OBSERVATIONS SUR L’HISTOIRE DE LA GRECE. (continued 2)
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Les Spartiates, qu’aucun obstacle n’empêchoit plus de se livrer à leur haine, convoquèrent une assemblée générale de leurs alliés, pour délibérer sur la situation du Péloponèse, et les dangers dont la Grèce entière étoit menacée. Les Corinthiens parlèrent avec plus de chaleur que tous les autres, «Spartiates, dirent-ils, vous êtes les libérateurs de la Grèce, vous en êtes les protecteurs; mais renoncez à ces titres, ou hâtez-vous de réparer les maux que nous souffrons, et que vous auriez dû prévenir. Il est temps que votre bonne foi ne soit plus la dupe de l’ambition des Athéniens; n’attendez pas pour nous venger que vos ennemis aient détruit votre puissance. Connoissez ces Athéniens qui ne veulent de liberté que pour eux, et qui sont les plus grands ennemis de la Grèce. Toujours hardis, toujours entreprenans, toujours pressés d’agir; un succès, un revers, tout augmente également leur confiance et leur ambition. Ils croient que leur république décheoit quand elle ne s’agrandit pas; ils se regardent dès aujourd’hui comme les maîtres des villes qui sont à leur bienséance, et qu’ils espèrent de subjuguer. A cette ambition impatiente, qu’opposez-vous, Spartiates? une lenteur extrême. Quel en sera le fruit? la défection de vos alliés et l’élévation de vos ennemis. Réduits enfin à vos seules forces, vous tenterez, mais trop tard, d’échapper au sort que plusieurs peuples ont déjà subi. Les villes qui vous implorent aujourd’hui, soumises alors aux Athéniens, serviront elles-mêmes à vous opprimer. Les dieux auroient-ils donné inutilement aux hommes le talent de prévoir l’avenir, en étudiant le passé? Pour être modérés envers des ennemis qui ne cessent de vous insulter, ne soyez pas injustes à l’égard de vos alliés, qui ne veulent que vous servir. Vous nous devez votre protection; la foi des traités, la religion des sermens vous y obligent, et nous en réclamons aujourd’hui les effets pour votre propre avantage.»
Les ambassadeurs qu’Athènes avoit envoyés à cette assemblée, agirent conformément aux vues de Périclès. Se contentant de parler vaguement de leur désir de la paix, pour ne pas paroître, s’il étoit possible, les auteurs de la guerre, ils ne firent aucune proposition qui tendît à faire voir qu’ils étoient prêts à entrer en négociation, qu’ils désiroient de réparer leurs injustices, et de rassurer les esprits sur l’avenir. Toujours pleins des journées de Marathon et de Salamine, ils ne dissimulèrent pas qu’il étoit juste qu’une république, qui avoit sauvé deux fois la Grèce, en eût l’empire.
«C’est de tout temps, dirent-ils, que les plus forts sont les maîtres; nous ne sommes pas les auteurs de cette loi, elle est fondée dans la nature.» A les en croire, on eût dit que la majesté du commandement s’avilissoit par la modération, la justice et la bienfaisance. Ce discours sauvage, et digne d’un satrape de Perse, qui parle à des esclaves, indigna des hommes qui vouloient être libres; et Lacédémone porta un décret, par lequel elle prenoit sous sa protection Corinthe, Potidée, Egine et Mégare.
Périclès, à qui tout réussissoit, profita de cette démarche de Lacédémone pour faire prendre aux Athéniens une résolution extrême. Après avoir représenté sous de fausses couleurs sa conduite et celles des villes du Péloponèse: «Il ne s’agit point, dit-il au peuple le plus orgueilleux de la Grèce, de montrer une lâche condescendance aux volontés des Lacédémoniens. S’ils ne nous enjoignoient pas de quitter Potidée, d’affranchir Egine, et de révoquer le décret que nous avons porté contre Mégare, nous pourrions peut-être, sans nous faire tort, ne consulter que notre modération; mais puisque Lacédémone croit encore jouir de son ancien empire, et donne des ordres, Athènes doit désobéir pour ne pas se déshonorer. Si vous cédez aux menaces de la guerre, on croira que vous vous êtes rendus à la crainte; on vous fera de nouvelles demandes, qu’il faudra rejeter pour ne pas plier sous le joug. Vous pouvez aujourd’hui écarter le péril qui vous menace, en donnant un exemple de vigueur qui intimidera vos alliés, et instruira pour toujours les Lacédémoniens du succès qu’ils doivent se promettre de leur orgueil; mais peut-être que demain il n’en sera plus temps.»
Dès qu’Athènes et Lacédémone en étoient venues à une rupture ouverte, il ne falloit plus espérer que, sans la ruine entière de l’une ou de l’autre de ces républiques, l’ancien gouvernement fédératif des Grecs pût se rétablir et subsister. Quoique les intérêts particuliers de Périclès et de Corinthe eussent fait prendre les armes, cette guerre étoit, en effet, une guerre de rivalité entre Sparte et Athènes; elle devoit ranimer une jalousie qui avoit été retenue et non pas éteinte; et plus les Spartiates et les Athéniens étoient braves, plus leur haine en s’aigrissant devoit être implacable. La première hostilité devenoit une source éternelle de divisions. Les monarchies peuvent oublier les injures qu’elles ont reçues, parce que le prince imprime son caractère à sa nation, et qu’il peut n’être ni vindicatif, ni ambitieux, ni jaloux; mais dans des républiques telles que celles de la Grèce, où la multitude gouverne, quel magistrat pouvoit résister au torrent de l’opinion publique, et le détourner? Les Grecs ne devoient plus avoir d’autre politique que celle de leurs passions.
C’est sous ce point de vue que Périclès auroit dû commencer et conduire ses opérations. Il falloit pénétrer quel alloit être l’objet, l’ame et le début de la guerre. N’en faire supporter les maux qu’à Mégare, Egine et Potidée, c’étoit une démarche fausse. Brûler les vaisseaux et les moissons de Corinthe, c’étoit ne point décider à qui appartiendroit l’empire de la Grèce, et cependant c’étoit pour cet empire qu’on alloit combattre. Athènes devoit donc adresser directement tous ses coups à sa rivale, dont la chûte auroit été suivie de l’obéissance de ses alliés; mais Périclès, gouverné par la seule passion de dominer dans sa patrie, craignit de se jeter dans de trop grands embarras, ou de se mettre dans des entraves, s’il proposoit le dessein d’humilier les Spartiates au point de les réduire à reconnoître la supériorité des Athéniens. S’il eût une fois fait concevoir cette espérance téméraire, il n’auroit plus été le maître d’y renoncer, sans se déshonorer et perdre son crédit. Il ne forma qu’un plan vague, pour se laisser la liberté de changer de vue selon les événemens, d’avancer ou de reculer à son gré, et de prendre chaque jour, le parti le plus favorable à ses intérêts.
Les Lacédémoniens ne se rendirent pas de leur côté un compte plus sage de la guerre qu’ils avoient entreprise. Quand ils devoient se hâter de commencer les hostilités pour prévenir leurs ennemis, ils perdirent un temps précieux en négociations inutiles. Les ambassadeurs qu’ils envoyèrent à Athènes, tantôt demandèrent qu’elle réparât je ne sais quel sacrilège, dont les prêtres de Delphes se plaignoient; tantôt l’invitèrent à lever le siége de Potidée, à rendre la liberté aux Eginètes et aux Mégariens, ou proposèrent seulement de faire un traité, par lequel on s’engageroit à ne faire aucune entreprise préjudiciable à la liberté de la Grèce. Au lieu de ne traiter en ennemis que les alliés d’Athènes qui s’opiniâtreroient à rester fidelles à leurs premiers engagemens, ils étendirent également leur sévérité sur ceux qui n’attendoient qu’une invitation et des secours pour secouer le joug des Athéniens. Cette faute étoit énorme; ce ne fut pas cependant la plus considérable que firent les Spartiates. Tandis qu’ils devoient paroître ne combattre que pour la liberté des Grecs, ils recherchèrent scandaleusement l’amitié de la cour de Perse, et lui abandonnèrent les colonies d’Asie, que Cimon avoit rendues libres. N’étoit-ce pas mériter la haine, et peut-être même le mépris de la Grèce?
Sans doute que dans le détail des opérations particulières de cette guerre, les généraux de Lacédémone et d’Athènes firent ce que la plus grande habileté exigeoit d’eux, et il ne m’appartient pas de les juger; mais il est vrai que l’histoire offre peu de guerres dont les vues générales aient été préparées et conduites avec moins d’intelligence. Démosthènes reprocha dans la suite aux Athéniens de faire la guerre à Philippe, de la même manière que les barbares se battent au pugilat. «Un de ces athlètes grossiers, disoit-il, est-il atteint en quelqu’endroit? il est tout occupé du coup qu’il reçoit. Le frappe-t-on ailleurs? il y porte la main. Mais parer, mais regarder fixement son ennemi ou le prévenir, il ne le sait ni ne l’ose. Vous de même, Athéniens, si on vous annonce Philippe dans la Chersonèse, vous formez un décret pour secourir la Chersonèse. Si vous apprenez qu’il occupe les Thermopyles, pareil décret en faveur des Thermopyles. S’il tourne de quelqu’autre côté que ce puisse être, vous le suivez en gens qui sont à sa solde et à ses ordres. Mais apprenez que si un général d’armée marche à la tête des troupes, un politique doit marcher à la tête des affaires.»
Athènes et Lacédémone commencèrent à mériter les mêmes reproches pendant la guerre du Péloponèse. Elles se perdent continuellement de vue, et n’entreprennent rien de décisif. L’une attend pour former un projet que l’autre soit entrée en campagne. On fait des courses dans l’Attique ou dans la Laconie; et toutes les entreprises ne sont en quelque sorte que des diversions, sans qu’il y ait d’attaque principale. Tandis qu’Archidamus se porte chez les Platéens, et se jette sur l’Acarnanie, les Athéniens font une irruption dans la Calcide et dans la Béotie. Si quelqu’un de leurs alliés se révolte, toute leur attention est portée de ce côté-là. Tantôt le théâtre de la guerre est dans l’île de Lesbos, sur le territoire de Mégare, dans l’île de Corcyre; tantôt chez les Etoliens, dans la Béotie ou dans la Thrace. A force d’entamer des entreprises différentes, chaque république divise trop ses armées, et se met dans l’impuissance de profiter de ses avantages. On est heureux d’un côté, malheureux de l’autre; on n’a que des succès balancés par des pertes à-peu-près égales. Athènes et Lacédémone, affoiblies, ne peuvent s’imposer la loi l’une à l’autre; cependant, leur haine augmente et s’irrite par les efforts impuissans qu’elles font pour la satisfaire; et leur ambition infructueuse rompt enfin, d’une manière sensible, tous les ressorts du gouvernement de la Grèce.
Si Périclès avoit vécu, Athènes vraisemblablement ne seroit point tombée dans l’avilissement où ses successeurs la précipitèrent. Quelque contraires que fussent ses entreprises aux intérêts de sa patrie, il les exécutoit avec une sorte d’éclat et de courage capable d’éblouir la multitude. Peut-être que cet homme, dont la Grèce admiroit avec justice les talens supérieurs, se seroit enhardi peu-à-peu, en voyant les fautes, la lenteur et les irrésolutions des Spartiates; peut-être auroit-il cru enfin ne pas se compromettre, en formant des plans de campagne propres à déterminer décisivement la querelle des deux républiques, qui s’étoient fait trop de mal pour cesser de se haïr. Sa régence avoit fait une plaie mortelle à la Grèce; et sa mort, qui survint au commencement de la troisième année de la guerre, ne laissa aucune espérance d’y voir appliquer un remède efficace. Il ne se présenta pour succéder à Périclès, qu’une foule de petits ambitieux, qui, sans talens, sans connoissances, sans droiture dans le cœur, sans élévation dans l’esprit, crurent qu’il suffisoit de savoir être intrigant, d’avilir le mérite et de flatter les goûts de la multitude, pour être en état de gouverner une république.
