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Autour des trônes que j'ai vu tomber

LE DRAME DE MA CAPTIVITÉ ET MON EXISTENCE DE PRISONNIÈRE

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LE DÉBUT DU SUPPLICE

Mes malheurs, hélas! sont connus du public de tous les pays. Mais ce n'est pas sur moi qu'ils pèsent le plus.

La calomnie et la persécution, servis par des moyens puissants, ont eu beau multiplier leurs coups, une vérité, au moins, s'est fait jour:

Je ne fus point, je ne suis pas folle, et ceux qui ont voulu que je le fusse en ont été pour leur honte, et, je l'espère, leur remords.

—Cependant, a-t-on dit, la Princesse est étrange.

D'autres, mieux informés, ont précisé:

—Elle est faible d'esprit.

Pas même, s'il plaît à Dieu!

On objecte mes «dépenses», mes «prodigalités», mes «dettes», et mon «abandon à mon entourage de mes intérêts et de ma volonté».

Raisonnons, en passant, ces «étrangetés» et ces «faiblesses».

Il est parfaitement exact qu'à certains moments, j'ai fait des dépenses exagérées. J'ai dit et je répète que c'était un moyen de me revancher des contraintes et petitesses d'une avarice oppressive.

Certaine, ainsi que je l'ai indiqué, que dans l'ordre naturel des choses, une fortune considérable devait me revenir, j'ai cédé aux offres, pour ne pas dire aux assauts de la tentation.

On a parlé de sommes fantastiques. Je calcule que je n'ai pas dépensé dix millions depuis 1897, époque du début déclaré de mon effort de libération.

On a donné des chiffres supérieurs, mais il faut faire la part des exagérations des spéculateurs et usuriers qui sont venus, envoyés souvent par mes ennemis, pour servir leur thèse, et témoigner de mes «folies», après m'avoir doucereusement vendu des crocodiles empaillés.

On connaît l'histoire édifiante de ce créancier allemand soutenant, à Bruxelles, devant les arbitres chargés de payer mes dettes sur des fonds provenant de la succession du Roi, une réclamation de sept millions de marks ramenés à zéro après enquête et vérification de ce qu'il prêta réellement et reçut par la suite.

Si je m'abaissais à écrire l'histoire des manœuvres de toute sorte, imaginées contre mon indépendance, et tendant à me rejeter dans l'impossibilité d'être et d'agir, on dirait: «Ce n'est pas possible; c'est du roman!»

Les romans les plus invraisemblables, on ne les publie jamais. La vie seule se charge de les faire.

Qu'on veuille bien réfléchir; je devais opter: ou l'esclavage, ou l'emprisonnement parmi les fous; ou bien la fuite et, par elle, la défense.

J'ai fui et je me suis défendue. Mais alors, afin de me reprendre et de m'abattre, oh m'a d'abord réduite à la portion congrue, puis on m'a coupé les vivres.

J'avais perdu la meilleure des mères; le Roi, trompé, irrité du reste, parce que, plus politique que je ne l'étais, il mettait, en ce qui me concerne, les apparences de la correction au-dessus des réalités de la conscience, le Roi se désintéressait du sort cruel fait à sa fille aînée.

Dès mon internement, mes sœurs et le reste de ma famille avaient eu plus d'une raison de se régler sur le Roi. Je me vis donc oubliée des miens, qui commettaient cette faute de négliger, pendant des années, de m'aller voir dans ma maison de santé.

Ou j'étais malade, ou je ne l'étais pas! Et m'abandonner, c'était laisser voir que je ne l'étais pas…

La presse finit par s'indigner. Alors, on vint. Oh! bien rarement. C'était si pénible et si embarrassant—pas pour moi!

Quand je m'évadai, la pitié affectée fit place à une colère sincère…

Il fallait pourtant que je vive et que je reconnaisse dans la mesure du possible les services qui m'étaient rendus. Enfin, je fus obligée de plaider. Nouveau crime.

Ah! ce n'est pas de m'être révoltée contre un mari et contre un mariage devenus impossibles, qu'on m'en a voulu… Serais-je par hasard la première?… C'est d'avoir montré cet esprit déplorable que le monde ne pardonne guère: l'esprit combatif, l'esprit de résistance.

Une femme qui se défend—mal, je le veux bien; les arcanes de la procédure et les dessous des affaires m'ont toujours échappé—mais qui se défend tout de même, infatigablement, pour le principe, pour l'honneur, pour le droit, cette femme est détestable. Elle veut avoir raison, contre les autorités établies; elle fait scandale. Elle crie: «Je ne suis pas folle!» Elle crie: «On m'a volée!» C'est une peste!

Ordinairement, les gens bien élevés qu'on enferme et qu'on dépouille ne font pas tant de bruit. Quoi! Une Altesse, une fille de Roi, une femme de Prince qui ne veut être ni démente, ni dupe!

Si elle avait en quoi que ce soit de la mesure, elle ne ferait point parler d'elle. Elle serait encore sous les tilleuls de Lindenhof; et puisqu'elle veut écrire, elle écrirait un livre à la gloire de la justice humaine, en Belgique et ailleurs.

Grand merci! J'ai ma conscience pour moi. Je n'en démordrai pas. Je peux mourir, méconnue, diffamée, dépouillée: mon ultime parole sera pour protester.

Ce qu'on me reproche serait à refaire, je le referais. Je n'ai nulle honte de mes «prodigalités» passées.

Grâce à Dieu, mes «victimes» sont toujours rentrées dans leur argent, avantageusement pour elles.

Je m'estimerais déshonorée si j'avais fait perdre quoi que ce soit de vraiment dû à qui que ce soit. Même les crocodiles, qui n'étaient pas de l'époque antédiluvienne, et par trop démesurés, je ne les ai pas reniés.

Cela dit de mes dépenses, arrivons à ce prétendu abandon de ma fortune et de ma volonté à mon entourage.

Qu'on ne s'y trompe pas: la diffamation a visé une seule personne, toujours la même, celle à laquelle j'ai voué ma vie comme elle me voua la sienne. Ses ennemis lui ont prêté les mobiles dont ils étaient animés. Ils n'ont pas voulu voir, ils ont nié qu'elle fût, par sa grandeur d'âme, au-dessus des misérables calculs de l'intérêt. En vain elle a jeté dans le gouffre creusé sous nos pas tout ce qu'elle était, tout ce qu'elle avait, tout ce qu'elle pouvait avoir. Ce sublime renoncement, la haine l'a étouffé sous ses hideuses inventions.

O noble ami, que n'a-t-elle pas dit de vous, la bête hurlante et monstrueuse?

