← Table of contents
Contes Français

DOUGLAS LABAREE BUFFUM, PH. D. (continued 4)

Reading edition

[5]

son coupé, qui repart d'un trot enragé. Quelle ironie!

La voiture est pleine de jouets étincelants, où chaque bec

de gaz, chaque boutique illuminée, allume au passage cent

paillettes de feu. C'est aujourd'hui, la fête des enfants, ne

l'oublions pas, la fête du nouveau-né divin, que sont venus

[10]

adorer les mages et les bergers conduits par une étoile.

«Mon Raoul!... mon fils!... Où est mon fils?...»

se répète le père crispé par l'angoisse en déchirant ses

ongles au cuir des coussins. A quoi lui servent maintenant

ses titres, ses honneurs, ses millions, à l'homme

[15]

riche, au gros personnage? Il n'a plus qu'une idée, fixée

comme un clou de feu, là, entre ses deux sourcils, dans

son cerveau douloureux et brûlant: «Mon enfant, où est

mon enfant?...»

Voici la Préfecture de police. Mais il n'y a plus

[20]

personne; les bureaux sont désertés depuis longtemps.

«Je suis M. Godefroy, député de l'Eure... Mon fils est

perdu dans Paris; un enfant de quatre ans... Je veux

absolument voir M. le préfet.»

Et un louis dans la main du concierge.

[25]

Le bonhomme, un vétéran à moustaches grises, moins

pour la pièce d'or que par compassion pour ce pauvre

père, le conduit aux appartements privés du préfet, l'aide

à forcer les consignes. Enfin, M. Godefroy est introduit

devant l'homme en qui repose à présent toute son espérance,

[30]

un beau fonctionnaire, en tenue de soirée,--il allait

sortir,--l'air réservé, un peu prétentieux, le monocle à

l'oeil.

M. Godefroy, les jambes cassées par l'émotion, tombe

dans un fauteuil, fond en larmes, et raconte son malheur,

en phrases bredouillées, coupées de sanglots.

Le préfet--il est père de famille, lui aussi,--a le coeur

[5]

tout remué; mais, par profession, il dissimule son accès de

sensibilité, se donne de l'importance.

«Et vous dites, monsieur le député, que l'enfant a dû

se perdre vers quatre heures?

--Oui, monsieur le préfet.

[10]

--A la nuit tombante... Diable!... Et il n'est pas

avancé pour son âge; il parle mal, ignore son adresse, ne

sait pas prononcer son nom de famille?

--Oui!... Hélas! Oui!...

--Du côté de la porte d'Asnières?... Quartier suspect

[15]

...Mais remettez-vous... Nous avons par là un commissaire

de police très intelligent... Je vais téléphoner.»

L'infortuné père reste seul pendant cinq minutes. Quelle

atroce migraine! quels battements de coeur fous! Puis

brusquement, le préfet reparaît, le sourire aux lèvres, un

[20]

contentement dans le regard: «Retrouvé!»

Oh! le cri de joie furieuse de M. Godefroy! Comme il

se jette sur les mains du préfet, les serre à les broyer!

«Et il faut convenir, monsieur le député, que nous

avons de la chance... Un petit blond, n'est-ce pas? un

[25]

peu pâle?... Costume de velours bleu?... Chapeau de

feutre à plume blanche?...

--Oui, parfaitement... C'est lui! c'est mon petit

Raoul!

--Eh bien, il est chez un pauvre diable qui loge de ce

[30]

côté-là; et qui est venu tout à l'heure faire sa déclaration

au commissariat... Voici l'adresse par écrit: Pierron, rue

des Cailloux, à Levallois-Perret. Avec une bonne voiture,

vous pourrez revoir votre fils avant une heure. Par

exemple, ajoute le fonctionnaire, vous n'allez pas retrouver

votre enfant dans un milieu bien aristocratique,

dans la «haute,» comme disent nos agents. L'homme

[5]

qui l'a recueilli est tout simplement un marchand des

quatre saisons... Mais qu'importe! n'est-ce pas?...

Ah, oui, qu'importe! M. Godefroy remercie le préfet

avec effusion, descend l'escalier quatre à quatre, remonte

en coupé, et, dans ce moment, je vous en réponds, si le

[10]

marchand des quatre saisons était là, il lui sauterait au

cou. Oui, M. Godefroy, directeur du Comptoir général de

crédit, député, officier de la Légion d'honneur, etc., etc.,

accolerait ce plébéien! Mais, dites-moi donc, est-ce que,

par hasard, il y aurait autre chose, dans ce richard, que

[15]

la frénésie de l'or et des vanités? A partir de cette minute,

il reconnaît seulement à quel point il aime son enfant.

Fouette, cocher! Celui que tu emportes, dans un coupé,

par cette froide nuit de Noël, ne songe plus à entasser

pour son fils millions sur millions, à le faire éduquer comme

[20]

un Fils de France, à le lancer dans le monde; et pas de

danger, désormais, qu'on le laisse aux mains des mercenaires!

A l'avenir, M. Godefroy sera capable de négliger

ses propres affaires et celles de la France--qui ne s'en

portera pas plus mal--pour s'occuper un peu plus sérieusement

[25]

de son petit Raoul. Il fera venir des Andelys la

soeur de son père, la vieille tante restée à moitié paysanne,

dont il avait la sottise de rougir. Elle scandalisera la

valetaille par son accent normand et ses bonnets de

linge. Mais elle veillera sur son petit-neveu, la bonne

[30]

femme. Fouette, fouette, cocher! Ce patron, toujours si

pressé, que tu as conduit à tant de rendez-vous intéressés,

à tant de réunions de gens cupides, est, ce soir, encore

plus impatient d'arriver, et il a un autre souci que de

gagner de l'argent. C'est la première fois de sa vie qu'il

va embrasser son enfant pour de bon. Fouette donc,

cocher! Plus vite! Plus vite!

[5]

Cependant, par la nuit froide et claire, le coupé rapide

a de nouveau traversé Paris, dévoré l'interminable boulevard

Malesherbes; et, le rempart franchi, après les maisons

monumentales et les élégants hôtels, tout de suite voici

la solitude sinistre, les ruelles sombres de la banlieue. On

[10]

s'arrête, et M. Godefroy, à la clarté des lanternes éclatantes

de sa voiture, voit une basse et sordide baraque de

plâtras, un bouge. C'est bien le numéro, c'est là que loge

ce Pierron. Aussitôt la porte s'ouvre, et un homme parait,

un grand gaillard, une tête bien française, à moustaches

[15]

rousses. C'est un manchot, et la manche gauche de son

tricot de laine est pliée en deux sous l'aisselle. Il regarde

l'élégant coupé, le bourgeois en belle pelisse, et dit

gaiement:

«Alors, monsieur, c'est vous qui êtes le papa?... Ayez

[20]

pas peur... Il n'est rien arrivé au gosse.»

Et, s'effaçant pour permettre au visiteur d'entrer, il

ajoute, en mettant un doigt sur sa bouche: «Chut! il fait

dodo.»

III

Un bouge, en vérité! A la lueur d'une petite lampe à

[25]

pétrole qui éclaire très mal et qui sent très mauvais, M.

Godefroy distingue une commode à laquelle manque un

tiroir, quelques chaises éclopées, une table ronde où flânent

un litre à moitié vide, trois verres, du veau froid dans

une assiette, et, sur le plâtre nu de la muraille, deux

[30]

chromos: l'Exposition de 89 à vol d'oiseau, avec la tour

Eiffel en bleu de perruquier, et le portrait du général

Boulanger, jeune et joli comme un sous-lieutenant. Excusez

cette dernière faiblesse chez l'habitant de ce pauvre

logis: elle a été partagée par presque toute la France.

[5]

Mais le manchot a pris la lampe et, marchant sur la

pointe du pied, éclaire un coin de chambre, où; sur un lit

assez propre, deux petits garçons sont profondément endormis.

Dans le plus jeune des enfants, que l'autre enveloppe

d'un bras protecteur et serre contre son épaule,

[10]

M. Godefroy reconnaît son fils.

«Les deux mômes mouraient de sommeil, dit Pierron,

en essayant d'adoucir sa voix rude. Comme je ne savais

pas quand on viendrait réclamer le petit aristo, je leur

ai donné mon «pieu,» et, dès qu'ils ont tapé de l'oeil, j'ai

[15]

été faire ma déclaration au commissaire... D'ordinaire,

Zidore a son petit lit dans la soupente; mais je me suis dit:

Ils seront mieux là. Je veillerai, voilà tout. Je serai

plus tôt levé demain, pour aller aux Halles.»

Mais M. Godefroy écoute à peine. Dans un trouble

[20]

tout nouveau pour lui, il considère les deux enfants

endormis. Ils sont dans un méchant lit de fer, sur une

couverture grise de caserne ou d'hôpital. Pourtant quel

groupe touchant et gracieux! Et comme Raoul, qui a

gardé son joli costume de velours, et qui reste blotti avec

[25]

une confiance peureuse dans les bras de son camarade en

blouse, semble faible et délicat! Le père, un instant privé

de son fils, envie presque le teint brun et l'énergique visage

du petit faubourien.

«C'est votre fils? demande-t-il au manchot.

[30]

--Non, monsieur, répond l'homme. Je suis garçon et

je ne me marierai sans doute pas, rapport à mon accident

...oh! bête comme tout! un camion qui m'a passé sur le

bras... Mais voilà. Il y a deux ans, une voisine, une

pauvre fille plantée là par un coquin avec un enfant sur

les bras, est morte à la peine. Elle travaillait dans les

couronnes de perles, pour les cimetières. On n'y gagne

[5]

pas sa vie, à ce métier-là. Elle a élevé son petit jusqu'à

l'âge de cinq ans, et puis, ç'a été pour elle, à son tour,

que les voisines ont acheté des couronnes. Alors je me

suis chargé du gosse. Oh! je n'ai pas eu grand mérite, et

j'ai été bien vite récompensé. A sept ans, c'est déjà un

[10]

petit homme, et il se rend utile. Le dimanche et le jeudi,

et aussi les autres jours, après l'école, il est avec moi,

tient les balances, m'aide à pousser ma charrette, ce qui

ne m'est pas trop commode, avec mon aileron... Dire

qu'autrefois j'étais un bon ajusteur, à dix francs par

[15]

jour!... Allez! Zidore est joliment débrouillard. C'est

lui qui a ramassé le petit bourgeois.

--Comment? s'écrie M. Godefroy. C'est cet enfant?...

--Un petit homme, que je vous dis. Il sortait de la

classe, quand il a rencontré l'autre qui allait tout droit.

[20]

devant lui, sur le trottoir, en pleurant comme une fontaine.

Il lui a parlé comme à un copain, l'a consolé, rassuré

du mieux qu'il a pu. Seulement, on ne comprend

pas bien ce qu'il raconte, votre bonhomme. Des mots

d'anglais, des mots d'allemand; mais pas moyen de lui

[25]

tirer son nom et son adresse... Zidore me l'a amené;

je n'étais pas loin de là, à vendre mes salades. Alors les

commères nous ont entourés, en coassant comme des grenouilles:

«Faut le mener chez le commissaire.» Mais

Zidore a protesté. «Ça fera peur au môme,» qu'il disait.

[30]

Car il est comme tous les Parisiens: il n'aime pas les

sergots. Et puis votre gamin ne voulait plus le quitter.

Ma foi, tant pis! j'ai raté ma vente, et je suis rentré ici

avec les mioches. Ils ont mangé un morceau ensemble,

comme une paire d'amis, et puis, au dodo!... Sont-ils

gentils tout de même, hein?»

C'est étrange, ce qui se passe dans l'âme de M. Godefroy.

[5]

Tout à l'heure, dans sa voiture, il se proposait bien,

sans doute, de donner à celui qui avait recueilli son fils

une belle récompense, une poignée de cet or si facilement

gagné en présence des encriers siphoïdes. Mais on vient

de lever devant l'homme un coin du rideau qui cache la

[10]

vie des pauvres, si vaillants dans leur misère, si

charitables entre eux. Le courage de cette fille-mère se tuant

de travail pour son enfant, la générosité de cet infirme

adoptant un orphelin, et surtout l'intelligente bonté de ce

gamin de la rue, de ce petit homme secourable pour un

[15]

plus petit, le recueillant, se faisant tout de suite son ami

et son frère aîné, et lui épargnant, par un instinct délicat,

le grossier contact de la police, tout cela émeut M. Godefroy

et lui donne à réfléchir. Non, il ne se contentera pas

d'ouvrir son portefeuille. Il veut faire mieux et plus pour

[20]

Zidore et pour Pierron le manchot, assurer leur avenir,

les suivre de sa bienveillance. Ah! si les peu sentimentaux

personnages qui viennent constamment parler d'affaires

à M. le directeur du Comptoir général de crédit

pouvaient lire en ce moment dans son esprit, ils seraient

[25]

profondément étonnés; et pourtant M. le directeur vient

de faire la meilleure affaire de sa vie: il vient de se découvrir

un coeur de brave homme. Oui, monsieur le directeur,

vous comptiez offrir une gratification à ces pauvres

gens, et voilà que ce sont eux qui vous font un magnifique

[30]

cadeau, celui, d'un sentiment, et du plus doux, du plus

noble de tous, la pitié. Car M. Godefroy songe, à présent,

--et il s'en souviendra,--qu'il y a d'autres estropiés que

Pierron, l'ancien ajusteur devenu marchand de verdure,

d'autres orphelins que le petit Zidore. Bien plus, il se

demande, avec une inquiétude profonde, si l'argent ne

doit vraiment servir qu'à engendrer l'argent, et si l'on n'a

[5]

pas mieux à faire, entre ses repas, que de vendre en hausse

des valeurs achetées en baisse et d'obtenir des places pour

ses électeurs.

