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Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4 (of 15)

OBSERVATIONS SUR LES ROMAINS. (continued 2)

Reading edition

Sylla avoit découvert en César plusieurs Marius. A peine étoit-il connu à Rome, qu’il l’avoit déjà remplie de ses intrigues. Il tenoit par des liaisons secrètes à tous les partis, multiplioit les vices des Romains: jusqu’à ses foiblesses, avoit l’art de se rendre tout utile, et dirigeoit les complots dont à peine il paroissoit le complice. C’est un objet digne d’occuper un philosophe, que de démêler, à travers l’obscurité dont César s’enveloppe, et les moyens bas auxquels il a recours pour s’élever à la dictature, ce courage héroïque et cette élévation d’ame qui ne parurent que quand il y parvint. Il eut dès sa jeunesse la même audace, la même ambition et la même ardeur de se signaler et de dominer qu’Alexandre; mais dans le prince, ces passions sont libres, et elles sont captives dans le citoyen. Où l’un commande, il faut que l’autre insinue. Le premier doit se montrer tout entier aux Macédoniens, pour les rendre dignes d’exécuter ses projets; le second doit respecter les préjugés de ses concitoyens, ménager leurs vices, et les rassurer contre son mérite et ses talens, pour les préparer à lui obéir.

Quelqu’habile que fût César, il sentit combien il auroit de peine, dans une république où les affaires changeoient chaque jour de face, à former un parti qui pût contre-balancer ceux de Pompée et de Crassus. Il jugea, et c’est le chef-d’œuvre de sa politique, qu’il falloit réunir ces deux hommes, et qu’en qualité de médiateur, il lui seroit aisé de profiter de leurs anciens soupçons de débaucher leurs amis, et de se rendre, en un mot, le maître de la ligue, dès qu’il serviroit de point de réunion à ses chefs.

Crassus se prêta aux ouvertures de César, avec tout l’empressement d’un homme, qui, n’ayant encore joué qu’un second rôle, se trouve associé au premier. Pompée devoit voir qu’il n’y avoit qu’à perdre pour lui dans cette association; de supérieur qu’il étoit à Crassus et à César, il se rendoit leur égal; mais sa présomption ordinaire et sa timidité ne lui représentèrent ces deux collègues que comme deux instrumens ou deux appuis de sa fortune. Le triumvirat fut formé, Crassus, Pompée et César s’obligèrent à n’avoir qu’un même intérêt, à ne former que les mêmes entreprises, et à se soutenir mutuellement de tout leur crédit. Dès-lors toute la puissance du sénat et du peuple passa dans les mains des triumvirs; et le gouvernement, tantôt aristocratique, tantôt populaire, ou plutôt l’anarchie fut changée en une vraie oligarchie.

Pompée s’aperçut enfin du piége dans lequel il étoit tombé[39]. Il voulut rompre avec César, dont le pouvoir lui faisoit ombrage; mais il n’en étoit plus temps: et en se dégageant du triumvirat, il n’eût occupé dans la république qu’une place subalterne. Le grand Pompée n’est plus que l’instrument de la fortune de César. Il est content de remuer sans agir; il cabale, il intrigue, mais sans succès. Bientôt il jouit avec une espèce de stupidité de la puissance qu’il ne peut retenir. Il craint de s’en apercevoir; et l’on diroit que sa vanité, venant au secours de son ambition alarmée, lui persuade qu’il a fait la fortune de César, parce que César a ruiné la sienne.

Ce dernier s’étoit rendu trop puissant dans son gouvernement des Gaules, pour que la république pût lui donner un successeur, ou rejeter impunément ses demandes, quelque contraires qu’elles fussent aux usages les plus respectés. Les amis de Crassus, qui avoit péri dans son expédition contre les Parthes, lui étoient étroitement attachés. Il avoit fait passer à Rome des sommes immenses, avec lesquelles ses partisans corrompoient les magistrats ou achetoient les magistratures; son armée lui étoit aveuglément dévouée; il remuoit à son gré tous ces citoyens, dont la fortune étoit sans ressource, si la république n’étoit pas ruinée; toute sa conduite, en un mot, dévoiloit ses projets ambitieux. Plus on craignit de voir usurper par César la puissance souveraine, plus le parti de Pompée, qui s’étoit enfin déclaré son ennemi, parut se rétablir et prendre de nouvelles forces. Il devint même le parti de la république; car les citoyens qui vouloient se soustraire à la tyrannie, n’étant pas en état de se défendre par eux-mêmes, se trouvèrent contraints de s’unir à Pompée, comme au protecteur des lois, ou du moins comme à l’ennemi le moins déclaré et le moins dangereux du bien public.

Ce général, enivré d’un accroissement de crédit qui ne devoit que lui faire sentir combien il étoit déchu, crut, au contraire, qu’il ne tenoit enfin qu’à lui de perdre son rival, et d’asservir ensuite ses concitoyens[40], en s’emparant de la dictature perpétuelle qu’ils différoient trop de lui donner. Plein de ces idées, il ne désiroit pas la guerre avec moins de passion que César, dont la fortune ne pouvoit plus croître ni se soutenir par les mêmes moyens qui l’avoient formée. L’un et l’autre sont persuadés que les armes doivent les dépouiller de toute leur grandeur, ou les rendre les maîtres absolus de Rome: et si la république est encore tranquille, c’est qu’aucun d’eux ne veut passer pour l’auteur de la rupture.

César demanda dans ces circonstances qu’on lui conservât son gouvernement, ou qu’il lui fût permis de se mettre sur les rangs pour le consulat, sans se rendre à Rome, ni abandonner le commandement de son armée, chose jusqu’alors inouïe, et qu’il ne feignoit de souhaiter qu’afin qu’on lui fournît quelque prétexte de faire la guerre. C’étoit le desservir que de consentir à l’une ou à l’autre de ces propositions; car le consulat, s’il l’eût obtenu, ne l’auroit point dédommagé de ce qu’il eût perdu en quittant les Gaules; et las de cette province, il s’y seroit cru exilé, dès qu’obligé d’être tranquille, il n’en auroit pas regardé le gouvernement comme un passage à la souveraineté. En portant le sénat à tout refuser, Pompée se flatta de réduire son ennemi à mener une vie privée, ou s’il désobéissoit, de rejeter sur lui tout ce que la guerre civile auroit d’odieux. Il se trompoit: César, plus habile, ne prend le parti ni d’obéir, ni de désobéir au sénat; il offre d’abandonner les Gaules et de licencier ses troupes, pourvu que Pompée désarme de son côté et se démette de son gouvernement d’Espagne. Cette proposition artificieuse produisit l’effet qu’en attendoit son auteur. Les gens bien intentionnés pour la république la trouvèrent raisonnable; et Pompée, trop peu éclairé pour oser y souscrire, fut réduit à laisser voir ses mauvaises intentions, et à se charger du blâme de sacrifier le repos public à ses intérêts personnels. Que ne consentoit-il à tout? Croire que César parlât sincèrement, c’est une stupidité; il se seroit sûrement rétracté. Les esprits s’échauffent, les affaires se brouillent, le sénat porte un décret contre César, le tribun Marc-Antoine s’y oppose, la guerre est allumée.

Pompée voit approcher César de Rome sans daigner le craindre: «Quand je le voudrai, disoit-il au sénat, qui étoit assez sage pour être consterné, je le rendrai plus petit que je ne l’ai fait grand.» Toujours persuadé qu’il gouverne la république, il n’aperçoit pas que Rome va avoir un maître. La veille même que son ennemi doit le chasser d’Italie, il imagine encore qu’il n’a qu’à se montrer pour que César soit abandonné de son armée, ou que la terre enfantera des légions quand il la frappera avec le pied.

Ne trouvant point alors un ennemi plus qu’à demi-vaincu, Pompée parut véritablement tel qu’il étoit. Tandis que César voit tout, prévient tout, exécute avec diligence, et croit n’avoir rien fait tant qu’il lui reste quelque chose à faire, Pompée[41], dans la crainte de prendre un mauvais parti n’en prend aucun, et se laisse emporter par le cours des événemens. Son armée est composée de citoyens et non de soldats. Elle ne songeoit pas au combat, mais à l’emploi des richesses que la victoire alloit lui donner. On s’y disputoit les dépouilles de César. Les uns vouloient sa charge de grand pontife, les autres son gouvernement des Gaules; ceux-ci ses jardins, ceux-là sa maison délicieuse de Bayes; et on n’attendoit que la bataille pour se mettre en possession de tous les biens que possédoient les ennemis. L’armée de César ne vouloit que vaincre; elle est formée de ces légions qui ont subjugué les Gaules, intimidé les Germains et les Bretons.

Il n’appartient qu’à un homme consommé dans le métier de la guerre de faire remarquer toute la sagesse des opérations de César. Il n’est pas besoin des mêmes connoissances pour juger Pompée; ses fautes sont grossières; mais la plus grossière sans doute, ce fut, lorsqu’il devoit rester sur la défensive, de céder aux plaintes et aux murmures de ses soldats, qui l’accusoient de timidité et d’irrésolution, et de les mener malgré lui au combat. La journée de Pharsale[42], en soumettant la république Romaine à César, le rendit maître du monde entier, qu’elle avoit soumis à sa domination. Sous le titre de dictateur perpétuel, ce général fut un monarque absolu, et les Romains n’eurent d’autre voie qu’un assassinat pour le punir de sa tyrannie et se venger.

Cicéron se plaint amèrement dans plusieurs de ses lettres, de la manière dont Brutus et Cassius avoient projeté, conduit et exécuté leur conjuration contre César. «Tant que nous voudrons consulter la clémence, écrit-il au premier[43], nous verrons renaître des guerres civiles et des ennemis de la liberté. Vous le savez, je voulois que vous fussiez délivrés du tyran et de la tyrannie; pour vous, vous avez eu une modération dangereuse dans des conjonctures où tout devoit être tranchant et décisif; et notre situation présente fait voir qui avoit raison de vous ou de moi. Nos conjurés, marque-t-il à Atticus, ont exécuté un projet d’enfant avec un courage héroïque; pourquoi n’ont-ils pas porté la coignée jusqu’aux racines même de l’arbre?»

En effet, s’ils se fussent conduits en hommes d’état, il n’est pas douteux qu’ils n’eussent compris dans leur projet les favoris de César, les instrumens de sa tyrannie, et tout ce qui devoit aspirer à lui succéder. Mais Brutus, le vengeur des lois, ne croyoit pas qu’il lui fût permis de les violer, en punissant comme des tyrans des citoyens qui ne l’étoient pas encore[44]. Le sénat devoit oser davantage. Il est malheureusement des conjonctures désespérées, où la politique ordonne de punir les intentions, et jusqu’au pouvoir de faire le mal; le sénat, en proscrivant la mémoire de César, auroit dû faire périr Antoine et étouffer les espérances du jeune Octave.

Quelque prudente qu’eût été cette conduite, il faut cependant en convenir, elle eût été incapable de rétablir la république. Les Romains étoient trop vicieux pour se passer d’un maître[45]. On ne pouvoit leur rendre que cette ombre de liberté, dont ils abusoient de la manière la plus funeste depuis les troubles des Gracques; et leur rendre cette ombre de liberté, c’étoit les exposer à repasser, après de nouveaux désordres et de nouvelles proscriptions, sous le joug du nouveau tyran. «Si César et Pompée, dit un des plus grands génies qu’ait produit notre nation[46] avoient pensé comme Caton, d’autres auroient pensé comme César et Pompée.» On peut faire le même raisonnement au sujet d’Antoine et d’Octave: si on les eût fait périr, ou qu’ils eussent été citoyens, d’autres auroient établi la monarchie sur les ruines de la république. Il n’y avoit plus de liberté à espérer pour les Romains, à moins que quelque citoyen, après s’être rendu le maître de tout, ne changeât entièrement la forme de l’état, et en abandonnant toutes les conquêtes, ne les contraignît à reprendre les mœurs et la pauvreté de leurs ancêtres. Mais quand cette réforme eût été praticable, devoit-il se trouver quelque Romain assez vertueux pour se donner la peine d’usurper le pouvoir souverain, et n’en faire qu’un pareil usage?

Je n’aurois qu’à rapporter ici les honneurs singuliers qu’on accorda à César, pour faire voir qu’il ne restoit plus dans la république la moindre étincelle de génie qui doit animer des républicains. César est le tyran de sa patrie, et on l’en appelle le père; par la constitution même du gouvernement, chaque citoyen est obligé à le punir de son attentat, et sa personne est déclarée sacrée et inviolable. On veut qu’il assiste aux spectacles dans une chaise dorée, et une couronne d’or sur la tête. Ce n’est là encore qu’une légère ébauche de ce que fait faire la flatterie. Dans une ville où la violence faite à Lucrèce avoit autrefois soulevé tous les esprits contre Tarquin, on délibère actuellement de donner à César un empire absolu sur la pudeur de toutes les femmes Romaines. On mêle dans les cérémonies publiques ses images à celles des Dieux; on lui établit un temple, des autels et des prêtres.

Je sais que quelques écrivains ont cru découvrir dans ces bassesses abominables une politique adroite, qui ne cherchoit qu’à rendre César odieux; mais c’est, je crois, se tromper, puisque le peuple pleura sa mort, et que le sénat conserva à sa mémoire les mêmes honneurs qu’il avoit prodigués à sa personne, et porta ce décret absurde[47], par lequel il approuve et condamne à la fois César et ses meurtriers, ses lois et les vengeurs de la liberté.