Sans doute, pas plus que moi, vous n'étiez de taille à lutter contre les financiers qui dupent, les gens de loi qui trompent, les amis qui trahissent. Mais prétendre de vous, ou de n'importe qui, que l'on a pesé sur ma volonté, égaré mes pas, faussé mes actes… Ah! c'est absurde encore plus qu'infâme.

Comment! J'aurais eu, j'aurais toujours une force de résistance qui a tout sacrifié à un idéal d'honneur et de liberté, et je serais, hors de cela, une poupée dont on joue, une girouette au vent!

Toute de conscience pour l'essentiel de la dignité humaine, je serais l'inconscience en personne pour ce qui est secondaire?

N'est-ce pas insensé!

Mais laissons cela, et résumons, en les éclairant de lueurs nouvelles, les incroyables attentats d'une haine que rien n'a pu désarmer, jusqu'au jour où une autre justice que celle des hommes, jetant bas d'un tournemain des trônes indignement occupés, m'a sauvée des persécutions dont j'étais l'objet.

A la veille même de leur chute, la monarchie allemande et la monarchie austro-hongroise se croyaient encore tout permis. Les iniquités dont j'ai souffert ne sont qu'un exemple de ce qu'elles osaient faire. Que de crimes, à leur actif, demeurés ignorés! Et quelle corruption à leur contact!

On sait le début des intrigues où j'ai succombé.

J'étais à Nice avec ma fille. Celle-ci, mon espoir et ma consolation, me fut enlevée, comme je l'ai dit, par son fiancé liant partie avec le Prince de Cobourg, au mépris de la parole qu'il m'avait donnée.

Le Prince sentait que j'allais lui échapper définitivement, et, avec moi, la fortune à venir du Roi.

Je divorcerais, pensait-il; je me remarierais.

Divorcer, j'y songeais. Il a bien fallu y venir plus tard. Mais si je ne pouvais m'empêcher de me libérer de ce qui fut promis à un homme, quand, de lui-même, il avait détruit les raisons qui avaient été la base du serment prononcé, j'hésitais à me libérer de ce qui fut juré à Dieu, invisible et muet et qui ne corrompt, ni ne trompe, ni ne persécute.

L'indissolubilité du mariage est une chose; la dissolubilité des liens de la chair en est une autre. Plus j'ai vécu, plus j'ai pensé que le divorce est un fléau. Il faudrait avoir le courage d'admettre que les cas individuels ne sont rien; seul compte l'intérêt de la collectivité. Tant vaut le mariage, tant vaut la société. On a fait du mariage quelque chose de fragile, la société tombe en morceaux. L'Eglise a donc raison. Mais qui de nous ne chancelle et ne méconnaît que la règle divine est essentiellement une règle humaine?

Le comte venait de recevoir, à Nice, les témoins du Prince de Cobourg que la cour de François-Joseph avait décidé à ce cartel. Le duel mit en présence les deux adversaires, à Vienne, au manège de cavalerie, en février 1898. Le lieutenant tira par deux fois en l'air et, par deux fois, le général tira sur le lieutenant. On passa au sabre. Le lieutenant continua de ménager le général, et le toucha d'un coup léger à la main droite.

Il renforça ainsi les sentiments que le Prince pouvait avoir à son égard. Trois semaines plus tard, on l'impliqua dans cette abominable histoire de fausses lettres de change, inventée de toutes pièces, et dont le Reichsrat, par la suite, devait faire bonne justice.

Le jugement—inouï!—qui prétendit déshonorer le plus noble des hommes n'eût pu être prononcé, si mon témoignage avait été retenu.

Mais on s'empressa de m'enfermer. Ma déposition fut étouffée, et le Comte, condamné!

Un homme vit encore, silencieux et caché, et qui, si je calcule bien, a soixante-quinze ans révolus, quand j'écris ces lignes qu'il pourra lire, si elles voient le jour avant qu'il disparaisse de ce monde.

Dans l'instant où mon souvenir l'évoque au seuil des maisons de fous où sa haine me jeta, au seuil des prisons où elle fit enfermer le comte Geza Mattachich, qu'il sache que ses victimes lui ont pardonné.

Elles pourraient, aujourd'hui, lui demander des comptes devant la justice autrichienne, affranchie des contraintes d'antan. Elles l'épargnent. Que le juge Celui qui nous jugera tous.

Je ne sais même plus quels furent les instruments de sa vengeance.

On m'a montré, dans Vienne, il n'y a pas longtemps, un pauvre être, aux trois quarts aveugle, penché vers le tombeau, et l'on a murmuré à mon oreille le nom de l'avocat juif, réprouvé par tout ce qui est estimable dans Israël, en Autriche, et qui fut l'agent, l'instigateur, le conseil de l'implacable fureur acharnée à ma perte.

J'ai détourné les yeux en pensant que ce même personnage, obstiné dans son système de rigueurs policières au service de l'abus de pouvoir, avait armé le bras de la femme qui tua mon fils…

Et bouleversée, je me suis demandée:

—Ont-ils compris?

Oui, peut-être. Ils ne sont plus, sans doute, ce qu'ils étaient. La vie aussi a dû les changer.

Peuvent-ils, sans angoisse de demain, se remémorer hier?

Candides, nous avions pris la fuite devant eux. Je m'imaginais trop vite qu'ils pouvaient nous faire arrêter! Je croyais sur parole des émissaires à la solde du Prince. Nous étions en France, où je ne risquais rien. Je voulus partir pour l'Angleterre, et demander aide et protection à la Reine Victoria, qui m'avait donné tant de marques d'affection.

Ma fidèle dame d'honneur, la comtesse Fugger, partageait mes craintes et mes voyages précipités.

A peine à Londres, nous recevons de mystérieux avis de prétendus amis: il faut repartir sur l'heure, ou nous sommes perdus, le comte et moi… Et nous repartons, sans que je cherche à rejoindre la Reine, avec qui nous venions de nous croiser, car, au même moment, elle se dirigeait vers le Midi de la France.

Nous n'étions pas faits pour être des criminels. Ils sont plus résistants.

Traqués par notre propre imagination trop crédule, nous pensâmes alors à trouver un asile près de la mère du Comte, au château de Lobor.

On n'a jamais compris pourquoi et comment j'avais pu me rendre en Croatie, chez la comtesse Keglevich.

Son second mari, père adoptif du Comte Geza Mattachich, était membre de la chambre des Magnats de Hongrie, député et ami du ban de Croatie. Je me persuadais que l'on n'oserait pas m'enlever sous son toit.

Notre aventure avait pris les proportions d'un événement mondial. Les journaux de la terre entière en parlaient. Le duel avait mis le comble à cette publicité terrible. Et comme encore la calomnie et ses manœuvres n'avaient pas eu d'effet, nous étions des personnages romanesques dont la sincérité désarmait les rigueurs de la critique et ralliait les sympathies du sentiment.

