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Aventures surprenantes de Robinson Crusoé

DEUXIÈME PARTIE (continued 2)

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Il m’est impossible de peindre les différents gestes, les extases étranges, la diversité de postures, par lesquels ces pauvres gens, à une délivrance si inattendue, manifestaient la joie de leurs âmes. L’affliction et la crainte se peuvent décrire aisément: des soupirs, des gémissements et quelques mouvements de tête et de mains en font toute la variété; mais une surprise de joie, mais un excès de joie entraîne à mille extravagances.—Il y en avait en larmes, il y en avait qui faisaient rage et se déchiraient eux-mêmes comme s’ils eussent été dans la plus douloureuse agonie: quelques-uns, tout à fait en délire, étaient de véritables lunatiques; d’autres couraient çà et là dans le navire en frappant du pied; d’autres se tordaient les mains, d’autres dansaient, plusieurs chantaient, quelques-uns riaient, beaucoup criaient; quantité, absolument muets, ne pouvaient proférer une parole; ceux-ci étaient malades et vomissaient, ceux-là en pâmoison étaient près de tomber en défaillance;—un petit nombre se signaient et remerciaient Dieu.

Je ne veux faire tort ni aux uns ni aux autres; sans doute beaucoup rendirent grâces par la suite, mais tout d’abord la commotion, trop forte pour qu’ils pussent la maîtriser, les plongea dans l’extase et dans une sorte de frénésie; et il n’y en eut que fort peu qui se montrèrent graves et dignes dans leur joie.

Peut-être aussi le caractère particulier de la nation à laquelle ils appartenaient y contribua-t-il; j’entends la nation française, dont l’humeur est réputée plus volatile, plus passionnée, plus ardente et l’esprit plus fluide que chez les autres nations.—Je ne suis pas assez philosophe pour en déterminer la source, mais rien de ce que j’avais vu jusqu’alors n’égalait cette exaltation. Le ravissement du pauvre Vendredi, mon fidèle sauvage, en retrouvant son père dans la pirogue, est ce qui s’en approchait le plus; la surprise du capitaine et de ses deux compagnons que je délivrai des deux scélérats qui les avaient débarqués dans l’île, y ressemblait quelque peu aussi: néanmoins rien ne pouvait entrer en comparaison, ni ce que j’avais observé chez Vendredi, ni ce que j’avais observé partout ailleurs durant ma vie.

Il est encore à remarquer que ces extravagances ne se montraient point, sous les différentes formes dont j’ai fait mention, chez différentes personnes uniquement, mais que toute leur multiplicité apparaissait en une brève succession d’instants chez un seul et même individu. Tel homme que nous voyions muet et, pour ainsi dire, stupide et confondu, à la minute suivante dansait et criait comme un baladin; le moment d’ensuite il s’arrachait les cheveux, mettait ses vêtements en pièces, les foulait aux pieds comme un furibond; peu après, tout en larmes, il se trouvait mal, il s’évanouissait, et s’il n’eût reçu de prompts secours, encore quelques secondes et il était mort. Il en fut ainsi, non pas d’un ou de deux, de dix ou de vingt, mais de la majeure partie; et, si j’ai bonne souvenance, à plus de trente d’entre eux notre chirurgien fut obligé de tirer du sang.

Il y avait deux prêtres parmi eux, l’un vieillard, l’autre jeune homme; et, chose étrange! le vieillard ne fut pas le plus sage.

Dès qu’il mit pied à bord de notre bâtiment et qu’il se vit en sûreté, il tomba, en toute apparence, roide mort comme une pierre; pas le moindre signe de vie ne se manifestait en lui. Notre chirurgien lui appliqua immédiatement les remèdes propres à rappeler ses esprits; il était le seul du navire qui ne le croyait pas mort. A la fin il lui ouvrit une veine au bras, ayant premièrement massé et frotté la place pour l’échauffer autant que possible. Le sang, qui n’était d’abord venu que goutte à goutte, coula assez abondamment. En trois minutes l’homme ouvrit les yeux, un quart d’heure après il parla, se trouva mieux et au bout de peu de temps tout à fait bien. Quand la saignée fut arrêtée, il se promena, nous assura qu’il allait à merveille, but un trait d’un cordial que le chirurgien lui offrit, et recouvra, comme on dit, toute sa connaissance. Environ un quart d’heure après on accourut dans la cabine avertir le chirurgien, occupé à saigner une femme française évanouie, que le prêtre était devenu entièrement insensé. Sans doute, en repassant dans sa tête la vicissitude de sa position, il s’était replongé dans un transport de joie; et, ses esprits circulant plus vite que les vaisseaux ne le comportaient, la fièvre avait enflammé son sang, et le bonhomme était devenu aussi convenable pour Bedlam[27] qu’aucune des créatures qui jamais y furent envoyées. En cet état, le chirurgien ne voulut pas le saigner de nouveau; mais il lui donna quelque chose pour l’assoupir et l’endormir qui opéra sur lui assez promptement, et le lendemain matin il s’éveilla calme et rétabli.

Le plus jeune prêtre sut parfaitement maîtriser son émotion, et fut réellement un modèle de gravité et de retenue. Aussitôt arrivé à bord du navire, il s’inclina, et se prosterna pour rendre grâces de sa délivrance. Dans cet élancement j’eus malheureusement la maladresse de le troubler, le croyant véritablement évanoui; mais il me parla avec calme, me remercia, me dit qu’il bénissait Dieu de son salut, me pria de le laisser encore quelques instants, ajoutant qu’après son Créateur je recevrais aussi ses bénédictions.

Je fus profondément contrit de l’avoir troublé; et non seulement je m’éloignai, mais encore j’empêchai les autres de l’interrompre. Il demeura dans cette attitude environ trois minutes, ou un peu plus, après que je me fus retiré; puis il vint à moi, comme il avait dit qu’il ferait, et avec beaucoup de gravité et d’affection, mais les larmes aux yeux, il me remercia de ce qu’avec la volonté de Dieu je lui avais sauvé la vie ainsi qu’à tant de pauvres infortunés. Je lui répondis que je ne l’engagerais point à en témoigner sa gratitude à Dieu plutôt qu’à moi, n’ignorant pas que déjà c’était chose faite; puis j’ajoutai que nous n’avions agi que selon ce que la raison et l’humanité dictent à tous les hommes, et qu’autant que lui nous avions sujet de glorifier Dieu qui nous avait bénis jusqu’au point de nous faire les instruments de sa miséricorde envers un si grand nombre de ses créatures.

Après cela le jeune prêtre se donna tout entier à ses compatriotes: il travailla à les calmer, il les exhorta, il les supplia, il discuta et raisonna avec eux, et fit tout son possible pour les rappeler à la saine raison. Avec quelques-uns il réussit; quant aux autres, d’assez longtemps ils ne rentrèrent en puissance d’eux-mêmes.

Je me suis laissé aller complaisamment à cette peinture, dans la conviction qu’elle ne saurait être inutile à ceux sous les yeux desquels elle tombera, pour le gouvernement de leurs passions extrêmes; car si un excès de joie peut entraîner l’homme si loin au delà des limites de la raison, où ne nous emportera pas l’exaltation de la colère, de la fureur, de la vengeance? Et par le fait j’ai vu là dedans combien nous devions rigoureusement veiller sur toutes nos passions, qu’elles soient de joie et de bonheur, de douleur ou de colère.

Nous fûmes un peu bouleversés le premier jour par les extravagances de nos nouveaux hôtes; mais quand ils se furent retirés dans les logements qu’on leur avait préparés aussi bien que le permettait notre navire, fatigués, brisés par l’effroi, ils s’endormirent profondément pour la plupart, et nous retrouvâmes en eux le lendemain une tout autre espèce de gens.

Point de courtoisies, point de démonstrations de reconnaissance qu’ils ne nous prodiguèrent pour les bons offices que nous leur avions rendus: les Français, on ne l’ignore pas, sont naturellement portés à donner dans l’excès de ce côté-là.—Le capitaine et un des prêtres m’abordèrent le jour suivant, et, désireux de s’entretenir avec moi et mon neveu le commandant, ils commencèrent par nous consulter sur nos intentions à leur égard. D’abord ils nous dirent que, comme nous leur avions sauvé la vie, tout ce qu’ils possédaient ne serait que peu en retour du bienfait qu’ils avaient reçu. Puis le capitaine nous déclara qu’ils avaient à la hâte arraché aux flammes et mis en sûreté dans leurs embarcations de l’argent et des objets de valeur, et que, si nous voulions l’accepter, ils avaient mission de nous offrir le tout; seulement qu’ils désiraient être mis à terre, sur notre route, en quelque lieu où il ne leur fût point impossible d’obtenir passage pour la France.

Mon neveu tout d’abord ne répugnait pas à accepter leur argent, quitte à voir ce qu’on ferait d’eux plus tard; mais je l’en détournai, car je savais ce que c’était que d’être déposé à terre en pays étranger. Si le capitaine portugais qui m’avait recueilli en mer avait agi ainsi envers moi, et avait pris pour la rançon de ma délivrance tout ce que je possédais, il m’eût fallu mourir de faim ou devenir esclave au Brésil comme je l’avais été en Barbarie, à la seule différence que je n’aurais pas été à vendre à un Mahométan; et rien ne dit qu’un Portugais soit meilleur maître qu’un Turc, voire même qu’il ne soit pire en certains cas.

Je répondis donc au capitaine français:—«A la vérité, nous vous avons secourus dans votre détresse; mais c’était notre devoir, parce que nous sommes vos semblables, et que nous désirerions qu’il nous fût ainsi fait si nous nous trouvions en pareille ou en toute autre extrémité. Nous avons agi envers vous comme nous croyons que vous eussiez agi envers nous si nous avions été dans votre situation et vous dans la nôtre. Nous vous avons accueillis à bord pour vous assister, et non pour vous dépouiller; ce serait une chose des plus barbares que de vous prendre le peu que vous avez sauvé des flammes, puis de vous mettre à terre et de vous abandonner; ce serait vous avoir premièrement arrachés aux mains de la mort pour vous tuer ensuite nous-mêmes, vous avoir sauvés du naufrage pour vous faire mourir de faim. Je ne permettrai donc pas qu’on accepte de vous la moindre des choses.—Quant à vous déposer à terre, ajoutai-je, c’est vraiment pour nous d’une difficulté extrême; car le bâtiment est chargé pour les Indes Orientales; et quoique à une grande distance du côté de l’ouest, nous soyons entraînés hors de notre course, ce que peut-être le ciel a voulu pour votre délivrance, il nous est néanmoins absolument impossible de changer notre voyage à votre considération particulière. Mon neveu, le capitaine, ne pourrait justifier cela envers ses affréteurs, avec lesquels il s’est engagé par une charte-partie à se rendre à sa destination par la route du Brésil. Tout ce qu’à ma connaissance il peut faire pour vous, c’est de nous mettre en passe de rencontrer des navires revenant des Indes Occidentales, et, s’il est possible, de vous faire accorder passage pour l’Angleterre ou la France.»

La première partie de ma réponse était si généreuse et si obligeante qu’ils ne purent que m’en rendre grâces, mais ils tombèrent dans une grande consternation, surtout les passagers, à l’idée d’être emmenés aux Indes Orientales. Ils me supplièrent, puisque j’étais déjà entraîné si loin à l’ouest avant de les rencontrer, de vouloir bien au moins tenir la même route jusqu’aux bancs de Terre-Neuve, où sans doute je rencontrerais quelque navire ou quelque sloop qu’ils pourraient prendre à louage pour retourner au Canada, d’où ils venaient.

Cette requête ne me parut que raisonnable de leur part, et j’inclinais à l’accorder; car je considérais que, par le fait, transporter tout ce monde aux Indes Orientales serait non seulement agir avec trop de dureté envers de pauvres gens, mais encore serait la ruine complète de notre voyage, par l’absorption de toutes nos provisions. Aussi pensai-je que ce n’était point là une infraction à la charte-partie, mais une nécessité qu’un accident imprévu nous imposait, et que nul ne pouvait nous imputer à blâme; car les lois de Dieu et de la nature nous avaient enjoint d’accueillir ces deux bateaux pleins de gens dans une si profonde détresse, et la force des choses nous faisait une obligation, envers nous comme envers ces infortunés, de les déposer à terre quelque part, de les rendre à eux-mêmes. Je consentis donc à les conduire à Terre-Neuve si le vent et le temps le permettaient, et, au cas contraire, à la Martinique, dans les Indes Occidentales.

