi entre la corde un instant détendue par la

secousse et le bois où elle glissait. Il fit un effort désespéré,

tâchant de l'autre main de soulever l'amarre, mais

le chalut traînait déjà et le câble roidi ne céda point.

[10]

L'homme crispé par la douleur appela. Tous accoururent.

Son frère quitta la barre. Ils se jetèrent sur la corde,

s'efforçant de dégager le membre qu'elle broyait. Ce

fut en vain. «Faut couper», dit un matelot, et il tira de

sa poche un large couteau, qui pouvait, en deux coups,

[15]

sauver le bras de Javel cadet.

Mais couper, c'était perdre le chalut, et ce chalut valait

de l'argent, beaucoup d'argent, quinze cents francs; et il

appartenait à Javel aîné, qui tenait à son avoir.

Il cria, le coeur torturé: «Non, coupe pas, attends, je

[20]

vas lofer.» Et il courut au gouvernail, mettant toute la

barre dessous.

Le bateau n'obéit qu'à peine, paralysé par ce filet qui

immobilisait son impulsion, et entraîné d'ailleurs par la

force de la dérive et du vent.

[25]

Javel cadet s'était laissé tomber sur les genoux, les

dents serrées, les yeux hagards. Il ne disait rien. Son

frère revint, craignant toujours le couteau d'un marin:

«Attends, attends, coupe pas, faut mouiller l'ancre.»

L'ancre fut mouillée, toute la chaine filée, puis on se

[30]

mit à virer au cabestan pour détendre les amarres du

chalut. Elles s'amollirent, enfin, et on dégagea le bras

inerte, sous la manche de laine ensanglantée.

Javel cadet semblait idiot. On lui retira la vareuse et

on vit une chose horrible, une bouillie de chair dont le

sang jaillissait à flots qu'on eût dit poussés par une pompe.

Alors l'homme regarda son bras et murmura: «Foutu.»

[5]

Puis, comme l'hémorragie faisait une mare sur le pont

du bateau, un des matelots cria: «Il va se vider, faut

nouer la veine.»

Alors ils prirent une ficelle, une grosse ficelle brune et

goudronnée, et, enlaçant le membre au-dessus de la

[10]

blessure, ils serrèrent de toute leur force. Les jets de sang

s'arrêtaient peu à peu; et finirent par cesser tout à fait.

Javel cadet se leva, son bras pendait à son côté. Il le

prit de l'autre main, le souleva, le tourna, le secoua. Tout

était rompu, les os cassés; les muscles seuls retenaient ce

[15]

morceau de son corps. Il le considérait d'un oeil morne,

réfléchissant.. Puis il s'assit sur une voile pliée, et les

camarades lui conseillèrent de mouiller sans cesse la blessure

pour empêcher le mal noir.

On mit un seau auprès de lui, et, de minute en minute, il

[20]

puisait dedans au moyen d'un verre, et baignait l'horrible

plaie en laissant couler dessus un petit filet d'eau claire.

--Tu serais mieux en bas, lui dit son frère. Il descendit,

mais au bout d'une heure il remonta, ne se sentant

pas bien tout seul. Et puis, il préférait le grand air. Il

[25]

se rassit sur sa voile et recommença à bassiner son bras.

La pêche était bonne. Les larges poissons à ventre

blanc gisaient à côté de lui, secoués par des spasmes de

mort; il les regardait sans cesser d'arroser ses chairs

écrasées.

[30]

Comme on allait regagner Boulogne, un nouveau coup

de vent se déchaîna; et le petit bateau recommença sa

course folle, bondissant et culbutant, secouant le triste

blessé.

La nuit vint. Le temps fut gros jusqu'à l'aurore. Au

soleil levant on apercevait de nouveau l'Angleterre, mais,

[5]

comme la mer était moins dure, on repartit pour la France

en louvoyant.

Vers le soir, Javel cadet appela ses camarades et leur

montra des traces noires, toute une vilaine apparence de

pourriture sur la partie du membre qui ne tenait plus à

[10]

lui.

Les matelots regardaient, disant leur avis.

--Ça pourrait bien être le Noir, pensait l'un.

--Faudrait de l'eau salée là-dessus, déclarait un autre.

On apporta donc de l'eau salée et on en versa sur le

[15]

mal. Le blessé devint livide, grinça des dents, se tordit

un peu; mais il ne cria pas.

Puis, quand la brûlure se fut calmée: «Donne-moi ton

couteau», dit-il à son frère. Le frère tendit son couteau.

--«Tiens-moi le bras en l'air, tout drait, tire dessus.»

[20]

On fit ce qu'il demandait.

Alors il se mit à couper lui-même. Il coupait doucement,

avec réflexion, tranchant les derniers tendons avec cette

lame aiguë, comme un fil de rasoir; et bientôt il n'eut plus

qu'un moignon. Il poussa un profond soupir et déclara:

[25]

«Fallait ça. J'étais foutu.»

Il semblait soulagé et respirait avec force. Il recommença

à verser de l'eau sur le tronçon de membre qui lui

restait.

La nuit fut mauvaise encore et on ne put atterrir.

[30]

Quand le jour parut, Javel cadet prit son bras détaché

et l'examina longuement. La putréfaction se déclarait.

Les camarades vinrent aussi l'examiner, et ils se le

passaient de main en main, le tâtaient, le retournaient, le

flairaient.

Son frère dit: «Faut jeter ça à la mer à c't'-heure.»

Mais Javel cadet se fâcha: «Ah! mais non, ah! mais non.

[5]

J'veux point. C'est à moi, pas vrai, puisque c'est mon

bras.»

Il le reprit et le posa entre ses jambes.

--Il va pas moins pourrir, dit l'aîné. Alors une idée

vint au blessé. Pour conserver le poisson quand on tenait

[10]

longtemps la mer, on l'empilait en des barils de sel.

Il demanda: «J'pourrions t'y point l'mettre dans la

saumure?»

--Ça, c'est vrai, déclarèrent les autres.

Alors on vida un des barils, plein déjà de la pêche des

[15]

jours derniers; et, tout au fond, on déposa le bras. On

versa du sel dessus, puis on replaça, un à un, les poissons.

Un des matelots fit cette plaisanterie: «Pourvu que je

l'vendions point à la criée.»

Et tout le monde rit, hormis les deux Javel.

[20]

Le vent soufflait toujours. On louvoya encore en vue

de Boulogne jusqu'au lendemain dix heures. Le blessé

continuait sans cesse à jeter de l'eau sur sa plaie.

De temps en temps il se levait et marchait d'un bout à

l'autre du bateau.

[25]

Son frère, qui tenait la barre, le suivait de l'oeil en

hochant la tête.

On finit par rentrer au port.

Le médecin examina la blessure et la déclara en bonne

voie. Il fit un pansement complet et ordonna le repos.

[30]

Mais Javel ne voulut pas se coucher sans avoir repris son

bras, et il retourna bien vite au port pour retrouver le

baril qu'il avait marqué d'une croix.

On le vida devant lui et il ressaisit son membre, bien

conservé dans la saumure, ridé, rafraîchi. Il l'enveloppa

dans une serviette emportée à cette intention et rentra

chez lui.

[5]

Sa femme et ses enfants examinèrent longuement ce

débris du père, tâtant les doigts, enlevant les brins de sel

restés sous les ongles; puis on fit venir le menuisier pour

un petit cercueil.

Le lendemain l'équipage complet du chalutier suivit

[10]

l'enterrement du bras détaché. Les deux frères, côte à

côte, conduisaient le deuil. Le sacristain de paroisse

tenait son cadavre sous son aisselle.

Javel cadet cessa de naviguer. Il obtint un petit

emploi dans le port, et, quand il parlait plus tard de son

[15]

accident, il confiait tout bas à son auditeur: «Si le frère

avait voulu couper le chalut, j'aurais encore mon bras,

pour sûr. Mais il était regardant à son bien.»

LES PRISONNIERS

Aucun bruit dans la forêt que le frémissement léger de

la neige tombant sur les arbres. Elle tombait depuis midi,

une petite neige fine qui poudrait les branches d'une

mousse glacée qui jetait sur les feuilles mortes des fourrés

[5]

un léger toit d'argent, étendait par les chemins un immense

tapis moelleux et blanc, et qui épaississait le silence illimité

de cet océan d'arbres.

Devant la porte de la maison forestière, une jeune

femme, les bras nus, cassait du bois à coups de hache sur

[10]

une pierre. Elle était grande, mince et forte, une fille des

forêts, fille et femme de forestiers.

Une voix cria de l'intérieur de la maison:

--Nous sommes seules, ce soir, Berthine, faut rentrer,

v'là la nuit, y a p't-être bien des Prussiens et des loups qui

[15]

rôdent.

La bûcheronne répondit en fendant une souche à grands

coups qui redressaient sa poitrine à chaque mouvement

pour lever les bras.

--J'ai fini, m'man. Me v'là, me v'là, y a pas de crainte;

[20]

il fait encore jour.

Puis elle rapporta ses fagots et ses bûches et les entassa

le long de la cheminée, ressortit pour fermer les auvents,

d'énormes auvents en coeur de chêne, et rentrée enfin, elle

poussa les lourds verrous de la porte.

[25]

Sa mère filait auprès du feu, une vieille ridée que l'âge

avait rendue craintive:

--J'aime pas, dit-elle, quand le père est dehors. Deux

femmes ça n'est pas fort.

La jeune répondit:

--Oh! je tuerais ben un loup ou un Prussien tout de

même.

Et elle montrait de l'oeil un gros revolver suspendu

[5]

au-dessus de l'âtre.

Son homme avait été incorporé dans l'armée au commencement

de l'invasion prussienne; et les deux femmes

étaient demeurées seules avec le père, le vieux garde

Nicolas Pichon, dit l'Échasse, qui avait refusé obstinément

[10]

de quitter sa demeure pour rentrer à la ville.

La ville prochaine, c'était Rethel, ancienne place forte

perchée sur un rocher. On y était patriote, et les bourgeois

avaient décidé de résister aux envahisseurs, de s'enfermer

chez eux et de soutenir un siège selon la tradition de la

[15]

cité. Deux fois déjà, sous Henri IV et Louis XIV, les

habitants de Rethel s'étaient illustrés par des défenses

héroïques. Ils en feraient autant cette fois, ventrebleu!

ou bien on les brûlerait dans leurs murs.

Donc, ils avaient acheté des canons et des fusils, équipé

[20]

une milice, formé des bataillons et des compagnies, et ils

s'exerçaient tout le jour sur la place d'Armes. Tous,

boulangers, épiciers, bouchers, notaires, avoués, menuisiers,

libraires, pharmaciens eux-mêmes manoeuvraient à

tour de rôle, à des heures régulières, sous les ordres de M.

[25]

Lavigne, ancien sous-officier de dragons, aujourd'hui

mercier, ayant épousé la fille et hérité de la boutique de M.

Ravaudan, l'aîné.

Il avait pris le grade de commandant-major de la place,

et tous les jeunes hommes étant partis à l'armée, il avait

[30]

enrégimenté tous les autres qui s'entraînaient pour la

résistance. Les gros n'allaient plus par les rues qu'au pas

gymnastique pour fondre leur graisse et prolonger leur

haleine, les faibles portaient des fardeaux pour fortifier

leurs muscles.

Et on attendait les Prussiens. Mais les Prussiens ne

paraissaient pas. Ils n'étaient pas loin, cependant; car

[5]

deux fois déjà leurs éclaireurs avaient poussé à travers

bois jusqu'à la maison forestière de Nicolas Pichon,

dit l'Échasse.

Le vieux garde, qui courait comme un renard, était venu

prévenir la ville. On avait pointé les canons, mais

[10]

l'ennemi ne s'était point montré.

Le logis de l'Échasse servait de poste avancé dans la

forêt d'Aveline. L'homme, deux fois par semaine, allait

aux provisions et apportait aux bourgeois citadins des

nouvelles de la campagne.

[15]

Il était parti ce jour-là pour annoncer qu'un petit

détachement d'infanterie allemande s'était arrêté chez lui

l'avant-veille, vers deux heures de l'après-midi, puis était

reparti presque aussitôt. Le sous-officier qui commandait

parlait français.

[20]

Quand il s'en allait ainsi, le vieux, il emmenait ses deux

chiens, deux molosses à gueule de lion, par crainte des

loups qui commençaient à devenir féroces, et il laissait

ses deux femmes en leur recommandant de se barricader

dans la maison dès que la nuit approcherait.

[25]

La jeune n'avait peur de rien, mais la vieille tremblait

toujours et répétait:

--Ça finira mal, tout ça, vous verrez que ça finira mal.

Ce soir-là, elle était encore plus inquiète que de coutume:

--Sais-tu à quelle heure rentrera le père? dit-elle.

[30]

--Oh! pas avant onze heures, pour sûr. Quand il dîne

chez le commandant, il rentre toujours tard.

Et elle accrochait sa marmite sur le feu pour faire la

soupe, quand elle cessa de remuer, écoutant un bruit vague

qui lui était venu par le tuyau de la cheminée.