L’imbécillité des conjurés et la mollesse du sénat mirent entre les mains d’Antoine toute la puissance de César. Dépositaire de son testament et revêtu du consulat, rien ne put lui résister. Sous prétexte de remplir les volontés du dictateur, il se rend le maître de la populace et des légions, et fait trembler le sénat. Il exécute ce que César lui-même n’auroit osé entreprendre ni penser[48], et dispose enfin de tout si souverainement, que les conjurés ne trouvant plus de sûreté dans Rome, sont obligés de chercher un asyle dans leur gouvernement.

Cicéron, qui dans ces circonstances commença à gouverner le sénat, trouva les affaires dans un chaos énorme[49]. Sans principes, sans règle, sans objet; tous les jours on prenoit un nouveau parti sans en prendre jamais un plus sage, et tous les jours les maux de la république se multiplioient. Quelqu’insensé que lui eût paru ce décret plein de contradictions dont je viens de parler, il ne laissa pas que d’y conformer sa conduite. Il fait charger Octave de porter la guerre contre Antoine, et engage le sénat à lui accorder les distinctions les plus flatteuses, quoiqu’il sente que par cette politique il affoiblit les conjurés, c’est-à-dire, le parti de la liberté[50], et qu’il prévoie même qu’Octave ne se verra pas plutôt en état de se faire craindre d’Antoine, qu’il sera de son intérêt de se réconcilier avec lui, pour accabler de concert Brutus et Cassius, leurs véritables ennemis, et se rendre les maîtres du peuple Romain en rétablissant la tyrannie de César.

Il seroit assez difficile d’expliquer une conduite aussi extraordinaire que celle de Cicéron, si d’ailleurs on ne connoissoit son caractère, et les intérêts particuliers qui devoient le faire agir dans cette occasion. Cicéron devoit à sa vanité et à sa philosophie les qualités qui font les bons citoyens dans un état tranquille; mais sa timidité naturelle le privoit de celles qui peuvent rendre un citoyen dangereux ou utile à sa patrie dans des temps orageux, où il faut avoir plus de courage que de prudence. Les périls de la république se grossissoient ou se diminuoient à ses yeux, suivant qu’il y étoit plus ou moins intéressé personnellement. De-là vient qu’il n’eut jamais une règle fixe pour distinguer la timidité de la prudence, ni le courage de la témérité. Tantôt conduit par les lumières de son esprit, et tantôt entraîné par les foiblesses de son cœur, il n’eut qu’une politique propre à prendre des demi-partis, et à pallier les maux de la république.

Il montra de la fermeté contre Catilina; mais outre qu’il n’ignoroit ni les projets, ni les pensées mêmes de ce conjuré, il étoit soutenu par l’éclat de son action et de sa magistrature, par le sénat et les vœux de tout le peuple. Il eut cependant besoin de faire un effort sur lui-même; et c’est cet effort de courage qui, lui paroissant héroïque, lui inspira sans doute pour son consulat cette admiration puérile dont il fatiguoit ses amis. Après son exil il se livra naturellement à son caractère, et sa conduite[51] fut d’autant plus foible que sa disgrace avoit fait une impression très-forte sur son esprit, et que ne pouvant par vanité se résoudre à mener une vie privée, l’ingratitude de ses concitoyens lui avoit cependant donné du dégoût pour l’administration des affaires publiques.

Dans le commencement de la guerre civile de César et de Pompée, il cherche à contenter tout le monde, ne satisfait personne, et craint et souhaite en même temps de jouer le rôle qu’exigeoit de lui sa dignité de consulaire. Il veut être neutre; il se repent de ne pas suivre Pompée, n’ose se déclarer en faveur de César, et croit toujours avoir pris le plus mauvais parti. Dans les troubles qui suivirent la mort de César, il ne lui fut pas possible de se conduire d’une manière plus digne de lui et plus avantageuse pour la république. Entouré d’hommes jaloux, envieux, qui n’osoient rien espérer, et presqu’accoutumés à l’esclavage, la crainte publique augmenta sa timidité[52]. Plein de mépris pour la conjuration de Brutus et de Cassius, et ne les regardant que comme des déserteurs depuis qu’ils s’étoient retirés dans leur gouvernement, Cicéron ne les jugea plus capables de défendre avec succès les intérêts publics contre un homme aussi entreprenant et aussi habile qu’Antoine, son ennemi personnel; et il favorise Octave dans le dessein de s’en faire un protecteur, si les conjurés sont opprimés. Brutus développe habilement tous les ressorts de cette politique, lorsqu’il accuse Cicéron de regarder la mort[53], l’exil et la pauvreté comme les plus grands des maux; de craindre moins la ruine de la liberté que l’élévation d’Antoine, et de pouvoir s’accommoder d’un maître qui auroit des complaisances pour lui, qui le distingueroit, qui le flatteroit, et lui témoigneroit quelque considération en le chargeant de chaînes.

La situation des Romains devint telle, que Cicéron, en écrivant à Brutus, fut enfin forcé de convenir que cette guerre étoit accompagnée de symptômes plus fâcheux que toutes celles qui l’avoient précédé. «Quel que fût, dit-il, l’événement des troubles domestiques dont notre siècle a été témoin[54], on pouvoit toujours espérer de voir subsister quelque ombre de république; aujourd’hui, tout est changé. Si nous sommes vainqueurs, je ne devine point quel sera notre sort; mais si nous sommes vaincus, il n’est plus question de liberté.»

Ce fut Lepidus qui, après la défaite d’Antoine à Modène, forma le projet de le réconcilier avec Octave. Cette négociation ne devoit pas éprouver de grandes difficultés. L’un échappoit par-là à sa ruine entière pour gouverner l’univers avec deux collègues dont il méprisoit l’incapacité ou la jeunesse; et l’autre savoit qu’en continuant à défendre le parti de la liberté contre les vengeurs de César, sa fortune resteroit bornée à celle de citoyen.

Le second triumvirat fut formé; Antoine, Octave et Lepidus partagèrent entr’eux les provinces de la république, à l’exception de celles que possédoient les conjurés. Lepidus joignit la Gaule Narbonnoise à son gouvernement d’Espagne. Antoine eut dans son partage le reste des Gaules; l’Afrique et les isles de la Méditerranée échurent à Octave. Lepidus, qui avoit été fait consul, se rendit à Rome pour gouverner l’Italie, tandis que ses collègues portèrent la guerre contre Brutus et Cassius.

Lepidus éprouva bientôt que ce sont les armées, et non pas les magistratures qui donnent du crédit pendant les guerres civiles. Dans le nouveau partage des provinces qui se fit après la défaite des conjurés, il fut trop heureux de conserver l’Espagne, et Octave le dépouilla même de ce gouvernement, sans lui faire la guerre. Pour perdre un homme qui devoit sa fortune au hasard et non à son mérite, il ne fallut employer que la ruse et l’intrigue. L’abaissement de Lepidus dévoiloit les projets d’Octave; Antoine en auroit dû être inquiet; mais cet élève de César avoit oublié son ambition et sa gloire. Enivré de plaisirs, esclave de Cléopatre, il ne connoissoit plus d’autre bonheur que de lui plaire et de l’aimer. Maître du destin de l’Orient, et au milieu du faste asiatique, il n’imaginoit point qu’il dût songer à sa sûreté. Son rival, cependant, méditoit sa ruine, et la bataille d’Actium soumit l’univers à un seul homme.

La conduite d’Octave, qui établit irrévocablement la monarchie sur les ruines de la république, et à qui ses sujets donnèrent depuis le nom d’Auguste, mérite une attention particulière. Il étoit d’une naissance peu relevée, et la raison est confondue, en pensant qu’il n’avoit que dix-huit ans, lorsqu’il quitta Apollonie, où il faisoit ses études, pour se rendre à Rome, et y recueillir la succession de César, son père adoptif. On lui représente que cette ville ne doit être qu’un précipice pour lui; on lui met sous les yeux la fin tragique du dictateur et la haine des conjurés; on le menace de l’ambition même des amis de César. «J’ai tout prévu, répondit-il froidement, et les dieux défendront la justice de ma cause.» Comment ce jeune homme peut-il se flatter de former un troisième parti en sa faveur, tandis que toute la république est partagée entre Antoine et Brutus? Est-il vraisemblable qu’il puisse lutter contre Antoine, qui, sous prétexte d’exécuter les volontés de César, dispose à son gré de sa succession, et attache à sa fortune tous ceux qui aiment la leur? Son nom, ses droits, ne sont-ce pas autant de titres qui doivent le rendre odieux aux partisans de Brutus et de la liberté? N’auroit-il pas été insensé de compter sur la protection de Cicéron, et d’attendre de la part d’un consulaire si illustre la conduite molle et peu raisonnée dont j’ai parlé? Personne dans Rome n’étant attaché aux lois de César ni à la république par le même motif, ceux qui tendoient en apparence au même but vouloient secrètement y arriver par des chemins différens. Octave, si je puis m’exprimer ainsi, saisit le joint des différentes cabales, dont les deux partis étoient composés. Il sème des soupçons, forme des liaisons, fait naître des haines, promet, flatte, menace, persuade, divise, unit, et parvient enfin par son habileté à partager la considération des premiers magistrats, à balancer le crédit de Brutus, et à se faire craindre d’Antoine.

C’est un spectacle bien surprenant de voir conquérir l’univers à un homme qui n’a pas le courage de se trouver à une bataille, après avoir affronté avec intrépidité de plus grands dangers au milieu de Rome. Sa lâcheté ne nuisit point à sa fortune, parce qu’Hirtius, Pansa, Antoine et Agrippa furent braves, surent vaincre, et qu’il eut l’art de profiter seul de leurs victoires. Sa prudence, qui, dans un jour de combat, ne lui présentoit aucun secours contre l’épée ou les dards de l’ennemi, l’abandonnoit tout entier à la crainte; mais dans les autres espèces de dangers, sa timidité naturelle disparoissoit devant la foule infinie de ressources et d’expédiens que lui prodiguoit le génie le plus heureusement formé pour l’intrigue et le commandement.

Né avec une ambition qui occupoit toutes ses pensées, il ne fut point partagé par d’autres passions; du moins elles obéissoient toutes à celle-là, d’où elles sembloient naître. En le délivrant de ces fougues, souvent trop familières aux grands hommes, et souvent si dangereuses, sa timidité l’entretenoit dans cette espèce de calme si utile à un ambitieux, pour tracer et faire exécuter à propos les plus grands projets. Il prit, sans effort, et par l’effet naturel d’une lumière supérieure, toutes les formes qu’exigeoit l’état de ses affaires. Il n’avoit aucune des vertus qui font l’honnête homme; il n’avoit aucun des vices qui le dégradent; toujours prêt à se revêtir de la vertu ou du vice que le temps et les circonstances lui rendent utile, il est tour-à-tour l’ami et l’ennemi d’Antoine, de Cicéron, de Lepidus et des conjurés. Sans haïr ni aimer Agrippa, dont le mérite trop éclatant lui devenoit suspect, il lui est indifférent de le faire périr, ou de se l’attacher par le mariage de sa fille. Il est cruel sans aimer le sang; il ne fait cesser de le répandre ni par lassitude ni par remords, et il pardonne quand il juge qu’il lui est aussi utile de pardonner, qu’il auroit été auparavant dangereux pour lui de ne pas purger la république des citoyens inquiets, jaloux de leur liberté, vertueux, prudens ou courageux, que son usurpation et sa puissance devoient offenser.

L’autorité souveraine, entre les mains d’Auguste, étoit formée par l’assemblage de toutes les magistratures de l’ancienne république. En qualité d’empereur, il avoit droit de faire la guerre et la paix, étoit le général de toutes les armées, levoit des contributions pour leur entretien, disposoit de tous les grades militaires, avoit seul les honneurs du triomphe[55], et jouissoit enfin de toutes les prérogatives de la dictature, dont le nom étoit devenu odieux. Revêtu de la dignité de prince du sénat, et souvent consul, il étoit l’ame de cette compagnie, et possédoit toute son autorité. Comme censeur, il n’y avoit aucun citoyen qui ne lui fût soumis: il étoit aussi puissant sur la noblesse que sur le peuple, n’étoit gêné par aucune loi, et châtioit arbitrairement. Initié à tous les sacerdoces, il avoit l’intendance de la religion; et dépositaire de tout le pouvoir du peuple, par son titre de tribun, sa personne étoit sacrée et inviolable. De-là, il résultoit la puissance la plus étendue que jamais monarque ait possédée; et comme les Romains n’avoient pu agir autrefois que par le ministère de leurs magistrats, ils ne devoient désormais avoir de mouvement que par leurs empereurs.

Auguste répandit ses bienfaits sur les armées et sur le peuple; il ramena l’abondance; il fit de grandes fortunes à quelques particuliers, et en fit espérer à tous. La paix fut publiée, le temple de Janus fermé, et les citoyens, occupés des fêtes et des spectacles qu’on leur prodiguoit, ne se rappelèrent le souvenir de la république, qu’avec les idées de proscriptions, de massacres, de guerres civiles, de brigandages et concussions. Un peuple heureux ne se demande point s’il est libre, ou si son bonheur durera; et les Romains, bien loin de trembler en voyant la puissance sans bornes que possédoit Auguste, la regardèrent comme le principe de la sûreté publique. Ce prince saisit avec adresse le moment où ses sujets comparoient leurs maux passés à la prospérité présente; et en feignant de délibérer sérieusement s’il devoit conserver l’empire ou rétablir la république, il leur tendit un piége, fit regarder sa fortune sans jalousie, et cessa en quelque sorte d’être un usurpateur.

