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Aventures surprenantes de Robinson Crusoé

DEUXIÈME PARTIE (continued 8)

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Je lui répondis qu’autrefois, dans mon ancienne condition dont je venais de lui faire la peinture, je m’étais cru une espèce de monarque, mais que je pensais qu’il était, lui, non seulement un monarque, mais un grand conquérant; car celui qui remporte la victoire sur ses désirs excessifs, qui a un empire absolu sur lui-même, et dont la raison gouverne entièrement la volonté, est certainement plus grand que celui qui conquiert une ville.—«Mais, mylord, ajoutai-je, oserais-je vous faire une question?»—«De tout mon cœur,» répondit-il.—«Si la porte de votre liberté était ouverte, repris-je, ne saisiriez-vous pas cette occasion de vous délivrer de cet exil?»

—«Attendez, dit-il, votre question est subtile, elle demande de sérieuses et d’exactes distinctions pour y donner une réponse sincère, et je veux vous mettre mon cœur à jour. Rien au monde, que je sache, ne pourrait me porter à me délivrer de cet état de bannissement, sinon ces deux choses: premièrement ma famille, et secondement un climat un peu plus doux. Mais je vous proteste que pour retourner aux pompes de la cour, à la gloire, au pouvoir, aux tracas d’un ministre d’État, à l’opulence, au faste et aux plaisirs, c’est-à-dire aux folies d’un courtisan, si mon maître m’envoyait aujourd’hui la nouvelle qu’il me rend tout ce dont il m’a dépouillé, je vous proteste, dis-je, si je me connais bien, que je ne voudrais pas abandonner ce désert, ces solitudes, et ces lacs glacés pour le palais de Moscou.»

—«Mais, mylord, repris-je, peut-être n’êtes-vous pas seulement banni des plaisirs de la cour, du pouvoir, de l’autorité et de l’opulence dont vous jouissiez autrefois, vous pouvez être aussi privé de quelques-unes des commodités de la vie; vos terres sont peut-être confisquées, vos biens pillés, et ce qui vous est laissé ici ne suffit peut-être pas aux besoins ordinaires de la vie?»

—«Oui, me répliqua-t-il, si vous me considérez comme un seigneur ou un prince, comme dans le fait je le suis; mais veuillez ne voir en moi simplement qu’un homme, une créature humaine, que rien ne distingue d’avec la foule, et il vous sera évident que je ne puis sentir aucun besoin, à moins que je ne sois visité par quelque maladie ou quelque infirmité. Pour mettre toutefois la question hors de doute, voyez notre manière de vivre: nous sommes en cette ville cinq grands personnages; nous vivons tout à fait retirés, comme il convient à des gens en exil. Nous avons sauvé quelque chose du naufrage de notre fortune, qui nous met au-dessus de la nécessité de chasser pour notre subsistance; mais les pauvres soldats qui sont ici, et qui n’ont point nos ressources, vivent dans une aussi grande abondance que nous. Ils vont dans les bois chasser les zibelines et les renards: le travail d’un mois fournit à leur entretien pendant un an. Comme notre genre de vie n’est pas coûteux, il nous est aisé de nous procurer ce qu’il nous faut: donc votre objection est détruite.»

La place me manque pour rapporter tout au long la conversation on ne peut plus agréable que j’eus avec cet homme véritablement grand, et dans laquelle son esprit laissa paraître une si haute connaissance des choses, soutenue tout à la fois et par la religion et par une profonde sagesse, qu’il est hors de doute que son mépris pour le monde ne fût aussi grand qu’il l’exprimait. Et jusqu’à la fin il se montra toujours le même, comme on verra par ce qui suit.

Je passai huit mois à Tobolsk. Que l’hiver me parut sombre et terrible! Le froid était si intense que je ne pouvais pas seulement regarder dehors sans être enveloppé dans des pelleteries et sans avoir sur le visage un masque de fourrure ou plutôt un capuchon, avec un trou simplement pour la bouche et deux trous pour les yeux. Le faible jour que nous eûmes pendant trois mois ne durait pas, calcul fait, au delà de cinq heures, six tout au plus; seulement le sol étant continuellement couvert de neige et le temps assez clair, l’obscurité n’était jamais profonde. Nos chevaux étaient gardés ou plutôt affamés sous terre, et quant à nos valets, car nous en avions loué pour prendre soin de nous et de nos montures, il nous fallait à chaque instant panser et faire dégeler leurs doigts ou leurs orteils, de peur qu’ils ne restassent perclus.

