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Autour des trônes que j'ai vu tomber

GUILLAUME II ET LA COUR DE BERLIN

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L'EMPEREUR DE L'ILLUSION

Je veux parler de Guillaume II comme d'un mort. Il n'appartient plus à ce monde, il appartient à l'autre.

On m'excusera ici d'être sobre d'anecdotes. Il me serait pénible de ramener dans la vie et l'action ce disparu. Mon désir est de me borner à l'expliquer en connaissance de cause.

C'était une idée puérile de vouloir, sous de grands mots creux, cette petite chose: l'arrestation et le jugement d'une Domination effondrée dans la honte.

La société ne peut connaître des crimes contre la Civilisation, œuvre divine, puisqu'elle met l'homme au-dessus de la bête.

Guillaume II est tombé du trône, poussé, tenu par une main autrement puissante que celle d'un policeman. Il a connu la plus dure prison, l'exil, le régime le plus affreux, la peur; le plus terrible jugement sur terre, celui de la conscience.

Qui dira le secret des nuits de ce fuyard, traître à son peuple qu'il berça d'illusions et de mensonges, et mena à la ruine, à la guerre civile, au déshonneur? Car il ne s'est pas déshonoré seul, il a déshonoré l'Allemagne en déshonorant ses armes.

Quel est l'honnête Allemand qui, revenu, aujourd'hui, des intoxications guerrières, peut, sans frémir, entendre parler de Louvain, du Lusitania, des gaz asphyxiants et autres horreurs dont la responsabilité retombe sur Guillaume II?

Il faudra des siècles pour effacer la tache de sa folie meurtrière. Elle est l'ombre qui, répandue sur le malheureux Empire, le fait paraître monstrueux aux nations de l'Entente.

Or, je veux le dire tout de suite, parce que je la connais bien, l'Allemagne n'est pas ce que la Prusse impériale l'avait faite, et pourrait la refaire encore.

Victime de sa confiance et de sa candeur, elle a pris pour parole d'Evangile ce que déclarait, professait, enseignait le Souverain, héritier des souverains victorieux.

Il est plus difficile d'hériter qu'on ne pense, et je le dis sans ironie. Guillaume Il n'eut rien de l'humanité de son grand-père, s'écriant devant le sacrifice des cuirassiers de Reischoffen: «Ah! les braves gens!» Rien de son père qui mérita le nom de Frédéric-le-Noble, et qui mourut de deux souffrances, celle que le mal mit dans sa gorge, celle que la fébrile impatience de régner que témoigna son fils mit dans son cœur.

Guillaume II paraissait séduisant au temps de sa jeunesse. Enfant, il était un aimable compagnon de jeux. Nous avons saccagé ensemble les fraisiers de Laeken. Sacrilège pardonné à cause de lui!

Je l'ai toujours suivi, de si loin que ce fût. Je l'ai cru grand; j'ai beaucoup attendu de sa puissance, à l'exemple, je crois, non seulement de son peuple, mais de tous les peuples. Il avait une partie merveilleuse à jouer. Il n'a pas su, il n'a pas pu; il lui a manqué ce qu'il fallait, et peut-être, d'abord, une femme habile et bonne. Le fond n'existait pas chez lui. Une femme eût pu l'y mettre ou y suppléer.

François-Joseph avait été presque brillant au début de son existence active. Il parut même distingué. Trente ans plus tard, son visage prenait une expression vulgaire que ses premiers portraits ne faisaient pas prévoir. Mais il donnait, à distance, l'impression d'être quelqu'un. La hauteur morale de l'Impératrice l'élevait d'un reflet de son éclat.

Moins favorisé, plus Guillaume II vécut, plus il se gâta d'aspect, de parole, de tenue. Deux hommes avaient exactement pris sa mesure et n'auguraient de lui rien de bon: le Prince de Galles, qui fut Edouard VII, et le Roi mon père.

L'opinion intime de mon père m'est revenue bien souvent. Ce serait tout un chapitre qui nous mènerait loin. Je me bornerai à dire que le Roi avait prévu que l'Allemagne, grisée d'excitations guerrières par Guillaume II, prédicant du vieux rite prussien, finirait par se jeter sur la Belgique, sur la France et, au besoin, sur le monde entier.

Les défenses de la Meuse furent une indication probante de la préoccupation du Roi. Mais on est bien loin de savoir tout ce qu'il dit, ce qu'il fit, ce qu'il voulut faire à ce sujet.

Malheureusement, certains partis et certains hommes influents en Belgique, de bonne foi d'ailleurs, dans leur égarement, combattirent ses desseins au lieu de les servir. La patrie en a cruellement souffert.