Telle est sa rêverie devant le groupe des deux enfants

qui dorment. Enfin il se détourne, regarde en face le

[10]

marchand des quatre saisons; il est charmé par l'expression

loyale de ce visage de guerrier gaulois, aux yeux

clairs, aux moustaches ardentes.

«Mon ami, dit M. Godefroy, vous venez de me rendre,

vous et votre fils adoptif, un de ces services! ...Bientôt,

[15]

vous aurez la preuve que je ne suis pas un ingrat. Mais,

dès aujourd'hui... Je vois bien que vous n'êtes pas à

l'aise et je veux vous laisser un premier souvenir.»

Mais de son unique main le manchot arrête le bras de

M. Godefroy, qui plonge déjà sous le revers de la

[20]

redingote, du côté des bank-notes.

«Non, monsieur, non! N'importe qui aurait agi comme

nous... Je n'accepterai rien, soit dit sans vous offenser

...On ne roule pas sur l'or, c'est vrai, mais, excusez la

fierté, on a été soldat,--j'ai ma médaille du Tonkin, là,

[25]

dans le tiroir,--et on ne veut manger que le pain qu'on

gagne.

--Soit, reprend le financier. Mais, voyons, un brave

homme comme vous, un ancien militaire... Vous me

paraissez capable de mieux faire que de pousser une charrette

[30]

à bras... On s'occupera de vous, soyez tranquille.»

Mais l'estropié se contente de répondre froidement, avec

un sourire triste qui révèle bien des déceptions, tout un

passé de découragement: «Enfin, si monsieur veut bien

songer à moi!...»

Quelle surprise pour les loups-cerviers de la Bourse et

les intrigants du Palais-Bourbon s'ils pouvaient savoir!

[5]

Voilà que M. Godefroy est désolé, à présent, de la méfiance

de ce pauvre diable. Attendez un peu! Il saura

bien lui apprendre à ne pas douter de sa reconnaissance.

Il y a de bonnes places de surveillants et de garçons de

caisse, au Comptoir. Qu'est-ce que vous direz, monsieur

[10]

le sceptique, quand vous aurez un bel habit de drap gris-bleu,

avec votre médaille du Tonkin à côté de la plaque

d'argent? Et ce sera fait dès demain, n'ayez pas peur!

Et c'est vous qui serez bien attrapé, ah! ah! ...

«Et Zidore? s'écrie M. Godefroy avec plus de chaleur

[15]

que s'il s'agissait de faire un bon coup sur les valeurs à

turban. Vous permettrez bien que je m'occupe un peu de

Zidore?...

--Ah! pour ça, oui! répond joyeusement Pierron.

Souvent, quand je songe que le pauvre petit n'a que moi

[20]

au monde, je me dis: «Quel dommage!...» Car il est plein

de moyens. Les maîtres sont enchantés de lui, à l'école

primaire.»

Mais Pierron s'interrompt brusquement, et, dans son

regard de franchise, M. Godefroy lit encore, et très clairement,

[25]

cette arrière-pensée: «C'est trop beau, tout ça...

Le bourgeois nous oubliera, une fois le dos tourné.»

«Maintenant, dit le manchot, je crois que nous n'avons

plus qu'à transporter votre gamin dans la voiture; car

vous devez bien vous dire qu'il sera mieux chez vous qu'ici

[30]

...Oh! vous n'avez qu'à le prendre dans vos bras; il ne

se réveillera même pas... On dort si bien à cet âge-là

...Seulement il faudrait d'abord lui remettre ses souliers.»

Et, suivant le regard du marchand des quatre saisons,

M. Godefroy aperçoit devant le foyer, où se meurt un

petit feu de coke, deux paires de chaussures enfantines:

les fines bottines de Raoul et les souliers à clous de Zidore;

[5]

et chacune des paires de chaussures contient un pantin de

deux sous et un cornet de bonbons de chez l'épicier.

«Ne faites pas attention, monsieur, murmure alors

Pierron d'une voix presque honteuse. C'est Zidore, avant

de se jeter sur le lit, qui a mis là ses souliers et ceux de

[10]

votre fils... A la laïque, on a beau leur dire que c'est de

la blague, les enfants croient encore à la Noël... Alors,

moi, en revenant de chez le commissaire, comme je ne

savais pas, après tout, si votre gamin ne passerait pas la

nuit dans ma turne, j'ai acheté ces bêtises-là... vous

[15]

comprenez... pour que les gosses... à leur réveil...»

Ah! c'est à présent que les bras leur tomberaient, aux

députés qui ont vu si souvent M. Godefroy voter pour la

libre pensée;--au fond, il s'en moquait pas mal, mais la

réélection!--C'est à présent qu'ils jetteraient leur langue

[20]

au chat, tous les messieurs durs et secs qui siégeaient avec

M. Godefroy autour des tables vertes et qui l'admiraient

comme un maître pour sa sécheresse et pour sa dureté.

Est-ce que, par hasard, ce serait aujourd'hui la fin du

monde?... M. Godefroy a les yeux pleins de larmes!

[25]

Tout à coup, il s'élance hors de la baraque, y rentre au

bout d'une minute, les bras chargés du superbe cheval

mécanique, de la grosse boite de soldats de plomb, des

autres jouets magnifiques achetés par lui dans l'après-midi

et restés dans sa voiture; et, devant Pierron stupéfait,

[30]

il dépose son fardeau doré et verni auprès des petits

souliers. Puis, saisissant la main du manchot dans les

siennes, et d'une voix que l'émotion fait trembler:

«Mon ami, mon cher ami, dit-il au marchand des quatre

saisons, voici les cadeaux que Noël apportait à mon petit

Raoul. Je veux qu'il les trouve ici, en se réveillant, et

qu'il les partage avec Zidore, qui sera désormais son

[5]

camarade... Maintenant, vous me croyez, n'est-ce pas?

...Je me charge de vous et du gamin...et je reste

encore votre obligé; car vous ne m'avez pas seulement

aidé à retrouver mon fils perdu; vous m'avez aussi rappelé

qu'il y avait des pauvres gens, à moi, mauvais

[10]

riche qui vivais sans y songer. Mais, je le jure par ces

deux enfants endormis, je ne l'oublierai plus, désormais!»

...Tel est le miracle, messieurs et mesdames, accompli

le 24 décembre dernier, à Paris, en plein égoïsme moderne.

Il est très invraisemblable, j'en conviens; et, en dépit des

[15]

anciens votes anticléricaux de M. Godefroy et de l'éducation

purement laïque reçue par Zidore à l'école primaire,

je suis bien forcé d'attribuer cet événement merveilleux

à la grâce de l'Enfant divin, venu au monde, il y a près

de dix-neuf cents ans, pour ordonner aux hommes de

[20]

s'aimer les uns les autres.

GAUTIER

LA MILLE ET DEUXIÈME NUIT

IL y avait une fois dans la ville du Caire un jeune homme

nommé Mahmoud-Ben-Ahmed, qui demeurait sur la place

de l'Esbekick.

Son père et sa mère étaient morts depuis quelques années

[5]

en lui laissant une fortune médiocre, mais suffisante pour

qu'il pût vivre sans avoir recours au travail de ses mains:

d'autres auraient essayé de charger un vaisseau de

marchandises ou de joindre quelques chameaux chargés

d'étoffes précieuses à la caravane qui va de Bagdad à

[10]

la Mecque; mais Mahmoud-Ben-Ahmed préférait vivre.

tranquille, et ses plaisirs consistaient à fumer du tombeki

dans son narguilhé, en prenant des sorbets et en mangeant

des confitures sèches de Damas.

Quoiqu'il fût bien fait de sa personne, de visage régulier

[15]

et de mine agréable, il ne cherchait pas les aventures, et

avait répondu plusieurs fois aux personnes qui le pressaient

de se marier et lui proposaient des partis riches et convenables,

qu'il n'était pas encore temps et qu'il ne se

sentait nullement d'humeur à prendre femme.

[20]

Mahmoud-Ben-Ahmed avait reçu une bonne éducation:

il lisait couramment dans les livres les plus anciens,

possédait une belle écriture, savait par coeur les versets du

Coran, les remarques des commentateurs, et eût récité

sans se tromper d'un vers les Moallakats des fameux

[25]

poètes affichés aux portes des mosquées; il était un peu

poète lui-même et composait volontiers des vers assonants

et rimés, qu'il déclamait sur des airs de sa façon avec

beaucoup de grâce et de charme.

A force de fumer son narguilhé et de rêver à la fraîcheur

[5]

du soir sur les dalles de marbre de sa terrasse, la tête de

Mahmoud-Ben-Ahmed s'était un peu exaltée: il avait

formé le projet d'être l'amant d'une péri ou tout au moins

d'une princesse du sang royal. Voilà le motif secret qui

lui faisait recevoir avec tant d'indifférence les propositions

[10]

de mariage et refuser les offres des marchands

d'esclaves. La seule compagnie qu'il pût supporter était

celle de son cousin Abdul-Malek, jeune homme doux et

timide qui semblait partager la modestie de ses goûts.

Un jour, Mahmoud-Ben-Ahmed se rendait au bazar pour

[15]

acheter quelques flacons d'atar-gull et autres drogueries

de Constantinople, dont il avait besoin. Il rencontra,

dans une rue fort étroite, une litière fermée par des rideaux

de velours incarnadin, portée par deux mules blanches et

précédée de zebeks et de chiaoux richement costumés. Il

[20]

se rangea contre le mur pour laisser passer le cortège;

mais il ne put le faire si précipitamment qu'il n'eût le

temps de voir, par l'interstice des courtines, qu'une folle

bouffée d'air souleva, une fort belle dame assise sur des

coussins de brocart d'or. La dame, se fiant sur l'épaisseur

[25]

des rideaux et se croyant à l'abri de tout regard téméraire,

avait relevé son voile à cause de la chaleur. Ce ne fut

qu'un éclair; cependant cela suffit pour faire tourner la

tête du pauvre Mahmoud-Ben-Ahmed: la dame avait le

teint d'une blancheur éblouissante, des sourcils que l'on

[30]

eût pu croire tracés au pinceau, une bouche de grenade

qui en s'entr'ouvrant laissait voir une double file de perles

d'Orient plus fines et plus limpides que celles qui forment

les bracelets et le collier de la sultane favorite, un air

agréable et fier, et dans toute sa personne je ne sais quoi

de noble et de royal.

Mahmoud-Ben-Ahmed, comme ébloui de tant de

[5]

perfections, resta longtemps immobile à la même place, et,

oubliant qu'il était sorti pour faire des emplettes, il retourna

chez lui les mains vides, emportant dans son coeur

la radieuse vision.

Toute la nuit il ne songea qu'à la belle inconnue, et dès

[10]

qu'il fut levé il se mit à composer en son honneur une

longue pièce de poésie, où les comparaisons les plus fleuries

et les plus galantes étaient prodiguées.

Ne sachant que faire, sa pièce achevée et transcrite sur

une belle feuille de papyrus avec de belles majuscules en

[15]

encre rouge et des fleurons dorés, il la mit dans sa manche

et sortit pour montrer ce morceau à son ami Abdul, pour

lequel il n'avait aucune pensée secrète.

En se rendant à la maison d'Abdul, il passa devant le

bazar et entra dans la boutique du marchand de parfums

[20]

pour prendre les flacons d'atar-gull. Il y trouva une belle

dame enveloppée d'un long voile blanc qui ne laissait

découvert que l'oeil gauche. Mahmoud-Ben-Ahmed, sur

ce seul oeil gauche, reconnut incontinent la belle dame du

palanquin. Son émotion fut si forte, qu'il fut obligé de

[25]

s'adosser à la muraille.

La dame au voile blanc s'aperçut du trouble de

Mahmoud-Ben-Ahmed, et lui demanda obligeamment ce qu'il

avait et si, par hasard, il se trouvait incommodé.

Le marchand, la dame et Mahmoud-Ben-Ahmed passèrent

[30]

dans l'arrière-boutique. Un petit nègre apporta

sur un plateau un verre d'eau de neige, dont

Mahmoud-Ben-Ahmed but quelques gorgées.

«Pourquoi donc ma vue vous a-t-elle causé une si vive

impression?» dit la dame d'un ton de voix fort doux et où

perçait un intérêt assez tendre.

Mahmoud-Ben-Ahmed lui raconta comment il l'avait

[5]

vue près de la mosquée du sultan Hassan à l'instant où les

rideaux de sa litière s'étaient un peu écartés, et que depuis

cet instant il se mourait d'amour pour elle.