Dans l’intérieur, à vrai dire, nous avions chaud, les maisons étant closes, les murailles épaisses, les ouvertures petites, et les vitrages doubles. Notre nourriture consistait principalement en chair de daim salée et apprêtée dans la saison, en assez bon pain, mais préparé comme du biscuit, en poisson sec de toute sorte, en viande de mouton et en viande de buffle, assez bonne espèce de bœuf. Toutes les provisions pour l’hiver sont amassées pendant l’été, et parfaitement conservées. Nous avions pour boisson de l’eau mêlée avec de l’aqua-vitæ au lieu de brandevin, et pour régal, en place de vin, de l’hydromel: ils en ont vraiment de délicieux. Les chasseurs, qui s’aventurent dehors par tous les temps, nous apportaient fréquemment de la venaison fraîche, très grasse et très bonne, et quelquefois de la chair d’ours, mais nous ne faisions pas grand cas de cette dernière. Grâce à la bonne provision de thé que nous avions, nous pouvions régaler nos amis, et après tout, toutes choses bien considérées, nous vivions très gaiement et très bien.

Illustration from Aventures surprenantes de Robinson Crusoé

Les chasseurs nous apportaient de la venaison...

Nous étions alors au mois de mars, les jours croissaient sensiblement et la température devenait au moins supportable; aussi les autres voyageurs commençaient-ils à préparer les traîneaux qui devaient les transporter sur la neige, et à tout disposer pour leur départ; mais notre dessein de gagner Arkhangel, et non Moscou ou la Baltique, étant bien arrêté, je ne bougeai pas. Je savais que les navires du sud ne se mettent en route pour cette partie du monde qu’au mois de mai ou de juin, et que si j’y arrivais au commencement d’août, j’y serais avant qu’aucun bâtiment fût prêt à reprendre la mer. Je ne m’empressai donc nullement de partir comme les autres, et je vis une multitude de gens, je dirai même tous les voyageurs, quitter la ville avant moi. Il paraît que tous les ans ils se rendent à Moscou pour trafiquer, c’est-à-dire pour y porter leurs pelleteries et les échanger contre les articles de nécessité dont ils ont besoin pour leurs magasins. D’autres aussi vont pour le même objet à Arkhangel. Mais comme ils ont plus de huit cents milles à faire pour revenir chez eux, ceux qui s’y rendirent cette année-là partirent de même avant moi.

Bref, dans la seconde quinzaine de mai, je commençai à m’occuper de mes malles, et tandis que j’étais à cette besogne, il me vint dans l’esprit de me demander pourquoi tous ces gens bannis en Sibérie par le Czar, mais, une fois arrivés là, laissés libres d’aller où bon leur semble, ne gagnaient pas quelque autre endroit du monde à leur gré. Et je me pris à examiner ce qui pouvait les détourner de cette tentative.

Mais mon étonnement cessa quand j’en eus touché quelques mots à la personne dont j’ai déjà parlé, et qui me répondit ainsi:—«Considérez d’abord, sir, me dit-il, le lieu où nous sommes, secondement la condition dans laquelle nous sommes, et surtout la majeure partie des gens qui sont bannis ici. Nous sommes environnés d’obstacles plus forts que des barreaux et des verrous: au nord s’étend un océan innavigable où jamais navire n’a fait voile, où jamais barque n’a vogué, et eussions-nous navire et barque à notre service que nous ne saurions où aller. De tout autre côté nous avons plus de mille milles à faire pour sortir des États du Czar, et par des chemins impraticables, à moins de prendre les routes que le gouvernement a fait construire et qui traversent les villes où ses troupes tiennent garnison. Nous ne pouvons ni suivre ces routes sans être découverts, ni trouver de quoi subsister en nous aventurant par tout autre chemin; ce serait donc en vain que nous tenterions de nous enfuir.»

Là-dessus je fus réduit au silence, et je compris qu’ils étaient dans une prison tout aussi sûre que s’ils eussent été renfermés dans le château de Moscou. Cependant il me vint la pensée que je pourrais fort bien devenir l’instrument de la délivrance de cet excellent homme, et qu’il me serait très aisé de l’emmener, puisque dans le pays on n’exerçait point sur lui de surveillance. Après avoir roulé cette idée dans ma tête quelques instants, je lui dis que, comme je n’allais pas à Moscou, mais à Arkhangel, et que je voyageais à la manière des caravanes, ce qui me permettait de ne pas coucher dans les stations militaires du désert, et de camper chaque nuit où je voulais, nous pourrions facilement gagner sans malencontre cette ville, où je le mettrais immédiatement en sûreté à bord d’un vaisseau anglais ou hollandais qui nous transporterait tous deux à bon port.—«Quant à votre subsistance et aux autres détails, ajoutai-je, je m’en chargerai jusqu’à ce que vous puissiez faire mieux vous-même.»