Elle murmura:

[5]

--V'là qu'on marche dans le bois, il y a ben sept-huit

hommes, au moins.

La mère, effarée, arrêta son rouet en balbutiant:

--Oh! mon Dieu! et le père qu'est pas là!

Elle n'avait point fini de parler que des coups violents

[10]

firent trembler la porte.

Comme les femmes ne répondaient point, une voix forte

et gutturale cria:

--Oufrez!

Puis, après un silence, la même voix reprit:

[15]

--Oufrez ou che gasse la borte!

Alors Berthine glissa dans la poche de sa jupe le gros

revolver de la cheminée, puis, étant venue coller son

oreille contre l'huis, elle demanda:

--Qui êtes-vous?

[20]

La voix répondit:

--Che suis le tétachement de l'autre chour.

La jeune femme reprit:

--Qu'est-ce que vous voulez?

--Che suis berdu tepuis ce matin, tans le pois, avec mon

[25]

tétachement. Oufrez ou che gasse la borte.

La forestière n'avait pas le choix; elle fit glisser vivement

le gros verrou, puis tirant le lourd battant, elle

aperçut dans l'ombre pâle des neiges, six hommes, six

soldats prussiens, les mêmes qui étaient venus la veille.

[30]

Elle prononça d'un ton résolu:

--Qu'est-ce que vous venez faire à cette heure-ci?

Le sous-officier répéta:

--Che suis berdu, tout à fait berdu, ché regonnu la

maison. Che n'ai rien manché tepuis ce matin, mon

tétachement non blus.

Berthine déclara:

[5]

--C'est que je suis toute seule avec maman, ce soir.

Le soldat, qui paraissait un brave homme, répondit:

--Ça ne fait rien. Che ne ferai bas de mal, mais fous

nous ferez à mancher. Nous dombons te faim et te

fatigue.

[10]

La forestière se recula:

--Entrez, dit-elle.

Ils entrèrent, poudrés de neige, portant sur leurs casques

une sorte de crème mousseuse qui les faisait ressembler à

des meringues, et ils paraissaient las, exténués.

[15]

La jeune femme montra les bancs de bois des deux côtés

de la grande table.

--Asseyez-vous, dit-elle, je vais vous faire de la soupe.

C'est vrai que vous avez l'air rendus.

Puis elle referma les verrous de la porte.

[20]

Elle remit de l'eau dans la marmite, y jeta de nouveau

du beurre et des pommes de terre, puis décrochant un

morceau de lard pendu dans la cheminée, elle en coupa

la moitié qu'elle plongea dans le bouillon.

Les six hommes suivaient de l'oeil tous ses mouvements

[25]

avec une faim éveillée dans leurs yeux. Ils avaient posé

leurs fusils et leurs casques dans un coin, et ils attendaient,

sages comme des enfants sur les bancs d'une école.

La mère s'était remise à filer en jetant à tout moment

des regards éperdus sur les soldats envahisseurs. On n'entendait

[30]

rien autre chose que le ronflement léger du rouet

et le crépitement du feu et le murmure de l'eau qui

S'échauffait.

Mais soudain un bruit étrange les fit tous tressaillir,

quelque chose comme un souffle rauque poussé sous la

porte, un souffle de bête, fort et ronflant.

Le sous-officier allemand avait fait un bond vers les

[5]

fusils. La forestière l'arrêta d'un geste, et souriante:

--C'est les loups, dit-elle. Ils sont comme vous, ils

rôdent et ils ont faim.

L'homme incrédule voulut voir, et sitôt que le battant

fut ouvert, il aperçut deux grandes bêtes grises qui

[10]

s'enfuyaient d'un trot rapide et allongé.

Il revint s'asseoir, en murmurant:

--Ché n'aurais pas gru:

Et il attendit que sa pâtée fût prête.

Ils la mangèrent voracement, avec des bouches fendues

[15]

jusqu'aux oreilles pour en avaler davantage, des yeux

ronds s'ouvrant en même temps que les mâchoires, et des

bruits de gorge pareils à des glouglous de gouttières.

Les deux femmes, muettes, regardaient les rapides

mouvements des grandes barbes rouges; et les pommes de

[20]

terre avaient l'air de s'enfoncer dans ces toisons

mouvantes,

Mais comme ils avaient soif, la forestière descendit à la

cave leur tirer du cidre. Elle y resta longtemps; c'était

un petit caveau voûté qui, pendant la révolution, avait

[25]

servi de prison et de cachette, disait-on. On y parvenait

au moyen d'un étroit escalier tournant fermé par une

trappe au fond de la cuisine.

Quand Berthine reparut, elle riait, elle riait toute seule,

d'un air sournois. Et elle donna aux Allemands sa cruche

[30]

de boisson.

Puis elle soupa aussi, avec sa mère, à l'autre bout de la

Cuisine.

Les soldats avaient fini de manger, et ils s'endormaient

tous les six, autour de la table. De temps en temps un

front tombait sur la planche avec un bruit sourd, puis

l'homme, réveillé brusquement, se redressait.

[5]

Berthine dit au sous-officier:

--Couchez-vous devant le feu, pardi, il y a bien d'la

place pour six. Moi je grimpe à ma chambre avec

maman.

Et les deux femmes montèrent au premier étage. On

[10]

les entendit fermer leur porte à clef, marcher quelque

temps; puis elles ne firent plus aucun bruit.

Les Prussiens s'étendirent sur le pavé, les pieds au feu,

la tête supportée par leurs manteaux roulés, et ils ronflèrent

bientôt tous les six sur six tons divers, aigus ou

[15]

sonores, mais continus et formidables.

Ils dormaient certes depuis longtemps déjà quand un

coup de feu retentit, si fort, qu'on l'aurait cru tiré contre

les murs de la maison. Les soldats se dressèrent aussitôt.

Mais deux nouvelles détonations éclatèrent, suivies de

[20]

trois autres encore.

La porte du premier s'ouvrit brusquement, et la forestière

parut, nu-pieds, en chemise, en jupon court, une

chandelle à la main, l'air affolé. Elle balbutia:

--V'là les Français, ils sont au moins deux cents. S'ils

[25]

vous trouvent ici, ils vont brûler la maison. Descendez

dans la cave bien vite, et faites pas de bruit. Si vous faites

du bruit, nous sommes perdus.

Le sous-officier, effaré, murmura:

--Che feux pien, che feux pien. Par où faut-il

[30]

tescendre?

La jeune femme souleva avec précipitation la trappe

étroite et carrée, et les six hommes disparurent par le petit

escalier tournant, s'enfonçant dans le sol l'un après l'autre,

à reculons, pour bien tâter les marches du pied.

Mais quand la pointe du dernier casque eut disparu,

[5]

Berthine rabattant la lourde planche de chêne, épaisse

comme un mur, dure comme de l'acier, maintenue par des

charnières et une serrure de cachôt, donna deux longs

tours de clef, puis elle se mit à rire, d'un rire muet et ravi,

avec une envie folle de danser sur la tête de ses prisonniers.

[10]

Ils ne faisaient aucun bruit, enfermés là-dedans comme

dans une boite solide, une boite de pierre, ne recevant

que l'air d'un soupirail garni de barres de fer.

~-Berthine aussitôt ralluma son feu, remit dessus sa

marmite, et refit de la soupe en murmurant:

[15]

--Le père s'ra fatigué cette nuit.

Puis elle s'assit et attendit. Seul, le balancier sonore

de l'horloge promenait dans le silence son tic-tac régulier.

De temps en temps la jeune femme jetait un regard sur

le cadran, un regard impatient qui semblait dire:

[20]

--Ça ne va pas vite.

Mais bientôt il lui sembla qu'on murmurait sous ses

pieds. Des paroles basses, confuses, lui parvenaient à

travers la voûte maçonnée de la cave. Les Prussiens

commençaient à deviner sa ruse, et bientôt le sous-officier

[25]

remonta le petit escalier et vint heurter du poing la

trappe. Il cria de nouveau:

--Oufrez.

Elle se leva, s'approcha et, imitant son accent:

--Qu'est-ce que fous foulez?

[30]

--Oufrez.

--Che n'oufre pas.

L'homme se fâchait.

--Oufrez ou che gasse la borte.

Elle se mit à rire:

--Casse, mon bonhomme, casse, mon bonhomme!

Et il commença à frapper avec la crosse de son fusil

[5]

contre la trappe de chêne, fermée sur sa tête. Mais elle

aurait résisté à des coups de catapulte.

La forestière l'entendit redescendre. Puis les soldats

vinrent, l'un après l'autre, essayer leur force, et inspecter

la fermeture. Mais, jugeant sans doute leurs tentatives

[10]

inutiles, ils redescendirent tous dans la cave et

recommencèrent à parler entre eux.

La jeune femme les écoutait, puis elle alla ouvrir la

porte du dehors et elle tendit l'oreille dans la nuit.

Un aboiement lointain lui parvint. Elle se mit à siffler

[15]

comme aurait fait un chasseur, et, presque aussitôt, deux

énormes chiens surgirent dans l'ombre et bondirent sur elle

en gambadant. Elle les saisit par le cou et les maintint

pour les empêcher de courir. Puis elle cria de toute sa force:

--Ohé père!

[20]

Une voix répondit, très éloignée encore:

~-Ohé Berthine!

Elle attendit quelques secondes, puis reprit:

--Ohé père!

La voix plus proche répéta:

[25]

--Ohé Berthine!

La forestière reprit:

--Passe pas devant le soupirail. Y a des Prussiens

dans la cave.

Et brusquement la grande silhouette de l'homme se

[30]

dessina sur la gauche, arrêtée entre deux troncs d'arbres.

Il demanda, inquiet:

--Des Prussiens dans la cave. Qué qui font?

La jeune femme se mit à rire:

--C'est ceux d'hier. Ils s'étaient perdus dans la forêt,

je les ai mis au frais dans la cave.

Et elle conta l'aventure, comment elle les avait effrayés

[5]

avec des coups de revolver et enfermés dans le caveau.

Le vieux toujours grave demanda:

--Qué que tu veux que j'en fassions à c't'heure?

Elle répondit:

--Va quérir M. Lavigne avec sa troupe. Il les fera

[10]

prisonniers. C'est lui qui sera content.

Et le père Pichon sourit:

--C'est vrai qu'i sera content.

Sa fille reprit:

~-T'as de la soupe, mange-la vite et pi repars.

[15]

Le vieux garde s'attabla, et se mit à manger la soupe

après avoir posé par terre deux assiettes pleines pour ses

chiens.

Les Prussiens, entendant parler, s'étaient tus.

L'Échasse repartit un quart d'heure plus tard. Et

[20]

Berthine, la tête dans ses mains, attendit.

Les prisonniers recommençaient à s'agiter. Ils criaient

maintenant, appelaient, battaient sans cesse de coups de

crosse furieux la trappe inébranlable.

Puis ils se mirent à tirer des coups de fusil par le soupirail,

[25]

espérant sans doute être entendus si quelque détachement

allemand passait dans les environs.

La forestière ne remuait plus; mais tout ce bruit l'énervait,

l'irritait. Une colère méchante s'éveillait en elle;

elle eût voulu les assassiner, les gueux, pour les faire taire.

[30]

Puis son impatience grandissant, elle se mit à regarder

l'horloge, à compter les minutes.

Le père était parti depuis une heure et demie. Il avait

atteint la ville maintenant. Elle croyait le voir. Il racontait

la chose à M. Lavigne, qui pâlissait d'émotion et

sonnait sa bonne pour avoir on uniforme et ses armes;

[5]

Elle entendait, lui semblait-il, le tambour courant par les

rues. Les têtes effarées apparaissaient aux fenêtres. Les

soldats citoyens sortaient de leurs maisons, à peine vêtus,

essoufflés, bouclant leurs ceinturons, et partaient, au pas

gymnastique, vers la maison du commandant.

[10]

Puis la troupe, l'Échasse en tête, se mettait en marche,

dans la nuit, dans la neige, vers la forêt.

Elle regardait l'horloge. «Ils peuvent être ici dans une

heure.»

Une impatience nerveuse l'envahissait. Les minutes

[15]

lui paraissaient interminables. Comme c'était long!

Enfin, le temps qu'elle avait fixé pour leur arrivée fut

marqué par l'aiguille.

Et elle ouvrit de nouveau la porte, pour les écouter

venir. Elle aperçut une ombre marchant avec

[20]

précaution. Elle eut peur, poussa un cri. C'était son

père.

Il dit:

--Ils m'envoient pour voir s'il n'y a rien de changé.

--Non, rien.

[25]

Alors, il lança à son tour, dans la nuit, un coup de sifflet

strident et prolongé. Et, bientôt, on vit une chose brune

qui s'en venait, sous les arbres, lentement: l'avant-garde

composée de dix hommes.

L'Échasse répétait à tout instant:

[30]

--Passez pas devant le soupirail.

Et les premiers arrivés montraient aux nouveaux venus

le soupirail redouté.

Enfin le gros de la troupe se montra, en tout deux cents

hommes, portant chacun deux cents cartouches.