«Vraiment, dit la dame, votre passion est née si subitement

que cela? je ne croyais pas que l'amour vînt si vite.

[10]

Je suis effectivement la femme que vous avez rencontrée

hier; je me rendais au bain dans ma litière, et comme la

chaleur était étouffante, j'avais relevé mon voile. Mais

vous m'avez mal vue, et je ne suis pas si belle que vous le

dites.»

[15]

En disant ces mots, elle écarta son voile et découvrit un

visage radieux de beauté, et si parfait, que l'envie n'aurait

pu y trouver le moindre défaut.

Vous pouvez juger quels furent les transports de

Mahmoud-Ben-Ahmed à une telle faveur; il se répandit en

[20]

compliments qui avaient le mérite, bien rare pour des

compliments, d'être parfaitement sincères et de n'avoir

rien d'exagéré. Comme il parlait avec beaucoup de feu

et de véhémence, le papier sur lequel ses vers étaient

transcrits s'échappa de sa manche et roula sur le plancher.

[25]

«Quel est ce papier? dit la dame, l'écriture m'en paraît

fort belle et annonce une main exercée.

--C'est, répondit le jeune homme en rougissant beaucoup,

une pièce de vers que j'ai composée cette nuit, ne

pouvant dormir. J'ai tâché d'y célébrer vos perfections;

[30]

mais la copie est bien loin de l'original, et mes vers n'ont

point les brillants qu'il faut pour célébrer ceux de vos

Yeux.»

La jeune dame lut ces vers attentivement, et dit en les

mettant dans sa ceinture:

«Quoiqu'ils contiennent beaucoup de flatteries, ils ne

sont vraiment pas mal tournés.»

[5]

Puis elle ajusta son voile et sortit de la boutique en

laissant tomber avec un accent qui pénétra le coeur de

Mahmoud-Ben-Ahmed:

«Je viens quelquefois, au retour du bain, acheter des

essences et des boites de parfumerie chez Bedredin.»

[10]

Le marchand félicita Mahmoud-Ben-Ahmed de sa

bonne fortune, et, l'emmenant tout au fond de sa boutique,

il lui dit bien bas à l'oreille:

«Cette jeune dame n'est autre que la princesse Ayesha,

fille du calife.»

[15]

Mahmoud-Ben-Ahmed rentra chez lui tout étourdi de

son bonheur et n'osant y croire. Cependant, quelque

modeste qu'il fût, il ne pouvait se dissimuler que la princesse

Ayesha ne l'eût regardé d'un oeil favorable. Le

hasard, ce grand entremetteur, avait été au delà de ses

[20]

plus audacieuses espérances. Combien il se félicita alors

de ne pas avoir cédé aux suggestions de ses amis qui

l'engageaient à prendre femme, et aux portraits séduisants

que lui faisaient les vieilles des jeunes filles à marier qui

ont toujours, comme chacun le sait, des yeux de gazelle,

[25]

une figure de pleine lune, des cheveux plus longs que la

queue d'Al Borack, la jument du Prophète, une bouche

de jaspe rouge, avec une haleine d'ambre gris, et mille

autres perfections qui tombent avec le haïck et le voile

nuptial: comme il fut heureux de se sentir dégagé de tout

[30]

lien vulgaire, et libre de s'abandonner tout entier à sa

nouvelle passion!

Il eut beau s'agiter et se tourner sur son divan, il ne

put s'endormir; l'image de la princesse Ayesha, étincelante

comme un oiseau de flamme sur un fond de soleil

couchant, passait et repassait devant ses yeux. Ne pouvant

trouver de repos, il monta dans un de ses cabinets de

[5]

bois de cèdre merveilleusement découpé que l'on applique,

dans les villes d'Orient, aux murailles extérieures des

maisons, afin d'y profiter de la fraîcheur et du courant

d'air qu'une rue ne peut manquer de former; le sommeil

ne lui vint pas encore, car le sommeil est comme le bonheur,

[10]

il fuit quand on le cherche; et, pour calmer ses esprits

par le spectacle d'une nuit sereine, il se rendit avec

son narguilhé sur la plus haute terrasse de son habitation.

L'air frais de la nuit, la beauté du ciel plus pailleté d'or

qu'une robe de péri et dans lequel la lune faisait voir ses

[15]

joues d'argent, comme une sultane pâle d'amour qui se

penche aux treillis de son kiosque, firent du bien à

Mahmoud-Ben-Ahmed, car il était poète, et ne pouvait rester

insensible au magnifique spectacle qui s'offrait à sa vue.

De cette hauteur, la ville du Caire se déployait devant

[20]

lui comme un de ces plans en relief où les giaours retracent

leurs villes fortes. Les terrasses ornées de pots de plantes

grasses, et bariolées de tapis; les places où miroitait l'eau

du Nil, car on était à l'époque de l'inondation; les jardins

d'où jaillissaient des groupes de palmiers, des touffes de

[25]

caroubiers ou de nopals; les iles de maisons coupées de

rues étroites; les coupoles d'étain des mosquées; les minarets

frêles et découpés à jour comme un hochet d'ivoire;

les angles obscurs ou lumineux des palais formaient un

coup d'oeil arrangé à souhait pour le plaisir des yeux.

[30]

Tout au fond, les sables cendrés de la plaine confondaient

leurs teintes avec les couleurs laiteuses du firmament, et

les trois pyramides de Giseh, vaguement ébauchées par

un rayon bleuâtre, dessinaient au bord de l'horizon leur

gigantesque triangle de pierre.

Assis sur une pile de carreaux et le corps enveloppé par

les circonvolutions élastiques du tuyau de son narguilhé,

[5]

Mahmoud-Ben-Ahmed tâchait de démêler dans la transparente

obscurité la forme lointaine du palais où dormait

la belle Ayesha. Un silence profond régnait sur ce tableau

qu'on aurait pu croire peint, car aucun souffle,

aucun murmure n'y révélaient la présence d'un être

[10]

vivant: le seul bruit appréciable était celui que faisait la

fumée du narguilhé de Mahmoud-Ben-Ahmed en traversant

la boule de cristal de roche remplie d'eau destinée à

refroidir ses blanches bouffées. Tout d'un coup, un cri

aigu éclata au milieu de ce calme, un cri de détresse suprême,

[15]

comme doit en pousser, au bord de la source, l'antilope

qui sent se poser sur son cou la griffe d'un lion, ou

s'engloutir sa tête dans la gueule d'un crocodile.

Mahmoud-Ben-Ahmed, effrayé par ce cri d'agonie et de

désespoir, se leva d'un seul bond et posa instinctivement la

[20]

main sur le pommeau de son yatagan dont il fit jouer la

lame pour s'assurer qu'elle ne tenait pas au fourreau;

puis il se pencha du côté d'où le bruit avait semblé

partir.

Il démêla fort loin dans l'ombre un groupe étrange, mystérieux,

[25]

composé d'une figure blanche poursuivie par une

meute de figures noires, bizarres et monstrueuses, aux

gestes frénétiques, aux allures désordonnées. L'ombre

blanche semblait voltiger sur la cime des maisons, et

l'intervalle qui la séparait de ses persécuteurs était si peu

[30]

considérable, qu'il était à craindre qu'elle ne fût bientôt

prise si sa course se prolongeait, et qu'aucun événement

ne vint à son secours. Mahmoud-Ben-Ahmed crut d'abord

que c'était une péri ayant aux trousses un essaim de

goules mâchant de la chair de mort dans leurs incisives

démesurées, ou de djinns aux ailes flasques, membraneuses,

armées d'ongles comme celles des chauves-souris, et,

[5]

tirant de sa poche son comboloio de graines d'aloès jaspées,

il se mit à réciter, comme préservatif, les quatre-vingt-dix-neuf noms

d'Allah. Il n'était pas au vingtième, qu'il

s'arrêta. Ce n'était pas une péri, un être surnaturel qui

fuyait ainsi en sautant d'une terrasse à l'autre et en

[10]

franchissant les rues de quatre ou cinq pieds de large qui

coupent le bloc compacte des villes orientales, mais bien

une femme; les djinns n'étaient que des zebecks, des chiaoux

et des eunuques acharnés à sa poursuite.

Deux ou trois terrasses et une rue séparaient encore la

[15]

fugitive de la plate-forme où se tenait Mahmoud-Ben-Ahmed,

mais ses forces semblaient la trahir; elle retourna

convulsivement la tête sur l'épaule, et, comme un cheval

épuisé dont l'éperon ouvre le flanc, voyant si près d'elle

le groupe hideux qui la poursuivait, elle mit la rue entre

[20]

elle et ses ennemis d'un bond désespéré.

Elle frôla dans son élan Mahmoud-Ben-Ahmed qu'elle

n'aperçut pas, car la lune s'était voilée, et courut à l'extrémité

de la terrasse qui donnait de ce côté-là sur une

seconde rue plus large que la première. Désespérant de

[25]

la pouvoir sauter, elle eut l'air de chercher des yeux

quelque coin où se blottir, et, avisant un grand vase de marbre,

elle se cacha dedans comme le génie qui rentre dans la

coupe d'un lis.

La troupe furibonde envahit la terrasse avec l'impétuosité

[30]

d'un vol de démons. Leurs faces cuivrées ou noires à

longues moustaches, ou hideusement imberbes, leurs yeux

étincelants, leurs mains crispées agitant des damas et des

kandjars, la fureur empreinte sur leurs physionomies basses

et féroces, causèrent un mouvement d'effroi à Mahmoud-Ben-Ahmed,

quoiqu'il fût brave de sa personne et habile

au maniement des armes. Ils parcoururent de l'oeil la

[5]

terrasse vide, et n'y voyant pas la fugitive, ils pensèrent

sans doute qu'elle avait franchi la seconde rue, et ils

continuèrent leur poursuite sans faire autrement attention à

Mahmoud-Ben-Ahmed.

Quand le cliquetis de leurs armes et le bruit de leurs

[10]

babouches sur les dalles des terrasses se fut éteint dans

l'éloignement, la fugitive commença à lever par-dessus les

bords du vase sa jolie tête pâle, et promena autour d'elle

des regards d'antilope effrayée, puis elle sortit ses épaules

et se mit debout, charmant pistil de cette grande fleur de

[15]

marbre; n'apercevant plus que Mahmoud-Ben-Ahmed qui

lui souriait et lui faisait signe qu'elle n'avait rien à craindre,

elle s'élança hors du vase et vint vers le jeune homme

avec une attitude humble et des bras suppliants.

«Par grâce, par pitié, seigneur, sauvez-moi, cachez-moi

[20]

dans le coin le plus obscur de votre maison, dérobez-moi

à ces démons qui me poursuivent.»

Mahmoud-Ben-Ahmed la prit par la main, la conduisit

à l'escalier de la terrasse dont il ferma la trappe avec soin,

et la mena dans sa chambre. Quand il eut allumé la

[25]

lampe, il vit que la fugitive était jeune, il l'avait déjà

deviné au timbre argentin de sa voix, et fort jolie, ce qui

ne l'étonna pas; car à la lueur des étoiles, il avait distingué

sa taille élégante. Elle paraissait avoir quinze ans tout

au plus. Son extrême pâleur faisait ressortir ses grands

[30]

yeux noirs en amande, dont les coins se prolongeaient

jusqu'aux tempes; son nez mince et délicat donnait beaucoup

de noblesse à son profil, qui aurait pu faire envie

aux plus belles filles de Chio ou de Chypre, et rivaliser

avec la beauté de marbre des idoles adorées par les vieux

païens grecs. Son cou était charmant et d'une blancheur

parfaite; seulement, sur sa nuque, on voyait une légère

[5]

raie de pourpre mince comme un cheveu ou comme le

plus délié fil de soie, quelques petites gouttelettes de sang

sortaient de cette ligne rouge. Ses vêtements étaient

simples et se composaient d'une veste passementée de

soie, de pantalons de mousseline et d'une ceinture bariolée;

[10]

sa poitrine se levait et s'abaissait sous sa tunique de gaze

rayée, car elle était encore hors d'haleine et à peine remise

de son effroi.

Lorsqu'elle fut un peu reposée et rassurée, elle s'agenouilla

devant Mahmoud-Ben-Ahmed et lui raconta son

[15]

histoire en fort bons termes: «J'étais esclave dans le

sérail du riche Abu-Becker, et j'ai commis la faute de

remettre à la sultane favorite un sélam ou lettre de fleurs

envoyée par un jeune émir de la plus belle mine avec qui

elle entretenait un commerce amoureux. Abu-Becker,

[20]

ayant surpris le sélam, est entré dans une fureur horrible,

a fait enfermer sa sultane favorite dans un sac de cuir avec

deux chats, l'a fait jeter à l'eau et m'a condamnée à avoir

la tête tranchée. Le Kislar-agassi fut chargé de cette

exécution; mais, profitant de l'effroi et du désordre qu'avait

[25]

causé dans le sérail le châtiment terrible infligé à la pauvre

Nourmahal, et trouvant ouverte la trappe de la terrasse,

je me sauvai. Ma fuite fut aperçue, et bientôt les eunuques

noirs, les zebecs et les Albanais au service de mon

maître se mirent à ma poursuite. L'un d'eux, Mesrour,

[30]

dont j'ai toujours repoussé les prétentions, m'a talonné de

si près avec son damas brandi, qu'il a bien manqué de

m'atteindre; une fois même j'ai senti le fil de son sabre

effleurer ma peau, et c'est alors que j'ai poussé ce cri

terrible que vous avez dû entendre, car je vous avoue que

j'ai cru que ma dernière heure était arrivée; mais Dieu

est Dieu et Mahomet est son prophète; l'ange Asraël

[5]

n'était pas encore prêt à m'emporter vers le pont d'Alsirat.

