Note 1 — LE DRAME DE MA CAPTIVITÉ ET MON EXISTENCE DE PRISONNIÈRE
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Extrait du compte rendu de la séance du Reichsrat, du 17 avril 1902. Interpellation du député Daszynski:
«Messieurs, le second jugement qui a été prononcé à la suite de la demande en révision du premier procès a admis que M. Mattachich n'avait falsifié qu'une seule des signatures!
«Ce verdict du tribunal militaire supérieur est d'une importance capitale dans toute cette affaire. Car, Messieurs, si le tribunal militaire supérieur avait simplement rejeté le pourvoi, nous pourrions croire encore que Geza Mattachich avait faussé les deux signatures. Or, puisque Mattachich n'a fait de tort à personne, puisque les usuriers ont recouvré tout leur argent avec le formidable taux de plusieurs centaines de mille florins au jour de l'échéance, puisque, de tout cet argent, pas un traître liard n'est entré dans la poche de Mattachich, détail qui, en effet, n'a pas été relevé à la décharge de celui-ci, nous sommes en droit de nous demander quel intérêt aurait eu Mattachich-Keglevich—à moins d'admettre chez lui un singulier goût de perversité—à corroborer par une fausse signature les traites de la princesse de Cobourg qui ont été reconnues comme bonnes?
«Et maintenant, Messieurs, si nous nous posons la question: Cui prodest? nous répondrons que ce ne fut certainement pas à Mattachich-Keglevich,—car cela n'a pas eu d'autre résultat que de l'envoyer au pénitencier de Moellersdorf,—mais bien aux bailleurs d'argent. Il était d'une grande utilité pour eux qu'une fausse signature fût ajoutée à une bonne, car c'est un fait bien connu que pour les usuriers une signature contrefaite vaut mieux qu'une authentique, et je vais vous dire pourquoi.
«Avec une signature vraie, le mari, qui est obligé de faire honneur à ces sortes de dettes, peut dire: «Je consens à payer, mais défalcation faite des bénéfices retirés par les usuriers», et c'est ainsi que le prince de Cobourg a payé dans bien des circonstances. Mais, cette fois, les usuriers ont riposté: «Non! Grâce à une fausse signature, nous avons la possibilité de faire du scandale, de menacer; nous avons entre les mains une arme dirigée contre le prince de Cobourg et contre tous les cercles de la cour.»
«Messieurs, je vous ai suffisamment prouvé que le second jugement avait posé l'affaire sur un autre terrain et l'avait éclairée d'une façon tout à fait nouvelle. S'appuyant là-dessus, Mattachich s'était adressé à la Cour d'appel souveraine et ce tribunal a décidé qu'après examen de la procédure il y avait lieu de confirmer le second jugement et de repousser l'appel formé par le condamné!
«Or, Messieurs, de nombreuses présomptions se sont accumulées qui démontrent clairement l'innocence de Mattachich. Il a été produit notamment une lettre, qui était fausse également, et dans laquelle on indiquait aux juges la ligne à suivre.
«C'était une lettre écrite en allemand et adressée à Léopold II, roi des Belges. Ce document—cela a été surabondamment établi—était apocryphe. Il avait été écrit non point dans l'intérêt de Mattachich, mais dans celui des bailleurs d'argent. Et ceux qui ont commis ce faux étaient bien plus dans l'entourage des usuriers que dans celui de Mattachich.
«Car il ne s'agit pas ici, Messieurs, de simples prêteurs d'argent. Nous n'avons point affaire, comme on les qualifie dans les jugements, à des «directeurs d'une maison de commission», mais à des hommes d'affaires retors qui avancent de l'argent à de nombreuses personnes de la cour à des taux tout à fait usuraires et à qui les signatures de ces personnes, notamment celle de la princesse héritière, veuve Stéphanie, sont parfaitement connues.
«Eh bien, je vous le dis, Messieurs, si je ne puis faire défiler devant vous tous les éléments du procès, je m'appuie ici non point sur de vagues présomptions, mais sur des dépositions de témoins, sur des affirmations absolument incontestables et qui prouvent jusqu'à l'évidence que Mattachich-Keglevich, qui moisit depuis quatre ans au pénitencier de Moellersdorf, est un innocent.
«Huit jours avant son arrestation, on consentait à reconnaître par acte notarié qu'on lui donnerait toute «latitude de fuir» (Ecoutez! Ecoutez!) à la condition qu'il consentît à quitter la princesse Louise.
«Messieurs, on ne propose pas à la légère à un homme comme Mattachich-Keglevich de lui assurer par acte notarié son libre départ pour l'étranger. On voulait simplement se débarrasser de lui, on voulait assouvir la vengeance du prince-époux, et c'est à cause de cela qu'un meurtre judiciaire militaire a été accompli. Et, comme si cela ne suffisait pas, par ordre du comte Thun, alors président du Conseil des Ministres, la princesse Louise fut bannie comme une étrangère importune du territoire des royaumes et des pays représentés au Reichsrat, bien qu'elle fût la femme d'un général autrichien. (Ecoutez! Ecoutez!) Oui, Messieurs, nous allons livrer ce fait à la publicité; lisez demain, dans le compte rendu de la séance, mon interpellation à ce sujet et vous y trouverez les dates et tous les détails relatifs. Oui, Messieurs, dans l'intérêt de certains grands et hauts personnages qui possèdent beaucoup d'argent, il se passe ici des faits qui ne devraient pas et ne pourraient pas se produire si nous étions un Etat vraiment constitutionnel. (Très vrai!)
«Et maintenant, Messieurs, je vous demande: Qui doit porter la responsabilité d'avoir fait jeter des gens en prison uniquement pour que le riche prince de Cobourg pût assouvir sa vengeance? Seraient-ce par hasard les officiers? Non, je vous le dis bien franchement, les officiers ne sont pas coupables. Ces hommes n'auraient jamais prononcé une pareille sentence si Mattachich et les témoins avaient comparu devant eux, si l'accusé avait pu poser des questions aux témoins, si la presse avait pu faire le compte rendu des débats, si ce lieutenant en premier, exceptionnellement doué, avait eu librement la parole dans une audience publique, s'il avait pu avoir un avocat! Ce n'est vraiment pas malin de jeter les gens en prison et de les faire condamner par un auditeur et par des juges qui ne savent rien de l'affaire! Voyez-vous, Messieurs, je ne veux accuser personne de faux, je ne veux charger personne. Je n'ai d'autre but ici que de dénoncer une institution qui est fatalement la source de toutes les fautes et de toutes les erreurs.
«Et puisque nous avons ici l'occasion de débattre de pareils faits en plein Parlement, je demande à M. le Ministre de la Défense Nationale: Que va-t-il arriver? Veut-il, lui qui est un homme d'honneur, veut-il, lui qui est non seulement un vieillard avec des cheveux blancs, mais encore un soldat dont la conscience est pure et tranquille, assumer sur sa tête la responsabilité des angoisses et des tortures infligées à un innocent? Va-t-il garder plus longtemps le silence ou va-t-il parler?
«S'il n'est peut-être pas encore en état de prendre une décision aujourd'hui, il ne doit pas hésiter plus longtemps à faire la pleine clarté dans cette mystérieuse affaire.»