César eut l’audace puérile de dire que la république ne subsistoit plus, et que sa volonté devoit servir de loi. Maître de tout, il avoit la foiblesse de vouloir que les Romains en fussent persuadés. La conduite d’Auguste me paroît bien plus habile. Comme si ses forces eussent succombé sous un poids que son ambition trouvoit léger, il ne se charge du gouvernement que pour dix ans. Il refuse la dictature que le peuple lui défère[56], et ne veut point être appelé du nom de seigneur[57]. Il ne se conduit en apparence que par les conseils du sénat, lui renvoie les ambassadeurs de quelques rois et de quelques nations libres, et lui laisse l’administration des provinces du centre de l’empire. Il rend au peuple ses assemblées, feint de le consulter sur les lois qu’il veut porter, et lui permet d’élire ses magistrats. Affectant, en un mot, de ne paroître que le ministre des lois et de la république, il tâche de persuader à ses sujets qu’elles subsistent toujours. Il respecte les coutumes anciennes, et cache son pouvoir jusqu’à comparoître devant les juges en qualité de témoin, et ne dédaigne pas de plaider lui-même pour des accusés qu’il pouvoit absoudre par un seul mot.

César agit conséquemment au projet odieux qu’il avoit formé d’asservir sa patrie, lorsqu’il travaille à en multiplier les vices. Un usurpateur doit en effet tout avilir pour s’élever; mais pour se soutenir après son usurpation, il doit intéresser les hommes à son sort; et ce n’est jamais en les rendant méchans et méprisables qu’il y réussit. Pourquoi ne veut-il laisser aux Romains que les qualités nécessaires aux plus vils esclaves? C’étoit armer contre lui tout citoyen qui conservoit quelque sentiment de sa dignité. Pourquoi continuer à remplir le sénat d’hommes obscurs, étrangers et déshonorés, et ne pas opposer des lois sages à la licence qu’avoient produite les guerres civiles? C’étoit laisser subsister des désordres capables de le ruiner, puisqu’ils avoient ruiné la république dont il possédoit tout le pouvoir. Auguste affermit son empire, en redonnant de la dignité aux Romains; il invite plusieurs sénateurs à se faire eux-mêmes justice, et se bannir du sénat. Ces citoyens, décriés par leurs débauches, ruinés de dettes, et à qui César avoit coutume de dire qu’il n’y avoit qu’une guerre civile qui pût rétablir leur fortune, s’accoutumèrent peu-à-peu à leur situation, et finirent par l’aimer. Rome enfin donna des larmes à la mort d’Auguste; et d’un prince qui n’auroit jamais dû naître, on dit qu’il n’auroit jamais dû mourir.

LIVRE TROISIÈME.

On a vu des peuples libres perdre le privilége de se gouverner par eux-mêmes, et cependant ne pas éprouver les ravages du despotisme; c’est que la perte de leur liberté n’a pas été l’ouvrage d’une révolution subite et orageuse, mais de plusieurs siècles, pendant lesquels il y a eu entre le prince et ses sujets un balancement de puissance qui empêchoit que les esprits, en s’irritant, ne se portassent à des extrémités fâcheuses. Il se faisoit, si je puis parler ainsi, un mélange des usages anciens et des usages nouveaux, et ils se tempéroient réciproquement. Quand une loi commençoit à être oubliée, les mœurs qu’elle avoit fait naître en tenoient encore la place. Comme le gouvernement s’altéroit d’une manière insensible, les sujets conservoient une certaine dignité qui les faisoit respecter, et le prince étoit suprême législateur, sans pouvoir abuser de toute sa puissance. Il se trouvoit lié par les lois fondamentales de sa nation; il craignoit de choquer les usages anciens; ses sujets avoient des droits et des priviléges à lui opposer; en un mot, il n’y eut point de tyran, quoiqu’il n’y eût plus de liberté.

Tel a été le sort de plusieurs nations: mais chez les Romains la liberté fut détruite par trois batailles sanglantes[58], et on passa si brusquement de l’anarchie sous la domination du vainqueur, que toutes les passions furent à la fois effarouchées; toutes les lois, tous les usages, en même temps tous les préjugés renversés; et on ne put trouver dans les mœurs aucune barrière contre le despotisme. C’est un simple citoyen, qui, sans autre droit que la force et son audace, se rend le maître de ses égaux. Il devoit donc soulever contre lui tous les esprits; et pour échapper au châtiment qu’il mérite, il faut qu’il s’empare de toute l’autorité. Auguste fut forcé à ne laisser aux Romains qu’une image trompeuse de l’ancienne liberté. Si le sénat ou le peuple eût encore joui de quelque pouvoir réel, il s’en seroit servi pour dépouiller le prince des prérogatives qu’il affectoit. De nouvelles dissentions auroient troublé le repos public, et pour n’en être pas la victime, Auguste auroit enfin senti la nécessité de posséder une puissance sans bornes.

Les vertus et les vices d’un peuple, sont, dans le moment qu’il éprouve une révolution, la mesure de la liberté ou de la servitude qu’il en doit attendre. C’est l’amour héroïque du bien public, le respect pour les lois, le mépris des richesses et la fierté de l’ame, qui sont les fondemens du gouvernement libre. C’est l’indifférence pour le bien public, la crainte des lois qu’on hait, l’amour des richesses et la bassesse des sentimens, qui sont comme autant de chaînes qui garrottent un peuple, et le rendent esclave. Qu’on y réfléchisse, c’est du point différent où ces vertus et ces vices sont portés, que résultent les mœurs convenables à chaque espèce de gouvernement. Les vertus nobles, austères et rigides, du républicain, réduiroient le monarque à n’être qu’un simple magistrat; les vices bas et lâches de l’esclave le rendroient despotique.

Après ce que j’ai rapporté jusqu’ici de la corruption infâme de Rome, et de ses proscriptions qui avoient fait périr tout ce qui restoit d’honnêtes gens dans la république, on jugera sans peine, que les mœurs, loin de favoriser un reste de liberté, et de seconder la modération qu’affectoit Auguste, précipitoient au contraire les Romains au-devant du joug. Peu contens, en effet, que le prince, ainsi que je l’ai dit, eût réuni en sa personne le pouvoir de toutes les magistratures; ce qui supposoit au moins, que, malgré sa vaste autorité, il étoit le ministre de la république et devoit gouverner conformément aux lois, ils voulurent que son autorité lui fût propre et qu’il ne la tînt point de ses magistratures. Il fut réglé que, dans le temps où Auguste ne seroit pas revêtu du consulat, il auroit toujours douze licteurs, et seroit assis entre deux consuls. On l’autorise à convoquer extraordinairement le sénat[59], et il lui est permis, sans avoir égard aux lois, de faire tout ce qu’il croira avantageux à la république, et convenable à la majesté des choses divines et humaines, publiques et particulières.

Peut-être que si Auguste avoit eu plusieurs successeurs dignes de lui, et qui, à son exemple, eussent compris que l’excès du pouvoir en prépare la ruine[60], il se seroit formé peu-à-peu dans l’empire des usages, des règles, des bienséances, qui, en établissant une confiance réciproque entre le prince et les sujets, auroient servi de frein aux passions. Mais plus on admire la sagesse avec laquelle Auguste se prescrivit des bornes dans l’administration d’une puissance, qui, par elle-même, n’en connoissoit point, moins on doit espérer de la retrouver dans ses successeurs. Croyons-en Marc-Aurèle, dont les vertus ont honoré le trône et l’humanité: il regardoit comme un prodige de pouvoir tout, et de ne vouloir que le bien. Cependant, si les successeurs d’Auguste abusent de leur pouvoir, ils seront nécessairement des monstres qui effraieront la nature. Ce despotisme raffiné et artificieux qui se déguise, qui craint de se montrer, qui flatte avant que d’accabler; ce despotisme, en un mot, qui ressemble à ces poisons lents dont on sent les effets sans en pénétrer la cause, n’étoit point fait pour eux. Les proscriptions de Sylla et les cruautés du second triumvirat sont des modèles justifiés par le succès, et qui les préparent à se porter aux violences les plus ouvertes et les plus odieuses. Les Romains, quoique voluptueux, étoient cruels; et les maîtres d’un peuple qui aimoit le sang[61], passion heureusement inconnue aujourd’hui chez les nations civilisées, ne se lasseront jamais d’en répandre.

Tibère avoit assez de talens pour régner avec gloire, s’il eût hérité d’un trône occupé légitimement par ses pères; mais ne succédant qu’aux droits usurpés par Auguste, il se crut lui-même un usurpateur. Bien loin de remarquer que les Romains, accoutumés à obéir par une servitude de 40 ans, se disputoient à l’envi le détestable avantage de servir d’instrument à la tyrannie, il ne vit autour de lui qu’un peuple farouche qui avoit refusé le diadême à César, et contraint Auguste à paroître au sénat et en public, couvert d’une cuirasse; il n’entendit que quelques voix qui osoient encore appeler Brutus et Cassius les derniers Romains, et il craignit de trouver des citoyens qui se crussent liés par le serment[62] que le premier Brutus avoit fait prêter de ne jamais souffrir de maître dans Rome. Tibère ne voyoit de tous côtés que des dangers, et la timidité avec laquelle il étoit né, devenant par-là aussi forte que son ambition, il donna aux Romains le spectacle ridicule d’un ambitieux qui ne pouvoit se passer de la souveraineté, et qui n’osoit s’en emparer.

Il a déjà fait mourir Agrippa, petit-fils d’Auguste, comme un rival; par des menées sourdes, il dispose de toutes les forces de l’état, et cependant il feint encore de refuser l’empire[63]. «Auguste, dit-il, au sénat, étoit seul capable de le gouverner sans secours, et en travaillant sous ses yeux et sous ses ordres aux affaires de la république, je n’ai appris qu’à connoître ma foiblesse. Dans une ville aussi féconde que la nôtre en grands hommes, un seul citoyen ne doit point être chargé de toute l’administration publique, et j’attends d’apprendre du sénat quel département il me destine.» C’étoit la crainte de passer pour un tyran, et d’en subir le sort qui dictoit ce discours à Tibère: mais à peine l’a-t-il prononcé, que son ambition en est alarmée. Il craint de s’être compromis; il craint d’en avoir trop dit; il revient sur ses pas; mais en demandant l’empire, il ne s’exprime que d’une manière ambiguë[64], captieuse, énigmatique; et cet homme, capable de faire périr le sénat, s’il ne l’eût deviné, n’accepte enfin le pouvoir absolu que pour un temps. Il se garde bien d’en fixer le terme à cinq ou à dix ans comme Auguste: il croiroit donner un titre contre lui aux Romains. «Je ne consens, dit-il, à me charger de ce fardeau[65], que jusqu’au temps où vous jugerez vous-mêmes qu’il est juste d’accorder à ma vieillesse quelque repos.»

Tibère, toujours persuadé qu’il n’étoit pas assez puissant, et qu’il le paroissoit trop, fut en perpétuelle contradiction avec lui-même. Il ne parle que de la dignité de la république, flatte le sénat, et étale avec éloquence les devoirs d’un prince[66], tandis qu’il ne travaille secrètement qu’à tout opprimer. Fait-il quelqu’injustice, qu’il croit nécessaire à l’agrandissement de son pouvoir? c’est à la faveur de quelque loi qu’il détourne de son sens naturel. Il laisse aux consuls, aux préteurs et aux magistrats subalternes l’exercice de leurs fonctions; mais il s’indigne s’ils ne sont pas des instruments aveugles de sa volonté. Il craint également la vertu[67] et le vice dans les personnes qu’il destine aux emplois; et ne les trouvant jamais telles qu’il les désireroit, il ne leur permet pas quelquefois de prendre possession des charges qu’il leur a données.

Tibère, toujours déchiré par des passions opposées, se flatta de calmer ses alarmes en sacrifiant à sa sûreté quelques hommes qui lui étoient suspects; mais ses craintes, au contraire, se multiplièrent. Plus il sentit qu’il devenoit odieux, moins son inquiétude sanguinaire connut de bornes, et Rome devint enfin le théâtre de toutes les horreurs où se peut abandonner le despotisme produit par la timidité. Croyant arrêter les progrès de la haine publique, il porta cette loi insensée qui défendoit aux parents des personnes condamnées à mort de les pleurer. Pour tenir les hommes attachés à la vertu, la morale leur interdit souvent des actions en elles-mêmes indifférentes, mais qui les préparoient au vice; la politique de Tibère abusa de ces principes de prévoyance; il crut rendre sa personne plus sacrée en faisant révérer ses images mêmes et celles de son prédécesseur. On punit de mort deux citoyens, dont l’un, en vendant ses jardins, avoit aussi vendu la statue d’Auguste qui y étoit placée; le crime de l’autre fut d’avoir battu un esclave qui avoit par hasard sur lui une monnoie où étoit gravée la tête de Tibère. Ce prince fit un crime capital à un poëte d’avoir maltraité Agamemnon dans une tragédie, tant il vouloit sans doute qu’on respectât la qualité de prince, ou craignoit qu’on ne s’accoutumât par degrés à le mépriser lui-même.