Maintenant je n'ai plus d'espoir qu'en vous. Abu-Becker

est puissant, il me fera chercher, et s'il peut me reprendre,

Mesrour aurait cette fois la main plus sûre, et son damas

ne se contenterait pas de m'effleurer le cou, dit-elle en

[10]

souriant, et en passant la main sur l'imperceptible raie

rose tracée par le sabre du zebec. Acceptez-moi pour

votre esclave, je vous consacrerai une vie que je vous dois.

Vous trouverez toujours mon épaule pour appuyer votre

coude, et ma chevelure pour essuyer la poudre de vos

[15]

sandales.»

Mahmoud-Ben-Ahmed était fort compatissant de sa

nature, comme tous les gens qui ont étudié les lettres et

la poésie. Leila, tel était le nom de l'esclave fugitive,

s'exprimait en termes choisis; elle était jeune, belle, et

[20]

n'eût-elle été rien de tout cela, l'humanité eût défendu de

la renvoyer. Mahmoud-Ben-Ahmed montra à la jeune

esclave un tapis de Perse, des carreaux de soie dans l'angle

de la chambre, et sur le rebord de l'estrade une petite collation

de dattes, de cédrats confits et de conserves de roses

[25]

de Constantinople, à laquelle, distrait par ses pensées, il

n'avait pas touché lui-même, et de plus, deux pots à rafraîchir

l'eau, en terre poreuse de Thèbes, posés dans des

soucoupes de porcelaine de Japon et couverts d'une

transpiration perlée. Ayant ainsi provisoirement installé

[30]

Leila, il remonta sur sa terrasse pour achever son narguilhé

et trouver la dernière assonance du ghazel qu'il composait

en l'honneur de la princesse Ayesha, ghazel où les lis d'Iran,

les fleurs du Gulistan, les étoiles et toutes les constellations

célestes se disputaient pour entrer.

Le lendemain, Mahmoud-Ben-Ahmed, dès que le jour

parut, fit cette réflexion qu'il n'avait pas de sachet de

[5]

benjoin, qu'il manquait de civette, et que la bourse de

soie brochée d'or et constellée de paillettes, où il serrait

son latakié, était éraillée et demandait à être remplacée

par une autre plus riche et de meilleur goût. Ayant à

peine pris le temps de faire ses ablutions et de réciter sa

[10]

prière en se tournant du côté de l'orient, il sortit de sa

maison après avoir recopié sa poésie et l'avoir mise dans

sa manche comme la première fois, non pas dans l'intention

de la montrer à son ami Abdul, mais pour la remettre

à la princesse Ayesha en personne, dans le cas où il la

[15]

rencontrerait au bazar, dans la boutique de Bedredin.

Le muezzin, perché sur le balcon du minaret, annonçait

seulement la cinquième heure; il n'y avait dans les rues

que les fellahs, poussant devant eux leurs ânes chargés de

pastèques, de régimes de dattes, de poules liées par les

[20]

pattes, et de moitiés de moutons qu'ils portaient au marché.

Il fut dans le quartier où était situé le palais d'Ayesha,

mais il ne vit rien que des murailles crénelées et blanchies

à la chaux. Rien ne paraissait aux trois ou quatre petites

fenêtres obstruées de treillis de bois à mailles étroites, qui

[25]

permettaient aux gens de la maison de voir ce qui se

passait dans la rue, mais ne laissaient aucun espoir aux

regards indiscrets et aux curieux du dehors. Les palais

orientaux, à l'envers des palais du Franquistan, réservent

leurs magnificences pour l'intérieur et tournent, pour ainsi

[30]

dire, le dos au passant. Mahmoud-Ben-Ahmed ne retira

donc pas grand fruit de ses investigations. Il vit entrer

et sortir deux ou trois esclaves noirs, richement habillés,

et dont la mine insolente et fière prouvait la conscience

d'appartenir à une maison considérable et à une personne

de la plus haute qualité. Notre amoureux, en regardant

ces épaisses murailles, fit de vains efforts pour découvrir

[5]

de quel côté se trouvaient les appartements d'Ayesha. Il

ne put y parvenir: la grande porte, formée par un arc

découpé en coeur, était murée au fond, ne donnait accès

dans la cour que par une porte latérale, et ne permettait

pas au regard d'y pénétrer. Mahmoud-Ben-Ahmed fut

[10]

obligé de se retirer sans avoir fait aucune découverte;

l'heure s'avançait et il aurait pu être remarqué. Il se

rendit donc chez Bedredin, auquel il fit, pour se le rendre

favorable, des emplettes assez considérables d'objets dont

il n'avait aucun besoin. Il s'assit dans la boutique,

[15]

questionna le marchand, s'enquit de son commerce, s'il

s'était heureusement défait des soieries et des tapis apportés

par la dernière caravane d'Alep, si ses vaisseaux

étaient arrivés au port sans avaries; bref, il fit toutes les

lâchetés habituelles aux amoureux; il espérait toujours

[20]

voir paraître Ayesha; mais il fut trompé dans son attente:

elle ne vint pas ce jour-là. Il s'en retourna chez lui, le

coeur gros, l'appelant déjà cruelle et perfide, comme si

effectivement elle lui eût promis de se trouver chez Bedredin

et qu'elle lui eût manqué de parole.

[25]

En rentrant dans sa chambre, il mit ses babouches dans

la niche de marbre sculpté, creusée à côté de la porte pour

cet usage; il ôta le caftan d'étoffe précieuse qu'il avait

endossé dans l'idée rehausser sa bonne mine et de

paraître avec tous ses avantages aux yeux d'Ayesha, et

[30]

s'étendit sur son divan dans un affaissement voisin du

désespoir. Il lui semblait que tout était perdu, que le

monde allait finir, et il se plaignait amèrement de la

fatalité; le tout, pour ne pas avoir rencontré, ainsi qu'il

l'espérait, une femme qu'il ne connaissait pas deux jours

auparavant.

Comme il avait fermé les yeux de son corps pour mieux

[5]

voir le rêve de son âme, il sentit un vent léger lui rafraîchir

le front; il souleva ses paupières, et vit, assise à côté de

lui, par terre, Leila qui agitait un de ces petits pavillons

d'écorce de palmier, qui servent, en Orient, d'éventail et

de chasse-mouche. Il l'avait complètement oubliée.

[10]

«Qu'avez-vous, mon cher seigneur? dit-elle d'une voix

perlée et mélodieuse comme de la musique. Vous ne

paraissez pas jouir de votre tranquillité d'esprit; quelque

souci vous tourmente. S'il était au pouvoir de votre

esclave de dissiper ce nuage de tristesse qui voile votre

[15]

front, elle s'estimerait la plus heureuse femme du monde,

et ne porterait pas envie à la sultane Ayesha elle-même,

quelque belle et quelque riche qu'elle soit.»

Ce nom fit tressaillir Mahmoud-Ben-Ahmed sur son

divan, comme un malade dont on touche la plaie par

[20]

hasard; il se souleva un peu et jeta un regard inquisiteur

sur Leila, dont la physionomie était la plus calme du

monde et n'exprimait rien autre chose qu'une tendre

sollicitude. Il rougit cependant comme s'il avait été

surpris dans le secret de sa passion. Leila, sans faire

[25]

attention à cette rougeur délatrice et significative,

continua à offrir ses consolations à son nouveau maître:

«Que puis-je faire pour éloigner de votre esprit les

sombres idées qui l'obsèdent? un peu de musique dissiperait

peut-être cette mélancolie. Une vieille esclave qui

[30]

avait été odalisque de l'ancien sultan m'a appris les secrets

de la composition; je puis improviser des vers et m'accompagner

de la guzla!»

En disant ces mots, elle détacha du mur la guzla au

ventre de citronnier, côtelé d'ivoire, au manche incrusté

de nacre, de burgau et d'ébène, et joua d'abord avec une

rare perfection la tarabuca et quelques autres airs arabes.

[5]

La justesse de la voix et la douceur de la musique eussent,

en toute autre occasion, réjoui Mahmoud-Ben-Ahmed,

qui était fort sensible aux agréments des vers et

de l'harmonie; mais il avait le cerveau et le coeur si

préoccupés de la dame qu'il avait vue chez Bedredin, qu'il ne

[10]

fit aucune attention aux chansons de Leila.

Le lendemain, plus heureux que la veille, il rencontra

Ayesha dans la boutique de Bedredin. Vous décrire sa

joie serait une entreprise impossible; ceux qui ont été

amoureux peuvent seuls la comprendre. Il resta un

[15]

moment sans voix, sans haleine, un nuage dans les yeux.

Ayesha, qui vit son émotion, lui en sut gré et lui adressa

la parole avec beaucoup d'affabilité; car rien ne flatte les

personnes de haute naissance comme le trouble qu'elles

inspirent. Mahmoud-Ben-Ahmed, revenu à lui, fit tous

[20]

ses efforts pour être agréable, et comme il était jeune, de

belle apparence, qu'il avait étudié la poésie et s'exprimait

dans les termes les plus élégants, il crut s'apercevoir qu'il

ne déplaisait point, et il s'enhardit à demander un rendez-vous

à la princesse dans un lieu plus propice et plus sûr

[25]

que la boutique de Bedredin.

«Je sais, lui dit-il, que je suis tout au plus bon pour être

la poussière de votre chemin, que la distance de vous à

moi ne pourrait être parcourue en mille ans par un cheval

de la race du prophète toujours lancé au galop; mais

[30]

l'amour rend audacieux, et la chenille éprise de la rose ne

saurait s'empêcher d'avouer son amour.»

Ayesha écouta tout cela sans le moindre signe de

courroux, et, fixant sur Mahmoud-Ben-Ahmed des yeux

chargés de langueur, elle lui dit:

«Trouvez-vous demain à l'heure de la prière dans la

mosquée du sultan Hassan, sous la troisième lampe; vous

[5]

y rencontrerez un esclave noir vêtu de damas jaune. Il

marchera devant vous, et vous le suivrez.»

Cela dit, elle ramena son voile sur sa figure et sortit.

Notre amoureux n'eut garde de manquer au rendez-vous:

il se planta sous la troisième lampe, n'osant s'en

[10]

écarter de peur de ne pas être trouvé par l'esclave noir,

qui n'était pas encore à son poste. Il est vrai que

Mahmoud-Ben-Ahmed avait devancé de deux heures le moment

indiqué. Enfin, il vit paraître le nègre vêtu de damas jaune;

il vint droit au pilier contre lequel Mahmoud-Ben-Ahmed

[15]

se tenait debout. L'esclave l'ayant regardé attentivement,

lui fit un signe imperceptible pour l'engager à le suivre.

Ils sortirent tous deux de la mosquée. Le noir marchait

d'un pas rapide, fit faire à Mahmoud-Ben-Ahmed une

infinité de détours à travers l'écheveau embrouillé et

[20]

compliqué des rues du Caire. Notre jeune homme une

fois voulut adresser la parole à son guide; mais celui-ci,

ouvrant sa large bouche meublée de dents aiguës et

blanches, lui fit voir que sa langue avait été coupée

jusqu'aux racines. Ainsi il lui eût été difficile de

[25]

commettre des indiscrétions.

Enfin ils arrivèrent dans un endroit de la ville tout à

fait désert et que Mahmoud-Ben-Ahmed ne connaissait

pas, quoiqu'il fût natif du Caire et qu'il crût en connaître

tous les quartiers: le muet s'arrêta devant un mur blanchi

[30]

à la chaux, où il n'y avait pas apparence de porte. Il

compta six pas à partir de l'angle du mur, et chercha avec

beaucoup d'attention un ressort sans doute caché dans

l'interstice des pierres. L'ayant trouvé, il pressa la détente,

une colonne tourna sur elle-même, et laissa voir un passage

sombre, étroit, où le muet s'engagea, suivi de

Mahmoud-Ben-Ahmed. Ils descendirent d'abord plus de cent

[5]

marches, et suivirent ensuite un corridor obscur d'une

longueur interminable. Mahmoud-Ben-Ahmed, en tâtant

les murs, reconnut qu'ils étaient de roche vive, sculptés

d'hiéroglyphes en creux et comprit qu'il était dans les

couloirs souterrains d'une ancienne nécropole égyptienne

[10]

dont on avait profité pour établir cette issue secrète. Au

bout du corridor, dans un grand éloignement, scintillaient

quelques lueurs de jour bleuâtre. Ce jour passait à travers

des dentelles d'une sculpture évidée faisant partie de la

salle où le corridor aboutissait. Le muet poussa un autre

[15]

ressort, et Mahmoud-Ben-Ahmed se trouva dans une

salle dallée de marbre blanc, avec un bassin et un jet

d'eau au milieu, des colonnes d'albâtre, des murs revêtus

de mosaïques de verre, de sentences du Coran entremêlées

de fleurs et d'ornements, et couverte par une voûte

[20]

sculptée, fouillée, travaillée comme l'intérieur d'une ruche

ou d'une grotte à stalactites, d'énormes pivoines écarlates

posées dans d'énormes vases mauresques de porcelaine

blanche et bleue complétaient la décoration. Sur une

estrade garnie de coussins, espèce d'alcôve pratiquée dans

[25]

l'épaisseur du mur, était assise la princesse Ayesha, sans

voile, radieuse, et surpassant en beauté les houris du

quatrième ciel.