M. Lavigne, agité, frémissant, les disposa de façon à cerner

de partout la maison en laissant un large espace libre

[5]

devant le petit trou noir, au ras du sol, par où la cave

prenait de l'air.

Puis il entra dans l'habitation et s'informa de la force

et de l'attitude de l'ennemi, devenu tellement muet qu'on

aurait pu le croire disparu, évanoui, envolé par le soupirail.

[10]

M. Lavigne frappa du pied la trappe et appela:

--Monsieur l'officier prussien?

L'Allemand ne répondit pas.

Le commandant reprit:

--Monsieur l'officier prussien?

[15]

Ce fut en vain. Pendant vingt minutes il somma cet

officier silencieux de se rendre avec armes et bagages, en

lui promettant la vie sauve et les honneurs militaires pour

lui et ses soldats. Mais il n'obtint aucun signe de consentement

ou d'hostilité. La situation devenait difficile.

[20]

Les soldats-citoyens battaient la semelle dans la neige,

se frappaient les épaules à grands coups de bras, comme

font les cochers pour s'échauffer, et ils regardaient le

soupirail avec une envie grandissante et puérile de passer

devant.

[25]

Un d'eux, enfin, se hasarda, un nommé Potdevin qui

était très souple. Il prit son élan et passa en courant

comme un cerf. La tentative réussit. Les prisonniers

semblaient morts.

30 ~~Y a personne.

Et un autre soldat traversa l'espace libre devant le trou

dangereux. Alors ce fut un jeu. De minute en minute, un

homme se lançant, passait d'une troupe dans l'autre

comme font les enfants en jouant aux barres, et il lançait

derrière lui des éclaboussures de neige tant il agitait vivement

les pieds. On avait allumé, pour se chauffer, de

[5]

grands feux de bois mort, et ce profil courant du garde

national apparaissait illuminé dans un rapide voyage du

camp de droite au camp de gauche.

Quelqu'un cria:

--A toi, Maloison.

[10]

Maloison était un gros boulanger dont le ventre donnait

à rire aux camarades.

Il hésitait. On le blagua. Alors, prenant son parti il

se mit en route, d'un petit pas gymnastique régulier et

essoufflé, qui secouait sa forte bedaine.

[15]

Tout le détachement riait aux larmes. On criait pour

l'encourager:

--Bravo, bravo, Maloison!

Il arrivait environ aux deux tiers de son trajet quand

une flamme longue, rapide et rouge, jaillit du soupirail.

[20]

Une détonation retentit, et le vaste boulanger s'abattit

sur le nez avec un cri épouvantable.

Personne ne s'élança pour le secourir. Alors on le vit se

trainer à quatre pattes dans la neige en gémissant, et,

quand il fut sorti du terrible passage, il s'évanouit.

[25]

Il avait une balle dans le gras de la cuisse, tout en haut.

Après la première surprise et la première épouvante, un

nouveau rire s'éleva.

Mais le commandant Lavigne apparut sur le seuil de

la maison forestière. Il venait d'arrêter son plan d'attaque.

[30]

Il commanda d'une voix vibrante:

--Le zingueur Planchut et ses ouvriers.

Trois hommes s'approchèrent.

~-Descellez les gouttières de la maison.

Et en un quart d'heure on eut apporté au commandant

vingt mètres de gouttières.

[5]

Alors il fit pratiquer, avec mille précautions de prudence,

un petit trou rond dans le bord de la trappe, et, organisant

un conduit d'eau de la pompe à cette ouverture, il déclara

d'un air enchanté:

--Nous allons offrir à boire à messieurs les Allemands.

[10]

Un hurrah frénétique d'admiration éclata suivi de

hurlements de joie et de rires éperdus. Et le commandant

organisa des pelotons de travail qui se relayeraient de

cinq minutes en cinq minutes. Puis il commanda:

--Pompez.

[15]

Et le volant de fer ayant été mis en branle, un petit

bruit glissa le long des tuyaux et tomba bientôt dans la

cave, de marche en marche, avec un murmure de cascade,

un murmure de rocher à poissons rouges.

On attendit.

[20]

Une heure s'écoula, puis deux, puis trois.

Le commandant fiévreux se promenait dans la cuisine,

collant son oreille à terre de temps en temps, cherchant à

deviner ce que faisait l'ennemi, se demandant s'il allait

bientôt capituler.

[25]

Il s'agitait maintenant, l'ennemi. On l'entendait remuer

les barriques, parler, clapoter.

Puis, vers huit heures du matin, une voix sortit du

soupirail:

--Ché foulé parlé à monsieur l'officier français.

[30]

Lavigne répondit, de la fenêtre, sans avancer trop la

tête:

--Vous rendez-vous?

--Che me rends.

--Alors passez les fusils dehors.

Et on vit aussitôt une arme sortir du trou et tomber

dans la neige, puis deux, trois, toutes les armes. Et la

[5]

même voix déclara:

--Che n'ai blus. Tépêchez-fous. Ché suis noyé.

Le commandant commanda:

--Cessez.

Le volant de la pompe retomba immobile.

[10]

Et, ayant empli la cuisine de soldats qui attendaient,

l'arme au pied, il souleva lentement la trappe de chêne.

Quatre têtes apparurent trempées, quatre têtes blondes

aux longs cheveux pâles, et on vit sortir, l'un après l'autre,

les six Allemands grelottants, ruisselants, effarés.

[15]

Ils furent saisis et garrottés. Puis, comme on craignait

une surprise, on repartit tout de suite, en deux convois,

l'un conduisant les prisonniers et l'autre conduisant

Maloison sur un matelas posé sur des perches.

Ils rentrèrent triomphalement dans Rethel.

[20]

M. Lavigne fut décoré pour avoir capturé une avant-garde

prussienne, et le gros boulanger eut la médaille

militaire pour blessure reçue devant l'ennemi.

LE BAPTÊME

A Guillemet

Devant la porte de la ferme, les hommes endimanchés

attendaient. Le soleil de mai versait sa claire lumière sur

les pommiers épanouis, ronds comme d'immenses bouquets

blancs, roses et parfumés, et qui mettaient sur la cour

[5]

entière un toit de fleurs. Ils semaient sans cesse autour

d'eux une neige de pétales menus, qui voltigeaient et

tournoyaient en tombant dans l'herbe haute, où les pissenlits

brillaient comme des flammes, où les coquelicots

semblaient des gouttes de sang.

[10]

Une truie somnolait sur le bord du fumier, le ventre

énorme, les mamelles gonflées, tandis qu'une troupe de

petits porcs tournait autour, avec leur queue roulée comme

une corde.

Tout à coup, là-bas, derrière les arbres des fermes,

[15]

la cloche de l'église tinta. Sa voix de fer jetait dans le

ciel joyeux son appel faible et lointain. Des hirondelles

filaient comme des flèches à travers l'espace bleu qu'enfermaient

les grands hêtres immobiles. Une odeur d'étable

passait parfois, mêlée au souffle doux et sucré des

[20]

pommiers.

Un des hommes debout devant la porte se tourna vera

la maison et cria:

--Allons, allons, Mélina, v'là que ça sonne!

Il avait peut-être trente ans. C'était un grand paysan,

[25]

que les longs travaux des champs n'avaient point encore

courbé ni déformé. Un vieux, son père, noueux comme un

tronc de chêne, avec des poignets bossués et des jambes

torses, déclara:

--Les femmes, c'est jamais prêt, d'abord.

Les deux autres fils du vieux se mirent à rire, et l'un,

[5]

se tournant vers le frère ainé, qui avait appelé le premier,

lui dit:

--Va les quérir, Polyte. All' viendront point avant

midi.

Et le jeune homme entra dans sa demeure.

[10]

Une bande de canards arrêtée près des paysans se mit à

crier en battant des ailes; puis ils partirent vers la mare

de leur pas lent et balancé.

Alors, sur la porte demeurée ouverte, une grosse femme

parut qui portait un enfant de deux mois, Les brides

[15]

blanches de son haut bonnet lui pendaient sur le dos,

retombant sur un châle rouge, éclatant comme un incendie,

et le moutard, enveloppé de linges blancs, reposait sur le

ventre en bosse de la garde.

Puis la mère, grande et forte, sortit à son tour, à peine

[20]

âgée de dix-huit ans, fraîche et souriante, tenant le bras

de son homme. Et les deux grand'mères vinrent ensuite,

fanées ainsi que de vieilles pommes, avec une fatigue

évidente dans leurs reins forcés, tournés depuis longtemps

par les patientes et rudes besognes. Une d'elles était

[25]

veuve; elle prit le bras du grand-père, demeuré devant la

porte, et ils partirent en tête du cortège, derrière l'enfant

et la sage-femme. Et le reste de la famille se mit en route

à la suite. Les plus jeunes portaient des sacs de papier

pleins de dragées.

[30]

Là-bas, la petite cloche sonnait sans repos, appelant de

toute sa force le frêle marmot attendu. Des gamins

montaient sur les fossés; des gens apparaissaient aux

barrières; des filles de ferme restaient debout entre deux

seaux pleins de lait qu'elles posaient à terre pour regarder

le baptême.

Et la garde, triomphante, portait son fardeau vivant,

[5]

évitait les flaques d'eau dans les chemins creux, entre les

talus plantés d'arbres. Et les vieux venaient avec cérémonie,

marchant un peu de travers, vu l'âge et les douleurs;

et les jeunes avaient envie de danser, et ils regardaient les

filles qui venaient les voir passer; et le père et la mère

[10]

allaient gravement, plus sérieux, suivant cet enfant qui

les remplacerait, plus tard, dans la vie, qui continuerait

dans le pays leur nom, le nom des Dentu, bien connu par

le canton.

Ils débouchèrent dans la plaine et prirent à travers les

[15]

champs pour éviter le long détour de la route.

On apercevait l'église maintenant, avec son clocher

pointu. Une ouverture le traversait juste au-dessous du

toit d'ardoises; et quelque chose, remuait là-dedans, allant

et venant d'un mouvement vif, passant et repassant

[20]

derrière l'étroite fenêtre. C'était la cloche qui sonnait

toujours, criant au nouveau-né de venir, pour la première

fois, dans la maison du Bon Dieu.

Un chien s'était mis à suivre. On lui jetait des dragées,

il gambadait autour des gens.

[25]

La porte de l'église était ouverte. Le prêtre, un grand

garçon à cheveux rouges, maigre et fort, un Dentu aussi,

lui, oncle du petit, encore un frère du père, attendait

devant l'autel. Et il baptisa suivant les rites son neveu

Prosper-César, qui se mit à pleurer en goûtant le sel

[30]

symbolique.

Quand la cérémonie fut achevée, la famille demeura sur

le seuil pendant que l'abbé quittait son surplis; puis on se

remit en route. On allait vite maintenant, car on pensait

au diner. Toute la marmaille du pays suivait, et, chaque

fois qu'on lui jetait une poignée de bonbons, c'était une

mêlée furieuse, des luttes corps à corps, des cheveux arrachés;

[5]

et le chien aussi se jetait dans le tas pour ramasser

les sucreries, tiré par la queue, par les oreilles, par les

pattes, mais plus obstiné que les gamins.

La garde un peu lasse, dit à l'abbé qui marchait auprès

d'elle:

[10]

--Dites donc, m'sieu le curé, si ça ne vous opposait

pas de m'tenir un brin vot'neveu pendant que je m'dégourdirai.

J'ai quasiment une crampe dans les estomacs.

Le prêtre prit l'enfant, dont la robe blanche faisait une

grande tache éclatante sur la soutane noire, et il l'embrassa,

[15]

gêné par ce léger fardeau, ne sachant comment le tenir,

comment le poser. Tout le monde se mit à rire. Une des

grand'mères demanda de loin:

--Ça ne t'fait-il point deuil, dis, l'abbé, qu'tu n'en

auras jamais comme ça?

[20]

Le prêtre ne répondit pas. Il allait à grandes enjambées,

regardant fixement le moutard aux yeux bleus, dont

il avait envie d'embrasser encore les joues rondes. Il n'y

tint plus, et, le levant jusqu'à son visage, il le baisa

longuement.

[25]

Le père cria:

--Dis donc, curé, si t'en veux un, t'as qu'à le dire.

Et on se mit à plaisanter, comme plaisantent les gens

des champs.

Dès qu'on fut assis à table, la lourde gaieté campagnarde

[30]

éclata comme une tempête. Les deux autres fils allaient

aussi se marier; leurs fiancées étaient là, arrivées seulement

pour le repas; et les invités ne cessaient de lancer des

allusions à toutes les générations futures que promettaient

ces unions.

C'étaient des gros mots, fortement salés, qui faisaient

ricaner les filles rougissantes et se tordre les hommes. Ils

[5]

tapaient du poing sur la table, poussaient des cris. Le

père et le grand-père ne tarissaient point en propos polissons.

La mère souriait; les vieilles prenaient leur part de

joie et lançaient aussi des gaillardises.