La république avoit eu une loi de lèse-majesté contre ceux qui auroient trahi ses armées, excité des séditions, ou avili le nom Romain par une administration infidelle. Dans ces temps heureux, dit Tacite, on ne punissoit que les actions et non pas les paroles; mais la satire, qui n’est jamais odieuse chez un peuple vertueux, et qui sert souvent de barrière contre les mauvaises mœurs, ayant paru intolérable à des hommes corrompus, qui ne vouloient point être troublés dans la jouissance de leurs vices, Auguste, plus intéressé que tout autre à la proscrire, mit les libelles au nombre des crimes compris dans la loi de lèse-majesté. Tibère, enhardi par cet exemple, étendit le sens de cette loi terrible, et tout ce qui le choqua devint crime de lèse-majesté. Rien ne fut innocent aux yeux de ce tyran, entouré de délateurs qui flattoient ses soupçons. Ces misérables, favorisés, protégés et enrichis par la part qu’ils obtenoient dans la confiscation des biens des accusés, firent envier leur sort à force de se faire craindre. Ils cessèrent en quelque sorte d’être infâmes; et plus leur nombre se multiplia, plus il fallut trouver de coupables. Les paroles les plus innocentes devinrent des crimes; on voulut pénétrer jusques dans le fond des pensées, et le citoyen ne fut point sûr de n’être pas criminel, quoiqu’il n’eût ni agi ni parlé.

Caligula monta sur le trône, et ce serpent, pour me servir des expressions de Tibère[68], qui devoit dévorer les Romains, et être un Phaéton pour le monde entier, poursuivit l’innocence sans faire semblant de la respecter, comme son prédécesseur qui la calomnioit avant de l’opprimer. Il souhaitoit que le peuple Romain n’eût qu’une tête pour l’abattre d’un seul coup d’épée, et que son règne fût signalé par quelque calamité publique: n’en étoit-ce pas une assez grande que le monde fût gouverné par cette bête féroce? Cet insensé prétendoit avoir un commerce de galanterie avec la lune; et se croyant tour à tour Jupiter, Junon, Diane ou Vénus, il se fit prêtre de lui-même, et se sacrifioit tous les jours les plus rares animaux. On vit paroître un nouveau crime d’état, ce fut d’être riche; on enleva aux citoyens toutes leurs richesses; mais la violence n’étant plus enfin d’un assez grand rapport, Caligula fit de son palais un lieu de prostitution, et vendit à la canaille de Rome de jeunes filles et de jeunes garçons de la naissance la plus distinguée.

Je passe rapidement sur ces règnes abominables. Claudius monta sur le trône: ce n’étoit qu’un homme ébauché, disoit Antonia; jamais prince ne fut plus méprisable; le sang coula; il fallut servir Messaline et punir les infidélités, l’impuissance ou le mépris de ses amants. Esclave plutôt qu’époux de l’ambitieuse Agrippine, il devint tyran par foiblesse, et parce qu’elle en avoit tous les vices; ou, pour mieux m’exprimer, cette princesse et les affranchis qui la dominoient, se servirent de sa main et de sa puissance pour contenter leurs passions.

Rome respira pendant les premières années du règne de Néron. Ce prince prit Auguste pour modèle; il est clément, libéral, populaire; il respecte les lois; il connoît qu’il est fait pour travailler au bonheur des Romains. Mais bientôt il est corrompu par les flatteries de ses courtisans: ces hommes pervers, qui ne sont rien, si leur maître n’est vicieux, enhardissent Néron au crime; ils lui montrent l’exemple contagieux de ses prédécesseurs, et en commençant à être méchant, il ne juge déjà de l’étendue de sa puissance que par l’énormité des attentats qu’il médite. Tout fut dégradé: Caligula n’avoit que projeté de faire son cheval consul, et Néron fit ses chevaux sénateurs[69]. Les consulaires servoient le premier en habit d’esclaves; mais cette ignominie étoit renfermée dans les murs du palais. Néron, au contraire, les immole à la risée publique, en les obligeant de faire avec lui sur le théâtre ou dans le cirque un métier déshonorant parmi les Romains. «Quelle indignité, s’écrie Dion Cassius, que le maître du monde, des sénateurs et leurs femmes ne soient que des vils histrions! Les étrangers étonnés, continue-t-il, se montroient au doigt les descendans des grands hommes qui les avoient vaincus. Voilà le petit-fils de Paul-Emile, disoit le Macédonien, et le Grec ne lui répondoit qu’en montrant un fils de Mummius. Tandis que le Sicilien siffloit un Claudius, et l’Epirote un Appius, les Asiatiques, les Espagnols et les Carthaginois se croyoient vengés de leur défaite, en voyant un Lucius, un Publius, un Scipion réduits à jouer les rôles de quelques misérables farceurs.»

Tous ces empereurs furent cruels; mais il y a cependant différentes nuances dans ce point principal de leur caractère, et je dois les faire remarquer; la cruauté de Tibère, à force de paroître mystérieuse et réfléchie, avoit quelque chose de politique; celle de Caligula partoit plus d’un cœur qui aime à se repaître de sang. Tous deux font frémir, celui-ci par sa hardiesse à assassiner, l’autre par l’adresse avec laquelle il cherchoit à déguiser ses noirceurs. Néron, cruel comme Caligula par tempérament, et par réflexion comme Tibère, avoit réduit sa fureur en art et en principes; tandis que Claudius, entraîné par l’exemple, et méchant par les vices d’autrui, avoit répandu le sang dont il ne connoissoit pas de prix.

Il n’est pas possible de tracer un tableau de la situation malheureuse où se trouvoit l’empire. Toutes les richesses étoient devenues le butin des délateurs, des pantomimes et des courtisanes. Le titre de citoyen Romain étoit méprisable, parce qu’il n’étoit plus porté que par des affranchis ou des fils d’affranchis, et que les provinces, selon l’expression de Dion, avoient acheté le droit de bourgeoisie romaine pour un têt de pot cassé. Le peuple de Rome étoit une populace effrénée, accablée de besoins, qui ne subsistoit que par les bienfaits, c’est-à-dire, par les crimes des empereurs[70], et qui trouvoit tout juste, pourvu qu’on respectât sa paresse, qu’on lui donnât du pain, et qu’on lui prodiguât les fêtes et les spectacles. Le sénat étoit rempli de barbares et d’hommes à peine sortis de l’esclavage, qui portoient encore sur leurs épaules les cicatrices des coups de fouet qu’ils avoient reçus de leurs maîtres. Les empereurs, ne voyant personne qui ne fût plus digne qu’eux de régner, craignirent tous leurs sujets, comme autant de compétiteurs à l’empire, et les punirent, s’ils furent assez audacieux pour laisser voir quelque vertu ou quelque talent. Les emplois, les magistratures, les commandemens devinrent autant de piéges dans lesquels il fallut perdre ou son honneur ou sa vie. Le sort malheureux de Germanicus apprit à tout ce qui auroit voulu être honnête homme, que le plus grand crime étoit de faire trop bien son devoir. Les magistrats le négligèrent par politique. Les généraux, pour ménager la jalousie et la timidité des empereurs, se hâtèrent de corrompre eux-mêmes la discipline militaire, et les rassurèrent en faisant voir qu’ils n’avoient aucune autorité sur les soldats.

On est peut-être déjà surpris que l’empire, en proie à tous les vices que produit le despotisme le plus intolérable, et qui portoit par conséquent en lui-même mille causes de destruction, ne se précipite pas aussi promptement vers sa ruine que plusieurs états moins corrompus, dont l’histoire nous a appris les malheurs. Mais il faut faire attention que Rome reprit en quelque sorte toute sa grandeur sous le règne d’Auguste. Ce prince pacifia l’Espagne et les Gaules, et soumit la Pannonie et l’Illirie. Il dompta l’inquiétude des peuples des Alpes, força les Daces à ne plus faire d’incursions sur les terres de l’empire, et porta ses armes jusqu’à l’Elbe. Les Parthes oublièrent leur haine contre les Romains, et leur donnèrent même des marques de crainte et de respect. Les Indiens et les Scythes, peuples dont le nom étoit à peine connu à Rome, y vinrent demander l’amitié d’Auguste. Les Germains, moins terribles qu’ils ne le furent dans la suite, n’étoient point encore poussés sur les provinces Romaines par les peuples du Nord, qui tombèrent dans la Germanie. En un mot, les premiers successeurs d’Auguste, profitant de la réputation de sagesse[71] et de désintéressement que ce prince avoit acquise aux Romains, n’avoient à redouter aucun ennemi étranger.

A l’égard des maux domestiques qui devoient perdre l’empire, il faut descendre dans quelques détails plus particuliers pour comprendre comment, au lieu de se diviser en plusieurs parties indépendantes, il continuoit à ne former qu’un seul corps. Rome ayant pris de chaque peuple qu’elle avoit vaincu le vice qui le distinguoit, étoit devenue une école dangereuse où toutes les provinces étoient allées perdre les mœurs. C’est ainsi que les vices des Asiatiques et des Africains avoient corrompu les Gaules, l’Espagne et tous les pays qui se seroient sûrement affranchis de la domination Romaine, si on n’eût amolli leur courage par les voluptés. Le même despotisme, dont les empereurs accabloient l’Italie, leurs officiers l’exerçoient dans les provinces. Elles étoient au pillage[72], et il ne leur restoit d’autre passion qu’une crainte abrutissante, parce que leurs maux étoient portés à cet excès qui ne permet pas même de se livrer au désespoir. Dans cette situation, elles n’auroient pu secouer le joug et se démembrer de l’empire, qu’avec le secours des généraux qui y commandoient, et qui auroient voulu s’y former un état; mais ce projet ne devoit pas se présenter à l’esprit de ces officiers. Outre que la plupart étoient des esclaves aussi lâches que le maître qui les employoit, et qu’une avarice sordide étoit leur seule passion, la manière de penser de leurs armées s’y opposoit.

Quoique les soldats en effet regrettassent le temps des guerres civiles où ils s’étoient enrichis des dépouilles des citoyens; qu’ils ne pussent souffrir de n’être employés contre les étrangers qu’à des entreprises qui ne leur valoient aucun butin, et qu’ils eussent voulu avoir à leur tête un Sylla, un Marius, un César; un usurpateur, en un mot, qui fût obligé d’acheter leurs bras, et non pas obéir à un prince qui jouissoit voluptueusement de sa fortune, ils conservoient quelque reste de l’ancien esprit de la république, parce que le despotisme ne s’étoit point étendu jusque sur eux, et qu’on les ménageoit. Les légions pensoient ne rien devoir aux empereurs, mais elles se croyoient destinées à conserver l’empire. Qu’on leur eût proposé de marcher à Rome pour détrôner Tibère, Caligula, Claudius ou Néron, on n’eût trouvé que des hommes empressés à obéir; mais elles auroient regardé et puni comme un traître un général qui auroit voulu s’emparer de quelque province; et la même armée qui offrit l’empire à Germanicus, n’auroit pas consenti à le ruiner par des démembremens.

En parlant de ce qui concourut à tenir unies toutes les parties de l’empire, j’ai développé, si je ne me trompe, un vice nouveau dans sa constitution, et ce vice, c’est l’esprit de brigandage joint à l’indépendance dont les légions se flattoient, et à l’orgueil qui leur persuadoit qu’elles étoient en droit de disposer de la dignité impériale[73], puisque la fortune de l’empire étoit entre leurs mains; le premier exemple de la révolte des armées contre des empereurs détestés et méprisés, devoit être contagieux, et tous les généraux ne devoient pas avoir la modération de Germanicus et de Blesus[74]. Il falloit donc s’attendre à voir allumer de toutes parts des guerres cruelles, qui, sans rien changer à la tyrannie des empereurs, exposeroient encore les citoyens à celle des légions altérées de sang et de butin.

Tibère, instruit par la sédition des soldats, de l’esprit dont ils étoient animés, leur laissa voir sa crainte, les caressa, les flatta, tandis qu’il ne devoit travailler qu’à les rendre dociles, en leur imposant le joug que portoit le reste de l’empire. Je sais combien une pareille entreprise étoit difficile; mais Tibère ne devoit-il pas au moins tenter de prendre quelques mesures pour prévenir les maux dont lui et ses successeurs étoient menacés. Au lieu de ne faire qu’une armée de toutes les milices qui étoient sur une même frontière, il auroit dû les partager en deux ou trois corps indépendans, dont chacun auroit eu son général, et même des priviléges particuliers qui les auroient rendus jaloux et ennemis les uns des autres. Les armées, retenues ainsi par la crainte qu’elles se seroient réciproquement inspirée, auroient appris peu-à-peu à obéir. Il eût été impossible que deux ou trois généraux, entre lesquels il étoit aisé d’établir une rivalité constante, eussent conspiré au même dessein. Si l’un d’eux n’eût écouté que son ambition, et eût voulu usurper l’empire, il auroit d’abord trouvé dans sa province même des ennemis à combattre. L’empereur, en voyant de loin l’orage se former, auroit eu le temps de songer à sa sûreté, de fortifier les armées attachées à son service, ou de faire passer en Italie une partie des forces de quelqu’autre province.

