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Aventures surprenantes de Robinson Crusoé

DEUXIÈME PARTIE (continued 7)

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C’est là l’unique digression de ce genre que je me sois permise dans tout le récit que j’ai donné de mes voyages; désormais je me garderai de faire aucune description de contrée et de peuple; ce n’est pas mon affaire, ce n’est pas de mon ressort: m’attachant seulement à la narration de mes propres aventures à travers une vie ambulante et une longue série de vicissitudes presque inouïes, je ne parlerai des villes importantes, des contrées désertes, des nombreuses nations que j’ai encore à traverser qu’autant qu’elles se lieront à ma propre histoire et que mes relations avec elles le rendront nécessaire.—J’étais alors, selon mon calcul le plus exact, dans le cœur de la Chine, par 30 degrés environ de latitude nord, car nous étions revenus de Nanking. J’étais toujours possédé d’une grande envie de voir Péking, dont j’avais tant ouï parler, et le Père Simon m’importunait chaque jour pour que je fisse cette excursion. Enfin l’époque de son départ étant fixée, et l’autre missionnaire qui devait aller avec lui étant arrivé de Macao, il nous fallait prendre une détermination. Je renvoyai le Père Simon à mon partner, m’en référant tout à fait à son choix. Mon partner finit par se déclarer pour l’affirmative, et nous fîmes nos préparatifs de voyage. Nous partîmes assez avantageusement sous un rapport, car nous obtînmes la permission de voyager à la suite d’un des mandarins du pays, une manière de vice-rois ou principaux magistrats de la province où ils résident, tranchant du grand, voyageant avec un grand cortège et force grands hommages de la part du peuple, qui souvent est grandement appauvri par eux, car tous les pays qu’ils traversent sont obligés de leur fournir des provisions à eux et à toute leur séquelle. Une chose que je ne laissai pas de remarquer particulièrement en cheminant avec les bagages de celui-ci, c’est que, bien que nous reçussions des habitants de suffisantes provisions pour nous et nos chevaux, comme appartenant au mandarin, nous étions néanmoins obligés de tout payer ce que nous acceptions d’après le prix courant du lieu. L’intendant ou commissaire des vivres du mandarin nous soutirait très ponctuellement ce revenant-bon, de sorte que si voyager à la suite du mandarin était une grande commodité pour nous, ce n’était pas une haute faveur de sa part, c’était, tout au contraire, un grand profit pour lui, si l’on considère qu’il y avait une trentaine de personnes chevauchant de la même manière sous la protection de son cortège ou, comme nous dirions, avec son convoi. C’était, je le répète, pour lui un bénéfice tout clair: il nous prenait tout notre argent pour les vivres que le pays lui fournissait pour rien.

Pour gagner Péking, nous eûmes vingt-cinq jours de marche à travers un pays extrêmement populeux, mais misérablement cultivé: quoiqu’on préconise tant l’industrie de ce peuple, son agriculture, son économie rurale, sa manière de vivre, tout cela n’est qu’une pitié. Je dis une pitié, et cela est vraiment tel comparativement à nous, et nous semblerait ainsi à nous qui entendons la vie, si nous étions obligés de le subir; mais il n’en est pas de même pour ces pauvres diables qui ne connaissent rien autre. L’orgueil de ces sottes gens est énorme, il n’est surpassé que par leur pauvreté, et ne fait qu’ajouter à ce que j’appelle leur misère. Il m’est avis que les sauvages tout nus de l’Amérique vivent beaucoup plus heureux; s’ils n’ont rien, ils ne désirent rien, tandis que ceux-ci, insolents et superbes, ne sont après tout que des gueux et des valets; leur ostentation est inexprimable: elle se manifeste surtout dans leurs vêtements, dans leurs demeures et dans la multitude de laquais et d’esclaves qu’ils entretiennent; mais ce qui met le comble à leur ridicule, c’est le mépris qu’ils professent pour tout l’univers, excepté pour eux-mêmes.

Sincèrement, je voyageai par la suite plus agréablement dans les déserts et les vastes solitudes de la Grande-Tartarie que dans cette Chine où cependant les routes sont bien pavées, bien entretenues et très commodes pour les voyageurs. Rien ne me révoltait plus que de voir ce peuple si hautain, si impérieux, si outrecuidant au sein de l’imbécillité et de l’ignorance la plus crasse: car tout son fameux génie n’est que ça et pas plus! Aussi mon ami le Père Simon et moi ne laissions-nous jamais échapper l’occasion de faire gorge chaude de leur orgueilleuse gueuserie.—Un jour, approchant du manoir d’un gentilhomme campagnard, comme l’appelait le Père Simon, à environ dix lieues de la ville de Nanking, nous eûmes l’honneur de chevaucher pendant environ deux milles avec le maître de la maison, dont l’équipage était d’un parfait don-quichottisme, un mélange de pompe et de pauvreté.

L’habit de ce crasseux eût merveilleusement fait l’affaire d’un Scaramouche ou d’un Fagotin: il était d’un sale calicot surchargé de tout le pimpant harnachement de la casaque d’un fou; les manches en étaient pendantes, de tout côté ce n’était que satin, crevés et taillades. Il recouvrait une riche veste de taffetas aussi grasse que celle d’un boucher, et qui témoignait que son Honneur était un malpropre de la plus haute envergure.

Son cheval était une pauvre, maigre, affamée et cagneuse créature; on pourrait avoir une pareille monture en Angleterre pour trente ou quarante schellings. Deux esclaves le suivaient à pied pour faire trotter le pauvre animal. Il avait un fouet à la main et il rossait la bête aussi fort et ferme du côté de la tête que ses esclaves le faisaient du côté de la queue, et ainsi il s’en allait chevauchant près de nous avec environ dix ou douze valets; et on nous dit qu’il se rendait à son manoir à une demi-lieue devant nous. Nous cheminions tout doucement, mais cette manière de gentilhomme prit le devant, et comme nous nous arrêtâmes une heure dans un village pour nous rafraîchir, quand nous arrivâmes vers le castel de ce grand personnage, nous le vîmes installé sur un petit emplacement devant sa porte et en train de prendre sa réfection: au milieu de cette espèce de jardin, il était facile de l’apercevoir, et on nous donna à entendre que plus nous le regarderions, plus il serait satisfait.

Il était assis sous un arbre à peu près semblable à un palmier nain, qui étendait son ombre au-dessus de sa tête, du côté du midi; mais, par luxe, on avait placé sous l’arbre un immense parasol qui ajoutait beaucoup au coup d’œil. Il était étalé et renversé dans un vaste fauteuil, car c’était un homme pesant et corpulent, et sa nourriture lui était apportée par deux esclaves féminines.

On en voyait deux autres, dont peu de gentilshommes européens, je pense, eussent agréé les services: la première faisait manger notre gentillâtre avec une cuillère; la seconde tenait un plat d’une main, et de l’autre raclait ce qui tombait sur la barbe ou la veste de taffetas de sa Seigneurie. Cette grosse et grasse brute croyait au-dessous d’elle d’employer ses propres mains à toutes ces opérations familières que les rois et les monarques aiment mieux faire eux-mêmes plutôt que d’être touchés par les doigts rustiques de leurs valets[37].

A ce spectacle, je me pris à penser aux tortures que la vanité prépare aux hommes et combien un penchant orgueilleux ainsi mal dirigé doit être incommode pour un être qui a du sens commun; puis, laissant ce pauvre hère se délecter à l’idée que nous nous ébahissions devant sa pompe, tandis que nous le regardions en pitié et lui prodiguions le mépris, nous poursuivîmes notre voyage; seulement le Père Simon eut la curiosité de s’arrêter pour tâcher d’apprendre quelles étaient les friandises dont ce châtelain se repaissait avec tant d’apparat; il eut l’honneur d’en goûter et nous dit que c’était, je crois, un mets dont un dogue anglais voudrait à peine manger, si on le lui offrait, c’est-à-dire un plat de riz bouilli, rehaussé d’une grosse gousse d’ail, d’un sachet rempli de poivre vert et d’une autre plante à peu près semblable à notre gingembre, mais qui a l’odeur du musc et la saveur de la moutarde; le tout mis ensemble et mijoté avec un petit morceau de mouton maigre. Voilà quel était le festin de sa Seigneurie, dont quatre ou cinq autres domestiques attendaient les ordres à quelque distance. S’il les nourrissait moins somptueusement qu’il se nourrissait lui-même, si, par exemple, on leur retranchait les épices, ils devaient faire maigre chère en vérité.

Quant à notre mandarin avec qui nous voyagions, respecté comme un roi, il était toujours environné de ses gentilshommes, et entouré d’une telle pompe que je ne pus guère l’entrevoir que de loin; je remarquai toutefois qu’entre tous les chevaux de son cortège il n’y en avait pas un seul qui parût valoir les bêtes de somme de nos voituriers anglais; ils étaient si chargés de housses, de caparaçons, de harnais et autres semblables friperies, que vous n’auriez pu voir s’ils étaient gras ou maigres: on apercevait à peine le bout de leur tête et de leurs pieds.

J’avais alors le cœur gai; débarrassé du trouble et de la perplexité dont j’ai fait la peinture, et ne nourrissant plus d’idées rongeantes, ce voyage me sembla on ne peut plus agréable. Je n’y essuyai d’ailleurs aucun fâcheux accident; seulement, en passant à gué une petite rivière, mon cheval broncha et me désarçonna, c’est-à-dire qu’il me jeta dedans: l’endroit n’était pas profond, mais je fus trempé jusqu’aux os. Je ne fais mention de cela que parce que ce fut alors que se gâta mon livre de poche, où j’avais couché les noms de plusieurs peuples et de différents lieux dont je voulais me ressouvenir. N’en ayant pas pris tout le soin nécessaire, les feuillets se moisirent, et par la suite il me fut impossible de déchiffrer un seul mot, à mon grand regret, surtout quant aux noms de quelques places auxquelles je touchai dans ce voyage.

Enfin nous arrivâmes à Péking.—Je n’avais avec moi que le jeune homme que mon neveu le capitaine avait attaché à ma personne comme domestique, lequel se montra très fidèle et très diligent; mon partner n’avait non plus qu’un compagnon, un de ses parents. Quant au pilote portugais, ayant désiré voir la Cour, nous lui avions donné son passage, c’est-à-dire que nous l’avions défrayé pour l’agrément de sa compagnie et pour qu’il nous servît d’interprète, car il entendait la langue du pays, parlait bien français et quelque peu anglais: vraiment ce bonhomme nous fut partout on ne peut plus utile. Il y avait à peine une semaine que nous étions à Péking, quand il vint me trouver en riant:—«Ah! senhor Inglez, me dit-il, j’ai quelque chose à vous dire qui vous mettra la joie au cœur.»—«La joie au cœur! dis-je, que serait-ce donc? Je ne sache rien dans ce pays qui puisse m’apporter ni grande joie ni grand chagrin.»—«Oui, oui, dit le vieil homme en mauvais anglais, faire vous content, et moi fâcheux.»—C’est fâché qu’il voulait dire. Ceci piqua ma curiosité.—«Pourquoi, repris-je, cela vous fâcherait-il?»—«Parce que, répondit-il, m’ayant amené ici, après un voyage de vingt-cinq jours, vous me laisserez m’en retourner seul. Et comment ferai-je pour regagner mon port sans vaisseau, sans cheval, sans pécune?» C’est ainsi qu’il nommait l’argent dans un latin corrompu qu’il avait en provision pour notre plus grande hilarité.