Le curé, habitué à ces débauches paysannes, restait tranquille,

[10]

assis à côté de la garde, agaçant du doigt la petite

bouche de son neveu pour le faire rire. Il semblait surpris

par la vue de cet enfant, comme s'il n'en avait jamais

aperçu. Il le considérait avec une attention réfléchie,

avec une gravité songeuse, avec une tendresse inconnue,

[15]

singulière, vive et un peu triste, pour ce petit être fragile

qui était le fils de son frère.

Il n'entendait rien, il ne voyait rien, il contemplait

l'enfant. Il avait envie de le prendre encore sur ses genoux,

car il gardait, sur sa poitrine et dans son coeur, la sensation

[20]

douce de l'avoir porté tout à l'heure, en revenant de l'église.

Il restait ému devant cette larve d'homme comme devant

un mystère ineffable auquel il n'avait jamais pensé, un

mystère auguste et saint, l'incarnation d'une âme nouvelle,

le grand mystère de la vie qui commence, de l'amour

[25]

qui s'éveille, de la race qui se continue, de l'humanité qui

marche toujours.

La garde mangeait, la face rouge, les yeux luisants, gênée

par le petit qui l'écartait de la table.

L'abbé lui dit:

[30]

--Donnez-le-moi. Je n'ai pas faim.

Et il reprit l'enfant. Alors tout disparut autour de

lui, tout s'effaça: et il restait les yeux fixés sur cette figure

rose et bouffie; et peu à peu, la chaleur du petit corps, à

travers les langes et le drap de la soutane, lui gagnait les

jambes, le pénétrait comme une caresse très légère, très

bonne, très chaste, une caresse délicieuse qui lui mettait

[5]

des larmes aux yeux.

Le bruit des mangeurs devenait effrayant. L'enfant,

agacé par ces clameurs, se mit à pleurer.

Une voix s'écria:

--Dis donc, l'abbé, donne-lui à téter.

[10]

Et une explosion de rires secoua la salle. Mais la mère

s'était levée; elle prit son fils et l'emporta dans la chambre

voisine. Elle revint au bout de quelques minutes en déclarant

qu'il dormait tranquillement dans son berceau.

Et le repas continua. Hommes et femmes sortaient de

[15]

temps en temps dans la cour, puis rentraient se mettre à

table. Les viandes, les légumes, le cidre et le vin s'engouffraient

dans les bouches, gonflaient les ventres, allumaient

les yeux, faisaient délirer les esprits.

La nuit tombait quand on prit le café. Depuis

[20]

long-temps le prêtre avait disparu, sans qu'on s'étonnât de son

absence.

La jeune mère enfin se leva pour aller voir si le petit

dormait toujours. Il faisait sombre à présent: Elle pénétra

dans la chambre à tâtons; et elle avançait les bras

[25]

étendus, pour ne point heurter de meuble. Mais un bruit

singulier l'arrêta net; et elle ressortit effarée, sûre d'avoir

entendu remuer quelqu'un. Elle rentra dans la salle, fort

pâle, tremblante, et raconta la chose. Tous les hommes

se levèrent en tumulte, gris et menaçants; et le père, une

[30]

lampe à la main, s'élança.

L'abbé, à genoux près du berceau, sanglotait, le front

sur l'oreiller où reposait la tête de l'enfant.

TOlNE

I

On le connaissait à dix lieues aux environs le père Toine,

le gros Toine, Toine-ma-Fine, Antoine Mâcheblé, dit

Brûlot, le cabaretier de Tournevent.

Il avait rendu célèbre le hameau enfoncé dans un pli

[5]

du vallon qui descendait vers la mer, pauvre hameau paysan

composé de dix maisons normandes entourées de

fossés et d'arbres.

Elles étaient là, ces maisons, blotties dans ce ravin couvert

d'herbe et d'ajonc, derrière la courbe qui avait fait

[10]

nommer ce lieu Tournevent. Elles semblaient avoir

cherché un abri dans ce trou comme les oiseaux qui se

cachent dans les sillons les jours d'ouragan, un abri contre

le grand vent de mer, le vent du large, le vent dur et salé,

qui ronge et brûle comme le feu, dessèche et détruit comme

[15]

les gelées d'hiver.

Mais le hameau tout entier semblait être la propriété

d'Antoine Mâcheblé, dit Brûlot, qu'on appelait d'ailleurs

aussi souvent Toine et Toine-ma-Fine, par suite d'une

locution dont il se servait sans cesse:

[20]

--Ma Fine est la première de France.

Sa Fine, c'était son cognac, bien entendu.

Depuis vingt ans il abreuvait le pays de sa Fine et de

ses Brûlots, car chaque fois qu'on lui demandait:

--Qu'est-ce que j'allons bé, pé Toine?

[25]

Il répondait invariablement:

--Un brûlot, mon gendre, ça chauffe la tripe et ça

nettoie la tête; y a rien de meilleur pour le corps.

Il avait aussi cette coutume d'appeler tout le monde

«mon gendre,» bien qu'il n'eût jamais eu de fille mariée

[5]

ou à marier.

Ah! oui, on le connaissait Toine Brûlot, le plus gros

homme du canton, et même de l'arrondissement. Sa petite

maison semblait dérisoirement trop étroite et trop basse

pour le contenir, et quand on le voyait debout sur sa

[10]

porte où il passait des journées entières, on se demandait

comment il pourrait entrer dans sa demeure. Il y rentrait

chaque fois que se présentait un consommateur, car

Toine-ma-Fine était invité de droit à prélever son petit

verre sur tout ce qu'on buvait chez lui.

[15]

Son café avait pour enseigne: «Au rendez-vous des

Amis,» et il était bien, le pé Toine, l'ami de toute la

contrée. On venait de Fécamp et de Montivilliers pour le

voir et pour rigoler en l'écoutant, car il aurait fait rire une

pierre de tombe, ce gros homme. Il avait une manière

[20]

de blaguer les gens sans les fâcher, de cligner de l'oeil pour

exprimer ce qu'il ne disait pas, de se taper sur la cuisse

dans ses accès de gaieté qui vous tirait le rire du ventre

malgré vous, à tous les coups. Et puis c'était une curiosité

rien que de le regarder boire. Il buvait tant qu'on lui en

[25]

offrait, et de tout, avec une joie dans son oeil malin, une

joie qui venait de son double plaisir, plaisir de se régaler

d'abord et d'amasser des gros sous, ensuite pour sa

régalade.

Les farceurs du pays lui demandaient:

[30]

--Pourquoi que tu ne bé point la mé, pé Toine?

Il répondait:

--Y a deux choses qui m'opposent, primo qu'al'est

salée, et deusio qu'i faudrait la mettre en bouteille, vu que

mon abdomin n'est point pliable pour bé à c'te tasse-là!

Et puis il fallait l'entendre se quereller avec sa femme.

C'était une telle comédie qu'on aurait payé sa place de

[5]

bon coeur. Depuis trente ans qu'ils étaient mariés, ils se

chamaillaient tous les jours. Seulement Toine rigolait,

tandis que sa bourgeoise se fâchait. C'était une grande

paysanne, marchant à longs pas d'échassier, et portant

une tête de chat-huant en colère. Elle passait son temps.

[10]

à élever des poules dans une petite cour, derrière le cabaret,

et elle était renommée pour la façon dont elle savait engraisser

les volailles.

Quand on donnait un repas à Fécamp chez des gens de

la haute, il fallait, pour que le dîner fût goûté, qu'on y

[15]

mangeât une pensionnaire de la mé Toine.

Mais elle était née de mauvaise humeur et elle avait

continué à être mécontente de tout. Fâchée contre le

monde entier, elle en voulait principalement à son mari.

Elle lui en voulait de sa gaieté, de sa renommée, de sa

[20]

santé et de son embonpoint. Elle le traitait de propre à

rien, parce qu'il gagnait de l'argent sans rien faire, de

sapas, parée qu'il mangeait et buvait comme dix hommes

ordinaires, et il ne se passait point de jour sans qu'elle

déclarât d'un air exaspéré:

[25]

--Ça serait-il point mieux dans l'étable à cochons, un

quétou comme ça? C'est que d'la graisse, que ça en fait

mal au coeur.

Et elle lui criait dans la figure:

--Espère, espère un brin; j'verrons c'qu'arrivera,

[30]

j'verrons ben! Ça crèvera comme un sac à grain, ce gros bouffi!

Toine riait de tout son coeur en se tapant sur le ventre et

Répondait:

--Eh! la mé Poule, ma planche, tâche d'engraisser

comme ça d'la volaille. Tâche pour voir.

Et relevant sa manche sur son bras énorme:

--En v'là un aileron, la mé, en v'là un.

[5]

Et les consommateurs tapaient du poing sur les tables

en se tordant de joie, tapaient du pied sur la terre du sol,

et crachaient par terre dans un délire de gaieté.

La vieille furieuse reprenait:

--Espère un brin... espère un brin... j'verrons

[10]

c'qu'arrivera... ça crèvera comme un sac à grain...

Et elle s'en allait furieuse, sous les rires des buveurs.

Toine, en effet, était surprenant à voir, tant il était

devenu épais et gros, rouge et soufflant. C'était un de ces

êtres énormes sur qui la mort semble s'amuser, avec des

[15]

ruses, des gaietés et des perfidies bouffonnes, rendant

irrésistiblement comique son travail lent de destruction.

Au lieu de se montrer comme elle fait chez les autres, la

gueuse, de se montrer dans les cheveux blancs, dans la

maigreur, dans les rides, dans l'affaissement croissant qui

[20]

fait dire avec un frisson: «Bigre! comme il a changé!»

elle prenait plaisir à l'engraisser, celui-là, à le faire monstrueux

et drôle, à l'enluminer de rouge et de bleu, à le

souffler, à lui donner l'apparence d'une santé surhumaine;

et les déformations qu'elle inflige à tous les êtres devenaient

[25]

chez lui risibles, cocasses, divertissantes, au lieu d'être

sinistres et pitoyables.

--Espère un brin, répétait la mère Toine, j'verrons ce

qu'arrivera.

II

Il arriva que Toine eut une attaque et tomba paralysé.

[30]

On coucha ce colosse dans la petite chambre derrière la

cloison du café, afin qu'il pût entendre ce qu'on disait à

côté, et causer avec les amis, car sa tête était demeurée

libre, tandis que son corps, un corps énorme, impossible à

remuer, à soulever, restait frappé d'immobilité. On

[5]

espérait, dans les premiers temps, que ses grosses jambes

reprendraient quelque énergie, mais cet espoir disparut

bientôt, et Toine-ma-Fine passa ses jours et ses nuits dans

son lit qu'on ne retapait qu'une fois par semaine, avec le

secours de quatre voisins qui enlevaient le cabaretier par

[10]

les quatre membres pendant qu'on retournait sa paillasse.

Il demeurait gai pourtant, mais d'une gaieté différente,

plus timide, plus humble, avec des craintes de petit enfant

devant sa femme qui piaillait toute la journée:

--Le v'là, le gros sapas, le v'là, le propre à rien, le

[15]

faigniant, ce gros soûlot! C'est du propre, c'est du propre!

Il ne répondait plus. Il clignait seulement de l'oeil

derrière le dos de la vieille et il se retournait sur sa couche,

seul mouvement qui lui demeurât possible. Il appelait

cet exercice faire un «va-t-au nord,» ou un «va-t-au sud.»

[20]

Sa grande distraction maintenant c'était d'écouter les

conversations du café, et de dialoguer à travers le mur;

quand il reconnaissait les voix des amis, il criait:

--«Hé, mon gendre, c'est té Célestin?»

Et Célestin Maloisel répondait:

[25]

--C'est mé, pé Toine. C'est-il que tu regalopes, gros

lapin?

Toine-ma-Fine prononçait:

--Pour galoper, point encore. Mais je n'ai point

maigri, l'coffre est bon.

[30]

Bientôt, il fit venir les plus intimes dans sa chambre et

on lui tenait compagnie, bien qu'il se désolât de voir qu'on

buvait sans lui. Il répétait:

--C'est ça qui me fait deuil, mon gendre, de n'pu goûter

d'ma fine, nom d'un nom. L'reste, j'm'en gargarise,

mais de ne point bé ça me fait deuil.

Et la tête de chat-huant de la mère Toine apparaissait

[5]

dans la fenêtre. Elle criait:

--Guètez-le, guètez-le, à c't'heure ce gros faigniant,

qu'y faut nourrir, qu'i faut laver, qu'i faut nettoyer comme

un porc.

Et quand la vieille avait disparu, un coq aux plumes

[10]

rouges sautait parfois sur la fenêtre, regardait d'un oeil

rond et curieux dans la chambre, puis poussait son cri

sonore. Et parfois aussi, une ou deux poules volaient

jusqu'aux pieds du lit, cherchant des miettes sur le

sol.