«Eh bien! Mahmoud-Ben-Ahmed, avez-vous fait d'autres

vers en mon honneur?» lui dit-elle du ton le plus

[30]

gracieux en lui faisant signe de s'asseoir.

Mahmoud-Ben-Ahmed se jeta aux genoux d'Ayesha et

tira son papyrus de sa manche, et lui récita son ghazel

du ton le plus passionné; c'était vraiment un remarquable

morceau de poésie. Pendant qu'il lisait, les joues de la

princesse s'éclairaient et se coloraient comme une lampe

d'albâtre que l'on vient d'allumer. Ses yeux étoilaient et

[5]

lançaient des rayons d'une clarté extraordinaire, son corps

devenait comme transparent, sur ses épaules frémissantes

s'ébauchaient vaguement des ailes de papillon.

Malheureusement Mahmoud-Ben-Ahmed, trop occupé de la

lecture de sa pièce de vers, ne leva pas les yeux et ne

[10]

s'aperçut pas de la métamorphose qui s'était opérée.

Quand il eut achevé, il n'avait plus devant lui que la

princesse Ayesha qui le regardait en souriant d'un air

ironique.

Comme tous les poètes, trop occupés de leurs propres

[15]

créations, Mahmoud-Ben-Ahmed avait oublié que les

plus beaux vers ne valent pas une parole sincère, un regard

illuminé par la clarté de l'amour.--Les péris sont comme

les femmes, il faut les deviner et les prendre juste au

moment où elles vont remonter aux cieux pour n'en plus

[20]

descendre.--L'occasion doit être saisie par la boucle

de cheveux qui lui pend sur le front, et les esprits de

l'air par leurs ailes. C'est ainsi qu'on peut s'en rendre

maître.

«Vraiment, Mahmoud-Ben-Ahmed, vous avez un talent

[25]

de poète des plus rares, et vos vers méritent d'être affichés

à la porte des mosquées, écrits en lettres d'or, à côté des

plus célèbres productions de Ferdoussi, de Saadi et d'Ibnn-Ben-Omaz.

C'est dommage qu'absorbé par la perfection

de vos rimes allitérées, vous ne m'avez pas regardée tout

[30]

à l'heure, vous auriez vu... ce que vous ne reverrez

peut-être jamais plus. Votre voeu le plus cher s'est accompli

devant vous sans que vous vous en soyez aperçu.

Adieu, Mahmoud-Ben-Ahmed, qui ne vouliez aimer

qu'une péri.»

Là-dessus Ayesha se leva d'un air tout à fait majestueux,

souleva une portière de brocart d'or et disparut.

[5]

Le muet vint reprendre Mahmoud-Ben-Ahmed, et le

reconduisit par le même chemin jusqu'à l'endroit où il

l'avait pris. Mahmoud-Ben-Ahmed, affligé et surpris

d'avoir été ainsi congédié, ne savait que penser et se

perdait dans ses réflexions, sans pouvoir trouver de motif à

[10]

la brusque sortie de la princesse: il finit par l'attribuer à un

caprice de femme qui changerait à la première occasion;

mais il eut beau aller chez Bedredin acheter du benjoin et

des peaux de civette, il ne rencontra plus la princesse

Ayesha; il fit un nombre infini de stations près du troisième

[15]

pilier de la mosquée du sultan Hassan, il ne vit plus

reparaître le noir vêtu de damas jaune, ce qui le jeta dans une

noire et profonde mélancolie.

Leila s'ingéniait à mille inventions pour le distraire:

elle lui jouait de la guzla; elle lui récitait des histoires

[20]

merveilleuses; ornait sa chambre de bouquets dont les

couleurs étaient si bien mariées et diversifiées, que la vue

en était aussi réjouie que l'odorat; quelquefois même elle

dansait devant lui avec autant de souplesse et de grâce

que l'almée la plus habile; tout autre que Mahmoud-Ben-Ahmed

[25]

eût été touché de tant de prévenances et d'attentions;

mais il avait la tête ailleurs, et le désir de retrouver

Ayesha ne lui laissait aucun repos. Il avait été bien

souvent errer à l'entour du palais de la princesse; mais il

n'avait jamais pu l'apercevoir; rien ne se montrait derrière

[30]

les treillis exactement fermés; le palais était comme

un tombeau.

Son ami Abdul-Maleck, alarmé de son état, venait le

visiter souvent et ne pouvait s'empêcher de remarquer

les grâces et la beauté de Leila, qui égalaient pour le

moins celles de la princesse Ayesha, si même elles ne les

dépassaient, et s'étonnait de l'aveuglement de

[5]

Mahmoud-Ben-Ahmed; et s'il n'eût craint de violer les saintes lois

de l'amitié, il eût pris volontiers la jeune esclave pour

femme. Cependant, sans rien perdre de sa beauté, Leila

devenait chaque jour plus pâle; ses grands yeux s'alanguissaient;

les rougeurs de l'aurore faisaient place sur ses

[10]

joues aux pâleurs du clair de lune. Un jour

Mahmoud-Ben-Ahmed s'aperçut qu'elle avait pleuré, et lui en

demanda la cause:

«O mon cher seigneur, je n'oserais jamais vous la dire:

moi, pauvre esclave recueillie par pitié, je vous aime; mais

[15]

que suis-je à vos yeux? je sais que vous avez formé le voeu

de n'aimer qu'une péri ou qu'une sultane: d'autres se

contenteraient d'être aimés sincèrement par un coeur

jeune et pur et ne s'inquiéteraient pas de la fille du calife

ou de la reine des génies: regardez-moi, j'ai eu quinze

[20]

ans hier, je suis peut-être aussi belle que cette Ayesha

dont vous parlez tout haut en rêvant; il est vrai qu'on ne

voit pas briller sur mon front l'escarboucle magique, ou

l'aigrette de plume de héron; je ne marche pas accompagnée

de soldats aux mousquets incrustés d'argent et de

[25]

corail. Mais cependant je sais chanter, improviser sur la

guzla, je danse comme Emineh elle-même, je suis pour

vous comme une soeur dévouée, que faut-il donc pour

toucher votre coeur?»

Mahmoud-Ben-Ahmed, en entendant ainsi parler Leila,

[30]

sentait son coeur se troubler; cependant il ne disait rien

et semblait en proie à une profonde méditation. Deux

résolutions contraires se disputaient son âme: d'une part,

il lui en coûtait de renoncer à son rêve favori; de l'autre,

il se disait qu'il serait bien fou de s'attacher à une femme

qui s'était jouée de lui et l'avait quitté avec des paroles

railleuses, lorsqu'il avait dans sa maison, en jeunesse et

[5]

en beauté, au moins l'équivalent de ce qu'il perdait.

Leila, comme attendant son arrêt, se tenait agenouillée,

et deux larmes coulaient silencieusement sur la figure pâle

de la pauvre enfant.

«Ah! pourquoi le sabre de Mesrour n'a-t-il pas achevé

[10]

ce qu'il avait commencé!» dit-elle en portant la main à

son cou frêle et blanc.

Touché de cet accent de douleur, Mahmoud-Ben-Ahmed

releva la jeune esclave et déposa un baiser sur son

front.

[15]

Leila redressa la tête comme une colombe caressée, et,

se posant devant Mahmoud-Ben-Ahmed, lui prit les

mains, et lui dit:

«Regardez-moi bien attentivement; ne trouvez-vous

pas que je ressemble fort à quelqu'un de votre

[20]

connaissance?»

Mahmoud-Ben-Ahmed ne put retenir un cri de surprise:

«C'est la même figure, les mêmes yeux, tous les traits

en un mot de la princesse Ayesha. Comment se fait-il

que je n'aie pas remarqué cette ressemblance plus

[25]

tôt?

--Vous n'aviez jusqu'à présent laissé tomber sur votre

pauvre esclave qu'un regard fort distrait, répondit Leila

d'un ton de douce raillerie.

--La princesse Ayesha elle-même n'enverrait maintenant

[30]

son noir à la robe de damas jaune, avec le sélam

d'amour, que je refuserais de le suivre.

--Bien vrai? dit Leila d'une voix plus mélodieuse que

celle de Bulbul faisant ses aveux à la rose bien-aimée.

Cependant, il ne faudrait pas trop mépriser cette pauvre

Ayesha, qui me ressemble tant.»

Pour toute réponse, M~oud-Ben-Ahmed pressa la

[5]

jeune esclave sur son coeur. Mais quel fut son étonnement

lorsqu'il vit la figure de Leila s'illuminer, l'escarboucle

magique s'allumer sur son front, et des ailes, semées

d'yeux de paon, se développer sur ses charmantes épaules!

Leila était une péri!

[10]

«Je ne suis, mon cher Mahmoud-Ben-Ahmed, ni la

princesse Ayesha, ni Leila l'esclave. Mon véritable nom

est Boudroulboudour. Je suis péri du premier ordre,

comme vous pouvez le voir par mon escarboucle et par

mes ailes. Un soir, passant dans l'air à côté de votre

[15]

terrasse, je vous entendis émettre le voeu d'être aimé d'une

péri. Cette ambition me plut; les mortels ignorants,

grossiers et perdus dans les plaisirs terrestres, ne songent

pas à de si rares voluptés. J'ai voulu vous éprouver, et

j'ai pris le déguisement d'Ayesha et de Leila pour voir si

[20]

vous sauriez me reconnaître et m'aimer sous cette

enveloppe humaine. Votre coeur a été plus clairvoyant que

votre esprit, et vous avez eu plus de bonté que d'orgueil.

Le dévouement de l'esclave vous l'a fait préférer à la

sultane; c'était là que je vous attendais. Un moment

[25]

séduite par la beauté de vos vers, j'ai été sur le point de

me trahir; mais j'avais peur que vous ne fussiez qu'un

poète amoureux seulement de votre imagination et de vos

rimes, et je me suis retirée, affectant un dédain superbe.

Vous avez voulu épouser Leila l'esclave, Boudroulboudour

[20]

la péri se charge de la remplacer. Je serai Leila pour tous,

et péri pour vous seul; car je veux votre bonheur, et le

monde ne vous pardonnerait pas de jouir d'une félicité

supérieure à la sienne. Toute fée que je sois, c'est tout au

plus si je pourrais vous défendre contre l'envie et la

méchanceté des hommes.»

Ces conditions furent acceptées avec transport par

[5]

Mahmoud-Ben-Ahmed, et les noces furent faites comme

s'il eût épousé réellement la petite Leila.

BALZAC

UN DRAME AU BORD DE LA MER

A Madame la Princesse Caroline Gallitzin de Genthod née Comtesse Walewska Hommage et souvenir de l'auteur

Les jeunes gens ont presque tous un compas avec lequel

ils se plaisent à mesurer l'avenir; quand leur volonté

s'accorde avec la hardiesse de l'angle qu'ils ouvrent, le

monde est à eux. Mais ce phénomène de la vie morale

[5]

n'a lieu qu'à un certain âge. Cet âge, qui, pour tous les

hommes, se trouve entre vingt-deux et vingt-huit ans, est

celui des grandes pensées, l'âge des conceptions premières,

parce qu'il est l'âge des immenses désirs, l'âge où l'on ne

doute de rien: qui dit doute, dit impuissance. Après cet

[10]

âge rapide comme une semaison, vient celui de l'exécution.

Il est en quelque sorte deux jeunesses, la jeunesse

durant laquelle on croit, la jeunesse pendant laquelle

on agit; souvent elles se confondent chez les hommes

que la nature a favorisés, et qui sont, comme César,

[15]

Newton et Bonaparte, les plus grands parmi les grands

hommes.

Je mesurais ce qu'une pensée veut de temps pour se

développer; et, mon compas à la main, debout sur un

rocher, à cent toises au-dessus de l'Océan, dont les lames

[20]

se jouaient dans les brisants, j'arpentais mon avenir en le

meublant d'ouvrages, comme un ingénieur qui, sur un

terrain vide, trace des forteresses et des palais. La mer

était belle, je venais de m'habiller après avoir nagé.

J'attendais Pauline, mon ange gardien, qui se baignait dans

une cuve granit pleine d'un sable fin, la plus coquette

baignoire que la nature ait dessinée pour ses fées marines.