Comment Guillaume II est-il arrivé aux aberrations qui ont entraîné la disparition des trônes de l'Europe centrale et tant de calamités? Ce n'est pas, comme on le croit dans divers pays de l'Entente, l'effet d'une ambiance fatale, créée par les ambitions de l'Allemagne et «ses instincts barbares». L'empereur allemand avait un pouvoir immense; il était, en fait, un monarque absolu. Ni le Reichstag, ni le Bundesrath, ni les Parlements d'Etats ne le gênaient. Le cabinet de l'Empereur gouvernait l'armée, qui gouvernait la nation. Donc, tout se ramenait à la personne impériale, fruit magnifique de la discipline et de la force prussiennes.

Mais dans ce fruit, si impressionnant à voir sur son espalier de parade, il y avait un ver:

Guillaume Il mentait; il mentait aux autres, il se mentait à lui-même, et il mentait sans savoir qu'il mentait. Il vivait continuellement dans la fiction. C'était un acteur. Je l'ai laissé entendre, reprenant ce qui a été dit et qu'on ne saurait trop redire. Mais c'était le pire des acteurs: l'amateur, l'homme du monde qui joue la comédie—et le drame—et qui est tellement féru de ses petits talents qu'il devient plus acteur qu'un acteur, et qu'il est toujours, et dans tout et partout, en représentation.

Cette passion du théâtre est à la fois l'excuse et la condamnation de Guillaume II. Son excuse, car il entrait si bien dans la «peau» des personnages successifs qu'il faisait que, dans chacun d'eux, il était sincère. Sa condamnation, parce qu'un Roi, un Empereur doit être une Réalité, une Volonté, une Sagesse et qu'il ne fut rien de tout cela.

De lui-même, il était creux et sonore. On a énuméré ses multiples talents. Ils se ramenaient à un seul, néfaste: l'art de s'illusionner sur soi-même pour illusionner les autres. Sous ce vernis, le vide d'une âme sans critère, sans équilibre, à la merci de n'importe quelle flatterie, quelle impression, quelle circonstance. Et aussitôt, un discours, des opinions, une attitude, suivant le rôle du personnage à mettre en scène.

Au demeurant, le meilleur fils du monde. Car il n'était pas méchant. Il était pire: il était faible. C'est Chamfort, si j'ai bonne mémoire, qui a écrit que «les faibles sont l'avant-garde de l'armée des méchants». Celui-ci a été l'éclaireur de l'avant-garde. Son état-major formait l'armée. Il s'était emparé de ce Jupiter tonnant qui avait peur du tonnerre, car ce soldat amateur était bien trop nerveux pour supporter le bruit de la bataille.

Dès que ses officiers l'eurent persuadé, pour le plus grand bien de leur avancement, de ses talents militaires et maritimes, il ne songea plus qu'à son rôle de Weltkaiser, et prépara la conquête de la terre.

Pris à leur propre piège, ses fidèles se grisèrent de la griserie qu'ils provoquaient. Le Cabinet de l'Empereur fut le théâtre d'une orgie continuelle de projets gigantesques. A Vienne, les imaginations s'enflammèrent. Le Berlin-Bagdad, la Mittel-Europa ravivaient le Nach Osten primitif. Toute une camarilla intéressée, d'ailleurs, aux bénéfices à venir de ces belles entreprises, le louait passionnément.

L'empereur François-Joseph, s'il avait eu encore quelque lueur de raison et de bonté, en 1914, aurait eu conscience des inconnues formidables des problèmes berlinois, et maintenu la paix, en refusant de mourir aux cris des victimes d'une guerre.

Guillaume II, abandonné à lui-même, déchaîna la barbarie en puissance dans tous les peuples ramenés à la férocité des combats.

Il manquait de fond, ai-je dit. C'était, en effet l'inconsistance même. A force de jouer mille personnages, il n'avait plus aucune personnalité.

Un homme n'est vraiment quelqu'un que par son for intérieur, et non par une étiquette. Beaucoup de sots et de malhonnêtes gens arrivent en place. Intrigue, hasard, faveur, erreur humaine. Ils n'en sont pas moins sots ou malhonnêtes, et c'est pour cela que le monde va si mal.

Guillaume II avait beau prendre des airs chevaleresques, il restait en lui-même grossier. On s'en apercevait souvent à ses plaisanteries de corps de garde.

Il était privé de tact et de jugement. De tact, effet d'une adolescence adonnée aux beuveries d'étudiant, à Bonn, et d'une jeunesse habituée des Kasinos berlinois; de jugement, effet d'une vanité native que tout devait développer, comme pour sa perte et celle de l'Allemagne. Le vaniteux est l'être qui se trompe le plus sur tout le monde, parce qu'il commence par se tromper sur lui-même. Et c'est ordinairement un «gaffeur».