Bref, il nous dit qu’il y avait dans la ville une grande caravane de marchands moscovites et polonais qui se disposaient à retourner par terre en Moscovie dans quatre ou cinq semaines, et que sûrement nous saisirions l’occasion de partir avec eux et le laisserions derrière s’en revenir tout seul. J’avoue que cette nouvelle me surprit: une joie secrète se répandit dans toute mon âme, une joie que je ne puis décrire, que je ne ressentis jamais ni auparavant ni depuis. Il me fut impossible pendant quelque temps de répondre un seul mot au bonhomme; à la fin pourtant, me tournant vers lui:—«Comment savez-vous cela? fis-je, êtes-vous sûr que ce soit vrai?»—«Oui-da, reprit-il; j’ai rencontré ce matin, dans la rue, une de mes vieilles connaissances, un Arménien, ou, comme vous dites vous autres, un Grec, qui se trouve avec eux; il est arrivé dernièrement d’Astracan et se proposait d’aller au Ton-Kin, où je l’ai connu autrefois; mais il a changé d’avis, et maintenant il est déterminé à retourner à Moscou avec la caravane, puis à descendre le Volga jusqu’à Astracan.»—«Eh bien! senhor, soyez sans inquiétude quant à être laissé seul ici: si c’est un moyen pour moi de retourner en Angleterre, ce sera votre faute si vous remettez jamais le pied à Macao.» J’allai alors consulter mon partner sur ce qu’il y avait à faire, et je lui demandai ce qu’il pensait de la nouvelle du pilote et si elle contrarierait ses intentions: il me dit qu’il souscrivait d’avance à tout ce que je voudrais; car il avait si bien établi ses affaires au Bengale et laissé ses effets en si bonnes mains, que, s’il pouvait convertir l’expédition fructueuse que nous venions de réaliser en soies de Chine écrues et ouvrées qui valussent la peine d’être transportées, il serait très content d’aller en Angleterre, d’où il repasserait au Bengale par les navires de la Compagnie.

Cette détermination prise, nous convînmes que, si notre vieux pilote portugais voulait nous suivre, nous le défraierions jusqu’à Moscou ou jusqu’en Angleterre, comme il lui plairait. Certes nous n’eussions point passé pour généreux si nous ne l’eussions pas récompensé davantage; les services qu’il nous avait rendus valaient bien cela et au delà: il avait été non seulement notre pilote en mer, mais encore pour ainsi dire notre courtier à terre; et en nous procurant le négociant japonais il avait mis quelques centaines de livres sterling dans nos poches. Nous devisâmes donc ensemble là-dessus, et désireux de le gratifier, ce qui, après tout, n’était que lui faire justice, et souhaitant d’ailleurs de le conserver avec nous, car c’était un homme précieux en toute occasion, nous convînmes que nous lui donnerions à nous deux une somme en or monnayé, qui, d’après mon calcul, pouvait monter à 175 livres sterling, et que nous prendrions ses dépenses pour notre compte, les siennes et celles de son cheval, ne laissant à sa charge que la bête de somme qui transporterait ses effets.

Ayant arrêté ceci entre nous, nous mandâmes le vieux pilote pour lui faire savoir ce que nous avions résolu.—«Vous vous êtes plaint, lui dis-je, d’être menacé de vous en retourner tout seul; j’ai maintenant à vous annoncer que vous ne vous en retournerez pas du tout. Comme nous avons pris le parti d’aller en Europe avec la caravane, nous voulons vous emmener avec nous, et nous vous avons fait appeler pour connaître votre volonté.»—Le bonhomme hocha la tête et dit que c’était un long voyage; qu’il n’avait point de pécune pour l’entreprendre, ni pour subsister quand il serait arrivé.—«Nous ne l’ignorons pas, lui dîmes-nous, et c’est pourquoi nous sommes dans l’intention de faire quelque chose pour vous qui vous montrera combien nous sommes sensibles au bon office que vous nous avez rendu, et combien aussi votre compagnie nous est agréable.»—Je lui déclarai alors que nous étions convenus de lui donner présentement une certaine somme, qu’il pourrait employer de la même manière que nous emploierions notre avoir, et que, pour ce qui était de ses dépenses, s’il venait avec nous, nous voulions le déposer à bon port,—sauf mort ou accidents,—soit en Moscovie, soit en Angleterre, et cela à notre charge, le transport de ses marchandises excepté.

Il reçut cette proposition avec transport, et protesta qu’il nous suivrait au bout du monde; nous nous mîmes donc à faire nos préparatifs de voyage. Toutefois il en fut de nous comme des autres marchands: nous eûmes tous beaucoup de choses à terminer, et au lieu d’être prêts en cinq semaines, avant que tout fût arrangé, quatre mois et quelques jours s’écoulèrent.

Ce ne fut qu’au commencement de février que nous quittâmes Péking.—Mon partner et le vieux pilote se rendirent au port où nous avions d’abord débarqué pour disposer de quelques marchandises que nous y avions laissées, et moi avec un marchand chinois que j’avais connu à Nanking, et qui était venu à Péking pour ses affaires, je m’en allai dans la première de ces deux villes, où j’achetai quatre-vingt-dix pièces de beau damas avec environ deux cents pièces d’autres belles étoffes de soie de différentes sortes, quelques-unes brochées d’or: toutes ces acquisitions étaient déjà rendues à Péking au retour de mon partner. En outre, nous achetâmes une partie considérable de soie écrue et plusieurs autres articles: notre pacotille s’élevait, rien qu’en ces marchandises, à 3.500 livres sterling, et avec du thé, quelques belles toiles peintes, et trois charges de chameaux en noix muscades et clous de girofle, elle chargeait, pour notre part, dix-huit chameaux non compris ceux que nous devions monter, ce qui, avec deux ou trois chevaux de main et deux autres chevaux chargés de provisions, portait en somme notre suite à vingt-six chameaux ou chevaux.

La caravane était très nombreuse, et, autant que je puis me le rappeler, se composait de trois ou quatre cents chevaux et chameaux et de plus de cent vingt hommes très bien armés et préparés à tout événement; car, si les caravanes orientales sont sujettes à être attaquées par les Arabes, celles-ci sont sujettes à l’être par les Tartares, qui ne sont pas, à vrai dire, tout à fait aussi dangereux que les Arabes, ni si barbares quand ils ont le dessus.

Notre compagnie se composait de gens de différentes nations, principalement de Moscovites; il y avait bien une soixantaine de négociants ou habitants de Moscou, parmi lesquels se trouvaient quelques Livoniens, et, à notre satisfaction toute particulière, cinq Écossais, hommes de poids et qui paraissaient très versés dans la science des affaires.

Après une journée de marche, nos guides, qui étaient au nombre de cinq, appelèrent tous les gentlemen et les marchands, c’est-à-dire tous les voyageurs, excepté les domestiques, pour tenir, disaient-ils, un grand conseil. A ce grand conseil chacun déposa une certaine somme à la masse commune pour payer le fourrage qu’on achèterait en route, lorsqu’on ne pourrait en avoir autrement, pour les émoluments des guides, pour les chevaux de louage et autres choses semblables. Ensuite ils constituèrent le voyage, selon leur expression, c’est-à-dire qu’ils nommèrent des capitaines et des officiers pour nous diriger et nous commander en cas d’attaque, et assignèrent à chacun son tour de commandement. L’établissement de cet ordre parmi nous ne fut rien moins qu’inutile le long du chemin, comme on le verra en son lieu.

La route, de ce côté-là du pays, est très peuplée: elle est pleine de potiers et de modeleurs, c’est-à-dire d’artisans qui travaillent la terre à porcelaine, et comme nous cheminions, notre pilote portugais, qui avait toujours quelque chose à nous dire pour nous égayer, vint à moi en ricanant et me dit qu’il voulait me montrer la plus grande rareté de tout le pays, afin que j’eusse à dire de la Chine, après toutes les choses défavorables que j’en avais dites, que j’y avais vu une chose qu’on ne saurait voir dans tout le reste de l’univers. Intrigué au plus haut point, je grillais de savoir ce que ce pouvait être; à la fin il me dit que c’était une maison de plaisance, toute bâtie en marchandises de Chine (China ware).—«J’y suis, lui dis-je, les matériaux dont elle est construite sont tous la production du pays? Et ainsi elle est toute en China ware, n’est-ce pas?»—«Non, non, répondit-il, j’entends que c’est une maison entièrement de China ware, comme vous dites en Angleterre, ou de porcelaine, comme on dit dans notre pays.»—«Soit, repris-je, cela est très possible. Mais comment est-elle grosse? Pourrions-nous la transporter dans une caisse sur un chameau? Si cela se peut, nous l’achèterons.»—«Sur un chameau! s’écria le vieux pilote levant ses deux mains jointes, peste! une famille de trente personnes y loge.»

Je fus alors vraiment curieux de la voir, et quand nous arrivâmes auprès je trouvai tout bonnement une maison de charpente, une maison bâtie, comme on dit en Angleterre, avec latte et plâtre, mais dont tous les crépis étaient réellement de China ware, c’est-à-dire qu’elle était enduite de terre à porcelaine.

L’extérieur, sur lequel dardait le soleil, était vernissé, d’un bel aspect, parfaitement blanc, peint de figures bleues, comme le sont les grands vases de Chine qu’on voit en Angleterre, et aussi dur que s’il eût été cuit. Quant à l’intérieur, toutes les murailles au lieu de boiseries étaient revêtues de tuiles durcies et émaillées, comme les petits carreaux qu’on nomme en Angleterre gally tiles, et toutes faites de la plus belle porcelaine, décorée de figures délicieuses d’une variété infinie de couleurs, mélangées d’or. Une seule figure occupait plusieurs de ces carreaux; mais avec un mastic fait de même terre on les avait si habilement assemblés qu’il n’était guère possible de voir où étaient les joints. Le pavé des salles était de la même matière, et aussi solide que les aires de terre cuite en usage dans plusieurs parties de l’Angleterre, notamment dans le Lincolnshire, le Nottinghamshire et le Leicestershire; il était dur comme une pierre, et uni, mais non pas émaillé et peint, si ce n’est dans quelques petites pièces ou cabinets, dont le sol était revêtu comme les parois. Les plafonds, en un mot tous les endroits de la maison étaient faits de même terre; enfin le toit était couvert de tuiles semblables, mais d’un noir foncé et éclatant.

C’était vraiment à la lettre un magasin de porcelaine, on pouvait à bon droit le nommer ainsi, et, si je n’eusse été en marche, je me serais arrêté là plusieurs jours pour l’examiner dans tous ses détails. On me dit que dans le jardin il y avait des fontaines et des viviers dont le fond et les bords étaient pavés pareillement, et le long des allées de belles statues entièrement faites en terre à porcelaine, et cuites toutes d’une pièce.

C’est là une des singularités de la Chine, on peut accorder aux Chinois qu’ils excellent en ce genre; mais j’ai la certitude qu’ils n’excellent pas moins dans les contes qu’ils font à ce sujet, car ils m’ont dit de si incroyables choses de leur habileté en poterie, des choses telles que je ne me soucie guère de les rapporter, dans la conviction où je suis qu’elles sont fausses. Un hâbleur me parla entre autres d’un ouvrier qui avait fait en faïence un navire, avec tous ses apparaux, ses mâts et ses voiles, assez grand pour contenir cinquante hommes. S’il avait ajouté qu’il l’avait lancé, et que sur ce navire il avait fait un voyage au Japon, j’aurais pu dire quelque chose, mais comme je savais ce que valait cette histoire, et, passez-moi l’expression, que le camarade mentait, je souris et gardai le silence.

Cet étrange spectacle me retint pendant deux heures derrière la caravane; aussi celui qui commandait ce jour-là me condamna-t-il à une amende d’environ trois schellings et me déclara-t-il que si c’eût été à trois journées en dehors de la muraille, comme c’était à trois journées en dedans, il m’en aurait coûté quatre fois autant et qu’il m’aurait obligé à demander pardon au premier jour de Conseil. Je promis donc d’être plus exact, et je ne tardai pas à reconnaîtra que l’ordre de se tenir tous ensemble était d’une nécessité absolue pour notre commune sûreté.

Deux jours après nous passâmes la grande muraille de la Chine, boulevard élevé contre les Tartares, ouvrage immense, dont la chaîne sans fin s’étend jusque sur des collines et des montagnes, où les rochers sont infranchissables, et les précipices tels qu’il n’est pas d’ennemis qui puissent y pénétrer, qui puissent y atteindre, ou, s’il en est, quelle muraille pourrait les arrêter! Son étendue, nous dit-on, est d’à peu près un millier de milles d’Angleterre, mais la contrée qu’elle couvre n’en a que cinq cents, mesurée en droite ligne, sans avoir égard aux tours et retours qu’elle fait. Elle a environ quatre toises ou «fathoms» de hauteur et autant d’épaisseur en quelques, endroits.