[5]

Nous étions à l'extrémité du Croisic, une mignonne

presqu'île de la Bretagne; nous étions loin du port, dans un

endroit que le fisc a jugé tellement inabordable, que le

douanier n'y passe presque jamais. Nager dans les airs

après avoir nagé dans la mer! ah! qui n'aurait nagé dans

[10]

l'avenir? Pourquoi pensais-je? pourquoi vient un mal?

qui le sait? Les idées vous tombent au coeur ou à la tête

sans vous consulter. Nulle courtisane ne fut plus fantasque

ni plus impérieuse que ne l'est la conception pour les

artistes; il faut la prendre comme la fortune, à pleins

[15]

cheveux, quand elle vient. Grimpé sur ma pensée comme

Astolphe sur son hippogriffe, je chevauchais donc à travers

le monde, en y disposant de tout à mon gré. Quand

je voulus chercher autour de moi quelque présage pour

les audacieuses constructions que ma folle imagination me

[20]

conseillait d'entreprendre, un joli cri, le cri d'une femme

qui sort d'un bain, ranimée, joyeuse, domina le murmure

des franges incessamment mobiles que dessinaient le flux

et le reflux sur les découpures de la côte. En entendant

cette note jaillie de l'âme, je crus avoir vu dans les

[25]

rochers le pied d'un ange qui, déployant ses ailes, s'était

écrié:--Tu réussiras! Je descendis, radieux, léger; je

descendis en bondissant comme un caillou jeté sur une

pente rapide. Quand elle me vit, elle me dit:--Qu'as-tu?

Je ne répondis pas, mes yeux se mouillèrent. La

[30]

veille, Pauline avait compris mes douleurs, comme elle

comprenait en ce moment mes joies, avec la sensibilité

magique d'une harpe qui obéit aux variations de

l'atmosphère. La vie humaine a de beaux moments! Nous

allâmes en silence le long des grèves. Le ciel était sans

nuages, la mer était sans rides; d'autres n'y eussent vu

que deux steppes bleus l'un sur l'autre; mais nous, nous

[5]

qui nous entendions sans avoir besoin de la parole, nous

qui pouvions faire jouer entre ces deux langes de l'infini

les illusions avec lesquelles on se repaît au jeune âge, nous

nous serrions la main au moindre changement que présentaient,

soit la nappe d'eau, soit les nappes de l'air, car

[10]

nous prenions ces légers phénomènes pour des traductions

matérielles de notre double pensée. Qui n'a pas savouré

dans les plaisirs ce moment de joie illimitée où l'âme semble

s'être débarrassée des liens de la chair, et se trouver

comme rendue au monde d'où elle vient? Le plaisir n'est

[15]

pas notre seul guide en ces régions. N'est-il pas des heures

où les sentiments s'enlacent d'eux-mêmes et s'y élancent,

comme souvent deux enfants se prennent par la main et se

mettent à courir sans savoir pourquoi? Nous allions ainsi.

Au moment où les toits de la ville apparurent à l'horizon

[20]

en y traçant une ligne grisâtre, nous rencontrâmes

un pauvre pêcheur qui retournait au Croisic; ses pieds

étaient nus, son pantalon de toile était déchiqueté par le

bas, troué, mal raccommodé: puis, il avait une chemise

de toile à voile, de mauvaises bretelles en lisière, et pour

[25]

veste un haillon. Cette misère nous fit mal, comme si

c'eût été quelque dissonance au milieu de nos harmonies.

Nous nous regardâmes pour nous plaindre l'un à l'autre

de ne pas avoir en ce moment le pouvoir de puiser dans les

trésors d'Aboul-Casem. Nous aperçûmes un superbe

[30]

homard et une araignée de mer accrochés à une cordelette

que le pêcheur balançait dans sa main droite, tandis

que de l'autre il maintenait ses agrès et ses engins. Nous

l'accostâmes, dans l'intention de lui acheter sa pêche, idée

qui nous vint à tous deux et qui s'exprima dans un sourire

auquel je répondis par une légère pression du bras que je

tenais et que je ramenai près de mon coeur. C'est de ces

[5]

riens dont plus tard le souvenir fait des poèmes, quand

auprès du feu nous nous rappelons l'heure où ce rien nous

a émus, le lieu où ce fut, et ce mirage dont les effets n'ont

pas encore été constatés, mais qui s'exerce souvent sur les

objets qui nous entourent dans les moments où la vie est

[10]

légère et où nos coeurs sont pleins. Les sites les plus

beaux ne sont que ce que nous les faisons. Quel homme

un peu poète n'a dans ses souvenirs un quartier de roche

qui tient plus de place que n'en ont pris les plus célèbres

aspects de pays cherchés à grands frais! Près de ce

[15]

rocher, de tumultueuses pensées; là, toute une vie employée;

là, des craintes dissipées; là, des rayons d'espérance

sont descendus dans l'âme. En ce moment, le soleil,

sympathisant avec ces pensées d'amour ou d'avenir, a

jeté sur les flancs fauves de cette roche une lueur ardente;

[20]

quelques fleurs des montagnes attiraient l'attention; le

calme et le silence grandissaient cette anfractuosité sombre

en réalité, colorée par le rêveur; alors elle était belle

avec ses maigres végétations, ses camomilles chaudes, ses

cheveux de Vénus aux feuilles veloutées. Fête prolongée,

[25]

décorations magnifiques, heureuse exaltation des forces

humaines! Une fois déjà le lac de Bienne, vu de l'île

Saint-Pierre, m'avait ainsi parlé; le rocher du Croisic

sera peut-être la dernière de ces joies. Mais alors, que

deviendra Pauline?

[30]

--Vous avez fait une belle pêche ce matin, mon brave

homme? dis-je au pêcheur.

--Oui, monsieur, répondit-il en s'arrêtant et en nous

montrant la figure bistrée des gens qui restent pendant

des heures entières exposés à la réverbération du soleil

sur l'eau.

Ce visage annonçait une longue résignation, la patience

[5]

du pêcheur et ses moeurs douces. Cet homme avait une

voix sans rudesse, des lèvres bonnes, nulle ambition, je ne

sais quoi de grêle, de chétif. Toute autre physionomie

nous aurait déplu.

--Où allez-vous vendre ça?

[10]

--A la ville.

--Combien vous payera-t-on le homard?

--Quinze sous.

--L'araignée?

--Vingt sous.

[15]

--Pourquoi tant de différence entre le homard et

l'araignée?

--Monsieur, l'araignée (il la nommait

iraigne

) est bien

plus délicate! puis, elle est maligne comme un smge, et se

laisse rarement prendre.

[20]

--Voulez-vous nous donner le tout pour cent sous? dit

Pauline.

L'homme resta pétrifié.

--Vous ne l'aurez pas! dis-je en riant, j'en donne dix

francs. Il faut savoir payer les émotions ce qu'elles valent.

[25]

--Eh bien, répondit-elle, je l'aurai! j'en donne dix

francs deux sous.

--Dix sous.

--Douze francs.

--Quinze francs.

[30]

-Quinze francs cinquante centimes, dit-elle.

--Cent francs.

--Cent cinquante.

Je m'inclinai. Nous n'étions pas en ce moment assez

riches pour pousser plus haut cette enchère. Notre pauvre

pêcheur ne savait pas s'il devait se fâcher d'une mystification

ou se livrer à la joie; nous le tirâmes de peine en lui

[5]

donnant le nom de notre hôtesse, et en lui recommandant

de porter chez elle le homard et l'araignée.

--Gagnez-vous votre vie? lui demandai-je, pour savoir

à quelle cause devait être attribué son dénûment.

--Avec bien de la peine et en souffrant bien des misères,

[10]

me dit-il. La pêche au bord de la mer, quand on n'a ni

barque ni filets, et qu'on ne peut la faire qu'aux engins ou

à la ligne, est un chanceux métier. Voyez-vous, il faut y

attendre le poisson ou le coquillage, tandis que les grands

pêcheurs vont le chercher en pleine mer. Il est si difficile

[15]

de gagner sa vie ainsi, que je suis le seul qui pêche à

la côte. Je passe des journées entières sans rien rapporter.

Pour attraper quelque chose, il faut qu'une iraigne

se soit oubliée à dormir comme celle-ci, ou qu'un homard

soit assez étourdi pour rester dans les rochers. Quelquefois

[20]

il y vient des lubines après la haute mer, alors je les

empoigne.

--Enfin, l'un portant l'autre, que gagnez-vous par jour?

--Onze à douze sous. Je m'en tirerais, si j'étais seul,

mais j'ai mon père à nourrir, et le bonhomme ne peut pas

[25]

m'aider, il est aveugle.

A cette phrase, prononcée simplement, nous nous regardâmes,

Pauline et moi, sans mot dire.

--Vous avez une femme ou quelque bonne amie?

Il nous jeta l'un des plus déplorables regards que j'aie

[30]

vus, en répondant:--Si j'avais une femme, il faudrait

donc abandonner mon père; je ne pourrais pas le nourrir

et nourrir encore une femme et des enfants.

~-Eh bien! mon pauvre garçon, comment ne cherchez-vous

pas à gagner davantage en portant du sel sur le port

ou en travaillant aux marais salants?

--Ah! monsieur, je ne ferais pas ce métier pendant

[5]

trois mois. Je ne suis pas assez fort, et si je mourais, mon

père serait à la mendicité. Il me fallait un métier qui ne

voulût qu'un peu d'adresse et beaucoup de patience.

--Eh comment deux personnes peuvent-elles vivre

avec douze sous par jour?

[10]

--Oh! monsieur, nous mangeons des galettes de sarrasin

et des bernicles que je détache des rochers.

~ Quel âge avez-vous donc?

~ Trente-sept ans.

~ Êtes-vous sorti d'ici?

[15]

~ Je suis allé une fois à Guérande pour tirer à la milice,

et suis allé à Savenay pour me faire voir à des messieurs

qui m'ont mesuré. Si j'avais eu un pouce de plus, j'étais

soldat. Je serais crevé à la première fatigue, et mon

pauvre père demanderait aujourd'hui la charité.

[20]

J'avais bien pensé des drames; Pauline était habituée à

de grandes émotions, près d'un homme souffrant comme

je le suis; eh bien! jamais, ni l'un ni l'autre, nous n'avions

entendu de paroles plus émouvantes que ne l'étaient celles

de ce pêcheur. Nous fîmes quelques pas en silence, mesurant

[25]

tous deux la profondeur muette de cette vie inconnue,

admirant la noblesse de ce dévouement qui s'ignorait lui-même;

la force de cette faiblesse nous étonna; cette insoucieuse

générosité nous rapetissa. Je voyais ce pauvre

être tout instinctif rivé sur ce rocher comme un galérien

[30]

l'est à son boulet, y guettant depuis vingt ans des coquillages

pour gagner sa vie, et soutenu dans sa patience par

un seul sentiment. Combien d'heures consumées au coin

d'une grève! Combien d'espérances renversées par un

grain, par un changement de temps! il restait suspendu

au bord d'une table de granit, le bras tendu comme celui

d'un faquir de l'Inde, tandis que son père, assis sur une

[5]

escabelle, attendait, dans le silence et les ténèbres, le plus

grossier des coquillages, et du pain, si le voulait la mer.

--Buvez-vous quelquefois du vin? lui demandai-je.

--Trois ou quatre fois par an.

--Eh bien! vous en boirez aujourd'hui, vous et votre

[10]

père, et nous vous enverrons un pain blanc.

--Vous êtes bien bon, monsieur.

--Nous vous donnerons à dîner si vous voulez nous conduire

par le bord de la mer jusqu'à Batz, où nous irons

voir la tour qui domine le bassin et les côtes entre Batz

[15]

et le Croisic.

--Avec plaisir, nous dit-il. Allez droit devant vous,

en suivant le chemin dans lequel vous êtes, je vous y

retrouverai après m'être débarrassé de mes agrès et de ma

pêche.

[20]

Nous fîmes un même signe de consentement, et il

s'élança joyeusement vers la ville. Cette rencontre nous

maintint dans la situation morale où nous étions, mais

elle en avait affaibli la gaieté.

--Pauvre homme, me dit Pauline avec cet accent qui

[25]

ôte à la compassion d'une femme ce que la pitié peut

avoir de blessant, n'a-t-on pas honte de se trouver heureux

en voyant cette misère?

--Rien n'est plus cruel que d'avoir des désirs impuissants,

lui répondis-je. Ces deux pauvres êtres, le père et

[30]

le fils, ne sauront pas plus combien ont été vives nos

sympathies que le monde ne sait combien leur vie est belle,

car ils amassent des trésors dans le ciel.

~-Le pauvre pays! dit-elle en me montrant le long

d'un champ environné d'un mur à pierres sèches, des

bouses de vache appliquées symétriquement. J'ai demandé

ce que c'était que cela. Une paysanne, occupée

[5]

à les coller, m'a répondu qu'elle

faisait du bois

.

Imaginez-vous, mon ami, que, quand ces bouses sont séchées,

ces pauvres gens les récoltent, les entassent et s'en chauffent.

Pendant l'hiver, on les vend comme on vend des

mottes de tan. Enfin, que crois-tu que gagne la couturière

[10]

la plus chèrement payée? Cinq sous par jour, dit-elle

après une pause; mais on la nourrit.