Tacite rapporte que sous le règne de Tibère, Sévérus Cecinna proposa au sénat de faire une loi, par laquelle il fût ordonné aux généraux et aux gouverneurs de province de laisser leurs femmes à Rome. «Elles portent avec elles, disoit-il, ce luxe, cette mollesse, cette avarice qui les rendent si dangereuses parmi nous; mais ces passions, plus libres dans les provinces que sous nos yeux, y énervent également la discipline militaire et le gouvernement civil. Chaque femme y fait un trafic honteux de la puissance de son mari, et du crédit qu’elle a sur son esprit: après avoir vendu les emplois, elle vend encore des dispenses d’en remplir les fonctions.

Bien loin de rejeter un projet pareil, Tibère auroit dû ajouter à la loi de Cecinna, qu’un général d’armée ne seroit même jamais suivi de ses enfans. Sa famille auroit été à Rome un otage de sa fidélité. La gloire des armes et les commandemens n’auroient pas été héréditaires; les fils ensevelis dans l’obscurité et les débauches de Rome auroient servi de contrepoids à la réputation du père. La noblesse eût été dégradée, il n’y eût plus eu dans l’empire d’autre distinction que la faveur du prince; et les capitaines, élevés au commandement par la fortune, auroient moins songé à s’élever plus haut.

Je n’ose entrer dans les détails de cette monstrueuse politique, si connue aujourd’hui chez les puissances d’Asie, et qui étoit nécessaire à des hommes aussi incapables que Tibère et ses successeurs, de gouverner avec quelqu’apparence de justice et de modération: l’art dont ils avoient besoin est odieux, et je souillerois mes écrits, si j’en développois les principes.

Tibère négligea par timidité d’affermir la fortune des empereurs; et Caligula et Claudius n’étant que des monstres aussi stupides que furieux, crurent assez pourvoir à leur sûreté s’ils écrasoient tout ce qui les approchoit. Ni l’un ni l’autre n’éprouva le sort de Néron, les armées obéirent; et il est surprenant que Caïus Julius Vindex ait cru le premier devoir venger le genre humain opprimé.

Cet illustre Gaulois gémissoit depuis long-temps des maux de sa patrie. Brave, fier, entreprenant, il rassembla tout ce que les Gaules avoient encore d’honnêtes gens, et leur proposa la perte de Néron. «Mes compagnons, leur dit-il, ce monstre a pillé toute la terre dont il est le tyran. La plus grande partie du sénat Romain a péri par ses ordres, et il a fait mourir sa mère après s’être souillé d’un inceste avec elle. Je ne vous parlerai pas des meurtres, des concussions et des rapines de Néron; qui pourroit compter ses attentats? Mais j’en suis témoin moi-même, et vous devez le croire: j’ai vu cet homme (si on peut donner ce nom à la femme de Pythagore) j’ai vu cet homme infâme en habit d’histrion, chanter des vers sur le théâtre, faire le rôle d’un esclave et d’une courtisanne, être chargé de fers, devenir enceinte et accoucher. Il a fait tout ce que les fables nous racontent de plus épouvantable. Qui de vous donnera les noms de César et d’Auguste à ce Thieste, à cet Œdipe, à cet Alcméon, à cet Oreste? sortez de votre assoupissement, mes compagnons, par votre patience à souffrir les crimes de Néron, vous deviendrez enfin ses complices; ayez pitié de vous-mêmes. Rome attend que vous la secouriez, et justifiez la sagesse des dieux en délivrant toute la terre d’esclavage.»

Vindex donna l’empire à Galba, et cet homme foible, irrésolu et mou dans sa conduite, quoiqu’il se fût acquis assez de réputation dans le commandement des armées, fit voir combien la fortune des empereurs étoit mal affermie; il eût manqué la sienne, s’il eût été possible de n’être pas heureux en attaquant Néron[75]. Dès qu’il n’est plus soutenu par les conseils et le courage de Vindex, qui malheureusement avoit été tué dans le commencement de son entreprise, il ne sait prendre aucun parti. Il faut que les Romains l’encouragent eux-mêmes à consommer sa révolte, et l’appellent à leur secours. Il n’ose poursuivre sa marche et s’approcher de Rome que quand il apprend que le sénat, plus courageux que lui, a condamné le tyran à mort, et que Néron fugitif est abandonné de tout le monde.

Galba fut dans l’empire ce que Sylla avoit été dans la république; celui-ci fit connoître aux Romains qu’ils n’étoient plus dignes d’être libres, et donna le premier exemple de la tyrannie. L’autre donna le premier exemple de la révolte et de la chûte d’un empereur; et en montant sans droit sur le trône, il avertit toute la terre qu’il ne falloit qu’oser l’imiter. Il rendit plus vif dans les armées le goût qu’elles avoient pour la guerre civile, et dévoila un secret funeste aux Romains, en leur apprenant qu’un empereur pouvoit être proclamé hors de Rome[76], ce sans le consentement du sénat.

Quoique moins affermi sur le trône qu’aucun de ses prédécesseurs, Galba ne prit aucune précaution pour sa sûreté. Il se livra, au contraire, à trois hommes obscurs que les Romains appeloient ses pédagogues, et qui tous trois, le gouvernant tour-à-tour avec des vices différens, firent voir le prince dans le passage continuel d’un vice à un autre. Méprisé des citoyens, il se rendit odieux aux soldats, par son avarice. Depuis qu’ils avoient fait un empereur, ils exigeoient des ménagemens extrêmes; et ils firent un crime à Galba, d’une certaine dignité dans le commandement, dont il avoit contracté l’habitude à la tête des légions d’Espagne.

Othon, prodigue, avare, ambitieux, adroit, capable de tout entreprendre, quand il ne falloit que des crimes pour réussir, voulut régner. Il gagna par les flatteries les plus basses la garde prétorienne, et se fit proclamer empereur; mais le moment de son élévation fut presque celui de sa chûte. Dès que Vitellius apprit la mort de Galba, il demanda l’empire à l’armée qu’il commandoit en Germanie. Othon, voyant approcher son ennemi, eut recours au sénat, et tenta en quelque sorte de s’en faire un protecteur; mais que pouvoit ce corps dans l’avilissement où il étoit tombé?

Vitellius étoit d’une naissance honteuse ou du moins obscure. Vendu par son père, le plus insigne flatteur de Rome, pour servir aux plaisirs d’un prince dont il attendoit sa fortune, c’est dans la cour de Caprée qu’il se façonna à cette scélératesse qui devoit lui mériter la confiance et le mépris de Caligula et de Néron. Son élévation fit soulever les légions qui étoient à Moésie et en Pannonie; et Vespasien, qui commandoit dans la Judée, fut salué empereur. Vitellius ne lui fit pas acheter chèrement l’empire. La débauche qui l’avoit abruti lui fit voir sa ruine avec stupidité; il ne sut point, à l’exemple d’Othon, sortir pour un moment de son ivresse; et cachant son désespoir sous une apparence de courage et de fermeté, laisser douter à la postérité s’il n’étoit point mort en grand homme.

Tant de révolutions consécutives, toujours heureuses, et dans lesquelles les légions avoient toujours disposé à leur gré de l’empire, assurèrent en quelque sorte aux soldats le droit qu’ils croyoient déjà avoir de faire des empereurs. Ils disoient, en faveur de leur prétention, que la dignité d’empereur étoit purement militaire; et que dans le temps de la république, les armées, de leur propre mouvement, la conféroient ou la refusoient à leurs généraux. Ils se rappeloient qu’après la mort de Caligula quelques gardes des cohortes prétoriennes qui étoient entrées dans le palais pour piller, rencontrèrent Claudius, et le saluèrent empereur, tandis que les sénateurs étoient inutilement assemblés pour établir une nouvelle forme de gouvernement. Néron leur fournissoit un titre encore plus fort; il s’étoit fait proclamer par les troupes avant que de se rendre au sénat[77]; et quand Galba avoit voulu s’associer Pison, ce ne fut ni aux magistrats ni aux sénateurs qu’il eut recours; il se transporta dans le camp des gardes prétoriennes pour faire autoriser son décret.

Dans un état où depuis long-temps on ne connoissoit point d’autre droit que celui de la force, et où le pouvoir arbitraire n’avoit fait de tous les citoyens que des esclaves timides, toutes les entreprises des armées devoient paroître légitimes, et rien ne pouvoit leur résister. Les gens de guerre auroient commencé à gouverner tyranniquement, dès qu’ils eurent disposé de l’empire en faveur de quelques-uns de leurs généraux, si la sagesse de Vespasien et de ses successeurs n’eût mis un frein à ce désordre naissant. Vespasien ne répandit point de sang; il s’appliqua à réparer, par son économie, les maux qu’avoient causé les profusions et les rapines de ses prédécesseurs; il corrigea plusieurs abus, respecta le sénat, fit revivre les loix anéanties; et par sa vigilance et son adresse, contint les armées dans le devoir. Titus son fils chassa de Rome tous les délateurs; il ne suffit plus d’être calomnié pour être traité en coupable. Un prince qui croyoit avoir perdu les journées où il n’avoit pas fait quelque heureux, ne crut point qu’on pût se rendre criminel de lèse-majesté. Plein de respect pour ses sujets, ses vertus et le bonheur public firent sa sûreté; les légions furent dociles, parce qu’une révolte les eût rendu odieuses.

L’empire commençoit à être heureux, et Domitien le replongea dans toutes les horreurs qu’il avoit éprouvées sous Néron. On vit renaître les proscriptions, les délateurs, les concussions et les crimes de lèse-majesté. On ne put avoir la réputation de philosophe sans périr. On punit de mort une femme pour s’être déshabillée devant la statue de l’empereur. Nouveau genre de tyrannie! Domitien, entouré d’astrologues, faisoit tirer l’horoscope de tous les grands de l’empire, et ces charlatans ne leur sauvoient la vie qu’en leur prédisant des humiliations et des calamités.

Ce monstre se seroit vu enfin enlever l’empire par la révolte des armées, quoiqu’en augmentant leur paie il partageât avec elles le fruit de ses violences, si ses domestiques, las de le craindre malgré les bienfaits qu’ils en recevoient, n’en eussent purgé la terre. Nerva, qui lui succéda, gouverna avec une extrême modération; il savoit qu’un peuple libre fait la grandeur d’un prince qui s’en fait aimer. Il invita chaque citoyen à aller reprendre dans le palais ce que Domitien lui avoit volé. Il diminua le nombre des fêtes, des spectacles et des dépenses inutiles. Il ne souffrit point que la flatterie lui élevât de statue ni d’arc de triomphe, et il avoit raison de dire qu’il ne craindroit point d’abdiquer l’empire, et de rendre compte comme simple citoyen, de la conduite qu’il avoit tenue comme empereur. Mais ce qui met le comble à l’éloge de Nerva, c’est qu’il adopta Trajan, prince qui doit servir de modèle à tous les rois, et tel que la providence le donne à un peuple, quand elle veut le rendre heureux. Il unissoit tous les talens de l’homme d’état et du grand capitaine, aux vertus du philosophe. Il se fit respecter et aimer des armées; il les occupa par des entreprises importantes; et au bruit de leurs victoires, on auroit dit que les Romains se trouvoient transportés au temps des Scipions et des Emile. Adrien profita du bon ordre que Trajan avoit établi dans les affaires; et quoiqu’il abandonnât les conquêtes de son prédécesseur, et qu’on lui ait reproché la mort de quelques personnes considérables, son règne fut tranquille et florissant. Brave, libéral, prudent, il parcourt sans cesse les provinces de l’empire, et est présent partout où sa présence est utile. Il bâtit de nouvelles villes, ou répare les anciennes, met les frontières à couvert des incursions des Barbares, oblige les gouverneurs de province à réparer leurs injustices, veille à la discipline, la conserve, la fait aimer, et contient les généraux dans le devoir. Antonin, qu’il avoit adopté, fut le père de ses sujets, et méritoit d’avoir pour successeur Marc-Aurèle, qui, dans le calme des passions que lui avoit procuré la philosophie stoïcienne, ne connut d’autre bonheur que le bonheur public. Nerva, Trajan, Antonin et Marc-Aurèle étoient persuadés que les lois sont au-dessus du prince, et que qui ne sait pas leur obéir, est indigne de gouverner des hommes. Ne se proposant d’autre objet que celui même qui a formé les sociétés, ils ne se regardoient (pour me servir de l’expression de l’un d’eux) que comme les hommes d’affaires de la république. «Je vous donne cette épée, disoit Marc-Aurèle, au chef du prétoire, pour me défendre tant que je m’acquitterai fidellement de mon devoir; mais elle doit servir à me punir, si j’oublie que ma fonction est de faire le bonheur des Romains.» On voit dans Dion que le même prince étant prêt de partir de Rome pour porter la guerre en Scythie, demanda permission au sénat de prendre de l’argent dans l’épargne: «car, disoit-il, tant s’en faut que rien m’appartienne en propre, que la maison même que j’habite est à vous.»

Ce que ces princes faisoient par principe d’équité, des ambitieux ou des hommes timides auroient dû le faire par politique. Pour étouffer l’esprit d’indépendance et de révolte répandu dans les armées, il falloit redonner au sénat cette majesté imposante qui l’avoit autrefois rendu l’ame de la république, et intéresser le peuple par sa propre liberté, à respecter les lois, et à conserver les droits du chef de l’empire[78]. La fortune des empereurs auroit eu alors un double rempart. Une révolte contre eux seroit devenue un attentat contre tous les Romains, et le prince auroit tenu dans ses mains toutes les forces des citoyens pour défendre sa dignité.