Là, au pied de cette muraille, je m’arrêtai une heure ou environ sans enfreindre nos règlements, car la caravane mit tout ce temps à défiler par un guichet; je m’arrêtai une heure, dis-je, à la regarder de chaque côté, de près et de loin, du moins à regarder ce qui était à la portée de ma vue; et le guide de notre caravane qui l’avait exaltée comme la merveille du monde, manifesta le vif désir de savoir ce que j’en pensais. Je lui dis que c’était une excellente chose contre les Tartares. Il arriva qu’il n’entendit pas ça comme je l’entendais, et qu’il le prit pour un compliment; mais le vieux pilote sourit:—«Oh! senhor Inglez, dit-il, vous parlez de deux couleurs.»—«De deux couleurs! répétai-je; qu’entendez-vous par là?»—«J’entends que votre réponse paraît blanche d’un côté et noire de l’autre, gaie par là et sombre par ici. Vous lui dites que c’est une bonne muraille contre les Tartares: cela signifie pour moi qu’elle n’est bonne à rien, sinon contre les Tartares, ou qu’elle ne défendrait pas de tout autre ennemi. Je vous comprends, senhor Inglez, je vous comprends, répétait-il en se gaussant; mais monsieur le Chinois vous comprend aussi de son côté.»

—«Eh bien, senhor, repris-je, pensez-vous que cette muraille arrêterait une armée de gens de notre pays avec un bon train d’artillerie, ou nos ingénieurs avec deux compagnies de mineurs? En moins de dix jours n’y feraient-ils pas une brèche assez grande pour qu’une armée y pût passer en front de bataille, ou ne la feraient-ils pas sauter, fondation et tout, de façon à n’en pas laisser une trace?»—«Oui, oui, s’écria-t-il, je sais tout cela.»—Le Chinois brûlait de connaître ce que j’avais dit: je permis au vieux pilote de le lui répéter quelques jours après; nous étions alors presque sortis du territoire, et ce guide devait nous quitter bientôt; mais quand il sut ce que j’avais dit, il devint muet tout le reste du chemin, et nous sevra de ses belles histoires sur le pouvoir et sur la magnificence des Chinois.

Après avoir passé ce puissant rien, appelé muraille, à peu près semblable à la muraille des Pictes, si fameuse dans le Northumberland et bâtie par les Romains, nous commençâmes à trouver le pays clairsemé d’habitants ou plutôt les habitants confinés dans des villes et des places fortes, à cause des incursions et des déprédations des Tartares, qui exercent le brigandage en grand, et auxquels ne pourraient résister les habitants sans armes d’une contrée ouverte.

Je sentis bientôt la nécessité de nous tenir tous ensemble en caravane, chemin faisant; car nous ne tardâmes pas â voir rôder autour de nous plusieurs troupes de Tartares. Quand je vins à les apercevoir distinctement, je m’étonnai que l’Empire chinois ait pu être conquis par de si misérables drôles: ce ne sont que de vraies hordes, de vrais troupeaux de sauvages, sans ordre, sans discipline et sans tactique dans le combat.

Leurs chevaux, pauvres bêtes maigres, affamées et mal dressées, ne sont bons à rien; nous le remarquâmes dès le premier jour que nous les vîmes, ce qui eut lieu aussitôt que nous eûmes pénétré dans la partie déserte du pays; car alors notre commandant du jour donna la permission à seize d’entre nous d’aller à ce qu’ils appelaient une chasse. Ce n’était qu’une chasse au mouton, cependant cela pouvait à bon droit se nommer chasse; car ces moutons sont les plus sauvages et les plus rapides que j’aie jamais vus: seulement ils ne courent pas longtemps; aussi êtes-vous sûr de votre affaire quand vous vous mettez à leurs trousses. Ils se montrent généralement en troupeaux de trente ou quarante; et, comme de vrais moutons, ils se tiennent toujours ensemble quand ils fuient.

Durant cette étrange espèce de chasse, le hasard voulut que nous rencontrâmes une quarantaine de Tartares. Chassaient-ils le mouton comme nous ou cherchaient-ils quelque autre proie, je ne sais; mais, aussitôt qu’ils nous virent, l’un d’entre eux se mit à souffler très fort dans une trompe, et il en sortit un son barbare que je n’avais jamais ouï auparavant, et que, soit dit en passant, je ne me souciais pas d’entendre une seconde fois. Nous supposâmes que c’était pour appeler à eux leurs amis; et nous pensâmes vrai, car en moins d’un demi-quart d’heure une autre troupe de quarante ou cinquante parut à un mille de distance; mais la besogne était déjà faite, et voici comment:

Illustration from Aventures surprenantes de Robinson Crusoé

Aussitôt qu’ils nous virent, l’un d’entre eux se mit à souffler très fort dans une trompe...

Un des marchands écossais de Moscou se trouvait par hasard avec nous: aussitôt qu’il entendit leur trompe, il nous dit que nous n’avions rien à faire qu’à les charger immédiatement, en toute hâte; et, nous rangeant tous en ligne, il nous demanda si nous étions bien déterminés. Nous lui répondîmes que nous étions prêts à le suivre: sur ce, il courut droit à eux. Nous regardant fixement, les Tartares s’étaient arrêtés tous en troupeau, pêle-mêle et sans aucune espèce d’ordre; mais sitôt qu’ils nous virent avancer, ils décochèrent leurs flèches, qui ne nous atteignirent point, fort heureusement. Ils s’étaient trompés vraisemblablement non sur le but, mais sur la distance, car toutes leurs flèches tombèrent près de nous, si bien ajustées, que si nous avions été environ à vingt verges plus près, nous aurions eu plusieurs hommes tués ou blessés.

Nous fîmes sur-le-champ halte, et, malgré l’éloignement, nous tirâmes sur eux et leur envoyâmes des balles de plomb pour leurs flèches de bois; puis, au grand galop, nous suivîmes notre décharge, déterminés à tomber dessus sabre en main, selon les ordres du hardi Ecossais qui nous commandait. Ce n’était, il est vrai, qu’un marchand; mais il se conduisit dans cette occasion avec tant de vigueur et de bravoure, et en même temps avec un si courageux sang-froid, que je ne sache pas avoir jamais vu dans l’action un homme plus propre au commandement. Aussitôt que nous les joignîmes, nous leur déchargeâmes nos pistolets à la face et nous dégainâmes; mais ils s’enfuirent dans la plus grande confusion imaginable. Le choc fut seulement soutenu sur notre droite, où trois d’entre eux résistèrent, en faisant signe aux autres de se rallier à eux: ceux-là avaient des espèces de grands cimeterres au poing et leurs arcs pendus sur le dos. Notre brave commandant, sans enjoindre à personne de le suivre, fondit sur eux au galop; d’un coup de crosse le premier fut renversé de son cheval, le second fut tué d’un coup de pistolet, le troisième prit la fuite. Ainsi finit notre combat, où nous eûmes l’infortune de perdre tous les moutons que nous avions attrapés. Pas un seul de nos combattants ne fut tué ou blessé; mais, du côté des Tartares, cinq hommes restèrent sur la place. Quel fut le nombre de leurs blessés? nous ne pûmes le savoir; mais, chose certaine, c’est que l’autre bande fut si effrayée du bruit de nos armes, qu’elle s’enfuit sans faire aucune tentative contre nous.

Illustration from Aventures surprenantes de Robinson Crusoé

Le second fut tué d’un coup de pistolet.

Nous étions, lors de cette affaire, sur le territoire chinois: c’est pourquoi les Tartares ne se montrèrent pas très hardis; mais au bout de cinq jours nous entrâmes dans un vaste et sauvage désert qui nous retint trois jours et trois nuits. Nous fûmes obligés de porter notre eau avec nous dans de grandes outres, et de camper chaque nuit, comme j’ai ouï dire qu’on le fait dans les déserts de l’Arabie.

Je demandai à nos guides à qui appartenait ce pays-là. Ils me dirent que c’était une sorte de frontière qu’à bon droit on pourrait nommer No Man’s Land (la Terre de Personne), faisant partie du grand Karakathay ou grande Tartarie, et dépendant en même temps de la Chine; et que, comme on ne prenait aucun soin de préserver ce désert des incursions des brigands, il était réputé le plus dangereux de la route, quoique nous en eussions de beaucoup plus étendus à traverser.

En passant par ce désert qui, de prime abord, je l’avoue, me remplit d’effroi, nous vîmes deux ou trois fois de petites troupes de Tartares; mais ils semblaient tout entiers à leurs propres affaires et ne paraissaient méditer aucun dessein contre nous; et, comme l’homme qui rencontra le diable, nous pensâmes que s’ils n’avaient rien à nous dire, nous n’avions rien non plus à leur dire: aussi les laissâmes-nous aller.

Une fois, cependant, un de leurs partis s’approcha de nous, s’arrêta pour nous contempler. Examinait-il ce qu’il devait faire, s’il devait nous attaquer ou non, nous ne savions pas. Quoi qu’il en fût, après l’avoir un peu dépassé, nous formâmes une arrière-garde de quarante hommes, et nous nous tînmes prêts à le recevoir, laissant la caravane cheminer à un demi-mille ou environ devant nous. Mais au bout de quelques instants il se retira, nous saluant simplement à son départ de cinq flèches, dont une blessa et estropia un de nos chevaux: nous abandonnâmes le lendemain la pauvre bête en grand besoin d’un bon maréchal. Nous nous attendions à ce qu’il nous décocherait de nouvelles flèches, mieux ajustées; mais, pour cette fois, nous ne vîmes plus ni flèches ni Tartares.

Nous marchâmes après ceci près d’un mois par des routes moins bonnes que d’abord, quoique nous fussions toujours dans les États de l’Empereur de la Chine; mais, pour la plupart, elles traversaient des villages dont quelques-uns étaient fortifiés, à cause des incursions des Tartares. En atteignant un de ces bourgs, à deux journées et demie de marche de la ville de Naum, je me proposai d’acheter un chameau. Tout le long de cette route il y en avait à vendre en quantité, ainsi que des chevaux tels quels, parce que les nombreuses caravanes qui suivent ce chemin en ont souvent besoin. La personne à laquelle je m’adressai pour me procurer un chameau serait allée me le chercher; mais moi, comme un fou, par courtoisie, je voulus l’accompagner. L’emplacement où l’on tenait les chameaux et les chevaux sous bonne garde se trouvait environ à deux milles du bourg.

Je m’y rendis à pied avec mon vieux pilote et un Chinois, désireux que j’étais d’un peu de diversité. En arrivant là, nous vîmes un terrain bas et marécageux entouré comme un parc d’une muraille de pierres empilées à sec, sans mortier et sans liaison, avec une petite garde de soldats chinois à la porte. Après avoir fait choix d’un chameau, après être tombé d’accord sur le prix, je m’en revenais, et le Chinois qui m’avait suivi conduisait la bête, quand tout à coup s’avancèrent cinq Tartares à cheval: deux d’entre eux se saisirent du camarade et lui enlevèrent le chameau, tandis que les trois autres coururent sur mon vieux pilote et sur moi, nous voyant en quelque sorte sans armes; je n’avais que mon épée, misérable défense contre trois cavaliers. Le premier qui s’avança s’arrêta court quand je mis flamberge au vent, car ce sont d’insignes couards; mais un second se jetant à ma gauche m’asséna un horion sur la tête; je ne le sentis que plus tard et je m’étonnai, lorsque je revins à moi, de ce qui avait eu lieu et de ma posture, car il m’avait renversé tout de mon long à terre. Mais mon fidèle pilote, mon vieux Portugais, par un de ces coups heureux de la Providence, qui se plaît à nous délivrer des dangers par des voies imprévues, avait un pistolet dans sa poche, ce que je ne savais pas, non plus que les Tartares; s’ils l’avaient su, je ne pense pas qu’ils nous eussent attaqués: les couards sont toujours les plus hardis quand il n’y a pas de danger.

Illustration from Aventures surprenantes de Robinson Crusoé

Deux d’entre eux se saisirent du camarade et lui enlevèrent le chameau...

Le bonhomme, me voyant terrassé, marcha intrépidement sur le bandit qui m’avait frappé, et lui saisissant le bras d’une main et de l’autre l’attirant violemment à lui, il lui déchargea son pistolet dans la tête et l’étendit roide mort; puis il s’élança immédiatement sur celui qui s’était arrêté, comme je l’ai dit, et avant qu’il pût s’avancer de nouveau, car tout ceci fut fait pour ainsi dire en un tour de main, il lui détacha un coup du cimeterre qu’il portait d’habitude. Il manqua l’homme, mais il effleura la tête du cheval et lui abattit une oreille et une bonne tranche de la bajoue. Exaspérée par ses blessures, n’obéissant plus à son cavalier, quoiqu’il se tînt bien en selle, la pauvre bête prit la fuite et l’emporta hors de l’atteinte du pilote. Enfin, se dressant sur les pieds de derrière, elle culbuta le Tartare et se laissa choir sur lui.

Dans ces entrefaites survint le pauvre Chinois qui avait perdu le chameau; mais il n’avait point d’armes. Cependant, apercevant le Tartare abattu et écrasé sous son cheval, il courut à lui, et, empoignant un instrument grossier et mal fait qu’il avait au côté, une manière de hache d’armes, il le lui arracha et lui fit sauter sa cervelle tartarienne. Or mon vieux pilote avait encore quelque chose à démêler avec le troisième chenapan. Voyant qu’il ne fuyait pas comme il s’y était attendu, qu’il ne s’avançait pas pour le combattre comme il le redoutait, mais qu’il restait là comme une souche, il se tint coi lui-même et se mit à recharger son pistolet. Sitôt que le Tartare entrevit le pistolet, s’imagina-t-il que c’en était un autre, je ne sais, il se sauva ventre à terre, laissant à mon pilote, mon champion, comme je l’appelai depuis, une victoire complète.

En ce moment je commençais à m’éveiller, car, en revenant à moi, je crus sortir d’un doux sommeil; et, comme je l’ai dit, je restai là dans l’étonnement de savoir où j’étais, comment j’avais été jeté par terre, ce que tout cela signifiait; mais bientôt après, recouvrant mes esprits, j’éprouvai une douleur vague, je portai la main à ma tête, et je la retirai ensanglantée. Je sentis alors des élancements, la mémoire me revint et tout se représenta dans mon esprit.

Je me dressai subitement sur mes pieds, je me saisis de mon épée, mais point d’ennemis! Je trouvai un Tartare étendu mort et son cheval arrêté tranquillement près de lui; et, regardant plus loin, j’aperçus mon champion, mon libérateur, qui était allé voir ce que le Chinois avait fait et qui s’en revenait avec son sabre à la main. Le bonhomme me voyant sur pied vint à moi en courant et m’embrassa dans un transport de joie, ayant eu d’abord quelque crainte que je n’eusse été tué; et me voyant couvert de sang, il voulut visiter ma blessure; ce n’était que peu de chose, et seulement, comme on dit, une tête cassée. Je ne me ressentis pas trop de ce horion, si ce n’est à l’endroit même qui avait reçu le coup et qui se cicatrisa au bout de deux ou trois jours.

Cette victoire après tout ne nous procura pas grand butin, car nous perdîmes un chameau et gagnâmes un cheval; mais ce qu’il y a de bon, c’est qu’en rentrant dans le village, l’homme, le vendeur, demanda à être payé de son chameau. Je m’y refusai, et l’affaire fut portée à l’audience du juge chinois du lieu, c’est-à-dire, comme nous dirions chez nous, que nous allâmes devant un juge de paix. Rendons-lui justice, ce magistrat se comporta avec beaucoup de prudence et d’impartialité. Après avoir entendu les deux parties, il demanda gravement au Chinois qui était venu avec moi pour acheter le chameau de qui il était le serviteur.—«Je ne suis pas serviteur, répondit-il, je suis allé simplement avec l’étranger.»—«A la requête de qui?» dit le juge.—«A la requête de l’étranger.»—«Alors, reprit le justice, vous étiez serviteur de l’étranger pour le moment; et le chameau ayant été livré à son serviteur, il a été livré à lui, et il faut, lui, qu’il le paye.»

J’avoue que la chose était si claire que je n’eus pas un mot à dire. Enchanté de la conséquence tirée d’un si juste raisonnement et de voir le cas si exactement établi, je payai le chameau de tout cœur et j’en envoyai quérir un autre. Remarquez bien que j’y envoyai; je me donnai de garde d’aller le chercher moi-même: j’en avais assez comme ça.

La ville de Naum est sur la lisière de l’Empire chinois. On la dit fortifiée et l’on dit vrai: elle l’est pour le pays; car je ne craindrais pas d’affirmer que tous les Tartares du Karakathay, qui sont, je crois, quelques millions, ne pourraient pas en abattre les murailles avec leurs arcs et leurs flèches; mais appeler cela une ville forte, si elle était attaquée avec du canon, ce serait vouloir se faire rire au nez par tous ceux qui s’y entendent.

Nous étions encore, comme je l’ai dit, à plus de deux journées de marche de cette ville, quand des exprès furent expédiés sur toute la route pour ordonner à tous les voyageurs et à toutes les caravanes de faire halte jusqu’à ce qu’on leur eût envoyé une escorte, parce qu’un corps formidable de Tartares, pouvant monter à dix mille hommes, avait paru à trente milles environ au delà de la ville.

C’était une fort mauvaise nouvelle pour des voyageurs; cependant, de la part du gouverneur, l’attention était louable, et nous fûmes très contents d’apprendre que nous aurions une escorte. Deux jours après nous reçûmes donc deux cents soldats détachés d’une garnison chinoise sur notre gauche et trois cents autres de la ville de Naum, et avec ce renfort nous avançâmes hardiment. Les trois cents soldats de Naum marchaient à notre front, les deux cents autres à l’arrière-garde, nos gens de chaque côté des chameaux chargés de nos bagages, et toute la caravane au centre. Dans cet ordre, et bien préparés au combat, nous nous croyions à même de répondre aux dix mille Tartares-Mongols, s’ils se présentaient; mais le lendemain, quand ils se montrèrent, ce fut tout autre chose.

De très bonne heure dans la matinée, comme nous quittions une petite ville assez bien située, nommée Changu, nous eûmes une rivière à traverser. Nous fûmes obligés de la passer dans un bac, et si les Tartares eussent eu quelque intelligence, c’est alors qu’ils nous eussent attaqués, tandis que la caravane était déjà sur l’autre rivage et l’arrière-garde encore en deçà; mais personne ne parut en ce lieu.

Environ trois heures après, quand nous fûmes entrés dans un désert de quinze ou seize milles d’étendue, à un nuage de poussière qui s’élevait nous présumâmes que l’ennemi était proche: et il était proche en effet, car il arrivait sur nous à toute bride.

Les Chinois de notre avant-garde, qui la veille avaient eu le verbe si haut, commencèrent à s’ébranler; fréquemment ils regardaient derrière eux, signe certain chez un soldat qu’il est prêt à lever le camp. Mon vieux pilote fit la même remarque; et, comme il se trouvait près de moi, il m’appela:—«Senhor Inglez, dit-il, il faut remettre du cœur au ventre à ces drôles, ou ils nous perdront tous, car si les Tartares s’avancent, ils ne résisteront pas.»—«C’est aussi mon avis, lui répondis-je, mais que faire?»—«Que faire! s’écria-t-il: que de chaque côté cinquante de nos hommes s’avancent, qu’ils flanquent ces peureux et les animent, et ils combattront comme de braves compagnons en brave compagnie; sinon tous vont tourner casaque.»—Là-dessus je courus au galop vers notre commandant, je lui parlai, il fut entièrement de notre avis: cinquante de nous se portèrent donc à l’aile droite et cinquante à l’aile gauche, et le reste forma une ligne de réserve. Nous poursuivîmes ainsi notre route, laissant les derniers deux cents hommes faire un corps à part pour garder nos chameaux; seulement, si besoin était, ils devaient envoyer une centaine des leurs pour assister nos cinquante hommes de réserve.

Bref, les Tartares arrivèrent en foule: impossible à nous de dire leur nombre, mais nous pensâmes qu’ils étaient dix mille tout au moins. Ils détachèrent d’abord un parti pour examiner notre attitude, en traversant le terrain sur le front de notre ligne. Comme nous le tenions à portée de fusil, notre commandant ordonna aux deux ailes d’avancer en toute hâte et de lui envoyer simultanément une salve de mousqueterie, ce qui fut fait. Sur ce, il prit la fuite, pour rendre compte, je présume, de la réception qui attendait nos Tartares. Et il paraîtrait que ce salut ne les mit pas en goût, car ils firent halte immédiatement. Après quelques instants de délibération, faisant un demi-tour à gauche, ils rengainèrent leur compliment et ne nous en dirent pas davantage pour cette fois, ce qui, vu les circonstances, ne fut pas très désagréable: nous ne brûlions pas excessivement de livrer bataille à une pareille multitude.

Deux jours après ceci nous atteignîmes la ville de Naum ou Naunm. Nous remerciâmes le gouverneur de ses soins pour nous, et nous fîmes une collecte qui s’éleva à une centaine de crowns que nous donnâmes aux soldats envoyés pour notre escorte. Nous y restâmes un jour. Naum est tout de bon une ville de garnison; il y avait bien neuf cents soldats, et la raison en est qu’autrefois les frontières moscovites étaient beaucoup plus voisines qu’elles ne le sont aujourd’hui, les Moscovites ayant abandonné toute cette portion du pays (laquelle, à l’ouest de la ville, s’étend jusqu’à deux cents milles environ) comme stérile et indéfrichable, et plus encore à cause de son éloignement et de la difficulté qu’il y a d’y entretenir des troupes pour sa défense, car nous étions encore à deux mille milles de la Moscovie proprement dite.

Après cette étape, nous eûmes à passer plusieurs grandes rivières et deux terribles déserts, dont l’un nous coûta seize jours de marche: c’est à juste titre, comme je l’ai dit, qu’ils pourraient se nommer No Man’s Land (la Terre de Personne); et, le 13 avril, nous arrivâmes aux frontières des États moscovites. Si je me souviens bien, la première cité, ville ou forteresse, comme il vous plaira, qui appartient au Czar de Moscovie, s’appelle Argun, située qu’elle est sur la rive occidentale de la rivière de ce nom.

Je ne pus m’empêcher de faire paraître une vive satisfaction en entrant dans ce que j’appelais un pays chrétien, ou du moins dans un pays gouverné par des chrétiens; car, quoique à mon sens les Moscovites ne méritent que tout juste le nom de chrétiens, cependant ils se prétendent tels et sont très dévots à leur manière. Tout homme à coup sûr qui voyage par le monde comme je l’ai fait, s’il n’est pas incapable de réflexion, tout homme, à coup sûr, dis-je, en arrivera à se bien pénétrer que c’est une bénédiction d’être né dans une contrée où le nom de Dieu et d’un Rédempteur est connu, révéré, adoré, et non pas dans un pays où le peuple, abandonné par le ciel à de grossières impostures, adore le démon, se prosterne devant le bois et la pierre, et rend un culte aux monstres, aux éléments, à des animaux de forme horrible, à des statues ou à des images monstrueuses. Pas une ville, pas un bourg par où nous venions de passer qui n’eût ses pagodes, ses idoles, ses temples, et dont la population ignorante n’adorât jusqu’aux ouvrages de ses mains!

Alors du moins nous étions arrivés en un lieu où tout respirait le culte chrétien, où, mêlée d’ignorance ou non, la religion chrétienne était professée et le nom du vrai Dieu invoqué et adoré. J’en étais réjoui jusqu’au fond de l’âme. Je saluai le brave marchand écossais dont j’ai parlé plus haut à la première nouvelle que j’en eus, et, lui prenant la main, je lui dis:—«Béni soit Dieu! nous voici encore une fois revenus parmi les chrétiens!»—Il sourit, et me répondit:—«Compatriote, ne vous réjouissez pas trop tôt: ces Moscovites sont une étrange sorte de chrétiens; ils en portent le nom, et voilà tout; vous ne verrez pas grand’chose de réel avant quelques mois de plus de notre voyage.»

—«Soit, dis-je; mais toujours est-il que cela vaut mieux que le paganisme et l’adoration des démons.»—«Attendez, reprit-il, je vous dirai qu’excepté les soldats russiens des garnisons et quelques habitants des villes sur la route, tout le reste du pays jusqu’à plus de mille milles au delà est habité par des païens exécrables et stupides;»—comme en effet nous le vîmes.