--Vois, lui dis-je, les vents de mer dessèchent ou renversent

tout, il n'y a point d'arbres; les débris des embarcations

hors de service se vendent aux riches, car le

[15]

prix des transports les empêche sans doute de consommer

le bois de chauffage dont abonde la Bretagne Ce pays

n'est beau que pour les grandes ames; les gens sans coeur

n'y vivraient pas; il ne peut être habité que par des

poètes ou par des bernicles. N'a-t-il pas fallu que l'entrepôt

[20]

du sel se plaçât sur ce rocher pour qu'il fût habité?

D'un côté, la mer; ici des sables; en haut, l'espace.

Nous avions déjà dépassé la ville, et nous étions dans

l'espèce de désert qui sépare le Croisic du bourg de Batz.

Figurez-vous, mon cher oncle, une lande de deux lieues

[25]

remplie par le sable luisant qui se trouve au bord de la

mer. Çà et là quelques rochers y levaient leurs têtes, et

vous eussiez dit des animaux gigantesques couchés dans

les dunes. Le long de la mer apparaissaient quelques

récifs autour desquels se jouait l'eau, en leur donnant

[30]

l'apparence de grandes roses blanches flottant sur l'étendue

liquide et venant se poser sur le rivage. En voyant

cette savane terminée par l'Océan sur la droite, bordée

sur la gauche par le grand lac que fait l'irruption de la

mer entre le Croisic et les hauteurs sablonneuses de Guérande,

au bas desquelles se trouvent des marais salants

dénués de végétation, je regardai Pauline en lui demandant

[5]

si elle se sentait le courage d'affronter les ardeurs

du soleil et la force de marcher dans le sable.

--J'ai des brodequins, allons-y, me dit-elle en me montrant

la tour de Batz qui arrêtait la vue par une construction

placée là comme une pyramide, mais une pyramide

[10]

fuselée, découpée, une pyramide si poétiquement ornée,

qu'elle permettait à l'imagination d'y voir la première

des ruines d'une grande ville asiatique. Nous fîmes

quelques pas pour aller nous asseoir sur la portion d'une

roche qui se trouvait encore ombrée; mais il était onze

[15]

heures du matin, et cette ombre, qui cessait à nos pieds,

s'effaçait avec rapidité.

--Combien ce silence est beau, me dit-elle, et comme

la profondeur en est étendue par le retour égal du

frémissement de la mer sur cette plage.

[20]

--Si tu veux livrer ton entendement aux trois immensités

qui nous entourent, l'eau, l'air et les sables, en

écoutant exclusivement le son répété du flux et du reflux,

lui répondis-je, tu n'en supporteras pas le langage, tu

croiras y découvrir une pensée qui t'accablera. Hier,

[25]

au coucher du soleil, j'ai eu cette sensation; elle m'a

brisé.

--Oh! oui, parlons, dit-elle après une longue pause.

Aucun orateur n'est plus terrible. Je crois découvrir les

causes des harmonies qui nous environnent, reprit-elle.

[30]

Ce paysage, qui n'a que trois couleurs tranchées, le jaune

brillant des sables, l'azur du ciel et le vert uni de la mer,

est grand sans être sauvage, il est immense, sans être

désert; il est monotone, sans être fatigant; il n'a que trois

éléments, il est varié.

--Les femmes seules savent rendre ainsi leurs impressions,

répondis-je, tu serais désespérante pour un poète,

[5]

chère âme que j'ai si bien devinée!

--L'excessive chaleur du midi jette à ces trois expressions

de l'infini une couleur dévorante, reprit Pauline en

riant. Je conçois ici les poésies et les passions de l'Orient.

--Et moi, j'y conçois le désespoir.

[10]

--Oui, dit-elle, cette dune est un cloître sublime.

Nous entendîmes le pas pressé de notre guide; il s'était

endimanché. Nous lui adressâmes quelques paroles insignifiantes;

il crut voir que nos dispositions d'âme avaient

changé; et, avec cette réserve que donne le malheur, il

[15]

garda le silence. Quoique nous nous pressassions de

temps en temps la main pour nous avertir de la mutualité

de nos idées et de nos impressions, nous marchâmes pendant

une demi-heure en silence, soit que nous fussions

accablés par la chaleur qui s'élançait en ondées brillantes

[20]

du milieu des sables, soit que la difficulté de la marche

employât notre attention. Nous allions en nous tenant

par la main, comme deux enfants; nous n'eussions pas

fait douze pas si nous nous étions donné le bras. Le

chemin qui mène au bourg de Batz n'était pas tracé; il

[25]

suffisait d'un coup de vent pour effacer les marques que

laissaient les pieds de chevaux ou les jantes de charrette;

mais l'oeil exercé de notre guide reconnaissait à quelques

fientes de bestiaux, à quelques parcelles de crottin, ce

chemin qui tantôt descendait vers la mer, tantôt remontait

[30]

vers les terres, au gré des pentes, ou pour tourner des

rochers. A midi, nous n'étions qu'à mi-chemin.

--Nous nous reposerons là-bas, dis-je en montrant le

promontoire composé de rochers assez élevés pour faire

supposer que nous y trouverions une grotte.

En m'entendant, le pêcheur, qui avait suivi la direction

de mon doigt, hocha la tête, et me dit:--Il y a là quelqu'un.

[5]

Ceux qui viennent du bourg de Batz au Croisic,

ou du Croisic au bourg de Batz, font tous un détour pour

n'y point passer.

Les paroles de cet homme furent dites à voix basse, et

supposaient un mystère.

[10]

--Est-ce donc un voleur, un assassin?

Notre guide ne nous répondit que par une aspiration

creusée qui redoubla notre curiosité.

--Mais, si nous y passons, nous arrivera-t-il quelque

malheur?

[15]

--Oh! non.

--Y passerez-vous avec nous?

--Non, monsieur.

--Nous irons donc, si vous nous assurez qu'il n'y a nul

danger pour nous.

[20]

--Je ne dis pas cela, répondit vivement le pêcheur. Je

dis seulement que celui qui s'y trouve ne vous dira rien

et ne vous fera aucun mal. Oh! mon Dieu, il ne bougera

seulement pas de sa place.

--Qui est-ce donc?

[25]

--Un homme!

Jamais deux syllabes ne furent prononcées d'une façon

si tragique. En ce moment, nous étions à une vingtaine

de pas de ce récif dans lequel se jouait la mer; notre

guide prit le chemin qui entourait les rochers; nous continuâmes

[30]

droit devant nous; mais Pauline me prit le bras.

Notre guide hâta le pas, afin de se trouver en même temp

que nous à l'endroit où les deux chemins se rejoignaient.

Il supposait sans doute qu'après avoir vu l'homme, nous

irions d'un pas pressé. Cette circonstance alluma notre

curiosité, qui devint alors si vive, que nos coeurs palpitèrent

comme si nous eussions éprouvé un sentiment de

[5]

peur. Malgré la chaleur du jour et l'espèce de fatigue que

nous causait la marche dans les sables, nos âmes étaient

encore livrées à la mollesse indicible d'une merveilleuse

extase; elles étaient pleines de ce plaisir pur qu'on ne

saurait peindre qu'en le comparant à celui qu'on ressent

[10]

en écoutant quelque délicieuse musique, l'

andiamo mio ben

de Mozart. Deux sentiments purs qui se confondent,

ne sont-ils pas comme deux belles voix qui chantent? Pour

pouvoir bien apprécier l'émotion qui vint nous saisir, il

faut donc partager l'état à demi voluptueux dans lequel

[15]

nous avaient plongés les événements de cette matinée.

Admirez pendant longtemps une tourterelle aux jolies

couleurs, posée sur un souple rameau, près d'une source,

vous jetterez un cri de douleur en voyant tomber sur elle

un émouchet qui lui enfonce ses griffes d'acier jusqu'au

[20]

coeur et l'emporte avec la rapidité meurtrière que la poudre

communique au boulet. Quand nous eûmes fait un pas

dans l'espace qui se trouvait devant la grotte, espèce

d'esplanade située à cent pieds au-dessus de l'Océan, et

défendue contre ses fureurs par une cascade de rochers

[25]

abruptes, nous éprouvâmes un frémissement électrique

assez semblable au sursaut que cause un bruit soudain

au milieu d'une nuit silencieuse. Nous avions vu, sur un

quartier de granit, un homme assis qui nous avait regardés.

Son coup d'oeil, semblable à la flamme d'un

[30]

canon, sortit de deux yeux ensanglantés, et son immobilité

stoïque ne pouvait se comparer qu'à l'inaltérable

attitude des piles granitiques qui l'environnaient. Ses

yeux se remuèrent par un mouvement lent, son corps demeura

fixe, comme s'il eût été pétrifié; puis, après nous

avoir jeté ce regard qui nous frappa violemment, il reporta

ses yeux sur l'étendue de l'Océan, et la contempla

[5]

malgré la lumière qui en jaillissait, comme on dit que les

aigles contemplent le soleil, sans baisser ses paupières, qu'il

ne releva plus. Cherchez à vous rappeler, mon cher oncle,

une de ces vieilles truisses de chêne, dont le tronc noueux,

ébranché de la veille, s'élève fantastiquement sur un

[10]

chemin désert, et vous aurez une image vraie de cet homme.

C'était des formes herculéennes ruinées, un visage de

Jupiter Olympien, mais détruit par l'âge, par les rudes

travaux de la mer, par le chagrin, par une nourriture grossière,

et comme noirci par un éclat de foudre. En voyant

[15]

ses mains poilues et dures, j'aperçus des nerfs qui ressemblaient

à des veines de fer. D'ailleurs, tout en lui dénotait

une constitution vigoureuse. Je remarquai dans un

coin de la grotte une assez grande quantité de mousse, et

sur une grossière tablette taillée par le hasard au milieu

[20]

du granit, un pain rond cassé qui couvrait une cruche de

grès. Jamais mon imagination, quand elle me reportait

vers les déserts où vécurent les premiers anachorètes de

la chrétienté, ne m'avait dessiné de figure plus grandement

religieuse ni plus horriblement repentante que l'était celle

[25]

de cet homme. Vous qui avez pratiqué le confessionnal,

mon cher oncle, vous n'avez jamais peut-être vu un si

beau remords, mais ce remords était noyé dans les ondes

de la prière, la prière continue d'un muet désespoir. Ce

pêcheur, ce marin, ce Breton grossier était sublime par

[30]

un sentiment inconnu. Mais ces yeux avaient-ils pleuré?

Cette main de statue ébauchée avait-elle frappé? Ce

front rude, empreint de probité farouche, et sur lequel la

force avait néanmoins laissé 1es vestiges de cette douceur

qui est l'apanage de toute force vraie, ce front sillonné de

rides, était-il en harmonie avec un grand coeur? Pourquoi

cet homme dans le granit? Pourquoi le granit dans cet

[5]

homme? Où était l'homme, où était le granit? Il nous

tomba tout un monde de pensées dans la tête. Comme

l'avait supposé notre guide, nous passâmes en silence,

promptement, et il nous revit émus de terreur ou saisis

d'étonnement, mais il ne s'arma point contre nous de la

[10]

réalité de ses prédictions.

--Vous l'avez vu? dit-il.

--Quel est cet homme? dis-je.

--On l'appelle l'

Homme au voeu

.

Vous figurez~vous bien à ce mot le mouvement par

[15]

lequel nos deux têtes se tournèrent vers notre pêcheur!

C'était un homme simple; il comprit notre muette interrogation,

et voici ce qu'il nous dit dans son langage,

auquel je tâche de conserver son allure populaire.

--Madame, ceux du Croisic, comme ceux de Batz,

[20]

croient que cet homme est coupable de quelque chose, et

fait une pénitence ordonnée par un fameux recteur auquel

il est allé se confesser plus loin que Nantes. D'autres

croient que Cambremer, c'est son nom, a une mauvaise

chance qu'il communique à qui passe sous son air. Aussi

[25]

plusieurs, avant de tourner sa roche, regardent-ils d'où

vient le vent! S'il est de galerne, dit-il en nous montrant

l'ouest, ils ne continueraient pas leur chemin quand il

s'agirait d'aller quérir un morceau de la vraie croix; ils

retournent, ils ont peur. D'autres, les riches du Croisic,

[30]

disent que Cambremer a fait un voeu, d'où son nom

l'

Homme au voeu

. Il est là nuit et jour, sans en sortir.

Ces dires ont une apparence de raison. Voyez-vous, dit-il

en se retournant pour nous montrer une chose que nous

n'avions pas remarquée, il a planté là, à gauche, une

croix de bois pour annoncer qu'il s'est mis sous la protection

de Dieu, de la sainte Vierge et des saints. Il ne se

[5]

serait pas sacré comme ça, que la frayeur qu'il donne au

monde fait qu'il est là en sûreté comme s'il était gardé par

de la troupe. Il n'a pas dit un mot depuis qu'il s'est enfermé

en plein air; il se nourrit de pain et d'eau que lui

apporte tous les matins la fille de son frère, une petite

[10]

tronquette de douze ans, à laquelle il a laissé ses biens, et

qu'est une jolie créature douce comme un agneau, une

bien mignonne fille, bien plaisante. Elle vous a, dit-il en

montrant son pouce, des yeux bleus

longs comme ça

, sous

une chevelure de chérubin. Quand on lui demande: «Dis

[15]

donc, Pérotte?... (Ça veut dire chez nous Pierrette, fit-il

en s'interrompant; elle est vouée à saint Pierre; Cambremer

s'appelle Pierre, il a été son parrain). Dis donc, Pérotte,

reprit-il qué qui te dit ton oncle?--Il ne me dit rin,

qu'elle répond, rin du tout, rin.--Eh bien! qué qu'il te

[20]

fait?--Il m'embrasse au front le dimanche.--Tu n'en

as pas peur?--Ah ben! qu'a dit, il est mon parrain. Il

n'a pas voulu d'autre personne pour lui apporter à manger.»