Périclès avoit toujours soigneusement écarté le mérite, pour n’appeler sous lui, à l’administration des affaires, que des personnes dévouées à ses volontés et incapables de lui faire ombrage; mais ce n’étoit pas-là la seule cause qui eût étouffé le génie dans Athènes, ou du moins qui l’eût écarté du gouvernement de la république. La loi de l’ostracisme ne produisit d’abord aucun mauvais effet, parce que l’habitude étoit prise de n’aimer que la gloire et la liberté; et tant qu’il avoit fallu être homme d’état à Athènes, pour y avoir de la considération, on s’étoit exposé sans crainte à l’exil et à l’ingratitude de ses concitoyens. Mais depuis que les Athéniens s’étoient passionnés, sous la régence de Périclès, pour la philosophie et les beaux arts, jusqu’au point d’accorder à ceux qui s’y distinguoient la même estime qu’aux plus grands capitaines et aux plus grands magistrats, les gens sensés, à qui on avoit ouvert une voie moins dangereuse pour acquérir de la gloire, pensèrent comme le père de Thémistocle, qui voyoit avec chagrin que son fils aspirât aux emplois d’une république ingrate, qui n’encourageoit le mérite que par des récompenses trompeuses. Il menoit quelquefois son fils, dit Plutarque, sur le rivage de la mer; et lui faisant remarquer les vieilles galères qu’on y laissoit pourrir, les comparoit aux hommes d’état, qui sont toujours négligés, dès qu’ils ne sont plus utiles. Tout homme de bien dût penser de même dans un ville où l’ambition avilie par les intrigans n’étoit plus associée à l’amour de la gloire.
Il auroit été d’ailleurs bien difficile que les Athéniens, occupés de plaisirs, de jeux, de fêtes et de spectacles, depuis que leur avarice et leur prodigalité mettoient les alliés à contribution, se fussent encore formés aux grandes choses. Leur puissance sur mer, qui devoit servir de rempart à la Grèce, servoit, dit Xénophon, à raffiner leur goût pour les voluptés; on trouvoit sur leurs tables tout ce que la Sicile, l’Italie, l’île de Chypre, l’Egypte, la Lydie et les côtes de l’Hellespont ont de plus rare et de plus exquis: les mœurs d’une ville, abandonnée au luxe, peuvent produire des hommes aimables, mais non pas de grands hommes.
Quoi qu’il en soit, Cléon, dont tous les historiens parlent avec un extrême mépris, prit une espèce d’ascendant sur tous ceux, qui, comme lui, voulurent s’emparer de l’autorité que Périclès avoit possédée. Sa fortune donna de la confiance à tous les intrigans; et pour s’élever ou pour ruiner son adversaire, on n’employa plus que la ruse, la flatterie, le mensonge, la calomnie, et tous ces moyens bas qui peuvent conduire aux honneurs dans une république corrompue, mais qui ne peuvent y maintenir, à moins qu’elle ne soit parvenue au comble de la corruption. Le peuple, agité par les cabales et les partis formés pour le tromper, se défit de cette sorte de paresse avec laquelle il s’étoit livré jusque-là au citoyen qui avoit gagné sa confiance. Il se défia de tout le monde, se tint sur ses gardes, devint intraitable, et ne put ni gouverner ni être gouverné.
Cléon étoit prêt à perdre la république, lorsque les citoyens les plus considérables, dont il s’étoit déclaré l’ennemi, pour gagner la faveur de la multitude, lui suscitèrent un concurrent; mais ils n’eurent rien de mieux à lui opposer que Nicias, à qui une timidité excessive faisoit craindre la présence du peuple. On peut juger par-là, combien il étoit propre au rôle qu’on lui destinoit. Il avoit des vertus, des talens, de l’éloquence; mais, par je ne sais quelle défiance pusillanime de lui-même, il n’osoit se montrer tel qu’il étoit. Avec son insolence bruyante, Cléon écrasoit la modestie de Nicias; on pardonne à l’un ses rapines, on ne s’aperçoit pas du désintéressement de l’autre. Brave soldat, mais capitaine irrésolu, toute entreprise paroissoit impossible à Nicias; quand il commençoit enfin à agir, le moment le plus favorable étoit déjà passé. Il ne sait que douter, délibérer, et à peine a-t-il fait l’effort de se décider, qu’il croit déjà entrevoir un meilleur parti, qu’il abandonne encore pour un autre. Cléon, au contraire, ne doutoit de rien; entreprise sage ou téméraire, moyens prudents ou insensés, tout lui est égal. Enfin, toute Athènes, indécise ou partagée entre les vertus et les talens timides de Nicias, et les vices et l’ineptie effrontée de Cléon, n’ose prendre une résolution, ou prend un mauvais parti si elle agit.
Alcibiade se mit bientôt sur les rangs. Ce n’étoit pas un ambitieux, mais un homme vain qui vouloit faire du bruit et occuper les Athéniens. Sa valeur, son éloquence, tout dans lui étoit embelli par des graces. Abandonné aux voluptés de la table et de l’amour, jaloux des agréments et d’une certaine élégance de mœurs qui en annonce presque toujours la ruine, il sembloit ne se mêler des affaires de la république, que pour se délasser des plaisirs. Il avoit l’esprit d’un grand homme; mais son ame, dont les ressorts étoient devenus incapables d’une application constante, ne pouvoit s’élever au grand que par boutade. J’ai bien de la peine à croire qu’un homme assez souple pour être à Sparte aussi dur et aussi sévère qu’un Spartiate, dans l’Ionie aussi recherché dans les plaisirs qu’un Ionien, qui donnoit en Thrace des exemples de rusticité, et qui dans l’Asie faisoit envier son luxe élégant par les satrapes du roi de Perse, fût propre à faire un grand homme. Quoiqu’il eût fréquenté l’école de Socrate, il n’étoit guère persuadé qu’il y eût dans le monde d’autre bien ni d’autre mal que ses plaisirs et ses chagrins. On sait le mot de Timon le misanthrope: «Courage, mon cher ami, lui dit-il en lui touchant la main, je te sais gré du crédit que tu acquiers; deviens l’homme à la mode, tu me feras raison de nos insensés d’Athéniens.» Tout est perdu, en effet, quand un homme du caractère d’Alcibiade parvient à la tête des affaires. Les grâces accréditent les vices; la décadence des mœurs entraîne celle des lois; les talens agréables sont seuls honorés et protégés, et le gouvernement sans principes ne se conduit que par saillies.
Avec de pareils administrateurs, les Athéniens ne tentèrent plus que des projets informes et mal conçus. Ils éprouvèrent la défection de plusieurs de leurs alliés, craignirent la révolte des autres; et après dix campagnes infructueuses, la malheureuse journée d’Amphipolis auroit dû leur faire perdre l’espérance chimérique de dominer dans la Grèce. Les Lacédémoniens, de leur côté, sans renoncer à leur ambition, étoient las de la guerre, qui avoit ruiné leurs affaires. Leurs esclaves désertoient chaque jour, et ils n’avoient plus la même autorité qu’autrefois sur leurs alliés. Cléon et Brasidas, ces ennemis éternels de la paix, étoient morts. Nicias, que les périls et les révolutions de la guerre alarmoient, désiroit de jouir sans trouble du crédit qu’il avoit acquis; et Plistianax, roi de Sparte, avoit mille raisons particulières pour travailler à la pacification de la Grèce.
Les Spartiates et les Athéniens ne conclurent qu’une trève; et cependant le traité de paix le plus solennellement juré n’auroit été qu’un foible garant de la tranquillité publique. Ces deux peuples, toujours pleins d’ambition et de défiance, loin de réunir leurs forces, ainsi qu’ils en étoient convenus, pour hâter l’exécution de leur traité, auquel les alliés refusoient de souscrire, ne cherchèrent au contraire eux-mêmes que des prétextes pour éluder leurs engagements. Ils se firent un art de se nuire en secret; et malgré leur alliance, toujours à la veille de reprendre les armes, ils ne jouissoient que d’une paix trompeuse; lorsqu’Athènes, frappée d’une espèce de vertige, fit tout à coup un effort, et leva une armée formidable pour s’emparer de la Sicile.
Il y avoit déjà long-temps que cette conquête flattoit l’ambition des Athéniens; et Périclès avoit eu besoin de toute son autorité pour les détourner de cette entreprise. «Que vous importe, disoit Nicias, des affaires de Sicile? Nous éprouvons depuis long-temps que la république est fatiguée par la multitude de ses alliés. Les Léontins et les Egestins sont, il est vrai, inquiétés chez eux; et leurs ambassadeurs nous font de justes plaintes de la tyrannie de Syracuse; mais cette tyrannie, de quel malheur menace-t-elle Athènes? Est-il temps de songer à faire des conquêtes éloignées, quand tout nous avertit de pourvoir à notre propre sûreté? Pouvons-nous croire que nous jouissons de la paix, pendant que toute la Grèce est en feu? Toujours à la veille de prendre part à la guerre qui subsiste entre nos alliés et ceux de Lacédémone, soit parce que nous ne savons pas nous faire obéir, soit parce que nous ne voulons pas qu’on nous obéisse, nous sommes certains que les Spartiates nous détestent; par quelle inconséquence voulons-nous donc transporter nos forces hors de l’Attique, tandis que nous devrions les y rappeler si elles en étoient éloignées? Voulons-nous par notre foiblesse inviter nos ennemis à rompre un traité qui les gêne? Voulons-nous nous mettre hors d’état de repousser les armées du Péloponèse, quand elles entreront dans l’Attique?»
Les Athéniens n’étoient plus capables de goûter ces sages réflexions; Alcibiade les avoit enivrés de ses folles espérances. Prévoir les obstacles et les périls de cette expédition téméraire, c’étoit être mauvais citoyen. La république, aussi ennuyée de sa trève avec Lacédémone qu’elle avoit été fatiguée de la guerre, se flattoit de se dédommager aux dépens des Syracusains, des pertes que les Spartiates lui avoient fait faire. Elle ne doutoit point que la conquête de la Sicile ne fût l’ouvrage d’une campagne; et regardant Syracuse comme une place d’armes d’où elle devoit étendre son empire sur l’Italie et sur l’Afrique, elle se préparoit déjà à retomber sur le Péloponèse avec les forces de ces provinces soumises.
Autant que le projet de cette guerre étoit insensé en lui-même, autant les moyens qu’on choisit pour l’exécuter furent-ils extravagants. Avant le départ de leur flotte, les Athéniens portèrent un décret par lequel il étoit ordonné, qu’après avoir détruit Syracuse et Sélinunte, on en vendroit les habitants, et qu’on exigeroit un tribut de toutes les autres villes de Sicile. C’étoit inviter les Syracusains et les Sélinuntins à se défendre jusqu’à la dernière extrémité; et en les réduisant au désespoir, les rendre invincibles, s’il leur restoit quelque moyen de l’être. C’étoit aliéner le cœur des Siciliens, se priver de leurs secours contre Sélinunte et Syracuse, et ne leur donner avec ces deux villes qu’un même intérêt et une même cause à défendre.
Puisque les Athéniens n’avoient point un Thémistocle qui pût, à force de sagesse et de talents, faire réussir une entreprise commencée sous de si mauvais auspices, cette guerre ne pouvoit laisser quelque foible espérance de succès, qu’autant qu’elle seroit conduite par Alcibiade, dont le courage et le génie étoient propres à faire naître de ces événements bizarres, de ces révolutions extraordinaires, de ces coups inattendus de la fortune, qui confondent quelquefois la raison et changent la nature des choses. Mais à peine ce général étoit-il abordé en Sicile, que ses ennemis, qui avoient conjuré sa perte, et mis dans leurs intérêts les prêtres et la religion, réussirent à le faire rappeler, en lui intentant une action criminelle devant le peuple. Nicias, qui avoit regardé cette guerre comme une espèce de délire de la part de ses concitoyens, partagea le commandement avec Lamachus, soldat entreprenant, qui croyoit qu’un courage opiniâtre vient à bout de tout, et que la circonstance la plus favorable pour agir, étoit toujours celle où il se trouvoit.
Ce capitaine ayant été tué, Nicias fut effrayé de se trouver seul à la tête de l’armée; toujours opposé à un collègue aussi ardent que Lamachus, il avoit été obligé d’avoir un sentiment; il n’en eut plus quand tout roula sur lui. Il demande des secours et des collègues; et en les attendant il demeure dans l’inaction, ou ne s’occupe que de projets de retraite. Démosthène et Eurimédon lui furent envoyés; et ces généraux, d’un caractère trop opposé pour être unis et penser de concert, auroient fait avorter une entreprise aisée.
Les Syracusains, secourus par les Corinthiens et les Spartiates, et commandés par Gylippe, firent lever le siége de leur ville. Les Athéniens, défaits à différentes reprises sur mer et sur terre, et en quelque sorte prisonniers dans la Sicile, où ils ne pouvoient recevoir aucune subsistance, et d’où toute retraite leur étoit fermée, se virent obligés de se livrer à la discrétion des ennemis. Les soldats furent vendus comme des esclaves ou envoyés aux carrières, et les deux généraux, Nicias et Démosthène, n’échappèrent au supplice qu’on leur préparoit, qu’en se donnant eux-mêmes la mort.
Cependant, la trève entre Athènes et Lacédémone ne subsistoit plus; et la première de ces républiques, poussée, pour ainsi dire, à sa ruine par une fatalité aveugle, n’avoit consulté que sa haine et sa témérité, dans le temps qu’elle avoit le plus d’intérêt de ménager ses anciens ennemis. Les Spartiates ne donnoient encore que de foibles secours à Syracuse, dont les ambassadeurs sollicitoient une diversion puissante; ils résistoient encore à leur haine et aux intrigues d’Alcibiade, qui, pour se venger de sa patrie, ne travailloit qu’à lui susciter des ennemis. Au lieu de profiter de ces dispositions pour changer la trève en une paix durable, les Athéniens, dont les affaires commençoient à aller mal en Sicile, commirent eux-mêmes les premières hostilités, en faisant une descente dans la Laconie.
Après les dépenses et les pertes énormes qu’ils avoient faites en Sicile, il étoit impossible que leur république fût en état de se défendre contre les Lacédémoniens. Ses finances étoient épuisées; elle manquoit d’hommes propres à porter les armes. Sans vaisseaux, sans matelots, à peine pouvoit-elle tirer quelques subsistances par mer; et l’Attique cependant n’étoit point cultivée, depuis que les Lacédémoniens, suivant le conseil d’Alcibiade, qui s’étoit réfugié chez eux, avoit fortifié Décalie, d’où ils ravageoient impunément tout le pays. Les Athéniens, méprisés de leurs alliés, furent abandonnés de ceux qui, jusque-là, avoient eu la constance de leur rester attachés. Sparte, à qui les Syracusains prêtèrent, pour se venger, une nombreuse flotte, avoit à son tour l’empire de la mer, et les ambassadeurs de Tyssapherne, satrape de l’Asie mineure, lui offroient des secours, et la sollicitoient de ruiner Athènes de fond en comble.
Au milieu de tant de maux, la division la plus cruelle éclata entre les Athéniens. Le peuple accusoit les riches de tous les désastres que souffroit la république; les riches en accusoient l’insolence du peuple, et publioient qu’il n’y avoit plus de salut à espérer, si on ne lui enlevoit une autorité, dont il ne cesseroit jamais d’abuser. Pisandre se mit à leur tête, abolit le gouvernement populaire, et confia le pouvoir souverain à un conseil dont il fut le chef, et qui, pour confirmer la servitude du peuple, employa inutilement tout ce que la tyrannie a de plus dur. Les esprits irrités et non pas soumis se révoltèrent avec une violence nouvelle; et si les Spartiates avoient attaqué le Pyrée, pendant que la fureur des factions se signaloit par les plus grands excès, les Athéniens, dit Thucydide, auroient succombé avant que d’avoir pu se réunir et prendre un parti: mais, poursuit le même historien, ce n’est pas la première fois que la lenteur naturelle de Lacédémone lui a fait perdre ses avantages.
Sa supériorité s’évanouit bientôt. Les Syracusains rappelèrent leurs troupes pour se défendre contre les Carthaginois; et Alcibiade, qui avoit éprouvé des mépris depuis l’abaissement de sa patrie, craignit d’être écrasé sous ses ruines, si elle succomboit, et éclaira Tyssapherne sur les intérêts de la Perse. Il lui fit sentir que, bien loin de mettre fin à la guerre qui désolait la Grèce, et de prêter des secours trop abondans aux Spartiates contre les Athéniens, il devoit nourrir la rivalité des deux républiques; les tenir en équilibre, balancer leurs avantages, et les consumer l’une par l’autre pour les obliger à rechercher à l’envi la protection du roi de Perse, qui deviendroit le médiateur, ou plutôt l’arbitre de la Grèce.
Alcibiade revint à Athènes dans ces circonstances; et le peuple, qui ne savoit à qui donner sa confiance, vola au-devant de lui, et en fit son idole, parce qu’il l’avoit persécuté. Le courage succède aussitôt à l’abattement; le général a déjà fait passer ses espérances dans tous les esprits; on fait un dernier effort; tout s’arme; on cherche l’ennemi; on est impatient de vaincre ou de mourir, et les Athéniens remportent une victoire assez considérable pour obliger leurs ennemis à demander la paix.
«Il est temps, ô Athéniens! dirent les ambassadeurs de Sparte, que nous terminions nos longues querelles; la guerre nous est également funeste; elle a diminué notre crédit dans la Grèce; et quand elle vous fait perdre vos alliés, n’espérez pas qu’elle vous donne l’empire que vous affectez; les dieux veulent sans doute que l’une de nos deux villes n’obéisse pas à l’autre. Que votre dernier avantage ne ferme pas vos cœurs à la paix; il seroit imprudent de compter sur la fortune, et les uns et les autres nous n’avons que trop éprouvé son inconstance. Jugez-nous, mais jugez-vous en même temps avec équité. Nous cultivons les terres abondantes du Péloponèse, et vous ne possédez que le territoire stérile de l’Attique. La guerre vous a fait perdre plusieurs de vos alliés qui ont recherché notre amitié. Le roi le plus riche et le plus puissant de la terre vous avance les frais ce la guerre; et vous n’avez plus pour tributaires que quelques peuples que vos besoins ont appauvris. Telle est notre situation respective, et cependant nous vous demandons la paix, sans prétendre abuser de nos avantages. De part et d’autre, restons les maîtres des villes que nous possédions avant la guerre; rendons-nous nos prisonniers en nombre égal, et retirons les garnisons que nous avons mises dans quelques places qui ne nous appartiennent pas.»
Athènes rejeta les propositions des Spartiates, non pas parce que, ne remontant point à la source des divisions, elles étoient incapables d’établir une paix solide entre les deux peuples, mais par une confiance et une ambition également présomptueuses. Cette république croyoit ne pouvoir essuyer aucun revers sous les ordres d’Alcibiade, et ce général, en effet, fut heureux dans ses entreprises; mais elle ne connoissoit pas sa propre inconstance. Alcibiade, qui, par une conduite inconsidérée, fournissoit toujours à ses ennemis des moyens de le perdre, fut disgracié une seconde fois; et précisément, dans le temps que Cyrus le jeune, gouverneur de la Basse-Asie, méditant une révolte contre son frère Artaxercès Mnemon, donna une flotte considérable aux Lacédémoniens, pour attirer à son service les peuples du Péloponèse, et que Lysandre commençoit à gouverner les affaires de Lacédémone.
Ce général fit enfin comprendre à sa patrie l’erreur de la conduite qu’elle avoit tenue jusque-là. Il jugeoit que dans une guerre qui duroit depuis si long-temps, et soutenue avec tant de haine et d’opiniâtreté, il n’y avoit plus qu’un parti extrême qui fût prudent; et que Lacédémone et Athènes s’étant fait trop d’injures pour se réconcilier sincèrement, il falloit que l’une fût immolée à l’autre. Il publioit qu’il ne s’agissoit point des intérêts de quelques alliés, mais de l’empire de la Grèce: que les Athéniens n’y renonceroient pas s’ils n’étoient qu’humiliés; qu’il étoit indispensable de leur ôter toute espérance en les ruinant entièrement; et que la paix, à toute autre condition, ne seroit qu’une trève passagère, et vraisemblablement violée dans des circonstances où Lacédémone ne seroit peut-être pas en état de se défendre. Lysandre ne regarda donc chaque succès que comme un pas qui le conduisoit à se rendre le maître d’Athènes. S’il défait le reste de ses forces maritimes, c’est dans la vue de la bloquer par mer, tandis qu’Agis et Pausanias l’assiégeront par terre.
Le moment fatal pour Athènes arriva. Réduite aux abois, elle n’a plus le courage de s’ensevelir sous ses ruines, ressource unique qui lui restoit pour retrouver la victoire. Elle mendia la paix, consentit à démolir ses fortifications et les murailles du Pyrée, affranchit les villes qui lui payoient tribut, rappela ses bannis, livra toutes ses galères, à la réserve de douze, et s’engagea à ne plus faire la guerre que sous les ordres des Lacédémoniens. Enfin, Lysandre mit le dernier sceau à l’abaissement de cette république, en confiant toute l’autorité à trente citoyens, qui ne pouvoient la conserver qu’en obéissant servilement à ses ordres.
Athènes servit de théâtre à la fureur de trente tyrans qui firent périr tous ceux dont ils craignoient le courage, ou dont ils vouloient confisquer les biens. Cette ville, pleine de trophées élevés à la valeur et à l’amour de la liberté, ne renferma plus qu’une vile populace; on ne voyoit, de tout côté, que des misérables accablés de besoins, à qui la régence de Périclès avoit fait perdre l’habitude du travail et donné le goût des plaisirs, et qui regrettoient leur oisiveté et leurs spectacles, et non pas leur liberté.
Trasybule, que Pausanias appelle le plus sage et le plus courageux des Athéniens, conjura pour le salut de sa patrie. A la tête de soixante exilés comme lui, il détruisit la tyrannie, et rendit la liberté aux Athéniens. Mais pouvoit-il rendre à des hommes familiarisés avec les affronts et la honte, les mœurs et le courage convenables à un peuple libre? La démocratie va devenir l’empire d’une multitude insolente, et qui ne sera plus touchée de la gloire de ses pères. Tout mérite va être dégradé. Les talens militaires, les vertus civiles ne seront comptés pour rien. Les poëtes, les musiciens, les comédiens, les décorateurs de théâtre deviendront les maîtres de la république. M’est-il permis d’anticiper sur les temps? Eubule fera bientôt passer ce décret infame, par lequel les fonds destinés à la guerre furent appliqués à l’usage des spectacles, et qui portoit peine de mort contre quiconque oseroit seulement en proposer la révocation. Cette indifférence léthargique pour le bien public, que Démosthènes reproche aux Athéniens, est devenue l’esprit général de la république. «Vos Panathénées et Bacchanales, leur dira bientôt cet orateur, se célèbrent toujours avec magnificence, et le jour même qui leur est destiné. Vous avez tout prévu; aucune difficulté ne vous arrête. S’agit-il de vos spectacles? la distribution des rôles est une affaire discutée avec une attention extrême, et personne de vous n’ignore le nom du citoyen que chaque tribu a choisi pour présider aux répétitions de ses musiciens et de ses athlétes. Est-il question de votre sûreté, et de prévenir un ennemi qui menace ouvertement votre liberté? Vous cessez d’être attentifs; les délibérations vous fatiguent; vous ne prévoyez rien; et si vous portez enfin un décret, il ne s’exécute jamais qu’en partie et trop tard.»
Pendant que les Spartiates se livroient à la joie, et croyoient régner désormais sans contestation sur la Grèce: «Défions-nous de nos triomphes, auroit dû leur dire un sénateur digne de la place qu’il occupoit dans sa patrie. Une confiance immodérée accompagne toujours la prospérité; et c’est pour s’y être livrés aveuglément après la guerre Médique, que les Athéniens ont voulu vous enlever l’empire de la Grèce. Vous voyez quel est aujourd’hui le fruit de leur ambition; craignons que la nôtre n’ait pas un succès plus heureux. Nous venons de vaincre, et nous touchons peut-être au moment de notre ruine. Que nous sommes déjà loin de la prospérité, si nous pensons que nos passions soient plus sages que les lois de Lycurgue! Si l’ambition n’eut pu contribuer au bonheur de la république, nous auroit-il ordonné de ne songer qu’à notre conservation?
«Dans un gouvernement tel que celui de la Grèce, où toutes les villes sont également jalouses de leur liberté, il n’y a que l’estime et la confiance qui puissent vous les soumettre aujourd’hui, comme elles les ont autrefois soumises à vos pères. Qu’attendez-vous de la ruse? avec quelque art qu’elle soit apprêtée, elle sera bientôt démasquée. Aurez-vous recours à la force? elle échouera nécessairement; votre triomphe même en est la preuve. Dans quel épuisement n’êtes-vous pas tombés pour humilier Athènes? A quels travaux, à quels revers ne vous exposez-vous pas, si la conquête de chaque ville vous coûte aussi cher que celle d’Athènes? Pourquoi vous flattez-vous que l’asservissement des Athéniens prépare celui de la Grèce entière? Nous avons vu les Grecs, alarmés de nos divisions et de nos projets, former des ligues et pourvoir à leur sûreté; s’ils sont consternés dans ce moment, soyez sûrs qu’à cette consternation succédera bientôt une juste indignation: elle est déjà dans leur cœur.
«Mais je veux que les dieux, aussi injustes que nous, favorisent nos ambitieuses entreprises; vous dominerez sur la Grèce par la terreur; mais vous devez prévoir, dès ce moment, que vous ne pourrez conserver votre empire qu’en humiliant assez les esprits, pour qu’ils n’aient plus le courage nécessaire pour oser secouer votre joug. Dans quelle foiblesse ne jetterez-vous donc pas la Grèce, qui n’est puissante que parce qu’elle est libre? Si le roi de Perse tente une seconde fois de l’asservir, s’il se présente un autre ennemi sur nos frontières, quelles forces leur opposerez-vous? Avec vos esclaves, retrouverez-vous Salamine, Platée et Micale? Je ne vous prédis point des malheurs imaginaires; ce que vous venez d’éprouver dans la guerre du Péloponèse suffit pour vous instruire de vos intérêts. Tant que nous avons été fidellement attachés aux lois de Lycurgue, et que nous n’avons travaillé qu’à tenir la Grèce unie, rien n’a été capable d’altérer notre bonheur; et, malgré le petit nombre de nos citoyens, et le territoire borné que nous possédons, nos forces ont été insurmontables. Dès que vous n’avez voulu consulter que votre jalousie, votre ambition et votre haine, vous avez été obligés de mendier la protection de la Perse que vous aviez vaincue; vous vous êtes vus réduits à rechercher la paix en combattant pour l’empire, et vous n’avez pu contraindre vos alliés à observer la trève que vous avez conclue avec les Athéniens.
«Ouvrons les yeux sur notre situation; hâtons-nous, Spartiates, de jurer sur les autels des Dieux que nous observerons les lois de Lycurgue; et que, renonçant à une ambition funeste, qui nous donneroit bientôt tous les vices des autres peuples, nous allons respecter la liberté de la Grèce, et affermir son gouvernement ébranlé.
«Hâtons-nous d’assembler les Grecs; et loin de paroître devant eux avec la joie insultante d’un vainqueur, n’y paroissons qu’en habits de deuil, et honteux de l’état déplorable où la nécessité nous a forcés de réduire les Athéniens. En avouant nos torts avec ce peuple, dont nous n’aurions pas dû irriter l’ambition par notre jalousie, publions, qu’après les fatales divisions qui avoient éclaté, il étoit nécessaire de sacrifier l’implacable Athènes au repos public. En condamnant généreusement notre injustice à l’égard de la Grèce entière, sur laquelle nous n’avons aucun droit, regagnons par notre repentir la confiance que nous avons perdue par notre imprudente ambition. Prouvons que nous sommes incapables de commettre une seconde fois les mêmes fautes. Que tous les Grecs soient libres, et qu’ils n’en puissent douter, en nous voyant nous-mêmes travailler à réparer les ruines d’Athènes.»
Lacédémone, quoiqu’enivrée de ses succès, auroit encore été capable de suivre ces conseils, s’ils lui eussent été donnés par le général qui venoit de la faire triompher; mais jamais Spartiate n’eut moins les mœurs de sa patrie que Lysandre. Sermens, traités, honneur, vertu, perfidie, tout ce que les hommes ont de plus saint ou de plus odieux, n’étoient que des vains noms pour lui. La qualité de citoyen lui parut trop basse, et il aspiroit à la couronne, non pas en tyran qui veut l’usurper par la force, mais en intrigant adroit, et sous prétexte de corriger le gouvernement de ses abus. Son projet, disent les historiens, étoit de décrier l’hérédité au trône, comme une loi grossière et barbare qui confioit souvent les rênes de l’état à un enfant, à un vieillard, ou à un homme capable à peine d’être citoyen; tandis que le bonheur de la société exige que la royauté soit le prix du mérite.
Pour préparer les esprit à une révolution si importante, il falloit donner du goût pour les nouveautés, affoiblir le pouvoir des lois de Lycurgue, corrompre les mœurs et faire agir toutes les passions. Dans le moment qu’après tant de travaux, les Spartiates triomphoient de leurs ennemis, et que leur prospérité les rendoit moins attentifs sur eux-mêmes, il fut aisé à Lysandre de les tromper. Bien loin de les ramener à leurs anciens principes, il leur persuada, au contraire, que d’autres temps et d’autres circonstances exigeoient d’eux un nouveau génie et une nouvelle politique. Ils transportèrent dans leur ville les dépouilles de leurs ennemis; ils levèrent des tributs sur leurs alliés; et commençant à penser que ceux qui possèdent l’autorité doivent en retirer le principal avantage, ils se préparoient à exercer sur la Grèce un empire aussi dur que celui des Athéniens. Tandis qu’en amassant un trésor, ils croyoient, sur la foi de Lysandre, se mettre seulement en état d’avoir une marine puissante, de porter la guerre loin de leur territoire, et d’étendre leur puissance, ils ne faisoient en effet que servir les vues d’un ambitieux qui n’avoit rien à espérer, tant que ses concitoyens pauvres et contens de leur pauvreté, n’auroient aucun intérêt de ruiner les lois et de sacrifier l’état à leurs fortunes domestiques.
Lysandre persuada aux Lacédémoniens que tous les maux de la Grèce étoient nés de la trop grande liberté des Grecs; que pour empêcher leurs villes de trahir désormais leur devoir, il falloit y détruire le gouvernement populaire, et confier à des magistrats, qu’il seroit facile de gagner ou d’intimider, l’autorité dont le peuple ne peut jamais jouir avec sagesse. Il fit espérer aux Spartiates que les républiques consternées par la chûte d’Athènes, dont elles avoient craint et admiré la puissance, subiroient, sans oser se plaindre, le sort auquel on les destineroit. Il les condamna à perdre leurs lois et leur gouvernement; et les régens qu’il y établit furent autant d’instrumens de son ambition, qui devoient donner à la Grèce les mouvemens qu’il désireroit.
La mort de Lysandre préserva les Spartiates des malheurs dont sa tyrannie les menaçoit; mais ils se trouvèrent avec un empire qu’il leur étoit impossible de conserver. Ils avoient au-dehors des ennemis nombreux, et au-dedans des vices encore plus dangereux. Quoiqu’on fût convenu, dit Plutarque, que les richesses qu’on avoit apportées à Lacédémone seroient destinées aux seuls besoins de l’état, et qu’un citoyen convaincu de posséder quelque pièce d’or ou d’argent seroit puni de mort, l’or et l’argent se répandirent promptement du trésor public chez les citoyens, et avec l’avarice portèrent la dépravation des mœurs dans leurs maisons. Comment pouvoit-on espérer, ajoute sagement cet historien, que le particulier méprisât des richesses que le public estimoit? Que servoit-il que la loi veillât à la porte des Spartiates pour fermer à l’or l’entrée de leurs maisons, pendant qu’on ouvroit leur ame à la cupidité?
On se feroit cependant une peinture infidelle des désordres auxquels la république de Sparte se livra dans ces commencemens de corruption, si on en jugeoit par ceux que l’avarice et le luxe ont produits dans d’autres états. L’austérité des Lacédémoniens ne se façonnoit que lentement à cette élégance recherchée des plaisirs et des voluptés, qui accompagne l’oisiveté et l’abondance. Les richesses ne ruinèrent d’abord que quelques lois de Lycurgue; et l’habitude des bonnes mœurs laissoit encore à des vices nouveaux une sorte de timidité qui en retardoit les progrès. De sorte que Lacédémone auroit présenté dans sa corruption même un spectacle digne de l’admiration des Grecs, s’ils eussent moins fait attention aux vertus qu’elle avoit abandonnées, qu’à celles qui lui restoient. Quoiqu’on n’osât pas encore jouir, on amassoit sourdement; et le citoyen, en attendant, pour étaler une fortune scandaleuse, que le nombre des coupables pût braver et opprimer la loi, étoit déjà plus attaché à son trésor qu’à la république. On ne voyoit qu’avec nonchalance le bien public; un peuple qui commence à se réformer est capable d’exécuter de grandes choses, malgré les vices dont il n’a pu encore se corriger; mais un peuple qui dégénère et se corrompt, ne retire presqu’aucun avantage des vertus qu’il n’a pas encore perdues.
Quand Lacédémone n’auroit eu d’autre vice que cette ambition qui lui faisoit affecter ouvertement l’empire de la Grèce, je sais qu’entourée de peuples inquiets, jaloux et courageux, qui souffroient impatiemment son despotisme, elle devoit perdre son autorité. Je ne la blâme pas d’avoir enfin succombé, puisque sa perte étoit inévitable; mais je la blâme de n’avoir pris aucune des précautions que lui prescrivoit la prudence la plus commune, pour prévenir, ou du moins reculer les dangers dont elle étoit menacée. Puisque les Spartiates étoient trop fortement attachés à leur ambition et à leur avarice pour rétablir l’ancien gouvernement; puisque leurs intérêts étoient désormais contraires à ceux du reste de la Grèce, et qu’ils ne pouvoient point s’en faire un rempart contre les Barbares, ils devoient donc recourir à cette politique de ruse et d’adresse, dont l’histoire offre tant de modèles, et qui est la seule que nous connoissons aujourd’hui en Europe; ils devoient donc diviser leurs voisins, et former des ligues et des alliances avec les étrangers. Sans parler des Thraces et des Macédoniens, il falloit que Lacédémone désavouât l’entretien du jeune Cyrus, et les Grecs qui l’avoient suivi dans son expédition; il falloit gagner les satrapes de l’Asie mineure, rechercher l’amitié d’Artaxercès, et consentir de dépendre et de relever, pour ainsi dire, de sa couronne, pour régner sur la Grèce. Dans un ordre de choses tout nouveau, les Spartiates conservèrent leurs anciens principes à l’égard des étrangers et en faisant la guerre aux Perses, ils ébranlèrent et firent mépriser leur autorité dans la Grèce.
Dès qu’Agésilas commença à se rendre redoutable en Asie, Artaxercès arma une flotte dont il donna le commandement à Conon, Athénien, qui s’étoit réfugié dans ses états. Il dépêcha en même temps le Rhodien Timocrate dans la Grèce, pour y exciter un soulèvement contre Lacédémone. Cet émissaire, chargé d’y répandre des sommes considérables, mit les Athéniens en état de relever leurs murailles, et engagea sans peine les principaux citoyens de Thèbes, de Corinthe, d’Argos, &c. à faire une diversion dans le Péloponèse, en faveur de la cour de Perse. La victoire que les alliés remportèrent à Haliarte causa un tel effroi aux Spartiates, qu’ils ordonnèrent à Agésilas d’abandonner ses conquêtes pour venir à leur secours. Les alliés, battus à leur tour à Némée et à Coronée, ne demandèrent pas la paix; et malgré ces deux avantages, l’empire des Lacédémoniens étoit tellement ébranlé, que le roi de Perse, qui avoit craint qu’Agésilas ne les chassât de ses états, fit dans la Grèce divisée, le rôle que leur république y auroit fait si elle eût continué à aimer la justice, c’est-à-dire, qu’il en fût l’arbitre. Il ordonna que toutes les villes fussent libres et se gouvernassent par leurs lois; les alliés, qui ne pouvoient se livrer à leur ressentiment, et continuer la guerre sans recevoir des subsides de la Perse, et les Spartiates qui étoient épuisés, souscrivirent également aux conditions qu’on leur imposoit: tel étoit l’avilissement où les vices et les divisions des Grecs les avoient jetés.
En cédant à la nécessité, Lacédémone, toujours ambitieuse, et que ses disgraces n’avoient point éclairée sur ses intérêts, ne posa les armes que dans le dessein de les reprendre à la première occasion favorable. Elle se présenta bientôt: la cour de Perse ayant cessé de s’occuper des Grecs qu’elle ne craignoit plus, Olynthe, Philionte, la Corinthie, l’Attique, l’Argolide, la Béotie, toute la Grèce, en un mot, éprouva la supériorité des Spartiates; et c’est de la forteresse de Cadmée, où ils avoient établi les tyrans qui régnoient en leur nom sur la ville de Thèbes, que partit enfin le coup fatal qui devoit détruire leur puissance.
On peut voir dans les historiens à quels excès les tyrans de Cadmée se portèrent, et avec combien de courage et d’habileté Pélopidas les fit périr, et reprit cette citadelle avant que les Lacédémoniens pussent la secourir. Cet acte d’hostilité fut l’origine d’une petite guerre, dans laquelle les Thébains eurent de fréquens avantages. La manière dont Agésilas se conduisit feroit conjecturer que les succès qu’il avoit eus en Asie étoient moins l’ouvrage de sa capacité que de l’ascendant des Grecs sur les Perses, si on ne pouvoit accuser son grand âge d’avoir éteint ce feu, cette activité, cette prévoyance, dont Xénophon nous a laissé un bel éloge. Ce prince n’entreprit rien de grand ni de décisif; on lui reproche avec raison que ses courses sur les terres des Thébains n’étoient propres qu’à essayer leur courage, et leur apprendre la guerre.