Il m’écouta très attentivement et me regarda fixement tout le temps que je parlai; je pus même voir sur son visage que mes paroles jetaient son esprit dans une grande émotion. Sa couleur changeait à tout moment, ses yeux s’enflammaient, toute sa contenance trahissait l’agitation de son cœur. Il ne put me répliquer immédiatement quand j’eus fini. On eût dit qu’il attendait ce qu’il devait répondre. Enfin, après un moment de silence, il m’embrassa en s’écriant:—«Malheureux que nous sommes, infortunées créatures, il faut donc que même les plus grands actes de l’amitié soient pour nous des occasions de chute, il faut donc que nous soyons les tentateurs l’un de l’autre? Mon cher ami, continua-t-il, votre offre est si honnête, si désintéressée, si bienveillante pour moi, qu’il faudrait que j’eusse une bien faible connaissance du monde si, tout à la fois, je ne m’en étonnais pas et ne reconnaissais pas l’obligation que je vous en ai. Mais croyez-vous que j’aie été sincère dans ce que je vous ai si souvent dit de mon mépris pour le monde? Croyez-vous que je vous aie parlé du fond de l’âme, et qu’en cet exil je sois réellement parvenu à ce degré de félicité qui m’a placé au-dessus de tout ce que le monde pouvait me donner et pouvait faire pour moi? Croyez-vous que j’étais franc quand je vous ai dit que je ne voudrais pas m’en retourner, fussé-je rappelé pour redevenir tout ce que j’étais autrefois à la cour, et pour rentrer dans la faveur du Czar, mon maître? Croyez-vous, mon ami, que je sois un honnête homme, ou pensez-vous que je sois un orgueilleux hypocrite?»—Ici il s’arrêta comme pour écouter ce que je répondrais; mais je reconnus bientôt que c’était l’effet de la vive émotion de ses esprits: son cœur était plein, il ne pouvait poursuivre. Je fus, je l’avoue, aussi frappé de ces sentiments qu’étonné de trouver un tel homme, et j’essayai de quelques arguments pour le pousser à recouvrer sa liberté. Je lui représentai qu’il devait considérer ceci comme une porte que lui ouvrait le ciel pour sa délivrance, comme une sommation que lui faisait la Providence, qui dans sa sollicitude dispose tous les événements, pour qu’il eût à améliorer son état et à se rendre utile dans le monde.

Ayant eu le temps de se remettre:—«Que savez-vous, sir, me dit-il vivement, si, au lieu d’une injonction de la part du ciel, ce n’est pas une instigation de toute autre part me représentant sous des couleurs attrayantes, comme une grande félicité, une délivrance qui peut être en elle-même un piège pour m’entraîner à ma ruine? Ici je ne suis point en proie à la tentation de retourner à mon ancienne misérable grandeur; ailleurs je ne suis pas sûr que toutes les semences d’orgueil, d’ambition, d’avarice et de luxure que je sais au fond de mon cœur ne puissent se raviver, prendre racine, en un mot, m’accabler derechef, et alors l’heureux prisonnier que vous voyez maintenant maître de la liberté de son âme deviendrait, en pleine possession de toute liberté personnelle, le misérable esclave de ses sens. Généreux ami, laissez-moi dans cette heureuse captivité, éloigné de toute occasion de chute, plutôt que de m’exciter à pourchasser une ombre de liberté aux dépens de la liberté de ma raison et aux dépens du bonheur futur que j’ai aujourd’hui en perspective, et qu’alors, j’en ai peur, je perdrais totalement de vue, car je suis de chair, car je suis un homme, rien qu’un homme, car je ne suis pas plus qu’un autre à l’abri des passions. Oh! ne soyez pas à la fois mon ami et mon tentateur.»

Si j’avais été surpris d’abord, je devins alors tout à fait muet, et je restai là à le contempler dans le silence et l’admiration. Le combat que soutenait son âme était si grand que, malgré le froid excessif, il était tout en sueur. Je vis que son esprit avait besoin de retrouver du calme; aussi je lui dis en deux mots que je le laissais réfléchir, que je reviendrais le voir; et je regagnai mon logis.

Environ deux heures après, j’entendis quelqu’un à la porte de la chambre, et je me levais pour aller ouvrir quand il l’ouvrit lui-même et entra.—«Mon cher ami, me dit-il, vous m’aviez presque vaincu, mais je suis revenu à moi. Ne trouvez pas mauvais que je me défende de votre offre. Je vous assure que ce n’est pas que je ne sois pénétré de votre bonté; je viens pour vous exprimer la plus sincère reconnaissance; mais j’espère avoir remporté une victoire sur moi-même.»