Après la mort de Trajan, qui ne s’étoit point désigné de successeur, les Romains recueillirent encore le fruit de sa sagesse; et la modération que les armées firent voir, fut l’ouvrage de la sienne. Elles n’entreprirent rien contre l’autorité publique; et le sénat, que le prince leur avoit appris à respecter, élut librement un empereur. Ce succès augmenta sa confiance; il crut pouvoir montrer impunément quelque vertu; il parla avec exécration de la tyrannie; et cette compagnie, qui avoit adoré Caligula et Néron comme des dieux, refusa d’abord l’apothéose à Adrien, et ne consentit à lui en accorder les honneurs qu’après avoir résisté plusieurs fois aux sollicitations d’Antonin.

Il s’en falloit bien cependant que le sénat reparût avec la même dignité qu’il avoit conservée sous Auguste. L’habitude de ramper étoit prise; et son courage, ne partant point d’un sentiment intérieur et vif pour le bien, ne paroissoit, si je puis m’exprimer ainsi, qu’une qualité d’emprunt. Les Antonins, à l’exemple de Nerva et de Trajan, avoient beau encourager les sénateurs à être libres et oser se faire respecter, il étoit impossible de soutenir pendant long-temps, dans un certain degré d’élévation[79], des ames avilies par le despotisme des prédécesseurs de Vespasien. A peine le sénat avoit-il commencé quelqu’action généreuse, que, fatigué par l’effort qu’il avoit fait, il retomboit dans une sorte d’anéantissement qui lui paroissoit doux, parce qu’il y étoit accoutumé, et qu’il n’en pouvoit sortir que par la pratique des vertus qui lui étoient les plus étrangères.

Les esprits n’ayant plus cette vigueur qui fait saisir et conserver avec force les impressions qu’on leur donne, les Romains, sans caractère, devoient cesser d’être heureux dès qu’ils cesseroient d’être gouvernés par des philosophes. Par quel moyen Trajan et Marc-Aurèle auroient-ils pu donner quelque consistance aux affaires de l’empire? Ils auroient inutilement porté les lois les plus solennelles pour fixer les prérogatives du sénat, et établir, en un mot, une telle forme de gouvernement, qu’un empereur, loin d’être tenté d’abuser de sa puissance, fût toujours retenu dans son devoir: leurs lois n’auroient pas produit un effet plus salutaire que leurs exemples. Marc-Aurèle sentit cette vérité; et jugeant par la lâcheté des Romains des vices qu’auroient ses successeurs, et du pouvoir qu’acquerroient les armées, ce fut aux légions et non au sénat, qu’il recommanda en mourant son fils et sa fortune.

Commode eut tous les vices, parce qu’il prit tous ceux de ses favoris; et les sénateurs ne furent que des esclaves sous ce nouveau Néron. Il n’eut d’autre art, pour se soutenir pendant près de treize ans, que d’augmenter les priviléges des troupes, et de les enrichir des dépouilles de l’empire. Mais ce qui fit son salut devoit faire la perte de ses successeurs. Les soldats sentirent mieux que jamais combien ils étoient puissans, et de quel intérêt il étoit pour un prince de les ménager. Accoutumés aux profusions de Commode, s’étant fait de nouveaux besoins, et n’étant retenus par aucune crainte, il étoit naturel qu’ils vendissent l’empire après sa mort. Pertinax le mérita par ses libéralités; mais il voulut être un empereur plutôt qu’un chef de brigands, et il fut massacré par sa garde, après trois mois de règne.

L’empire fut alors mis à l’encan. «Sulpitianus, disoient les soldats du prétoire à Didius Julien, nous offre tant, que voulez-vous y ajouter? Allant ensuite à Sulpitianus: Julien, lui disoient-ils, est plus libéral que vous; voilà la somme qu’il nous présente; de combien prétendez-vous enchérir sur lui? La couronne impériale appartiendra au plus offrant et dernier enchérisseur.» C’est ainsi que Julien parvint à l’empire; et le chemin, dès ce moment, en fut ouvert à tout homme qui se flatta de pouvoir faire assez de concussions pour s’acquitter de la dette qu’il contractoit avec une armée. Othon avoit dû son élévation aux intrigues de deux soldats[80]: les soldats travailleront actuellement pour eux-mêmes, et une émeute les portera sur le trône. La majesté en fut bientôt dégradée par l’avilissement qu’y répandirent des hommes tout à la fois les plus lâches et de la naissance la plus basse. La superstition donna une nouvelle force à ces désordres, et les rêveries des devins et des astrologues servirent de titres pour usurper l’empire. Il parut mille séditieux qui seroient morts inconnus dans leur oisive obscurité, s’ils ne s’étoient crus obligés de justifier, par des séditions et des révoltes, les vaines promesses qui leur avoient donné de l’ambition.

Comme les empereurs s’étoient emparés de toute l’autorité du sénat et du peuple opprimé, et qu’ils n’étoient cependant eux-mêmes que les esclaves des légions, depuis qu’elles disposoient à leur gré de l’empire, toute la puissance souveraine se trouva entre les mains des soldats, et l’empereur ne fut que le premier magistrat de cette démocratie monstrueuse. Si le gouvernement où le peuple est maître de tout, est sujet à tant d’abus que les politiques les plus sages n’ont point craint de dire que la démocratie, abandonnée à elle-même, est presque toujours la plus intolérable des tyrannies, que doit-on penser d’un gouvernement militaire, où le soldat plus brutal, aussi ignorant et plus inconstant que le peuple, jouit de la souveraine puissance? La milice Romaine, depuis le règne de Tibère, n’étoit composée que de la portion la plus méprisable des citoyens. Encouragée au mal par les mauvais empereurs et par le pouvoir qu’elle avoit acquis, ce ne fut plus qu’une multitude de brigands qui se crut tout permis.

La réputation que conservoit Rome fit penser que, pour être empereur, il falloit en être le maître; ainsi une armée avoit à peine conféré à un de ses chefs la dignité impériale, qu’il marchoit en Italie dans le dessein d’y faire reconnoître son autorité, et Rome ne fut plus la capitale de l’empire que pour voir fondre sur elle tous les orages qui se formoient dans les provinces. La tyrannie d’un Caligula, d’un Néron, d’un Domitien avoit eu ses bornes; maintenant des armées entières, héritières de leur fureur et de leur pouvoir, qui ont des intérêts opposés, et qui croient avoir le même droit de faire des empereurs, ravagent toutes les provinces, et combattent entre elles pour soutenir le maître que chacune d’elles s’est donné, et que chacune sacrifiera dans une autre occasion à son avarice ou aux murmures d’un simple tribun. Une foule de princes ne fait que paroître sur le trône; d’autres ont à peine le temps de se revêtir des ornemens impériaux; et sous le règne de Gallien, on compta jusqu’à trente tyrans, qui, pendant l’espace de sept à huit ans, se disputèrent l’empire.

Il seroit inutile de donner une idée du génie et de la conduite des empereurs qui régnèrent dans ces temps orageux. Puisque Titus, Trajan, Antonin et Marc-Aurèle ne purent, malgré leurs talens et leurs bonnes intentions, purger le gouvernement Romain de ses vices, on doit juger que leurs successeurs les plus sages, toujours à la veille d’éprouver quelque violence ou quelque trahison, et qui ne jouissoient que d’une autorité précaire, n’auroient tenté qu’infructueusement de travailler au bonheur de l’empire. Occupés de leurs dangers personnels, leur politique et leur courage se bornèrent à veiller à leur propre sûreté.

Les gens de guerre auroient conservé l’autorité qu’ils avoient usurpée, si, ne formant dans l’empire qu’un même corps, ils n’eussent eu qu’un même intérêt; mais comme la vaste étendue de la domination des Romains ne permettoit pas de transporter les légions d’une frontière à l’autre, on les avoit rendues sédentaires dans différentes provinces, et elles formèrent ainsi des armées entre lesquelles il n’y eut aucune liaison. Dès que l’une eut fait un empereur, les autres prétendirent avoir le même droit; et leurs divisions continuelles empêchèrent qu’elles n’acquissent des priviléges fixes et certains, ou du moins qu’il ne s’établît quelque espèce de règle et d’ordre dans leur brigandage.

A force de ravager l’Italie et les provinces, les soldats n’y trouvèrent plus rien à piller; et les ambitieux, de leur côté, eurent de jour en jour plus de peine à amasser l’argent nécessaire pour corrompre les légions. L’espérance d’un grand butin n’animant plus les uns, et les autres ne pouvant plus marchander l’empire avec la même facilité, les armées furent moins portées à troubler l’état. Les empereurs profitèrent de ces dispositions pour les accoutumer à obéir, et ils consentirent même à se dépouiller d’une partie de leur puissance, afin de mieux conserver l’autre. Marc-Aurèle, en prenant Lucius Verus pour collègue, avoit donné l’exemple des associations. Cet usage fut suivi par plusieurs de ses successeurs, et Dioclétien régla enfin qu’il y auroit désormais deux empereurs[81] qui gouverneroient l’empire en commun, et deux Césars qui seroient leurs lieutenans et leurs héritiers présomptifs. Par-là, les armées les plus considérables étoient commandées par des princes intéressés à maintenir le gouvernement, et ces armées contenoient les autres dans le devoir.

L’empire ne cessa d’être le jouet des passions de la milice, que pour se voir opprimer par celles des empereurs. Le sang, il est vrai, ne fut pas prodigué comme sous les premiers successeurs d’Auguste; mais si le despotisme parut moins terrible, parce qu’il n’osoit se servir des gens de guerre pour ses ministres, il n’en fut pas moins destructif: il portoit partout la misère, la faim, la honte et l’anéantissement. Les empereurs, plus affermis sur le trône, ne songèrent à réformer aucun abus, et se livrèrent tout entiers au faste, à la mollesse, à l’orgueil et au goût de tous les plaisirs. Il fallut que l’empire, épuisé par une longue suite de calamités domestiques, et dont les provinces étoient tour à tour ravagées par les courses des Barbares, rassasiât l’avidité insatiable de plusieurs princes qui régnoient à la fois. Ces empereurs ne furent bientôt que des idoles ridicules, parées des ornemens impériaux. Tout leur pouvoir passa entre les mains de leurs ministres, des femmes de leurs palais et de leurs favoris; et chacun d’eux en abusa pour contenter une passion différente.

Je ne sais si je dois m’étendre en réflexions sur la nouvelle forme qu’avoit prise le gouvernement sous le règne de Dioclétien. Tout le monde sait que le partage de la puissance souveraine, entre les princes égaux, n’est propre, dans tous les temps et dans tous les pays, qu’à causer des soupçons et des jalousies, à préparer et faire naître des révolutions, et donner, en un mot, une carrière plus libre aux passions, en relâchant les ressorts du commandement.

Dioclétien fut le premier la victime de sa politique; Galère, dont la dignité de César n’avoit fait qu’irriter l’ambition, ne put attendre sa mort ni celle de Maximien pour régner; il les contraignit à abdiquer l’empire, et se fit proclamer empereur avec Constance son collègue. L’injustice de ces princes les rendit suspects l’un à l’autre; il n’y eut aucune communication entr’eux; l’un gouverna l’Orient et l’autre l’Occident, et ces deux parties de l’empire commencèrent à former deux puissances, en quelque sorte indépendantes. Si Constance eût eu autant de courage, de fermeté et d’ambition que Galère, les Romains auroient dès-lors été en proie aux guerres civiles qui s’allumèrent immédiatement après sa mort, et qui causèrent de grands ravages sous les règnes suivans.

Les divisions des empereurs firent connoître leur foiblesse, et en donnant de la confiance aux armées, leur rendirent leur ancien génie. Elles recommencèrent à disposer de l’empire; et jusqu’au règne d’Augustule, dernier empereur d’Occident, on vit plusieurs rebelles soutenir par les armes le titre que les légions leur avoient donné. Les désordres ne se succédèrent plus dans l’empire, ils y régnèrent tous à la fois. On y éprouva en même temps les ravages du despotisme et de l’anarchie.

Ce qui met le comble aux maux que cause le despotisme, c’est que tout en annonce la durée dans une nation, dès qu’une fois elle est tombée dans l’esclavage. Plus le maître qui l’opprime sent qu’elle est en droit de réclamer contre l’autorité qu’il exerce, plus il cherche à l’humilier; et quand la crainte s’est emparée des esprits, une stupidité générale devient un obstacle insurmontable à toute réforme avantageuse. On a vu la preuve de cette triste vérité lorsque j’ai parlé des efforts inutiles que firent Nerva, Trajan et les deux Antonins pour diminuer leur pouvoir: le sénat et le peuple n’avoient pas le courage de conserver la partie de l’autorité que ces princes leur remettoient. Ce n’est que dans les mouvemens convulsifs d’une révolte qu’un peuple pourroit recouvrer son courage et sa liberté; mais c’est le désespoir seul qui peut les exciter, et le désespoir est toujours une passion trop aveugle et trop passagère pour en rien espérer. Le tyran est quelquefois accablé, mais la tyrannie subsiste. C’est ainsi que les Romains ne font périr souvent un empereur que pour lui donner un successeur plus vicieux; et ce qui est arrivé dans l’empire, arrivera éternellement dans les pays qui obéissent au même gouvernement.

Le despotisme a sans doute ses révolutions, mais elles n’en changent jamais que la forme. Tout se termine à faire passer du despote aux ministres de ses volontés la puissance qu’il possédoit: l’instrument dont il se sert pour tout opprimer doit l’opprimer à son tour. Toute l’histoire des empereurs Romains atteste cette vérité; et pour la démontrer, il suffiroit d’examiner quelles passions subsistent ou s’éteignent sous le pouvoir arbitraire, leur jeu, et par conséquent les effets qu’elles doivent produire.