Thèbes fut alors gouvernée par Pélopidas et Epaminondas. Il étoit naturel que dans une ville corrompue, ou plutôt qui n’avoit jamais eu de sages lois, et qui étoit divisée par des factions, ces deux grands hommes fussent rivaux, et que leur jalousie nuisît aux affaires de leur patrie; mais leur vertu, égale à leurs talens, ne leur donna qu’un même intérêt, et les unit par les liens de la plus étroite amitié. Pélopidas méprisoit les richesses, au milieu desquelles il étoit né; Epaminondas eût craint que la fortune ne troublât par ses faveurs la pauvreté philosophique dont il jouissoit. Le premier, impétueux, actif, ardent à la guerre, et savant dans toutes ses parties, aimoit moins sa réputation que sa patrie; éloge rare: il sut gré à son ami d’être plus utile que lui aux Thébains. Epaminondas, de son côté, sembloit ignorer la supériorité de ses talens. Il avoit passé, malgré lui, des écoles de la philosophie au gouvernement de l’état, et joignoit les vertus de Socrate au courage, aux lumières et aux talens de Thémistocle.
Pélopidas gagna la bataille de Tegyre; et ce fut, dit Plutarque, un essai de cette fameuse journée de Leuctres qui décida de la fortune des Lacédémoniens. Jusqu’alors un citoyen qui auroit fui devant l’ennemi, ou perdu ses armes, devoit être noté d’infamie. Exclu des magistratures, des assemblées publiques, et, pour ainsi dire, du commerce des hommes, une famille auroit cru partager sa honte en s’alliant avec lui par le mariage. Il étoit permis à tous les citoyens qui le rencontroient de le frapper, et la loi lui refusoit le droit de se défendre. Le nombre des citoyens qui se deshonorèrent à Leuctres effraya Agésilas. Voyant la république épuisée d’hommes, il ouvrit l’avis de laisser pour cette fois sans exécution la loi qui flétrissoit la lâcheté; et pour conserver quelques défenseurs inutiles à la patrie, acheva de perdre un gouvernement, dont les vertus militaires devoient être le principal ressort, depuis que les Spartiates n’avoient plus le mépris des richesses, l’amour de la pauvreté et la modération que Lycurgue leur avoit donnés. On ne peut lire l’histoire de ce peuple, célèbre et le plus vertueux de l’antiquité, et voir sa fin malheureuse, quand il se croit parvenu au faîte de la puissance, sans se sentir attendri sur le sort de l’humanité et la fragilité de nos vertus. C’est aux hommes destinés à gouverner les états qu’il appartient de puiser dans ces grands événemens les lumières nécessaires pour rendre les peuples vraiment heureux et puissans.
Epaminondas confirma l’abaissement de Sparte, en bâtissant, sur la frontière de la Laconie, Mégalopolis, qu’il peupla des Arcadiens, auparavant distribués en petites bourgades, et qui, après leur réunion, connurent leurs forces, et furent en état de se venger des injures que Lacédémone leur avoit faites. Il rappela dans le Péloponèse les Messéniens, qui, dispersés depuis près de trois siècles dans la Grèce ou dans les provinces voisines, conservoient, par une espèce de prodige, leurs mœurs, le souvenir des grandes actions d’Aristomène, leur haine contre les Spartiates, et l’espérance de se venger et de les accabler.
Les Lacédémoniens, encore défaits à Mantinée par les Thébains, tombèrent dans l’avilissement le plus honteux, dès que l’éphore Epitadeus, ouvrant une libre carrière à l’avarice, eût porté une loi par laquelle il étoit permis de vendre ses possessions, et d’en disposer par testament. L’avidité des riches envahit toute la Laconie, et les citoyens sans patrimoine mendièrent servilement leur faveur, ou excitèrent des séditions pour recouvrer les biens qu’ils avoient perdus. Les mains des Spartiates que Lycurgue avoit destinées à ne manier que l’épée, la lance et le bouclier, se deshonorèrent parmi les instrumens des arts que le luxe introduisit dans la Laconie étonnée.
LIVRE TROISIÈME.
Thèbes, après ses victoires, auroit réformé son gouvernement et ses lois; elle auroit eu une armée de terre comme Lacédémone, et une flotte comme Athènes; elle auroit pris subitement les mœurs et la politique que doit avoir une puissance dominante, qu’elle n’auroit pu conserver l’empire de la Grèce. Cette république, trop long-temps décriée par la pesanteur d’esprit de ses citoyens, ses divisions domestiques et son alliance avec Xercès, n’avoit point préparé les Grecs à avoir pour elle ce respect, ouvrage du temps, qui doit servir de base à l’élévation d’un état, et dont rien ne tient la place. Epaminondas, toujours juste et maître de lui-même dans ses plus grands succès, ne fut jamais tenté d’en abuser. Condamnant la dureté des Athéniens et des Spartiates à l’égard de leurs alliés et de leurs ennemis, il traita avec la plus grande humanité Orchomène et les villes de la Phocide, de la Locride et de l’Etolie; il laissa à chaque peuple ses lois, ses magistrats et son gouvernement; il ne chercha qu’à rendre chère et précieuse l’alliance de sa patrie, et cependant personne ne tint compte aux Thébains des vertus de leur général.
«Athènes a été humiliée, disoit aux Thessaliens, Jason, tyran de Phères; la grandeur de Sparte n’est plus; les Thébains s’élèvent, et je prévois leur décadence: songez donc à votre tour à vous emparer de l’autorité qu’ils vont perdre.» Ce que Jason disoit imprudemment aux Thessaliens, il n’y avoit point de magistrat dans la Grèce qui ne le dît à sa république; il n’y avoit point de ville qui ne crût devoir aspirer à la même fortune que les Thébains; aucune n’étoit assez sage pour être effrayée de l’abaissement des Athéniens et des Spartiates, et toutes se flattoient follement d’affermir leur empire par une ambition plus habile. C’est ce que vouloit dire Démosthènes, quand il se plaignoit qu’il s’élevât de toutes parts des puissances qui se vantoient de prendre la Grèce sous leur protection, et qui ne cherchoient en effet qu’à opprimer, ou du moins à subjuguer leurs voisins. «Les Grecs, disoit-il, sont actuellement leurs plus grands ennemis. Argos, Thèbes, Corinthe, Lacédémone, l’Arcadie, l’Attique, chaque contrée, je n’en excepte aucune, se fait des intérêts à part.»
Cette anarchie, ainsi que le remarque Diodore, étoit l’ouvrage du traité qu’Athènes et Lacédémone avoient conclu la dixième année de la guerre du Péloponèse, et par lequel elles avoient sacrifié à une avidité mal-entendue les intérêts de leurs alliés. En convenant de rester saisies des places qu’elles occupoient, elles se réservèrent, par une clause expresse, la faculté de changer leurs conventions, ou de dresser de nouveaux articles suivant que le bien de leurs affaires l’exigeoit. Il n’en avoit pas fallu d’avantage, ajoute le même historien, pour répandre l’alarme dans toute la Grèce. L’abus que ces deux républiques faisoient depuis long-temps de leur puissance, fit croire qu’elles ne se réconcilioient que pour opprimer de concert leurs alliés, ou en partager les dépouilles; et on ne songea qu’à former des ligues contre la tyrannie qu’on craignoit. Argos, Thèbes, Corinthe et Elis étoient à la tête de ces négociations, et cent alliances particulières que firent les Grecs, achevèrent de ruiner leur alliance générale. Le conseil des amphictyons ne conserva aucun crédit; les peuples les plus puissans dédaignèrent d’y envoyer leurs députés; les autres n’y parurent que pour faire des plaintes inutiles; et on ne vit de tout côté que des assemblées particulières qui étoient autant de conjurations contre la Grèce.
Il étoit d’autant plus difficile de voir rétablir l’ordre détruit par tant d’intérêts opposés, et une longue suite d’injustices, que les factions qui s’étoient formées dans la plupart des républiques ne laissoient plus aucune autorité aux lois. Dès les premières années de la guerre du Péloponèse, dit Thucydide, il avoit éclaté des querelles funestes entre les Corcyréens. Sous prétexte d’étendre et de conserver les droits du peuple, ou de n’élever que les plus honnêtes gens aux charges de la république, les magistrats et les citoyens les plus accrédités, qui ne songeoient en effet qu’à se rendre plus puissans et plus riches, n’eurent point d’autre règle de conduite que leur intérêt particulier. L’avarice et l’ambition formèrent des partis, qui, s’accréditant peu-à-peu sous la protection d’Athènes et de Lacédémone, devinrent bientôt incapables de se réconcilier. Les Spartiates favorisoient l’aristocratie, c’est-à-dire, le pouvoir des magistrats, et vouloient que le sénat eût la principale part aux affaires de Corcyre, parce qu’une longue expérience leur avoit appris qu’on ne peut jamais compter sur les engagemens d’une république où la multitude gouverne. Les Athéniens, au contraire, appuyoient de tout leur crédit les prétentions du peuple, et les établissemens les plus favorables à la démocratie; soit parce qu’ils avoient eux-mêmes ce gouvernement, soit simplement pour contrarier les Lacédémoniens leurs ennemis.
Cette maladie des Corcyréens, continue Thucydide, étoit devenue une sorte de contagion qui infecta rapidement toute la Grèce. La crainte que les nobles, les riches et le peuple avoient toujours eue les uns des autres, depuis qu’ils avoient secoué le joug de leurs capitaines, avoit, dans tous les temps, excité quelques séditions; mais ces troubles n’eurent presque jamais des suites fâcheuses, tant que Lacédémone, attachée à ses devoirs, n’interposa sa médiation que pour rapprocher les esprits et favoriser la justice; et qu’Athènes, occupée de ses propres révolutions, négligeoit les affaires de ses voisins. Tout changea de face, dès que ces deux républiques regardèrent les différens partis qui divisoient Corcyre, comme des moyens dont leur ambition pouvoit se servir pour se faire des partisans. Il n’y eut plus d’intrigant ni d’ambitieux dans la Grèce qui ne comptât sur la protection des Spartiates ou des Athéniens, s’il excitoit des troubles dans sa patrie; cette espérance les enhardit, et toutes les villes tombèrent dans une extrême anarchie.
On se fit des prétentions excessives, et on les soutint avec opiniâtreté. Aux raisons de ses adversaires, le parti qui avoit tort n’opposoit que des clameurs insolentes et tumultueuses, et réduisoit ses ennemis au désespoir. On prit des armes pour se rendre aux assemblées, et on s’y porta aux dernières extrémités, parce que la faction qui avoit l’avantage, ne se bornant pas à affermir son pouvoir, vouloit encore goûter le plaisir de se venger des injures qu’elle avoit reçues. Les vices et les vertus changèrent subitement de nom; l’emportement fut appelé courage, et la fourberie prudence. L’homme modéré passa pour un lâche, l’effronté pour un ami zélé, et la politique devint l’art de faire et non de repousser le mal. Il n’étoit permis à aucun citoyen d’être neutre et homme de bien; et les sermens ne furent que des piéges tendus à la crédulité. Enfin, selon le rapport du même historien, s’il y avoit quelque consolation dans ces malheurs, c’est que les esprits les plus grossiers avoient souvent l’avantage; se défiant de leur capacité, ils recouroient à des remèdes prompts et violents, tandis que leurs ennemis étoient les dupes de leur finesse et de leurs artifices.
Ces désordres, dit Diodore, s’accrurent encore quand les Thébains, après la mort d’Epaminondas, déchurent subitement de l’élévation où ce capitaine les avoit portés. Tous les jours quelque ville bannissoit une partie de ses citoyens; et ces proscrits, errans de contrées en contrées, cherchoient des ennemis à leur patrie. Dans le moment qu’ils s’y attendoient le moins, ils étoient rappelés par une faction qui avoit besoin de leur secours pour se maintenir à la tête du gouvernement, et qui bientôt après succomboit elle-même dans une nouvelle révolution.
Chaque république avoit autant d’intérêts différens que de partis qui la divisoient. Ces intérêts, multipliés à l’infini, se croisoient, se choquoient, se détruisoient continuellement. Vous étiez aujourd’hui l’allié d’une ville, et demain elle étoit votre ennemie. Vos partisans ont été bannis ou massacrés, et une faction contraire gouverne déjà les affaires par des principes opposés. Chaque jour voit entamer quelques nouvelles négociations; chaque nouvelle négociation, en donnant de nouvelles craintes et de nouvelles espérances, prépare une nouvelle révolution qui en produira mille; et la politique, toujours incertaine, ne peut donner aucun conseil ni prendre aucune résolution salutaire.
Les Grecs, ramenés à ces temps de troubles dont j’ai parlé au commencement de cet ouvrage, étoient trop pleins de haine et de défiance les uns pour les autres, pour former une seconde fois les nœuds de cette confédération qui avoit fait leur force. Dès qu’un peuple libre est assez corrompu pour ne vouloir plus obéir à ses lois, il se familiarise avec ses vices; il les aime, et il est rare qu’un citoyen ou qu’un magistrat ait assez de courage pour lutter contre les préjugés, les coutumes et les passions qui règnent impérieusement sur une multitude indocile, et assez de crédit pour persuader à ses concitoyens de remonter, en faisant un effort sur eux-mêmes, au point dont ils sont déchus. Si une seule république est, en quelque sorte, incapable de réforme, que pourroit-on espérer de la Grèce, qui renfermoit autant de républiques que de villes? L’histoire entière offre à peine trois ou quatre exemples de peuples libres qui aient souffert qu’un législateur les privât de leurs erreurs et de leurs abus.
Il falloit que les Grecs apprissent, par des expériences multipliées, à se désabuser de leur ambition, de leur avarice, de leur politique frauduleuse, et à force de malheurs, recommençassent à se lasser de leur situation présente. En attendant cette révolution, qui devoit être d’autant plus lente, qu’ils avoient été plus vertueux et qu’ils étoient plus éclairés sur les devoirs de la société, ils devoient se déchirer eux-mêmes par leurs guerres domestiques; et leur foiblesse, suite nécessaire de leurs divisions, les exposoit à devenir la proie des étrangers.
Heureusement pour la Grèce, il ne restoit pour l’Asie aucune étincelle du génie ambitieux de Cyrus; les rois de Perse s’étoient livrés depuis long-temps à une oisiveté voluptueuse. Ils se renfermoient dans leurs palais, et laissoient régner sous leur nom des ministres avares, cruels, ignorans, infidelles et occupés à retenir dans l’esclavage des provinces qui y étoient accoutumées. Artaxercès, surnommé Longuemain, ayant été invité par les Grecs mêmes de prendre part à leurs querelles, se contenta de les armer les uns contre les autres, de balancer leurs avantages et de nourrir leur rivalité. Il pouvoit les subjuguer, et il ne voulut que les occuper chez eux et les empêcher de passer en Asie; ce ne fut point sa modération, ce fut sa crainte qui lui inspira cette politique. Xercès II et Sogdian ne firent que paroître sur le trône, qu’ils déshonorèrent par leurs débauches et leurs cruautés. A ces deux monstres avoit succédé Darius-Nothus; c’étoit un esclave couvert des ornemens royaux. Fait pour obéir, chacun voulut le gouverner, et il ne secoua le joug de quelques eunuques qui en avoient fait l’instrument de leurs injustices, que pour passer sous celui de sa femme.
Artaxercès-Memnon auroit pu venger la Perse; mais à mesure que les vices d’une liberté mal réglée se multiplioient dans la Grèce, l’Asie de son côté paroissoit de jour en jour plus dégradée par les vices du despotisme. Ce prince étoit d’ailleurs incapable de former un projet hardi; la retraite des dix mille, après la défaite de Cyrus le jeune, et les victoires d’Agésilas, l’avoient accoutumé à trembler au seul nom des Grecs. L’Illyrie, l’Epire et la Thrace étoient toujours occupées à faire la guerre à leurs anciens ennemis, sans pouvoir obtenir des avantages décisifs. Enfin, la Macédoine, qui n’avoit encore joui d’aucune considération, se trouvoit dans la situation la plus fâcheuse, lorsque les nœuds de l’ancien gouvernement des Grecs furent rompus.
Amyntas, père de Philippe, avoit été un prince foible: accablé par la puissance des Illyriens, et prêt à perdre sa couronne, il ne lui resta d’autre ressource pour se venger de ses défaites et faire des ennemis à ses vainqueurs, que de céder ses états aux Olynthiens. Après avoir éprouvé les plus cruels revers, il fut rétabli sur le trône par les Thessaliens; il continua à régner avec la molle timidité d’un homme qui a vu de près sa ruine, et qui n’a dû son salut qu’à des secours étrangers. Alexandre, son fils aîné, lui succéda, et ses sujets ne surent pas obéir à un roi qui ne savoit pas commander. En même temps qu’il éprouvoit l’ascendant des Illyriens, une partie de la Macédoine se révolta, et ses états étoient presqu’entièrement envahis par ses ennemis quand il mourut.
Moins digne encore de son rang que le prince auquel il succédoit, Perdiccas n’avoit aucun talent propre à le faire respecter, même dans les circonstances où il n’auroit eu à gouverner qu’un peuple heureux et soumis. Ptolomée, fils naturel d’Amyntas, se cantonna dans une province de la Macédoine, et s’y rendit indépendant. Pausanias, prince du sang, qui avoit été banni, rentra dans le royaume à la faveur des troubles qui le divisoient, et se fit un parti considérable des mécontens et de cette foule d’hommes obscurs et inquiets qui ont tout à espérer et rien à perdre dans une révolution. Perdiccas fut tué dans une bataille qu’il livra aux Illyriens; et la Macédoine étoit assez malheureuse pour regarder sa mort comme un malheur, parce que sa couronne passoit sur la tête d’un enfant.
Pausanias, que tout favorisoit, aspira alors ouvertement au trône; et Argée, autre prince du sang, et qui avoit la même ambition, leva une armée pour prévenir son rival. Les étrangers profitèrent de ces divisions domestiques, et ils avoient déjà pénétré dans le cœur de l’état, lorsque Philippe, le dernier des fils d’Amyntas, et qui étoit en otage à Thèbes, s’échappa pour aller au secours du royaume de ses pères. Qui croiroit, en jetant les yeux sur ce pays malheureux, qu’on y dût bientôt forger les chaînes qui devoient asservir la Grèce et l’Asie entière? A peine Philippe parut-il en Macédoine, qu’on s’y ressentit de sa présence. Il fut fait régent du royaume pendant la minorité du jeune Amyntas, son neveu; mais les Macédoniens éprouvant bientôt combien il leur importoit d’obéir à un prince tel que Philippe, lui déférèrent la couronne.
Quelque que fut la situation de la Macédoine, ses maux n’étoient point incurables comme ceux de la Grèce. Les prédécesseurs de Philippe n’avoient pas exercé sur leurs sujets cette autorité aveugle et absolue qui dégradoit l’humanité dans la Perse; et quand les monarchies ne sont pas encore dégénérées en ce despotisme qui ôte à l’ame tous ses ressorts, le citoyen conserve le sentiment de la vertu et du courage, et le prince se crée, lorsqu’il le veut, une nation nouvelle. Le peuple, accoutumé à obéir sans lâcheté, et qui n’est point son propre législateur, ne résiste jamais aux exemples de ses maîtres. Il sort de son assoupissement, quitte ses vices, et, sans qu’il s’en aperçoive, prend un nouveau caractère et la vertu qu’on veut lui donner.
Jamais prince ne fut plus propre que Philippe à produire de ces heureuses révolutions. Loin que les talens avec lesquels il étoit né eussent été étouffés par une mauvaise éducation, les malheurs de sa famille avoient servi à les développer et les étendre. Elevé dans une république où le peuple, jaloux de sa liberté, méprise la monarchie, il n’y vit rien de cet orgueil, de ce faste, de cette flatterie qui assiégent les cours, enivrent les princes de leur puissance, et leur persuadent qu’ils sont assez grands par leur place, pour n’avoir pas besoin d’une autre sorte de grandeur. Témoin des ménagemens avec lesquels le magistrat d’une démocratie exerce l’autorité qui lui est confiée, insinue ses sentimens, et subjugue avec art une multitude qui est son maître, il feignit sur le trône cette modération, cette patience, cette douceur et ce respect pour les lois, qui donneront toujours une puissance sans bornes à un prince qui ne voudra paroître que le ministre de la justice.
Tandis que Philippe fait la guerre à Argée, homme opiniâtre, ambitieux et brave, qu’on ne peut réduire qu’en l’accablant, c’est par des négociations qu’il travaille à ruiner Pausanias. En même temps qu’il prodigue l’argent et les promesses pour détacher la Thrace des intérêts de ce rebelle, il le flatte, lui donne des espérances, et le retient dans l’inaction jusqu’à ce qu’il puisse le menacer de ses forces réunies. Obligé de conquérir son royaume, Philippe commence par préparer à la victoire des soldats accoutumés à fuir; il leur donne du courage, en mettant en honneur dans son armée la patience, la frugalité, l’obéissance et les exercices du corps. Pour leur inspirer de la confiance et leur apprendre à se respecter eux-mêmes, il leur témoigne d’avance une estime qu’ils ne méritent pas encore: il essaie peu à peu leur bravoure, et les façonne à l’art de vaincre, en combattant lui-même à leur tête. Formé, en un mot, à la guerre sous Epaminondas, il transporta en Macédoine la discipline que les Thébains devoient à ce grand homme, et il inventa la phalange.
Cet ordre de bataille, qui parut si redoutable à Paul Emile, dans un temps cependant qu’on l’avoit affoibli en voulant le perfectionner, ne formoit à sa naissance qu’une masse de six à sept mille hommes rangés sur seize de profondeur. Tous les phalangistes, serrés les uns contre les autres, étoient armés de longues piques; celles de la dernière ligne débordoient de deux pieds la première, et les autres à proportion; de sorte que la phalange, offrant un front hérissé d’armes sans nombre, paroissoit inaccessible à ses ennemis, et devoit accabler par son poids tout ce qui se présentoit devant elle.
Polybe a comparé cette ordonnance à celle des Romains; et il préfère celle-ci, parce que la phalange devoit rarement trouver un terrein qui lui convînt pour combattre. Une hauteur, un fossé, une fondrière, une haie, un ruisseau, tout en rompoit l’ordre. Sans aucun obstacle étranger, il étoit même très-difficile, soit qu’elle se mît en mouvement pour attaquer, soit qu’elle reculât elle-même devant l’ennemi, qu’elle ne souffrît pas quelque flottement dans sa marche; et dès qu’elle cessoit d’être unie, elle étoit vaincue. Il étoit aisé de pénétrer dans les intervalles qu’elle laissoit en se rompant; et le soldat phalangiste, qui ne pouvoit faire aucune évolution, se rallier en ordre, ni combattre corps à corps avec avantage, à cause de la longueur de ses armes, devoit fuir ou se laisser tuer sans se défendre.
Cette critique de Polybe étoit très-judicieuse dans le temps qu’il la fit. Les successeurs de Philippe, en portant la phalange à seize mille hommes, avoient infiniment multiplié les obstacles qui s’opposoient à sa marche et à ses manœuvres. Il est vrai même que la manière des Romains, de ranger leurs armées sur trois lignes, et par corps séparés également, propres à combattre sur tous les terreins, à faire toutes les évolutions, à se protéger réciproquement, à agir séparément ou ensemble, selon les besoins, et à se transporter avec célérité d’un lieu à un autre, étoit sans doute plus simple, plus savante, et leur donnoit un grand avantage. Mais cette ordonnance ne convient qu’à des troupes extrêmement exercées, et accoutumées à la discipline la plus exacte. Les Macédoniens n’étoient point tels quand Philippe parvint à la couronne; il falloit leur faire un ordre de bataille qui, par sa nature, leur inspirât de la confiance, et n’exigeât presqu’aucune expérience dans le maniement des armes et les manœuvres de la guerre.
Dès que la tranquillité fut rétablie dans l’intérieur de la Macédoine, Philippe s’appliqua à en faire valoir toutes les parties; il craignit de donner des forces à un abus, s’il l’attaquoit sans être sûr de le ruiner. Il feint de ne pas voir le vice dont il ne peut extirper la racine, et ne songe à établir un ordre utile, qu’après avoir trouvé le moyen de l’affermir. Il fait des lois, et a déjà préparé les esprits à leur obéir; il imprime un nouveau mouvement à la Macédoine, et rien n’y demeure oisif et inutile: telle est la marche d’une ambition éclairée qui se prépare des succès certains; avant que d’élever l’édifice, elle en a jeté les fondemens.
Philippe avoit réussi à ruiner les plus grands ennemis de la Macédoine, je veux dire, la paresse de ses sujets, leur timidité et leur indifférence pour le bien public; mais il n’avoit point tenté ces grandes entreprises en philosophe politique qui ne cherche que la prospérité de l’état et le bonheur des citoyens: c’étoit un ambitieux qui ne vouloit qu’associer les Macédoniens à son ambition pour en faire les instrumens de sa fortune, et dès-lors il se présenta un écueil bien dangereux pour lui. Ce prince avoit visité les principales républiques de la Grèce; il en avoit étudié par lui-même le génie, les intérêts, les forces, la foiblesse et les ressources. Il connoissoit la situation d’Athènes; il avoit été témoin de la décadence de Sparte; il voyoit que Thèbes ne conservoit, après la mort d’Epaminondas, que l’orgueil d’une grande fortune. Toute la Grèce, ainsi qu’on l’a vu, divisée par les passions funestes qu’avoit fait naître la guerre du Péloponèse, sembloit se précipiter au-devant du joug, et ne demander qu’un maître. En y entrant, on étoit sûr d’y trouver des alliés. Quelles espérances ne pouvoit pas concevoir Philippe? Après avoir subjugué la nation la plus célèbre de la terre, il devoit se flatter qu’aucun de ses ennemis n’oseroit lui résister.