Quand je pense que j'ai été, ensuite, taxée de duplicité, je ne peux m'empêcher de sourire. On citerait peu de cas d'une franchise d'existence plus établie que la mienne. Je n'ai jamais dissimulé aux miens quel effort exigeait ma vie avec mon mari, et quand j'ai été à bout de forces, je n'ai pas fait mystère du secours que je trouvais en un sauveur chevaleresque, placé providentiellement sur mon chemin.

Mais le monde ne pardonne pas à ceux qui ne veulent point porter de masque, et qui ne cachent pas leur cœur.

Tant de gens ont à dissimuler ce que le leur contient! Mais nous, mais moi… En vérité, où est le crime?

Je peux mourir tout à l'heure; je n'ai pas peur de la justice de Dieu.

Forts de notre commune loyauté, naïvement persuadés qu'en France, en Angleterre, en Allemagne et autre part encore nous serions en danger, avertis du reste que l'on voulait me mettre dans une maison de fous—dès Nice, Gunther de Holstein m'avait prévenue, et parlait de me faire protéger par son tout puissant beau-frère… Inoubliable comédie!—nous arrivions en Croatie avec la certitude que, sous le toit des Keglevich, je serais en sûreté.

Le comte me confierait à ses parents pour le temps qu'exigerait le règlement de ma séparation d'avec le prince de Cobourg. Le bruit s'apaiserait. L'opinion publique était pour moi, et, premièrement, celle d'Agram, où le comte et les siens jouissaient de l'affection générale. A Vienne, la camarilla ennemie désarmerait. Nous ne serions plus, bientôt, que deux créatures semblables à tant d'autres: celle-ci meurtrie par ses fers brisés; celle-là secourable. Et de ce malheur et de ce dévouement, peut-être qu'un jour le temps ferait un bonheur régulier.

O rêves, ô espérances, nous sommes votre jouet. La lourde réalité surgit et nous déchire.

Nous n'avions pas prévu la trame ourdie contre nous, et quelle odieuse accusation viserait le comte.

En un instant, son beau-père, très connu à la cour, influent d'ailleurs, fut détaché de nous. Apparemment on lui fit confidence du crime imputé à son beau-fils, et la diffamation lui en imposa.

Cette explication de son revirement est la plus indulgente qu'il me soit permis de faire.

L'appui du comte Keglevich nous manquant, la comtesse, prise entre son fils et son mari, était dans une situation poignante.

Et nos ennemis avaient le champ libre à Agram.

Cependant, deux partis se formèrent: d'un côté, les étudiants et les paysans prirent fait et cause pour nous; de l'autre, se rangèrent la police et les autorités. Vienne sut qu'une espèce de révolution locale groupait en notre faveur des partisans.

Dès l'instant que la cour pensa que nous avions l'appui de la jeunesse et des campagnes, elle fut effrayée et livra notre tête. L'avocat du Prince, cet homme que je ne saurais nommer, put se faire délivrer plein pouvoir. L'Empereur consentit à le laisser agir à sa guise. Il eut en poche de véritables lettres de cachets.

Je dois dire, à la décharge de François-Joseph, qu'on lui certifia que le comte voulait me tuer. A quoi, le Souverain aurait répondu:

—Je ne veux pas d'un second Mayerling. Qu'on fasse ce qu'il faudra.

Le Prince et ses créatures ne manquaient pas d'invention. Leurs mesures furent très bien prises et leur machination bien conduite. Un train spécial attendait en gare d'Agram celle qui devait être déclarée folle par raison d'Etat, et une cellule de la prison militaire était prête pour celui qui serait fait criminel aux yeux du monde.

Toute l'Autriche a su cela, et bien d'autres choses encore!

Un médecin légiste, fonctionnaire officiel et que je n'avais jamais vu, mon certificat d'aliénation mentale tout rédigé, m'attendait à Agram, aux ordres de la police, avec une infirmière de l'asile de Dœbling.

Ces gens et une équipe de détectives restèrent aux aguets une semaine. Il s'agissait de nous faire venir en ville. On n'osait pas nous arrêter au château de Lobor, en pleine campagne, où nos défenseurs, en un clin d'œil, seraient accourus.

Alors, l'autorité militaire convoqua le comte, à Agram. Officier en congé, il devait répondre à cet appel.

Nous eûmes le pressentiment du coup de force. Mais puisque, au château, notre situation était pénible, par suite du revirement de son possesseur qui avait pris le parti de s'éloigner, emmenant la Comtesse Keglevich, il nous parut que rien ne pouvait nous arriver de pire qu'une désaffection si cruelle. Il en serait ce qui pourrait, le comte se rendrait à la convocation reçue, et je serais aussi à Agram. Impossible pour moi de m'éloigner d'un danger qui pouvait le menacer.

Nous partîmes. Je descendis avec ma dévouée comtesse Fugger à l'hôtel Pruckner. Le comte gagna l'appartement qu'il avait fait retenir. Moi le mien. Nous étions arrivés tard, dans la nuit.

Au matin, vers 9 heures, je n'étais pas encore levée, on força la porte de ma chambre.

Je vis entrer l'agent-avocat du Prince, suivi d'hommes vêtus et gantés de noir, policiers en tenue de gala. Le médecin légiste et l'infirmière de Dœbling les escortaient, à distance.

Le train spécial trépidait en gare. Quelques heures plus tard, sans avoir eu la possibilité de me reconnaître, rayée soudain de la société normale, j'étais dans une cellule de Dœbling, aux abords de Vienne. Par un guichet ménagé dans la porte, on pouvait me surveiller. La fenêtre avait des barreaux énormes. Je l'ouvris. J'entendais hurler.

On m'avait placée dans le quartier des fous furieux. J'en voyais un, lâché, pour changer d'air, dans une petite cour sablée, aux parois matelassées. Il bondissait et se heurtait en poussant des cris affreux.

Je me retirai, horrifiée, me bouchant les yeux et les oreilles. J'allai tomber sur un lit étroit, et, sanglotant, je cherchai à me cacher sous l'oreiller et les couvertures, pour ne pas voir, pour ne pas entendre.

Que serais-je devenue sans le souvenir de la Reine et sans le secours de Dieu? La Foi me soutint. Elle mit en moi le courage des martyrs.

Cependant, à Agram, le Comte, arrêté, lui aussi, apprenait dans les formes du code militaire autrichien, qui était encore celui de 1768, qu'il était accusé—on saura par qui tout à l'heure!—d'avoir négocié des traites portant les fausses signatures de la Princesse Louise de Saxe-Cobourg et de l'Archiduchesse Stéphanie.

J'allais être proclamée folle, et il serait proclamé faussaire.

Le pire n'est pas ce qu'on me fit. Ce n'est rien, à côté de ce que l'on réalisa contre lui!