[15]

Les amis de Toine-ma-Fine désertèrent bientôt la salle

du café, pour venir, chaque après-midi, faire la causette

autour du lit du gros homme. Tout couché qu'il était, ce

farceur de Toine, il les amusait encore. Il aurait fait

rire le diable, ce malin-là. Ils étaient trois qui reparaissait

[20]

tous les jours: Célestin Maloisel, un grand maigre,

un peu tordu comme un tronc de pommier, Prosper Horslaville,

un petit sec avec un nez de furet, malicieux, futé

comme un renard, et Césaire Paumelle, qui ne parlait

jamais, mais qui s'amusait tout de même.

[25]

On apportait une planche de la cour, on la posait au

bord du lit et on jouait aux dominos pardi, et on faisait

de rudes parties, depuis deux heures jusqu'à six.

Mais la mère Toine devint bientôt insupportable. Elle

ne pouvait point tolérer que son gros faignant d'homme

[30]

continuât à se distraire, en jouant aux dominos dans son

lit; et chaque fois qu'elle voyait une partie commencée,

elle s'élançait avec fureur, culbutait la planche,

saisissait le jeu, le rapportait dans le café et déclarait que

c'était assez de nourrir ce gros suiffeux à ne rien faire

sans le voir encore se divertir comme pour narguer le

pauvre monde qui travaillait toute la journée.

[5]

Célestin Maloisel et Césaire Paumelle courbaient la

tête, mais Prosper Horslaville excitait la vieille, s'amusait

de ses colères.

La voyant un jour plus exaspérée que de coutume, il

lui dit:

[10]

--Hé! la mé, savez-vous c'que j'f'rais, mé, si j'étais de

vous?

Elle attendit qu'il s'expliquât, fixant sur lui son oeil de

chouette.

Il reprit:

[15]

--Il est chaud comme un four, vot'homme, qui n'sort

point d'son lit. Eh ben, mé, j'li f'rais couver des oeufs.

Elle demeura stupéfaite, pensant qu'on se moquait

d'elle, considérant la figure mince et rusée du paysan qui

continua:

[20]

--J'y en mettrais cinq sous un bras, cinq sous l'autre,

l'même jour que je donnerais la couvée à une poule. Ça

naîtrait d'même. Quand ils seraient éclos j'porterais à

vot' poule les poussins de vot' homme pour qu'a les élève.

Ça vous en f'rait de la volaille, la mé!

[25]

La vieille interdite demanda:

--Ça se peut-il?

L'homme reprit:

--Si ça s'peut! Pourqué que ça n'se pourrait point!

Pisqu'on fait ben couver des oeufs dans une boite chaude,

[30]

on peut en mett' couver dans un lit.

Elle fut frappée par ce raisonnement et s'en alla, songeuse

et calmée.

Huit jours plus tard elle entra dans la chambre de Toine

avec son tablier plein d'oeufs. Et elle dit:

--J'viens d'mett' la jaune au nid avec dix oeufs. En

v'là dix pour té. Tâche de n'point les casser.

[5]

Toine éperdu, demanda:

--Qué que tu veux?

Elle répondit:

--J'veux qu'tu les couves, propre à rien.

Il rit d'abord; puis, comme elle insistait, il se fâcha, il

[10]

résista, il refusa résolument de laisser mettre sous ses gros

bras cette graine de volaille que sa chaleur ferait éclore.

Mais la vieille, furieuse, déclara:

--Tu n'auras point d'fricot tant que tu n'les prendras

point. J'verrons ben c'qu'arrivera.

[15]

Toine, inquiet, ne répondit rien.

Quand il entendit sonner midi, il appela:

--Hé! la mé, la soupe est-elle cuite?

La vieille cria de sa cuisine:

--Y a point de soupe pour té, gros faigniant.

[20]

Il crut qu'elle plaisantait et attendit, puis il pria,

supplia, jura, fit des «va-t-au nord et des va-t-au sud»

désespérés, tapa la muraille à coups de poing, mais il dut se

résigner à laisser introduire dans sa couche cinq oeufs

contre son flanc gauche. Après quoi il eut sa soupe.

[25]

Quand ses amis arrivèrent, ils le crurent tout à fait

mal, tant il paraissait drôle et gêné.

Puis on fit la partie de tous les jours. Mais Toine semblait

n'y prendre aucun plaisir et n'avançait la main

qu'avec des lenteurs et des précautions infinies.

[30]

--T'as donc l'bras noué, demandait Horslaville.

Toine répondit:

--J'ai quasiment t'une lourdeur dans l'épaule.

Soudain, on entendit entrer dans le café, les joueurs se

turent.

C'était le maire avec l'adjoint. Ils demandèrent deux

verres de fine et se mirent à causer des affaires du pays.

[5]

Comme ils parlaient à voix basse, Toine Brûlot voulut

coller son oreille contre le mur, et, oubliant ses oeufs, il

fit un brusque «va-t-au nord» qui le coucha sur une

omelette.

Au juron qu'il poussa, la mère Toine accourut, et

[10]

devinant le désastre, le découvrit d'une secousse. Elle

demeura d'abord immobile, indignée, trop suffoquée pour

parler devant le cataplasme jaune collé sur le flanc de son

homme.

Puis, frémissant de fureur, elle se rua sur le paralytique

[15]

et se mit à lui taper de grands coups sur le ventre, comme

lorsqu'elle lavait son linge au bord de la mare. Ses mains

tombaient l'une après l'autre avec un bruit sourd, rapides

comme les pattes d'un lapin qui bat du tambour.

Les trois amis de Toine riaient à suffoquer, toussant,

[20]

éternuant, poussant des cris, et le gros homme effaré

parait les attaques de sa femme avec prudence, pour ne

point casser encore les cinq oeufs qu'il avait de l'autre côté.

III

Toine fut vaincu. Il dut couver, il dut renoncer aux

parties de domino, renoncer à tout mouvement, car la

[25]

vieille le privait de nourriture avec férocité chaque fois

qu'il cassait un oeuf.

Il demeurait sur le dos, l'oeil au plafond, immobile, les

bras soulevés comme des ailes, échauffant contre lui les

germes de volailles enfermés dans les coques blanches.

Il ne parlait plus qu'à voix basse comme s'il eût craint

le bruit autant que le mouvement, et il s'inquiétait de la

couveuse jaune qui accomplissait dans le poulailler la

même besogne que lui.

[5]

Il demandait à sa femme:

--La jaune a-t-elle mangé la nuit?

Et la vieille allait de ses poules à son homme, et de son

homme à ses poules, obsédée, possédée par la préoccupation

des petits poulets qui mûrissaient dans le lit et dans

[10]

le nid.

Les gens du pays qui savaient l'histoire s'en venaient,

curieux et sérieux, prendre des nouvelles de Toine. Ils

entraient à pas légers comme on entre chez les malades et

demandaient avec intérêt:

[15]

-~Eh bien! ça va-t-il?

Toine répondait:

--Pour aller, ça va, mais j'ai maujeure tant que ça

m'échauffe. J'ai des frémis qui me galopent sur la peau.

Or, un matin, sa femme entra très émue et déclara:

[20]

--La jaune en a sept. Y avait trois oeufs de mauvais.

Toine sentit battre son coeur.--Combien en aurait-il,

lui?

Il demanda:

--Ce sera tantôt?--avec une angoisse de femme qui

[25]

va devenir mère.

La vieille répondit d'un air furieux, torturée par la

crainte d'un insuccès:

--Faut croire!

Ils attendirent. Les amis prévenus que les temps

[30]

étaient proches arrivèrent bientôt inquiets eux-mêmes.

On en jasait dans les maisons. On allait s'informer aux

portes voisines.

Vers trois heures, Toine s'assoupit. Il dormait maintenant

la moitié des jours. Il fut réveillé soudain par

un chatouillement inusité sous le bras droit. Il y porta

aussitôt la main gauche et saisit une bête couverte de

[5]

duvet jaune, qui remuait dans ses doigts.

Son émotion fut telle, qu'il se mit à pousser des cris, et

il lâcha le poussin qui courut sur sa poitrine. Le café

était plein de monde. Les buveurs se précipitèrent, envahirent

la chambre, firent cercle comme autour d'un

[10]

saltimbanque, et la vieille étant arrivée cueillit avec

précaution la bestiole blottie sous la barbe de son mari.

Personne ne parlait plus. C'était par un jour chaud

d'avril. On entendait par la fenêtre ouverte glousser la

poule jaune appelant ses nouveau-nés.

[15]

Toine, qui suait d'émotion, d'angoisse, d'inquiétude,

murmura:

--J'en ai encore un sous le bras gauche, à c't'heure.

Sa femme plongea dans le lit sa grande main maigre, et

ramena un second poussin, avec des mouvements

[20]

soigneux de sage-femme.

Les voisins voulurent le voir. On se le repassa en le considérant

attentivement comme s'il eût été un phénomène.

Pendant vingt minutes, il n'en naquit pas, puis quatre

sortirent en même temps de leurs coquilles.

[25]

Ce fut une grande rumeur parmi les assistants. Et

Toine sourit, content de son succès, commençant à

s'enorgueillir de cette paternité singulière. On n'en avait

pas souvent vu comme lui, tout de même! C'était un

drôle d'homme, vraiment!

[30]

Il déclara:

--Ça fait six. Nom de nom qué baptême!

Et un grand rire s'éleva dans le public. D'autres

personnes emplissaient le café. D'autres encore attendaient

devant la porte. On se demandait:

--Combien qu'i en a?

--Yen a six.

[5]

--La mère Toine portait à la poule cette famille nouvelle,

et la poule gloussait éperdument, hérissait ses plumes,

ouvrait les ailes toutes grandes pour abriter la troupe

grossissante de ses petits.

--En v'là encore un! cria Toine.

[10]

Il s'était trompé, il y en avait trois! Ce fut un

triomphe! Le dernier creva son enveloppe à sept heures

du soir. Tous les oeufs étaient bons! Et Toine affolé de

joie, délivré, glorieux, baisa sur le dos le frêle animal,

faillit l'étouffer avec ses lèvres. Il voulut le garder dans

[15]

son lit, celui-là, jusqu'au lendemain, saisi par une

tendresse de mère pour cet être si petiot qu'il avait donné

à la vie; mais la vieille l'emporta comme les autres sans

écouter les supplications de son homme.

Les assistants, ravis, s'en allèrent en devisant de

[20]

l'événement, et Horslaville resté le dernier, demanda:

--Dis donc, pé Toine, tu m'invites à fricasser l'premier,

pas vrai?

A cette idée de fricassée, le visage de Toine s'illumina,

et le gros homme répondit:

[25]

--Pour sûr que je t'invite, mon gendre.

LE PÈRE MILON

Depuis un mois, le large soleil jette aux champs sa

flamme cuisante. La vie radieuse éclot sous cette averse

de feu; la terre est verte à perte de vue. Jusqu'aux bords

de l'horizon, le ciel est bleu. Les fermes normandes

[5]

semées par la plaine semblent, de loin, de petits bois,

enfermées dans leur ceinture de hêtres élancés. De près,

quand on ouvre la barrière vermoulue, on croit voir un

jardin géant, car tous les antiques pommiers, osseux

comme les paysans, sont en fleur. Les vieux troncs noirs,

[10]

crochus, tortus, alignés par la cour, étalent sous le ciel

leurs dômes éclatants, blancs et roses. Le doux parfum

de leur épanouissement se mêle aux grasses senteurs des

tables ouvertes et aux vapeurs du fumier qui fermente,

couvert de poules.

[15]

Il est midi. La famille dîne à l'ombre du poirier planté

devant la porte: le père, la mère; les quatre enfants, les

deux servantes et les trois valets. On ne parle guère. On

mange la soupe, puis on découvre le plat de fricot plein

de pommes de terre au lard.

[20]

De temps en temps, une servante se lève et va remplir

au cellier la cruche au cidre.

L'homme, un grand gars de quarante ans, contemple,

contre sa maison, une vigne restée nue, et courant, tordue

comme un serpent, sous les volets, tout le long du mur.

[25]

Il dit enfin: «La vigne au père bourgeonne de bonne

heure c't'année. P't-être qu'a donnera.»

La femme aussi se retourne et regarde, sans dire un mot.

Cette vigne est plantée juste à la place où le père a été

fusillé.

C'était pendant la guerre de 1870. Les Prussiens

[5]

occupaient tout le pays. Le général Faidherbe, avec l'armée

du Nord, leur tenait tête.

Or l'état-major prussien s'était posté dans cette ferme.

Le vieux paysan qui la possédait, le père Milon, Pierre,

les avait reçus et installés de son mieux.

[10]

Depuis un mois l'avant-garde allemande restait en

observation dans le village. Les Français demeuraient

immobiles, à dix lieues de là; et cependant, chaque nuit,

des uhlans disparaissaient.

Tous les éclaireurs isolés, ceux qu'on envoyait faire des

[15]

rondes, alors qu'ils partaient à deux ou trois seulement,

ne rentraient jamais.

On les ramassait morts, au matin, dans un champ, au

bord d'une cour, dans un fossé. Leurs chevaux eux-mêmes

gisaient le long des routes, égorgés d'un coup de

[20]

sabre.

Ces meurtres semblaient accomplis par les mêmes

hommes, qu'on ne pouvait découvrir.