Qu’on me permette de le remarquer, l’histoire offre mille exemples d’états, qui, malgré les avantages très-considérables qu’ils ont obtenus à la guerre, sont restés dans leur première obscurité, et se sont même ruinés, pour avoir ignoré qu’il y a dans la politique un art supérieur à celui de gagner des batailles, une science plus utile que les forces, la science de les employer. C’est cet art, que savoient si bien les Romains, de ménager leurs forces, de les déployer à propos, et de ne se jamais faire un nouvel ennemi avant que d’avoir accablé celui qui les avoit offensés. Philippe sut, comme eux, qu’il faut observer un ordre pour ne point avoir de succès infructueux; que telle opération, difficile et inutile par elle-même, en l’entreprenant la première, deviendroit aisée, confirmeroit les avantages précédens, et en assureroit de nouveaux, si on la faisoit précéder par une autre entreprise. Que, si ce prince en effet eût d’abord attaqué les Grecs, les anciens ennemis de la Macédoine n’auroient pas manqué de recommencer leurs hostilités. Péoniens, Thraces, Illyriens, eussent été autant d’auxiliaires de la Grèce; et Philippe, obligé de suspendre ses efforts d’un côté pour marcher de l’autre, se seroit mis dans la nécessité de diviser ses forces. Allant sans cesse des Grecs aux Barbares et des Barbares aux Grecs, sans pouvoir rien finir, il eût multiplié les obstacles qui s’opposoient à son ambition. S’il n’eût pas échoué, il auroit fallu du moins vaincre à la fois et avec beaucoup de peine, des ennemis qu’on pouvoit plus aisément accabler les uns après les autres.
Philippe tourne d’abord ses forces contre les Péoniens, et les subjugue. Il attaque ensuite les Illyriens, défait à leur tour les Thraces, enlève aux uns et aux autres les conquêtes qu’ils avoient faites sur la Macédoine, détruit leurs principales forteresses, en construit sur ses frontières; et ce n’est qu’après avoir humilié les Barbares, et mis ses provinces en sûreté, qu’il médita la conquête de la Grèce.
La plupart des entreprises échouent parce qu’on commence à les exécuter dans le moment même qu’on en conçoit le projet; n’ayant pas prévu d’avance les obstacles, rien ne se trouve préparé pour les vaincre. On se hâte de faire des dispositions, et cependant on ne voit encore les objets que confusément, et à travers la passion dont on est trompé. Hors d’état de résister aux premiers accidens qui surviennent, on s’en trouve accablé; on obéit aux événemens, au lieu d’en être le maître; et la politique, aussi incertaine que la fortune, n’a plus de règle. Plus communément encore, les états n’ont qu’un but vague et indéterminé de s’agrandir, et dès-lors, une puissance sans alliés et suspecte à tous ses voisins, ne sait jamais précisément à quel peuple elle aura affaire; elle ne peut diriger ses vues au même point, préparer par des négociations le progrès de ses armes, ni jouir de tous les avantages qui lui sont naturels. Il est rare, enfin, qu’un peuple sache profiter de tous les vices de ses ennemis, et en les attaquant par leur foible, ait l’habileté de n’opposer que le côté par lequel il leur est supérieur.
Philippe médita long-temps son entreprise contre les Grecs. Il se dispose à les attaquer, et il veut qu’on le croie occupé d’idées étrangères à la guerre. Sous prétexte que ses finances sont épuisées, et qu’il veut bâtir des palais et les orner de tout ce que les arts ont de plus précieux, il fait dans toutes les villes de la Grèce des emprunts considérables à gros intérêt, et tient par-là entre ses mains, la fortune des principaux citoyens de chaque république. Il se fait des pensionnaires, en ne paroissant avoir que des créanciers; il cherche à multiplier les vices des Grecs, pour les affoiblir, et croit être déjà maître d’une ville, quand il y a corrompu quelques magistrats.
Avec quelque soin qu’il eût exercé les Macédoniens à la guerre, il ne voulut jamais vaincre par la force, que les difficultés que sa prudence ne pouvoit lever. Dans la crainte qu’il ne se forme quelque ligue contre lui, il s’étudie à aigrir les jalousies et les haines qui divisoient les Grecs. Pour leur donner de nouvelles espérances, de nouvelles craintes, de nouveaux intérêts, il flatte l’orgueil d’une république, promet sa protection à celle-ci, recherche l’amitié de l’autre, refuse, accorde ou retire ses secours, suivant qu’il lui importe de hâter ou de retarder les mouvemens de ses alliés et de ses ennemis. Tantôt il soumet un peuple par ses bienfaits; c’est le sort des Thessaliens qu’il délivre de leurs tyrans, et qu’il fait rétablir dans le conseil des Amphictyons. Tantôt il semble ne se prêter qu’à regret à l’exécution des desseins qu’il a lui-même inspirés. S’il porte la guerre dans une province de la Grèce, il s’y est fait appeler; c’est ainsi qu’il n’entre dans le Péloponèse qu’à la prière de Messène et de Mégalopolis, que les Lacédémoniens inquiétoient. Sent-il l’importance de s’emparer d’une ville? Il ne cherche point à l’irriter; il lui offre, au contraire, son amitié, et chatouille adroitement son ambition pour la brouiller avec ses voisins. Mais à peine cette malheureuse république, trop fière de l’alliance de la Macédoine, a-t-elle donné dans le piége qu’on lui a tendu, que Philippe, faisant jouer les ressorts qu’il a préparés pour se ménager une rupture, ou feignant de prendre la défense des opprimés, détruit son ennemi sans se rendre odieux. Les Olynthiens furent les dupes de cette politique, lorsque comptant trop sur sa protection, ils indisposèrent contr’eux ceux de Potidée.
Jamais prince, pour se rendre impénétrable, ne sut mieux que Philippe l’art de varier sa conduite, sans abandonner ses principes: négociations, alliances, paix, trèves, hostilités, retraites, inaction; tout est employé tour-à-tour, et tout le conduit également au but, duquel il paroît toujours s’éloigner. Habile à manier les passions, à faire naître des lueurs, des doutes, des craintes, des espérances, à confondre ou à séparer les objets, ses ennemis sont toujours des ambitieux, et ses alliés des ingrats; et il recueille seul tout le fruit des guerres où il n’étoit qu’auxiliaire.
Le plus grand pas que Philippe fit pour parvenir à la domination de la Grèce, ce fut de se faire charger par les Thébains de venger le temple de Delphes, du sacrilège des Phocéens qui labouroient à leur profit une partie du territoire de Cirrée, consacré à Apollon, et qui, persistant dans leur impiété, refusoient de payer l’amende à laquelle ils avoient été condamnés par les Amphictyons. La guerre sacrée duroit depuis dix ans; presque tous les peuples de la Grèce y avoient déjà pris part, et des succès partagés sembloient devoir l’éterniser, lorsque les Thébains épuisés eurent enfin recours à Philippe. Ce prince entra dans la Locride à la tête d’une armée considérable; et Phalæcus, général des Phocéens, n’étant pas en état de livrer bataille à un ennemi qui le serroit de près, fit des propositions d’accommodement. On lui permit de se retirer de la Phocide avec les soldats qu’il soudoyoit aux dépens des richesses qu’il avoit pillées dans le temple de Delphes; et les Phocéens, après sa retraite, furent obligés de recevoir la loi de Philippe et des Thébains. Le droit de députer au conseil Amphictionique, que perdirent les vaincus, fut annexé pour toujours à la Macédoine, qui partagea encore avec les Béotiens et les Thessaliens la prérogative de présider aux jeux pythiques, dont les Corinthiens furent privés en punition des secours qu’ils avoient prêtés aux Phocéens.
Ces deux avantages par eux-mêmes paroissoient peu considérables; mais ils changeoient en quelque sorte de nature entre les mains de Philippe. Les jeux pythiques, de même que les autres solennités de la Grèce, ne se passoient plus, il est vrai, qu’en spectacles et en fêtes inutiles; mais, puisque les Grecs étoient devenus assez frivoles pour en faire un objet important, il n’étoit pas indifférent à un prince aussi adroit que Philippe d’y présider, et d’avoir en quelque sorte l’intendance de leurs plaisirs. Quoique l’assemblée des Amphictyons ne conservât quelqu’autorité qu’autant que ses décrets intéressoient la religion, et que les coupables envers les dieux avoient des ennemis puissans parmi les hommes, Philippe gagnoit beaucoup à y être agrégé. Quel prince étoit plus propre à profiter des superstitions populaires? Il n’étoit plus, pour ainsi dire, étranger à la Grèce; sans se rendre suspect, il pouvoit prendre part à toutes ses affaires, relever peu à peu la dignité des Amphictyons, et leur rendre leurs anciennes prérogatives pour en faire un instrument utile à son ambition.
Les prêtres et toutes les personnes dévouées au culte du temple de Delphes avoient déjà commencé à exalter le respect et le zèle de Philippe pour les dieux; ses pensionnaires vantèrent alors sa modération et sa justice, et il ne fut plus question dans la Grèce que du retour du siècle d’or. Les citoyens, lassés de leurs troubles domestiques, se flattèrent de voir affermir la paix, tandis que les ambitieux, les intrigans, les chefs de parti, se félicitant en secret du crédit qu’avoit acquis leur protecteur, prévoyoient une révolution prochaine, et contribuoient par leurs éloges à tromper tous les esprits. En un mot, tel étoit, si je puis parler ainsi, l’engouement des Grecs pour Philippe, que Démosthènes, son plus grand ennemi, et qui, pendant la guerre sacrée, avoit déclamé contre lui en faveur des Phocéens, changea subitement de langage. Au lieu de pousser encore les Athéniens à la guerre, il parla de paix; il prononça un discours pour les engager à reconnoître la nouvelle dignité de Philippe, et le décret par lequel les Amphictyons l’avoient reçu dans leur assemblée.
Jusqu’alors il n’y avoit eu dans la Grèce que cet orateur, qui, démêlant les projets ambitieux de la Macédoine, aperçût les dangers dont la liberté de sa patrie étoit menacée. Si un homme eût été capable de retirer les Athéniens de l’avilissement où le goût des plaisirs les avoit jetés, de rendre aux Grecs leur ancien courage, et de ne leur redonner qu’un même intérêt, c’eût été Démosthènes, dont les discours embrasés échauffent encore aujourd’hui le lecteur. Mais il parloit à des sourds, et graces aux libéralités plus éloquentes de Philippe, dès que l’orateur proposoit en tonnant de faire des alliances, de former des ligues, de lever des armées et d’équiper des galères, mille voix s’écrioient que la paix est le plus grand des biens, et qu’il ne falloit pas sacrifier le moment présent à des craintes imaginaires sur l’avenir. Démosthènes parloit à l’amour de la gloire, à l’amour de la patrie, à l’amour de la liberté, et ces vertus n’existoient plus dans la Grèce: les pensionnaires de Philippe remuoient, au contraire, et intéressoient en sa faveur la paresse, l’avarice et la mollesse.
Quand ce prince s’y seroit pris avec moins d’habileté pour cacher les projets de son ambition, falloit-il espérer de réunir encore les Grecs, et de former contre la Macédoine une ligue générale, comme on avoit fait autrefois contre la Perse? «Quelqu’estimable, dit Polybe, que soit Démosthènes par beaucoup d’endroits, on ne peut l’excuser d’avoir prodigué le nom infame de traître aux citoyens les plus accrédités de plusieurs républiques, parce qu’ils étoient unis d’intérêt avec Philippe. Tous ces magistrats, dont Démosthènes a voulu flétrir la réputation, pouvoient aisément justifier une conduite, qui, après les changemens survenus dans le systême politique de la Grèce, a augmenté les forces et la puissance de leur patrie, ou qui l’a sauvé de sa ruine. Si les Messéniens et les Arcadiens ont pensé que leurs intérêts n’étoient pas les mêmes que ceux d’Athènes; s’ils ont préféré d’implorer la protection de Philippe, à se laisser asservir par les Lacédémoniens; s’ils ont négligé un mal éloigné pour chercher un remède à celui qui les pressoit; Démosthènes devoit-il leur en faire un crime? Cet orateur se trompoit grossièrement, s’il a voulu que tous les Grecs consultassent les intérêts des Athéniens en ménageant ceux de leur ville.»