Ah! cette justice de cour que la révolution a balayée! Ah! ce code d'une armée, esclave du trône avant d'être gardienne de la patrie! Quel défi au bon sens, à la veille du XXe siècle.

Et l'on s'étonne, ensuite, qu'un peuple se soulève!

Le comte fut mis en prison sur la dénonciation du même innommable individu qui se muait pour moi en policier.

Le gouverneur d'Agram était à ses ordres! Il crut sur parole—ou en eut l'air—ce petit avocat à tout faire, racontant que le comte Geza Mattachich avait faussement apposé ma signature et celle de ma sœur Stéphanie sur des traites qui étaient déjà depuis neuf mois chez des prêteurs de Vienne, lesquels venaient de s'apercevoir subitement (!) de la fausseté des valeurs.

Or, ma signature était bien et dûment la mienne.

Voilà ce qu'il ne fallait pas que je dise.

Celle de ma sœur était fausse et ajoutée après coup, mais par qui et pourquoi?

Voilà ce qu'il ne fallait pas que je demande.

Enfin, le comte était étranger à la négociation de ces valeurs et à l'emploi des fonds qui avaient pu en provenir.

Voilà ce qu'il ne fallait pas que je démontre.

Aussi étais-je sous bonne garde.

Le comte, lui, selon ce qu'on appelait alors la justice militaire autrichienne, se trouvait en face d'un auditeur, magistrat qui était à la fois accusateur, défenseur et juge—simplement.

Et celui-ci avait été bien choisi!

—Ce n'est pas croyable, dira-t-on.

Oh! ce n'est pas le plus fort.

Le 22 décembre 1898, le comte a été condamné à la perte de son grade et de son titre nobiliaire et à six ans de détention cellulaire pour avoir «escroqué» environ 600.000 florins à des tiers désignés.

Or, le 15 juin précédent, à l'échéance des soi-disant fausses traites, les susdits tiers créanciers, non plaignants d'ailleurs, avaient été intégralement remboursés par le Prince de Cobourg tenant ma signature pour bonne dès lors que j'étais à Dœbling, et que le Comte était perdu. Oui, bien perdu et à jamais, à ce que pensait, du moins, son bourreau. En effet, quoique, par des amis zélés, le comte eût pu obtenir une déclaration signée des escompteurs, attestant qu'ils n'avaient rien à réclamer et qu'aucun préjudice ne leur avait été causé par le comte Geza Mattachich, cette pièce, l'auditeur la repoussa, la dissimula au tribunal. Il n'en fut pas fait état.

Et l'abominable jugement prétendit faire du comte, gentilhomme entre les gentilshommes, un faussaire et un voleur, bien qu'il fût innocent et que tout criât son innocence.

Mais je m'attarde à des infamies qu'il est superflu de rappeler. On sait que l'affaire fut évoquée, quatre ans plus tard, au Reichsrat, grâce au parti socialiste indigné[1].

Le Comte a été vengé, du haut de la tribune parlementaire, et l'espèce de justice qui déshonorait l'armée autrichienne a cessé d'exister, ensevelie dans la ruine d'une monarchie et d'une cour trop longtemps criminelles.

XVI

SOUS LES TILLEULS DE LA COUR

Imagine-t-on ce que peut être la souffrance d'une femme qui se voit rayée du monde, et menée de maison de fous en maison de fous, prisonnière consciente d'un odieux abus de pouvoir?

A Dœbling, puis à Purkesdorf, où je fus ensuite, ma torture eût été au-dessus des forces humaines, si j'avais été seule à souffrir. Mais, avec l'espoir en la justice divine, l'idée qu'un innocent subissait à cause de moi un supplice encore plus affreux me soutenait. La perte de l'honneur est autrement atroce que la perte de la raison. Je ne pouvais m'abandonner tandis que le comte résistait, héroïque, avec une dignité à laquelle, depuis, bien des fois, on rendit hommage, et que les débats au Reichsrat mirent en lumière.

Quelles heures cependant j'ai vécues! Quelles nuits angoissées! Quels cauchemars horribles! Que de larmes, que de sanglots! J'essayais en vain, souvent, de me contenir.

La pitié de mes gardiens et gardiennes était heureusement pour moi, un réconfort. De même l'embarras craintif des docteurs et leurs égards humains.

Sauf deux ou trois misérables ou pauvres diables, acquis à mes ennemis par cupidité ou sottise, je n'ai guère trouvé que des aliénistes que ma «folie» révoltait, et qui ne demandaient qu'à passer à quelque autre la responsabilité de me garder parmi les fous.

L'opinion autrichienne étant décidément trop hostile, mon tortionnaire et ses complices trouvèrent en Saxe une maison de santé complaisante et de tout repos. Je fus conduite à Lindenhof, dans la petite ville de Koswig, à moins d'une heure de chemin de fer de Dresde, au milieu des forêts.

Lindenhof! Cela veut dire les tilleuls de la Cour. Calmants tilleuls! Agréables tilleuls, et qui me ramenaient à Unter den Linden, à Berlin, et aux obligations que je pouvais avoir à mon gendre et à sa famille, que ma captivité au pays de Saxe rassurait. L'héritage du Roi ne tomberait pas en mes mains prodigues!

Personne, à présent, de l'entourage qui m'était cher, ne restait près de moi. Ma bonne comtesse Fugger, du soir au matin, avait dû me laisser à mes geôliers. Par compensation, on prétendit faire grandement les choses à Lindenhof. La crainte de l'opinion est, pour les Princes, le commencement de la sagesse.

Il ne fallait pas qu'on pût dire, comme des internements précédents, que je n'étais traitée ni en Princesse, ni en fille de Roi. On me donna un pavillon séparé, un équipage, des femmes de chambre et une «demoiselle de compagnie». J'eus la permission de sortir, quand «le Conseiller de santé» Docteur Pierson, directeur de l'établissement, ne s'y opposerait point. Mais mon pavillon était entouré des murs d'une maison de fous; mais le cocher et le valet de pied étaient des policiers; mais la «demoiselle de compagnie» n'occupait ce poste que pour me garder prisonnière, et faire sur moi d'abondants rapports.

Ma cage avait des dorures et quelques échappées sur la campagne, voire sur la ville proche. C'était tout de même une manière de tombeau où je connaissais l'oubli de tout ce qui m'avait connue, à commencer par les miens.

J'ai dit que, honteux du crime auquel ils s'associaient tacitement, ils mirent des années à venir visiter la «malade» que je devais être. Ils s'émurent quand l'opinion s'étonna de leur indifférence.

L'iniquité du sort fait au comte Mattachich était devenue plus forte que la puissance qui voulait l'anéantir. En parlant de lui, la Presse se souvint de moi. Je vis alors paraître ma fille, puis ma tante la comtesse de Flandre; enfin, ma sœur Stéphanie me donna signe de vie.