-«Mylord, lui répondis-je, j’aime à croire que vous êtes pleinement assuré que vous ne résistez pas à la voix du ciel.»—«Sir, reprit-il, si c’eût été de la part du ciel, la même influence céleste m’eût poussé à l’accepter, mais j’espère, mais je demeure bien convaincu que c’est de par le ciel que je m’en excuse, et quand nous nous séparerons, ce ne sera pas une petite satisfaction pour moi de penser que vous m’aurez laissé honnête homme, sinon homme libre.»

Je ne pouvais plus qu’acquiescer et protester que dans tout cela mon unique but avait été de le servir. Il m’embrassa très affectueusement en m’assurant qu’il en était convaincu et qu’il en serait toujours reconnaissant; puis il m’offrit un très beau présent de zibelines, trop magnifique vraiment pour que je pusse l’accepter d’un homme dans sa position, et que j’aurais refusé s’il ne s’y fût opposé.

Le lendemain matin, j’envoyai à sa seigneurie mon serviteur avec un petit présent de thé, deux pièces de damas chinois, et quatre petits lingots d’or japonais, qui tous ensemble ne pesaient pas plus de six onces ou environ; mais ce cadeau n’approchait pas de la valeur des zibelines, dont je trouvai vraiment, à mon arrivée en Angleterre, près de 200 livres sterling. Il accepta le thé, une des pièces de damas et une des pièces d’or au coin japonais, portant une belle empreinte, qu’il garda, je pense, pour sa rareté; mais il ne voulut rien prendre de plus, et me fit savoir par mon serviteur qu’il désirait me parler.

Quand je me fus rendu auprès de lui, il me dit que je savais ce qui s’était passé entre nous, et qu’il espérait que je ne chercherais plus à l’émouvoir; mais puisque je lui avais fait une si généreuse offre, qu’il me demandait si j’aurais assez de bonté pour la transporter à une autre personne qu’il me nommerait, et à laquelle il s’intéressait beaucoup. Je lui répondis que je ne pouvais dire que je fusse porté à faire autant pour un autre que pour lui pour qui j’avais conçu une estime toute particulière, et que j’aurais été ravi de délivrer; cependant, s’il lui plaisait de me nommer la personne, que je lui rendrais réponse, et que j’espérais qu’il ne m’en voudrait pas si elle ne lui était point agréable. Sur ce, il me dit qu’il s’agissait de son fils unique, qui, bien que je ne l’eusse pas vu, se trouvait dans la même situation que lui, environ à deux cents milles plus loin, de l’autre côté de l’Oby, et que, si j’accueillais sa demande, il l’enverrait chercher.

Je lui répondis sans balancer que j’y consentais. Je fis toutefois quelques cérémonies pour lui donner à entendre que c’était entièrement à sa considération, et parce que, ne pouvant l’entraîner, je voulais lui prouver ma déférence par mon zèle pour son fils. Mais ces choses sont trop fastidieuses pour que je les répète ici. Il envoya le lendemain chercher son fils, qui, au bout de vingt jours, arriva avec le messager, amenant six ou sept chevaux chargés de très riches pelleteries d’une valeur considérable.

Les valets firent entrer les chevaux dans la ville, mais ils laissèrent leur jeune seigneur à quelque distance. A la nuit, il se rendit incognito dans notre appartement, et son père me le présenta. Sur-le-champ nous concertâmes notre voyage, et nous en réglâmes tous les préparatifs.

J’achetai une grande quantité de zibelines, de peaux de renards noirs, de belles hermines, et d’autres riches pelleteries, je les troquai, veux-je dire, dans cette ville, contre quelques-unes des marchandises que j’avais apportées de Chine, particulièrement contre des clous de girofle, des noix muscades dont je vendis là une grande partie, et le reste plus tard à Arkhangel, beaucoup plus avantageusement que je ne l’eusse fait à Londres; aussi mon partner, qui était fort sensible aux profits et pour qui le négoce était chose plus importante que pour moi, fut-il excessivement satisfait de notre séjour en ce lieu à cause du trafic que nous y fîmes.