Le pays fut terrorisé. On fusilla des paysans sur une

simple dénonciation, on emprisonna des femmes; on voulut

[25]

obtenir, par la peur, des révélations des enfants. On ne

découvrit rien.

Mais voilà qu'un matin, on aperçut le père Milon étendu

dans son écurie, la figure coupée d'une balafre.

Deux uhlans éventrés furent retrouvés à trois kilomètres

[30]

de la ferme. Un d'eux tenait encore à la main son

arme ensanglantée. Il s'était battu, défendu.

Un conseil de guerre ayant été aussitôt constitué, en

plein air, devant la ferme, le vieux fut amené.

Il avait soixante-huit ans. Il était petit, maigre, un peu

tors, avec de grandes mains pareilles à des pinces de crabe.

[5]

Ses cheveux ternes, rares et légers comme un duvet de

jeune canard, laissaient voir partout la chair du crâne.

La peau brune et plissée du cou montrait de grosses veines

qui s'enfonçaient sous les mâchoires et reparaissaient aux

tempes. Il passait dans la contrée pour avare et difficile

[10]

en affaires.

On le plaça debout, entre quatre soldats, devant la

table de cuisine tirée dehors. Cinq officiers et le colonel

s'assirent en face de lui.

Le colonel prit la parole en français.

[15]

--Père Milon, depuis que nous sommes ici, nous n'avons

eu qu'à nous louer de vous. Vous avez toujours été complaisant

et même attentionné pour nous. Mais aujourd'hui

une accusation terrible pèse sur vous, et il faut que la

lumière se fasse. Comment avez-vous reçu la blessure que

[20]

vous portez sur la figure?

Le paysan ne répondit rien.

Le colonel reprit:

--Votre silence vous condamne, père Milon. Mais je

veux que vous me répondiez, entendez-vous? Savez-vous

[25]

qui a tué les deux uhlans qu'on a trouvés ce matin près du

Calvaire?

Le vieux articula nettement:

--C'est mé.

Le colonel, surpris, se tut une seconde, regardant

[30]

fixement le prisonnier. Le père Milon demeurait impassible,

avec son air abruti de paysan, les yeux baissés comme s'il

eût parlé à son curé. Une seule chose pouvait révéler un

trouble intérieur, c'est qu'il avalait coup sur coup sa

salive, avec un effort visible, comme si sa gorge eût été

tout à fait étranglée.

La famille du bonhomme, son fils Jean, sa bru et deux

[5]

petits enfants se tenaient à dix pas en arrière, effarés et

consternés.

Le colonel reprit:

--Savez-vous aussi qui a tué tous les éclaireurs de notre

armée qu'on retrouve chaque matin, par la campagne,

[10]

depuis un mois?

Le vieux répondit avec la même impassibilité de brute:

--C'est mé.

~-C'est vous qui les avez tués tous?

--Tretous, oui, c'est mé.

[15]

--Vous seul?

--Mé seul.

--Dites-moi comment vous vous y preniez.

Cette fois l'homme parut ému; la nécessité de parler

longtemps le gênait visiblement. Il balbutia:

[20]

--Je sais-ti, mé? J'ai fait ça comme ça s'trouvait.

Le colonel reprit:

--Je vous préviens qu'il faudra que vous me disiez

tout. Vous ferez donc bien de vous décider immédiatement.

Comment avez-vous commencé?

[25]

L'homme jeta un regard inquiet sur sa famille attentive

derrière lui. Il hésita un instant encore, puis, tout à coup,

se décida.

--Je r'venais un soir, qu'il était p't-être dix heures, le

lend'main que vous étiez ici. Vous, et pi vos soldats,

vous m'aviez pris pour pu de chinquante écus de fourrage

avec une vaque et deux moutons. Je me dis: Tant qu'i

me prendront de fois vingt écus, tant que je leur y revaudrai

ça. Et pi j'avais d'autres choses itou su l'coeur, que

j'vous dirai. V'là qu'j'en aperçois un d'vos cavaliers qui

fumait sa pipe su mon fossé, derrière ma grange. J'allai

décrocher ma faux et je r'vins à p'tits pas par derrière,

[5]

qu'il n'entendit seulement rien. Et j'li coupai la tête

d'un coup, d'un seul, comme un épi, qu'il n'a pas seulement

dit «ouf!» Vous n'auriez qu'à chercher au fond d'la mare;

vous le trouveriez dans un sac à charbon, avec une pierre

de la barrière.

[10]

«J'avais mon idée. J'pris tous ses effets d'puis les

bottes jusqu'au bonnet et je les cachai dans le four à

plâtre du bois Martin, derrière la cour.»

Le vieux se tut. Les officiers, interdits, se regardaient.

L'interrogatoire recommença; et voici ce qu'ils apprirent:

[15]

Une fois son meurtre accompli, l'homme avait vécu avec

cette pensée: «Tuer des Prussiens!» Il les haïssait d'une

haine sournoise et acharnée de paysan cupide et patriote

aussi. Il avait son idée, comme il disait. Il attendit

quelques jours.

[20]

On le laissait libre d'aller et de venir, d'entrer et de

sortir à sa guise, tant il s'était montré humble envers les

vainqueurs, soumis et complaisant. Or il voyait, chaque

soir, partir les estafettes; et il sortit, une nuit, ayant

entendu le nom du village où se rendaient les cavaliers, et

[25]

ayant appris, dans la fréquentation des soldats, les quelques

mots d'allemand qu'il lui fallait.

Il sortit de sa cour, se glissa dans le bois, gagna le four

à plâtre, pénétra au fond de la longue galerie et, ayant

retrouvé par terre les vêtements du mort, il s'en vêtit.

[30]

Alors il se mit à rôder par les champs, rampant, suivant

les talus pour se cacher, écoutant les moindres bruits,

inquiet comme un braconnier.

Lorsqu'il crut l'heure arrivée, il se rapprocha de la route

et se cacha dans une broussaille. Il attendit encore.

[5]

Enfin, vers minuit, un galop de cheval sonna sur la terre

dure du chemin. L'homme mit l'oreille à terre pour

s'assurer qu'un seul cavalier s'approchait, puis il

s'apprêta.

Le uhlan arrivait au grand trot, rapportant des dépêches.

[10]

Il allait, l'oeil en éveil, l'oreille tendue. Dès qu'il ne fut

plus qu'à dix pas, le père Milon se traîna en travers de la

route en gémissant: «

Hilfe! Hilfe!

A l'aide, à l'aide!»

Le cavalier s'arrêta, reconnut un Allemand démonté, le

crut blessé, descendit de cheval, s'approcha sans soupçonner

[15]

rien, et, comme il se penchait sur l'inconnu, il reçut au

milieu du ventre la longue lame courbée du sabre. Il

s'abattit, sans agonie, secoué seulement par quelques frissons

suprêmes.

Alors le Normand, radieux, d'une joie muette de vieux

[20]

paysan, se releva, et, pour son plaisir, coupa la gorge du

cadavre. Puis, il le traîna jusqu'au fossé et l'y jeta.

Le cheval, tranquille, attendait son maître. Le père

Milon se mit en selle, et il partit au galop à travers les

plaines.

[25]

Au bout d'une heure, il aperçut encore deux uhlans

côte à côte qui rentraient au quartier. Il alla droit sur

eux, criant encore: «

Hilfe! Hilfe!

» Les Prussiens le

laissaient venir, reconnaissant l'uniforme, sans méfiance.

aucune. Et il passa, le vieux, comme un boulet entre les

[30]

deux, les abattant l'un et l'autre avec son sabre et un

revolver.

Puis il égorgea les chevaux, des chevaux allemands!

Puis il rentra doucement au four à plâtre et cacha un

cheval au fond de la sombre galerie. Il y quitta son uniforme,

reprit ses hardes de gueux et, regagnant son lit,

dormit jusqu'au matin.

[5]

Pendant quatre jours, il ne sortit pas, attendant la fin

de l'enquête ouverte; mais, le cinquième jour, il repartit,

et tua encore deux soldats par le même stratagème. Dès

lors, il ne s'arrêta plus. Chaque nuit, il errait, il rôdait à

l'aventure, abattant des Prussiens tantôt ici, tantôt là,

[10]

galopant par les champs déserts, sous la lune, uhlan perdu,

chasseur d'hommes. Puis, sa tâche finie, laissant derrière

lui des cadavres couchés le long des routes, le vieux cavalier

rentrait cacher au fond du tour à plâtre son cheval et son

uniforme.

[15]

Il allait vers midi, d'un air tranquille, porter de l'avoine

et de l'eau à sa monture restée au fond du souterrain, et

il la nourrissait à profusion, exigeant d'elle un grand

travail.

Mais, la veille, un de ceux qu'il avait attaqués se tenait

[20]

sur ses gardes et avait coupé d'un coup de sabre la figure

du vieux paysan.

Il les avait tués cependant tous les deux! Il était

revenu encore, avait caché le cheval et repris ses humbles

habits; mais, en rentrant, une faiblesse l'avait saisi et il

[25]

s'était traîné jusqu'à l'écurie, ne pouvant plus gagner la

maison.

On l'avait trouvé là tout sanglant, sur la paille...

Quand il eut fini son récit, il releva soudain la tête et

regarda fièrement les officiers prussiens.

[30]

Le colonel, qui tirait sa moustache, lui demanda:

--Vous n'avez plus rien à dire?

--Non, pu rien; l'compte est juste: j'en ai tué seize, pas

un de pus, pas un de moins.

--Vous savez que vous allez mourir?

[5]

--J'vous ai pas d'mandé de grâce.

--Avez-vous été soldat?

--Oui. J'ai fait campagne, dans le temps. Et puis,

c'est vous qu'avez tué mon père, qu'était soldat de

l'Empereur premier. Sans compter que vous avez tué mon

[10]

fils cadet, François, le mois dernier, auprès d'Évreux. Je

vous en devais, j'ai payé. Je sommes quittes.

Les officiers se regardaient.

Le vieux reprit:

--Huit pour mon père, huit pour mon fieu, je sommes

[15]

quittes. J'ai pas été vous chercher querelle, mé! J'vous

connais point! J'sais pas seulement d'où qu'vous v'nez.

Vous v'là chez mé, que vous y commandez comme si

c'était chez vous. Je m'suis vengé su l's autres. J'm'en

r'pens point.

[20]

Et, redressant son torse ankylosé, le vieux croisa ses

bras dans une pose d'humble héros.

Les Prussiens se parlèrent bas longtemps. Un capitaine,

qui avait aussi perdu son fils, le mois dernier, défendait ce

gueux magnanime.

[25]

Alors le colonel se leva et, s'approchant du père Milon,

baissant la voix:

--Écoutez, le vieux, il y a peut-être un moyen de vous

sauver la vie, c'est de...

Mais le bonhomme n'écoutait point, et, les yeux plantés

[30]

droit sur l'officier vainqueur, tandis que le vent agitait les

poils follets de son crâne, il fit une grimace affreuse qui

crispa sa maigre face toute coupée par la balafre, et,

gonflant sa poitrine, il cracha, de toute sa force, en pleine

figure du Prussien.

Le colonel, affolé, leva la main, et l'homme, pour la

seconde fois, lui cracha par la figure.

[5]

Tous les officiers s'étaient dressés et hurlaient des ordres

en même temps.

En moins d'une minute, le bonhomme, toujours impassible,

fut collé contre le mur et fusillé, alors qu'il envoyait

des sourires à Jean, son fils ainé; à sa bru et aux deux petits,

[10]

qui regardaient, éperdus.

DAUDET

LE CURÉ DE CUCUGNAN

Tous les ans, à la Chandeleur, les poètes provençaux

publient en Avignon un joyeux petit livre rempli jusqu'aux

bords de beaux vers et de jolis contes. Celui de cette

année m'arrive à l'instant, et j'y trouve un adorable

[5]

fabliau que je vais essayer de vous traduire en l'abrégeant

un peu... Parisiens, tendez vos mannes. C'est de la

fine fleur de farine provençale qu'on va vous servir cette

fois...

........................................................

L'abbé Martin était curé... de Cucugnan.

[10]

Bon comme le pain, franc comme l'or, il aimait

paternellement ses Cucugnanais; pour lui, son Cucugnan aurait

été le paradis sur terre, si les Cucugnanais lui avaient

donné un peu plus de satisfaction. Mais, hélas! les

araignées filaient dans son confessionnal, et, le beau jour

[15]

de Pâques, les hosties restaient au fond de son saint-ciboire.

Le bon prêtre en avait le coeur meurtri, et toujours

il demandait à Dieu la grâce de ne pas mourir avant

d'avoir ramené au bercail son troupeau dispersé.

Or, vous allez voir que Dieu l'entendit.

[20]

Un dimanche, après l'Évangile, M. Martin monta en

chaire.

......................................................

--Mes frères, dit-il, vous me croirez si vous voulez:

l'autre nuit, je me suis trouvé, moi misérable pécheur, à

la porte du paradis.

«Je frappai: saint Pierre m'ouvrit!