J'avais perdu ma mère bien-aimée sans la revoir. Ses lettres, à la fois si bonnes et si cruelles à mon cœur, étaient mes reliques les plus chères. Elles me déchiraient cependant, car j'y voyais que la tendresse de ma mère était persuadée de ma «maladie».

Du Roi, hélas! jamais rien. Que ne lui avait-on dit, comme à la Reine! N'était-il pas convaincu de la culpabilité du Comte? Avec quels soins son siège n'avait-il pas été fait? Pour mon mari et mon gendre, mon père devait être, avant tout, certain de nos «crimes».

Que pouvais-je contre cela, du fond de mon pavillon de folle, privée de secours et de liberté?

Je savais cependant, je devinais les intrigues ourdies à Bruxelles, et quels appuis mes ennemis y trouvaient pour triompher d'une pauvre femme suppliciée. Je ne voyais le salut que du côté de l'infortuné qui souffrait aussi le martyre au pénitencier de Moellersdorf, pour avoir voulu me sauver d'un enfer et de ses déshonorants abîmes.

On s'est étonné ensuite de notre fidélité réciproque. Peu d'êtres savent et sentent que, pour certaines âmes, le ciment le plus fort est celui d'une commune douleur. Nos joies furent éphémères, nos peines prolongées. Nous avons été incompris, méconnus, diffamés, torturés. Nous avons mis notre confiance et notre espoir ailleurs que dans les hommes. Souvent, les meilleurs n'ont ni le temps, ni la possibilité de savoir, de comprendre, et condamnent des innocents sur la foi des apparences ou des formes d'usage, que la haine et la duplicité savent faire servir à leurs desseins.

J'étais depuis quatre ans «folle par raison d'Etat», quand la Cour de Vienne, effrayée de la clameur publique, se vit contrainte de lâcher une de ses proies: le Comte fut gracié. Aussitôt, sans rien craindre, il entreprit de me délivrer. Périlleuse entreprise, car la police autrichienne et allemande, à défaut d'une justice que la peur de la Presse et des Parlements tiendrait sur la réserve, resterait aux ordres de mes ennemis.

J'ai dit et je redis fréquemment qu'il est incroyable que nous puissions être encore de ce monde…

Pour commencer, mon chevaleresque défenseur se trouva pris dans les mailles du filet policier, et ne fit plus un pas sans avoir à ses trousses des espions de tout genre. Quant à moi, je vis Koswig en état de siège, Lindenhof entouré de gendarmes, et les sapins de la forêt gardés à vue.

Fortifiée de la prière et de l'espérance, je m'étais, sinon accoutumée à mes chaînes, du moins à leur poids. Attachée à ce culte de la nature que j'ai toujours pratiqué, j'aimais les solitudes sylvestres, où il m'était permis de promener ma peine, sous la surveillance de ma suite de geôliers des deux sexes.

Je n'avais qu'un ami, mon chien préféré. Reverrais-je jamais le loyal et fin visage, et les yeux clairs où, dans un monde de corruption, j'avais trouvé la pure lumière du salut?

Cependant, je ne désespérais pas! Que resterait-il aux prisonniers innocents, s'ils ne gardaient quelque espérance?

Ah! ce jour d'automne où je vis reparaître à l'horizon le soleil de la liberté et, avec lui, toutes les possibilités de vérité, de réparation, de bonheur, que ma confiance imaginait trop vite!

Il faisait un temps doux et pur. La clarté solaire embellissait la nature saxonne. Elle teintait d'or les lignes sombres des masses forestières qui s'étageaient sur la colline où je me plaisais. Ce désert de sable, planté de sapins, égayé de son petit hôtel, en plein bois, du «Moulin de la Crête», était familier à mes promenades en voiture. Ce jour-là, je conduisais moi-même, accompagnée de ma «demoiselle de compagnie» et d'un laquais. Un cycliste parut, venant en sens contraire, et qui frôla des roues de mon côté. Il me regardait. Je le reconnus… C'était le Comte… J'eus la force de ne pas me trahir, pour ne le trahir point. Il était donc libre! Je crus que je le serais le lendemain!

Trois ans allaient s'écouler avant que j'échappe à mes geôliers.

L'alarme était au camp ennemi. On savait le comte disparu de Vienne. On le chercha vers Koswig.

Ma «demoiselle de compagnie» qui, passagèrement humaine, ou par calcul, avait permis, les jours suivants, deux brèves entrevues du Comte et de moi devant elle, à l'écart, dans la forêt, ne fut pas longue à se raviser.

Le Comte dut cesser d'essayer de me revoir. Le pays était plein de policiers. Je n'eus plus la permission de sortir de Lindenhof. Mon sauveur s'éloigna, surtout pour m'éviter d'être privée des promenades qui, si entourée que je fusse, me procuraient le soulagement d'échapper quelques heures à ma maison de fous.

Il ne lui restait qu'un moyen de préparer ma délivrance: proclamer, établir que je n'étais point folle; en appeler à l'opinion, et trouver des sympathies et des concours qui faciliteraient ma libération.

Un livre parut, où il démontra son innocence et la cruauté des procédés dont j'étais victime. La Presse du monde entier fit écho à son cri indigné. Et le secours espéré nous vint en particulier de la généreuse France, où mon malheur fut vivement senti. Un journaliste, un écrivain français, aussi réputé qu'estimé, et que je nommerais ici, avec reconnaissance, si ce n'était la réserve ordinaire de son caractère, dont je dois tenir compte, voyageait en Allemagne pour la préparation d'un ouvrage politique. A Dresde, on lui parla de ma situation. Il s'informa. Il alla voir le Président de Police qui, gêné, lui confessa que j'étais victime d'une «affaire de cour». Pour m'approcher, il n'hésita pas à se faire conduire à Lindenhof, comme s'il était neurasthénique. Mais par méfiance, ou sûreté de diagnostic, on ne voulut pas de lui dans l'établissement. Il revint à Paris, et obtint du Journal que ce puissant quotidien, apprécié pour son indépendance, s'intéressât à ma cause. Le comte, eut, dès lors, un appui efficace par lequel d'autres se trouvèrent.

Il ne pouvait reparaître à Lindenhof. Le journaliste français y vint, et la première nouvelle qui me rendit l'espoir fut un billet de lui, inconnu pour moi, et qui, au cours d'une promenade, fut jeté par un gamin dans ma voiture, en même temps qu'une lettre du comte.

Cette lettre, la «demoiselle de compagnie» la saisit au vol. L'autre missive resta en mes mains, et ce fut en vain que ma suivante policière tenta de me l'arracher.

Quand je la lus, palpitante, je ne retins qu'un mot, en une langue que je n'entendais plus guère, et qui était celle de ma patrie. Mes yeux emplis de larmes lisaient et relisaient ceci: «Espérez!»