Ce fut au commencement de juin que je quittai cette place reculée, cette ville dont, je crois, on entend peu parler dans le monde; elle est, par le fait, si éloignée de toutes les routes du commerce, que je ne vois pas pourquoi on s’en entretiendrait beaucoup. Nous ne formions plus alors qu’une très petite caravane, composée seulement de trente-deux chevaux et chameaux. Tous passaient pour être à moi, quoique onze d’entre eux appartinssent à mon nouvel hôte. Il était donc très naturel après cela que je m’attachasse un plus grand nombre de domestiques. Le jeune seigneur passa pour mon intendant; pour quel grand personnage passai-je moi-même? je ne sais; je ne pris pas la peine de m’en informer. Nous eûmes ici à traverser le plus détestable et le plus grand désert que nous eussions rencontré dans tout le voyage; je dis le plus détestable parce que le chemin était creux en quelques endroits et très inégal dans d’autres. Nous nous consolions en pensant que nous n’avions à redouter ni troupes de Tartares, ni brigands, que jamais ils ne venaient sur ce côté de l’Oby, ou du moins très rarement; mais nous nous mécomptions.

Mon jeune seigneur avait avec lui un fidèle valet moscovite ou plutôt sibérien qui connaissait parfaitement le pays, et qui nous conduisit par des chemins détournés pour que nous évitassions d’entrer dans les principales villes échelonnées sur la grande route, telles que Tumen, Soloy-Kamaskoy et plusieurs autres, parce que les garnisons moscovites qui s’y trouvent examinent scrupuleusement les voyageurs, de peur que quelque exilé de marque ne parvienne à rentrer en Moscovie. Mais si, par ce moyen, nous évitions toutes recherches, en revanche nous faisions tout notre voyage dans le désert, et nous étions obligés de camper et de coucher sous nos tentes, tandis que nous pouvions avoir de bons logements dans les villes de la route. Le jeune seigneur le sentait si bien qu’il ne voulait pas nous permettre de coucher dehors, quand nous venions à rencontrer quelque bourg sur notre chemin. Il se retirait seul avec son domestique et passait la nuit en plein air dans les bois, puis le lendemain il nous rejoignait au rendez-vous.

Nous entrâmes en Europe en passant le fleuve Kama, qui, dans cette région, sépare l’Europe de l’Asie. La première ville sur le côté européen s’appelle Soloy-Kamaskoy, ce qui veut dire la grande ville sur le fleuve Kama. Nous nous étions imaginé qu’arrivés là nous verrions quelque changement notable chez les habitants, dans leurs mœurs, leur costume, leur religion, mais nous nous étions trompés, nous avions encore à traverser un vaste désert qui, à ce qu’on rapporte, a près de sept cents milles de long en quelques endroits, bien qu’il n’en ait pas plus de deux cents milles au lieu où nous le passâmes, et, jusqu’à ce que nous fussions sortis de cette horrible solitude, nous trouvâmes très peu de différence entre cette contrée et la Tartarie Mongole.

Nous trouvâmes les habitants pour la plupart païens et ne valant guère mieux que les sauvages de l’Amérique. Leurs maisons et leurs villages sont pleins d’idoles, et leurs mœurs sont tout à fait barbares, excepté dans les villes et dans les villages qui les avoisinent, où ces pauvres gens se prétendent chrétiens de l’Église grecque, mais vraiment leur religion est encore mêlée à tant de restes de superstitions que c’est à peine si l’on peut en quelques endroits la distinguer d’avec la sorcellerie et la magie.

En traversant ce steppe, lorsque nous avions banni toute idée de danger de notre esprit, comme je l’ai déjà insinué, nous pensâmes être pillés et détroussés, et peut-être assassinés par une troupe de brigands. Étaient-ils de ce pays, étaient-ce des bandes roulantes d’Ostiaks (espèce de Tartares ou de peuple sauvage du bord de l’Oby) qui rôdaient ainsi au loin, ou étaient-ce des chasseurs de zibelines de Sibérie, je suis encore à le savoir, mais ce que je sais bien, par exemple, c’est qu’ils étaient tous à cheval, qu’ils portaient des arcs et des flèches et que nous les rencontrâmes d’abord au nombre de quarante-cinq environ. Ils approchèrent de nous jusqu’à deux portées de mousquet, et, sans autre préambule, ils nous environnèrent avec leurs chevaux et nous examinèrent à deux reprises très attentivement. Enfin ils se postèrent juste dans notre chemin; sur quoi nous nous rangeâmes en ligne devant nos chameaux—nous n’étions pourtant que seize hommes en tout—et ainsi rangés nous fîmes halte et dépêchâmes le valet sibérien au service du jeune seigneur, pour voir quelle engeance c’était. Son maître le laissa aller d’autant plus volontiers qu’il avait une vive appréhension que ce ne fût une troupe de Sibériens envoyés à sa poursuite. Cet homme s’avança vers eux avec un drapeau parlementaire et les interpella. Mais quoiqu’il sût plusieurs de leurs langues ou plutôt de leurs dialectes, il ne put comprendre un mot de ce qu’ils répondaient. Toutefois, à quelques signes ayant cru reconnaître qu’ils le menaçaient de lui tirer dessus s’il s’approchait, ce garçon s’en revint comme il était parti. Seulement il nous dit qu’il présumait, à leur costume, que ces Tartares devaient appartenir à quelque horde kalmoucke ou circassienne, et qu’ils devaient se trouver en bien plus grand nombre dans le désert, quoiqu’il n’eût jamais entendu dire qu’auparavant ils eussent été vus si loin vers le nord.

C’était peu consolant pour nous, mais il n’y avait point de remède.—A main gauche, à environ un quart de mille de distance, se trouvait un petit bocage, un petit bouquet d’arbres très serrés, et fort près de la route. Sur-le-champ je décidai qu’il nous fallait avancer jusqu’à ces arbres et nous y fortifier de notre mieux, envisageant d’abord que leur feuillage nous mettrait en grande partie à couvert des flèches de nos ennemis, et, en second lieu, qu’ils ne pourraient venir nous y charger en masse: ce fut, à vrai dire, mon vieux pilote qui en fit la proposition. Ce brave avait cette précieuse qualité, qui ne l’abandonnait jamais, d’être toujours le plus prompt et plus apte à nous diriger et à nous encourager dans les occasions périlleuses. Nous avançâmes donc immédiatement, et nous gagnâmes en toute hâte ce petit bois, sans que les Tartares ou les brigands, car nous ne savions comment les appeler, eussent fait le moindre mouvement pour nous en empêcher. Quand nous fûmes arrivés, nous trouvâmes, à notre grande satisfaction, que c’était un terrain marécageux et plein de fondrières d’où, sur le côté, s’échappait une fontaine, formant un ruisseau, joint à quelque distance de là par un autre petit courant. En un mot, c’était la source d’une rivière considérable appelée plus loin Wirtska. Les arbres qui croissaient autour de cette source n’étaient pas en tout plus de deux cents, mais ils étaient très gros et plantés fort épais. Aussi, dès que nous eûmes pénétré dans ce bocage, vîmes-nous que nous y serions parfaitement à l’abri de l’ennemi, à moins qu’il ne mît pied à terre pour nous attaquer.

Mais afin de rendre cette attaque même difficile, notre vieux Portugais, avec une patience incroyable, s’avisa de couper à demi de grandes branches d’arbres, et de les laisser pendre d’un tronc à l’autre pour former une espèce de palissade tout autour de nous.

Nous attendions là depuis quelques heures que nos ennemis exécutassent un mouvement sans nous être aperçus qu’ils eussent fait mine de bouger, quand environ deux heures avant la nuit ils s’avancèrent droit sur nous. Quoique nous ne l’eussions point remarqué, nous vîmes alors qu’ils avaient été rejoints par quelques gens de leur espèce, de sorte qu’ils étaient bien quatre-vingts cavaliers parmi lesquels nous crûmes distinguer quelques femmes. Lorsqu’ils furent à demi-portée de mousquet de notre petit bois, nous tirâmes un coup à poudre et leur adressâmes la parole en langue russienne pour savoir ce qu’ils voulaient et leur enjoindre de se tenir à distance; mais comme ils ne comprenaient rien à ce que nous leur disions, ce coup ne fit que redoubler leur fureur, et ils se précipitèrent du côté du bois, ne s’imaginant pas que nous y étions si bien barricadés qu’il leur serait impossible d’y pénétrer. Notre vieux pilote, qui avait été notre ingénieur, fut aussi notre capitaine. Il nous pria de ne point faire feu dessus qu’ils ne fussent à portée de pistolet, afin de pouvoir être sûrs de leur faire mordre la poussière, et de ne point tirer que nous ne fussions sûrs d’avoir bien ajusté. Nous nous en remîmes à son commandement, mais il différa si longtemps le signal que quelques-uns de nos adversaires n’étaient pas éloignés de nous de la longueur de deux piques quand nous leur envoyâmes notre décharge.

Nous visâmes si juste, ou la Providence dirigea si sûrement nos coups, que de cette première salve nous en tuâmes quatorze et en blessâmes plusieurs autres, cavaliers et chevaux; car nous avions tous chargé nos armes de deux ou trois balles au moins.

Ils furent terriblement surpris de notre feu, et se retirèrent immédiatement à environ une centaine de verges. Ayant profité de ce moment pour recharger nos armes, et voyant qu’ils se tenaient à cette distance, nous fîmes une sortie et nous emparâmes de quatre ou cinq de leurs chevaux dont nous supposâmes que les cavaliers avaient été tués. Aux corps restés sur la place nous reconnûmes de suite que ces gens étaient des Tartares; mais à quel pays appartenaient-ils, mais comment en étaient-ils venus à faire une excursion si longue, c’est ce que nous ne pûmes savoir.

