OBSERVATIONS SUR L’HISTOIRE DE LA GRECE. (continued 4)
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Quoi qu’en dise un des plus judicieux écrivains de l’antiquité, qui cherche à diminuer la gloire des Grecs, leur histoire ne tire point son principal lustre du génie et de l’art des grands hommes qui l’ont écrite. Peut-on jeter les yeux sur tout le corps de la nation Grecque, et ne pas avouer qu’elle s’élève quelquefois au-dessus des forces de l’humanité? On voit quelquefois tout un peuple être magnanime comme Thémistocle, et juste comme Aristide. Salluste nieroit-il que Marathon, les Thermopyles, Salamine, Platée, Micale, la retraite des dix mille, et tant d’autres exploits exécutés dans le sein même de la Grèce pendant le cours de ses guerres domestiques, ne soient au-dessus des louanges que leur ont données les historiens? Les Romains n’ont vaincu les Grecs que par les Grecs mêmes. Mais quelle auroit été la fortune de ces conquérants, si au lieu de porter la guerre dans la Grèce corrompue par mille vices, et affoiblie par ses haines et ses divisions intestines, ils y avoient trouvé ces capitaines, ces soldats, ces magistrats, ces citoyens qui avoient triomphé des armes de Xercès? Le courage auroit alors été opposé au courage; la discipline à la discipline; la tempérance à la tempérance; les lumières aux lumières; l’amour de la liberté, de la patrie et de la gloire, à l’amour de la liberté, de la patrie et de la gloire.
Un éloge particulier que mérite la Grèce, c’est d’avoir produit les plus grands hommes dont l’histoire doive conserver le souvenir. Je n’en excepte pas la république Romaine, dont le gouvernement étoit toutefois si propre à échauffer les esprits, exciter les talents, et les produire dans tout leur jour. Qu’opposera-t-elle à un Lycurgue, à un Thémistocle, à un Cimon, à un Epaminondas, etc? On peut dire que la grandeur des Romains est l’ouvrage de toute la république; aucun citoyen de Rome ne s’élève au-dessus de son siècle et de la sagesse de l’état, pour prendre un nouvel essor et lui donner une face nouvelle. Chaque Romain n’est sage, n’est grand que par la sagesse et le courage du gouvernement; il suit la route tracée, et le plus grand homme ne fait qu’y avancer de quelques pas plus que les autres. Dans la Grèce, au contraire, je vois souvent de ces génies vastes, puissans et créateurs, qui résistent au torrent de l’habitude, qui se prêtent à tous les besoins différens de l’état, qui s’ouvrent un chemin nouveau, et qui, en se portant dans l’avenir, se rendent les maîtres des événemens. La Grèce n’a éprouvé aucun malheur qui n’ait été prévu long-temps d’avance par quelqu’un de ses magistrats; et plusieurs citoyens ont retiré leur patrie du mépris où elle étoit tombée, et l’ont fait paroître avec le plus grand éclat. Quel est au contraire le Romain qui ait dit à sa république, que ses conquêtes devoient la mener à sa ruine? Quand le gouvernement se déformoit, quand on abandonnoit aux proconsuls une autorité qui devoit les affranchir du joug des lois, quel Romain a prédit que la république seroit vaincue par ses propres armées. Quand Rome chanceloit dans sa décadence, quel citoyen est venu à son secours, et a opposé sa sagesse à la fatalité qui sembloit l’entraîner?
Dès que les Romains cessèrent d’être libres, ils devinrent les plus lâches des esclaves. Les Grecs, asservis par Philippe et Alexandre, ne désespérèrent pas de recouvrer leur liberté; ils surent en effet se rendre indépendans sous les successeurs de ces princes. S’il s’éleva mille tyrans dans la Grèce, il s’éleva aussi mille Trasibule.
Ecrasée enfin sous le poids de ses propres divisions et de la puissance Romaine, la Grèce conserva une sorte d’empire, mais bien honorable sur ses vainqueurs. Ses lumières et son goût pour les lettres, la philosophie et les arts la vengèrent, pour ainsi dire, de sa défaite, et soumirent à leur tour l’orgueil des Romains. Les vainqueurs devinrent les disciples des vaincus, et apprirent une langue que les Homère, les Pindare, les Thucydide, les Xenophon, les Démosthènes, les Platon, les Euripide, etc. avoient embellie de toutes les graces de leur esprit. Des orateurs qui charmoient déjà Rome allèrent puiser chez les Grecs ce goût fin et délicat, peut-être le plus rare des talens, et ces secrets de l’art qui donnent au génie une nouvelle force; ils allèrent, en un mot, se former au talent enchanteur de tout embellir. Dans les écoles de philosophie, où les romains les plus distingués se dépouilloient de leurs préjugés, ils apprenoient à respecter les Grecs; ils rapportoient dans leur patrie leur reconnoissance et leur admiration, et Rome rendoit son joug plus léger; elle craignoit d’abuser des droits de la victoire, et par ses bienfaits distinguoit la Grèce des autres provinces qu’elle avoit soumises. Quelle gloire pour les lettres d’avoir épargné au pays qui les a cultivées des maux dont ses législateurs, ses magistrats et ses capitaines n’avoient pu le garantir? Elles sont vengées du mépris que leur témoigne l’ignorance; et sûres d’être respectées quand il se trouvera d’aussi justes appréciateurs du mérite que les Romains.
Fin des Observations sur l’histoire de la Grèce.