LIVRE QUATRIÈME.

Ce seroit vouloir ne connoître que bien imparfaitement un peuple établi par la force des armes, et accru par des guerres continuelles, que de s’arrêter à ce que j’ai dit jusqu’ici. Je tâcherai dans la suite de cet ouvrage de développer la politique de la république Romaine, de faire connoître ses ennemis, et de démêler les causes de son agrandissement. Les Grecs avoient tort de penser que les Romains ne dussent leur élévation qu’aux caprices de la fortune. Un particulier peut tout devoir au hasard, une seule circonstance heureuse décidant quelquefois de son sort; mais dès qu’une nation a combattu pendant plusieurs siècles contre des peuples différens par leur gouvernement, leur caractère, leurs forces et leur discipline, et qu’elle les a successivement soumis, ses progrès sont nécessairement l’ouvrage de son mérite. Les Romains ont vaincu l’univers, parce qu’ils ont trouvé par-tout des hommes moins sagement gouvernés qu’eux. Qu’on suppose autant de vertus à Carthage qu’à Rome, et dans l’une et l’autre ville les mêmes ressources et la même discipline; jamais la fortune n’auroit penché d’aucun côté; l’univers eût été partagé entre ces deux républiques, jusqu’à ce qu’elles se fussent mutuellement ruinées: c’est le courage et la générosité des Romains qui triomphèrent de la timidité et de l’avarice des Carthaginois.

Rome devoit former une société guerrière; les brigands qui vinrent la peupler manquoient de tout, et il falloit qu’ils conquissent des terres et des femmes. Plus ils étoient odieux à leurs voisins, plus ils sentirent la nécessité d’être soldats. A l’exception de Numa, tous les successeurs de Romulus aimèrent la guerre; et bientôt l’exil de Tarquin, et les efforts que fit ce prince pour soumettre ses sujets révoltés, rendirent la république de Brutus absolument militaire. Les récompenses, les honneurs, les distinctions ne furent accordés qu’aux qualités guerrières; et parce que, dans le danger dont Rome étoit menacée, on n’avoit besoin que de soldats, tout le reste devint méprisable.

Il n’est point de peuple, quelque modération qu’il affecte, qui ne voulût s’étendre et subjuguer ses voisins; car rien ne flatte plus agréablement toutes les passions du cœur humain que des conquêtes: à plus forte raison une ambition agissante doit-elle accompagner un gouvernement où le citoyen est soldat et le magistrat capitaine, à moins qu’elle n’y soit réprimée avec autant d’habileté qu’elle le fut à Lacédémone par les institutions de Lycurgue. Les Spartiates, quoique soldats, ne devoient prendre les armes que pour se défendre; et leurs lois étoient telles, qu’il leur importoit peu de subjuguer la Grèce[82], et de se faire des sujets. Les Romains, au contraire, regardoient leurs voisins comme des hommes destinés à leur obéir; et l’on se rappelle sans doute qu’ils ne possédoient encore que quelques arpens de terre au-delà de leurs murailles, et subsistoient en partie du butin pris sur leurs ennemis, qu’ils se repaissoient déjà de l’idée de parvenir à la monarchie universelle.

Le sénat s’étant défait de Romulus, craignit une révolte de la part du peuple; et pour la prévenir, il publia que ce prince avoit été enlevé au ciel. Un témoin aposté assura même par serment que Romulus lui avoit apparu avec tous les attributs d’une divinité, et prédit que sa ville deviendroit la maîtresse du monde. Ce qui n’étoit qu’une espérance flatteuse pour les Romains devint un article fondamental de leur religion, après que Tarquin le superbe eut jeté les fondemens du Capitole. Il y trouva les statues de plusieurs Dieux; et craignant de leur déplaire s’il les enlevoit, sans leur consentement, du lieu qu’elles occupoient, il consulta les augures. Ces prêtres traitèrent cette affaire avec une extrême gravité; ils firent plusieurs cérémonies, et demandèrent enfin à ces divinités si elles trouveroient bon de céder leur demeure à Jupiter. Mars, la jeunesse et le Dieu Terme, dit-on, ne voulurent point abandonner le capitole. Ce procédé, peu respectueux de la part de ces Dieux subalternes envers Jupiter, étonna, et peut-être scandalisa les Romains; il fallut l’expliquer, et les raisonnemens des augures formèrent une espèce de prédiction qui annonçoit que le peuple de Romulus, dont Mars étoit le père, ne céderoit jamais une place qu’il auroit occupée; que la jeunesse Romaine seroit invincible, et que le Dieu Terme, protégeant les frontières de l’état, ne permettroit jamais qu’elles fussent envahies.

C’est sur la foi de ces présages ridicules, mais respectés, que les Romains regardèrent toute la terre comme leur domaine, et se préparèrent à triompher de tous les peuples. Heureusement, pour l’honneur des augures, Rome se trouva dans des circonstances toujours propres à nourrir son ambition, et qui ne lui permirent pas de s’amollir par la paix. Ces dissentions de la noblesse et du peuple, qui perfectionnèrent le gouvernement de la république, ne contribuèrent pas moins à la rendre conquérante. Les peuples voisins, trompés sur la nature des querelles qui agitoient les Romains, et se flattant toujours de toucher au moment favorable à leur vengeance, se jetoient souvent sur leurs terres, et empêchoient qu’ils ne prissent l’habitude de négliger leurs ennemis pour ne s’occuper que de leurs affaires domestiques. D’ailleurs, les patriciens, presque toujours humiliés dans la place publique, et qui ne conservoient leur ancienne supériorité sur le peuple que dans les armées, s’appliquèrent à le distraire par des guerres continuelles, de l’ambition que lui inspiroient la paix et les tribuns. On se fit une habitude de ne souffrir impunément aucune injure; il fallut que le territoire des alliés fût aussi respecté que celui de la république même; et les Romains accordèrent généreusement leur protection à toutes les villes qui leur demandoient quelques secours. Le collége des prêtres Fécialiens, que Numa avoit établi pour juger de la justice de la guerre, établit un droit des gens, austère et rigoureux. Si la république conserva les sages formalités qu’Ancus Marcius avoit prescrites[83] pour les déclarations de guerre, elle en fit usage d’une manière si impérieuse et si arrogante, qu’elles furent plutôt un obstacle à la conciliation qu’un moyen de prévenir les ruptures. La bonne foi des Romains devint fière, et ils ne se piquèrent que d’une fermeté inébranlable.

La république, occupée par des guerres continuelles, devoit naturellement faire une étude particulière de tout ce qui pouvoit contribuer à lui former de bonnes armées. Peut-être que les querelles de la place publique et du champ de Mars furent encore aussi utiles aux progrès de la discipline militaire chez les Romains, que les méditations mêmes de leurs consuls. Pour faire sentir au peuple qu’il étoit toujours soumis en quelque chose, les patriciens rendirent la discipline plus sévère, veillèrent avec une exactitude scrupuleuse à ce qu’elle fût observée, et en punirent la moindre infraction avec d’autant plus de rigueur qu’ils se vengeoient par-là secrètement dans les camps de quelque injure qu’ils avoient reçue dans Rome.

C’est à l’ordre merveilleux que les Romains établirent dans leurs armées, que Vegèce attribue la conquête de l’univers. Ce n’est, dit-il, ni la multitude des soldats, ni même le courage, qui donnent la victoire, mais l’art et l’exercice: et c’est par leur discipline que les Romains dissipèrent les nombreuses armées des Gaulois, qu’ils vainquirent les Espagnols, dont le tempérament est plus propre à la guerre que celui des peuples d’Italie; soumirent les Africains, auxquels ils furent toujours inférieurs en ruses et en richesses; et les Grecs mêmes, dont les lumières étoient bien supérieures aux leurs. Vegèce auroit dû ajouter que c’est à cette même discipline que la république fut redevable de faire quelquefois des fautes impunément, parce que la victoire les réparoit toutes; et de conserver dans les revers cette confiance qui ne lui permit jamais de consentir à une paix honteuse.

La discipline militaire des Romains mérite donc toute l’attention des politiques; elle est si sage, je dis même si philosophique, qu’il suffit d’entrer dans quelque détail sur la méthode que la république Romaine employoit à se former des soldats, pour voir d’un coup-d’œil tout ce qu’on peut imaginer de plus parfait sur cette matière.

Quelque pressant que fût l’intérêt qui portoit chaque citoyen à se sacrifier au bien[84] public, la république ne s’en reposa point sur ces motifs généraux, qui, pour être remarqués, demandent des réflexions qu’un danger éminent peut faire perdre de vue. Elle sembla ne pas faire attention aux principes de son gouvernement, qui rendoient propres à tous les citoyens la gloire et la honte, les avantages et les pertes de l’état; il fut expressément ordonné au soldat de vaincre ou de mourir, et il lui fut impossible d’éluder la force de cette loi. Un lâche qui fuit et qui perd ses armes, ne craint que la mort; et c’est par la crainte d’une mort certaine et honteuse qu’il faut le forcer à ne pas craindre une mort glorieuse, et en le réduisant au désespoir, l’accoutumer à ne trouver son salut que dans les efforts d’un grand courage. Il seroit insensé de vouloir tirer des sons justes et harmonieux d’un instrument qui n’est pas accordé; de même la république Romaine n’établit cet ordre sévère dans ses armées qu’après y avoir préparé ses citoyens, et leur avoir rendu facile l’exécution de ses lois.

Etant tous destinés aux armes par leur naissance, leurs pères les formoient dès le berceau aux qualités qui font le soldat, et sans lesquelles on ne pouvoit même parvenir aux magistratures les plus subalternes[85]. La frugalité, la tempérance et des travaux continuels leur formoient un tempérament sain et robuste. La dureté de la vie domestique les préparoit aux fatigues de la guerre. Les délassemens et les plaisirs de la paix étoient des jeux militaires. Tout le monde connoît les exercices du champ de Mars. On s’y exerçoit au saut, à la course, au pugilat. On s’y accoutumoit à porter des fardeaux; on s’y formoit à l’escrime et à lancer un javelot; et les jeunes Romains, couverts de sueur, se délassoient de leur fatigue en traversant deux ou trois fois le Tibre à la nage. Tout respiroit la guerre à Rome pendant la paix; on n’y étoit citoyen que pour être soldat. On formoit les jeunes gens à faire vingt ou vingt-quatre mille en cinq heures; et si on mettoit une différence entre la paix et la guerre, ce n’étoit que pour faire trouver le temps de celle-ci plus doux; aussi les Romains faisoient-ils dans la paix leurs exercices militaires avec des armes une fois plus pesantes que celles dont ils se servoient à la guerre.

Avec de pareils citoyens, il semble que la république auroit pu, sans examen, composer ses armées des premiers volontaires qui s’y seroient présentés; mais elle voulut que l’honneur d’être choisi pour la milice fût une récompense des talents qu’on avoit montrés dans le champ de Mars; que le soldat eût une réputation à conserver, et que l’estime qu’on lui témoignoit fût un gage de sa fidélité et de son zèle à remplir ses devoirs.

Tous les ans, dès que les consuls étoient créés, ils nommoient vingt-quatre tribuns militaires, dont les uns devoient avoir servi au moins cinq ans et les autres onze. Après qu’ils avoient partagé entr’eux le commandement des quatre légions qu’on alloit former, les consuls convoquoient au capitole ou au champ de Mars tous les citoyens qui, par leur âge[86], étoient obligés de porter les armes. Ils se rangeoient par tribus, et on tiroit au sort l’ordre dans lequel chaque tribu présenteroit ses soldats. Celle qui se trouvoit la première en rang choisissoit elle-même les quatre citoyens qu’elle croyoit les plus propres à la guerre; et les six tribuns qui devoient commander la première légion, prenoient de ces quatre soldats celui qu’ils estimoient davantage. Les tribuns de la seconde et de la troisième légion faisoient successivement leur choix, et le citoyen qui n’avoit pas été préféré à ses compagnons entroit dans la quatrième légion. Une nouvelle tribu présentoit quatre soldats; la seconde légion choisissoit la première. La troisième et la quatrième légion avoient le même avantage à leur tour; et jusqu’à ce que les légions fussent complètes[87], chaque tribu nommoit successivement quatre soldats. On procédoit ensuite à la création des officiers subalternes; et les tribuns les choisissoient eux-mêmes parmi les soldats qui avoient le plus de réputation.

Après avoir mis tant de soin à former ses armées, la république Romaine fut en état d’établir la discipline la plus austère. Pour être servie, elle n’eut pas besoin d’avoir de ces lâches condescendances qui ont perdu tant d’états. Trouvant dans ses citoyens des soldats tout exercés, elle ne se relâcha sur aucune des précautions qu’elle jugeoit nécessaires à leur salut. Qu’on lise dans les historiens le détail des fonctions auxquelles le sénat Romain étoit assujetti, et l’on verra que la république regarda constamment le repos et l’oisiveté comme ses plus redoutables ennemis. Les consuls ne préparoient les légions à la victoire qu’en les rendant infatigables; et plutôt que de les laisser sans agir, ils leur auroient fait entreprendre des ouvrages inutiles[88]. Un exercice continuel fait les bons soldats, parce qu’il les remplit d’idées relatives à leur métier, et leur apprend à mépriser les dangers en les familiarisant avec la peine. Le passage de la fatigue au repos les énerve; il offre des objets de comparaison qu’il est difficile de rapprocher, sans que la paresse, cette passion si commune et si puissante dans les hommes, ne s’accroisse, n’apprenne à murmurer, et n’amollisse l’ame après avoir amolli le corps.