Le vent continua de souffler fortement de l’est; cependant le temps se maintint assez bon; et, comme le vent s’établit dans les aires intermédiaires entre le nord-est et le sud-est, nous perdîmes plusieurs occasions d’envoyer nos hôtes en France; car nous rencontrâmes plusieurs navires faisant voile pour l’Europe, entre autres deux bâtiments français venant de Saint-Christophe; mais ils avaient louvoyé si longtemps qu’ils n’osèrent prendre des passagers, dans la crainte de manquer de vivres et pour eux-mêmes et pour ceux qu’ils auraient accueillis. Nous fûmes donc obligés de poursuivre.—Une semaine après environ nous parvînmes aux bancs de Terre-Neuve, où, pour couper court, nous mîmes tous nos Français à bord d’une embarcation qu’ils prirent à louage en mer, pour les mener à terre, puis ensuite les transporter en France s’ils pouvaient trouver des provisions pour l’avitailler. Quand je dis que tous nos Français nous quittèrent, je dois faire observer que le jeune prêtre dont j’ai parlé, ayant appris que nous allions aux Indes Orientales, désira faire le voyage avec nous pour débarquer à la côte de Coromandel. J’y consentis volontiers, car je m’étais pris d’affection pour cet homme, et non sans bonne raison, comme on le verra plus tard.—Quatre matelots s’enrôlèrent aussi à bord, et se montrèrent bons compagnons.

De là nous prîmes la route des Indes Occidentales, et nous gouvernions sud et sud-quart-est depuis environ vingt jours, parfois avec un peu ou point de vent, quand nous rencontrâmes une autre occasion, presque aussi déplorable que la précédente, d’exercer notre humanité.

Nous étions par 27 degrés 5 minutes de latitude septentrionale, le 19 mars 1694-95, faisant route sud-est-quart-sud, lorsque nous découvrîmes une voile. Nous reconnûmes bientôt que c’était un gros navire, et qu’il arrivait sur nous; mais nous ne sûmes que conclure jusqu’à ce qu’il fut un peu plus près, et que nous eûmes vu qu’il avait perdu son grand mât de hune, son mât de misaine et son beaupré. Il tira alors un coup de canon en signal de détresse. Le temps était assez bon, un beau frais soufflait du nord-nord-ouest; nous fûmes bientôt à portée de lui parler.

Nous apprîmes que c’était un navire de Bristol, qui, chargeant à la Barbade pour son retour, avait été entraîné hors de la rade par un terrible ouragan, peu de jours avant qu’il fût prêt à mettre à la voile, pendant que le capitaine et le premier lieutenant étaient allés tous deux à terre; de sorte que, à part la terreur qu’imprime une tempête, ces gens ne s’étaient trouvés que dans un cas ordinaire où d’habiles marins auraient ramené le vaisseau. Il y avait déjà neuf semaines qu’ils étaient en mer, et depuis l’ouragan ils avaient essuyé une autre terrible tourmente, qui les avait tout à fait égarés et jetés à l’ouest, et qui les avait démâtés, ainsi que je l’ai noté plus haut. Ils nous dirent qu’ils s’étaient attendus à voir les îles Bahama, mais qu’ils avaient été emportés plus au sud-est par un fort coup de vent nord-nord-ouest, le même qui soufflait alors. N’ayant point de voiles pour manœuvrer le navire, si ce n’est la grande voile, et une sorte de tréou sur un mât de misaine de fortune qu’ils avaient élevé, ils ne pouvaient courir au plus près du vent, mais ils s’efforçaient de faire route pour les Canaries.

Le pire de tout, c’est que pour surcroît des fatigues qu’ils avaient souffertes, ils étaient à demi morts de faim. Leur pain et leur viande étaient entièrement consommés, il n’en restait pas une once dans le navire, pas une once depuis onze jours. Pour tout soulagement ils avaient encore de l’eau, environ un demi-baril de farine et pas mal de sucre. Dans l’origine ils avaient eu quelques conserves ou confitures, mais elles avaient été dévorées. Sept barils de rum restaient encore.

Il se trouvait à bord comme passagers un jeune homme, sa mère et une fille de service, qui, croyant le bâtiment prêt à faire voile, s’y étaient malheureusement embarqués la veille de l’ouragan. Leurs provisions particulières une fois consommées, leur condition était devenue plus déplorable que celle des autres; car l’équipage, réduit lui-même à la dernière extrémité, n’avait eu, la chose est croyable, aucune compassion pour les pauvres passagers: ils étaient vraiment plongés dans une misère douloureuse à dépeindre.

Je n’aurais peut-être jamais connu ce fait dans tous ses détails si, le temps étant favorable et le vent abattu, ma curiosité ne m’avait conduit à bord de ce navire.—Le lieutenant en second, qui pour lors avait pris le commandement, vint à notre bord, et me dit qu’ils avaient dans la grande cabine trois passagers qui se trouvaient dans un état déplorable.—«Voire même, ajouta-t-il, je pense qu’ils sont morts; car je n’en ai point entendu parler depuis plus de deux jours, et j’ai craint de m’en informer, ne pouvant rien faire pour leur consolation.»

Nous nous appliquâmes aussitôt à donner tout soulagement possible à ce malheureux navire, et, par le fait, j’influençai si bien mon neveu, que j’aurais pu l’approvisionner, eussions-nous dû aller à la Virginie ou en tout autre lieu de la côte d’Amérique pour nous ravitailler nous-mêmes; mais il n’y eut pas nécessité.

Ces pauvres gens se trouvaient alors dans un nouveau danger: ils avaient à redouter de manger trop, quel que fût même le peu de nourriture qu’on leur donnât.—Le second ou commandant avait amené avec lui six matelots dans sa chaloupe; mais les infortunés semblaient des squelettes et étaient si faibles qu’ils pouvaient à peine se tenir à leurs rames. Le second lui-même était fort mal et à moitié mort de faim; car il ne s’était rien réservé, déclara-t-il, de plus que ses hommes, et n’avait toujours pris que part égale de chaque pitance.

Illustration from Aventures surprenantes de Robinson Crusoé

Le second avait amené avec lui six matelots...

Je lui recommandai de manger avec réserve, et je m’empressai de lui présenter de la nourriture; il n’eut pas avalé trois bouchées qu’il commença à éprouver du malaise: aussi s’arrêta-t-il, et notre chirurgien lui mêla avec un peu de bouillon quelque chose qu’il dit devoir lui servir à la fois d’aliment et de remède. Dès qu’il l’eut pris, il se sentit mieux. Dans cette entrefaite je n’oubliai pas les matelots. Je leur fis donner des vivres, et les pauvres diables les dévorèrent plutôt qu’ils ne les mangèrent. Ils étaient si affamés qu’ils enrageaient en quelque sorte et ne pouvaient se contenir. Deux entre autres mangèrent avec tant de voracité, qu’ils faillirent en mourir le lendemain matin.

La vue de la détresse de ces infortunés me remua profondément, et rappela à mon souvenir la terrible perspective qui se déroulait devant moi à mon arrivée dans mon île, où je n’avais pas une bouchée de nourriture, pas même l’espoir de m’en procurer; où pour surcroît j’étais dans la continuelle appréhension de servir de proie à d’autres créatures.—Pendant tout le temps que le second nous fit le récit de la situation misérable de l’équipage, je ne pus éloigner de mon esprit ce qu’il m’avait conté des trois pauvres passagers de la grande cabine, c’est-à-dire la mère, son fils et la fille de service, dont il n’avait pas eu de nouvelles depuis deux ou trois jours, et que, il semblait l’avouer, on avait entièrement négligés, les propres souffrances de son monde étant si grandes. J’avais déduit de cela qu’on ne leur avait réellement donné aucune nourriture, par conséquent qu’ils devaient tous avoir péri, et que peut-être ils étaient tous étendus morts sur le plancher de la cabine.

Tandis que je gardais à bord le lieutenant, que nous appelions le capitaine, avec ses gens, afin de les restaurer, je n’oubliai pas que le reste de l’équipage se mourait de faim, et j’envoyai vers le navire ma propre chaloupe, montée par mon second et douze hommes, pour lui porter un sac de biscuit et quatre ou cinq pièces de bœuf. Notre chirurgien enjoignit aux matelots de faire cuire cette viande en leur présence, et de faire sentinelle dans la cuisine pour empêcher ces infortunés de manger la viande crue ou de l’arracher du pot avant qu’elle fût bien cuite, puis de n’en donner à chacun que peu à la fois. Par cette précaution il sauva ces hommes, qui autrement se seraient tués avec cette même nourriture qu’on leur donnait pour conserver leur vie.

J’ordonnai en même temps au second d’entrer dans la grande cabine et de voir dans quel état se trouvaient les pauvres passagers, et, s’ils étaient encore vivants, de les réconforter et de leur administrer les secours convenables. Le chirurgien lui donna une cruche de ce bouillon préparé, que sur notre bord il avait fait prendre au lieutenant, lequel bouillon, affirmait-il, devait les remettre petit à petit.

Non content de cela, et, comme je l’ai dit plus haut, ayant un grand désir d’assister à la scène de misère que je savais devoir m’être offerte par le navire lui-même d’une manière plus saisissante que tout récit possible, je pris avec moi le capitaine, comme on l’appelait alors, et je partis peu après dans sa chaloupe.

Je trouvai à bord les pauvres matelots presque en révolte pour arracher la viande de la chaudière avant qu’elle fût cuite; mais mon second avait suivi ses ordres et fait faire bonne garde à la porte de la cuisine; et la sentinelle qu’il avait placée là, après avoir épuisé toutes persuasions possibles pour leur faire prendre patience, les repoussait par la force. Néanmoins elle ordonna de tremper dans le pot quelques biscuits pour les amollir avec le gras du bouillon,—on appelle cela brewis,—et d’en distribuer un à chacun pour apaiser leur faim: c’était leur propre conservation qui l’obligeait, leur disait-elle, de ne leur en donner que peu à la fois. Tout cela était bel et bon; mais si je ne fusse pas venu à bord en compagnie de leur commandant et de leurs officiers, si je ne leur avais adressé de bonnes paroles et même quelques menaces de ne plus rien leur donner, je crois qu’ils auraient pénétré de vive force dans la cuisine et arraché la viande du fourneau: car ventre affamé n’a point d’oreilles.—Nous les pacifiâmes pourtant: d’abord nous leur donnâmes à manger peu à peu et avec retenue, puis nous leur accordâmes davantage, enfin nous les mîmes à discrétion, et ils s’en trouvèrent assez bien.

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Je trouvai à bord les pauvres matelots presque en révolte...

Mais la misère des pauvres passagers de la cabine était d’une autre nature et bien au delà de tout le reste; car, l’équipage ayant si peu pour lui-même, il n’était que trop vrai qu’il les avait d’abord tenus fort chétivement, puis à la fin qu’il les avait totalement négligés; de sorte qu’on eût pu dire qu’ils n’avaient eu réellement aucune nourriture depuis six ou sept jours, et qu’ils n’en avaient eu que très peu les jours précédents.

La pauvre mère, qui, à ce que le lieutenant nous rapporta, était une femme de bon sens et de bonne éducation, s’était par tendresse pour son fils imposé tant de privations, qu’elle avait fini par succomber; et quand notre second entra, elle était assise sur le plancher de la cabine, entre deux chaises auxquelles elle se tenait fortement, son dos appuyé contre le lambris, la tête affaissée dans les épaules, et semblable à un cadavre, bien qu’elle ne fût pas tout à fait morte. Mon second lui dit tout ce qu’il put pour la ranimer et l’encourager, et avec une cuillère lui fit couler du bouillon dans la bouche. Elle ouvrit les lèvres, elle leva une main, mais elle ne put parler. Cependant elle entendit ce qu’il lui disait, et lui fit signe qu’il était trop tard pour elle; puis elle lui montra son enfant, comme si elle eût voulu dire: Prenez-en soin.

Néanmoins le second, excessivement ému à ce spectacle, s’efforçait de lui introduire un peu de bouillon dans la bouche, et, à ce qu’il prétendit, il lui en fit avaler deux ou trois cuillerées: je doute qu’il en fût bien sûr. N’importe! c’était trop tard: elle mourut la même nuit.

Le jeune homme, qui avait été sauvé au prix de la vie de la plus affectionnée des mères, ne se trouvait pas tout à fait aussi affaibli; cependant il était étendu roide sur un lit, n’ayant plus qu’un souffle de vie. Il tenait dans sa bouche un morceau d’un vieux gant qu’il avait dévoré. Comme il était jeune et avait plus de vigueur que sa mère, le second réussit à lui verser quelque peu de la potion dans le gosier, et il commença sensiblement à se ranimer; pourtant quelque temps après, lui en ayant donné deux ou trois grosses cuillerées, il se trouva fort mal et les rendit.

Des soins furent ensuite donnés à la pauvre servante. Près de sa maîtresse elle était couchée tout de son long sur le plancher, comme une personne tombée en apoplexie, et elle luttait avec la mort. Ses membres étaient tordus: une de ses mains était agrippée à un bâton de chaise, et le tenait si ferme qu’on ne put aisément le lui faire lâcher; son autre bras était passé sur sa tête, et ses deux pieds, étendus et joints, s’appuyaient avec force contre la barre de la table. Bref, elle gisait là comme un agonisant dans le travail de la mort: cependant elle survécut aussi.

La pauvre créature n’était pas seulement épuisée par la faim et brisée par les terreurs de la mort; mais, comme nous l’apprîmes de l’équipage, elle avait le cœur déchiré pour sa maîtresse, qu’elle voyait mourante depuis deux ou trois jours et qu’elle aimait fort tendrement.

Nous ne savions que faire de cette pauvre fille; et lorsque notre chirurgien, qui était un homme de beaucoup de savoir et d’expérience, l’eut à grands soins rappelée à la vie, il eut à lui rendre la raison; et pendant fort longtemps elle resta à peu près folle, comme on le verra par la suite.

Quiconque lira ces mémoires voudra bien considérer que les visites en mer ne se font pas comme dans un voyage sur terre, où l’on séjourne quelquefois une ou deux semaines en un même lieu. Il nous appartenait de secourir l’équipage de ce navire en détresse, mais non de demeurer avec lui; et quoiqu’il désirât fort d’aller de conserve avec nous pendant quelques jours, il nous était pourtant impossible de convoyer un bâtiment qui n’avait point de mâts. Néanmoins, quand le capitaine nous pria de l’aider à dresser un grand mât de hune et une sorte de mâtereau de hune à son mât de misaine de fortune, nous ne nous refusâmes pas à rester en panne trois ou quatre jours. Alors, après lui avoir donné cinq barils de bœuf et de porc, deux barriques de biscuits, et une provision de pois, de farine et d’autres choses dont nous pouvions disposer, et avoir pris en retour trois tonneaux de sucre, du rum, et quelques pièces de huit, nous les quittâmes en gardant à notre bord, à leur propre requête, le jeune homme et la servante avec tous leurs bagages.

Le jeune homme, dans sa dix-septième année environ, garçon aimable, bien élevé, modeste et sensible, profondément affligé de la perte de sa mère, son père étant mort à la Barbade peu de mois auparavant, avait supplié le chirurgien de vouloir bien m’engager à le retirer de ce vaisseau, dont le cruel équipage, disait-il, était l’assassin de sa mère; et par le fait il l’était, du moins passivement: car, pour la pauvre veuve délaissée, ils auraient pu épargner quelques petites choses qui l’auraient sauvée, n’eût-ce été que juste de quoi l’empêcher de mourir. Mais la faim ne connaît ni ami, ni famille, ni justice, ni droit; c’est pourquoi elle est sans remords et sans compassion.

Le chirurgien lui avait exposé que nous faisions un voyage de long cours, qui le séparerait de tous ses amis et le replongerait peut-être dans une aussi mauvaise situation que celle où nous l’avions trouvé, c’est-à-dire mourant de faim dans le monde; et il avait répondu:—«Peu m’importe où j’irai, pourvu que je sois délivré du féroce équipage parmi lequel je suis! Le capitaine,—c’est de moi qu’il entendait parler, car il ne connaissait nullement mon neveu,—m’a sauvé la vie, je suis sûr qu’il ne voudra pas me faire de chagrin; et quant à la servante, j’ai la certitude, si elle recouvre la raison, qu’elle sera très reconnaissante, n’importe le lieu où vous nous emmeniez.»—Le chirurgien m’avait rapporté tout ceci d’une façon si touchante, que je n’avais pu résister, et que nous les avions pris à bord tous les deux, avec tous leurs bagages, excepté onze barriques de sucre qu’on n’avait pu remuer ou aveindre. Mais comme le jeune homme en avait le connaissement, j’avais fait signer à son capitaine un écrit par lequel il s’obligeait, dès son arrivée à Bristol, à se rendre chez un M. Rogers, négociant auquel le jeune homme s’était dit allié, et à lui remettre une lettre de ma part, avec toutes les marchandises laissées à bord appartenant à la défunte veuve. Il n’en fut rien, je présume: car je n’appris jamais que ce vaisseau eût abordé à Bristol. Il se sera perdu en mer, cela est probable. Désemparé comme il était et si éloigné de toute terre, mon opinion est qu’à la première tourmente qui aura soufflé il aura dû couler bas. Déjà il faisait eau et avait sa cale avariée quand nous le rencontrâmes.

Nous étions alors par 19 degrés 32 minutes de latitude, et nous avions eu jusque-là un voyage passable comme temps, quoique les vents d’abord eussent été contraires.—Je ne vous fatiguerai pas du récit des petits incidents de vents, de temps et de courants advenus durant la traversée; mais, coupant court eu égard à ce qui va suivre, je dirai que j’arrivai à mon ancienne habitation, à mon île, le 10 avril 1695.—Ce ne fut pas sans grande difficulté que je la retrouvai. Comme autrefois venant du Brésil, je l’avais abordée par le sud et sud-est, que je l’avais quittée de même, et qu’alors je cinglais entre le continent et l’île, n’ayant ni carte de la côte, ni point de repère, je ne la reconnus pas quand je la vis. Je ne savais si c’était elle ou non.

Nous rôdâmes longtemps, et nous abordâmes à plusieurs îles dans les bouches de la grande rivière Orénoque, mais inutilement. Toutefois j’appris, en côtoyant le rivage, que j’avais été jadis dans une grande erreur, c’est-à-dire que le continent que j’avais cru voir de l’île où je vivais n’était réellement point la terre ferme, mais une île fort longue, ou plutôt une chaîne d’îles s’étendant d’un côté à l’autre des vastes bouches de la grande rivière; et que les sauvages qui venaient dans mon île n’étaient pas proprement ceux qu’on appelle Caribes, mais des insulaires et autres barbares de la même espèce, qui habitaient un peu plus près de moi.

Bref, je visitai sans résultat quantité de ces îles: j’en trouvai quelques-unes peuplées et quelques-unes désertes. Dans une entre autres je rencontrai des Espagnols, et je crus qu’ils y résidaient; mais, leur ayant parlé, j’appris qu’ils avaient un sloop mouillé dans une petite crique près de là; qu’ils venaient en ce lieu pour faire du sel et pêcher, s’il était possible, quelques huîtres à perle; enfin qu’ils appartenaient à l’île de la Trinité, située plus au nord, par 10 et 11 degrés de latitude.

Côtoyant ainsi d’une île à l’autre, tantôt avec le navire, tantôt avec la chaloupe des Français,—nous l’avions trouvée à notre convenance, et l’avions gardée sous leur bon plaisir,—j’atteignis enfin le côté sud de mon île, et je reconnus les lieux de prime abord. Je fis donc mettre le navire à l’ancre, en face de la petite crique où s’élevait mon ancienne habitation.

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J’atteignis enfin le côté sud de mon île...

Sitôt que je vins en vue de l’île, j’appelai Vendredi et je lui demandai s’il savait où il était. Il promena ses regards quelque temps, puis tout à coup il battit des mains et s’écria:—«O, oui! O, voilà! O, oui! O, voilà!»—Et montrant du doigt notre ancienne habitation, il se prit à danser et à cabrioler comme un fou, et j’eus beaucoup de peine à l’empêcher de sauter à la mer pour gagner la rive à la nage.

—«Eh bien! Vendredi, lui demandai-je, penses-tu que nous trouvions quelqu’un ici? penses-tu que nous revoyions ton père?»—Il demeura quelque temps muet comme une souche; mais quand je nommai son père, le pauvre et affectionné garçon parut affligé, et je vis des larmes couler en abondance sur sa face.—«Qu’est-ce, Vendredi? lui dis-je, te fâcherait-il de revoir ton père?»—«Non, non, répondit-il en secouant la tête, non voir lui plus, non jamais plus voir encore!»—«Pourquoi donc, Vendredi, repris-je, comment sais-tu cela?»—«Oh non! oh non! s’écria-t-il; lui mort il y a longtemps; il y a longtemps lui beaucoup vieux homme.»—«Bah! bah! Vendredi, tu n’en sais rien; mais allons-nous trouver quelqu’un autre?»—Le compagnon avait, à ce qu’il paraît, de meilleurs yeux que moi; il les jeta juste sur la colline au-dessus de mon ancienne maison, et, quoique nous en fussions à une demi-lieue, il se mit à crier:—«Moi voir! moi voir! oui, oui, moi voir beaucoup hommes là, et là, et là.»

Je regardai, mais je ne pus voir personne, pas même avec ma lunette d’approche, probablement parce que je la braquais mal, car mon serviteur avait raison; comme je l’appris le lendemain, il y avait là cinq ou six hommes arrêtés à regarder le navire, et ne sachant que penser de nous.

Aussitôt que Vendredi m’eut dit qu’il voyait du monde, je fis déployer le pavillon anglais et tirer trois coups de canon, pour donner à entendre que nous étions amis; et, un demi-quart d’heure après, nous aperçûmes une fumée s’élever du côté de la crique. J’ordonnai immédiatement de mettre la chaloupe à la mer, et, prenant Vendredi avec moi, j’arborai le pavillon blanc ou parlementaire et je me rendis directement à terre, accompagné du jeune religieux dont il a été question. Je lui avais conté l’histoire de mon existence en cette île, le genre de vie que j’y avais mené, toutes les particularités ayant trait et à moi-même et à ceux que j’y avais laissés, et ce récit l’avait rendu extrêmement désireux de me suivre. J’avais en outre avec moi environ seize hommes très bien armés pour le cas où nous aurions trouvé quelques nouveaux hôtes qui ne nous eussent pas connus; mais nous n’eûmes pas besoin d’armes.

Comme nous allions à terre durant le flot, presque à marée haute, nous voguâmes droit dans la crique; et le premier homme sur lequel je fixai mes yeux fut l’Espagnol dont j’avais sauvé la vie, et que je reconnus parfaitement bien à sa figure; quant à son costume, je le décrirai plus tard. J’ordonnai d’abord que, excepté moi, personne ne mît pied à terre; mais il n’y eut pas moyen de retenir Vendredi dans la chaloupe: car ce fils affectionné avait découvert son père par delà les Espagnols, à une grande distance, où je ne le distinguais aucunement; si on ne l’eût pas laissé descendre au rivage, il aurait sauté à la mer. Il ne fut pas plus tôt débarqué qu’il vola vers son père comme une flèche décochée d’un arc. Malgré la plus ferme résolution, il n’est pas un homme qui eût pu se défendre de verser des larmes en voyant les transports de joie de ce pauvre garçon quand il rejoignit son père; comment il l’embrassa, le baisa, lui caressa la face, le prit dans ses bras, l’assit sur un arbre abattu et s’étendit près de lui; puis se dressa et le regarda pendant un quart d’heure comme on regarderait une peinture étrange; puis se coucha par terre, lui caressa et lui baisa les jambes; puis enfin se releva et le regarda fixement. On eût dit une fascination; mais le jour suivant un chien même aurait ri de voir les nouvelles manifestations de son affection. Dans la matinée, durant plusieurs heures il se promena avec son père çà et là le long du rivage, le tenant toujours par la main comme s’il eût été une lady, et de temps en temps venant lui chercher dans la chaloupe soit un morceau de sucre, soit un verre de liqueur, un biscuit ou quelque autre bonne chose. Dans l’après-midi, ses folies se transformèrent encore: alors il asseyait le vieillard par terre, se mettait à danser autour de lui, faisait mille postures, mille gesticulations bouffonnes, et lui parlait et lui contait en même temps pour le divertir une histoire ou une autre de ses voyages et ce qui lui était advenu dans les contrées lointaines. Bref, si la même affection filiale pour leurs parents se trouvait chez les chrétiens, dans notre partie du monde, on serait tenté de dire que c’eût été chose à peu près inutile que le cinquième commandement.

Mais ceci est une digression: je retourne à mon débarquement. S’il me fallait relater toutes les cérémonies et toutes les civilités avec lesquelles les Espagnols me reçurent, je n’en aurais jamais fini. Le premier Espagnol qui s’avança, et que je reconnus très bien, comme je l’ai dit, était celui dont j’avais sauvé la vie. Accompagné d’un des siens portant un drapeau parlementaire, il s’approcha de la chaloupe. Non seulement il ne me remit pas d’abord, mais il n’eut pas même la pensée, l’idée, que ce fût moi qui revenais jusqu’à ce que je lui eusse parlé.—«Senhor, lui dis-je en portugais, ne me reconnaissez-vous pas?»—Il ne répondit pas un mot; mais, donnant son mousquet à l’homme qui était avec lui, il ouvrit les bras, et, disant quelque chose en espagnol que je n’entendis qu’imparfaitement, il s’avança pour m’embrasser; puis il ajouta qu’il était inexcusable de n’avoir pas reconnu cette figure qui lui avait une fois apparu comme celle d’un ange envoyé du ciel pour lui sauver la vie, et une foule d’autres jolies choses, comme en a toujours à son service un Espagnol bien élevé; ensuite, faisant signe de la main à la personne qui l’accompagnait, il la pria d’aller appeler ses camarades. Alors il me demanda si je voulais me rendre à mon ancienne habitation, où il me remettrait en possession de ma propre demeure, et où je verrais qu’il ne s’y était fait que de chétives améliorations. Je le suivis donc; mais, hélas! il me fut aussi impossible de retrouver les lieux que si je n’y fusse jamais allé; car on avait planté tant d’arbres, on les avait placés de telle manière, si épais et si près l’un de l’autre, et en dix ans de temps ils étaient devenus si gros, qu’en un mot, la place était inaccessible, excepté par certains détours et chemins dérobés que seulement ceux qui les avaient pratiqués pouvaient reconnaître.

Illustration from Aventures surprenantes de Robinson Crusoé

—Ne me reconnaissez-vous pas?

Je lui demandai à quoi bon toutes ces fortifications. Il me répondit que j’en comprendrais assez la nécessité quand il m’aurait conté comment ils avaient passé leur temps depuis leur arrivée dans l’île, après qu’ils eurent eu le malheur de me trouver parti. Il me dit qu’il n’avait pu que participer de cœur à ma bonne fortune lorsqu’il avait appris que je m’en étais allé sur un bon navire, et tout à ma satisfaction, que maintes fois il avait été pris de la ferme persuasion qu’un jour ou l’autre il me reverrait; mais que jamais il ne lui était rien arrivé dans sa vie de plus consternant et de plus affligeant d’abord que le désappointement où il tomba quand, à son retour dans l’île, il ne me trouva plus.

Quant aux trois barbares,—comme il les appelait,—que nous avions laissés derrière nous et sur lesquels il avait une longue histoire à me conter, s’ils n’eussent été en si petit nombre, les Espagnols se seraient tous crus beaucoup mieux parmi les sauvages.—«Il y a longtemps que s’ils avaient été assez forts, nous serions tous en purgatoire, me dit-il en se signant sur la poitrine; mais, sir, j’espère que vous ne vous fâcherez point quand je vous déclarerai que, forcés par la nécessité, nous avons été obligés, pour notre propre conservation, de désarmer et de faire nos sujets ces hommes qui, ne se contentant point d’être avec modération nos maîtres, voulaient se faire nos meurtriers.»—Je lui répondis que j’avais profondément redouté cela en laissant ces hommes en ces lieux, et que rien ne m’avait plus affecté à mon départ de l’île que de ne pas les voir de retour, pour les mettre d’abord en possession de toutes choses, et laisser les autres dans un état de sujétion ainsi qu’ils le méritaient; mais que puisqu’ils les y avaient réduits j’en étais charmé, bien loin d’y trouver aucun mal; car je savais que c’étaient d’intraitables et d’ingouvernables coquins, propres à toute espèce de crime.

Comme j’achevais ces paroles, l’homme qu’il avait envoyé revint, suivi de onze autres. Dans le costume où ils étaient, il était impossible de deviner à quelle nation ils appartenaient; mais il posa clairement la question pour eux et pour moi, car il se tourna d’abord vers moi, et me dit en les montrant:—«Sir, ce sont quelques-uns des gentlemen qui vous sont redevables de la vie.»—Puis, se tournant vers eux et me désignant du doigt, il leur fit connaître qui j’étais. Là-dessus ils s’approchèrent tous un à un, non pas comme s’ils eussent été des marins et du petit monde et moi leur pareil, mais réellement comme s’ils eussent été des ambassadeurs ou de nobles hommes et moi un monarque ou un grand conquérant. Leur conduite fut au plus haut degré obligeante et courtoise, et cependant mêlée d’une mâle et majestueuse gravité qui leur seyait très bien. Bref, ils avaient tellement plus d’entregent que moi, qu’à peine savais-je comment recevoir leurs civilités, beaucoup moins encore comment leur rendre la réciproque.

L’histoire de leur venue et de leur conduite dans l’île après mon départ est si remarquable, elle est traversée de tant d’incidents que la première partie de ma relation aidera à comprendre, elle a tant de liaison, dans la plupart de ses détails, avec le récit que j’ai déjà donné, que je ne saurais me défendre de l’offrir avec grand plaisir à la lecture de ceux qui viendront après moi.

Je n’embrouillerai pas plus longtemps le fil de cette histoire par une narration à la première personne, ce qui me mettrait en dépense de dix mille dis-je, dit-il, et il me dit, et je lui dis, et autres choses semblables; mais je rassemblerai les faits historiquement, aussi exactement que me les représentera ma mémoire, suivant qu’ils me les ont contés, et que je les ai recueillis dans mes entretiens avec eux sur les lieux mêmes.

Pour faire cela succinctement et aussi intelligiblement que possible, il me faut retourner aux circonstances dans lesquelles j’abandonnai l’île et dans lesquelles se trouvaient les personnes dont j’ai à parler. D’abord il est nécessaire de répéter que j’avais envoyé le père de Vendredi et l’Espagnol, tous les deux sauvés, grâce à moi, des sauvages; que je les avais envoyés, dis-je, dans une grande pirogue à la terre ferme, comme je le croyais alors, pour chercher les compagnons de l’Espagnol, afin de les tirer du malheur où ils étaient, de les secourir pour le présent, et d’inventer ensemble par la suite, si faire se pouvait, quelques moyens de délivrance.

Quand je les envoyai, ma délivrance n’avait aucune probabilité, rien ne me donnait lieu de l’espérer, pas plus que vingt ans auparavant; bien moins encore avais-je quelque prescience de ce qui arriva par la suite, j’entends qu’un navire anglais aborderait là pour les emmener. Aussi, quand ils revinrent, quelle dut être leur surprise, non seulement de me trouver parti, mais de trouver trois étrangers abandonnés sur cette terre, en possession de tout ce que j’avais laissé derrière moi, et qui autrement leur serait échu!

La première chose dont toutefois je m’enquis,—pour reprendre où j’en suis resté,—fut ce qui leur était personnel, et je priai l’Espagnol de me faire un récit particulier de son voyage dans la pirogue à la recherche de ses compatriotes. Il me dit que cette portion de leurs aventures offrait peu de variété, car rien de remarquable ne leur était advenu en route: ils avaient eu un temps fort calme et une mer douce; quant à ses compatriotes, ils furent, à n’en pas douter, ravis de le voir.—A ce qu’il paraît, il était le principal d’entre eux, le capitaine du navire sur lequel ils avaient naufragé étant mort depuis quelque temps.—Ils furent d’autant plus surpris de le voir, qu’ils le savaient tombé entre les mains des sauvages, et le supposaient dévoré comme tous les autres prisonniers. Quand il leur conta l’histoire de sa délivrance et qu’il était à même de les emmener, ce fut comme un songe pour eux. Leur étonnement, selon leur propre expression, fut semblable à celui des frères de Joseph lorsqu’il se découvrit à eux et leur raconta l’histoire de son élévation à la cour de Pharaon. Mais quand il leur montra les armes, la poudre, les balles et les provisions qu’il avait apportées pour leur traversée, ils se remirent, ne se livrèrent qu’avec réserve à la joie de leur délivrance et immédiatement se préparèrent à le suivre.

Leur première affaire fut de se procurer des canots; et en ceci ils se virent obligés de faire violence à leur honneur, de tromper leurs amis les sauvages, et de leur emprunter deux grands canots ou pirogues, sous prétexte d’aller à la pêche ou en partie de plaisir.

Ils partirent dans ces embarcations le matin suivant. Il est clair qu’il ne leur fallut pas beaucoup de temps pour leurs préparatifs, n’ayant ni bagages, ni hardes, ni provisions, rien au monde que ce qu’ils avaient sur eux et quelques racines qui leur servaient à faire leur pain.

CHAPITRE II

Nouvelle mutinerie.—Sanglante querelle.—Un coup d’assommoir-.—Feinte soumission.—Une fausse supposition.—Combat entre sauvages.—Trois prisonniers.—Mise en jugement.—L’action du gouverneur.—Curieux échange.—Loterie.—Funeste curiosité.—Incendie des huttes.—Frayeur des sauvages.—Trois nouveaux prisonniers.—Nouvelle incursion des Indiens.—Poursuite impitoyable.—Reddition des Indiens.—Relèvement des ruines.

Mes deux messagers furent en tout trois semaines absents, et c’est dans cet intervalle, malheureusement pour eux, comme je l’ai rapporté dans la première partie, que je trouvai l’occasion de quitter mon île, laissant derrière moi trois bandits, les plus impudents, les plus endurcis, les plus ingouvernables, les plus turbulents qu’on eût su rencontrer, au grand chagrin et au grand désappointement des pauvres Espagnols, ayez-en l’assurance.

La seule chose loyale que firent ces coquins, ce fut de donner ma lettre aux Espagnols quand ils arrivèrent, et de leur offrir des provisions et des secours, comme je le leur avais recommandé. Ils leur remirent aussi de longues instructions écrites que je leur avais laissées, et qui contenaient les méthodes particulières dont j’avais fait usage dans le gouvernement de ma vie en ces lieux: la manière de faire cuire mon pain, d’élever mes chèvres apprivoisées et de semer mon blé; comment je séchais mes raisins, je faisais mes pots; en un mot, tout ce que je fabriquais. Tout cela, couché par écrit, fut remis par les trois vauriens aux Espagnols, dont deux comprenaient assez bien l’anglais. Ils ne refusèrent pas, qui plus est, de s’accommoder avec eux pour toute autre chose, car ils s’accordèrent très bien pendant quelque temps. Ils partagèrent également avec eux la maison ou la grotte, et commencèrent par vivre fort sociablement. Le principal Espagnol, qui m’avait assisté dans beaucoup de mes opérations, administrait toutes les affaires avec l’aide du père de Vendredi. Quant aux Anglais, ils ne faisaient que rôder çà et là dans l’île, tuer des perroquets, attraper des tortues, et quand le soir ils revenaient à la maison, les Espagnols pourvoyaient à leur souper.

Ces derniers s’en seraient arrangés si les autres les avaient seulement laissés en repos; mais leur cœur ne pouvait leur permettre de le faire longtemps, et, comme le chien dans la crèche, ils ne voulaient ni manger ni souffrir que les autres mangeassent. Leurs différends toutefois furent d’abord peu de chose et ne valent pas la peine d’être rapportés; mais à la fin une guerre ouverte éclata et commença avec toute la grossièreté et l’insolence qui se puissent imaginer, sans raison, sans provocation, contrairement à la nature et au sens commun; et, bien que le premier rapport m’en eût été fait par les Espagnols eux-mêmes, que je pourrais qualifier d’accusateurs, quand je vins à questionner les vauriens, ils ne purent en démentir un mot.

Mais avant d’entrer dans les détails de cette seconde partie, il faut que je répare une omission faite dans la première. J’ai oublié d’y consigner qu’au moment de lever l’ancre pour mettre à la voile, il s’engagea à bord de notre navire une petite querelle, qui un instant fit craindre une seconde révolte; elle ne s’apaisa que lorsque le capitaine, s’armant de courage et réclamant notre assistance, eut séparé de vive force et fait prisonniers deux des plus séditieux, et les eut fait mettre aux fers. Comme ils s’étaient mêlés activement aux premiers désordres, et qu’en dernier lieu ils avaient laissé échapper quelques propos grossiers et nuisibles, il les menaça de les transporter ainsi en Angleterre pour y être pendus comme rebelles et comme pirates.

Cette menace, quoique probablement le capitaine n’eût pas l’intention de l’exécuter, effraya les autres matelots; et quelques-uns d’entre eux mirent dans la tête de leurs camarades que le capitaine ne leur donnait pour le présent de bonnes paroles qu’afin de pouvoir gagner quelque port anglais, où ils seraient tous jetés en prison et mis en jugement.

Le second eut vent de cela et nous en donna connaissance; sur quoi il fut arrêté que moi, qui passais toujours à leurs yeux pour un personnage important, j’irais avec le second les rassurer et leur dire qu’ils pouvaient être certains, s’ils se conduisaient bien durant le reste du voyage, que tout ce qu’ils avaient fait précédemment serait oublié. J’y allai donc: ils parurent contents après que je leur eus donné ma parole d’honneur, et plus encore quand j’ordonnai que les deux hommes qui étaient aux fers fussent relâchés et graciés.

Cette mutinerie nous obligea à jeter l’ancre cette nuit-là, attendu d’ailleurs que le vent était tombé; le lendemain matin nous nous aperçûmes que nos deux hommes qui avaient été mis aux fers s’étaient saisis chacun d’un mousquet et de quelques autres armes,—nous ignorions combien ils avaient de poudre et de plomb,—avaient pris la pinasse du bâtiment, qui n’avait pas encore été halée à bord, et étaient allés rejoindre à terre leurs compagnons de complot.

Aussitôt que j’en fus instruit, je fis monter dans la grande chaloupe douze hommes et le second, et les envoyai à la poursuite de ces coquins; mais ils ne purent les trouver non plus qu’aucun des autres, car dès qu’ils avaient vu la chaloupe s’approcher du rivage, ils s’étaient tous enfuis dans les bois. Le second fut d’abord tenté, pour faire justice de leur coquinerie, de détruire leurs plantations, de brûler leurs ustensiles et leurs meubles, et de les laisser se tirer d’affaire comme ils pourraient; mais, n’ayant pas d’ordres, il laissa toutes choses comme il les trouva, et, ramenant la pinasse, il revint à bord sans eux.

Ces deux hommes joints aux précédents coquins en élevaient le nombre à cinq; mais les trois premiers l’emportaient tellement en scélératesse sur ceux-ci, qu’après qu’ils eurent passé ensemble deux ou trois jours, ils chassèrent les deux nouveaux venus, les abandonnant à eux-mêmes et ne voulant rien avoir de commun avec eux. Ils refusèrent même longtemps de leur donner de la nourriture. Quant aux Espagnols, ils n’étaient point encore arrivés.

Dès que ceux-ci furent venus, les affaires commencèrent à marcher; ils tâchèrent d’engager les trois scélérats d’Anglais à reprendre parmi eux leurs deux compatriotes, afin, disaient-ils, de ne faire qu’une seule famille; mais ils ne voulurent rien entendre, de sorte que les deux pauvres diables vécurent à part, et, voyant qu’il n’y avait que le travail et l’application qui pût les faire vivre confortablement, ils s’installèrent sur le rivage nord de l’île, mais un peu plus à l’ouest, pour être à l’abri des sauvages, qui débarquaient toujours dans la partie orientale.

Là ils bâtirent deux huttes, l’une pour se loger et l’autre pour servir de magasin. Les Espagnols leur ayant remis quelque peu de blé pour semer et une partie des pois que je leur avais laissés, ils bêchèrent, plantèrent, firent des clôtures, d’après l’exemple que je leur avais donné à tous, et commencèrent à se tirer assez bien d’affaire.

Leur première récolte de blé était venue à bien, et, quoiqu’ils n’eussent d’abord cultivé qu’un petit espace de terrain, vu le peu de temps qu’ils avaient eu, néanmoins c’en fut assez pour les soulager et les fournir de pain et d’autres aliments; l’un d’eux, qui avait rempli à bord les fonctions d’aide de cuisine, s’entendait fort bien à faire des soupes, des puddings, et quelques autres mets que le riz, le lait et le peu de viande qu’ils avaient permettaient d’apprêter.

C’est ainsi que leur position commençait à s’améliorer, quand leurs trois fieffés coquins de compatriotes se mirent en tête de venir les insulter et leur chercher noise. Ils leur dirent que l’île était à eux, que le gouverneur,—c’était moi qu’ils désignaient ainsi,—leur en avait donné la possession, que personne qu’eux n’y avait droit, et que, de par tous les diables, ils ne leur permettraient point de faire des constructions sur leur terrain, à moins d’en payer le loyer.

Les deux hommes crurent d’abord qu’ils voulaient rire, et les prièrent de venir s’asseoir auprès d’eux, d’examiner les magnifiques maisons qu’ils avaient construites et d’en fixer eux-mêmes le loyer; l’un d’eux ajouta en plaisantant que s’ils étaient effectivement les propriétaires du sol, il espérait que, bâtissant sur ce terrain et y faisant des améliorations, on devait, selon la coutume de tous les propriétaires, leur accorder un long bail, et il les engagea à amener un notaire pour rédiger l’acte. Un des trois scélérats se mit à jurer, et, entrant en fureur, leur dit qu’il allait leur faire voir qu’ils ne riaient pas; en même temps il s’approche de l’endroit où ces honnêtes gens avaient allumé du feu pour cuire leurs aliments, prend un tison et, l’appliquant sur la partie extérieure de leur hutte, y met le feu: elle aurait brûlé tout entière en quelques minutes si l’un des deux hommes, courant à ce coquin, ne l’eût éloigné et éteint le feu avec ses pieds, sans de grandes difficultés.

Le vaurien, furieux d’être ainsi repoussé par cet honnête homme, s’avança sur lui avec un gros bâton qu’il tenait à la main; et si l’autre n’eût évité adroitement le coup et ne se fût enfui dans la hutte, c’en était fait de sa vie. Son camarade, voyant le danger où ils étaient tous deux, courut le rejoindre, et bientôt ils ressortirent ensemble, avec leurs mousquets; celui qui avait été frappé étendit à terre d’un coup de crosse le coquin qui avait commencé la querelle avant que les deux autres pussent arriver à son aide; puis, les voyant venir à eux, ils leur présentèrent le canon de leurs mousquets et leur ordonnèrent de se tenir à distance.

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Ils leur ordonnèrent de se tenir à distance.

Les drôles avaient aussi des armes à feu; mais l’un des deux honnêtes gens, plus décidé que son camarade et enhardi par le danger qu’ils couraient, leur dit que s’ils remuaient pied ou main ils étaient tous morts, et leur commanda résolument de mettre bas les armes. Ils ne mirent pas bas les armes, il est vrai; mais, les voyant si déterminés, ils parlementèrent et consentirent à s’éloigner en emportant leur camarade, que le coup de crosse qu’il avait reçu paraissait avoir grièvement blessé. Toutefois les deux honnêtes Anglais eurent grand tort: ils auraient dû profiter de leurs avantages pour désarmer entièrement leurs adversaires comme ils le pouvaient, aller immédiatement trouver les Espagnols et leur raconter comment ces scélérats les avaient traités; car ces trois misérables ne s’occupèrent plus que des moyens de se venger, et chaque jour en fournissait quelque nouvelle preuve.

Mais je ne crois pas devoir charger cette partie de mon histoire du récit des manifestations les moins importantes de leur scélératesse, telles que de fouler aux pieds leurs blés, tuer à coups de fusil trois jeunes chevreaux et une chèvre que les pauvres gens avaient apprivoisée pour en avoir des petits. En un mot, ils les tourmentèrent tellement nuit et jour, que les deux infortunés, poussés à bout, résolurent de leur livrer bataille à tous trois à la première occasion. A cet effet, ils se décidèrent à aller au château,—c’est ainsi qu’ils appelaient ma vieille habitation,—où vivaient à cette époque les trois coquins et les Espagnols. Là leur intention était de livrer un combat dans les règles, en prenant les Espagnols pour témoins. Ils se levèrent donc le lendemain matin avant l’aube, vinrent au château et appelèrent les Anglais par leurs noms, disant à l’Espagnol, qui leur demanda ce qu’ils voulaient, qu’ils avaient à parler à leurs compatriotes.

Il était arrivé que la veille deux des Espagnols, s’étant rendus dans les bois, avaient rencontré l’un des deux Anglais que, pour les distinguer des autres, j’appelle honnêtes gens; celui-ci s’était plaint amèrement aux Espagnols des traitements barbares qu’ils avaient eu à souffrir de leurs trois compatriotes, qui avaient détruit leur plantation, dévasté leur récolte, qu’ils avaient eu tant de peine à faire venir; tué la chèvre et les trois chevreaux qui formaient toute leur subsistance. Il avait ajouté que si lui et ses amis, à savoir les Espagnols, ne venaient de nouveau à leur aide, il ne leur resterait d’autre perspective que de mourir de faim. Quand les Espagnols revinrent le soir au logis, et que tout le monde fut à souper, un d’entre eux prit la liberté de blâmer les trois Anglais, bien qu’avec douceur et politesse, et leur demanda comment ils pouvaient être aussi cruels envers des gens qui ne faisaient de mal à personne, qui tâchaient de subsister par leur travail, et qui avaient dû se donner bien des peines pour amener les choses à l’état de perfection où elles étaient arrivées.

L’un des Anglais repartit brusquement:—«Qu’avaient-ils à faire ici?»—ajoutant qu’ils étaient venus à terre sans permission, et que, quant à eux, ils ne souffriraient pas qu’ils fissent de cultures ou de constructions dans l’île; que le sol ne leur appartenait pas.—«Mais, dit l’Espagnol avec beaucoup de calme, señor Inglés, ils ne doivent pas mourir de faim.»—L’Anglais répondit, comme un malappris qu’il était, qu’ils pouvaient crever de faim et aller au diable, mais qu’ils ne planteraient ni ne bâtiraient dans ce lieu.—«Que faut-il donc qu’ils fassent, señor?» dit l’Espagnol.—Un autre de ces rustres répondit:—«Goddam! qu’ils nous servent et travaillent pour nous.»—«Mais comment pouvez-vous attendre cela d’eux? vous ne les avez pas achetés de vos deniers, vous n’avez pas le droit d’en faire vos esclaves.»—Les Anglais répondirent que l’île était à eux, que le gouverneur la leur avait donnée, et que nul autre n’y avait droit; ils jurèrent leurs grands dieux qu’ils iraient mettre le feu à leurs nouvelles huttes, et qu’ils ne souffriraient pas qu’ils bâtissent sur leur territoire.

—«Mais, señor, dit l’Espagnol, d’après ce raisonnement, nous aussi, nous devons être vos esclaves.»—«Oui, dit l’audacieux coquin, et vous les serez aussi, et nous n’en aurons pas encore fini ensemble.»—entremêlant ses paroles de deux ou trois goddam placés aux endroits convenables. L’Espagnol se contenta de sourire, et ne répondit rien. Toutefois, cette conversation avait échauffé la bile des Anglais, et l’un d’eux,—c’était, je crois, celui qu’ils appelaient Will Atkins,—se leva brusquement et dit à l’un de ses camarades:—«Viens, Jack, allons nous frotter avec eux: je te réponds que nous démolirons leurs châteaux; ils n’établiront pas de colonies dans nos domaines.»

Ce disant, ils sortirent ensemble, armés chacun d’un fusil, d’un pistolet et d’un sabre, et marmottant entre eux quelques propos insolents sur le traitement qu’ils infligeraient aux Espagnols quand l’occasion s’en présenterait; mais il paraît que ceux-ci n’entendirent pas parfaitement ce qu’ils disaient, et qu’ils comprirent seulement qu’on leur faisait des menaces parce qu’ils avaient pris le parti des deux Anglais.

Où allèrent-ils et comment passèrent-ils leur temps ce soir-là, les Espagnols me dirent n’en rien savoir; mais il paraît qu’ils errèrent çà et là dans le pays une partie de la nuit, puis que, s’étant couchés dans l’endroit que j’appelais ma tonnelle, ils se sentirent fatigués et s’endormirent. Au fait, voilà ce qu’il en était: ils avaient résolu d’attendre jusqu’à minuit, et alors de surprendre les pauvres diables dans leur sommeil, et, comme plus tard ils l’avouèrent, avec le projet de mettre le feu à la hutte des deux Anglais pendant qu’ils y étaient, de les faire périr dans les flammes ou de les assassiner au moment où ils sortiraient: comme la malignité dort rarement d’un profond sommeil, il est étrange que ces gens-là ne soient pas restés éveillés.

Toutefois, comme les deux honnêtes gens avaient aussi sur eux des vues, plus honorables, il est vrai, que l’incendie et l’assassinat, il advint, et fort heureusement pour tous, qu’ils étaient debout et sortis avant que les sanguinaires coquins arrivassent à leurs huttes.

Quand ils y furent et virent que leurs adversaires étaient partis, Atkins, qui, à ce qu’il paraît, marchait en avant, cria à ses camarades:—«Holà! Jack, voilà bien le nid; mais, qu’ils soient damnés! les oiseaux sont envolés.»—Ils réfléchirent un moment à ce qui avait pu les faire sortir de si bonne heure, et l’idée leur vint que c’étaient les Espagnols qui les avaient prévenus; là-dessus, ils se serrèrent la main et se jurèrent mutuellement de se venger des Espagnols. Aussitôt qu’ils eurent fait ce pacte de sang, ils se mirent à l’œuvre sur l’habitation des pauvres gens. Ils ne brûlèrent rien, mais ils jetèrent bas les deux huttes, et en dispersèrent les débris, de manière à ne rien laisser debout et à rendre en quelque sorte méconnaissable l’emplacement qu’elles avaient occupé; ils mirent en pièces tout leur petit mobilier, et l’éparpillèrent de telle façon que les pauvres gens retrouvèrent plus tard, à un mille de distance de leur habitation, quelques-uns des objets qui leur avaient appartenu.

Cela fait, ils arrachèrent tous les jeunes arbres que ces pauvres gens avaient plantés, ainsi que les clôtures qu’ils avaient établies pour mettre en sûreté leurs bestiaux et leur grain; en un mot, ils saccagèrent et pillèrent toute chose aussi complètement qu’aurait pu le faire une horde de Tartares.

Pendant ce temps les deux hommes étaient allés à leur recherche, décidés à les combattre partout où ils les trouveraient, bien qu’étant seulement deux contre trois, de sorte que, s’ils se fussent rencontrés, il y aurait eu certainement du sang répandu; car, il faut leur rendre cette justice, ils étaient tous des gaillards solides et résolus.

Mais la Providence mit plus de soin à les séparer qu’ils n’en mirent eux-mêmes à se joindre: comme s’ils se fussent donné la chasse, les trois vauriens étaient à peine partis que les deux honnêtes gens arrivèrent; puis, quand ces deux-ci retournèrent sur leurs pas pour aller à leur rencontre, les trois autres étaient revenus à la vieille habitation. Nous allons voir la différence de leur conduite. Quand les trois drôles furent de retour, encore furieux, et échauffés par l’œuvre de destruction qu’ils venaient d’accomplir, ils abordèrent les Espagnols par manière de bravade et comme pour les narguer, et ils leur dirent ce qu’ils avaient fait; l’un d’entre eux même, s’approchant de l’un des Espagnols, comme un polisson qui jouerait avec un autre, lui ôta son chapeau de dessus la tête, et, le faisant pirouetter, lui dit en lui riant au nez:—«Et vous aussi, señor Jack Espagnol, nous vous mettrons à la même sauce si vous ne réformez pas vos manières.»—L’Espagnol, qui, quoique doux et pacifique, était aussi brave qu’un homme peut désirer de l’être, et d’ailleurs fortement constitué, le regarda fixement pendant quelques minutes; puis, n’ayant à la main aucune arme, il s’approcha gravement de lui, et d’un coup de poing l’étendit par terre comme un boucher abat un bœuf; sur quoi l’un des bandits, aussi scélérat que le premier, fit feu de son pistolet sur l’Espagnol. Il le manqua, il est vrai, car les balles passèrent dans ses cheveux; mais il y en eut une qui lui toucha le bout de l’oreille et le fit beaucoup saigner. La vue de son sang fit croire à l’Espagnol qu’il avait plus de mal que cela n’était effectivement, et il commença à s’échauffer, car jusque-là il avait agi avec le plus grand sang-froid; aussi, déterminé à en finir, il se baissa, et, ramassant le mousquet de celui qu’il avait étendu par terre, il allait coucher en joue l’homme qui avait fait feu sur lui, quand le reste des Espagnols qui se trouvaient dans la grotte sortirent, lui crièrent de ne pas tirer, et, s’étant avancés, s’assurèrent des deux autres Anglais en leur arrachant leurs armes.

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... d’un coup de poing l’étendit par terre comme un boucher...

Quand ils furent ainsi désarmés, et lorsqu’ils se furent aperçus qu’ils s’étaient fait des ennemis de tous les Espagnols, comme ils s’en étaient fait de leurs propres compatriotes, ils commencèrent dès lors à se calmer, et, baissant le ton, demandèrent qu’on leur rendît leurs armes; mais les Espagnols, considérant l’inimitié qui régnait entre eux et les deux autres Anglais, et pensant que ce qu’il y aurait de mieux à faire serait de les séparer les uns des autres, leur dirent qu’on ne leur ferait point de mal, et que, s’ils voulaient vivre paisiblement, ils ne demandaient pas mieux que de les aider et d’avoir des rapports avec eux comme auparavant; mais qu’on ne pouvait penser à leur rendre leurs armes lorsqu’ils étaient résolus à s’en servir contre leurs compatriotes, et les avaient même menacés de faire d’eux tous des esclaves.

Les coquins n’étaient pas alors plus en état d’entendre raison que d’agir raisonnablement; mais, voyant qu’on leur refusait leurs armes, ils s’en allèrent en faisant des gestes extravagants, et comme fous de rage, menaçant, bien que sans armes à feu, de faire tout le mal en leur pouvoir. Les Espagnols, méprisant leurs menaces, leur dirent de se bien garder de causer le moindre dommage à leurs plantations ou à leur bétail; que s’ils s’avisaient de le faire, ils les tueraient à coups de fusil comme des bêtes féroces partout où ils les trouveraient, et que, s’ils tombaient vivants entre leurs mains, ils pouvaient être sûrs d’être pendus. Il s’en fallut toutefois que cela les calmât, et ils s’éloignèrent en jurant et sacrant comme des échappés de l’enfer. Aussitôt qu’ils furent partis, survinrent les deux autres, enflammés d’une colère et possédés d’une rage aussi grandes, quoique d’une autre nature: ce n’était pas sans motif, car, ayant été à leur plantation, ils l’avaient trouvée toute démolie et détruite; à peine eurent-ils articulé leurs griefs, que les Espagnols leur dirent les leurs, et tous s’étonnèrent que trois hommes en bravassent ainsi dix-neuf impunément.

Les Espagnols les méprisaient, et, après les avoir ainsi désarmés, firent peu de cas de leurs menaces; mais les deux Anglais résolurent de se venger, quoiqu’il pût leur en coûter pour les trouver.

Ici les Espagnols s’interposèrent également, et leur dirent que leurs adversaires étant déjà désarmés, ils ne pouvaient consentir à ce qu’ils les attaquassent avec des armes à feu et les tuassent peut-être.—«Mais, dit le grave Espagnol qui était leur gouverneur, nous ferons en sorte de vous faire rendre justice si vous voulez vous en rapporter à nous: il n’est pas douteux que lorsque leur colère sera apaisée, ils reviendront vers nous, incapables qu’ils sont de subsister sans notre aide; nous vous promettons alors de ne faire avec eux ni paix ni trêve qu’ils ne vous aient donné pleine satisfaction; à cette condition, nous espérons que vous nous promettrez de votre côté de ne point user de violence à leur égard, si ce n’est dans le cas de légitime défense.»

Les deux Anglais cédèrent à cette invitation de mauvaise grâce et avec beaucoup de répugnance; mais les Espagnols protestèrent qu’en agissant ainsi ils n’avaient d’autre but que d’empêcher l’effusion du sang, et de rétablir l’harmonie parmi eux:—«Nous sommes bien peu nombreux ici, dirent-ils, il y a place pour nous tous, et il serait dommage que nous ne fussions pas tous bons amis.»—A la fin les Anglais consentirent, et, en attendant le résultat, demeurèrent quelques jours avec les Espagnols, leur propre habitation étant détruite.

Au bout d’environ trois jours, les trois exilés, fatigués d’errer çà et là et mourant presque de faim,—car ils n’avaient guère vécu dans cet intervalle que d’œufs de tortues,—retournèrent au bocage. Ayant trouvé mon Espagnol, qui, comme je l’ai dit, était le gouverneur, se promenant avec deux autres sur le rivage, ils l’abordèrent d’un air humble et soumis, et demandèrent en grâce d’être de nouveau admis dans la famille. Les Espagnols les accueillirent avec politesse, mais leur déclarèrent qu’ils avaient agi d’une manière si criminelle envers les Anglais leurs compatriotes, et d’une façon si incivile envers eux Espagnols, qu’ils ne pouvaient rien conclure sans avoir préalablement consulté les deux Anglais et le reste de la troupe; qu’ils allaient les trouver, leur en parler, et que dans une demi-heure ils leur feraient connaître le résultat de leur démarche. Il fallait que les trois coupables fussent réduits à une bien rude extrémité, puisque, obligés d’attendre la réponse pendant une demi-heure, ils demandèrent qu’on voulût bien dans cet intervalle leur faire donner du pain; ce qui fut fait: on y ajouta même un gros morceau de chevreau et un perroquet bouilli, qu’ils mangèrent de bon appétit, car ils étaient mourants de faim.

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Ils l’abordèrent d’un air humble et soumis...

Après avoir tenu conseil une demi-heure, on les fit entrer, et il s’engagea à leur sujet un long débat: leurs deux compatriotes les accusèrent d’avoir anéanti le fruit de leur travail et formé le dessein de les assassiner, toutes choses qu’ils avaient avouées auparavant et que par conséquent ils ne pouvaient nier actuellement; alors les Espagnols intervinrent comme conciliateurs, et de même qu’ils avaient obligé les deux Anglais à ne point faire de mal aux trois autres pendant que ceux-ci étaient privés de leurs armes, de même maintenant ils obligèrent ces derniers à aller rebâtir pour leurs compatriotes deux huttes, l’une devant être de la même dimension, et l’autre plus vaste que les premières, comme aussi à rétablir les clôtures qu’ils avaient arrachées, à planter des arbres à la place de ceux qu’ils avaient déracinés, à bêcher le sol pour y semer du blé là où ils avaient endommagé la culture; en un mot, à rétablir toutes choses en l’état où ils les avaient trouvées, autant du moins que cela se pouvait; car ce n’était pas complètement possible, puisqu’on ne pouvait réparer le temps perdu dans la saison du blé, non plus que rendre les arbres et les haies ce qu’ils étaient.

Ils se soumirent à toutes ces conditions; et, comme pendant ce temps on leur fournit des provisions en abondance, ils devinrent très paisibles, et la bonne intelligence régna de nouveau dans la société; seulement on ne put jamais obtenir de ces trois hommes de travailler pour eux-mêmes, si ce n’est un peu par-ci par-là, et selon leur caprice. Toutefois les Espagnols leur dirent franchement que, pourvu qu’ils consentissent à vivre avec eux d’une manière sociable et amicale, et à prendre en général le bien de la plantation à cœur, on travaillerait pour eux, en sorte qu’ils pourraient se promener et être oisifs tout à leur aise. Ayant donc vécu en paix pendant un mois ou deux, les Espagnols leur rendirent leurs armes, et leur donnèrent la permission de les porter dans leurs excursions comme par le passé.

Une semaine s’était à peine écoulée depuis qu’ils avaient repris possession de leurs armes et recommencé leurs courses, que ces hommes ingrats se montrèrent aussi insolents et aussi peu supportables qu’auparavant; mais, sur ces entrefaites, un incident survint qui mit en péril la vie de tout le monde, et qui les força de déposer tout ressentiment particulier, pour ne songer qu’à la conservation de leur existence.

Il arriva une nuit que le gouverneur espagnol, comme je l’appelle, c’est-à-dire l’Espagnol à qui j’avais sauvé la vie, et qui était maintenant le capitaine, le chef ou le gouverneur de la colonie, se trouva tourmenté d’insomnie et dans l’impossibilité de fermer l’œil: il se portait parfaitement bien de corps, comme il me le dit par la suite en me contant cette histoire, seulement ses pensées se succédaient tumultueusement, son esprit n’était plein que d’hommes combattant et se tuant les uns les autres; cependant il était tout à fait éveillé et ne pouvait avoir un moment de sommeil. Il resta longtemps couché dans cet état; mais, se sentant de plus en plus agité, il résolut de se lever. Comme ils étaient en grand nombre, ils ne couchaient pas dans des hamacs comme moi, qui étais seul, mais sur des peaux de chèvres étendues sur des espèces de lits et de paillasses qu’ils s’étaient faits, de sorte que quand ils voulaient se lever ils n’avaient qu’à se mettre sur leurs jambes, à passer un habit et à chausser leurs souliers, et ils étaient prêts à aller où bon leur semblait.

S’étant donc ainsi levé, il jeta un coup d’œil dehors; mais il faisait nuit et il ne put rien ou presque rien voir; d’ailleurs les arbres que j’avais plantés, comme je l’ai dit dans mon premier récit, ayant poussé à une grande hauteur, interceptaient sa vue, de manière que tout ce qu’il put voir en levant les yeux, ce fut un ciel clair et étoilé. N’entendant aucun bruit, il revint sur ses pas et se recoucha; mais ce fut inutilement: il ne put dormir ni goûter un instant de repos, ses pensées continuant à être agitées et inquiètes sans qu’il sût pourquoi.

Ayant fait quelque bruit en se levant et en allant et venant, l’un de ses compagnons s’éveilla et demanda quel était celui qui se levait. Le gouverneur lui dit ce qu’il éprouvait.—«Vraiment! dit l’autre Espagnol, ces choses-là méritent qu’on s’y arrête, je vous assure: il se prépare en ce moment quelque chose contre nous, j’en ai la certitude;»—et sur-le-champ il lui demanda où étaient les Anglais.—«Ils sont dans leurs huttes, dit-il, tout est en sûreté de ce côté-là.»—Il paraît que les Espagnols avaient pris possession du logement principal, et avaient aménagé un endroit où les trois Anglais, depuis leur dernière mutinerie, étaient toujours relégués sans qu’ils pussent communiquer avec les autres.—«Oui, dit l’Espagnol, il doit y avoir quelque chose là-dessous, ma propre expérience me l’assure. Je suis convaincu que nos âmes, dans leur enveloppe charnelle, communiquent avec les esprits incorporels, habitants du monde invisible et en reçoivent des clartés. Cet avertissement, ami, nous est sans doute donné pour notre bien si nous savons le mettre à profit. Venez, dit-il, sortons et voyons ce qui se passe; et si nous ne trouvons rien qui justifie notre inquiétude, je vous conterai à ce sujet une histoire qui vous convaincra de la vérité de ce que je vous dis.»

En un mot, ils sortirent pour se rendre au sommet de la colline où j’avais coutume d’aller; mais, étant en force et en bonne compagnie, ils n’employèrent pas la précaution que, moi qui étais tout seul, je prenais de monter au moyen de l’échelle que je tirais après moi et replaçais une seconde fois pour gagner le sommet, car ils traversèrent le bocage sans précaution et librement, lorsque tout à coup ils furent surpris de voir à très peu de distance la lumière d’un feu et d’entendre, non pas une voix ou deux, mais les voix d’un grand nombre d’hommes.

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Ils furent surpris de voir la lumière d’un feu...

Toutes les fois que j’avais découvert des débarquements de sauvages dans l’île, j’avais constamment fait en sorte qu’on ne pût avoir le moindre indice que le lieu était habité; lorsque les événements le leur apprirent, ce fut d’une manière si fugitive, que c’est tout au plus si ceux qui se sauvèrent purent dire ce qu’ils avaient vu, car nous disparûmes aussitôt que possible, et aucun de ceux qui m’avaient vu ne s’échappa pour le dire à d’autres, excepté les trois sauvages qui, lors de notre dernière rencontre, sautèrent dans la pirogue, et qui, comme je l’ai dit, m’avaient fait craindre qu’ils ne retournassent auprès de leurs compatriotes et n’amenassent du renfort.

Était-ce ce qu’avaient pu dire ces trois hommes qui en amenait maintenant un aussi grand nombre, ou bien était-ce le hasard seul ou l’un de leurs festins sanglants, c’est ce que les Espagnols ne purent comprendre, à ce qu’il paraît; mais, quoiqu’il en fût, il aurait mieux valu pour eux qu’ils se fussent tenus cachés et qu’ils n’eussent pas vu les sauvages, que de laisser connaître à ceux-ci que l’île était habitée. Dans ce dernier cas, il fallait tomber sur eux avec vigueur, de manière à n’en pas laisser échapper un seul, ce qui ne pouvait se faire qu’en se plaçant entre eux et leurs canots; mais la présence d’esprit leur manqua, ce qui détruisit pour longtemps leur tranquillité.

Nous ne devons pas douter que le gouverneur et celui qui l’accompagnait, surpris à cette vue, ne soient retournés précipitamment sur leurs pas et n’aient donné l’alarme à leurs compagnons, en leur faisant part du danger imminent dans lequel ils étaient tous. La frayeur fut grande en effet, mais il fut impossible de les faire rester où ils étaient, tous ayant voulu sortir pour juger par eux-mêmes de l’état des choses.

Tant qu’il fit nuit, ils purent pendant plusieurs heures les examiner tout à leur aise à la lueur de trois feux qu’ils avaient allumés à quelque distance l’un de l’autre: ils ne savaient ce que faisaient les sauvages, ni ce qu’ils devaient faire eux-mêmes, car d’abord les ennemis étaient trop nombreux, ensuite ils n’étaient point réunis, mais séparés en plusieurs groupes, et occupaient divers endroits du rivage.

Les Espagnols, à cet aspect, furent dans une grande consternation; les voyant parcourir le rivage dans tous les sens, ils ne doutèrent pas que tôt ou tard quelques-uns d’entre eux ne découvrissent leur habitation ou quelque autre lieu où ils trouveraient des vestiges d’habitants; ils éprouvèrent aussi une grande inquiétude à l’égard de leurs troupeaux de chèvres, car leur destruction les eût réduits presque à la famine. La première chose qu’ils firent donc fut de dépêcher trois hommes, deux Espagnols et un Anglais, avant qu’il fût jour, pour emmener toutes les chèvres dans la grande vallée où était située la caverne, et pour les cacher, si cela était nécessaire, dans la caverne même. Ils étaient résolus à attaquer les sauvages, fussent-ils cent, s’ils les voyaient réunis tous ensemble et à quelque distance de leurs canots; mais cela n’était pas possible, car ils étaient divisés en deux troupes éloignées de deux milles l’une de l’autre, et, comme on le sut plus tard, il y avait là deux nations différentes.

Après avoir longtemps réfléchi sur ce qu’ils avaient à faire et s’être fatigué le cerveau à examiner leur position actuelle, ils résolurent enfin d’envoyer comme espion, pendant qu’il faisait nuit, le vieux sauvage, père de Vendredi, afin de découvrir, si cela était possible, quelque chose touchant ces gens, par exemple d’où ils venaient, ou ce qu’ils se proposaient de faire. Le vieillard y consentit volontiers, et, s’étant mis tout nu, comme étaient la plupart des sauvages, il partit. Après une heure ou deux d’absence, il revint et rapporta qu’il avait pénétré au milieu d’eux sans avoir été découvert; il avait appris que c’étaient deux expéditions séparées et deux nations différentes en guerre l’une contre l’autre; elles s’étaient livré une grande bataille dans leur pays, et un certain nombre de prisonniers ayant été faits de part et d’autre dans le combat, ces guerriers étaient par hasard débarqués dans la même île pour manger leurs prisonniers et se réjouir; mais la circonstance de leur arrivée dans le même lieu avait troublé toute leur joie. Ils étaient furieux les uns contre les autres et si rapprochés qu’on devait s’attendre à les voir combattre aussitôt que le jour paraîtrait. Il ne s’était pas aperçu qu’ils soupçonnassent que d’autres hommes fussent dans l’île. Il avait à peine achevé son récit qu’un grand bruit annonça que les deux petites armées se livraient un combat sanglant.

Le père de Vendredi fit tout ce qu’il put pour engager nos gens à se tenir clos et à ne pas se montrer: il leur dit que leur salut en dépendait, qu’ils n’avaient d’autre chose à faire qu’à rester tranquilles, que les sauvages se tueraient les uns les autres et que les survivants, s’il y en avait, s’en iraient; c’est ce qui arriva; mais il fut impossible d’obtenir cela, surtout des Anglais: la curiosité l’emporta tellement en eux sur la prudence, qu’ils voulurent absolument sortir et être témoins de la bataille; toutefois ils usèrent de quelque précaution, c’est-à-dire qu’au lieu de marcher à découvert dans le voisinage de leur habitation, ils s’enfoncèrent plus avant dans les bois, et se placèrent dans une position avantageuse d’où ils pouvaient voir en sûreté le combat sans être découverts, du moins ils le pensaient; mais il paraît que les sauvages les aperçurent, comme on le verra plus tard.

Le combat fut acharné, et, si je puis en croire les Anglais, quelques-uns des combattants avaient paru à l’un des leurs des hommes d’une grande bravoure et doués d’une énergie invincible, et semblaient mettre beaucoup d’art dans la direction de la bataille. La lutte, dirent-ils, dura deux heures avant qu’on pût deviner à qui resterait l’avantage; mais alors le parti le plus rapproché de l’habitation de nos gens commença à ployer, et bientôt quelques-uns prirent la fuite. Ceci mit de nouveau les nôtres dans une grande consternation; ils craignirent que les fuyards n’allassent chercher un abri dans le bocage qui masquait leur habitation, et ne la découvrissent et que, par conséquent, ceux qui les poursuivaient ne vinssent à faire la même découverte. Sur ce, ils résolurent de se tenir armés dans l’enceinte des retranchements, et si quelques sauvages pénétraient dans le bocage, de faire une sortie et de les tuer, afin de n’en laisser échapper aucun si cela était possible; ils décidèrent aussi que ce serait à coups de sabre ou de crosse de fusil qu’on les tuerait, et non en faisant feu sur eux, de peur que le bruit ne donnât l’alarme.

La chose arriva comme ils l’avaient prévu: trois hommes de l’armée en déroute cherchèrent leur salut dans la fuite, et, après avoir traversé la crique, ils coururent droit au bocage, ne soupçonnant pas le moins du monde où ils allaient, mais croyant se réfugier dans l’épaisseur d’un bois. La vedette postée pour faire le guet en donna avis à ceux de l’intérieur, en ajoutant, à la satisfaction de nos gens, que les vainqueurs ne poursuivaient pas les fuyards et n’avaient pas vu la direction prise par eux. Sur quoi le gouverneur espagnol, qui était plein d’humanité, ne voulut pas permettre qu’on tuât les trois fugitifs; mais, expédiant trois hommes par le haut de la colline, il leur ordonna de la tourner, de les prendre à revers et de les faire prisonniers, ce qui fut exécuté. Les débris de l’armée vaincue se jetèrent dans les canots et gagnèrent la haute mer. Les vainqueurs se retirèrent et les poursuivirent peu ou point, mais, se réunissant tous en un seul groupe, ils poussèrent deux grands cris, qu’on supposa être des cris de triomphe: c’est ainsi que se termina le combat. Le même jour, sur les trois heures de l’après-midi, ils regagnèrent leurs canots. Et alors les Espagnols se retrouvèrent paisibles possesseurs de l’île, leur effroi se dissipa, et pendant plusieurs années ils ne revirent aucun sauvage.