Si chaque république, après la ruine du gouvernement fédératif, ne devoit plus compter que sur elle-même, et n’avoit pour voisins que des ennemis, pourquoi Démosthènes se croyoit-il en droit d’exiger que les Thessaliens, placés sur la frontière de la Macédoine, et que Philippe avoit délivrés de leurs tyrans, fussent ingrats, et s’exposassent les premiers à tous les maux de la guerre, pour donner inutilement à la Grèce un exemple de courage, et paroître attachés à des principes d’union qui ne subsistoient plus? Si les Argiens implorèrent la protection de Philippe, c’est que Lacédémone vouloit être encore le tyran du Péloponèse; et que ne pouvant former d’alliance sûre avec aucune république de la Grèce, la Macédoine seule devoit leur donner d’utiles secours. Si les Thébains se lièrent avec Philippe, c’est qu’ils virent que les Grecs ne vouloient plus être libres, que tous aspiroient à la tyrannie, et qu’ils crurent prudent de ne pas offenser l’ennemi le plus puissant de la liberté publique.
Comment Démosthènes ne sentoit-il pas que les injures dont il accabloit les principaux magistrats de Messène, de Mégalopolis, de Thèbes, d’Argos, de Thessalie, etc. loin de préparer les esprits aux alliances qu’il méditoit, n’étoient propres qu’à multiplier les haines et les querelles domestiques de la Grèce? Après avoir fait l’épreuve de la foiblesse, de l’irrésolution et de la lâcheté des Athéniens, pourquoi vouloit-il que les autres villes fissent pour eux ce qu’ils ne faisoient pas pour eux-mêmes? Après avoir connu par expérience l’inutilité des ambassades dont il fatiguoit la Grèce, que ne changeoit-il de vues? Et peut-on ne le pas mépriser comme politique et comme citoyen, dans le moment même qu’on l’admire comme orateur!
Il osa proposer aux Athéniens de lever deux mille hommes d’infanterie et deux cents cavaliers, dont un tiers seroit composé de citoyens, et d’équiper dix galères légèrement armées. «Je ne forme pas, disoit-il, de plus grandes demandes, car notre situation présente ne nous permet pas d’avoir des forces capables d’attaquer Philippe en rase campagne.» Quel étoit donc le dessein de Démosthènes? «Nous devons, continue-t-il, nous borner à faire de simples courses.» Etrange projet! qui, au lieu de courage, ne devoit donner aux Athéniens qu’une inquiétude ridicule; qui, loin d’inspirer de la crainte à un ennemi dont on avouoit la supériorité, n’étoit capable que de l’irriter, et auroit justifié son ambition. Démosthènes espéroit-il que ce foible effort ranimeroit le courage de la Grèce, et lui donneroit de la confiance et de l’émulation? Il n’attendoit rien lui-même de ses entreprises; puisque dans le grand nombre d’exordes qu’il composoit d’avance, et dont il se servoit ensuite dans l’occasion, on en trouve à peine deux ou trois qu’il eût préparés en cas d’un événement heureux. Polybe lui reproche de n’avoir eu pour politique qu’un emportement téméraire. Les Athéniens, dit cet historien, cédant enfin aux sollicitations de leur orateur, se roidirent contre Philippe; ils furent battus à Chéronée, et n’auroient conservé ni leurs maisons, ni leurs temples, ni leur qualité de citoyens, si le vainqueur n’eût consulté sa générosité.
J’aime mieux le sens admirable de Phocion, qui, aussi grand capitaine que Démosthènes étoit mauvais soldat, se mettoit à la portée de ses concitoyens, et leur conseilloit la paix, quoique la guerre dût le placer à la tête des affaires de la république. Je suis d’avis, disoit-il un jour aux Athéniens, que vous fassiez en sorte d’être les plus forts, ou que vous sachiez gagner l’amitié de ceux qui le sont. Ne vous plaignez pas de vos alliés, mais de vous-mêmes, dont la mollesse accrédite tous les abus; mais de vos généraux, dont le brigandage soulève contre vous les peuples mêmes qui périront si vous succombez. Je vous conseillerai la guerre, disoit-il une autre fois, quand vous serez capables de la faire; quand je verrai les jeunes gens disposés à obéir et bien résolus à ne pas abandonner leur rang, les riches contribuer volontairement aux besoins de la république, et les orateurs ne pas piller le public.
Voilà toute la politique de ce grand homme, qui ne jugeoit point des forces et des ressources d’un état par ces accès momentanés de courage et de confiance qu’un caprice donne et détruit, mais par ses mœurs ordinaires et les habitudes que des loix constantes lui ont fait contracter. Phocion regardoit sa république et la Grèce entière comme des malades auxquels il ne s’agit pas de rendre brusquement la santé; mais dont il faut prolonger la vie et rétablir peu-à-peu le tempérament par un régime sage et circonspect. Affoiblies en effet par une longue suite de maux, elles devoient nécessairement succomber dans une crise occasionnée par des remèdes violents. Phocion auroit permis à un peuple vertueux de se livrer au désespoir, parce qu’il est en droit d’en attendre son salut; mais il savoit qu’une république corrompue est téméraire, si elle ose seulement tenter une entreprise difficile.
Quoique par sa conduite inconsidérée, Démosthènes augmentât les divisions des Grecs, et par conséquent servît ainsi lui-même l’ambition de Philippe; ce prince, qui étoit sûr de remuer la Grèce par le moyen de ses pensionnaires et de ses alliés, et d’y susciter des troubles à son gré, n’oublia rien pour attacher cet orateur à ses intérêts, ou du moins pour lui fermer la bouche. Il pouvoit se passer des services que lui rendoit Démosthènes, et il craignoit cette éloquence impétueuse qui le représentoit comme un tyran. Il ne vouloit pas qu’on entretînt l’orgueil des Grecs, en leur rappelant le souvenir des grandes actions de leurs pères. Leur parler du prix de la liberté, c’étoit le contraindre à n’agir qu’avec une circonspection incommode pour un ambitieux. Plus Philippe s’appliquoit à lasser la Grèce de sa liberté, et à lui inspirer une certaine indolence qui la préparât à obéir quand elle seroit vaincue, plus il voyoit avec chagrin que l’orateur Athénien dévoilât ses projets, apprît d’avance aux Grecs à rougir un jour de la servitude qu’ils ne pouvoient éviter, et rendît en quelque sorte incertain le fruit de ses victoires, en les préparant à être inquiets et séditieux.
D’ailleurs, ce prince avoit vu dans les dernières guerres, que Sparte, Athènes, Thèbes et d’autres républiques avoient tour-à-tour imploré la protection de la Perse, et s’étoient servies de ses forces pour perdre leurs ennemis. Cette politique n’avoit plus rien d’odieux; et il étoit naturel qu’après avoir cherché inutilement dans la Grèce des ressources contre la Macédoine, Démosthènes se jetât entre les bras des satrapes d’Asie. Philippe avoit d’autant plus lieu d’appréhender une pareille démarche de la part de cet orateur, qu’il passoit pour avoir des liaisons étroites avec la cour de Perse, et même pour être son pensionnaire.
Si cette puissance venoit à se mêler des affaires de la Grèce, les projets de Philippe étoient renversés, ou du moins l’exécution en devenoit beaucoup plus difficile. Les richesses immenses de l’Asie auroient aisément réuni toutes les républiques divisées, parce que leurs magistrats avoient la même passion de s’enrichir. Au lieu de vaincre les Grecs par les Grecs mêmes, Philippe auroit été obligé de les attaquer réunis; et pour les asservir, il eût même fallu triompher des Perses.
L’événement justifia les craintes de Philippe. Démosthènes ouvrit l’avis d’envoyer des ambassadeurs au roi de Perse, pour lui représenter combien il lui importoit de ne pas souffrir l’agrandissement de la Macédoine, et le presser de donner des secours aux Athéniens. L’orateur, qui n’avoit d’abord que tâté la disposition des esprits, insista dans un autre discours sur la nécessité de cette résolution, qui fut enfin approuvée par la république. La négociation des Athéniens réussit; et Philippe ayant formé les siéges importans de Périnthe et de Bisance, se vit troubler dans ces opérations par les secours que la Perse et la république d’Athènes envoyèrent aux assiégés.
C’est alors que ce prince fit voir toute la sagesse dont il étoit capable. Il jugea qu’en s’opiniâtrant à son entreprise, il irriteroit ses ennemis, les uniroit plus étroitement, et les forceroit à faire par passion ce que leur courage ni leur prudence ne leur feroient jamais entreprendre. Pour conjurer l’orage qu’il voyoit se former, il lève le siége des places qu’il serroit déjà de près, et tourna ses armes contre les Scythes.
Les Athéniens, d’autant plus vains qu’ils étoient plus lâches, ne doutèrent point que la nouvelle expédition de Philippe ne fût un coup de désespoir; ils crurent qu’humilié de sa disgrace, il alloit cacher sa honte dans la Scythie; en voyant entreprendre la guerre contre un peuple qui ne cultive point la terre, qui n’a aucune habitation fixe, qui chasse devant lui ses troupeaux, et n’abandonne à ses ennemis que des déserts où ils ne peuvent subsister, on se flatta que la Macédoine étoit perdue. Si Philippe cependant ne veut pas s’engager dans une entreprise sérieuse contre les Scythes, et commencer des hostilités inutiles qui l’auroient empêché de se porter à son gré dans la Grèce, les Athéniens prennent sa prudence pour une preuve de sa consternation, et s’applaudissent déjà de son embarras. La cour de Perse, de son côté, étoit trop accoutumée à la flatterie la plus servile pour ne pas persuader à l’imbécille Ochus qu’il avoit triomphé de Philippe. Moins ce prétendu triomphe avoit coûté de peine, plus le monarque orgueilleux crut qu’il étoit inutile de déployer de plus grandes forces, et que la terreur de son nom suffisoit pour suspendre l’ambition de Philippe. L’orgueil des alliés et leur joie les empêchèrent de prendre des mesures pour l’avenir; et, comme l’avoit prévu leur ennemi, le lien qui les unissoit, se relâcha.
Philippe cependant qui les observoit de la Scythie, médite sa vengeance; mais afin de faire une diversion plus prompte dans les esprits, et de mieux séparer Athènes de la Perse, il voulut occuper les Grecs d’une affaire à laquelle il sembloit lui-même ne prendre aucun intérêt. Se servant du crédit qu’il a sur les Amphictyons, il fait déclarer la guerre aux Locriens d’Amphysse, qui s’étoient emparés de quelques champs consacrés au temple de Delphes, et engage le conseil à donner le commandement de l’armée à Cottyphe, homme vendu aux volontés de la Macédoine. Ce courtisan, docile à ses instructions, traîne la guerre en longueur, ne se permet aucun succès, et laisse même prendre assez d’avantages aux Locriens, pour que les gens religieux craignent un scandale, et que la majesté du Dieu de Delphes ne soit pas vengée. Les esprits s’échauffent aux clameurs des partisans d’Apollon et de Philippe; on ne parle dans toute la Grèce que de faire un effort général pour exterminer des sacriléges. Les Locriens rappellent le souvenir des Phocéens; Philippe a vaincu ceux-ci, il peut seul réduire les autres; le vœu public lui défère le commandement, ses ennemis n’osent s’y opposer dans la crainte d’y être accusés d’impiété, et les Amphictyons ont enfin recours à lui.
Autant que ce prince avoit fui jusque-là l’éclat, autant chercha-t-il à intimider ses ennemis par l’appareil de son expédition, dès qu’avoué par les états de la Grèce, et comme vengeur de l’injure faite au temple de Delphes, il put se livrer à son ambition. A peine eut-il défait les Locriens, que, sous prétexte de forcer les Athéniens à se détacher de l’alliance des rebelles, il entra avec toutes ses forces dans la Phocide, et s’empara d’Elatée, avant qu’on eût pénétré ses véritables desseins.
Cette nouvelle, et celle de sa marche du côté de l’Attique, furent portées à Athènes au milieu de la nuit; et les magistrats consternés la firent sur le champ publier par les crieurs publics: tout s’émeut, tout s’agite dans la ville; et sans attendre de convocation, les citoyens se rendent au lieu des assemblées, où règne d’abord un morne silence. Aucun des orateurs n’avoit le courage de monter dans la tribune, lorsque Démosthènes, enhardi par le peuple qui fixoit ses regards sur lui, prit la parole, exhorta ses concitoyens à ne pas désespérer du salut de la patrie, et proposa d’envoyer une ambassade aux Thébains pour leur demander des secours contre un ennemi qui ne daignoit plus cacher son ambition, et dont la nouvelle entreprise ne menaçoit pas moins leur liberté que celle de l’Attique. Le peuple approuva ce projet par ses acclamations; et Démosthènes réussit sans peine à former une ligue avec une république que Philippe commençoit à maltraiter, depuis qu’il l’avoit rendue odieuse au reste de la Béotie. Les deux alliés semblèrent reprendre le génie qu’ils avoient eu sous Thémistocle et Epaminondas; ils combattirent avec une valeur héroïque à Chéronée, mais la fortune se déclara contr’eux.