Pérotte prétend qu'il sourit quand elle vient, mais

autant dire un rayon de soleil dans la brouine, car on dit

[25]

qu'il est nuageux comme un brouillard.

--Mais, lui dis-je, vous excitez notre curiosité sans la

satisfaire. Savez-vous ce qui l'a conduit là? Est-ce le

chagrin? est-ce le repentir? est-ce une manie? est-ce un

crime? est-ce...

[30]

--Eh, monsieur, il n'y a guère que mon père et moi qui

sachions la vérité de la chose. Défunt ma mère servait un

homme de justice à qui Cambremer a tout dit par ordre

du prêtre qui ne lui a donné l'absolution qu'à cette

condition-là, à entendre les gens du port. Ma pauvre

mère a entendu Cambremer sans le vouloir, parce que

la cuisine du justicier était à côté de sa salle; elle a écouté!

[5]

Elle est morte; le juge qu'a écouté est défunt aussi. Ma

mère nous a fait promettre, à mon père et à moi, de n'en

rin afférer aux gens du pays; mais je puis vous dire à vous

que le soir où ma mère nous a raconté ça, les cheveux me

grésillaient dans la tête.

[10]

--Eh bien, dis-nous ça, mon garçon, nous n'en parlerons

à personne.

Le pêcheur nous regarda, et continua ainsi:--Pierre

Cambremer, que vous avez vu là, est l'aîné des Cambremer,

qui de père en fils sont marins; leur nom le dit, la mer a

[15]

toujours plié sous eux. Celui que vous avez vu s'était

fait pêcheur à bateaux. Il avait donc des barques, allait

pêcher la sardine, il pêchait aussi le haut poisson, pour

les marchands. Il aurait armé un bâtiment et pêché la

morue, s'il n'avait pas tant aimé sa femme, qui était une

[20]

belle femme, une Brouin de Guérande, une fille superbe,

et qui avait bon coeur. Elle aimait tant Cambremer,

qu'elle n'a jamais voulu que son homme la quittât plus

du temps nécessaire à la pêche aux sardines. Ils demeuraient

là-bas, tenez! dit le pêcheur en montant sur une

[25]

éminence pour nous montrer un îlot dans la petite

méditerranée qui se trouve entre les dunes où nous marchions

et les marais salants de Guérande, voyez~vous cette

maison? Elle était à lui. Jacquette Brouin et Cambremer

n'ont eu qu'un enfant, un garçon qu'ils ont aimé... comme

[30]

quoi dirai-je? dame! comme on aime un enfant unique;

ils en étaient fous. Leur petit Jacques aurait fait, sous

votre respect, dans la marmite qu'ils auraient trouvé que

c'était du sucre. Combien donc que nous les avons vus

de fois, à la fore, acheter les plus belles breloques pour

lui! C'était de la déraison, tout le monde le leur disait.

Le petit Cambremer, voyant que tout lui était permis, est

[5]

devenu méchant comme un âne rouge. Quand on venait

dire au père Cambremer:--«Votre fils a manqué tuer le

petit un tel!» il riait et disait:--«Bah! ce sera un fier

marin! il commandera les flottes du roi.» Un

autre:--«Pierre Cambremer, savez-vous que votre gars a crevé

[10]

l'oeil de la petite Pougaud?--Il aimera les filles!» disait

Pierre. Il trouvait tout bon. Alors mon petit mâtin, à

dix ans, battait tout le monde et s'amusait à couper le cou

aux poules, il éventrait les cochons, enfin il se roulait dans

le sang comme une fouine.--«Ce sera un fameux soldat!

[15]

disait Cambremer, il a goût au sang.» Voyez-vous, moi,

je me suis souvenu de tout ça, dit le pêcheur. Et Cambremer

aussi, ajouta-t-il après une pause. A quinze ou

seize ans, Jacques Cambremer était... quoi? un requin.

Il allait s'amuser à Guérande, ou faire le joli coeur à

[20]

Savenay. Fallait des espèces. Alors il se mit à voler

sa mère, qui n'osait en rien dire à son mari. Cambremer

était un homme probe à faire vingt lieues pour rendre à

quelqu'un deux sous qu'on lui aurait donné de trop dans

un compte. Enfin, un jour la mère fut dépouillée de tout.

[25]

Pendant une pêche de son père, le fils emporta le buffet,

la mette, les draps, le linge, ne laissa que les quatre murs,

il avait tout vendu pour aller faire ses frigousses à Nantes.

La pauvre femme en a pleuré pendant des jours et des

nuits. Fallait dire ça au père à son retour, elle craignait

[30]

le père, pas pour elle, allez! Quand Pierre Cambremer

revint, qu'il vit sa maison garnie des meubles que l'on

avait prêtés à sa femme, il dit:--Qu'est-ce que c'est que

ça? La pauvre femme était plus morte que vive, elle dit:

--Nous avons été volés.--Où donc est Jacques?

Jacques, il est en riole! Personne ne savait où le drôle était

allé.--Il s'amuse trop! dit Pierre. Six mois après, le

[5]

pauvre père sut que son fils allait être pris par la justice à

Nantes. Il fait la route à pied, y va plus vite que par mer,

met la main sur son fils et l'amène ici. Il ne lui demande

pas:--Qu'as-tu fait? Il lui dit:--Si tu ne te tiens pas sage

pendant deux ans ici avec ta mère et avec moi, allant à

[10]

la pêche et te conduisant comme un honnête homme, tu

auras affaire à moi. L'enragé, comptant sur la bêtise de

ses père et mère, lui a fait grimace. Pierre, là-dessus, lui

flanque une mornifle qui vous a mis Jacques au lit pour

six mois. La pauvre mère se mourait de chagrin. Un

[15]

soir, elle dormait paisiblement à côté de son mari, elle

entend du bruit, se lève, elle reçoit un coup de couteau

dans le bras. Elle crie, on cherche de la lumière. Pierre

Cambremer voit sa femme blessée; il croit que c'est un

voleur, comme s'il y en avait dans notre pays, où l'on

[20]

peut porter sans crainte dix mille francs en or, du Croisic

à Saint-Nazaire, sans avoir à s'entendre demander ce

qu'on a sous le bras. Pierre cherche Jacques, il ne trouve

point son fils. Le matin, ce monstre-là n'avait-il pas eu

le front de revenir en disant qu'il était allé à Batz. Faut

[25]

vous dire que sa mère ne savait où cacher son argent.

Cambremer, lui, mettait le sien chez monsieur Dupotet

du Croisic. Les folies de leur fils leur avaient mangé des

cent écus, des cent francs, des louis d'or, ils étaient

quasiment ruinés, et c'était dur pour des gens qui avaient aux

[30]

environs de douze mille livres, compris leur îlot. Personne

ne sait ce que Cambremer a donné à Nantes pour

ravoir son fils. Le guignon ravageait la famille. Il était

arrivé des malheurs au frère de Cambremer, qui avait

besoin de secours. Pierre lui disait pour le consoler que

Jacques et Pérotte (la fille au cadet Cambremer) se marieraient.

Puis, pour lui faire gagner son pain, il l'employait

[5]

à la pêche; car Joseph Cambremer en était réduit à vivre

de son travail. Sa femme avait péri de la fièvre, il fallait

payer les mois de nourrice de Pérotte. La femme de

Pierre Cambremer devait une somme de cent francs à

diverses personnes pour cette petite, du linge, des hardes,

[10]

et deux ou trois mois à la grande Frelu qu'avait un enfant

de Simon Gaudry et qui nourrissait Pérotte. La Cambremer

avait cousu une pièce d'Espagne dans la laine de

son matelas, en mettant dessus: A Pérotte. Elle avait

reçu beaucoup d'éducation, elle écrivait comme un greffier,

[15]

et avait appris à lire à son fils, c'est ce qui l'a perdu.

Personne n'a su comment ça s'est fait, mais ce gredin de

Jacques avait flairé l'or, l'avait pris et était allé riboter

au Croisic. Le bonhomme Cambremer, par un fait exprès,

revenait avec sa barque chez lui. En abordant il voit

[20]

flotter un bout de papier, le prend, l'apporte à sa femme

qui tombe à la renverse en reconnaissant ses propres

paroles écrites. Cambremer ne dit rien, va au Croisic,

apprend là que son fils est au billard; pour lors, il fait

demander la bonne femme qui tient le café, et lui dit:

[25]

--J'avais dit à Jacques de ne pas se servir d'une pièce

d'or avec quoi il vous payera; rendez-la-moi, j'attendrai

sur la porte, et vous donnerai de l'argent blanc pour. La

bonne femme lui apporta la pièce. Cambremer la prend

en disant:--Bon! et revint chez lui. Toute la ville a su

[30]

cela. Mais voilà ce que je sais et ce dont les autres ne

font que de se douter en gros. Il dit à sa femme d'approprier

leur chambre qu'est en bas; il fait du feu dans la

cheminée, allume deux chandelles, place deux chaises

d'un côté de l'âtre, et met de l'autre côté un escabeau.

Puis dit à sa femme de lui apprêter ses habits de noces, en

lui commandant de pouiller les siens. Il s'habille. Quand

[5]

il est vêtu, il va chercher son frère, et lui dit de faire le

guet devant la maison pour l'avertir s'il entendait du

bruit sur les deux grèves, celle-ci et celle des marais de

Guérande. Il rentre quand il juge que sa femme est

habillée, il charge un fusil et le cache dans le coin de la

[10]

cheminée. Voilà Jacques qui revient; il revient tard; il

avait bu et joué jusqu'à dix heures; il s'était fait passer à

la pointe de Camouf. Son oncle l'entend héler, va le

chercher sur la grève des marais, et le passe sans rien dire.

Quand il entre, son père lui dit:--Assieds-toi là, en lui

[15]

montrant l'escabeau. Tu es, dit-il, devant ton père et

ta mère que tu as offensés, et qui ont à te juger. Jacques

se mit à beugler, parce que la figure de Cambremer était

tortillée d'une singulière manière. La mère était raide

comme une rame.--Si tu cries, si tu bouges, si tu ne te

[20]

tiens pas comme un mât sur ton escabeau, dit Pierre en

l'ajustant avec son fusil, je te tue comme un chien. Le

fils devint muet comme un poisson; la mère n'a rien dit.

--Voilà, dit Pierre à son fils, un papier qui enveloppait

une pièce d'or espagnole; la pièce d'or était dans le lit de

[25]

ta mère; ta mère seule savait l'endroit où elle l'avait mise;

j'ai trouvé le papier sur l'eau en abordant ici; tu viens de

donner ce soir cette pièce d'or espagnole à la mère Fleurant,

et ta mère n'a plus vu sa pièce dans son lit. Explique-toi.

Jacques dit qu'il n'avait pas pris la pièce de sa mère,

[30]

et que cette pièce lui était restée de Nantes.--Tant mieux,

dit Pierre. Comment peux-tu nous prouver cela?--Je

l'avais.--Tu n'as pas pris celle de ta mère--Non.--

Peux-tu le jurer sur ta vie éternelle? Il allait le jurer; sa

mère leva les yeux sur lui et lui dit:--Jacques, mon

enfant, prends garde, ne jure pas si ce n'est vrai; tu peux

t'amender, te repentir; il est temps encore. Et elle pleura.

[5]

--Vous êtes une ci et une ça, lui dit-il, qu'avez toujours

voulu ma perte. Cambremer pâlit et dit:--Ce que tu

viens de dire à ta mère grossira ton compte. Allons au

fait! Jures-tu?--Oui.--Tiens, dit-il, y avait-il sur ta pièce

cette croix que le marchand de sardines qui me l'a donnée

[10]

avait faite sur la nôtre? Jacques se dégrisa et pleura.

Assez causé, dit Pierre. Je ne te parle pas de ce que tu as

fait avant cela, je ne veux pas qu'un Cambremer soit fait

mourir sur la place du Croisic. Fais tes prières, et dépêchons-nous!

Il va venir un prêtre pour te confesser. La

[15]

mère était sortie, pour ne pas entendre condamner son

fils. Quand elle fut dehors, Cambremer l'oncle vint avec

le recteur de Piriac, auquel Jacques ne voulut rien dire.

Il était malin, il connaissait assez son père pour savoir

qu'il ne le tuerait pas sans confession.--Merci, excusez-nous,

[20]

monsieur, dit Cambremer au prêtre, quand il vit

l'obstination de Jacques. Je voulais donner une leçon à

mon fils et vous prier de n'en rien dire.--Toi, dit-il à

Jacques, si tu ne t'amendes pas, la première fois ce sera

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings