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Aventures surprenantes de Robinson Crusoé

DEUXIÈME PARTIE (continued 5)

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Je compris de suite qu’il était question de la jeune fille servante de sa mère; car il n’y avait point d’autre femme chrétienne dans l’île. Aussi commençai-je à le dissuader de faire une chose pareille inconsidérément, et parce qu’il se trouvait dans une situation isolée. Je lui représentai qu’il avait par le monde une fortune assez considérable et de bons amis, comme je le tenais de lui-même et de la jeune fille aussi; que cette fille était non seulement pauvre et servante, mais encore d’un âge disproportionné, puisqu’elle avait vingt-six ou vingt-sept ans, et lui pas plus de dix-sept ou dix-huit; que très probablement il lui serait possible, avec mon assistance, de se tirer de ce désert et de retourner dans sa patrie; qu’alors il y avait mille à parier contre un qu’il se repentirait de son choix, et que le dégoût de sa position leur serait préjudiciable à tous deux. J’allais m’étendre bien davantage; mais il m’interrompit en souriant et me dit avec beaucoup de candeur que je me trompais dans mes conjectures, qu’il n’avait rien de pareil en tête, sa situation présente étant déjà assez triste et déplorable; qu’il était charmé d’apprendre que j’avais quelque désir de le mettre à même de revoir son pays; que rien n’aurait pu l’engager à rester en ce lieu si le voyage que j’allais poursuivre n’eût été si effroyablement long et si hasardeux, et ne l’eût jeté si loin de tous ses amis; qu’il ne souhaitait rien de moi, sinon que je voulusse bien lui assigner une petite propriété dans mon île, lui donner un serviteur ou deux et les choses nécessaires pour qu’il pût s’y établir comme planteur, en attendant l’heureux moment où, si je retournais en Angleterre, je pourrais le délivrer, plein de l’espérance que je ne l’oublierais pas quand j’y serais revenu; enfin qu’il me remettrait quelques lettres pour ses amis à Londres, afin de leur faire savoir combien j’avais été bon pour lui, et dans quel lieu du monde et dans quelle situation je l’avais laissé. Il me promettait, disait-il, lorsque je le délivrerais, que la plantation dans l’état d’amélioration où il l’aurait portée, quelle qu’en pût être la valeur, deviendrait tout à fait mienne.

Son discours était fort bien tourné eu égard à sa jeunesse, et me fut surtout agréable parce qu’il m’apprenait positivement que le mariage en vue ne le concernait point lui-même. Je lui donnai toutes les assurances possibles que, si j’arrivais à bon port en Angleterre, je remettrais ses lettres et m’occuperais sérieusement de ses affaires, et qu’il pouvait compter que je n’oublierais point dans quelle situation je le laissais; mais j’étais toujours impatient de savoir quels étaient les personnages à marier. Il me dit enfin que c’était mon Jack-bon-à-tout et sa servante Suzan.

Je fus fort agréablement surpris quand il me nomma le couple; car vraiment il me semblait bien assorti. J’ai déjà tracé le caractère de l’homme; quant à la servante, c’était une jeune femme très honnête, modeste, réservée et pieuse. Douée de beaucoup de sens, elle était assez agréable de sa personne, s’exprimait fort bien et à propos, toujours avec décence et bonne grâce, et n’était ni lente à parler quand quelque chose le requérait, ni impertinemment empressée quand cela ne la regardait point; très adroite d’ailleurs, fort entendue dans tout ce qui la concernait, excellente ménagère et capable en vérité d’être la gouvernante de l’île entière. Elle savait parfaitement se conduire avec les gens de toute sorte qui l’entouraient, et n’eût pas été plus empruntée avec des gens du bel air, s’il s’en fût trouvé là.

Les accordailles étant faites de cette manière, nous les mariâmes le jour même; et comme à l’autel, pour ainsi dire, je servais de père à cette fille, et que je la présentais, je lui constituai une dot: je lui assignai, à elle et à son mari, une belle et vaste étendue de terre pour leur plantation. Ce mariage et la proposition que le jeune gentleman m’avait faite de lui concéder une petite propriété dans l’île, me donnèrent l’idée de la partager entre ses habitants, afin qu’ils ne pussent par la suite se quereller au sujet de leur emplacement.

Illustration from Aventures surprenantes de Robinson Crusoé

Nous les mariâmes le jour même.

Je remis le soin de ce partage à Will Atkins, qui vraiment alors était devenu un homme sage, grave, ménager, complètement réformé, excessivement pieux et religieux, et qui, autant qu’il peut m’être permis de prononcer en pareil cas, était, je le crois fermement, un pénitent sincère.

Il s’acquitta de cette répartition avec tant d’équité et tellement à la satisfaction de chacun, qu’ils désirèrent seulement pour le tout un acte général de ma main que je fis dresser et que je signai et scellai. Ce contrat, déterminant la situation et les limites de chaque plantation, certifiait que je leur accordais la possession absolue et héréditaire des plantations ou fermes respectives et de leurs dépendances, à eux et à leurs héritiers, me réservant tout le reste de l’île comme ma propriété particulière, et par chaque plantation une certaine redevance payable au bout de onze années à moi ou à quiconque de ma part ou en mon nom viendrait la réclamer et produirait une copie légalisée de cette concession.

Quant au mode de gouvernement et aux lois à introduire parmi eux, je leur dis que je ne saurais leur donner de meilleurs règlements que ceux qu’ils pouvaient s’imposer eux-mêmes. Seulement je leur fis promettre de vivre en amitié et en bon voisinage les uns avec les autres. Et je me préparai à les quitter.

Une chose que je ne dois point passer sous silence, c’est que, nos colons étant alors constitués en une sorte de république et surchargés de travaux, il était malséant que trente-sept Indiens vécussent dans un coin de l’île indépendants et inoccupés; car, excepté de pourvoir à leur nourriture, ce qui n’était pas toujours sans difficulté, ils n’avaient aucune espèce d’affaire ou de propriété à administrer. Aussi proposai-je au gouverneur espagnol d’aller les trouver avec le père de Vendredi et de leur offrir de se disperser et de planter pour leur compte, ou d’être associés aux différentes familles comme serviteurs, et entretenus pour leur travail, sans être toutefois absolument esclaves; car je n’aurais pas voulu souffrir qu’on les soumît à l’esclavage, ni par la force ni par nulle autre voie, parce que leur liberté leur avait été octroyée par capitulation, et qu’elle était un article de reddition, chose que l’honneur défend de violer.

Ils adhérèrent volontiers à la proposition et suivirent tous de grand cœur le gouverneur espagnol. Nous leur départîmes donc des terres et des plantations; trois ou quatre d’entre eux en acceptèrent, mais tous les autres préférèrent être employés comme serviteurs dans les diverses familles que nous avions fondées; et ainsi ma colonie fut à peu près établie comme il suit: les Espagnols possédaient mon habitation primitive, laquelle était la ville capitale, et avaient étendu leur plantation tout le long du ruisseau qui formait la crique dont j’ai si souvent parlé, jusqu’à ma tonnelle; en accroissant leurs cultures, ils poussaient toujours à l’est. Les Anglais habitaient dans la partie nord-est, où Will Atkins et ses compagnons s’étaient fixés tout d’abord, et s’avançaient au sud et au sud-ouest en deçà des possessions des Espagnols. Chaque plantation avait au besoin un grand supplément de terrain à sa disposition, de sorte qu’il ne pouvait y avoir lieu de se chamailler par manque de place.

Toute la pointe occidentale de l’île fut laissée inhabitée, afin que si quelques sauvages y abordaient seulement pour y consommer leurs barbaries accoutumées, ils pussent aller et venir librement; s’ils ne vexaient personne, personne n’avait envie de les vexer. Sans doute ils y débarquèrent souvent, mais ils s’en retournèrent, sans plus; car je n’ai jamais entendu dire que mes planteurs eussent été attaqués et troublés davantage.

Il me revint alors à l’esprit que j’avais insinué à mon ami l’ecclésiastique que l’œuvre de la conversion de nos sauvages pourrait peut-être s’accomplir en son absence et à sa satisfaction; et je lui dis que je la croyais à cette heure en beau chemin; car ces Indiens étant ainsi répartis parmi les chrétiens, si chacun de ceux-ci voulait faire son devoir auprès de ceux qui se trouvaient sous sa main, j’espérais que cela pourrait avoir un fort bon résultat.

Il en tomba d’accord d’emblée:—«Si toutefois, dit-il, ils voulaient faire leur devoir; mais comment, ajouta-t-il, obtiendrons-nous cela d’eux?»—Je lui répondis que nous les manderions tous ensemble, et leur en imposerions la charge, ou bien que nous irions les trouver chacun en particulier, ce qu’il jugea préférable. Nous nous partageâmes donc la tâche, lui pour en parler aux Espagnols qui étaient tous papistes, et moi aux Anglais qui étaient tous protestants; et nous leur recommandâmes instamment et leur fîmes promettre de ne jamais établir aucune distinction de catholiques ou de réformés, en exhortant les sauvages à se faire chrétiens, mais de leur donner une connaissance générale du vrai Dieu et de Jésus-Christ, leur sauveur. Ils nous promirent pareillement qu’ils n’auraient jamais les uns avec les autres aucun différend, aucune dispute au sujet de la religion.

Quand j’arrivai à la maison de Will Atkins,—si je puis l’appeler ainsi, car jamais pareil édifice, pareil morceau de clayonnage, je crois, n’eut son semblable dans le monde,—quand j’arrivai là, dis-je, j’y trouvai la jeune femme dont précédemment j’ai parlé et l’épouse de William Atkins liées intimement. Cette jeune femme sage et religieuse avait perfectionné l’œuvre que Will Atkins avait commencée; et quoique ce ne fût pas plus de quatre jours après ce dont je viens de donner la relation, cependant la néophyte indienne était devenue une chrétienne telle que m’en ont rarement offert mes observations et le commerce du monde.

Dans la matinée qui précéda cette visite, il me vint à l’idée que parmi les choses nécessaires que j’avais à laisser à mes Anglais, j’avais oublié de placer une Bible, et qu’en cela je me montrais moins attentionné à leur égard que ne l’avait été envers moi ma bonne amie la veuve, lorsqu’en m’envoyant de Lisbonne la cargaison de cent livres sterling, elle y avait glissé trois Bibles et un livre de prières. Toutefois la charité de cette brave femme eut une plus grande extension qu’elle ne l’avait imaginé; car il était réservé à ses présents de servir à la consolation et à l’instruction de gens qui en firent un bien meilleur usage que moi-même.

Je mis une de ces Bibles dans ma poche, et lorsque j’arrivai à la rotonde ou maison de William Atkins, et que j’eus appris que la jeune épousée et la femme baptisée d’Atkins avaient conversé ensemble sur la religion,—car Will me l’annonça avec beaucoup de joie,—je demandai si elles étaient réunies en ce moment, et il me répondit que oui. J’entrai donc dans la maison; il m’y suivit, et nous les trouvâmes toutes deux en grande conversation.—«Oh! sir, me dit William Atkins, quand Dieu a des pécheurs à réconcilier à lui, des étrangers à introduire dans son royaume, il ne manque pas de messagers. Ma femme s’est acquis un nouveau guide; moi, je me reconnais aussi indigne qu’incapable de cette œuvre; cette jeune personne nous a été envoyée du ciel: il suffirait d’elle pour convertir toute une île de sauvages.»—La jeune épousée rougit et se leva pour se retirer, mais je l’invitai à se rasseoir.—«Vous avez une bonne œuvre entre les mains, lui dis-je, j’espère que Dieu vous bénira dans cette œuvre.»

Nous causâmes un peu; et, ne m’apercevant pas qu’ils eussent aucun livre chez eux, sans toutefois m’en être enquis, je mis la main dans ma poche et j’en tirai ma Bible.—«Voici, dis-je à Atkins, que je vous apporte un secours que peut-être vous n’aviez pas jusqu’à cette heure.» Le pauvre homme fut si confondu, que de quelque temps il ne put proférer une parole. Mais, revenant à lui, il prit le livre à deux mains, et se tournant vers sa femme:—«Tenez, ma chère, s’écria-t-il, ne vous avais-je pas dit que notre Dieu, bien qu’il habite là-haut, peut entendre ce que nous disons! Voici ce livre que j’ai demandé par mes prières quand vous et moi nous nous agenouillâmes près du buisson. Dieu nous a entendus et nous l’envoie.»—En achevant ces mots, il tomba dans de si vifs transports, qu’au milieu de la joie de posséder ce livre et des actions de grâce qu’il en rendait à Dieu, les larmes ruisselaient sur sa face comme à un enfant qui pleure.

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—Je vous apporte un secours...

La femme fut émerveillée et pensa tomber dans une méprise que personne de nous n’avait prévue; elle crut fermement que Dieu lui avait envoyé le livre sur la demande de son mari. Il est vrai qu’il en était ainsi providentiellement, et qu’on pouvait le prendre dans un sens raisonnable; mais je crois qu’il n’eût pas été difficile en ce moment de persuader à cette pauvre femme qu’un messager était venu du ciel tout exprès dans le dessein de lui apporter ce livre. C’était matière trop sérieuse pour tolérer aucune supercherie; aussi me tournai-je vers la jeune épousée et lui dis-je que nous ne devions point en imposer à la nouvelle convertie, dans sa primitive et ignorante intelligence des choses, et je la priai de lui expliquer qu’on peut dire fort justement que Dieu répond à nos suppliques, quand, par le cours de sa providence, pareilles choses d’une façon toute particulière adviennent comme nous l’avions demandé; mais que nous ne devons pas nous attendre à recevoir des réponses du ciel par une voie miraculeuse et toute spéciale, et que c’est un bien pour nous qu’il n’en soit pas ainsi.

La jeune épousée s’acquitta heureusement de ce soin, de sorte qu’il n’y eut, je vous assure, nulle fraude pieuse là dedans. Ne point détromper cette femme eût été à mes yeux la plus injustifiable imposture du monde. Toutefois le saisissement de joie de Will Atkins passait vraiment toute expression, et là pourtant, on peut en être certain, il n’y avait rien d’illusoire. A coup sûr, pour aucune chose semblable, jamais homme ne manifesta plus de reconnaissance qu’il n’en montra pour le don de cette Bible; et jamais homme, je crois, ne fut ravi de posséder une Bible par de plus dignes motifs. Quoiqu’il eût été la créature la plus scélérate, la plus dangereuse, la plus endurcie, la plus outrageuse, la plus furibonde et la plus perverse, cet homme peut nous servir d’exemple à tous pour la bonne éducation des enfants, à savoir que les parents ne doivent jamais négliger d’enseigner et d’instruire, et ne jamais désespérer du succès de leurs efforts, les enfants fussent-ils à ce point opiniâtres et rebelles, ou en apparence insensibles à l’instruction; car si jamais Dieu dans sa providence vient à toucher leur conscience, la force de leur éducation reprend son action sur eux, et les premiers enseignements des parents ne sont pas perdus, quoiqu’ils aient pu rester enfouis bien des années: un jour ou l’autre ils peuvent en recueillir le bénéfice.

C’est ce qui advint à ce pauvre homme. Quelque ignorant ou quelque dépourvu qu’il fût de religion et de connaissance chrétienne, s’étant trouvé avoir affaire alors à plus ignorant que lui, la moindre parcelle des instructions de son bon père, qui avait pu lui revenir à l’esprit, lui avait été d’un grand secours.

Entre autres choses il s’était rappelé, disait-il, combien son père avait coutume d’insister sur l’inexprimable valeur de la Bible, dont la possession est un privilège et un trésor pour l’homme, les familles et les nations. Toutefois il n’avait jamais conçu la moindre idée du prix de ce livre jusqu’au moment où, ayant à instruire des païens, des sauvages, des barbares, il avait été privé de l’assistance de l’oracle écrit.

La jeune épousée fut aussi enchantée de cela pour la conjoncture présente, bien qu’elle eût déjà, ainsi que le jeune homme, une Bible à bord de notre navire, parmi les effets qui n’étaient pas encore débarqués. Maintenant, après avoir tant parlé de cette jeune femme, je ne puis omettre à propos d’elle et de moi un épisode encore qui renferme en soi quelque chose de très instructif et de très remarquable.

J’ai raconté à quelle extrémité la pauvre jeune suivante avait été réduite; comment sa maîtresse, exténuée par l’inanition, était morte à bord de ce malheureux navire que nous avions rencontré en mer, et comment l’équipage entier étant tombé dans la plus atroce misère, la gentlewoman, son fils et sa servante avaient été d’abord durement traités quant aux provisions, et ensuite totalement négligés et affamés, c’est-à-dire livrés aux plus affreuses angoisses de la faim.

Un jour, m’entretenant avec elle des extrémités qu’ils avaient souffertes, je lui demandai si elle pourrait décrire, d’après ce qu’elle avait ressenti, ce que c’est que mourir de faim, et quels en sont les symptômes. Elle me répondit qu’elle croyait le pouvoir, et elle me narra fort exactement son histoire en ces termes:

—«D’abord, sir, dit-elle, durant quelques jours nous fîmes très maigre chère et souffrîmes beaucoup la faim, puis enfin nous restâmes sans aucune espèce d’aliments, excepté du sucre, un peu de vin et un peu d’eau. Le premier jour où nous ne reçûmes point du tout de nourriture, je me sentis, vers le soir, d’abord du vide et du malaise à l’estomac, et, plus avant dans la soirée, une invincible envie de bâiller et de dormir. Je me jetai sur une couche dans la grande cabine pour reposer, et je dormis environ trois heures, puis je m’éveillai quelque peu rafraîchie, ayant pris un verre de vin en me couchant. Après être demeurée trois heures environ éveillée, il pouvait être alors cinq heures du matin, je sentis de nouveau du vide et du malaise à l’estomac, et je me recouchai; mais, harassée et souffrante, je ne pus dormir du tout. Je passai ainsi tout le deuxième jour dans de singulières intermittences, d’abord de faim, puis de douleurs, accompagnées d’envies de vomir. La deuxième nuit, obligée de me mettre au lit derechef sans avoir rien pris qu’un verre d’eau claire, et m’étant assoupie, je rêvai que j’étais à la Barbade, que le marché était abondamment fourni de provisions, que j’en achetais pour ma maîtresse, puis que je revenais et dînais tout mon soûl.

«Je crus après ceci mon estomac aussi plein qu’au sortir d’un bon repas; mais quand je m’éveillai, je fus cruellement atterrée en me trouvant en proie aux horreurs de la faim. Le dernier verre de vin que nous eussions, je le bus après avoir mis du sucre, pour suppléer par le peu d’esprit qu’il contient au défaut de nourriture. Mais n’ayant dans l’estomac nulle substance qui pût fournir au travail de la digestion, je trouvai que le seul effet du vin était de faire monter de désagréables vapeurs au cerveau, et, à ce qu’on me rapporta, je demeurai stupide et inerte, comme une personne ivre, pendant quelque temps.

«Le troisième jour dans la matinée, après une nuit de rêves étranges, confus et incohérents, où j’avais plutôt sommeillé que dormi, je m’éveillai enragée et furieuse de faim, et je doute, au cas où ma raison ne fût revenue et n’en eût triomphé, je doute, dis-je, si j’eusse été mère et si j’eusse eu un jeune enfant avec moi, que sa vie eût été en sûreté.

«Ce transport dura environ trois heures, pendant lesquelles deux fois je fus aussi folle à lier qu’aucun habitant de Bedlam, comme mon jeune maître me l’a dit et comme il peut aujourd’hui vous le confirmer.

«Dans un de ces accès de frénésie ou de démence, soit par l’effet du mouvement du vaisseau ou que mon pied eût glissé, je ne sais, je tombai, et mon visage heurta contre le coin du lit de veille où couchait ma maîtresse. À ce coup, le sang ruissela de mon nez. Le cabin-boy m’apporta un petit bassin, je m’assis et j’y saignai abondamment. A mesure que le sang coulait, je revenais à moi, et la violence du transport ou de la fièvre qui me possédait s’abattait ainsi que ma faim vorace.

«Alors je me sentis de nouveau malade, et j’eus des soulèvements de cœur; mais je ne pus vomir, car je n’avais dans l’estomac rien à rejeter. Après avoir saigné quelque temps, je m’évanouis: l’on crut que j’étais morte. Je revins bientôt à moi, et j’eus un violent mal dans l’estomac impossible à décrire. Ce n’était point des tranchées, mais une douleur d’inanition atroce et déchirante. Vers la nuit elle fit place à une sorte de désir déréglé, à un besoin inextinguible de nourriture, au-dessus de tout ce que l’on pourrait imaginer. Je pris un autre verre d’eau avec du sucre; mais mon estomac y répugna, et je rendis tout. Alors je bus un verre d’eau sans sucre que je gardai, et je me remis sur le lit, priant du fond du cœur, afin qu’il plût à Dieu de m’appeler à lui; et après avoir calmé mon esprit par cet espoir, je sommeillai quelque temps. A mon réveil, affaiblie par les vapeurs qui s’élèvent d’un estomac vide, je me crus mourante. Je recommandai mon âme à Dieu, et je souhaitai vivement que quelqu’un voulût me jeter à la mer.

«Durant tout ce temps ma maîtresse était étendue près de moi, et, comme je l’appréhendais, sur le point d’expirer. Toutefois elle supportait son mal avec beaucoup plus de résignation que moi, et donna son dernier morceau de pain à son fils, mon jeune maître, qui ne voulait point le prendre; mais elle le contraignit à le manger, et c’est, je crois, ce qui lui sauva la vie.

«Vers le matin, je me rendormis, et, quand je me réveillai, d’abord j’eus un débordement de pleurs, puis un second accès de faim dévorante, tel que je redevins enragée et retombai dans un affreux état: si ma maîtresse eût été morte, quelle que fût mon affection pour elle, j’ai la conviction que j’aurais mangé un morceau de sa chair avec autant de goût et aussi indifféremment que je le fis jamais de la viande d’aucun animal destiné à la nourriture; une ou deux fois, je fus tentée de mordre à mon propre bras. Enfin, j’aperçus le bassin dans lequel était le sang que j’avais perdu la veille; j’y courus, et j’avalai ce sang avec autant de hâte et d’avidité que si j’eusse été étonnée que personne ne s’en fût emparé déjà, et que j’eusse craint qu’on ne voulût alors me l’arracher.

«Bien qu’une fois faite cette action me remplit d’horreur, cependant cela endormit ma grosse faim, et, ayant pris un verre d’eau pure, je fus remise et restaurée pour quelques heures. C’était le quatrième jour, et je me soutins ainsi jusque vers la nuit, où, dans l’espace de trois heures, je passai de nouveau, tour à tour, par toutes les angoisses précédentes, c’est-à-dire que je fus malade, assoupie, affamée, souffrante de l’estomac, puis de nouveau vorace, puis de nouveau malade, puis folle, puis éplorée, puis derechef vorace. De quart d’heure en quart d’heure changeant ainsi d’état, mes forces s’épuisèrent totalement. A la nuit, je me couchai, ayant pour toute consolation l’espoir de mourir avant le matin.

«Je ne dormis point de toute cette nuit, ma faim était alors devenue une maladie, et j’eus de terribles coliques et d’épouvantables tranchées favorisées par le vide de mes entrailles. Je restai dans cet état jusqu’au lendemain matin, où je fus quelque peu surprise par les plaintes et les lamentations de mon jeune maître, qui me criait que sa mère était morte. Je me soulevai un peu, n’ayant pas la force de me lever, mais je vis qu’elle respirait encore, quoiqu’elle ne donnât que de faibles signes de vie.

«J’avais alors de telles convulsions d’estomac, provoquées par le manque de nourriture, que je ne saurais en donner une idée; et de fréquents déchirements, des transes de faim telles que rien n’y peut être comparé, sinon les tortures de la mort. C’est dans cet état que j’étais, quand j’entendis au-dessus de moi les matelots crier:—«Une voile! une voile!»—et vociférer et sauter comme s’ils eussent été en démence.

«Je n’étais pas capable de sortir du lit, ma maîtresse encore moins, et mon jeune maître était si malade que je le croyais expirant. Nous ne pûmes donc ouvrir la porte de la cabine ni apprendre ce qui pouvait occasionner un pareil tumulte. Il y avait deux jours que nous n’avions eu aucun rapport avec les gens de l’équipage, qui nous avaient dit n’avoir pas dans le bâtiment une bouchée de quoi que ce soit à manger. Et depuis, ils nous avouèrent qu’ils nous avaient crus morts.

«C’était là l’affreux état où nous étions quand vous fûtes envoyé pour nous sauver la vie. Et comment vous nous trouvâtes, sir, vous le savez aussi bien et même mieux que moi.»

Tel fut son propre récit. C’était une relation tellement exacte de ce qu’on souffre en mourant de faim, que jamais vraiment je n’avais rien ouï de pareil, et qu’elle fut excessivement intéressante pour moi. Je suis d’autant plus disposé à croire que cette peinture est vraie, que le jeune homme m’en raconta lui-même une bonne partie, quoique, à vrai dire, d’une façon moins précise et moins poignante, sans doute parce que sa mère l’avait soutenu aux dépens de sa propre vie. Bien que la pauvre servante fût d’une constitution plus forte que sa maîtresse, déjà sur le retour et délicate, il se peut qu’elle ait eu à lutter plus cruellement contre la faim, je veux dire qu’il peut être présumable que cette infortunée en ait ressenti les horreurs plus tôt que sa maîtresse, qu’on ne saurait blâmer d’avoir gardé les dernières bouchées, sans en rien abandonner pour le soulagement de sa servante. Sans aucun doute, d’après cette relation, si notre navire ou quelque autre ne les eût pas si providentiellement rencontrés, quelques jours de plus, et ils étaient tous morts, à moins qu’ils n’eussent prévenu l’événement en se mangeant les uns les autres; et même, dans leur position, cela ne leur eût que peu servi, vu qu’ils étaient à cinq cents lieues de toute terre et hors de toute possibilité d’être secourus autrement que de la manière miraculeuse dont la chose advint. Mais ceci soit dit en passant. Je retourne à mes dispositions concernant ma colonie.

Et d’abord il faut observer que, pour maintes raisons, je ne jugeai pas à propos de leur parler du sloop démontable que j’avais embarqué, et que j’avais pensé faire assembler dans l’île; car je trouvai, du moins à mon arrivée, de telles semences de discorde parmi eux, que je vis clairement, si je reconstruisais le sloop et le leur laissais, qu’au moindre mécontentement ils se sépareraient, s’en iraient chacun de son côté, ou peut-être même s’adonneraient à la piraterie et feraient ainsi de l’île un repaire de brigands, au lieu d’une colonie de gens sages et religieux comme je voulais qu’elle fût. Je ne leur laissai pas davantage, pour la même raison, les deux pièces de canon de bronze que j’avais à bord et les deux caronades dont mon neveu s’était chargé par surcroît. Ils me semblaient suffisamment équipés pour une guerre défensive contre quiconque voudrait les attaquer; et je n’entendais point les armer pour une guerre offensive ni les encourager à faire des excursions pour attaquer autrui, ce qui, en définitive, n’eût attiré sur eux et leurs desseins que la ruine et la destruction. Je réservai, en conséquence, le sloop et les canons pour leur être utiles d’une autre manière, comme je le consignerai en son lieu.

J’en avais alors fini avec mon île. Laissant tous mes planteurs en bonne passe, et dans une situation florissante, je retournai à bord de mon navire le cinquième jour de mai, après avoir demeuré vingt-cinq jours parmi eux; comme ils étaient tous résolus à rester dans l’île jusqu’à ce que je vinsse les en tirer, je leur promis de leur envoyer de nouveaux secours du Brésil, si je pouvais en trouver l’occasion, et spécialement je m’engageai à leur envoyer du bétail, tels que moutons, cochons et vaches: car pour les deux vaches et les veaux que j’avais emmenés d’Angleterre, la longueur de la traversée nous avait contraints à les tuer, faute de foin pour les nourrir.

Le lendemain, après les avoir salués de cinq coups de canon de partance, nous fîmes voile, et nous arrivâmes à la baie de Tous-les-Saints, au Brésil, en vingt-deux jours environ, sans avoir rencontré durant le trajet rien de remarquable que ceci. Après trois jours de navigation, le courant nous portant violemment au nord-nord-est dans une baie ou golfe vers la côte, nous fûmes quelque peu entraînés hors de notre route, et une ou deux fois nos hommes crièrent:—«Terre à l’est!»—Mais était-ce le continent ou des îles? C’est ce que nous n’aurions su dire aucunement.

Illustration from Aventures surprenantes de Robinson Crusoé

Après les avoir salués de cinq coups de canon...

Or, le troisième jour, vers le soir, la mer étant douce et le temps calme, nous vîmes la surface de l’eau en quelque sorte couverte, du côté de la terre, de quelque chose de très noir, sans pouvoir distinguer ce que c’était. Mais un instant après, notre second étant monté dans les haubans du grand mât, et ayant braqué une lunette d’approche sur ce point, cria que c’était une armée. Je ne pouvais m’imaginer ce qu’il entendait par une armée, et je lui répondis assez brusquement, l’appelant fou, ou quelque chose de semblable.—«Oui-da! sir, dit-il, ne vous fâchez pas, c’est bien une armée et même une flotte; car je crois qu’il y a bien mille canots! Vous pouvez d’ailleurs les voir pagayer; ils s’avancent en hâte vers nous, et sont pleins de monde.»

Dans le fond je fus alors un peu surpris, ainsi que mon neveu, le capitaine; comme il avait entendu dans l’île de terribles histoires sur les sauvages et n’était point encore venu dans ces mers, il ne savait trop que penser de cela; et deux ou trois fois il s’écria que nous allions tous être dévorés. Je dois avouer que comme le courant portait avec force vers la terre, je mettais les choses au pire. Cependant je lui recommandai de ne pas s’effrayer, mais de faire mouiller l’ancre aussitôt que nous serions assez près pour savoir s’il nous fallait en venir aux mains avec eux.

Le temps demeurant calme, et les canots nageant rapidement vers nous, je donnai l’ordre de jeter l’ancre et de ferler toutes nos voiles. Quant aux sauvages, je dis à nos gens que nous n’avions à redouter de leur part que le feu; que, pour cette raison, il fallait mettre nos embarcations à la mer, les amarrer, l’une à la proue, l’autre à la poupe, les bien équiper toutes deux, et attendre ainsi l’événement. J’eus soin que les hommes des embarcations se tinssent prêts, avec des seaux et des écopes, à éteindre le feu si les sauvages tentaient de le mettre à l’extérieur du navire.

Dans cette attitude, nous les attendîmes, et en peu de temps ils entrèrent dans nos eaux; mais jamais si horrible spectacle ne s’était offert à des chrétiens! Mon lieutenant s’était trompé de beaucoup dans le calcul de leur nombre,—je veux dire en le portant à mille canots,—le plus que nous pûmes en compter quand ils nous eurent atteints étant d’environ cent vingt-six. Ces canots contenaient une multitude d’Indiens; car quelques-uns portaient seize ou dix-sept hommes, d’autres davantage, et les moindres six ou sept.

Lorsqu’ils se furent approchés de nous, ils semblèrent frappés d’étonnement et d’admiration, comme à l’aspect d’une chose qu’ils n’avaient sans doute jamais vue auparavant, et ils ne surent d’abord, comme nous le comprîmes ensuite, comment s’y prendre avec nous. Cependant ils s’avancèrent hardiment, et parurent se disposer à nous entourer; mais nous criâmes à nos hommes qui montaient les chaloupes de ne pas les laisser venir trop près.

Cet ordre nous entraîna à un engagement avec eux, sans que nous en eussions le dessein; car cinq ou six de leurs grands canots s’étant fort approchés de notre chaloupe, nos gens leur signifièrent de la main de se retirer, ce qu’ils comprirent fort bien, et ce qu’ils firent; mais, dans leur retraite, une cinquantaine de flèches nous furent décochées de ces pirogues, et un de nos matelots de la chaloupe tomba grièvement blessé.

Néanmoins, je leur criai de ne point faire feu; mais nous leur passâmes un bon nombre de planches, dont le charpentier fit sur-le-champ une sorte de palissade ou de rempart, pour les défendre des flèches des sauvages, s’ils venaient à tirer de nouveau.

Une demi-heure après environ, ils s’avancèrent tous en masse sur notre arrière, passablement près, si près même, que nous pouvions facilement les distinguer, sans toutefois pénétrer leur dessein. Je reconnus aisément qu’ils étaient de mes vieux amis, je veux dire de la même race de sauvages que ceux avec lesquels j’avais eu coutume de me mesurer. Ensuite ils nagèrent un peu plus au large jusqu’à ce qu’ils fussent vis-à-vis de notre flanc, puis alors tirèrent à la rame droit sur nous, et s’approchèrent tellement qu’ils pouvaient nous entendre parler. Sur ce, j’ordonnai à tous mes hommes de se tenir clos et couverts, de peur que les sauvages ne décochassent de nouveau quelques traits, et d’apprêter toutes nos armes. Comme ils se trouvaient à portée de la voix, je fis monter Vendredi sur le pont pour conférer avec eux dans son langage, et savoir ce qu’ils prétendaient. Il m’obéit. Le comprirent-ils ou non, c’est ce que j’ignore; mais, sitôt qu’il les eut hélés, six d’entre eux, qui étaient dans le canot le plus avancé, c’est-à-dire le plus rapproché de nous, firent volte-face, et, se baissant, prirent une posture indécente. Était-ce un défi ou un cartel, était-ce purement une marque de mépris ou un signal pour les autres, nous ne savions; mais au même instant Vendredi s’écria qu’ils allaient tirer, et, malheureusement pour lui, pauvre garçon! ils firent voler plus de trois cents flèches, et, à mon inexprimable douleur, tuèrent ce pauvre Vendredi, exposé seul à leur vue. L’infortuné fut percé de trois flèches et trois autres tombèrent très près de lui, tant ils étaient de redoutables tireurs.

Je fus si furieux de la perte de mon vieux serviteur, le compagnon de tous mes chagrins et de mes solitudes, que j’ordonnai sur-le-champ de charger cinq canons à mitraille et quatre à boulets; et nous leur envoyâmes une bordée telle, que de leur vie ils n’en avaient jamais essuyé de pareille, à coup sûr.

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Nous leur envoyâmes une bordée telle...

Ils n’étaient pas à plus d’une demi-encâblure quand nous fîmes feu, et nos canonniers avaient pointé si juste, que trois ou quatre de leurs canots furent, comme nous eûmes tout lieu de le croire, renversés d’un seul coup.

La manière incongrue dont ils nous avaient tourné le dos ne nous avait pas grandement offensés; d’ailleurs, il n’était pas certain que cela, qui passerait chez nous pour une marque du plus grand mépris, fût par eux considéré de même; aussi avais-je seulement résolu de leur répondre par une salve de quatre ou cinq coups de canon à poudre, ce que je savais devoir les effrayer suffisamment. Mais quand ils tirèrent directement sur nous avec toute la furie dont ils étaient capables, et surtout lorsqu’ils eurent tué mon pauvre Vendredi, que j’aimais et estimais tant, et qui, par le fait, le méritait si bien, non seulement je crus ma colère justifiée devant Dieu et devant les hommes, mais j’aurais été content si j’avais pu les submerger eux et tous leurs canots.

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... lorsqu’ils eurent tué mon pauvre Vendredi...

Je ne saurais dire combien nous en tuâmes ni combien nous en blessâmes de cette bordée; mais, assurément, jamais on ne vit un tel effroi et un tel hourvari parmi une pareille multitude; il y avait bien en tout, brisées et culbutées, treize ou quatorze pirogues dont les hommes s’étaient jetés à la nage; le reste de ces barbares, épouvantés, éperdus, s’enfuyaient aussi vite que possible, se souciant peu de sauver ceux dont les pirogues avaient été brisées ou effondrées par notre canonnade. Aussi, je le suppose, beaucoup d’entre eux périrent-ils. Un pauvre diable, qui luttait à la nage contre les flots, fut recueilli par nos gens plus d’une heure après que tous étaient partis.

Nos coups de canon à mitraille durent en tuer et en blesser un grand nombre; mais, bref, nous ne pûmes savoir ce qu’il en avait été; ils s’enfuirent si précipitamment qu’au bout de trois heures ou environ, nous n’apercevions plus que trois ou quatre canots traîneurs[28]. Et nous ne revîmes plus les autres, car, une brise se levant le soir même, nous appareillâmes et fîmes voile pour le Brésil.

Nous avions bien un prisonnier, mais il était si triste, qu’il ne voulait ni manger, ni parler. Nous nous figurâmes tous qu’il voulait se laisser mourir de faim. Pour le guérir, j’usai d’un expédient: j’ordonnai qu’on le prît, qu’on le redescendît dans la chaloupe, et qu’on lui fit accroire qu’on allait le rejeter à la mer, et l’abandonner où on l’avait trouvé, s’il persistait à garder le silence. Il s’obstina: nos matelots le jetèrent donc réellement à la mer et s’éloignèrent de lui; alors il les suivit, car il nageait comme un poisson, et se mit à les appeler dans sa langue: mais ils ne comprirent pas un mot de ce qu’il disait. Cependant, à la fin, ils le reprirent à bord. Depuis, il devint plus traitable, et je n’eus plus recours à cet expédient.

Nous remîmes alors à la voile. J’étais inconsolable de la perte de mon serviteur Vendredi, et je serais volontiers retourné dans l’île pour y prendre quelque autre sauvage à mon service, mais cela ne se pouvait; nous poursuivîmes donc notre route. Nous avions un prisonnier, comme je l’ai dit, et beaucoup de temps s’écoula avant que nous pussions lui faire entendre la moindre chose. A la longue, cependant, nos gens lui apprirent quelque peu d’anglais, et il se montra plus sociable. Nous lui demandâmes de quel pays il venait: sa réponse nous laissa au même point, car son langage était si étrange, si guttural, et se parlait de la gorge d’une façon si sourde et si bizarre, qu’il nous fut impossible d’en recueillir un mot, et nous fûmes tous d’avis qu’on pouvait aussi bien parler ce baragouin avec un bâillon dans la bouche qu’autrement. Ses dents, sa langue, son palais, ses lèvres, autant que nous pûmes voir, ne lui étaient d’aucun usage: il formait ses mots précisément comme une trompe de chasse forme un ton, à plein gosier. Il nous dit cependant, quelque temps après, quand nous lui eûmes enseigné à articuler un peu l’anglais, qu’ils s’en allaient avec leurs rois pour livrer une grande bataille. Comme il avait dit rois, nous lui demandâmes combien ils en avaient. Il nous répondit qu’il y avait là cinq nation,—car nous ne pouvions lui faire comprendre l’usage de l’S au pluriel,—et qu’elles s’étaient réunies pour combattre deux autre nation. Nous lui demandâmes alors pourquoi ils s’étaient avancés sur nous.—«Pour faire la grande merveille regarder,» dit-il (To makee the great wonder look). A ce propos, il est bon de remarquer que tous ces naturels, de même que ceux d’Afrique, quand ils apprennent l’anglais, ajoutent toujours deux E à la fin des mots où nous n’en mettons qu’un, et placent l’accent sur le dernier, comme makee, takee, par exemple, prononciation vicieuse dont on ne saurait les désaccoutumer, et dont j’eus beaucoup de peine à débarrasser Vendredi, bien que j’eusse fini par en venir à bout.

Et maintenant que je viens de nommer encore une fois ce pauvre garçon, il faut que je lui dise un dernier adieu. Pauvre honnête Vendredi!... Nous l’ensevelîmes avec toute la décence et la solennité possibles. On le mit dans un cercueil, on le jeta à la mer, et je fis tirer pour lui onze coups de canon. Ainsi finit la vie du plus reconnaissant, du plus fidèle, du plus candide, du plus affectionné serviteur qui fût jamais.

A la faveur d’un bon vent, nous cinglions alors vers le Brésil, et au bout de douze jours environ, nous découvrîmes la terre par la latitude de cinq degrés sud de la ligne: c’est là le point le plus nord-est de toute cette partie de l’Amérique. Nous demeurâmes sud-quart-est en vue de cette côte pendant quatre jours; nous doublâmes alors le cap Saint-Augustin, et, trois jours après, nous vînmes mouiller dans la baie de Tous-les-Saints, l’ancien lieu de ma délivrance, d’où m’étaient venues également ma bonne et ma mauvaise fortune.

Jamais navire n’avait amené dans ces parages personne qui y eût moins affaire que moi, et cependant ce ne fut qu’avec beaucoup de difficultés que nous fûmes admis à avoir avec la terre la moindre communication. Ni mon partner lui-même, qui vivait encore, et faisait en ces lieux grande figure, ni les deux négociants, mes curateurs, ni le bruit de ma miraculeuse conservation dans l’île, ne purent m’obtenir cette faveur. Toutefois, mon partner, se souvenant que j’avais donné cinq cents moidores au prieur du monastère des Augustins, et trois cent soixante-douze aux pauvres, alla au couvent, et engagea le prieur à se rendre auprès du gouverneur pour lui demander pour moi la permission de descendre à terre avec le capitaine, quelqu’un autre et huit matelots seulement, et la condition expresse et absolue que nous ne débarquerions aucune marchandise et ne transporterions nulle autre personne sans autorisation.

On fut si strict envers nous quant au non-débarquement des marchandises, que ce ne fut qu’avec une extrême difficulté que je pus mettre à terre trois ballots de merceries anglaises, à savoir, de draps fins, d’étoffes et de toiles que j’avais apportées pour en faire présent à mon partner.

C’était un homme généreux et grand, bien que, ainsi que moi, il fût parti de fort bas d’abord. Quoiqu’il ne sût pas que j’eusse le moindre dessein de lui rien donner, il m’envoya à bord des provisions fraîches, du vin et des confitures, pour une valeur de plus de trente moidores, à quoi il avait joint du tabac et trois ou quatre belles médailles d’or; mais je m’acquittai envers lui par mon présent, qui, comme je l’ai dit, consistait en drap fin, en étoffes anglaises, en dentelles et en belles toiles de Hollande. Je lui livrai en outre pour cent livres sterling de marchandises d’autre espèce, et j’obtins de lui, en retour, qu’il ferait assembler le sloop que j’avais apporté avec moi d’Angleterre pour l’usage de mes planteurs, afin d’envoyer à ma colonie les secours que je lui destinais.

En conséquence, il se procura des bras, et le sloop fut achevé en très peu de jours, car il était déjà tout façonné; puis je donnai au capitaine qui en prit le commandement des instructions telles qu’il ne pouvait manquer de trouver l’île. Aussi la trouva-t-il, comme par la suite j’en reçus l’avis de mon partner. Le sloop fut bientôt chargé de la petite cargaison que j’adressais à mes insulaires, et un de nos marins, qui m’avait suivi dans l’île, m’offrit alors de s’embarquer pour aller s’y établir moyennant une lettre de moi, laquelle enjoignit au gouverneur espagnol de lui assigner une étendue de terrain convenable et de lui donner les outils et les choses nécessaires à des plantations, ce à quoi il se disait fort entendu, ayant été colon au Maryland, et, par-dessus le marché, boucanier.

Je confirmai ce garçon dans ce dessein en lui accordant tout ce qu’il désirait. Pour se l’attacher comme esclave, je l’avantageai en outre du sauvage que nous avions fait prisonnier de guerre, et je fis passer l’ordre au gouverneur espagnol de lui donner sa part de tout ce dont il avait besoin, ainsi qu’aux autres.

CHAPITRE V

Départ définitif de l’île.—Nouvelles aventures.—A Madagascar.—Conflit avec les indigènes.—Massacre.—Incendie du village indien.—Mutinerie.—Un heureux désappointement.—Un nouvel associé.—Rencontre du canonnier.—Poursuites et combat.—Nouveaux dangers.—Succès facile.—Un pilote babillard.—En route pour la Chine.

Quand nous en vînmes à équiper le sloop, mon vieux partner me dit qu’il y avait un très honnête homme, un planteur brésilien de sa connaissance, lequel avait encouru la disgrâce de l’Église.—«Je ne sais pourquoi, dit-il, mais, sur ma conscience, je pense qu’il est hérétique dans le fond de son cœur. De peur de l’Inquisition, il a été obligé de se cacher. A coup sûr, il serait ravi de trouver une pareille occasion de s’échapper avec sa femme et ses deux filles. Si vous vouliez bien le laisser émigrer dans votre île et lui constituer une plantation, je me chargerais de lui donner un petit matériel pour commencer; car les officiers de l’Inquisition ont saisi tous ses effets et tous ses biens, et il ne lui reste rien qu’un chétif mobilier et deux esclaves. Quoique je haïsse ses principes, cependant je ne voudrais pas le voir tomber entre leurs mains; sûrement il serait brûlé vif.

J’adhérai sur-le-champ à cette proposition, je réunis mon Anglais à cette famille, et nous cachâmes l’homme, sa femme et ses filles sur notre navire, jusqu’au moment où le sloop mit à la voile. Alors, leurs effets ayant été portés à bord de cette embarcation quelque temps auparavant, nous les y déposâmes quand elle fut sortie de la baie.

Notre marin fut extrêmement aise de ce nouveau compagnon. Aussi riches l’un que l’autre en outils et en matériaux, ils n’avaient, pour commencer leur établissement, que ce dont j’ai fait mention ci-dessus; mais ils emportaient avec eux,—ce qui valait tout le reste,—quelques plants de canne à sucre et quelques instruments pour la culture des cannes, à laquelle le Portugais s’entendait fort bien.

Entre autres secours que je fis passer à mes tenanciers dans l’île, je leur envoyai par ce sloop trois vaches laitières, cinq veaux, environ vingt-deux porcs, parmi lesquels trois truies pleines; enfin deux poulinières et un étalon.

J’engageai trois femmes portugaises à partir, selon ma promesse faite aux Espagnols, auxquels je recommandai de les épouser et d’en user dignement avec elles. J’aurais pu en embarquer bien davantage, mais je me souvins que le pauvre homme persécuté avait deux filles, et que cinq Espagnols seulement en désiraient; les autres avaient des femmes en leur puissance, bien qu’en pays éloignés.

Toute cette cargaison arriva à bon port et fut, comme il vous est facile de l’imaginer, fort bien reçue par mes vieux habitants, qui se trouvèrent alors, avec cette addition, au nombre de soixante ou soixante-dix personnes, non compris les petits enfants, dont il y avait un grand nombre. Quand je revins en Angleterre, je trouvai des lettres d’eux tous, apportées par le sloop à son retour du Brésil et venues par la voie de Lisbonne. J’en accuse ici réception.

Maintenant, j’en ai fini avec mon île, je romps avec tout ce qui la concerne; et quiconque lira le reste de ces mémoires fera bien de l’ôter tout à fait de sa pensée, et de s’attendre à lire seulement les folies d’un vieillard que ses propres malheurs et, à plus forte raison, ceux d’autrui n’avaient pu instruire à se garer de nouveaux désastres; d’un vieillard que n’avait pu modérer plus de quarante années de misères et d’adversités, que n’avait pu satisfaire une prospérité surpassant son espérance et que n’avait pu rendre sage une affliction, une détresse qui passe l’imagination.

Je n’avais pas plus affaire d’aller aux Indes Orientales qu’un homme en pleine liberté n’en a d’aller trouver le guichetier de Newgate, et de le prier de l’enfermer avec les autres prisonniers et de lui faire souffrir la faim. Si j’avais pris un petit bâtiment anglais pour me rendre directement dans l’île, si je l’avais chargé, comme j’avais fait pour l’autre vaisseau, de toutes choses nécessaires pour la plantation et pour mon peuple; si j’avais demandé à ce gouvernement-ci des lettres patentes qui assurassent ma propriété, rangée simplement sous la domination de l’Angleterre, ce qu’assurément j’eusse obtenu; si j’y avais transporté du canon, des munitions, des esclaves, des planteurs; si, prenant possession de la place, je l’eusse munie et fortifiée au nom de la Grande-Bretagne et eusse accru sa population, comme aisément je l’eusse pu faire; si alors j’eusse résidé là et eusse renvoyé le vaisseau chargé de bon riz, ce qu’aussi j’eusse pu faire au bout de six mois, en mandant à mes amis de nous le réexpédier avec un chargement à notre convenance; si j’avais fait ceci, si je me fusse fixé là, j’aurais enfin agi, moi, comme un homme de bon sens; mais j’étais possédé d’un esprit vagabond, et je méprisai tous ces avantages. Je me complaisais à me voir le patron de ces gens que j’avais placés là, et à en user avec eux en quelque sorte d’une manière haute et majestueuse comme un antique monarque patriarcal: ayant soin de les pourvoir comme si j’eusse été père de toute la famille, comme je l’étais de la plantation; mais je n’avais seulement jamais eu la prétention de planter au nom de quelque gouvernement ou de quelque nation, de reconnaître quelque prince, et de déclarer mes gens sujets d’une nation plutôt que d’une autre; qui plus est, je n’avais même pas donné de nom à l’île: je la laissai comme je l’avais trouvée, n’appartenant à personne, et sa population n’ayant d’autre discipline, d’autre gouvernement que le mien, lequel, bien que j’eusse sur elle l’influence d’un père et d’un bienfaiteur, n’avait point d’autorité ou de pouvoir pour agir ou commander allant au delà de ce que, pour me plaire, elle m’accordait volontairement. Et cependant cela aurait été plus que suffisant si j’eusse résidé dans mon domaine. Or, comme j’allai courir au loin et ne reparus plus, les dernières nouvelles que j’en reçus me parvinrent par le canal de mon partner, qui plus tard envoya un autre sloop à la colonie, et qui,—je ne reçus toutefois sa missive que cinq années après qu’elle avait été écrite,—me donna avis que mes planteurs n’avançaient que chétivement, et murmuraient de leur long séjour en ce lieu; que Will Atkins était mort; que cinq Espagnols étaient partis; que, bien qu’ils n’eussent pas été très molestés par les sauvages, ils avaient eu cependant quelques escarmouches avec eux, et qu’ils le suppliaient de m’écrire de penser à la promesse que je leur avais faite de les tirer de là, afin qu’ils pussent revoir leur patrie avant de mourir.

Mais j’étais parti à la chasse de l’oie sauvage, en vérité; et ceux qui voudront savoir quelque chose de plus sur mon compte, il faut qu’ils se déterminent à me suivre à travers une nouvelle variété d’extravagances, de détresse et d’impertinentes aventures, où la justice de la Providence se montre clairement, et où nous pouvons voir combien il est facile au ciel de nous rassasier de nos propres désirs, de faire que le plus ardent de nos souhaits soit notre affliction, et de nous punir sévèrement dans les choses mêmes où nous pensions rencontrer le suprême bonheur.

Que l’homme sage ne se flatte pas de la force de son propre jugement, et de pouvoir faire choix par lui-même de sa condition privée dans la vie. L’homme est une créature qui a la vue courte, l’homme ne voit pas loin devant lui; et comme ses passions ne sont pas de ses meilleurs amis, ses affections particulières sont généralement ses plus mauvais conseillers[29].

Je dis ceci, faisant allusion au désir impétueux que j’avais, comme un jeune homme, de courir le monde. Combien il était évident alors que cette inclination s’était perpétuée en moi pour mon châtiment! Comment advint-il, de quelle manière, dans quelle circonstance, quelle en fut la conclusion, c’est chose aisée de vous le rapporter historiquement et dans tous ses détails; mais les fins secrètes de la divine Providence, en permettant que nous soyons ainsi précipités dans le torrent de nos propres désirs, ne seront comprises que de ceux qui savent prêter l’oreille à la voix de la Providence et tirer de religieuses conséquences de la justice de Dieu et de leurs propres erreurs.

Que j’eusse affaire ou pas affaire, le fait est que je partis; ce n’est point l’heure maintenant de s’étendre plus au long sur la raison ou l’absurdité de ma conduite. Or, pour en revenir à mon histoire, je m’étais embarqué pour un voyage, et ce voyage je le poursuivis.

J’ajouterai seulement que mon honnête et véritablement pieux ecclésiastique me quitta ici[30]: un navire étant prêt à faire voile pour Lisbonne, il me demanda la permission de s’y embarquer, destiné qu’il était, comme il le remarqua, à ne jamais achever un voyage commencé. Qu’il eût été heureux pour moi que je fusse parti avec lui!

Mais il était trop tard alors. D’ailleurs le ciel arrange toutes choses pour le mieux; si j’étais parti avec lui, je n’aurais pas eu tant d’occasions de rendre grâce à Dieu, et vous, vous n’auriez point connu la seconde partie des Voyages et Aventures de Robinson Crusoé. Il me faut donc laisser là ces vaines apostrophes contre moi-même, et continuer mon voyage.

Du Brésil, nous fîmes route directement à travers la mer Atlantique pour le cap de Bonne-Espérance, ou, comme nous l’appelons, the Cape of Good Hope, et notre course étant généralement sud-est, nous eûmes une assez bonne traversée; par-ci par-là, toutefois, quelques grains ou quelques vents contraires. Mais j’en avais fini avec mes désastres sur mer: mes infortunes et mes revers m’attendaient au rivage, afin que je fusse une preuve que la terre comme la mer se prête à notre châtiment, quand il plaît au ciel, qui dirige l’événement des choses, d’ordonner qu’il en soit ainsi.

Notre vaisseau faisant un voyage de commerce, il y avait à bord un subrécargue chargé de diriger tous ses mouvements une fois arrivé au Cap; seulement, dans chaque port où nous devions faire escale, il ne pouvait s’arrêter au delà d’un certain nombre de jours fixé par la charte partie; ceci n’était pas mon affaire, et je ne m’en mêlai pas du tout; mon neveu,—le capitaine,—et le subrécargue arrangeaient toutes ces choses entre eux comme ils le jugeaient convenable.

Nous ne demeurâmes au Cap que le temps nécessaire pour prendre de l’eau, et nous fîmes route en toute diligence pour la côte de Coromandel. De fait, nous étions informés qu’un vaisseau de guerre français de cinquante canons et deux gros bâtiments marchands étaient partis aux Indes, et comme je savais que nous étions en guerre avec la France, je n’étais pas sans quelque appréhension à leur égard; mais ils poursuivirent leur chemin et nous n’en eûmes plus de nouvelles.

Je n’encombrerai point mon récit avec la description des lieux, le journal de nos voyages, les variations du compas, les latitudes, les distances, les moussons, la situation des ports, et autres choses semblables dont presque toutes les histoires de longue navigation sont pleines, choses qui rendent leur lecture assez fastidieuse, et sont parfaitement insignifiantes pour tout le monde, excepté seulement pour ceux qui sont allés eux-mêmes dans ces mêmes parages.

C’est bien assez de nommer les ports et les lieux où nous relâchâmes, et de rapporter ce qui nous arriva dans le trajet de l’un à l’autre.—Nous touchâmes d’abord à l’île de Madagascar, où, quoiqu’ils soient farouches et perfides, et particulièrement très bien armés de lances et d’arcs, dont ils se servent avec une inconcevable dextérité, nous ne nous entendîmes pas trop mal avec les naturels pendant quelque temps: ils nous traitaient avec beaucoup de civilité, et pour quelques bagatelles que nous leur donnâmes, telles que couteaux, ciseaux, et cætera, ils nous amenèrent onze bons et gras bouvillons de moyenne taille, mais fort bien en chair, que nous embarquâmes, partie comme provisions fraîches pour notre subsistance présente, partie pour être salés pour l’avitaillement du navire.

Après avoir fait nos approvisionnements, nous fûmes obligés de demeurer là quelque temps; et moi, toujours aussi curieux d’examiner chaque recoin du monde où j’allais, je descendais à terre aussi souvent que possible. Un soir, nous débarquâmes sur le côté oriental de l’île, et les habitants, qui, soit dit en passant, sont très nombreux, vinrent en foule autour de nous, et, tout en nous épiant, s’arrêtèrent à quelque distance. Comme nous avions trafiqué librement avec eux et qu’ils en avaient fort bien usé avec nous, nous ne nous crûmes point en danger; mais, en voyant cette multitude, nous coupâmes trois branches d’arbre et les fichâmes en terre à quelques pas de nous, ce qui est, à ce qu’il paraît, dans ce pays une marque de paix et d’amitié. Quand le manifeste est accepté, l’autre parti plante aussi trois rameaux ou pieux en signe d’adhésion à la trêve. Alors, c’est une condition reconnue de la paix, que vous ne devez point passer par devers eux au delà de leurs trois pieux, ni eux venir par devers vous en deçà des trois vôtres, de sorte que vous êtes parfaitement en sûreté derrière vos trois perches. Tout l’espace entre vos jalons et les leurs est réservé comme un marché pour converser librement, pour troquer et trafiquer. Quand vous vous rendez là, vous ne devez point porter vos armes avec vous, et pour eux, quand ils viennent sur ce terrain, ils laissent près de leurs pieux leurs zagaies et leurs lances, et s’avancent désarmés. Mais si quelque violence leur est faite, si, par là, la trêve est rompue, ils s’élancent aux pieux, saisissent leurs armes, et alors adieu la paix.

Il advint, un soir où nous étions au rivage, que les habitants descendirent vers nous en plus grand nombre que de coutume, mais tous affables et bienveillants. Ils nous apportèrent plusieurs sortes de provisions, pour lesquelles nous leur donnâmes quelques babioles que nous avions: leurs femmes nous apportèrent aussi du lait, des racines et différentes choses pour nous très acceptables, et tout demeura paisible. Nous fîmes une petite tente ou hutte avec quelques branches d’arbres pour passer la nuit à terre.

Je ne sais à quelle occasion, mais je ne me sentis pas si satisfait de coucher à terre que les autres, et le canot se tenant à l’ancre à environ un jet de pierre de la rive, avec deux hommes pour le garder, j’ordonnai à l’un d’eux de descendre à terre; puis, ayant cueilli quelques branches d’arbres pour nous couvrir aussi dans la barque, j’étendis la voile dans le fond, et passai la nuit à bord sous l’abri de ces rameaux.

A deux heures du matin environ, nous entendîmes un de nos hommes faire grand bruit sur le rivage, nous criant, au nom de Dieu, d’amener l’esquif et de venir à leur secours, car ils allaient être tous assassinés. Au même instant, j’entendis la détonation de cinq mousquets,—c’était le nombre des armes que se trouvaient avoir nos compagnons,—et cela à trois reprises. Les naturels de ce pays, à ce qu’il paraît, ne s’effraient pas aussi aisément des coups de feu que les sauvages d’Amérique auxquels j’avais eu affaire.

Ignorant la cause de ce tumulte, mais arraché subitement à mon sommeil, je fis avancer l’esquif, et je résolus, armés des trois fusils que nous avions à bord, de débarquer et de secourir notre monde.

Nous aurions bientôt gagné le rivage; mais nos gens étaient en si grande hâte qu’arrivés au bord de l’eau ils plongèrent pour atteindre vivement la barque: trois ou quatre cents hommes les poursuivaient. Eux n’étaient que neuf en tout; cinq seulement avaient des fusils; les autres, à vrai dire, portaient bien des pistolets et des sabres; mais ils ne leur avaient pas servi à grand’chose.

Nous en recueillîmes sept avec assez de peine, trois d’entre eux étant grièvement blessés. Le pire de tout, c’est que tandis que nous étions arrêtés pour les prendre à bord, nous nous trouvions exposés au même danger qu’ils avaient essuyé à terre. Les naturels faisaient pleuvoir sur nous une telle grêle de flèches, que nous fumes obligés de barricader un des côtés de la barque avec des bancs et deux ou trois planches détachées qu’à notre grande satisfaction, par un pur hasard, ou plutôt providentiellement, nous trouvâmes dans l’esquif.

Toutefois, ils étaient, ce semble, tellement adroits tireurs que, s’il eu fait jour et qu’ils eussent pu apercevoir la moindre partie de notre corps, ils auraient été sûrs de nous. A la clarté de la lune on les entrevoyait, et comme du rivage où ils étaient arrêtés ils nous lançaient des zagaies et des flèches, ayant rechargé nos armes, nous leur envoyâmes une fusillade que nous jugeâmes avoir fait merveille aux cris que jetèrent quelques-uns d’entre eux. Néanmoins, ils demeurèrent rangés en bataille sur la grève jusqu’à la pointe du jour, sans doute, nous le supposâmes, pour être à même de nous mieux ajuster.

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Nous leur envoyâmes une fusillade...

Nous gardâmes aussi la même position, ne sachant comment faire pour lever l’ancre et mettre notre voile au vent, parce qu’il nous eût fallu pour cela nous tenir debout dans le bateau, et qu’alors ils auraient été aussi certains de nous frapper que nous le serions d’atteindre avec de la cendrée un oiseau perché sur un arbre. Nous adressâmes des signaux de détresse au navire, et quoiqu’il fût mouillé à une lieue, entendant notre mousqueterie et, à l’aide de longues-vues, découvrant dans quelle attitude nous étions et que nous faisions feu sur le rivage, mon neveu nous comprit de reste. Levant l’ancre en toute hâte, il fit avancer le vaisseau aussi près de terre que possible; puis, pour nous secourir, nous dépêcha une autre embarcation montée par dix hommes. Nous leur criâmes de ne point trop s’approcher, en leur faisant connaître notre situation. Nonobstant, ils s’avancèrent fort près de nous; puis l’un d’eux prenant à la main le bout d’une amarre, et gardant toujours notre esquif entre lui et l’ennemi, si bien qu’il ne pouvait parfaitement l’apercevoir, gagna notre bord à la nage et y attacha l’amarre. Sur ce, nous filâmes par le bout notre petit câble, et, abandonnant notre ancre, nous fûmes remorqués hors de la portée des flèches. Nous, durant toute cette opération, nous demeurâmes cachés derrière la barricade que nous avions faite.

Sitôt que nous ne masquâmes plus le navire, afin de présenter le flanc aux ennemis, il prolongea la côte et leur envoya une bordée chargée de morceaux de fer et de plomb, de balles et autre mitraille, sans compter les boulets, laquelle fit parmi eux un terrible ravage.

Quand nous fûmes rentrés à bord et hors de danger, nous recherchâmes tout à loisir la cause de cette bagarre; et notre subrécargue, qui souvent avait visité ces parages, me mit sur la voie:—«Je suis sûr, dit-il, que les habitants ne nous auraient point touchés après une trêve conclue si nous n’avions rien fait pour les provoquer.»—Enfin il nous revint qu’une vieille femme était venue pour nous vendre du lait et l’avait apporté dans l’espace libre entre nos pieux, accompagnée d’une jeune fille qui nous apportait aussi des herbes et des racines. Tandis que la vieille,—était-ce ou non la mère de la jeune personne, nous l’ignorions,—débitait son laitage, un de nos hommes avait voulu prendre quelque grossière privauté avec la jeune Malgache, de quoi la vieille avait fait grand bruit. Néanmoins, le matelot n’avait pas voulu lâcher sa capture, et l’avait entraînée hors de la vue de la vieille, alors qu’il faisait presque nuit. La vieille femme s’était donc en allée sans elle, et sans doute, on le suppose, ayant par ses clameurs ameuté le peuple, en trois ou quatre heures toute cette grande armée s’était rassemblée contre nous. Nous l’avions échappé belle.

Un des nôtres avait été tué d’un coup de lance dès le commencement de l’attaque, comme il sortait de la hutte que nous avions dressée; les autres s’étaient sauvés, tous, hormis le drille qui était la cause de tout le méchef, et qui paya bien cher sa noire maîtresse: nous ne pûmes de quelque temps savoir ce qu’il était devenu. Nous demeurâmes encore sur la côte pendant deux jours, bien que le vent donnât, et nous lui fîmes des signaux, tandis que notre chaloupe côtoyait le rivage dans les deux sens l’espace de plusieurs lieues, mais en vain. Nous nous vîmes donc dans la nécessité de l’abandonner. Après tout, si lui seul eût souffert de sa faute, ce n’eût pas été grand dommage.

Je ne pus cependant me décider à partir sans m’aventurer une fois encore à terre, pour voir s’il ne serait pas possible d’apprendre quelque chose sur lui et les autres. Ce fut la troisième nuit après l’action que j’eus un vif désir d’en venir à connaître, s’il était possible, par n’importe quel moyen, le dégât que nous avions fait et quel jeu se jouait du côté des Indiens. J’eus soin de me mettre en campagne durant l’obscurité, de peur d’une nouvelle attaque; mais j’aurais dû aussi m’assurer que les hommes qui m’accompagnaient étaient bien sous mon commandement, avant de m’engager dans une entreprise si hasardeuse et si dangereuse, comme inconsidérément je le fis.

Nous nous adjoignîmes, le subrécargue et moi, vingt compagnons des plus hardis, et nous débarquâmes deux heures avant minuit, au même endroit où les Indiens s’étaient rangés en bataille l’autre soir. J’abordai là parce que mon dessein, comme je l’ai dit, était surtout de voir s’ils avaient levé le camp et s’ils n’avaient pas laissé derrière eux quelques traces du dommage que nous leur avions fait. Je pensais que, s’il nous était possible d’en surprendre un ou deux, nous pourrions peut-être ravoir notre homme en échange.

Nous mîmes pied à terre sans bruit, et nous divisâmes notre monde en deux bandes: le bosseman en commandait une, et moi l’autre. Nous n’entendîmes ni ne vîmes personne bouger quand nous opérâmes notre descente; nous poussâmes donc en avant vers le lieu du combat, gardant quelque distance entre nos deux troupes. De prime abord, nous n’aperçûmes rien car il faisait très noir; mais, peu après, notre maître d’équipage, qui conduisait l’avant-garde, trébucha et tomba sur un cadavre. Là-dessus tous firent halte, et, jugeant par cette circonstance qu’ils se trouvaient à la place même où les Indiens avaient pris position, ils attendirent mon arrivée. Alors nous résolûmes de demeurer là jusqu’à ce que, à la lueur de la lune, qui devait monter à l’horizon avant une heure, nous pussions reconnaître la perte que nous leur avions fait essuyer. Nous comptâmes trente-deux indigènes restés sur la place, dont deux n’étaient pas tout à fait morts. Les uns avaient un bras de moins, les autres une jambe, un autre la tête. Les blessés, à ce que nous supposâmes, avaient été enlevés.

Quand, à mon sens, nous eûmes fait une complète découverte de tout ce que nous pouvions espérer connaître, je me disposai à retourner à bord; mais le maître d’équipage et sa bande me firent savoir qu’ils étaient déterminés à faire une visite à la ville indienne où ces chiens, comme ils les appelaient, avaient leur demeure, et me prièrent de venir avec eux. S’ils pouvaient y pénétrer, comme ils se l’imaginaient, ils ne doutaient pas, disaient-ils, de faire un riche butin, et peut-être d’y retrouver Thomas Jeffrys. C’était le nom de l’homme que nous avions perdu.

S’ils m’avaient envoyé demander la permission d’y aller, je sais quelle eût été ma réponse; je leur eus intimé l’ordre sur-le-champ de retourner à bord; car ce n’était point à nous à courir à de pareils hasards, nous qui avions un navire et son chargement sous notre responsabilité, et à accomplir un voyage qui reposait totalement sur la vie de l’équipage; mais comme ils me firent dire qu’ils étaient résolus à partir, et seulement nous demandèrent à moi et à mon escouade de les accompagner, je refusai net, et je me levai—car j’étais assis à terre—pour regagner l’embarcation. Un ou deux de mes hommes se mirent alors à m’importuner pour que je prisse part à l’expédition, et comme je m’y refusais toujours positivement, ils commencèrent à murmurer et à dire qu’ils n’étaient point sous mes ordres et qu’ils voulaient marcher.—«Viens, Jack, dit l’un deux; veux-tu venir avec moi? sinon j’irai tout seul.»—Jack répondit qu’il voulait bien; un autre le suivit, puis un autre.

Bref, tous me laissèrent, excepté un auquel, non sans beaucoup de difficultés, je persuadai de rester. Ainsi le subrécargue et moi, et cet homme, nous regagnâmes la chaloupe où, leur dîmes-nous, nous allions les attendre et veiller pour recueillir ceux d’entre eux qui pourraient s’en tirer;—«car, leur répétai-je, c’est une mauvaise chose que vous allez faire, et je redoute que la plupart de vous ne subissent le sort de Thomas Jeffrys.»

Ils me répondirent, en vrais marins, qu’ils gageaient d’en revenir, qu’ils se tiendraient sur leurs gardes, et cætera; et ils partirent. Je les conjurai de prendre en considération le navire et la traversée; je leur représentai que leur vie ne leur appartenait pas, qu’elle était en quelque sorte incorporée au voyage; que s’il leur mésarrivait, le vaisseau serait perdu faute de leur assistance et qu’ils seraient sans excuse devant Dieu et devant les hommes. Je leur dis bien des choses encore sur cet article, mais c’était comme si j’eusse parlé au grand mât du navire. Cette incursion leur avait tourné la tête; seulement ils me donnèrent de bonnes paroles, me prièrent de ne pas me fâcher, m’assurèrent qu’ils seraient prudents, et que, sans aucun doute, ils seraient de retour dans une heure au plus tard, car le village indien, disaient-ils, n’était pas à plus d’un demi-mille au delà. Ils n’en marchèrent pas moins deux mille et plus avant d’y arriver.

Ils partirent donc, comme on l’a vu plus haut, et quoique ce fût une entreprise désespérée et telle que des fous seuls s’y pouvaient jeter, toutefois c’est justice à leur rendre, ils s’y prirent aussi prudemment que hardiment. Ils étaient tous solidement armés, car chaque homme avait un fusil ou un mousquet, une baïonnette et un pistolet. Quelques-uns avaient de gros poignards, d’autres des coutelas, et le maître d’équipage ainsi que deux autres brandissaient des haches d’armes. Outre tout cela, ils étaient munis de treize grenades. Jamais au monde compagnons plus téméraires et mieux pourvus ne partirent pour un mauvais coup.

En partant, leur principal dessein était le pillage: ils se promettaient beaucoup de trouver de l’or; mais une circonstance qu’aucun d’eux n’avait prévue les remplit du feu de la vengeance, et fit d’eux tous des démons. Quand ils arrivèrent aux quelques maisons indiennes qu’ils avaient prises pour la ville, et qui n’étaient pas éloignées de plus d’un demi-mille, grand fut leur désappointement, car il y avait là tout au plus douze ou treize cases, et où était la ville, et quelle était son importance, ils ne le savaient. Ils se consultèrent donc sur ce qu’ils devaient faire, et demeurèrent quelque temps sans pouvoir rien résoudre: s’ils tombaient sur ces habitants, il fallait leur couper la gorge à tous; pourtant il y avait dix à parier contre un que quelqu’un d’entre eux s’échapperait à la faveur de la nuit, bien que la lune fût levée, et, si un seul s’échappait, qu’il s’enfuirait pour donner l’alerte à toute la ville, de sorte qu’ils se verraient une armée entière sur les bras. D’autre part, s’ils passaient outre et laissaient ces habitants en paix,—car ils étaient tous plongés dans le sommeil,—ils ne savaient par quel chemin chercher la ville.

Cependant ce dernier cas leur semblant le meilleur, ils se déterminèrent à laisser intactes ces habitations, et à se mettre en quête de la ville comme ils pourraient. Après avoir fait un bout de chemin, ils trouvèrent une vache attachée à un arbre, et sur-le-champ il leur vint à l’idée qu’elle pourrait leur être un bon guide:—«Sûrement, se disaient-ils, cette vache appartient au village que nous cherchons ou au hameau que nous laissons, et, en la déliant, nous verrons de quel côté elle ira: si elle retourne en arrière, tant pis; mais si elle marche en avant, nous n’aurons qu’à la suivre.»—Ils coupèrent donc la corde faite de glaïeuls tortillés, et la vache partit devant. Bref, cette vache les conduisit directement au village, qui, d’après leur rapport, se composait de plus de deux cents maisons ou cabanes. Dans quelques-unes plusieurs familles vivaient ensemble.

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... et la vache partit devant.

Là régnait partout le silence et cette sécurité profonde que pouvait goûter dans le sommeil une contrée qui n’avait jamais vu pareil ennemi. Pour aviser à ce qu’ils devaient faire, ils tinrent de nouveau conseil, et, bref, ils se déterminèrent à se diviser en trois bandes et à mettre le feu à trois maisons sur trois différents points du village; puis, à mesure que les habitants sortiraient, de s’en saisir et de les garrotter. Si quelqu’un résistait, il n’est pas besoin de demander ce qu’ils pensaient lui faire. Enfin ils devaient fouiller le reste des maisons et se livrer au pillage. Toutefois il était convenu que sans bruit on traverserait d’abord le village pour reconnaître son étendue et voir si l’on pouvait ou non tenter l’aventure.

La ronde faite, ils se résolurent à hasarder le coup en désespérés; mais tandis qu’ils s’excitaient l’un l’autre à la besogne, trois d’entre eux, qui étaient un peu plus en avant, se mirent à appeler, disant qu’ils avaient trouvé Thomas Jeffrys. Tous accoururent, et ce n’était que trop vrai, car là ils trouvèrent le pauvre garçon pendu tout nu par un bras, et la gorge coupée. Près de l’arbre patibulaire il y avait une maison où ils entrevirent seize ou dix-sept des principaux Indiens qui précédemment avaient pris part au combat contre nous, et dont deux ou trois avaient reçu des coups de feu. Nos hommes s’aperçurent bien que les gens de cette demeure étaient éveillés et se parlaient l’un l’autre, mais ils ne purent savoir quel était leur nombre.

La vue de leur pauvre camarade massacré les transporta tellement de rage, qu’ils jurèrent tous de le venger et que pas un Indien qui tomberait entre leurs mains n’aurait quartier. Ils se mirent à l’œuvre sur-le-champ, toutefois moins follement qu’on n’eût pu l’attendre de leur fureur. Leur premier mouvement fut de se mettre en quête de choses aisément inflammables; mais, après un instant de recherche, ils s’aperçurent qu’ils n’en avaient que faire, car la plupart des maisons étaient basses et couvertes de glaïeuls et de joncs dont la contrée est pleine. Ils firent donc alors des artifices en humectant un peu de poudre dans la paume de leur main; et au bout d’un quart d’heure le village brûlait en quatre ou cinq endroits, et particulièrement cette habitation où les Indiens ne s’étaient pas couchés. Aussitôt que l’incendie éclata, ces pauvres misérables commencèrent à s’élancer dehors pour sauver leur vie; mais ils trouvaient leur sort dans cette tentative; là, au seuil de la porte où ils étaient repoussés, le maître d’équipage lui-même en pourfendit un ou deux avec sa hache d’armes. Comme la case était grande et remplie d’Indiens, le drôle ne se soucia pas d’y entrer, mais il demanda et jeta au milieu d’eux une grenade qui d’abord les effraya; puis, quand elle éclata, elle fit un tel ravage parmi eux qu’ils poussèrent des hurlements horribles.

Bref, la plupart des infortunés qui se trouvaient dans l’entrée de la hutte furent tués ou blessés par cette grenade, hormis deux ou trois qui se précipitèrent à la porte que gardaient le maître d’équipage et deux autres compagnons, avec la baïonnette au bout du fusil, pour dépêcher tous ceux qui prendraient ce chemin. Il y avait un autre logement dans la maison où le prince ou roi, n’importe, et quelques autres, se trouvaient: là, on les retint jusqu’à ce que l’habitation, qui pour lors était tout en flammes, croulât sur eux. Ils furent étouffés ou brûlés tous ensemble.

Tout ceci durant, nos gens n’avaient pas lâché un coup de fusil, de peur d’éveiller les Indiens avant de pouvoir s’en rendre maîtres; mais le feu ne tarda pas à les arracher au sommeil, et mes drôles cherchèrent alors à se tenir ensemble bien en corps; car l’incendie devenait si violent, toutes les maisons étant faites de matières légères et combustibles, qu’ils pouvaient à peine passer au milieu des rues; et leur affaire était pourtant de suivre le feu pour consommer leur extermination. Au fur et à mesure que l’embrasement chassait les habitants de ces demeures brûlantes, ou que l’effroi les arrachait de celles encore préservées, nos lurons, qui les attendaient au seuil de la porte, les assommaient en s’appelant et en se criant réciproquement de se souvenir de Thomas Jeffrys.

Tandis que ceci se passait, je dois confesser que j’étais fort inquiet, surtout quand je vis les flammes du village embrasé, qui, parce qu’il était nuit, me semblaient tout près de moi.

A ce spectacle, mon neveu le capitaine, que ses hommes réveillèrent aussi, ne fut guère plus tranquille, ne sachant ce dont il s’agissait et dans quel danger j’étais, surtout quand il entendit les coups de fusil: car nos aventuriers commençaient alors à faire usage de leurs armes à feu. Mille pensées sur mon sort et celui du subrécargue et sur nous tous oppressaient son âme; et enfin, quoiqu’il lui restât peu de monde disponible, ignorant dans quel mauvais cas nous pouvions être, il prit l’autre embarcation et vint me trouver à terre, à la tête de treize hommes.

Grande fut sa surprise de nous voir, le subrécargue et moi, dans la chaloupe, seulement avec deux matelots, dont l’un y avait été laissé pour sa garde; et bien qu’enchanté de nous retrouver en bon point, comme nous il séchait d’impatience de connaître ce qui se passait, car le bruit continuait et la flamme croissait. J’avoue qu’il eût été bien impossible à tout homme au monde de réprimer son envie de savoir ce qu’il était advenu, ou son inquiétude sur le sort des absents. Bref, le capitaine me dit qu’il voulait aller au secours de ses hommes, coûte que coûte. Je lui représentai, comme je l’avais déjà fait à nos aventuriers, la sûreté du navire, les dangers du voyage, l’intérêt des armateurs et des négociants, et cætera, et lui déclarai que je voulais partir, moi et deux hommes seulement, pour voir si nous pourrions, à distance, apprendre quelque chose de l’événement, et revenir le lui dire.

J’eus autant de succès auprès de mon neveu que j’en avais eu précédemment auprès des autres:—«Non, non; j’irai, répondit-il; seulement je regrette d’avoir laissé plus de dix hommes à bord, car je ne puis penser à laisser périr ces braves faute de secours: j’aimerais mieux perdre le navire, le voyage, et ma vie et tout!...»—Il partit donc.

Alors il ne me fut pas plus possible de rester en arrière qu’il m’avait été possible de les dissuader de partir. Pour couper court, le capitaine ordonna à deux matelots de retourner au navire avec la pinasse, laissant la chaloupe à l’ancre, et de ramener encore douze hommes. Une fois arrivés, six devaient garder les deux embarcations et les six autres venir nous rejoindre. Ainsi seize hommes seulement devaient demeurer à bord; car l’équipage entier ne se composait que de soixante-cinq hommes, dont deux avaient péri dans la première échauffourée.

Nous nous mîmes en marche; à peine, comme on peut le croire, sentions-nous la terre que nous foulions, et guidés par la flamme, à travers champs, nous allâmes droit au lieu de l’incendie. Si le bruit de la fusillade nous avait surpris d’abord, les cris des pauvres Indiens nous remuèrent bien autrement et nous remplirent d’horreur. Je le confesse, je n’avais jamais assisté au pillage d’une cité ni à la prise d’assaut d’une ville. J’avais bien entendu dire qu’Olivier Cromwell, après avoir pris Drogheda en Irlande, y avait fait massacrer hommes, femmes et enfants. J’avais bien ouï raconter que le comte de Tilly, lors du sac de la ville de Magdebourg avait fait égorger vingt-deux mille personnes de tout sexe; mais jusqu’alors je ne m’étais jamais fait une idée de la chose même, et je ne saurais ni la décrire, ni rendre l’horreur qui s’empara de nos esprits.

Néanmoins nous avancions toujours et enfin nous atteignîmes le village, sans pouvoir toutefois pénétrer dans les rues à cause du feu. Le premier objet qui s’offrit à nos regards, ce fut les ruines d’une maison ou d’une hutte, ou plutôt ses cendres, car elle était consumée. Tout auprès, éclairés en plein par l’incendie, gisaient quatre hommes et trois femmes tués, et nous eûmes lieu de croire qu’un ou deux autres cadavres étaient ensevelis parmi les décombres en feu.

En un mot, nous trouvâmes partout les traces d’une rage si barbare, et d’une fureur si au delà de tout ce qui est humain, que nous ne pûmes croire que nos gens fussent coupables de telles atrocités, ou, s’ils en étaient les auteurs, nous pensâmes que tous avaient mérité la mort la plus cruelle. Mais ce n’était pas tout: nous vîmes l’incendie s’étendre, et comme les cris croissaient à mesure que l’incendie croissait, nous tombâmes dans la dernière consternation. Nous nous avançâmes un peu, et nous aperçûmes, à notre grand étonnement, trois femmes nues, poussant d’horribles cris, et fuyant comme si elles avaient des ailes, puis, derrière elles, dans la même épouvante et la même terreur, seize ou dix-sept naturels poursuivis-je ne saurais les mieux nommer—par trois de nos bouchers anglais, qui, ne pouvant les atteindre, leur envoyèrent une décharge: un pauvre diable, frappé d’une balle, fut renversé sous nos yeux. Quand ces Indiens nous virent, croyant que nous étions des ennemis et que nous voulions les égorger, comme ceux qui leur donnaient la chasse, ils jetèrent un cri horrible, surtout les femmes, et deux d’entre eux tombèrent par terre comme morts d’effroi.

A ce spectacle, j’eus le cœur navré, mon sang se glaça dans mes veines, et je crois que si les trois matelots anglais qui les poursuivaient se fussent approchés, je les aurais fait tuer par notre monde. Nous essayâmes de faire connaître à ces pauvres fuyards que nous ne voulions point leur faire de mal, et aussitôt ils accoururent et se jetèrent à nos genoux, levant les mains et se lamentant piteusement pour que nous leur sauvions la vie. Leur ayant donné à entendre que c’était là notre intention, tous vinrent pêle-mêle derrière nous se ranger sous notre protection. Je laissai mes hommes assemblés, et je leur recommandai de ne frapper personne, mais, s’il était possible, de se saisir de quelqu’un de nos gens pour voir de quel démon ils étaient possédés, ce qu’ils espéraient faire, puis enfin, de leur enjoindre de se retirer, en leur assurant que, s’ils demeuraient jusqu’au jour, ils auraient une centaine de mille hommes à leurs trousses. Je les laissai, dis-je, et prenant seulement avec moi deux de nos marins, je m’en allai parmi les fuyards. Là, quel triste spectacle m’attendait! Quelques-uns s’étaient horriblement rôti les pieds en passant et courant à travers le feu; d’autres avaient les mains brûlées; une des femmes était tombée dans les flammes et avait été presque mortellement grillée avant de pouvoir s’en arracher; deux ou trois hommes avaient eu, dans leur fuite, le dos et les cuisses tailladés par nos gens; un autre enfin avait reçu une balle dans le corps, et mourut tandis que j’étais là.

J’aurais bien désiré connaître quelle avait été la cause de tout ceci, mais je ne pus comprendre un mot de ce qu’ils me dirent; à leurs signes, toutefois, je m’aperçus qu’ils n’en savaient rien eux-mêmes. Cet abominable attentat me transperça tellement le cœur que, ne pouvant tenir là plus longtemps, je retournai vers nos compagnons. Je leur faisais part de ma résolution et leur commandais de me suivre, quand, tout à coup, s’avancèrent quatre de nos matamores avec le maître d’équipage à leur tête, courant, tout couverts de sang et de poussière, sur des monceaux de corps qu’ils avaient tués, comme s’ils cherchaient encore du monde à massacrer. Nos hommes les appelèrent de toutes leurs forces; un d’eux, non sans beaucoup de peine, parvint à s’en faire entendre; ils reconnurent alors qui nous étions, et s’approchèrent de nous.

Sitôt que le maître d’équipage nous vit, il poussa comme un cri de triomphe, pensant qu’il lui arrivait du renfort, et, sans plus écouter:—«Capitaine, s’écria-t-il, noble capitaine, que je suis aise que vous soyez venu! nous n’en avons pas encore à moitié fini. Les plats gueux! les chiens d’enfer! je veux en tuer autant que le pauvre Tom a de cheveux sur la tête. Nous avons juré de n’en épargner aucun; nous voulons extirper cette race de la terre!»—Et il se reprit à courir, pantelant, hors d’haleine, sans nous donner le temps de lui dire un mot.

Enfin, élevant la voix pour lui imposer un peu silence:—«Chien sanguinaire! lui criai-je, qu’allez-vous faire? Je vous défends de toucher à une seule de ces créatures, sous peine de la vie. Je vous ordonne, sur votre tête, de mettre fin à cette tuerie, et de rester ici: sinon vous êtes mort.»

—«Tudieu! sir, dit-il, savez-vous ce que vous faites et ce qu’ils ont fait? Si vous voulez savoir la raison de ce que nous avons fait, nous, venez ici.»—Et, sur ce, il me montra le pauvre Tom pendu à un arbre, et la gorge coupée.

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... le pauvre Tom pendu à un arbre...

J’avoue qu’à cet aspect je fus irrité moi-même, et qu’en toute autre occasion j’eusse été fort exaspéré; mais je pensai que déjà ils n’avaient porté que trop loin leur rage et je me rappelai les paroles de Jacob à ses fils Siméon et Lévi:—«Maudite soit leur colère, car elle a été féroce, et leur vengeance, car elle a été cruelle.»—Or, une nouvelle besogne me tomba alors sur les bras, car lorsque les marins qui me suivaient eurent jeté les yeux sur ce triste spectacle, ainsi que moi, j’eus autant de peine à les retenir que j’en avais eu avec les autres. Bien plus, mon neveu le capitaine se rangea de leur côté, et me dit, de façon à ce qu’ils l’entendissent, qu’ils redoutaient seulement que nos hommes ne fussent écrasés par le nombre; mais quant aux habitants, qu’ils méritaient tous la mort, car tous avaient trempé dans le meurtre du pauvre matelot et devaient être traités comme des assassins. A ces mots, huit de mes hommes, avec le maître d’équipage et sa bande, s’enfuirent pour achever leur sanglant ouvrage. Et moi, puisqu’il était tout à fait hors de mon pouvoir de les retenir, je me retirai morne et pensif: je ne pouvais supporter la vue et encore moins les cris et les gémissements des pauvres misérables qui tombaient entre leurs mains.

Personne ne me suivit, hors le subrécargue et deux hommes, et avec eux seuls je retournai vers nos embarcations. C’était une grande folie à moi, je l’avoue, de m’en aller ainsi; car il commençait à faire jour et l’alarme s’était répandue dans le pays. Environ trente ou quarante hommes armés de lances et d’arcs campaient à ce petit hameau de douze ou treize cabanes dont il a été question déjà; mais, par bonheur, j’évitai cette place et je gagnai directement la côte. Quand j’arrivai au rivage, il faisait grand jour: je pris immédiatement la pinasse et je me rendis à bord, puis je la renvoyai pour secourir nos hommes le cas échéant.

Je remarquai, à peu près vers le temps où j’accostai le navire, que le feu était presque éteint et le bruit apaisé; mais environ une demi-heure après que j’étais à bord, j’entendis une salve de mousqueterie et je vis une grande fumée. C’était, comme je l’appris plus tard, nos hommes qui, chemin faisant, assaillaient les quarante Indiens postés au petit hameau. Ils en tuèrent seize ou dix-sept et brûlèrent toutes les maisons, mais ils ne touchèrent point aux femmes ni aux enfants.

Au moment où la pinasse regagnait le rivage, nos aventuriers commencèrent à reparaître: ils arrivaient petit à petit, non plus en deux corps et en ordre comme ils étaient partis, mais pêle-mêle, mais à la débandade, de telle façon qu’une poignée d’hommes résolus aurait pu leur couper à tous la retraite.

Mais ils avaient jeté l’épouvante dans tout le pays. Les naturels étaient si consternés, si atterrés qu’une centaine d’entre eux, je crois, auraient fui seulement à l’aspect de cinq des nôtres. Dans toute cette terrible action il n’y eut pas un homme qui fit une belle défense. Surpris tout à la fois par l’incendie et l’attaque soudaine de nos gens au milieu de l’obscurité, ils étaient si éperdus qu’ils ne savaient que devenir. S’ils fuyaient d’un côté, ils rencontraient un parti; s’ils reculaient, un autre, et partout la mort. Quant à nos marins, pas un n’attrapa la moindre blessure, hors un homme qui se foula le pied et un autre qui eut une main assez grièvement brûlée.

J’étais fort irrité contre mon neveu le capitaine, et au fait intérieurement, contre tous les hommes du bord, mais surtout contre lui, non seulement parce qu’il avait forfait à son devoir, comme commandant du navire, responsable du voyage, mais encore parce qu’il avait plutôt attisé qu’amorti la rage de son équipage dans cette sanguinaire et cruelle entreprise. Mon neveu me répondit très respectueusement, et me dit qu’à la vue du cadavre du pauvre matelot, massacré d’une façon si féroce et si barbare, il n’avait pas été maître de lui-même et n’avait pu maîtriser sa colère. Il avoua qu’il n’aurait pas dû agir ainsi comme capitaine du navire, mais comme il était homme, que la nature l’avait remué et qu’il n’avait pu prévaloir sur elle. Quant aux autres, ils ne m’étaient soumis aucunement, et ils ne le savaient que trop: aussi tinrent-ils peu de compte de mon blâme.

Le lendemain nous mîmes à la voile, nous n’apprîmes donc rien de plus. Nos hommes n’étaient pas d’accord sur le nombre des gens qu’ils avaient tués: les uns disaient une chose, les autres une autre; mais, selon le plus admissible de tous leurs récits, ils avaient bien expédié environ cent cinquante personnes, hommes, femmes et enfants, et n’avaient pas laissé une habitation debout dans le village.

Quant au pauvre Thomas Jeffrys, comme il était bien mort, car on lui avait coupé la gorge si profondément que sa tête était presque décollée, ce n’eût pas été la peine de l’emporter. Ils le laissèrent donc où ils l’avaient trouvé, seulement ils le descendirent de l’arbre où il était pendu par un bras.

Quelque juste que semblât cette action à nos marins, je n’en demeurai pas moins là-dessus en opposition ouverte avec eux, et toujours depuis je leur disais que Dieu maudirait notre voyage; car je ne voyais dans le sang qu’ils avaient fait couler durant cette nuit qu’un meurtre qui pesait sur eux. Il est vrai que les Indiens avaient tué Thomas Jeffrys; mais Thomas Jeffrys avait été l’agresseur, il avait rompu la trêve, et il avait enlevé une de leurs jeunes filles qui était venue à notre camp innocemment et sur la foi des traités.

A bord, le maître d’équipage défendit sa cause par la suite. Il disait qu’à la vérité nous semblions avoir rompu la trêve, mais qu’il n’en était rien; que la guerre avait été ouverte la nuit précédente par les naturels eux-mêmes, qui avaient tiré sur nous et avaient tué un de nos marins sans aucune provocation; que puisque nous avions été en droit de les combattre, nous avions bien pu aussi être en droit de nous faire justice d’une façon extraordinaire; que ce n’était pas une raison parce que le pauvre Tom avait pris quelques libertés avec une jeune Malgache, pour l’assassiner et d’une manière si atroce; enfin, qu’ils n’avaient rien fait que de juste, et qui, selon les lois de Dieu, ne fût à faire aux meurtriers.

On va penser sans doute qu’après cet événement nous nous donnâmes de garde de nous aventurer à terre parmi les païens et les barbares; mais point du tout, les hommes ne deviennent sages qu’à leurs propres dépens, et toujours l’expérience semble leur être d’autant plus profitable qu’elle est plus chèrement achetée.

Nous étions alors destinés pour le golfe Persique et de là pour la côte de Coromandel, en touchant seulement à Surate; mais le principal dessein de notre subrécargue l’appelait dans la baie du Bengale, d’où, s’il manquait l’affaire pour laquelle il avait mission, il devait aller à la Chine, et revenir à la côte en s’en retournant.

Le premier désastre qui fondit sur nous ce fut dans le golfe Persique, où, s’étant aventurés à terre sur la côte Arabique du golfe, cinq de nos hommes furent environnés par les Arabes et tous tués ou emmenés en esclavage: le reste des matelots montant l’embarcation n’avait pas été à même de les délivrer et n’avait eu que le temps de regagner la chaloupe.

Je montrai alors à nos gens la juste rétribution du ciel en ce cas; mais le maître d’équipage me répondit avec chaleur que j’allais trop loin dans mes censures que je ne saurais appuyer d’aucun passage des Écritures, et il s’en référa au chapitre XIII de saint Luc, verset 4, où notre Sauveur donne à entendre que ceux sur lesquels la Tour de Siloé tomba, n’étaient pas plus coupables que les autres Galiléens; mais ce qui me réduisit tout de bon au silence en cette occasion, c’est que pas un des cinq hommes que nous venions de perdre n’était du nombre de ceux descendus à terre lors du massacre de Madagascar,—ainsi toujours l’appelais-je, quoique l’équipage ne pût supporter qu’impatiemment ce mot de massacre. Cette dernière circonstance, comme je l’ai dit, me ferma réellement la bouche pour le moment.

Mes sempiternels sermons à ce sujet eurent des conséquences pires que je ne m’y attendais, et le maître d’équipage, qui avait été le chef de l’entreprise, un beau jour vint à moi hardiment et me dit qu’il trouvait que je remettais bien souvent cette affaire sur le tapis, que je faisais d’injustes réflexions là-dessus et qu’à cet égard j’en avais fort mal usé avec l’équipage et avec lui-même en particulier; que, comme je n’étais qu’un passager, que je n’avais ni commandement dans le navire, ni intérêt dans le voyage, ils n’étaient pas obligés de supporter tout cela; qu’après tout qui leur disait que je n’avais pas quelque mauvais dessein en tête, et ne leur susciterais pas un procès quand ils seraient de retour en Angleterre; enfin, que si je ne me déterminais pas à en finir et à ne plus me mêler de lui et de ses affaires, il quitterait le navire, car il ne croyait pas qu’il fût sain de voyager avec moi.

Je l’écoutai assez patiemment jusqu’au bout, puis je lui répliquai qu’il était parfaitement vrai que je m’étais toujours opposé au massacre de Madagascar, car je ne démordais pas de l’appeler ainsi, et qu’en toute occasion j’en avais parlé fort à mon aise, sans l’avoir en vue lui plus que les autres; qu’à la vérité je n’avais point de commandement dans le navire et n’y exerçais aucune autorité, mais que je prenais la liberté d’exprimer mon opinion sur des choses qui visiblement nous concernaient tous.—«Quant à mon intérêt dans le voyage, ajoutai-je, vous n’y entendez goutte: je suis propriétaire pour une grosse part dans ce navire, et en cette qualité je me crois quelque droit de parler, même plus que je ne l’ai encore fait, sans avoir de comptes à rendre ni à vous ni à personne autre.»—Je commençais à m’échauffer: il ne me répondit que peu de chose cette fois, et je crus l’affaire terminée. Nous étions alors en rade au Bengale, et, désireux de voir le pays, je me rendis à terre, dans la chaloupe, avec le subrécargue, pour me récréer. Vers le soir, je me préparais à retourner à bord, quand un des matelots s’approcha de moi et me dit qu’il voulait m’épargner la peine[31] de regagner la chaloupe, car ils avaient ordre de ne point me ramener à bord. On devine quelle fut ma surprise à cet insolent message. Je demandai au matelot qui l’avait chargé de cette mission près de moi. Il me répondit que c’était le patron de la chaloupe; je n’en dis pas davantage à ce garçon, mais je lui ordonnai d’aller faire savoir à qui de droit qu’il avait rempli son message, et que je n’y avais fait aucune réponse.

J’allai immédiatement retrouver le subrécargue, et lui contai l’histoire, ajoutant qu’à l’heure même je pressentais qu’une mutinerie devait éclater à bord. Je le suppliai donc de s’y rendre sur-le-champ dans un canot indien pour donner l’éveil au capitaine; mais j’aurais pu me dispenser de cette communication, car avant même que je lui eusse parlé à terre, le coup était frappé à bord. Le maître d’équipage, le canonnier et le charpentier, et en un mot tous les officiers inférieurs, aussitôt que je fus descendu dans la chaloupe, se réunirent vers le gaillard d’arrière et demandèrent à parler au capitaine. Là, le maître d’équipage faisant une longue harangue,—car le camarade s’exprimait fort bien,—et répétant tout ce qu’il m’avait dit, lui déclara en peu de mots que, puisque je m’en étais allé paisiblement à terre, il leur serait pénible d’user de violence envers moi, ce qu’autrement, si je ne me fusse retiré de moi-même, ils auraient fait pour m’obliger à m’éloigner.—«Capitaine, poursuivit-il, nous croyons donc devoir vous dire que, comme nous nous sommes embarqués pour servir sous vos ordres, notre désir est de les accomplir avec fidélité; mais que si cet homme ne veut pas quitter le navire, ni vous, capitaine, le contraindre à le quitter, nous abandonnerons tous le bâtiment; nous vous laisserons en route.»—Au mot tous, il se tourna vers le grand mât, ce qui était, à ce qu’il paraît, le signal convenu entre eux, et là-dessus tous les matelots qui se trouvaient là réunis se mirent à crier:—«Oui, tous! tous!»

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