«--Tiens! c'est vous, mon brave monsieur Martin, me

fit-il; quel bon vent...? et qu'y a-t-il pour votre service?

«--Beau saint Pierre, vous qui tenez le grand livre et

[5]

la clef, pourriez-vous me dire, si je ne suis pas trop curieux,

combien vous avez de Cucugnanais en paradis?

«--Je n'ai rien à vous refuser, monsieur Martin; asseyez-vous,

nous allons voir la chose ensemble.

«Et saint Pierre prit son gros livre, l'ouvrit, mit ses

[10]

besicles:

«--Voyons un peu: Cucugnan, disons-nous. Cu...

Cu. ..Cucugnan. Nous y sommes. Cucugnan... Mon

brave monsieur Martin, la page est toute blanche. Pas

une âme. ..Pas plus de Cucugnanais que d'arêtes dans

[15]

une dinde.

«--Comment! Personne de Cucugnan ici? Personne?

Ce n'est pas possible! Regardez mieux...

«--Personne, saint homme. Regardez vous-même, si

vous croyez que je plaisante.

[20]

«Moi, pécaïre! je frappais des pieds, et, les mains jointes,

je criais miséricorde. Alors, saint Pierre:

«--Croyez-moi, monsieur Martin, il ne faut pas ainsi

vous mettre le coeur à l'envers, car vous pourriez en avoir

quelque mauvais-coup de sang. Ce n'est pas votre faute,

[25]

après tout. Vos Cucugnanais, voyez-vous, doivent faire

à coup sûr leur petite quarantaine en purgatoire.

«-Ah! par charité, grand saint Pierre! faites que je

puisse au moins les voir et les consoler.

«--Volontiers, mon ami... Tenez, chaussez vite ces

[30]

sandales, car les chemins ne sont pas beaux de reste...

Voilà qui est bien... Maintenant, cheminez droit devant

vous. Voyez~vous là-bas, au fond, en tournant? Vous

trouverez une porte d'argent toute constellée de croix

noires... a main droite... Vous frapperez, on vous

ouvrira... Adessias! Tenez-vous sain et gaillardet.

...................................................

«Et je cheminai... je cheminai! Quelle battue! j'ai

[5]

la chair de poule, rien que d'y songer. Un petit sentier,

plein de ronces, d'escarboucles qui luisaient et de serpents

qui sifflaient, m'amena jusqu'à la porte d'argent.

«--Pan! pan!

«--Qui frappe? me fait une voix rauque et dolente.

[10]

«--Le curé de Cucugnan.

«--De...?

«--De Cucugnan.

«--Ah!... Entrez.

«J'entrai. Un grand bel ange, avec des ailes sombres

[15]

comme la nuit, avec une robe resplendissante comme le

jour, avec une clef de diamant pendue a sa ceinture, écrivait,

cra-cra, dans un grand livre plus gros que celui de

saint Pierre...

«--Finalement, que voulez-vous et que demandez-vous?

[20]

dit l'ange.

«--Bel ange de Dieu, je veux savoir,--je suis bien

curieux peut-être,--si vous avez ici les Cucugnanais.

«--Les...?

«--Les Cucugnanais, les gens de Cucugnan... que

[25]

c'est moi qui suis leur prieur.

«--Ah! l'abbé Martin, n'est-ce pas?

«--Pour vous servir, monsieur l'ange.

«--Vous dites donc Cucugnan...

«Et l'ange ouvre et feuillette son grand livre,

mouillant son doigt de salive pour que le feuillet glisse

mieux...

«--Cucugnan, dit-il poussant un long soupir... Monsieur

Martin, nous n'avons en purgatoire personne de

[5]

Cucugnan.

«--Jésus! Marie! Joseph! personne de Cucugnan en

purgatoire! O grand Dieu! où sont-ils donc?

«--Eh! saint homme, ils sont en paradis. Où diantre

voulez-vous qu'ils soient?

[10]

«--Mais j'en viens, du paradis...

«--Vous en venez!!... Eh bien?

«--Eh bien! ils n'y sont pas!... Ah! bonne mère des

anges!...

«--Que voulez-vous, monsieur le curé? s'ils ne sont ni

[15]

en paradis ni en purgatoire, il n'y a pas de milieu, ils

sont....

«--Sainte croix! Jésus, fils de David! Aï! aï! aï! est-il

possible?... Serait-ce un mensonge du grand saint Pierre?

...Pourtant je n'ai pas entendu chanter le coq!... Aï

[20]

pauvres nous! comment irai-je en paradis si mes

Cucugnanais n'y sont pas?

«--Écoutez, mon pauvre monsieur Martin, puisque

vous voulez, coûte que coûte, être sûr de tout ceci, et voir

de vos yeux de quoi il retourne, prenez ce sentier, filez

[25]

en courant, si vous savez courir... Vous trouverez, à

gauche, un grand portail. Là, vous vous renseignerez sur

tout. Dieu vous le donne!

«Et l'ange ferma la porte.

«C'était un long sentier tout pavé de braise rouge. Je

[30]

chancelais comme si j'avais bu; à chaque pas, je

trébuchais; j'étais tout en eau, chaque poil de mon corps avait

sa goutte de sueur, et je haletais de soif... Mais, ma foi,

grâce aux sandales que le bon saint Pierre m'avait prêtées,

je ne me brûlai pas les pieds.

[5]

«Quand j'eus fait assez de faux pas clopin-clopant, je

vis à ma main gauche une porte... non, un portail, un

énorme portail, tout bâillant, comme la porte d'un grand

four. Oh! mes enfants, quel spectacle! Là on ne demande

pas mon nom; là, point de registre. Par fournées et à

[10]

pleine porte, on entra là, mes frères, comme le dimanche

vous entrez au cabaret.

«Je suais à grosses gouttes, et pourtant j'étais transi,

j'avais le frisson. Mes cheveux se dressaient. Je sentais

le brûlé, la chair rôtie, quelque chose comme l'odeur qui

[15]

se répand dans notre Cucugnan quand Éloy, le maréchal,

brûle pour la ferrer la botte d'un vieil âne. Je perdais

haleine dans cet air puant et embrasé; j'entendais une

clameur horrible, des gémissements, des hurlements et des

jurements.

[20]

«--Eh bien! entres-tu ou n'entres~tu pas, toi?

me fait, en me piquant de sa fourche, un démon

cornu.

«--Moi? Je n'entre pas. Je suis un ami de Dieu.

«--Tu es un ami de Dieu... Eh! b... de teigneux!

[25]

que viens-tu faire ici?...

«--Je viens... Ah! ne m'en parlez pas, que je ne puis

plus me tenir sur mes jambes... Je viens... je viens de

loin... humblement vous demander... si... si, par

coup de hasard... vous n'auriez pas ici... quelqu'un

[30]

...quelqu'un de Cucugnan...

«--Ah! feu de Dieu! tu fais la bête, toi, comme si tu

ne savais pas que tout Cucugnan est ici. Tiens, laid

corbeau, regarde, et tu verras comme nous les arrangeons ici,

tes fameux Cucugnanais...

..........................................................

«Et je vis, au milieu d'un épouvantable tourbillon de

flamme:

[5]

«Le long Coq-Galine,--vous l'avez tous connu, mes

frères,--Coq-Galine, qui se grisait si souvent, et si souvent

secouait les puces à sa pauvre Clairon.

«Je vis Catarinet... cette petite gueuse... avec son

nez en l'air... qui couchait toute seule à la grange... Il

[10]

vous en souvient, mes drôles!... Mais passons, j'en ai

trop dit.

«Je vis Pascal Doigt-de-Poix, qui faisait son huile avec

les olives de M. Julien.

«Je vis Babet la glaneuse, qui, en glanant, pour avoir

[15]

plus vite noué sa gerbe, puisait à poignées aux gerbiers.

«Je vis maître Grapasi, qui huilait si bien la roue de sa

brouette.

«Et Dauphine, qui vendait si cher l'eau de son

puits.

[20]

«Et le Tortillard, qui, lorsqu'il me rencontrait portant

le bon Dieu, filait son chemin, la barrette sur la tête et la

pipe au bec... et fier comme Artaban... comme s'il

avait rencontré un chien.

«Et Coulau avec sa Zette, et Jacques, et Pierre, et

[25]

Toni...

...........................................................

Ému, blême de peur, l'auditoire gémit, en voyant, dans

l'enfer tout ouvert, qui son père et qui sa mère, qui sa

grand'mère et qui sa soeur...

--Vous sentez bien, mes frères, reprit le bon abbé,

Martin, vous sentez bien que ceci ne peut pas durer. J'ai

charge d'âmes, et je veux, je veux vous sauver de l'abîme

où vous êtes tous en train de rouler tête première. Demain

je me mets à l'ouvrage, pas plus tard que demain.

[5]

Et l'ouvrage ne manquera pas! Voici comment je m'y

prendrai. Pour que tout se fasse bien, il faut tout faire

avec ordre. Nous irons rang par rang, comme à Jonquières

quand on danse.

«Demain lundi, je confesserai les vieux et les vieilles.

[10]

Ce n'est rien.

«Mardi, les enfants. J'aurai bientôt fait.

«Mercredi, les garçons et les filles. Cela pourra être

long.

«Jeudi, les hommes. Nous couperons court.

[15]

«Vendredi, les femmes. Je dirai: Pas d'histoires!

«Samedi, le meunier!... Ce n'est pas trop d'un jour

pour lui tout seul...

«Et, si dimanche nous avons fini, nous serons bien

heureux.

[20]

«Voyez-vous, mes enfants, quand le blé est mûr, il faut

le couper; quand le vin est tiré, il faut le boire. Voilà

assez de linge sale, il s'agit de le laver, et de le bien laver.

«C'est la grâce que je vous souhaite.

Amen!

......................................................

Ce qui fut dit fut fait. On coula la lessive.

[25]

Depuis ce dimanche mémorable, le parfum des vertus

de Cucugnan se respire à dix lieues à l'entour.

Et le bon pasteur M. Martin, heureux et plein d'allégresse,

a rêvé l'autre nuit que, suivi de tout son troupeau,

il gravissait, en resplendissante procession, au milieu des

[30]

cierges allumés, d'un nuage d'encens qui embaumait et

des enfants de choeur qui chantaient

Te Deum

, le chemin

éclairé de la cité de Dieu.

Et voilà l'histoire du curé de Cucugnan, telle que m'a

ordonné de vous le dire ce grand gueusard de Roumanille,

[5]

qui la tenait lui-même d'un autre bon compagnon.

LE SOUS-PRÉFET AUX CHAMPS

M. le sous-préfet est en tournée. Cocher devant, laquais derrière, la calèche de la sous-préfecture l'emporte majestueusement au concours régional de la Combe-aux-Fées. Pour cette journée mémorable, M. le sous-préfet a [5] mis son bel habit brodé, son petit claque, sa culotte collante à bandes d'argent et son épée de gala à poignée de nacre... Sur ses genoux repose une grande serviette en chagrin gaufré qu'il regarde tristement. M. le sous-préfet regarde tristement sa serviette en [10] chagrin gaufré; il songe au fameux discours qu'il va falloir prononcer tout à l'heure devant les habitants de la Combe-aux-Fées: --Messieurs et chers administrés... Mais il a beau tortiller la soie blonde de ses favoris et [15] répéter vingt fois de suite: --Messieurs et chers administrés... la suite du discours ne vient pas. La suite du discours ne vient pas... Il fait si chaud dans cette calèche!... A perte de vue, la route de la [20] Combe-aux-Fées poudroie sous le soleil du Midi... L'air est embrasé... et sur les ormeaux du bord du chemin, tout couverts de poussière blanche, des milliers de cigales se répondent d'un arbre à l'autre... Tout à coup M. le sous-préfet tressaille. Là-bas, au pied d'un [25]coteau, il vient d'apercevoir un petit bois de chênes verts qui semble lui faire signe. Le petit bois de chênes verts semble lui faire signe:

--Venez donc par ici, monsieur le sous-préfet; pour

composer votre discours, vous serez beaucoup mieux sous

mes arbres...

M. le sous-préfet est séduit; il saute à bas de sa calèche

[5]

et dit à ses gens de l'attendre, qu'il va composer son

discours dans le petit bois de chênes verts.

Dans le petit bois de chênes verts il y a des oiseaux, des

violettes, et des sources sous l'herbe fine... Quand ils

ont aperçu M. le sous-préfet avec sa belle culotte et sa

[10]

serviette en chagrin gaufré, les oiseaux ont eu peur et se

sont arrêtés de chanter, les sources n'ont plus osé faire de

bruit, et les violettes se sont cachées dans le gazon.

Tout ce petit monde-là n'a jamais vu de sous-préfet, et se

demande à voix basse quel est ce beau seigneur qui se

[15]

promène en culotte d'argent.

A voix basse, sous la feuillée, on se demande quel est

ce beau seigneur en culotte d'argent... Pendant ce

temps-là, M. le sous-préfet, ravi du silence et de la fraîcheur

du bois, relève les pans de son habit, pose son claque

[20]

sur l'herbe et s'assied dans la mousse au pied d'un jeune

chêne; puis il ouvre sur ses genoux sa grande serviette de

chagrin gaufré et en tire une large feuille de papier

ministre.