XVII

COMMENT JE FUS A LA FOIS RENDUE A LA LIBERTÉ ET A LA RAISON

Je devais aller aux Eaux. J'en avais le plus grand besoin. Les petites stations thermales abondent en pays germanique. La difficulté n'était pas de trouver un lieu salutaire à ma santé, où mes gardiens n'auraient pas à craindre une foule cosmopolite, et pourraient me tenir prisonnière et isolée.

Cependant, aussitôt après l'incident des lettres jetées dans ma voiture, j'appris que je resterais à Lindenhof. La cure promise était supprimée.

Par bonheur, le médecin professeur, appelé pour moi en consultation, prit parti en ma faveur, consciencieusement, et me promit d'intervenir. En attendant, mes promenades cessèrent. J'acceptai même de ne point sortir, dupe des histoires que l'on me raconta, le Docteur Pierson, tout le premier.

Il me gardait jalousement, mais avec égards. Que je ne fusse point folle, il le savait bien; mais il savait encore mieux que ma pension était d'un prix très rémunérateur. L'idée de me perdre lui était extrêmement désagréable. Il s'ingéniait à me conserver autant qu'à me plaire, et se persuadait sans peine que Lindenhof devait être, pour moi, un séjour enchanteur.

Si n'avaient été, à mes yeux, ses titres de médecin aliéniste et de geôlier, ses visites n'auraient eu rien de trop désagréable. Elles ne manquaient point de courtoisie.

Le Docteur Pierson prenait aisément l'air du dévouement et de la bonté. Il me fit part, du ton le plus sincèrement alarmé, de certains avis qu'il disait tenir de source sûre, et qu'il m'appartenait de prendre en considération, si je ne voulais le désoler: des bandits avaient résolu de m'attaquer en forêt, à l'improviste, et de me dépouiller des bijoux que je portais ordinairement. Certes, le Docteur Pierson ne contestait pas que le comte eût pu m'écrire. Toutefois, la lettre saisie par ma «Demoiselle de compagnie» n'était pas ce que j'imaginais sans doute. Elle semblait apocryphe et fort inquiétante par son mystère même. On ne pouvait me la montrer, parce qu'il appartenait d'abord à la justice de la connaître. Je serais sage de remettre celle que j'avais gardée. Elle émanait assurément de cette bande qui préparait un attentat où je pouvais être volée et assassinée.

Effrayée de l'entendre, déprimée, d'ailleurs, par l'existence qui m'était faite, je me laissai convaincre. Je ne voulus pas sortir. Pendant plusieurs jours, je vécus angoissée, oppressée, incertaine. Le sommeil me fuyait. A la réflexion, je ne savais plus que croire et que penser. Supplice ajouté au supplice.

On ne peut concevoir la résistance qu'il faut pour conserver une certaine lucidité, quand on vit, pendant des années, dans le voisinage des aliénés. La hantise est telle que, si l'on n'a point la force de s'abstraire du milieu, on succombe, forcément.

Mais Dieu me permettait de m'évader sans cesse, en esprit, et de rejoindre le sauveur espéré. Je finis donc par me reprendre, et redemandai à sortir. On ne put s'y refuser.

Cependant, je restais impressionnée. Je n'osais me faire conduire aussi loin dans la forêt qu'auparavant. Et si j'apercevais un cycliste ou plusieurs, je m'effrayais, sans rien dire.

Venaient-ils pour m'attaquer? Venaient-ils pour me délivrer?

O Imagination! C'étaient de bonnes gens qui allaient tranquillement à leurs affaires.

Mon médecin professeur n'avait pas oublié sa promesse. Son intervention obtint l'effet désiré. Il fut décrété que j'irais aux eaux de Bad-Elster, en Bavière. C'est dans la montagne, à un quart d'heure, en voiture, de la frontière autrichienne. Si je m'échappais de Charybde, je tomberais en Scylla!

Le pays est agreste, et mériterait d'attirer la clientèle cosmopolite. Mais sa renommée, purement allemande, rassurait d'avance mes geôliers. Personne n'irait me chercher dans ce modeste Wiesbaden bavarois. Et si, d'aventure, mon défenseur surgissait, il trouverait les avenues gardées.

De fait, l'hôtel où je descendis avec ma suite de policiers et de policières fut immédiatement entouré, selon les règles de l'art, d'un cordon de sentinelles et de surveillants.

Quiconque d'inhabitué, d'inconnu, approchait, était suivi, observé et promptement identifié.

Le Comte se garda bien de se montrer, quoique, par les intelligences qu'il s'était ménagées à Koswig, il eût appris sans retard que j'étais partie pour Bad-Elster.

La police ne signala rien d'insolite à mes gardiens. Personnellement, j'étais, à mon habitude, sans impatience ni révolte. Ma «demoiselle de compagnie» ne pouvait que rendre hommage à ma gracieuseté. Mais, en moi-même, je sentais venir la délivrance.

Cette intuition se trouva promptement confirmée:

Un jour, au tennis, je vis passer un gros homme, dont l'allure, le chapeau, le costume annonçaient un Autrichien. Ses yeux cherchèrent les miens qu'ils fixèrent avec insistance, pendant qu'il me saluait avec respect. J'aurais juré que le regard de cet homme venait de m'annoncer le Comte!

Je ne me serais point trompée!

Un peu plus tard, à l'hôtel, je sortais de la salle à manger, précédée du médecin de police attaché à ma personne, et suivie, à cinq ou six pas, de ma «demoiselle de compagnie», un individu blond me frôle et murmure:

—Attention! On s'occupe de vous!

Je faillis m'appuyer au chambranle d'une porte, incapable soudain d'avancer. Je pus heureusement surmonter ce trouble. Mes deux Cerbères ne s'aperçurent de rien.

Le lendemain, à l'heure du dîner, j'arrive, toujours escortée de mes deux inséparables, le Docteur et la suivante. Le «Kellner» qui, habituellement, nous servait, était un peu en retard et achevait de disposer le couvert. D'ordinaire, il n'osait me regarder qu'avec discrétion. Je m'aperçois que ses yeux me parlent. En même temps, sa main passe et repasse sur la nappe, près de ma place. Il efface un pli, il tapote le linge, il n'en finit pas. Je m'assieds et, au bout d'un moment, j'effleure, d'un geste négligent, l'endroit que le garçon semblait indiquer: je sens craquer un papier sous la nappe…

Mes deux gardiens parlaient de Wagner; ils égrenaient des lieux communs laudatifs. Ils purent me voir approuver d'un gracieux sourire leurs banalités. Ils redoublèrent d'éloquence, tout à leur sujet. J'en profitai pour saisir et faire disparaître une lettre habilement placée à portée de ma main, entre la nappe et le bois, au bord de la table, près de moi.