Environ une heure après ils firent un second mouvement pour nous attaquer, et galopèrent autour de notre petit bois pour voir s’ils pourraient y pénétrer par quelque autre point; mais, nous trouvant toujours prêts à leur faire face, ils se retirèrent de nouveau: sur quoi nous résolûmes de ne pas bouger de là pour cette nuit.

Nous dormîmes peu, croyez-le. Nous passâmes la plus grande partie de la nuit à fortifier notre retrait, et à barricader toutes les percées du bois; puis, faisant une garde sévère, nous attendîmes le jour. Mais, quand il parut, il nous fit faire une fâcheuse découverte; car l’ennemi, que nous pensions découragé par la réception de la veille, s’était renforcé de plus de deux cents hommes et avait dressé onze ou douze huttes comme s’il était déterminé à nous assiéger.

Ce petit camp était planté en pleine campagne à trois quarts de mille de nous environ. Nous fûmes tout de bon grandement surpris à cette découverte, et j’avoue que je me tins alors pour perdu, moi et tout ce que j’avais. La perte de mes effets, bien qu’ils fussent considérables, me touchait moins que la pensée de tomber entre les mains de pareils barbares, tout à la fin de mon voyage, après avoir traversé tant d’obstacles et de hasards, et même en vue du port où nous espérions sûreté et délivrance. Quant à mon partner, il enrageait; il protestait que la perte de ses marchandises serait sa ruine, qu’il aimait mieux mourir que d’être réduit à la misère et qu’il voulait combattre jusqu’à la dernière goutte de son sang.

Le jeune seigneur, brave au possible, voulait aussi combattre jusqu’au dernier soupir, et mon vieux pilote avait pour opinion que nous pouvions résister à nos ennemis, postés comme nous l’étions. Toute la journée se passa ainsi en discussions sur ce que nous devions faire, mais vers le soir nous nous aperçûmes que le nombre de nos ennemis s’était encore accru. Comme ils rôdaient en plusieurs bandes à la recherche de quelque proie, peut-être la première bande avait-elle envoyé des exprès pour demander du secours et donner avis aux autres du butin qu’elle avait découvert, et rien ne nous disait que le lendemain ils ne seraient pas encore en plus grand nombre; aussi commençai-je à m’enquérir auprès des gens que nous avions amenés de Tobolsk s’il n’y avait pas d’autres chemins, des chemins plus détournés par lesquels nous pussions échapper à ces drôles pendant la nuit, puis nous réfugier dans quelque ville, ou nous procurer une escorte pour nous protéger dans le désert.

Le Sibérien, domestique du jeune seigneur, nous dit que si nous avions le dessein de nous retirer et non pas de combattre, il se chargerait, à la nuit, de nous faire prendre un chemin conduisant au nord vers la rivière Petraz, par lequel nous pourrions indubitablement nous évader sans que les Tartares y vissent goutte; mais il ajouta que son seigneur lui avait dit qu’il ne voulait pas s’enfuir, qu’il aimait mieux combattre. Je lui répondis qu’il se méprenait sur son seigneur, qui était un homme trop sage pour vouloir se battre pour le plaisir de se battre; que son seigneur avait déjà donné des preuves de sa bravoure et que je le tenais pour brave, mais que son seigneur avait trop de sens pour désirer mettre aux prises dix-sept ou dix-huit hommes avec cinq cents, à moins d’une nécessité inévitable.—«Si vous pensez réellement, ajoutai-je, qu’il nous soit possible de nous échapper cette nuit, nous n’avons rien de mieux à faire.»—«Que mon seigneur m’en donne l’ordre, répliqua-t-il, et ma vie est à vous si je ne l’accomplis pas.» Nous amenâmes bientôt son maître à donner cet ordre, secrètement toutefois, et nous nous préparâmes immédiatement à le mettre à exécution.

Et d’abord, aussitôt qu’il commença à faire sombre, nous allumâmes un feu dans notre petit camp, que nous entretînmes et que nous disposâmes de manière qu’il pût brûler toute la nuit, afin de faire croire aux Tartares que nous étions toujours là; puis, dès qu’il fit noir, c’est-à-dire dès que nous pûmes voir les étoiles (car notre guide ne voulut pas bouger auparavant), tous nos chevaux et nos chameaux se trouvant prêts et chargés, nous suivîmes notre nouveau guide, qui, je ne tardai pas à m’en apercevoir, se guidait lui-même sur l’étoile polaire, tout le pays ne formant jusqu’au loin qu’une vaste plaine.