Nous étions alors, si je comprends quelque chose à la surface du globe, lancés à travers la plus grande pièce de terre solide qui se puisse trouver dans l’univers. Nous avions au moins douze cents milles jusqu’à la mer, à l’est; nous en avions au moins deux mille jusqu’au fond de la mer Baltique, du côté de l’ouest, et au moins trois mille si nous laissions cette mer pour aller chercher au couchant le canal de la Manche entre la France et l’Angleterre; nous avions cinq mille milles pleins jusqu’à la mer des Indes ou de Perse, vers le sud, et environ huit cents milles au nord jusqu’à la mer Glaciale. Si l’on en croit même certaines gens, il ne se trouve point de mer du côté du nord-est jusqu’au pôle, et conséquemment dans tout le nord-ouest: un continent irait donc rejoindre l’Amérique, nul mortel ne sait où! mais d’excellentes raisons que je pourrais donner me portent à croire que c’est une erreur.

Quand nous fûmes entrés dans les possessions moscovites, avant d’arriver à quelque ville considérable, nous n’eûmes rien à observer, sinon que toutes les rivières coulent à l’est. Ainsi que je le reconnus sur les cartes que quelques personnes de la caravane avaient avec elles, il est clair qu’elles affluent toutes dans le grand fleuve Yamour ou Gammour. Ce fleuve, d’après son cours naturel, doit se jeter dans la mer ou Océan chinois. On nous raconta que ses bouches sont obstruées par des joncs d’une crue monstrueuse de trois pieds de tour et de vingt ou trente pieds de haut. Qu’il me soit permis de dire que je n’en crois rien. Comme on ne navigue pas sur ce fleuve, parce qu’il ne se fait point de commerce de ce côté, les Tartares qui, seuls, en sont les maîtres, s’adonnant tout entiers à leurs troupeaux, personne donc, que je sache, n’a été assez curieux pour le descendre en bateau jusqu’à son embouchure, ou pour le remonter avec des navires. Chose positive, c’est que, courant vers l’est par une latitude de 60 degrés, il emporte un nombre infini de rivières, et qu’il trouve dans cette latitude un océan pour verser ses eaux. Aussi est-on sûr qu’il y a une mer par là.

A quelques lieues au nord de ce fleuve il se trouve plusieurs rivières considérables qui courent aussi directement au nord que le Yamour court à l’est. On sait qu’elles vont se décharger dans le grand fleuve Tartarus, tirant son nom des nations les plus septentrionales d’entre les Tartares-Mongols, qui, au sentiment des Chinois, seraient les plus anciens Tartares du monde, et, selon nos géographes, les Gogs et Magogs dont il est fait mention dans l’histoire sacrée.

Ces rivières courant toutes au nord aussi bien que celles dont j’ai encore à parler, démontrent évidemment que l’Océan septentrional borne aussi la terre de ce côté, de sorte qu’il ne semble nullement rationnel de penser que le continent puisse se prolonger dans cette région pour aller joindre l’Amérique, ni qu’il n’y ait point de communication entre l’Océan septentrional et oriental; mais je n’en dirai pas davantage là-dessus: c’est une observation que je fis alors, voilà pourquoi je l’ai consignée ici. De la rivière Arguna, nous poussâmes en avant à notre aise et à petites journées, et nous fûmes sensiblement obligés du soin que le Czar de Moscovie a pris de bâtir autant de cités et de villes que possible, où ses soldats tiennent garnison à peu près comme ces colonies militaires postées par les Romains dans les contrées les plus reculées de leur Empire, et dont quelques-unes, entre autres, à ce que j’ai lu, étaient placées en Bretagne pour la sûreté du commerce et pour l’hébergement des voyageurs. C’était de même ici; car partout où nous passâmes, bien que, en ces villes et en ces stations, la garnison et les gouverneurs fussent Russiens et professassent le christianisme, les habitants du pays n’étaient que de vrais païens, sacrifiant aux idoles et adorant le soleil, la lune, les étoiles et toutes les armées du ciel. Je dirai même que de toutes les idolâtries, de tous les païens que je rencontrai jamais, c’étaient bien les plus barbares; seulement ces misérables ne mangeaient pas de chair humaine, comme font nos sauvages de l’Amérique.

Nous en vîmes quelques exemples dans le pays entre Arguna, par où nous entrâmes dans les États moscovites, et une ville habitée par des Tartares et des Moscovites appelée Nertzinskoy, où se trouve un désert, une forêt continue qui nous demanda vingt-deux jours de marche. Dans un village près de la dernière de ces places, j’eus la curiosité d’aller observer la manière de vivre des gens du pays, qui est bien la plus brute et la plus insoutenable. Ce jour-là il y avait sans doute grand sacrifice, car on avait dressé sur un vieux tronc d’arbre une idole de bois aussi effroyable que le diable, du moins à peu près comme nous nous figurons qu’il doit être représenté: elle avait une tête qui assurément ne ressemblait à celle d’aucune créature que le monde ait vue; des oreilles aussi grosses que les cornes d’un bouc et aussi longues; des yeux de la taille d’un écu; un nez bossu comme une corne de bélier, et une gueule carrée et béante comme celle d’un lion, avec des dents horribles, crochues comme le bec d’un perroquet. Elle était habillée de la plus sale manière qu’on puisse s’imaginer: son vêtement supérieur se composait de peaux de mouton, la laine tournée en dehors, et d’un grand bonnet tartare planté sur sa tête avec deux cornes passant au travers. Elle pouvait avoir huit pieds de haut; mais elle n’avait ni pieds ni jambes, ni aucune espèce de proportions.

Cet épouvantail était érigé hors du village, et quand j’en approchai il y avait là seize ou dix-sept créatures, hommes ou femmes, je ne sais,—car ils ne font point de distinction ni dans leurs habits ni dans leurs coiffures,—toutes couchées par terre à plat ventre, autour de ce formidable et informe bloc de bois. Je n’apercevais pas le moindre mouvement parmi elles, pas plus que si elles eussent été des souches comme leur idole. Je le croyais d’abord tout de bon; mais quand je fus un peu plus près, elles se dressèrent sur leurs pieds et poussèrent un hurlement, à pleine gorge, comme l’eût fait une meute de chiens, puis elles se retirèrent, vexées sans doute de ce que nous les troublions. A une petite distance du monstre, à l’entrée d’une tente ou hutte toute faite de peaux de mouton et de peaux de vache séchées, étaient postés trois hommes que je pris pour des bouchers, parce qu’en approchant je vis de longs couteaux dans leurs mains et au milieu de la tente trois moutons tués et un jeune bœuf ou bouvillon. Selon toute apparence, ces victimes étaient pour cette bûche d’idole, à laquelle appartenaient les trois prêtres, et les dix-sept imbéciles prosternés avaient fourni l’offrande et adressaient leurs prières à la bûche.

Je confesse que je fus plus révolté de leur stupidité et de cette brutale adoration d’un hobgoblin, d’un fantôme, que de tout ce qui m’avait frappé dans le cours de ma vie. Oh! qu’il m’était douloureux de voir la plus glorieuse, la meilleure créature de Dieu, à laquelle, par la création même, il a octroyé tant d’avantages, préférablement à tous les autres ouvrages de ses mains, à laquelle il a donné une âme raisonnable, douée de facultés et de capacités, afin qu’elle honorât son Créateur et qu’elle en fût honorée! oh! qu’il m’était douloureux de la voir, dis-je, tombée et dégénérée jusqu’au point d’être assez stupide pour se prosterner devant un rien hideux, un objet purement imaginaire, dressé par elle-même, rendu terrible à ses yeux par sa propre fantaisie, orné seulement de torchons et de guenilles, et de songer que c’était là l’effet d’une pure ignorance transformée en dévotion infernale par le diable lui-même, qui, enviant à son Créateur l’hommage et l’adoration de ses créatures, les avait plongées dans des erreurs si grossières, si dégoûtantes, si honteuses, si bestiales, qu’elles semblaient devoir choquer la nature elle-même.

Mais que signifiaient cet ébahissement et ces réflexions? C’était ainsi; je le voyais devant mes yeux; impossible à moi d’en douter. Tout mon étonnement tournant en rage, je galopai vers l’image ou monstre, comme il vous plaira, et avec mon épée je pourfendis le bonnet qu’il avait sur la tête, au beau milieu, tellement qu’il pendait par une des cornes. Un de nos hommes qui se trouvait avec moi saisit alors la peau de mouton qui couvrait l’idole et l’arrachait, quand tout à coup une horrible clameur parcourut le village, et deux ou trois cents drôles me tombèrent sur les bras, si bien que je me sauvai sans demander mon reste, et d’autant plus volontiers que quelques-uns avaient des arcs et des flèches; mais je fis serment de leur rendre une nouvelle visite.

Notre caravane demeura trois nuits dans la ville, distante de ce lieu de quatre ou cinq milles environ, afin de se pourvoir de quelques montures dont elle avait besoin, plusieurs de nos chevaux ayant été surmenés et estropiés par le mauvais chemin et notre longue marche à travers le dernier désert; ce qui nous donna le loisir de mettre mon dessein à exécution.—Je communiquai mon projet au marchand écossais de Moscou, dont le courage m’était bien connu. Je lui contai ce que j’avais vu et de quelle indignation j’avais été rempli en pensant que la nature humaine pût dégénérer jusque-là. Je lui dis que si je pouvais trouver quatre ou cinq hommes bien armés qui voulussent me suivre, j’étais résolu à aller détruire cette immonde, cette abominable idole, pour faire voir à ses adorateurs que ce n’était qu’un objet indigne de leur culte et de leurs prières, incapable de se défendre lui-même, bien loin de pouvoir assister ceux qui lui offraient des sacrifices.

Il se prit à rire.—«Votre zèle peut être bon, me dit-il; mais que vous proposez-vous par là?»—«Ce que je me propose! m’écriai-je, c’est de venger l’honneur de Dieu qui est insulté par cette adoration satanique.»—«Mais comment cela vengerait-il l’honneur de Dieu, reprit-il, puisque ces gens ne seront pas à même de comprendre votre intention, à moins que vous ne leur parliez et ne la leur expliquiez, et, alors, ils vous battront, je vous l’assure, car ce sont d’enragés coquins, et surtout quand il s’agit de la défense de leur idolâtrie.»—«Ne pourrions-nous pas le faire de nuit, dis-je, et leur en laisser les raisons par écrit, dans leur propre langage?»—«Par écrit! répéta-t-il; peste! Mais dans cinq de leurs nations il n’y a pas un seul homme qui sache ce que c’est qu’une lettre, qui sache lire un mot dans aucune langue, même dans la leur.»—«Misérable ignorance!... m’écriai-je. J’ai pourtant grande envie d’accomplir mon dessein; peut-être la nature les amènera-t-elle à en tirer des inductions, et à reconnaître combien ils sont stupides d’adorer ces hideuses machines.»—«Cela vous regarde, sir, reprit-il; si votre zèle vous y pousse si impérieusement, faites-le; mais auparavant qu’il vous plaise de considérer que ces peuples sauvages sont assujettis par la force à la domination du Czar de Moscovie; que si vous faites le coup, il y a dix contre un à parier qu’ils viendront par milliers se plaindre au gouverneur de Nertzinskoy et demander satisfaction, et que si on ne peut leur donner satisfaction, il y a dix contre un à parier qu’ils se révolteront et que ce sera là l’occasion d’une nouvelle guerre avec tous les Tartares de ce pays.»