Je lus cette lettre, je la dévorai, dès que je pus être seule, dans ma chambre. Elle était bien de qui je pensais! Elle m'annonçait la délivrance prochaine. Elle me donnait des explications sur ce qui s'était fait, et ce qui allait se faire pour que j'échappe à ma longue torture. Je devais répondre par la même voie. Je pouvais compter sur le «Kellner».

C'est ainsi qu'une correspondance quotidienne s'établit entre le Comte et moi. Je sus bientôt, en détail, quelles mesures je devais prendre, quelle attitude garder, quels préparatifs effectuer et de qui j'avais à craindre ou à espérer.

Le gardien de nuit était gagné à mon évasion. Ce brave homme, comme le «Kellner», risquait gros à ce jeu. On ne saura jamais tous les dévouements qu'a suscités, que suscite encore l'affreuse persécution dont j'ai été victime.

J'eus enfin le billet avidement attendu: celui qui me disait: «Ce sera pour demain.»

Pour demain! Demain! Je n'avais plus qu'un jour à attendre, et je serais libre… C'était en août 1904. Depuis sept ans, j'avais perdu ma liberté; je vivais dans le voisinage immédiat des fous, traitée en folle.

Une pensée me glaça d'effroi: le Comte allait sans doute surgir, se montrer. Or, récemment, ma «demoiselle de compagnie», exhibant un revolver, m'avait froidement prévenue que, pour sa part, elle avait l'ordre—de qui?—de tirer sur mon sauveur.

Jamais ma prière ne fut plus ardente. Puis, rassérénée, confiante, je fus toute à mes préparatifs.

J'avais besoin de quelques heures pour ranger mes papiers, détruire des lettres, disposer ce que j'emporterais. Comment faire tout cela sans éveiller des soupçons?

Je m'avisai de déclarer qu'au lieu de sortir, l'après-midi, je me laverais la tête. Ce soin, auquel je procédais souvent moi-même, me laisserait le loisir de rester chez moi en séchoir, sans que la «demoiselle de compagnie», infatigable espionne, pût s'alarmer. La femme de chambre disposa donc tout ce qu'il fallait, puis, seule, je fis dans mon appartement un grand bruit d'eau. Mais j'eus bien soin de garder mes cheveux secs, de crainte de quelque rhume ou névralgie qui serait venu intempestivement diminuer les bonnes conditions où il fallait que je fusse.

La tête enveloppée, je pris les mesures nécessaires, sans être dérangée. Puis, le soir venu, reposée, rafraîchie, à m'entendre, par l'opportune lotion de l'après-midi, je me rendis au théâtre, avec mon habituelle escorte.

De toutes les pièces que j'ai pu entendre, aucune ne m'a laissé moins de souvenir que celle dont le petit théâtre de Bad-Elster régalait, ce soir-là, son honnête auditoire. J'étais, par la pensée, à ce qui allait suivre, et je me disais:

—Advienne que pourra, si la vie est en jeu, jouons la vie!

Le spectacle achevé, je revins à mon hôtel sans rien laisser paraître de mon agitation intérieure. Le docteur et la suivante furent aimablement congédiés au seuil de ma chambre, et ma dernière phrase put ajouter à leur tranquillité:

—Nous devons aller au tennis demain un peu tôt, dis-je. Je sens que je passerai une bonne nuit. Retardons d'une heure notre partie.»

Comment douter, là-dessus, que j'allais bien sagement m'abandonner au sommeil? Au surplus, chaque soir, mes chaussures et mes vêtements m'étaient enlevés, et si je n'étais pas enfermée dans ma chambre, quoiqu'on y eût pensé—à mon arrivée, les serrures avaient été renouvelées, à cette intention,—le veilleur de nuit ne devait pas perdre de vue mon appartement, et des sentinelles entouraient l'hôtel.

Mais le veilleur était gagné à ma cause, et, quant aux sentinelles, je verrais bien ce qu'il en serait! Je craignais beaucoup plus ma «demoiselle de compagnie», logée à côté de moi, fine d'oreille, et toujours sur le qui-vive.

Et puis, j'avais dans ma chambre mon chien de prédilection, le bon, le fidèle «Kiki». Qu'en ferais-je? Comment accepterait-il ma fuite? Il aboyait pour une mouche. L'heure venue d'agir, je voyais le chemin se hérisser d'obstacles.

Je ruminais tout cela, tandis que la femme de chambre achevait son office. Enfin, je fus seule…

J'eus promptement revêtu un costume et chaussé des bottines que j'étais parvenue à dissimuler, en prévision du soir de ma fuite. Mon bagage fut bientôt achevé. Toute lumière éteinte, retenant mon souffle, j'attendis le signal.

Mais quel signal? Je n'en savais rien. J'écoutais…

Peu à peu, le silence se faisait complet dans ce coin tranquille de Bavière où le spectacle, comme il est d'usage en Allemagne, prend fin avant dix heures. Les soupeurs qui s'attardent sont rares. La calme nuit enveloppait Bad-Elster, une belle nuit de pleine lune. Un danger de plus, cette clarté lunaire. Mais je n'avais pas le choix, et mon temps de «villégiature» touchait à son terme.

Les douze coups de minuit sonnèrent, puis la demie, puis le premier coup de l'heure, et presque aussitôt j'entendis à ma porte un grattement de souris. Kiki se dressa… Mais d'un signe, je lui fis: «Chut!» Et il comprit!

J'ouvris doucement. L'ombre du gardien de nuit se dessina dans le corridor.

—Me voilà, dis-je, très bas.

—Silence!… Tenez-vous prête. Je viendrai quand il en sera temps.

Il s'éloigna.

Je suis restée deux heures, collée à la porte, ma valise près de moi. Enfin, j'ai perçu un glissement. C'était le gardien. Je me suis retournée vers mon chien. Il m'observait, inquiet. Je suis venue à lui. Les oreilles droites, assis sur son séant, au creux d'un coussin dans un fauteuil, il comprenait que j'allais partir, et partir sans lui!

Je lui ai dit, en le caressant:

—Kiki, ne fais pas de bruit. Si tu fais du bruit, je suis perdue!

Il n'a pas bougé. Il n'a pas aboyé. Il n'a même pas gémi, comme parfois, en enfant gâté.

Déjà, j'étais à côté du gardien, sur le seuil de la porte.

—Il faut ôter vos chaussures, murmura-t-il. On vous entendrait.

Il se baissa et me les enleva, puis, se chargeant de mon mince bagage, il m'entraîna, appuyée à son bras.