Quand nous eûmes marché rudement pendant deux heures, le ciel, non pas qu’il eût été bien sombre jusque-là, commença à s’éclaircir, la lune se leva, et bref il fit plus clair que nous ne l’aurions souhaité. Vers six heures du matin nous avions fait près de quarante milles: à vrai dire, nous avions éreinté nos chevaux. Nous trouvâmes alors un village russien nommé Kirmazinskoy, où nous nous arrêtâmes tout le jour. N’ayant pas eu de nouvelles de nos Tartares Kalmoucks, environ deux heures avant la nuit nous nous remîmes en route et marchâmes jusqu’à huit heures du matin, moins vite toutefois que la nuit précédente. Sur les sept heures nous passâmes une petite rivière appelée Kirtza et nous atteignîmes une bonne et grande ville habitée par les Russiens et très peuplée, nommée Ozomoys. Nous y apprîmes que plusieurs troupes ou hordes de Kalmoucks s’étaient répandues dans le désert, mais que nous n’en avions plus rien à craindre, ce qui fut pour nous une grande satisfaction, je vous l’assure. Nous fûmes obligés de nous procurer quelques chevaux frais en ce lieu, et comme nous avions grand besoin de repos, nous y demeurâmes cinq jours; et, mon partner et moi, nous convînmes de donner à l’honnête Sibérien qui nous y avait conduits la valeur de dix pistoles pour sa peine.

Après une nouvelle marche de cinq jours nous atteignîmes Veussima, sur la rivière Witzogda qui se jette dans la Dvina: nous touchions alors au terme heureux de nos voyages par terre, car ce fleuve, en sept jours de navigation, pouvait nous conduire à Arkhangel. De Veussima nous nous rendîmes à Laurenskoy, au confluent de la rivière, le 3 juillet, où nous nous procurâmes deux bateaux de transport, et une barge pour notre propre commodité. Nous nous embarquâmes le 7, et nous arrivâmes tous sains et saufs a Arkhangel le 18, après avoir été un an, cinq mois et trois jours en voyage, y compris notre station de huit mois et quelques jours à Tobolsk.

Nous fûmes obligés d’y attendre six semaines l’arrivée des navires et nous eussions attendu plus longtemps si un navire hambourgeois n’eût devancé de plus d’un mois tous les vaisseaux anglais. Considérant alors que nous pourrions nous défaire de nos marchandises aussi avantageusement à Hambourg qu’à Londres, nous prîmes tous passage sur ce bâtiment. Une fois nos effets à bord, pour en avoir soin, rien ne fut plus naturel que d’y placer mon intendant, le jeune seigneur, qui, par ce moyen, put se tenir caché parfaitement. Tout le temps que nous séjournâmes encore, il ne remit plus le pied à terre, craignant de se montrer dans la ville, où quelques-uns des marchands moscovites l’eussent certainement vu et reconnu.

Nous quittâmes Arkhangel le 20 août de la même année, et, après un voyage pas trop mauvais, nous entrâmes dans l’Elbe le 13 septembre. Là, mon partner et moi, nous trouvâmes un très bon débit de nos marchandises chinoises, ainsi que de nos zibelines et autres pelleteries de Sibérie. Nous fîmes alors le partage de nos bénéfices, et ma part montait à 3,475 livres sterling 17 shillings et 3 pence, malgré toutes les pertes que nous avions essuyées et les frais que nous avions eus; seulement, je me souviens que j’y avais compris la valeur d’environ 600 livres sterling pour les diamants que j’avais achetés au Bengale.

Le jeune seigneur prit alors congé de nous, et s’embarqua sur l’Elbe, dans le dessein de se rendre à la cour de Vienne, où il avait résolu de chercher protection et d’où il pourrait correspondre avec ceux des amis de son père qui vivaient encore. Il ne se sépara pas de moi sans me témoigner toute sa gratitude pour le service que je lui avais rendu, et sans se montrer pénétré de mes bontés pour le prince son père.

Pour conclusion, après être demeuré près de quatre mois à Hambourg, je me rendis par terre à La Haye, où je m’embarquai sur le paquebot, et j’arrivai à Londres le 10 janvier 1705. Il y avait dix ans et neuf mois que j’étais absent d’Angleterre.

Enfin, bien résolu à ne pas me harasser davantage, je suis en train de me préparer pour un plus long voyage que tous ceux-ci, ayant passé soixante-douze ans d’une vie d’une variété infinie, ayant appris suffisamment à connaître le prix de la retraite et le bonheur qu’il y a à finir ses jours en paix.

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