Ceci, je l’avoue, me mit pour un moment de nouvelles pensées en tête; mais j’en revenais toujours à ma première idée, et toute cette journée l’exécution de mon projet me tourmenta[38]. Vers le soir, le marchand écossais m’ayant rencontré par hasard dans notre promenade autour de la ville, me demanda à s’entretenir avec moi.—«Je crains, me dit-il, de vous avoir détourné de votre bon dessein: j’en ai été un peu préoccupé depuis, car j’abhorre les idoles et l’idolâtrie tout autant que vous pouvez le faire.»—«Franchement, lui répondis-je, vous m’avez quelque peu déconcerté quant à son exécution, mais vous ne l’avez point entièrement chassé de mon esprit, et je crois fort que je l’accomplirai avant de quitter ce lieu, dussé-je leur être livré en satisfaction.»—«Non, non, dit-il, à Dieu ne plaise qu’on vous livre à une pareille engeance de monstres! On ne le fera pas; ce serait vous assassiner.»—«Oui-da! fis-je; eh! comment me traiteraient-ils donc?»—«Comment ils vous traiteraient! s’écria-t-il; écoutez, que je vous conte comment ils ont accommodé un pauvre Russien qui, les ayant insultés dans leur culte, juste comme vous avez fait, tomba entre leurs mains. Après l’avoir estropié avec un dard pour qu’il ne pût s’enfuir, ils le prirent, le mirent tout nu, le posèrent sur le haut de leur idole-monstre, se rangèrent tout autour et lui tirèrent autant de flèches qu’il s’en put ficher dans son corps; puis ils le brûlèrent lui et toutes les flèches dont il était hérissé, comme pour l’offrir en sacrifice à leur idole.»—«Était-ce la même idole?» fis-je.—«Oui, dit-il, justement la même.»—«Eh bien! repris-je, à mon tour, que je vous conte une histoire.»—Là-dessus je lui rapportai l’aventure de nos Anglais à Madagascar, et comment ils avaient incendié et mis à sac un village et tué hommes, femmes et enfants pour venger le meurtre de nos compagnons, ainsi que cela a été relaté précédemment; puis, quand j’eus fini, j’ajoutai que je pensais que nous devions faire de même à ce village.

Il écouta très attentivement toute l’histoire; mais quand je parlai de faire de même à ce village, il me dit:—«Vous vous trompez fort, ce n’est pas ce village, c’est au moins à cent milles plus loin; mais c’était bien la même idole, car on la charrie en procession dans tout le pays.»—«Eh bien! alors, dis-je, que l’idole soit punie! et elle le sera, que je vive jusqu’à cette nuit!»

Bref, me voyant résolu, l’aventure le séduisit, et il me dit que je n’irais pas seul, qu’il irait avec moi, et qu’il m’amènerait pour nous accompagner un de ses compatriotes, un gaillard, disait-il, aussi fameux que qui que ce soit pour son zèle contre toutes pratiques diaboliques. Bref, il m’amena ce camarade, cet Écossais qu’il appelait capitaine Richardson. Je lui fis au long le récit de ce que j’avais vu et de ce que je projetais, et sur-le-champ il me dit qu’il voulait me suivre, dût-il lui en coûter la vie. Nous convînmes de partir seulement nous trois. J’en avais bien fait la proposition à mon partner, mais il s’en était excusé. Il m’avait dit que pour ma défense il était prêt à m’assister de toutes ses forces et en toute occasion; mais que c’était une entreprise tout à fait en dehors de sa voie: ainsi, dis-je, nous résolûmes de nous mettre en campagne seulement nous trois et mon serviteur, et d’exécuter le coup cette nuit même vers minuit, avec tout le secret imaginable.

Cependant, toute réflexion faite, nous jugeâmes bon de renvoyer la partie à la nuit suivante, parce que la caravane devant se mettre en route dans la matinée du surlendemain, nous pensâmes que le gouverneur ne pourrait prétendre donner satisfaction à ces barbares à nos dépens quand nous serions hors de son pouvoir. Le marchand écossais, aussi ferme dans ses résolutions que hardi dans l’exécution, m’apporta une robe de Tartare ou gonelle de peau de mouton, un bonnet avec un arc et des flèches, et s’en pourvut lui-même ainsi que son compatriote, afin que, si nous venions à être aperçus, on ne pût savoir qui nous étions.

Nous passâmes toute la première nuit à mixtionner quelques matières combustibles avec de l’aqua-vitæ, de la poudre à canon et autres drogues que nous avions pu nous procurer, et le lendemain, ayant une bonne quantité de goudron dans un petit pot, environ une heure après le soleil couché nous partîmes pour notre expédition.

Quand nous arrivâmes, il était à peu près onze heures du soir: nous ne remarquâmes pas que le peuple eût le moindre soupçon du danger qui menaçait son idole. La nuit était sombre, le ciel était couvert de nuages; cependant la lune donnait assez de lumière pour laisser voir que l’idole était juste dans la même posture et place qu’auparavant. Les habitants semblaient tout entiers à leur repos; seulement dans la grande hutte ou tente, comme nous l’appelions, où nous avions vu les trois prêtres que nous avions pris pour des bouchers, nous aperçûmes une lueur, et en nous glissant près de la porte, nous entendîmes parler, comme s’il y avait cinq ou six personnes. Il nous parut donc de toute évidence que si nous mettions le feu à l’idole, ces gens sortiraient immédiatement et s’élanceraient sur nous pour la sauver de la destruction que nous préméditions. Mais comment faire? nous étions fort embarrassés. Il nous passa bien par l’esprit de l’emporter et de la brûler plus loin; mais quand nous vînmes à y mettre la main, nous la trouvâmes trop pesante pour nos forces et nous retombâmes dans la même perplexité. Le second Écossais était d’avis de mettre le feu à la hutte et d’assommer les drôles qui s’y trouvaient à mesure qu’ils montreraient le nez; mais je m’y opposai, je n’entendais point qu’on tuât personne, s’il était possible de l’éviter.—«Eh bien! alors, dit le marchand écossais, voilà ce qu’il nous faut faire: tâchons de nous emparer d’eux, lions-leur les mains, et forçons-les à assister à la destruction de leur idole.»

Comme il se trouvait que nous n’avions pas mal de cordes et de ficelles qui nous avaient servi à lier nos pièces d’artifice, nous nous déterminâmes à attaquer d’abord les gens de la cabane, et avec aussi peu de bruit que possible. Nous commençâmes par heurter à la porte, et quand un des prêtres se présenta, nous nous en saisîmes brusquement, nous lui bouchâmes la bouche, nous lui liâmes les mains sur le dos et le conduisîmes vers l’idole, où nous le bâillonnâmes pour qu’il ne pût jeter des cris; nous lui attachâmes aussi les pieds et le laissâmes par terre.

Deux d’entre nous guettèrent alors à la porte, comptant que quelque autre sortirait pour voir de quoi il était question. Nous attendîmes jusqu’à ce que notre troisième compagnon nous eût rejoints; mais personne ne se montrant, nous heurtâmes de nouveau tout doucement. Aussitôt sortirent deux individus que nous accommodâmes juste de la même manière; mais nous fûmes obligés de nous mettre tous après eux pour les coucher par terre près de l’idole, à quelque distance l’un de l’autre. Quand nous revînmes, nous en vîmes deux autres à l’entrée de la hutte et un troisième se tenant derrière en dedans de la porte. Nous empoignâmes les deux premiers et les liâmes sur-le-champ. Le troisième se prit alors à crier en se reculant; mais mon Écossais le suivit, et prenant une composition que nous avions faite, une mixtion propre à répandre seulement de la fumée et de la puanteur, il y mit le feu et la jeta au beau milieu de la hutte. Dans l’entrefaite l’autre Écossais et mon serviteur, s’occupant des deux hommes déjà liés, les attachèrent ensemble par le bras, les menèrent auprès de l’idole; puis, pour qu’ils vissent si elle les secourrait, ils les laissèrent là, ayant grande hâte de revenir vers nous.

Quand l’artifice que nous avions jeté eut tellement rempli la hutte de fumée qu’on y était presque suffoqué, nous y lançâmes un sachet de cuir d’une autre espèce qui flambait comme une chandelle; nous le suivîmes, et nous n’aperçûmes que quatre personnes, deux hommes et deux femmes à ce que nous crûmes, venus sans doute pour quelque sacrifice diabolique. Ils nous parurent dans une frayeur mortelle, ou du moins tremblants, stupéfiés, et à cause de la fumée incapables de proférer une parole.

En un mot, nous les prîmes, nous les garrottâmes comme les autres, et le tout sans aucun bruit. J’aurais dû dire que nous les emmenâmes hors de la hutte d’abord, car tout comme à eux la fumée nous fut insupportable. Ceci fait, nous les conduisîmes tous ensemble vers l’idole, et, arrivés là, nous nous mîmes à la travailler: d’abord nous la barbouillâmes du haut en bas, ainsi que son accoutrement, avec du goudron, et certaine autre matière que nous avions composée de suif et de soufre; nous lui bourrâmes ensuite les yeux, les oreilles et la gueule de poudre à canon; puis nous entortillâmes dans son bonnet une grande pièce d’artifice, et quand nous l’eûmes couverte de tous les combustibles que nous avions apportés, nous regardâmes autour de nous pour voir si nous pourrions trouver quelque chose pour son embrasement. Tout à coup mon serviteur se souvint que près de la hutte il y avait un tas de fourrage sec, de la paille ou du foin, je ne me rappelle pas: il y courut avec un des Écossais et ils en apportèrent plein leurs bras. Quand nous eûmes achevé cette besogne, nous prîmes tous nos prisonniers, nous les rapprochâmes, ayant les pieds déliés et la bouche débâillonnée, nous les fîmes tenir debout et les plantâmes juste devant leur monstrueuse idole, puis nous y mîmes feu de tous côtés.

Nous demeurâmes là un quart d’heure ou environ avant que la poudre des yeux, de la bouche et des oreilles de l’idole sautât; cette explosion, comme il nous fut facile de le voir, la fendit et la défigura toute; en un mot, nous demeurâmes là jusqu’à ce que nous la vîmes s’embraser et ne former plus qu’une souche, qu’un bloc de bois. Après l’avoir entourée de fourrage sec, ne doutant pas qu’elle ne fût bientôt entièrement consumée, nous nous disposions à nous retirer, mais l’Écossais nous dit:—«Ne partons pas, car ces pauvres misérables dupes seraient capables de se jeter dans le feu pour se faire rôtir avec leur idole.»—Nous consentîmes donc à rester jusqu’à ce que le fourrage fût brûlé, puis nous fîmes volte-face, et les quittâmes.

Le matin, nous parûmes parmi nos compagnons de voyage excessivement occupés à nos préparatifs de départ: personne ne se serait imaginé que nous étions allés ailleurs que dans nos lits, comme raisonnablement tout voyageur doit faire, pour se préparer aux fatigues d’une journée de marche.

Mais ce n’était pas fini: le lendemain une grande multitude de gens du pays, non seulement de ce village, mais de cent autres, se présenta aux portes de la ville, et, d’une façon fort insolente, demanda satisfaction au gouverneur de l’outrage fait à leurs prêtres et à leur grand Cham-Chi-Thaungu; c’était là le nom féroce qu’il donnait à la monstrueuse créature qu’ils adoraient. Les habitants de Nertzinskoy furent d’abord dans une grande consternation: ils disaient que les Tartares étaient trente mille pour le moins, et qu’avant peu de jours ils seraient cent mille et au delà.

Le gouverneur russien leur envoya des messagers pour les apaiser et leur donner toutes les bonnes paroles imaginables. Il les assura qu’il ne savait rien de l’affaire; que pas un homme de la garnison n’ayant mis le pied dehors, le coupable ne pouvait être parmi eux; mais que s’ils voulaient le lui faire connaître, il serait exemplairement puni. Ils répondirent hautainement que toute la contrée révérait le grand Cham-Chi-Thaungu qui demeurait dans le soleil, et que nul mortel n’eût osé outrager son image, hors quelque chrétien mécréant (ce fut là leur expression, je crois), et qu’ainsi ils lui déclaraient la guerre à lui et à tous les Russiens, qui, disaient-ils, étaient des infidèles, des chrétiens.

Le gouverneur, toujours patient, ne voulant point de rupture, ni qu’on pût en rien l’accuser d’avoir provoqué la guerre, le Czar lui ayant étroitement enjoint de traiter le pays conquis avec bénignité et courtoisie, leur donna encore toutes les bonnes paroles possibles; à la fin il leur dit qu’une caravane était partie pour la Russie le matin même, que quelqu’un peut-être des voyageurs leur avait fait cette injure, et que, s’ils voulaient en avoir l’assurance, il enverrait après eux pour en informer. Ceci parut les apaiser un peu, et le gouverneur nous dépêcha donc un courrier pour nous exposer l’état des choses, en nous intimant que si quelques hommes de notre caravane avaient fait le coup, ils feraient bien de se sauver, et, coupables ou non, que nous ferions bien de nous avancer en toute hâte, tandis qu’il les amuserait aussi longtemps qu’il pourrait.

C’était très obligeant de la part du gouverneur. Toutefois, lorsque la caravane fut instruite de ce message, personne n’y comprit rien, et quant à nous qui étions les coupables, nous fûmes les moins soupçonnés de tous: on ne nous fit pas seulement une question. Néanmoins le capitaine qui, pour le moment, commandait la caravane profita de l’avis que le gouverneur nous donnait, et nous marchâmes ou voyageâmes deux jours et deux nuits, presque sans nous arrêter. Enfin nous nous reposâmes à un village nommé Plothus; nous n’y fîmes pas non plus une longue station, voulant gagner au plus tôt Jarawena, autre colonie du Czar de Moscovie où nous espérions être en sûreté. Une chose à remarquer, c’est qu’après deux ou trois jours de marche au delà de cette ville, nous commençâmes à entrer dans un vaste désert sans nom dont je parlerai plus au long en son lieu, et que si alors nous nous y fussions trouvés, il est plus que probable que nous aurions été tous détruits. Ce fut le lendemain de notre départ de Plothus que des nuages de poussière qui s’élevaient derrière nous à une grande distance firent soupçonner à quelques-uns des nôtres que nous étions poursuivis. Nous étions entrés dans le désert, et nous avions longé un grand lac, appelé Shanks-Oser, quand nous aperçûmes un corps nombreux de cavaliers de l’autre côté du lac vers le nord. Nous remarquâmes qu’ils se dirigeaient ainsi que nous vers l’ouest, mais fort heureusement ils avaient supposé que nous avions pris la rive nord, tandis que nous avions pris la rive sud. Deux jours après nous ne les vîmes plus, car, pensant que nous étions toujours devant eux, ils poussèrent jusqu’à la rivière Udda: plus loin, vers le nord, c’est un courant considérable, mais à l’endroit où nous la passâmes, elle est étroite et guéable.

Le troisième jour, soit qu’ils se fussent aperçus de leur méprise, soit qu’ils eussent eu de nos nouvelles, ils revinrent sur nous ventre à terre, à la brune. Nous venions justement de choisir, à notre grande satisfaction, une place très convenable pour camper pendant la nuit, car bien que nous ne fussions qu’à l’entrée d’un désert dont la longueur était de plus de cinq cents milles, nous n’avions point de villes où nous retirer, et par le fait nous n’en avions d’autre à attendre que Jarawena, qui se trouvait encore à deux journées de marche. Ce désert, cependant, avait quelque peu de bois de ce côté, et de petites rivières qui couraient toutes se jeter dans la grande rivière Udda. Dans un passage étroit entre deux bocages très épais nous avions assis notre camp pour cette nuit, redoutant une attaque nocturne.

Personne, excepté nous, ne savait pourquoi nous étions poursuivis: mais, comme les Tartares-Mongols ont pour habitude de rôder en troupes dans ce désert, les caravanes ont coutume de se fortifier ainsi contre eux chaque nuit, comme contre des armées de voleurs; cette poursuite n’était donc pas chose nouvelle.

Or nous avions cette nuit le camp le plus avantageux que nous eussions jamais eu: nous étions postés entre deux bois, un petit ruisseau coulait juste devant notre front, de sorte que nous ne pouvions être enveloppés, et qu’on ne pouvait nous attaquer que par devant ou par derrière. Encore mîmes-nous tous nos soins à rendre notre front aussi fort que possible, en plaçant nos bagages, nos chameaux et nos chevaux tous en ligne au bord du ruisseau: sur notre arrière nous abattîmes quelques arbres.

Dans cet ordre nous nous établissions pour la nuit, mais les Tartares furent sur nos bras avant que nous eussions achevé notre campement. Ils ne se jetèrent pas sur nous comme des brigands, ainsi que nous nous y attendions, mais ils nous envoyèrent trois messagers pour demander qu’on leur livrât les hommes qui avaient bafoué leurs prêtres et brûlé leur Dieu Cham-Chi-Thaungu, afin de les brûler, et sur ce ils disaient qu’ils se retireraient et ne nous feraient point de mal, autrement qu’ils nous feraient tous périr dans les flammes. Nos gens parurent fort troublés à ce message, et se mirent à se regarder l’un l’autre entre les deux yeux pour voir si quelqu’un avait le péché écrit sur la face. Mais, personne! c’était le mot, personne n’avait fait cela. Le commandant de la caravane leur fit répondre qu’il était bien sûr que pas un des nôtres n’était coupable de cet outrage; que nous étions de paisibles marchands voyageant pour nos affaires; que nous n’avions fait de dommage ni à eux ni à qui que ce fût; qu’ils devaient chercher plus loin ces ennemis qui les avaient injuriés, car nous n’étions pas ces gens-là; et qu’il les priait de ne pas nous troubler, sinon que nous saurions nous défendre.

Illustration from Aventures surprenantes de Robinson Crusoé

Ils nous envoyèrent trois messagers...

Cette réponse fut loin de les satisfaire, et le matin, à la pointe du jour, une foule immense s’avança vers notre camp; mais en nous voyant dans une si avantageuse position, ils n’osèrent pas pousser plus avant que le ruisseau qui barrait notre front, où ils s’arrêtèrent, et déployèrent de telles forces, que nous en fûmes atterrés au plus haut point; ceux d’entre nous qui en parlaient le plus modestement, disaient qu’ils étaient dix mille. Là, ils firent une pause et nous regardèrent un moment; puis, poussant un affreux hourra, ils nous décochèrent une nuée de flèches. Mais nous étions trop bien à couvert, nos bagages nous abritaient, et je ne me souviens pas que parmi nous un seul homme fût blessé.

Quelque temps après, nous les vîmes faire un petit mouvement à notre droite, et nous les attendions sur notre arrière, quand un rusé compagnon, un Cosaque de Jarawena, aux gages des Moscovites, appela le commandant de la caravane et lui dit:—«Je vais envoyer cette engeance à Sibeilka.»—C’était une ville à quatre ou cinq journées de marche au moins, vers le sud, ou plutôt derrière nous. Il prend donc son arc et ses flèches, saute à cheval, s’éloigne de notre arrière au galop, comme s’il retournait à Nertzinskoy, puis faisant un grand circuit, il rejoint l’armée des Tartares comme s’il était un exprès envoyé pour leur faire savoir tout particulièrement que les gens qui avaient brûlé leur Cham-Chi-Thaungu étaient partis pour Sibeilka avec une caravane de mécréants, c’est-à-dire de chrétiens, résolus qu’ils étaient de brûler le Dieu Scal-Isarg, appartenant aux Tongouses.

Comme ce drôle était un vrai Tartare et qu’il parlait parfaitement leur langage, il feignit si bien, qu’ils avalèrent tout cela et se mirent en route en toute hâte pour Sibeilka, qui était, ce me semble, à cinq journées de marche vers le sud. En moins de trois heures ils furent entièrement hors de notre vue, nous n’en entendîmes plus parler, et nous n’avons jamais su s’ils allèrent ou non jusqu’à ce lieu nommé Sibeilka.

Nous gagnâmes ainsi sans danger la ville de Jarawena, où il y avait une garnison de Moscovites, et nous y demeurâmes cinq jours, la caravane se trouvant extrêmement fatiguée de sa dernière marche et de son manque de repos durant la nuit.

Au sortir de cette ville, nous eûmes à passer un affreux désert qui nous retint vingt-trois jours. Nous nous étions munis de quelques tentes pour notre plus grande commodité pendant la nuit, et le commandant de la caravane s’était procuré seize chariots ou fourgons du pays pour porter notre eau et nos provisions. Ces chariots, rangés chaque nuit tout autour de notre camp, nous servaient de retranchement; de sorte que, si les Tartares se fussent montrés, à moins d’être en très grand nombre, ils n’auraient pu nous toucher.

On croira facilement que nous eûmes grand besoin de repos après ce long trajet; car dans ce désert nous ne vîmes ni maisons ni arbres. Nous y trouvâmes à peine quelques buissons, mais nous aperçûmes en revanche une grande quantité de chasseurs de zibelines; ce sont tous des Tartares de la Mongolie dont cette contrée fait partie. Ils attaquent fréquemment les petites caravanes, mais nous n’en rencontrâmes point en grande troupe. J’étais curieux de voir les peaux des zibelines qu’ils chassaient; mais je ne pus me mettre en rapport avec aucun d’eux, car ils n’osaient pas s’approcher de nous, et je n’osais pas moi-même m’écarter de la compagnie pour les joindre.

Après avoir traversé ce désert, nous entrâmes dans une contrée assez bien peuplée, c’est-à-dire où nous trouvâmes des villes et des châteaux élevés par le Czar de Moscovie, avec des garnisons de soldats stationnaires pour protéger les caravanes, et défendre le pays contre les Tartares, qui autrement rendraient la route très dangereuse. Et sa majesté Czarienne a donné des ordres si stricts pour la sûreté des caravanes et des marchands que, si on entend parler de quelques Tartares dans le pays, des détachements de la garnison sont de suite envoyés pour escorter les voyageurs de station en station.

Aussi le gouverneur d’Adinskoy, auquel j’eus occasion de rendre visite, avec le marchand écossais qui était lié avec lui, nous offrit-il une escorte de cinquante hommes, si nous pensions qu’il y eût quelque danger, jusqu’à la prochaine station.

Longtemps je m’étais imaginé qu’en approchant de l’Europe, nous trouverions le pays mieux peuplé et le peuple plus civilisé; je m’étais doublement trompé, car nous avions encore à traverser la nation des Tongouses, où nous vîmes des marques de paganisme et de barbarie pour le moins aussi grossières que celles qui nous avaient frappés précédemment; seulement, comme ces Tongouses ont été assujettis par les Moscovites, et entièrement réduits, ils ne sont pas très dangereux; mais, en fait de rudesse de mœurs, d’idolâtrie et de polythéisme, jamais peuple au monde ne les surpassa. Ils sont couverts de peaux de bêtes, aussi bien que leurs maisons, et, à leur mine rébarbative, à leur costume, vous ne distingueriez pas un homme d’avec une femme. Durant l’hiver, quand la terre est couverte de neige, ils vivent sous terre, dans des espèces de repaires voûtés dont les cavités ou cavernes se communiquent entre elles.

Si les Tartares avaient leur Cham-Chi-Thaungu pour tout un village ou toute une contrée, ceux-ci avaient des idoles dans chaque hutte et dans chaque cave. En outre ils adorent les étoiles, le soleil, l’eau, la neige, et en un mot tout ce qu’ils ne comprennent pas, et ils ne comprennent pas grand’chose; de sorte qu’à tous les éléments et à presque tous les objets extraordinaires ils offrent des sacrifices.

Mais je ne dois faire la description d’un peuple ou d’une contrée qu’autant que cela se rattache à ma propre histoire.—Il ne m’arriva rien de particulier dans ce pays, que j’estime éloigné de plus de quatre cents milles du dernier désert dont j’ai parlé, et dont la moitié même est aussi un désert, où nous marchâmes rudement pendant douze jours sans rencontrer une maison, un arbre, une broussaille, et où nous fûmes encore obligés de porter avec nous nos provisions, l’eau comme le pain. Après être sortis de ce steppe, nous parvînmes en deux jours à Yénisséisk, ville ou station moscovite sur le grand fleuve Yénisséi. Ce fleuve, nous fut-il dit, sépare l’Europe de l’Asie, quoique nos faiseurs de cartes, à ce qu’on m’a rapporté, n’en tombent pas d’accord. N’importe, ce qu’il y a de certain, c’est qu’il borne à l’orient l’ancienne Sibérie, qui aujourd’hui ne forme qu’une province du vaste empire moscovite, bien qu’elle soit aussi grande que l’empire germanique tout entier.

Je remarquai que l’ignorance et le paganisme prévalaient encore, excepté dans les garnisons moscovites: toute la contrée entre le fleuve Oby et le fleuve Yénisséi est entièrement païenne, et les habitants sont aussi barbares que les Tartares les plus reculés, même qu’aucune nation que je sache de l’Asie ou de l’Amérique. Je remarquai aussi, ce que je fis observer aux gouverneurs moscovites avec lesquels j’eus occasion de converser, que ces païens, pour être sous le gouvernement moscovite, n’en étaient ni plus sages ni plus près du christianisme. Mais, tout en reconnaissant que c’était assez vrai, ils répondaient que ce n’était pas leur affaire; que si le Czar s’était promis de convertir ses sujets sibériens, tongouses ou tartares, il aurait envoyé parmi eux des prêtres et non pas des soldats, et ils ajoutaient, avec plus de sincérité que je ne m’y serais attendu, que le grand souci de leur monarque n’était pas de faire de ces peuples des chrétiens, mais des sujets.

Depuis ce fleuve jusqu’au fleuve Oby, nous traversâmes une contrée sauvage et inculte; je ne saurais dire que ce soit un sol stérile, c’est seulement un sol qui manque de bras et d’une bonne exploitation, car autrement c’est un pays charmant, très fertile et très agréable en soi. Les quelques habitants que nous y trouvâmes étaient tous païens, excepté ceux qu’on y avait envoyés de Russie; car c’est dans cette contrée, j’entends sur les rives de l’Oby, que sont bannis les criminels moscovites qui ne sont point condamnés à mort: une fois là, il est presque impossible qu’ils en sortent.

Je n’ai rien d’essentiel à dire sur mon compte jusqu’à mon arrivée à Tobolsk, capitale de la Sibérie, où je séjournai assez longtemps pour les raisons suivantes.

Il y avait alors près de sept mois que nous étions en route et l’hiver approchait rapidement: dans cette conjoncture, sur nos affaires privées, mon partner et moi, nous tînmes donc un conseil, où nous jugeâmes à propos, attendu que nous devions nous rendre en Angleterre et non pas à Moscou, de considérer le parti qu’il nous fallait prendre. On nous avait parlé de traîneaux et de rennes pour nous transporter sur la neige pendant l’hiver; et c’est tout de bon que les Russiens font usage de pareils véhicules, dont les détails sembleraient incroyables si je les rapportais, et au moyen desquels ils voyagent beaucoup plus dans la saison froide qu’ils ne sauraient voyager en été, parce que dans ces traîneaux ils peuvent courir nuit et jour: une neige congelée couvrant alors toute la nature, les montagnes, les vallées, les rivières, les lacs n’offrent plus qu’une surface unie et dure comme la pierre, sur laquelle ils courent sans se mettre nullement en peine de ce qui est dessous.

Mais je n’eus pas occasion de faire un voyage de ce genre.—Comme je me rendais en Angleterre et non pas à Moscou, j’avais deux routes à prendre: il me fallait aller avec la caravane jusqu’à Jaroslav, puis tourner vers l’ouest, pour gagner Narva et le golfe de Finlande, et, soit par mer, soit par terre, Dantzig, où ma cargaison de marchandises chinoises devait se vendre avantageusement; ou bien il me fallait laisser la caravane à une petite ville sur la Dvina, d’où par eau je pouvais gagner en six jours Arkhangel, et de là faire voile pour l’Angleterre, la Hollande ou Hambourg.

Toutefois il eût été absurde d’entreprendre l’un ou l’autre de ces voyages pendant l’hiver: si je me fusse décidé pour Dantzig, la Baltique en cette saison est gelée, tout passage m’eût été fermé, et par terre il est bien moins sûr de voyager dans ces contrées que parmi les Tartares-Mongols. D’un autre côté, si je me fusse rendu à Arkhangel en octobre, j’eusse trouvé tous les navires partis, et même les marchands qui ne s’y tiennent que l’été, et l’hiver se retirent à Moscou, vers le sud, après le départ des vaisseaux. Un froid excessif, la disette, et la nécessité de rester tout l’hiver dans une ville déserte, c’est là tout ce que j’eusse pu espérer y rencontrer. En définitive, je pensai donc que le mieux était de laisser partir la caravane, et de faire mes dispositions pour hiverner à l’endroit où je me trouvais, c’est-à-dire à Tobolsk en Sibérie, par une latitude de 60 degrés; là, du moins, pour passer un hiver rigoureux, je pouvais faire fond sur trois choses, savoir: l’abondance de toutes les provisions que fournit le pays, une maison chaude avec des combustibles en suffisance, et une excellente compagnie. De tout ceci, je parlerai plus au long en son lieu.

J’étais alors dans un climat entièrement différent de mon île bien-aimée, où je n’eus jamais froid que dans mes accès de fièvre, où tout au contraire j’avais peine à endurer des habits sur mon dos, où je ne faisais jamais de feu que dehors, et pour préparer ma nourriture: aussi étais-je emmitouflé dans trois bonnes vestes avec de grandes robes par-dessus, descendant jusqu’aux pieds et se boutonnant au poignet, toutes doublées de fourrures pour les rendre suffisamment chaudes.

J’avoue que je désapprouve fort notre manière de chauffer les maisons en Angleterre, c’est-à-dire de faire du feu dans chaque chambre, dans des cheminées ouvertes, qui, dès que le feu est éteint, laissent l’air intérieur aussi froid que la température. Après avoir pris un appartement dans une bonne maison de la ville, au centre de six chambres différentes je fis construire une cheminée en forme de fourneau, semblable à un poêle; le tuyau pour le passage de la fumée était d’un côté, la porte ouvrant sur le foyer d’un autre; toutes les chambres étaient également chauffées, sans qu’on vit aucun feu, juste comme sont chauffés les bains en Angleterre.

Par ce moyen nous avions toujours la même température dans tout le logement, et une chaleur égale se conservait. Quelque froid qu’il fit dehors, il faisait toujours chaud dedans; cependant on ne voyait point de feu, et l’on n’était jamais incommodé par la fumée.

Mais la chose la plus merveilleuse, c’était qu’il fût possible de trouver bonne compagnie, dans une contrée aussi barbare que les parties les plus septentrionales de l’Europe, dans une contrée proche de la mer Glaciale, et à peu de degrés de la Nouvelle-Zemble.

Cependant, comme c’est dans ce pays, ainsi que je l’ai déjà fait remarquer, que sont bannis les criminels d’État moscovites, la ville était pleine de gens de qualité, de princes, de gentilshommes, de colonels, en un mot, de nobles de tout rang, de soldats de tout grade, et de courtisans. Il y avait le fameux prince Galiffken ou Galoffken, son fils le fameux général Robostisky, plusieurs autres personnages de marque, et quelques dames de haut parage.

Par l’intermédiaire de mon négociant écossais, qui toutefois ici se sépara de moi, je fis connaissance avec plusieurs de ces gentilshommes, avec quelques-uns même du premier ordre, et de qui, dans les longues soirées d’hiver pendant lesquelles je restais au logis, je reçus d’agréables visites. Ce fut causant un soir avec un certain prince banni, un des ex-ministres d’État du Czar, que la conversation tomba sur mon chapitre. Comme il me racontait une foule de belles choses sur la grandeur, la magnificence, les possessions et le pouvoir absolu de l’Empereur des Russiens, je l’interrompis et lui dis que j’avais été un prince plus grand et plus puissant que le Czar de Moscovie, quoique mes États ne fussent pas si étendus, ni mes peuples si nombreux. A ce coup, le seigneur russien eut l’air un peu surpris, et, tenant ses yeux attachés sur moi, il commença de s’étonner de ce que j’avançais.

Je lui dis que son étonnement cesserait quand je me serais expliqué. D’abord je lui contai que j’avais à mon entière disposition la vie et la fortune de mes sujets; que, nonobstant mon pouvoir absolu, je n’avais pas eu un seul individu mécontent de mon gouvernement ou de ma personne dans toutes mes possessions. Là-dessus il secoua la tête, et me dit qu’en cela je surpassais tout de bon le Czar de Moscovie. Me reprenant, j’ajoutai que toutes les terres de mon royaume m’appartenaient en propre; que tous mes sujets étaient non seulement mes tenanciers, mais mes tenanciers à volonté; qu’ils se seraient tous battus pour moi jusqu’à la dernière goutte de leur sang, et que jamais tyran, car pour tel je me reconnaissais, n’avait été si universellement aimé, et cependant si horriblement redouté de ses sujets.

Après avoir amusé quelque temps la compagnie de ces énigmes gouvernementales, je lui en dis le mot, je lui fis au long l’histoire de ma vie dans l’île, et de la manière dont je m’y gouvernais et gouvernais le peuple rangé sous moi, juste comme je l’ai rédigé depuis. On fut excessivement touché de cette histoire, et surtout le prince, qui me dit, avec un soupir, que la véritable grandeur ici-bas était d’être son propre maître; qu’il n’aurait pas échangé une condition telle que la mienne, contre celle du Czar de Moscovie; qu’il trouvait plus de félicité dans la retraite à laquelle il semblait condamné en cet exil qu’il n’en avait jamais trouvé dans la plus haute autorité dont il avait joui à la cour de son maître le Czar; que le comble de la sagesse humaine était de ployer notre humeur aux circonstances, et de nous faire un calme intérieur sous le poids des plus grandes tempêtes.—«Ici, poursuivit-il, au commencement de mon bannissement, je pleurais, je m’arrachais les cheveux, je déchirais mes habits, comme tant d’autres avaient fait avant moi, mais amené après un peu de temps et de réflexion à regarder au dedans de moi, et à jeter les yeux autour de moi sur les choses extérieures, je trouvai que, s’il est une fois conduit à réfléchir sur la vie, sur le peu d’influence qu’a le monde sur le véritable bonheur, l’esprit de l’homme est parfaitement capable de se créer une félicité à lui, le satisfaisant pleinement et s’alliant à ses meilleurs desseins et à ses plus nobles désirs, son grand besoin de l’assistance du monde. De l’air pour respirer, de la nourriture pour soutenir la vie, des vêtements pour avoir chaud, la liberté de prendre l’exercice nécessaire à la santé, complètent dans mon opinion tout ce que le monde peut faire pour nous. La grandeur, la puissance, les richesses et les plaisirs dont quelques-uns jouissent ici-bas, et dont pour ma part j’ai joui, sont pleins d’attraits pour nous, mais toutes ces choses lâchent la bride à nos plus mauvaises passions, à notre ambition, à notre orgueil, à notre avarice, à notre vanité, à notre sensualité, passions qui procèdent de ce qu’il y a de pire dans la nature de l’homme, qui sont des crimes en elles-mêmes, qui renferment la semence de toutes espèces de crimes, et n’ont aucun rapport, et ne se rattachent en rien ni aux vertus qui constituent l’homme sage, ni aux grâces qui nous distinguent comme chrétiens. Privé que je suis aujourd’hui de toute cette félicité imaginaire que je goûtais dans la pratique de tous ces vices, je me trouve à même de porter mes regards sur leur côté sombre, où je n’entrevois que difformités. Je suis maintenant convaincu que la vertu seule fait l’homme vraiment sage, riche, grand, et le retient dans la voie qui conduit à un bonheur suprême, dans une vie future; et, en cela, ne suis-je pas plus heureux dans mon exil que ne le sont mes ennemis en pleine possession des biens et du pouvoir que je leur ai abandonnés?»

«Sir, ajouta-t-il, je n’amène point mon esprit à cela par politique, me soumettant à la nécessité de ma condition, que quelques-uns appellent misérable. Non, si je ne m’abuse pas trop sur moi-même, je ne voudrais pas m’en retourner; non, quand bien même le Czar, mon maître, me rappellerait et m’offrirait de me rétablir dans toute ma grandeur passée; non, dis-je, je ne voudrais pas m’en retourner, pas plus que mon âme, je pense, quand elle sera délivrée de sa prison corporelle, et aura goûté la félicité glorieuse qu’elle doit trouver au delà de la vie, ne voudra retourner à la geôle de chair et de sang qui l’enferme aujourd’hui, et abandonner les cieux pour se replonger dans la fange et l’ordure des affaires humaines.»

Il prononça ces paroles avec tant de chaleur et d’effusion, tant d’émotion se trahissait dans son maintien qu’il était visible que c’étaient là les vrais sentiments de son âme. Impossible de mettre en doute sa sincérité.

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