--C'est un artiste! dit la fauvette.

[25]

--Non, dit le bouvreuil, ce n'est pas un artiste, puisqu'il

a une culotte en argent; c'est plutôt un prince.

--C'est plutôt un prince, dit le bouvreuil.

~-Ni un artiste, ni un prince, interrompt un vieux rossignol,

qui a chanté toute une saison dans les jardins de

[30]

la sous-préfecture... Je sais ce que c'est: c'est un

sous-préfet!

Et tout le petit bois va chuchotant:

--C'est un sous-préfet! c'est un sous-préfet!

--Comme il est chauve! remarque une alouette à grande

huppe.

Les violettes demandent:

[5]

--Est-ce que c'est méchant?

--Est-ce que c'est méchant? demandent les violettes.

Le vieux rossignol répond:

--Pas du tout!

Et sur cette assurance, les oiseaux se remettent à

[10]

chanter, les sources à courir, les violettes à embaumer,

comme si le monsieur n'était pas là... Impassible au

milieu de tout ce joli tapage, M. le sous-préfet invoque

dans son coeur la Muse des comices agricoles, et, le crayon

levé, commence à déclamer de sa voix de cérémonie:

[15]

--Messieurs et chers administrés...

--Messieurs et chers administrés, dit le sous-préfet de

sa voix de cérémonie...

Un éclat de rire l'interrompt; il se retourne et ne voit

rien qu'un gros pivert qui le regarde en riant, perché sur

[20]

son claque. Le sous-préfet hausse les épaules et veut

continuer son discours; mais le pivert l'interrompt encore

et lui crie de loin:

--A quoi bon?

--Comment! à quoi bon? dit le sous-préfet, qui devient

[25]

tout rouge; et, chassant d'un geste cette bête

effrontée, il reprend de plus belle:

--Messieurs et chers administrés...

--Messieurs et chers administrés..., a repris le sous-préfet

de plus belle.

[30]

Mais alors, voilà, les petites violettes qui se haussent

vers lui sur le bout de leurs tiges et qui lui disent

doucement:

--Monsieur le sous-préfet, sentez-vous comme nous

sentons bon?

Et les sources lui font sous la mousse une musique divine;

et dans les branches, au-dessus de sa tête, des tas

[5]

de fauvettes viennent lui chanter leurs plus jolis airs; et

tout le petit bois conspire pour l'empêcher de composer

son discours.

Tout le petit bois conspire pour l'empêcher de composer

son discours... M. le sous-préfet, grisé de parfums, ivre

[10]

de musique, essaye vainement de résister au nouveau

charme qui l'envahit. Il s'accoude sur l'herbe, dégrafe

son bel habit, balbutie encore deux ou trois fois:

--Messieurs et chers administrés... Messieurs et

chers admi... Messieurs et chers...

[15]

Puis il envoie les administrés au diable; et la Muse des

comices agricoles n'a plus qu'à se voiler la face.

Voile-toi la face, ô Muse des comices agricoles!... Lorsque,

au bout d'une heure, les gens de la sous-préfecture,

inquiets de leur maître sont entrés dans le petit bois, ils

[20]

ont vu un spectacle qui les a fait reculer d'horreur...

M. le sous-préfet était couché sur le ventre, dans l'herbe,

débraillé comme un bohème. Il avait mis son habit bas;

...et, tout en mâchonnant des violettes, M. le sous-préfet

faisait des vers.

LE PAPE EST MORT

J'ai passé mon enfance dans une grande ville de province

coupée en deux par une rivière très-encombrée, très-remuante,

où j'ai pris de bonne heure le goût des voyages

et la passion de la vie sur l'eau. Il y a surtout un coin de

[5]

quai, près d'une certaine passerelle Saint-Vincent, auquel

je ne pense jamais, même aujourd'hui, sans émotion.

Je revois l'écriteau cloué au bout d'une vergue:

Cornet

,

bateaux de louage, le petit escalier qui s'enfonçait dans

l'eau, tout glissant et noirci de mouillure, la flottille de

[10]

petits canots fraîchement peints de couleurs vives s'alignant

au bas de l'échelle, se balançant doucement bord à

bord, comme allégés par les jolis noms qu'ils portaient à

leur arrière en lettres blanches:

l'Oiseau-Mouche, l'Hirondelle

.

[15]

Puis, parmi les longs avirons reluisants de céruse qui

étaient en train de sécher contre le talus, le père Cornet

s'en allant avec son seau à peinture, ses grands pinceaux,

sa figure tannée, crevassée, ridée de mille petites fossettes

comme la rivière un soir de vent frais... Oh! ce père

[20]

Cornet. Ç'a été le satan de mon enfance, ma passion

douloureuse, mon péché, mon remords. M'en a-t-il fait

commettre des crimes avec ses canots! Je manquais

l'école, je vendais mes livres. Qu'est-ce que je n'aurais

pas vendu pour une après-midi de canotage!

[25]

Tous mes cahiers de classe au fond du bateau, la veste

à bas, le chapeau en arrière, et dans les cheveux le bon

coup d'éventail de la brise d'eau, je tirais ferme sur mes

rames, en fronçant les sourcils pour bien me donner la

tournure d'un vieux loup de mer. Tant que j'étais en

ville, je tenais le milieu de la rivière, a égale distance des

deux rives, où le vieux loup de mer aurait pu être reconnu.

Quel triomphe de me mêler à ce grand mouvement de

[5]

barques, de radeaux, de trains de bois, de mouches à

vapeur qui se côtoyaient, s'évitaient, séparés seulement

par un mince liséré d'écume! Il y avait de lourds bateaux

qui tournaient pour prendre le courant, et cela en

déplaçait une foule d'autres.

[10]

Tout à coup les roues d'un vapeur battaient l'eau près

de moi; ou bien une ombre lourde m'arrivait dessus,

c'était l'avant d'un bateau de pommes.

«Gare donc, moucheron!» me criait une voix enrouée;

et je suais, je me débattais, empêtré dans le va-et-vient

[15]

de cette vie du fleuve que la vie de la rue traversait

incessamment par tous ces ponts, toutes ces passerelles qui

mettaient des reflets d'omnibus sous la coupe des avirons.

Et le courant si dur à la pointe des arches, et les remous,

les tourbillons, le fameux trou de la Mort-gui-trompe!

[20]

Pensez que ce n'était pas une petite affaire de se guider

là-dedans avec des bras de douze ans et personne pour

tenir la barre.

Quelquefois j'avais la chance de rencontrer la chaîne.

Vite je m'accrochais tout au bout de ces longs trains de

[25]

bateaux qu'elle remorquait, et, les rames immobiles,

étendues comme des ailes qui planent, je me laissais aller à

cette vitesse silencieuse qui coupait la rivière en longs

rubans d'écume et faisait filer des deux côtés les arbres,

les maisons du quai. Devant moi, loin, bien loin, j'entendais

[30]

le battement monotone de l'hélice, un chien qui

aboyait sur un des bateaux de la remorque, où montait

d'une cheminée basse un petit filet de fumée; et tout cela

me donnait l'illusion d'un grand voyage, de la vraie vie

de bord.

Malheureusement, ces rencontres de la chaîne étaient

rares. Le plus souvent il fallait ramer et ramer aux heures

[5]

de soleil. Oh! les pleins midis tombant d'aplomb sur la

rivière, il me semble qu'ils me brillent encore. Tout

flambait, tout miroitait. Dans cette atmosphère aveuglante

et sonore qui flotte au-dessus des vagues et vibre à

tous leurs mouvements, les courts plongeons de mes rames,

[10]

les cordes des haleurs soulevées de l'eau toutes ruisselantes

faisaient passer des lumières vives d'argent poli.

Et je ramais en fermant les yeux. Par moments, à la

vigueur de mes efforts, à l'élan de l'eau sous ma barque,

je me figurais que j'allais très-vite; mais en relevant la

[15]

tête, je voyais toujours le même arbre, le même mur en

face de moi sur la rive.

Enfin, à force de fatigues, tout moite et rouge de chaleur,

je parvenais à sortir de la ville. Le vacarme des bains

froids, des bateaux de blanchisseuses, des pontons

[20]

d'embarquement diminuait. Les ponts s'espaçaient sur la

rive élargie. Quelques jardins de faubourg, une cheminée

d'usine, s'y reflétaient de loin en loin. A l'horizon

tremblaient des îles vertes. Alors, n'en pouvant plus, je venais

me ranger contre la rive, au milieu des roseaux tout

[25]

bourdonnants; et là, abasourdi par le soleil, la fatigue,

cette chaleur lourde qui montait de l'eau étoilée de larges

fleurs jaunes, le vieux loup de mer se mettait à saigner du

nez pendant des heures. Jamais mes voyages n'avaient

un autre dénoûment. Mais que voulez-vous? Je trouvais

[30]

cela délicieux.

Le terrible, par exemple, c'était le retour, la rentrée.

J'avais beau revenir à toutes rames, j'arrivais toujours

trop tard, longtemps après la sortie des classes. L'impression

du jour qui tombe, les premiers becs de gaz dans

le brouillard, la retraite, tout augmentait mes transes,

mon remords. Les gens qui passaient, rentrant chez eux

[5]

bien tranquilles, me faisaient envie; et je courais la tête

lourde, pleine de soleil et d'eau, avec des ronflements de

coquillages au fond des oreilles, et déjà sur la figure le

rouge du mensonge que j'allais dire.

Car il en fallait un chaque fois pour faire tête à ce

[10]

terrible «d'où viens-tu?» qui m'attendait en travers de la

porte. C'est cet interrogatoire de l'arrivée qui m'épouvantait

le plus. Je devais répondre là, sur le palier, au

pied levé, avoir toujours une histoire prête, quelque

chose à dire, et de si étonnant, de si renversant, que la

[15]

surprise coupât court à toutes les questions. Cela me

donnait le temps d'entrer, de reprendre haleine; et pour en

arriver là, rien ne me coûtait. J'inventais des sinistres, des

révolutions, des choses terribles, tout un côté de la ville

qui brûlait, le pont du chemin de fer s'écroulant dans la

[20]

rivière. Mais ce que je trouvai encore de plus fort, le voici:

Ce soir-là, j'arrivai très en retard. Ma mère, qui m'attendait

depuis une grande heure, guettait, debout, en haut

de l'escalier.

«D'où viens-tu?» me cria-t-elle.

[25]

Dites-moi ce qu'il peut tenir de diableries dans une tête

d'enfant. Je n'avais rien trouvé, rien préparé. J'étais

venu trop vite... Tout à coup il me passa une idée folle.

Je savais la chère femme très-pieuse, catholique enragée

comme une Romaine, et je lui répondis dans tout

[30]

l'essoufflement d'une grande émotion:

«O maman... Si vous saviez!...

--Quoi donc?...Qu'est-ce qu'il y a encore?...

--Le pape est mort.

--Le pape est mort!...» fit la pauvre mère, et elle

s'appuya toute pâle contre la muraille. Je passai vite

dans ma chambre, un peu effrayé de mon succès et de

[5]

l'énormité du mensonge; pourtant, j'eus le courage de le

soutenir jusqu'au bout. Je me souviens d'une soirée funèbre

et douce; le père très-grave, la mère atterrée. ..On

causait bas autour de la table. Moi, je baissais les yeux;

mais mon escapade s'était si bien perdue dans la désolation

[10]

générale que personne n'y pensait plus.

Chacun citait à l'envi quelque trait de vertu de ce pauvre

Pie IX; puis, peu à peu, la conversation s'égarait à

travers l'histoire des papes. Tante Rose parla de Pie VII,

qu'elle se souvenait très-bien d'avoir vu passer dans le

[15]

Midi, au fond d'une chaise de poste, entre des gendarmes.

On rappela la fameuse scène avec l'empereur:

Comediante! ...tragediante

!... C'était bien la centième fois que je

l'entendais raconter, cette terrible scène, toujours avec

les mêmes intonations, les mêmes gestes, et ce stéréotypé

[20]

des traditions de famille qu'on se lègue et qui restent là,

puériles et locales, comme des histoires de couvent.

C'est égal, jamais elle ne m'avait paru si intéressante.

Je l'écoutais avec des soupirs hypocrites, des questions,

un air de faux intérêt, et tout le temps je me disais:

[25]

«Demain matin, en apprenant que le pape n'est pas

mort, ils seront si contents que personne n'aura le courage

de me gronder.»

Tout en pensant à cela, mes yeux se fermaient malgré

moi, et j'avais des visions de petits bateaux peints en

[30]

bleu, avec des coins de Saône alourdis par la chaleur, et

de grandes pattes d'argyronètes courant dans tous les sens

et rayant l'eau vitreuse, comme des pointes de diamant.

UN RÉVEILLON DANS LE MARAIS

CONTE DE NOËL

M. Majesté, fabricant d'eau de Seltz dans le Marais,

vient de faire un petit réveillon chez des amis de la place

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