Les hommes ne sont braves que par art; et vouloir qu’ils se fassent un jeu insensé de courir à la mort, c’est aller au-delà du but que doit se proposer la politique, ou n’exciter qu’un courage d’enthousiasme qui ne peut durer. Loin de songer à détruire cet éloignement que la nature inspire pour le danger et la douleur, la république Romaine sembloit le respecter. C’est en donnant à ses soldats d’excellentes épées, et en les mettant, pour ainsi dire, en sûreté sous leur bouclier, leur casque et leur cuirasse[89], qu’elle animoit leur confiance contre des ennemis moins précautionnés qu’eux. Dès-lors, il étoit plus aisé d’unir et d’échauffer dans leur cœur les passions qui, pour me servir de ce terme, entrent dans la composition du courage.

Les Romains y intéressoient la religion, et le serment que chaque soldat prêtoit entre les mains du consul, de ne point fuir, de ne point abandonner ses armes, et d’obéir à tous les ordres des ses supérieurs[90], ajoutoit à l’infamie de la lâcheté le sceau de l’impiété. La république prodiguoit les récompenses, mais avec discernement. Elles n’étoient point arbitraires; c’eût été les rendre méprisables. La loi même récompensoit, et l’on n’avoit ni à soupçonner l’indulgence des généraux, ni à craindre leurs caprices. Ce n’étoit point par des largesses en argent, ou par une distribution plus abondante en vivres qu’on récompensoit le soldat, c’eût été exciter son avarice et son intempérance, et pour animer le courage, réveiller des passions qui doivent l’amortir. Le soldat qui sauve dans le combat un citoyen prêt à périr, obtient une autre couronne que celui qui est monté le premier sur le mur d’une ville assiégée, ou qui a le premier forcé le camp des ennemis. Les lances, les boucliers, les harnois, les coupes, les colliers sont autant de prix différens pour différentes actions. Les escarmouches, les batailles, les siéges ont les leurs; et le courage du soldat Romain, toujours excité par un nouvel objet, ne peut jamais se relâcher.

Ceux qui avoient été honorés de quelque marque de valeur assistoient aux jeux et aux spectacles avec un habit particulier, et exposoient dans leurs maisons, avec les dépouilles qu’ils avoient remportées sur les ennemis, les prix que les consuls leur avoient donnés. Ces espèces de monumens domestiques nourrissoient une noble émulation entre tous les citoyens; et les fils, élevés au milieu des témoins de la gloire de leurs pères, apprenoient promptement leur devoir et ce que la république attendoit d’eux.

Les récompenses étoient d’autant plus propres à porter les Romains aux grandes choses, qu’ils ne pouvoient subir un châtiment militaire sans être deshonorés. Il y avoit peu de cas pour lesquels le consul prononçât peine de mort; mais le soldat que les tribuns avoient condamné à la bastonnade pour avoir manqué à une de ses fonctions[91], ou pour quelqu’autre faute plus légère, étoit chassé de l’armée, et n’osoit retourner à Rome, où un parent eût cru partager son infamie en lui ouvrant sa maison. Les Romains ignoroient cette méthode pernicieuse de réhabiliter un coupable en le faisant passer sous le drapeau; l’espérance du pardon rend négligent sur les devoirs, si elle n’invite même à les mépriser; et la honte dont on est lavé par une simple cérémonie, n’est point un affront. On diroit que les peuples modernes n’ont songé qu’à avoir beaucoup de soldats; les Romains n’en vouloient que de parfaits. Si toute une cohorte Romaine est coupable, on la décime, ou bien on la fait camper hors des retranchemens; elle n’est nourrie que d’orge, et c’est à elle de se réhabiliter par quelqu’action éclatante.

Il n’est pas surprenant qu’en commandant de pareils soldats, les consuls aient fait souvent des fautes impunément. Sylla avouoit que le courage seul et l’intelligence de son armée l’avoient fait vaincre dans des occasions où il n’osoit presque espérer de n’être pas défait. Combien de fois n’est-il point arrivé parmi nous qu’un général auroit payé moins chèrement un moment de distraction, et tiré même un parti avantageux d’une méprise, s’il avoit eu sous ses ordres ces légions, que les marches les plus longues et les plus précipitées ne fatiguoient point, qui pouvoient se suffire à elles-mêmes, qu’aucun obstacle n’arrêtoit, et qui, pendant l’abondance et le calme de la paix, s’étoient endurcies contre la faim, la soif et l’intempérie des saisons? Les vertus des soldats Romains inspiroient à leurs consuls cette confiance qui étend les vues et qui fait entreprendre de grandes choses. Le génie de nos généraux modernes est, au contraire, rétréci par l’impuissance où sont leurs armées de rien exécuter de difficile; notre luxe, nos mauvaises mœurs, en un mot, sont des entraves pour eux.

Notes in this chapter

Note 1 · Nihil prætermisi, quantum facere nitique potui, quin Pompeium à Cæsaris conjunctione avocarem, in quo Cæsar felicior fuit: ipse enim PompeiuNote 2 · Tanta erat in illis crudelitas, tanta cum barbaris conjunctio, ut non nominatim, sed generatim proscriptio esset informata; ut jam omnium juNote 3 · Adhuc certe, nisi ego insanio, stulte omnia et incaute Ad Att. (Epist. 10. l. 7.) Quid Pompeius agat, ne ipsum quidem scire puto; nostrum quNote 4 · L’an de Rome 706, c’est-à-dire, 451 ans après la création des tribuns, 318 ans après le tribunat de Licinius Stolon, 95 ans après le meurtreNote 5 · Scis mihi semper placuisse, non rege solum, sed regno liberari rempublicam, tu Lenius; sed quid melius fuerit, magno dolore sentimus, magno Note 6 · Statuo nil nisi hoc, senatûs aut populi romani judicium esse de iis civibus qui pugnantes non interierint. At hoc ipsum, inquies, inique facNote 7 · Non aliud discordantis patriæ remedium fuisse quam ab uno regeretur. (Tac. Ann. I. 2.) Tous les historiens anciens parlent le même langage; Note 8 · Le président de Montesquieu, dans ses considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains.Note 9 · Nihil enim tam absurdum quam tyrannicidas in cœlo esse, tyranni facta defendi. Sed vides consules, vides reliquos magistratus si isti magistNote 10 · Omnia facta, scripta, dicta, promissa, cogitata Cæsaris plus valent, quam si ipse viveret. (Ad Att. Epist. 10 l. 14.) Quæ enim Cæsar nunquamNote 11 · Prorsus dissolutum offendi navigium (Rempublicam) vel potius dissipatum, nihil consilio, nihil ratione, nihil ordine. (Ad Att. Epist. 11 l. Note 12 · Si multum possit Octavianus, multo firmius acta tyranni comprobatum iri, quam in telluris: atque id contra Brutum fore: sin autem vincitur, Note 13 · Non recordor unde ceciderim, sed unde surrexerim, fratrem mecum et te si habebo, per me ista pedibus trahantur. Vobis simul philosophari posNote 14 · Ita temperata tota ratio est, ut Reipublicæ constantiam præstem, privatis rebus meis, propter infirmitatem bonorum, iniquitatem malivolorum,Note 15 · Quæ facit, non dominationem, non, sed dominum Antonium, timentis sunt... ô magnam stultitiam timoris, id ipsum quod verearis, ita cavere, utNote 16 · Nullum enim, bellum civile fuit in nostrâ Republicâ omnium quæ memoriæ nostræ fuerunt, in quo bello non, utracumque pars vicisset, tamen aliNote 17 · Dans le temps de la république, il n’étoit pas nécessaire, pour obtenir le triomphe, de battre les ennemis; il suffisoit d’être général de lNote 18 · Dictaturam magnâ vi offerente populo, genu nixus, dejecta ab humeris toga, nudo pectore, deprecatus est. (Suet. in vit. Aug.)Note 19 · Domini appellationem ut maledictum et opprobrium, semper exhorruit. (Suet. in vit. Aug.)Note 20 · Pharsale, Philippe, Actium.Note 21 · Fœdusve, cum quibus volet, facere liceat, ita uti licuit D. Augusto, Tiberioque et Claudio. Utique, ei senatum habere, relationem facere, reNote 22 · Nec unquam satis fida potentia, ubi nimia est. (Tac. Hist. l. 2.)Note 23 · Tout le monde connoît le goût effréné des Romains pour les spectacles de l’amphithéâtre.Note 24 · Omnium primum avidum novæ libertatis populum, ne post modum flecti precibus aut donis regiis posset, jurejurando adegit neminem Romæ passuroNote 25 · Principatum quamvis neque occupare confestim, neque agere dubitasset, et statione militum, hoc est, vi et specie dominationis assumpta, diu Note 26 · Tiberio etiam in rebus quas non occuleret, seu natura, sive adsuetudine, suspensa semper et obscura verba: tunc verò, nitenti ut sensus suosNote 27 · Tandem quasi coactus, et quærens miseram et onerosam injungi sibi servitutem, recepit imperium, nec tamen aliter, quam ut depositurum se quaNote 28 · Dixi et nunc, et sæpe alias, Patres Conscripti, bonum et salutarem principem, quem vos tanta et tam libera potestate instruxistis, senatui sNote 29 · Neque enim eminentes virtutes sectabatur, et rursum vitia oderat. Ex optimis periculum sibi; à pessimis dedecus publicum metuebat. Quâ hæsitNote 30 · Aliquoties prædicabat (Tiberius) exitio suo omniumque Caium vivere: et se natricem, serpentis id genus, populo romano, phaetontem orbi terraNote 31 · Néron faisoit promener dans les rues de Rome ses chevaux couverts d’une robe de sénateur. Il arriva de-là que le peuple ne regarda plus ce vNote 32 · Dans le temps de la république, le peuple croyoit que les arts ne devoient occuper que des esclaves. En perdant sa liberté, il conserva cettNote 33 · Nec ulli genti sine justis et necessariis causis bellum intulit (Augustus) tantumque abfuit à cupiditate quoquo modo imperium vel bellicam gNote 34 · Tous les historiens anciens sont pleins des vexations que les officiers des empereurs faisoient dans les provinces, d’où ils rapportoient deNote 35 · Multa seditionis ora vocesque; suâ in manu sitam rem romanam, suis victoriis augeri Rempublicam in suum cognomentum adcisci imperatores.....Note 36 · Voyez dans Tacite comment ces généraux se comportèrent pour appaiser la révolte de leurs armées, tandis qu’ils pouvoient en profiter pour usNote 37 · Néron ne fit aucune attention aux nouvelles qui lui apprirent la révolte de son armée; il se contenta de mettre à prix la tête de Vindex. IlNote 38 · Evulgato imperii arcano, posse principem alibi quam Romæ fieri. (Tac. Hist. l. 1.)Note 39 · Sententiam militum secuta patrum consulta. (Tac. Ann. l. 12.) Indè raptim appellatis militibus ad curiam delatus est. (Suet. in vit. Ner.)Note 40 · Nunc demum redit animus, et quamquam primo statìm beatissimi sæculi ortu Nerva Cæsar res olim dissociabiles miscuerit, principatum ac libertNote 41 · Naturâ infirmitatis humanæ, tardiora sunt remedia quam mala, et ut corpora lente augescunt, citò extinguuntur. Sic ingenia studiaque oppressNote 42 · Suscepere duo manipulares imperium populi romani transferendum, et transtulerunt. (Tac. Hist. l. 1.)Note 43 · Dioclétien s’associa Maximien, depuis surnommé Hercule. Ces deux empereurs partagèrent l’empire; l’un eut l’Orient, et l’autre l’Occident; mNote 44 · Voyez les Observations sur l’histoire de la Grèce.Note 45 · Voyez dans Tite-Live, l. 1. les réglemens de ce prince, au sujet des déclarations de guerre. L’esprit de ces réglemens tendoit à rendre les Note 46 · Il ne suffisoit pas d’être citoyen Romain pour avoir l’honneur d’être soldat. Ceux qui n’avoient pas quatre cents dragmes de bien, et que poNote 47 · On ne pouvoit demander une magistrature, qu’après avoir servi dix ans.Note 48 · On commençoit à servir à l’âge de 17 ans jusqu’à 45. Après qu’on avoit fait quinze campagnes, on étoit vétéran, c’est-à-dire, qu’on n’étoit Note 49 · Le nombre des soldats d’une légion a varié, même dans le temps de la république. Il a été, suivant les circonstances, de trois mille, de quaNote 50 · L’histoire Romaine en offre plusieurs exemples, et l’on voit entr’autres que Marius, pour occuper son armée, détourna une rivière, et lui fiNote 51 · La république fournissoit des armes aux soldats. Leur bouclier étoit haut de quatre pieds. Leur casque et leur cuirasse étoient à l’épreuve Note 52 · Ce serment se prêtoit avant que les légions sortissent de Rome. Quand elles étoient venues à leur premier rendez-vous, le soldat faisoit un Note 53 · Le consul avoit seul droit de punir de mort. Les tribuns condamnoient à la bastonnade, et ils prononçoient leur jugement, en touchant d’un b
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