Lorsqu’ils furent tous partis, les Espagnols sortirent de leur grotte, et, parcourant le champ de bataille, trouvèrent environ trente-deux morts sur la place. Quelques-uns avaient été tués avec de grandes et longues flèches, et ils en trouvèrent plusieurs dans le corps desquels elles étaient restées plongées; mais la plupart avaient été tués avec de grands sabres de bois, dont seize ou dix-sept furent trouvés sur le lieu du combat, avec un nombre égal d’arcs et une grande quantité de flèches. Ces sabres étaient de grosses et lourdes choses difficiles à manier, et les hommes qui s’en servaient devaient être extrêmement forts. La majeure partie de ceux qui étaient tués ainsi avaient la tête mise en pièces, ou, comme nous disons en Angleterre, brains knocked out,—la cervelle hors du crâne,—et en outre les jambes et les bras cassés; ce qui attestait qu’ils avaient combattu avec une furie et une rage inexprimables. Tous les hommes qu’on trouva là gisant étaient tout à fait morts, car ces barbares ne quittent leur ennemi qu’après l’avoir entièrement tué, ou emportent avec eux tous ceux qui, tombés sous leurs coups, ont encore un souffle de vie.

Le danger auquel on venait d’échapper apprivoisa pour longtemps les trois Anglais. Ce spectacle les avait remplis d’horreur, et ils ne pouvaient penser sans un sentiment d’effroi qu’un jour ou l’autre ils tomberaient peut-être entre les mains de ces barbares, qui les tueraient non seulement comme ennemis, mais encore pour s’en nourrir comme nous faisons de nos bestiaux. Et ils m’ont avoué que cette idée d’être mangés comme du bœuf ou du mouton, bien que cela ne dût arriver qu’après leur mort, avait eu pour eux quelque chose de si horrible en soi qu’elle leur soulevait le cœur et les rendait malades, et qu’elle leur avait rempli l’esprit de terreurs si étranges qu’ils furent tout autres pendant quelques semaines.

Ceci, comme je le disais, eut pour effet même d’apprivoiser nos trois brutes d’Anglais, dont je vous ai entretenus. Ils furent longtemps fort traitables, et prirent assez d’intérêt au bien commun de la société; ils plantaient, semaient, récoltaient et commençaient à se faire au pays. Mais bientôt un nouvel attentat leur suscita une foule de peines.

Ils avaient fait trois prisonniers, ainsi que je l’ai consigné, et comme ils étaient tous trois jeunes, courageux et robustes, ils en firent des serviteurs, et leur apprirent à travailler pour eux. Ils se montrèrent assez bons esclaves, mais leurs maîtres n’en agirent pas à leur égard comme j’avais fait envers Vendredi: ils ne crurent pas, après leur avoir sauvé la vie, qu’il fût de leur devoir de leur inculquer de sages principes de morale, de religion, de les civiliser et de se les acquérir par de bons traitements et des raisonnements affectueux. De même qu’ils leur donnaient leur nourriture chaque jour, chaque jour ils leur imposaient une besogne, et les occupaient totalement à de vils travaux: aussi manquèrent-ils en cela, car ils ne les eurent jamais pour les assister dans un combat, comme j’avais eu mon serviteur Vendredi, qui m’était aussi attaché que ma chair à mes os.

Mais revenons à nos affaires domestiques. Étant alors tous bons amis,—car le danger commun, comme je l’ai dit plus haut, les avait parfaitement réconciliés,—ils se mirent à considérer leur situation en général. La première chose qu’ils firent, ce fut d’examiner si, voyant que les sauvages fréquentaient particulièrement le côté où ils étaient, et l’île leur offrant plus loin des lieux plus retirés également propres à leur manière de vivre et évidemment plus avantageux, il ne serait pas convenable de transporter leur habitation et de se fixer dans quelque endroit où ils trouveraient plus de sécurité pour eux, et surtout plus de sûreté pour leurs troupeaux et leur grain.

Enfin, après une longue discussion, ils convinrent qu’ils n’iraient pas habiter ailleurs, vu qu’un jour ou l’autre il pourrait leur arriver des nouvelles de leur gouverneur, c’est-à-dire de moi, et que si j’envoyais quelqu’un à leur recherche, ce serait certainement dans cette partie de l’île; que là, trouvant la place rasée, on en conclurait que les habitants avaient tous été tués par les sauvages, et qu’ils étaient partis pour l’autre monde, et qu’alors le secours partirait aussi.

Mais, quant à leur grain et à leur bétail, ils résolurent de les transporter dans la vallée où était ma caverne, le sol y étant, dans une étendue suffisante, également propre à l’un et à l’autre. Toutefois, après une seconde réflexion, ils modifièrent cette résolution, et ils se décidèrent à ne parquer dans ce lieu qu’une partie de leurs bestiaux, et à n’y semer qu’une portion de leur grain, afin que, si une partie était détruite, l’autre pût être sauvée. Ils adoptèrent encore une autre mesure de prudence, et firent bien: ce fut de ne point laisser connaître à leurs trois sauvages prisonniers qu’ils avaient des cultures et des bestiaux dans la vallée, et encore moins qu’il s’y trouvait une caverne qu’ils regardaient comme une retraite sûre en cas de nécessité. C’est là qu’ils transportèrent les deux barils de poudre que je leur avais abandonnés lors de mon départ.

Résolus à ne pas changer de demeure, et reconnaissant l’utilité des soins que j’avais pris à masquer mon habitation par une muraille ou fortification et par un bocage, bien convaincus de cette vérité que leur salut dépendait du secret de leur retraite, ils se mirent à l’ouvrage afin de fortifier et cacher ce lieu encore plus qu’auparavant. A cet effet, j’avais planté des arbres—ou plutôt enfoncé des pieux qui, avec le temps, étaient devenus des arbres.—Dans un assez grand espace, devant l’entrée de mon logement, ils remplirent, suivant la même méthode, tout le reste du terrain depuis ces arbres jusqu’au bord de la crique, où, comme je l’ai dit, je prenais terre avec mes radeaux, et même jusqu’au sol vaseux que couvrait le flot de la marée, ne laissant aucun endroit où l’on pût débarquer ni rien qui indiquât qu’un débarquement fût possible aux alentours. Ces pieux, comme autrefois je le mentionnai, étaient d’un bois d’une prompte végétation; ils eurent soin de les choisir généralement beaucoup plus forts et beaucoup plus grands que ceux que j’avais plantés, et de les placer si drus et si serrés, qu’au bout de trois ou quatre ans il était devenu impossible à l’œil de plonger très avant dans la plantation. Quant aux arbres que j’avais plantés, ils étaient devenus gros comme la jambe d’un homme. Ils en placèrent dans les intervalles un grand nombre de plus petits, si rapprochés qu’ils formaient comme une palissade épaisse d’un quart de mille, où l’on n’eût pu pénétrer qu’avec une petite armée pour les abattre tous; car un petit chien aurait eu de la peine à passer entre les arbres, tant ils étaient serrés.

Mais ce n’est pas tout: ils en firent de même sur le terrain à droite et à gauche, et tout autour de la colline jusqu’à son sommet, sans laisser la moindre issue par laquelle ils pussent eux-mêmes sortir, si ce n’est au moyen de l’échelle qu’on appuyait contre le flanc de la colline, et qu’on replaçait ensuite pour gagner la cime; une fois cette échelle enlevée, il aurait fallu avoir des ailes ou des sortilèges pour parvenir jusqu’à eux.

Cela était fort bien imaginé, et plus tard ils eurent occasion de s’en applaudir; ce qui a servi à me convaincre que, comme la prudence humaine est justifiée par l’autorité de la Providence, c’est la Providence qui la met à l’œuvre, et si nous écoutions religieusement sa voix, je suis pleinement persuadé que nous éviterions un grand nombre d’adversités auxquelles notre vie est exposée par notre propre négligence. Mais ceci soit dit en passant.

Je reprends le fil de mon histoire. Ils vécurent depuis cette époque deux années dans un calme parfait, sans recevoir de nouvelles visites des sauvages. Il est vrai qu’un matin ils eurent une alerte qui les jeta dans une grande consternation; quelques-uns des Espagnols étant allés au côté occidental, ou plutôt à l’extrémité de l’île, dans cette partie que, de peur d’être découvert, je ne hantais jamais, ils furent surpris de voir plus de vingt canots d’Indiens qui se dirigeaient vers le rivage.

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... des Indiens qui se dirigeaient vers le rivage.

Ils revinrent à l’habitation en toute hâte et dans l’épouvante donner l’alarme à leurs compagnons: on se tint clos tout ce jour-là et le jour suivant, ne sortant que de nuit pour aller en observation. Mais ils eurent le bonheur de s’être trompés dans leur appréhension; car, quel que fût le but des sauvages, ils ne débarquèrent pas cette fois-là dans l’île, mais poursuivirent quelque autre projet.

Il s’éleva à cette époque une nouvelle querelle avec les trois Anglais. Un de ces derniers, le plus turbulent, furieux contre un des trois esclaves qu’ils avaient faits prisonniers, parce qu’il n’exécutait pas exactement quelque chose qu’il lui avait ordonné et se montrait peu docile à ses instructions, tira de son ceinturon la hachette qu’il portait à son côté, et s’élança sur le pauvre sauvage, non pour le corriger, mais pour le tuer. Un des Espagnols, qui était près de là, le voyant porter à ce malheureux, à dessein de lui fendre la tête, un rude coup de hachette qui entra fort avant dans l’épaule, crut que la pauvre créature avait le bras coupé; il courut à lui, et, le suppliant de ne pas tuer ce malheureux, se jeta entre lui et le sauvage pour prévenir le crime.

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Il se jeta entre lui et le sauvage...

Ce coquin, devenu plus furieux encore, leva sa hachette contre l’Espagnol et jura qu’il le traiterait comme il avait voulu traiter le sauvage. L’Espagnol, voyant venir le coup, l’évita, et avec une pelle qu’il tenait à la main,—car il travaillait en ce moment au champ de blé,—étendit par terre ce forcené; un autre Anglais, accourant au secours de son camarade, renversa d’un coup l’Espagnol; puis, deux Espagnols vinrent à l’aide de leur compatriote, et le troisième Anglais tomba sur eux. Aucun n’avait d’arme à feu; ils n’avaient que des hachettes et d’autres outils, à l’exception du troisième Anglais. Celui-ci était armé de l’un de mes vieux coutelas rouillés, avec lequel il s’élança sur les derniers arrivants et les blessa tous deux. Cette bagarre mit toute la famille en rumeur; du renfort arriva, et les trois Anglais furent faits prisonniers. Il s’agit alors de savoir ce que l’on ferait d’eux. Ils s’étaient montrés si souvent mutins, si terribles, si paresseux, qu’on ne savait trop quelle mesure prendre à leur égard; car ces quelques hommes, dangereux au plus haut degré, ne valaient pas le mal qu’ils donnaient. En un mot, il n’y avait pas de sécurité à vivre avec eux.

L’Espagnol qui était gouverneur leur dit en propres termes que s’ils étaient ses compatriotes, il les ferait pendre, car toutes les lois et tous les gouvernants sont institués pour la conservation de la société, et ceux qui sont nuisibles à la société doivent être repoussés de son sein; mais que, comme ils étaient Anglais, et que c’était à la généreuse humanité d’un Anglais qu’ils devaient tous leur vie et leur délivrance, il les traiterait avec toute la douceur possible, et les abandonnerait au jugement des deux autres Anglais leurs compatriotes.

Un des deux honnêtes Anglais se leva alors, et dit qu’ils désiraient qu’on ne les choisît pas pour juges;—«car, ajouta-t-il, j’ai la conviction que notre devoir serait de les condamner à être pendus.»—Puis il raconta comment Will Atkins, l’un des trois, leur avait proposé de se liguer tous les cinq pour égorger les Espagnols pendant leur sommeil.

Quand le gouverneur espagnol entendit cela, il s’adressa à Will Atkins;—«Comment, señor Atkins, dit-il, vous vouliez nous tuer tous? Qu’avez-vous à dire à cela?»—Ce coquin endurci était si loin de le nier, qu’il affirma que cela était vrai, et, Dieu me damne, jura-t-il, si nous ne le faisons pas avant de démêler rien autre avec vous.»—«Fort bien; mais, señor Atkins, dit l’Espagnol, que vous avons-nous fait pour que vous vouliez nous tuer? et que gagneriez-vous à nous tuer? et que devons-nous faire pour vous empêcher de nous tuer? Faut-il que nous vous tuions ou que nous soyons tués par vous? Pourquoi voulez-vous nous réduire à cette nécessité, señor Atkins?» dit l’Espagnol avec beaucoup de calme et en souriant.

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