D'un dernier coup d'œil, j'avais dit adieu aux choses familières que je laissais dans ma chambre, et recommandé le silence à mon bon petit chien. Je suivis le corridor sur lequel s'ouvraient, proches de la mienne, les portes de la «Demoiselle de compagnie» et du docteur. Dieu merci, elles restèrent closes. Un autre corridor nous mena à un escalier par lequel nous gagnâmes le rez-de-chaussée. Là, dans l'obscurité presque totale, j'aperçus une ombre, un doigt sur la bouche. C'était le Comte…

Le veilleur de nuit ne nous laissa pas nous attarder. Il me fit reprendre mes bottines et nous guida, protégés de la clarté lunaire par l'hôtel, jusqu'à une serre, puis à une terrasse, qui accédait à la route.

Là, deux sentinelles s'étaient rejointes et causaient paisiblement, éclairées par la lune qui, pour notre perte, illuminait devant nous le chemin de la délivrance.

Nous attendions, anxieux. Bientôt, les sentinelles se séparèrent et s'éloignèrent dos à dos… Le Comte, prenant brusquement son parti, me fit franchir la route en quelques bonds légers. Il tenait ma valise; le gardien de nuit était resté caché sur la terrasse. Nous étions à présent sous des arbres, de l'autre côté du chemin. Les sentinelles n'avaient rien vu, rien entendu!

Restait à atteindre la voiture postée, pour nous, à quelque distance. C'était un landau à deux chevaux, équipage local qui pouvait passer inaperçu. Tout autre, inconnu au pays, eût pu être signalé.

Catastrophe! La voiture n'était pas où elle aurait dû être. Nous eûmes un moment de désespoir. Quelle nuit! Quels instants! Tout cela, fiévreusement sous des arbres que traversaient les rayons de la lune et que les jeux d'ombre et de lumière peuplaient de fantômes effrayants. Enfin, quelqu'un des gens gagnés à mon évasion nous rejoignit et nous mena vers le landau. J'y montai. Il partit. Mais ses chevaux fatigués allaient lentement. Soudain, en plein bois, l'équipage s'arrête. Le cocher confesse qu'il s'est égaré et ne connaît plus son chemin.

Il nous fallait arriver à un endroit appelé «les Trois Pierres», délimitation de trois royaumes. La Bavière, la Saxe et l'Autriche s'y rencontrent.

Le cocher tournait le dos à la bonne direction, et revenait vers Bad-Elster, alors que nous voulions gagner la petite station de Hof, et monter dans le train de Berlin.

Nous eûmes la chance d'être tirés d'angoisse par deux de nos partisans, inquiets de ne pas nous voir arriver, et qui survinrent à propos.

Bref, nous parvînmes à Hof, et, quelques heures plus tard, nous étions dans la capitale de la Prusse.

Mon gendre et son impérial beau-frère ne s'en doutèrent pas, lorsque leur arriva la nouvelle de mon évasion. Le bruit fut énorme. Les choses avaient été si bien arrangées à Bad-Elster; les braves gens y étaient si sincèrement pour moi, que les polices allemande et autrichienne en furent pour leurs frais de recherches. Je m'étais évanouie, dissipée en vapeur comme un farfadet. Du comte lui-même on ne retrouvait plus trace.

Cependant, à Berlin, hôtes secrets d'un député socialiste, le Docteur Sudekum, qui se fit le généreux défenseur de ma cause, nous attendions une accalmie dans la tempête, pour gagner un sol hospitalier.

Tout examiné, nous résolûmes d'aller en automobile jusqu'à une gare où s'arrêterait le Nord-Express, et de partir pour la France par ce train de luxe, en traversant la Belgique.

Passons sur une alerte à l'hôtel, à Magdebourg, où j'aurais été reconnue et dénoncée, si je n'avais appelé le Docteur Sudekum mon mari! Nous parûmes subitement très unis, et il fut évident qu'un célèbre socialiste allemand ne pouvait avoir pour épouse une fille de Roi.

Enfin, je pus monter en sleeping et, par bonheur, être seule dans mon compartiment. Le train roulait à travers l'Allemagne. Le Comte veillait sur moi, dans le même wagon, et se tenait le plus possible dans le couloir. Les heures passèrent. J'entendis crier: «Herbesthal!»

J'allais entrer en Belgique, j'allais revoir ma patrie sans oser m'y arrêter. Hélas! le Roi était du côté du Prince de Cobourg… J'osais à peine m'approcher de la fenêtre. Je tremblais. La douane belge passait dans les wagons.

On heurte à la porte de mon compartiment et, derrière le conducteur, les douaniers parurent. Mais on leur répondit pour moi. Ils se retirèrent confiants.

O ironie de la banale question:

—Vous n'avez rien à déclarer?

Que n'avais-je, au contraire, à déclarer, fille aînée du grand Roi de ces braves gens qui ne me reconnaissaient pas! J'aurais voulu crier jusqu'au palais de Laeken la cruelle injustice du sort qui faisait de moi, partout, une victime et une exilée!

J'étais toute à ces pensées lorsque passa un vieux contrôleur de chemins de fer belges. Celui-ci ne fit pas comme les douaniers. Il me dévisagea, et je vis qu'il démêlait sur-le-champ qui j'étais.

Le Comte, en observation dans le corridor, eut comme moi la certitude que j'étais reconnue. Il suivit le contrôleur. Cet homme le regarda, lut son anxiété sur ses traits, et, l'identifiant aussi, sans doute, par les portraits publiés dans les journaux, il s'arrêta, puis, bonnement:

—C'est notre Princesse, n'est-ce pas?… N'ayez donc pas peur! Personne ici ne la trahira.

Je n'ai jamais su le nom de ce fidèle et bon compatriote. S'il vit encore, puisse-t-il apprendre, par ces lignes, que ma gratitude est allée vers lui bien des fois.

J'arrivai enfin à Paris, saine et sauve. Je n'avais plus rien à craindre. J'étais sur une terre hospitalière, protégée par de justes lois.

On sait que les plus éminents des aliénistes français reconnurent, après de longues séances où je fus minutieusement interrogée et examinée, l'inanité des affirmations pseudo-médicales aux termes desquelles on avait pu me tenir pour folle, pendant sept ans, et me traiter en mineure incapable et interdite. Mes droits civils me furent rendus. En même temps que ma liberté, j'avais miraculeusement recouvré ma raison.

Je devais, hélas! pendant l'affreuse guerre, retrouver sur ma route l'implacable haine dont j'ai tant souffert.

Pour le coup, elle me crut en son pouvoir, et fut odieuse d'âpreté. Ce n'était plus par avidité des millions de l'héritage du Roi mon père. C'était par appétit d'une autre fortune: celle de l'Impératrice Charlotte, ma tante infortunée, dont le château de Boucottes abrite la végétative vieillesse. Cette possibilité de biens éveillait les mêmes convoitises; elle engendra les mêmes procédés. Mais, ici encore, je fus providentiellement sauvée.

XVIII

Notes in this chapter

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