Guillaume II m'a dit, une fois, croyant m'adresser un compliment:

—Tu ferais un beau grenadier dans ma garde!

Le compliment me sembla poméranien.

Si Guillaume II avait eu du tact et du jugement, il eût su avoir une politique autre que celle de la menace, de la violence, et une diplomatie bien différente de celle à fourberies, dont l'Allemagne, sous son règne, s'est trouvée affligée.

Incapable de juger son siècle, surchargé qu'il était d'un traditionalisme prussien dont son zèle de titulaire de l'emploi de roi de Prusse issu d'une famille venue de la Souabe, en Brandebourg, s'encombrait, il en était encore aux Chevaliers Teutoniques, persuadé qu'il consolidait ainsi son prestige. Le moyen âge a eu, sur lui, et, par lui, sur toute l'Allemagne, une action désastreuse.

En outre des gares à créneaux et des bureaux de poste à machicoulis, l'influence moyenâgeuse ramenait l'Empereur-Roi et son peuple aux vieilles haines, aux vieilles luttes, aux vieilles idées, comme si le monde n'eût point changé. Le résultat était que la science, les inventions, les découvertes devaient premièrement servir l'industrie de la guerre, la continuation des conquêtes, le Faustrecht et toutes les folies que des militaires, des écrivains et journalistes militarisés, se sont attachés à servir, y trouvant leur pain quotidien.

Cependant, les peuples rapprochés par le moyen des communications et des échanges d'idées multipliés, commençaient à chercher dans des voies pacifiques les solutions qui, jusqu'ici, sont difficilement sorties du sentier de la guerre, c'est-à-dire la conservation et le développement de l'espèce humaine, sa meilleure répartition sur la terre et son accession à plus de bonheur et de justice.

Guillaume II manquait de fond, j'y reviens, parce qu'il manquait de morale. Non qu'il fût immoral. Sans avoir été un saint, il a très bien rempli son rôle d'époux et de père. C'était en tout un amateur zélé. Cependant, il manquait de morale parce que le luthérianisme d'attitude qui lui permettait de jouer le rôle de prédicant ne pouvait être une règle religieuse, seul lien des lois d'une morale. Ses homélies de Summus Episcopus ne faisaient pas qu'il fût humble, charitable et juste devant Dieu.

Contrairement à ce que l'on imagine, quand on n'a pas médité le problème religieux, le luthérianisme, le calvinisme ne sont pas une religion. Les belles âmes qu'on y rencontre seraient belles dans n'importe quel culte ou quelle absence de culte. Elles ont des beautés innées qui les rapprochent du divin. Mais un moment d'une religion ne saurait être une religion. Les schismes sont les accidents de la vie de l'Eglise. Une déchirure à un costume n'est jamais un costume. Au contraire!

Le luthérianisme, à l'origine, n'est pas un culte, c'est une révolte, et cette révolte fera toujours plus de révoltés que de croyants. Révolte contre Rome—Los von Rom!—Cri impie. Ce n'est pas seulement: «Délivrez-nous de Rome!» C'est: «Délivrez-nous de la civilisation chrétienne, de l'unification catholique, autrement dite universelle»,—notre unique chance de paix sur la terre; c'est le reniement de la latinité et de l'hellénisme; c'est la régression de l'Europe centrale vers le Walhala Scandinave. Ce n'est pas le monde qui s'ouvre, c'est le monde qui se ferme. Ce n'est pas la libre harmonie des gestes et des pensées parmi les hommes, c'est l'uniformité obligatoire du pas de parade, et du silence dans le rang! de la garde prussienne.

Si Guillaume II, responsable du viol de la neutralité de la Belgique, de l'incendie de Louvain, des massacres de Dinant et de tant d'autres atrocités, n'était pas mort pour moi, et qu'il me fût donné de le revoir, je lui dirais:

—Malheureux! As-tu jamais lu Gœthe? Peux-tu, un instant, supposer ce qu'il penserait de toi, celui qui a écrit: «Tout homme n'est grand que par le ciel qu'il porte en lui-même!» Toi, le ciel, tu l'as vidé de Dieu avec le Luther de haine et de négation qui a été le tien, et tu n'as porté en toi que le néant.»

XII

LES HOLSTEIN

Je connus Augusta de Schleswig-Holstein peu de temps après son mariage avec le Prince Guillaume de Prusse. Je la revis, plus tard, Impératrice d'Allemagne, à la cour de Berlin.

Il n'était pas facile de trouver grâce devant elle. Non qu'elle fût, de parti pris, méchante femme, mais son étroitesse d'esprit et ses prétentions à la perfection des vertus allemandes faisaient d'elle un juge exempt de bienveillance.

Pessimiste et rigoriste, tout occupée de ses devoirs domestiques et de sa recherche du dieu de Luther, qu'elle servait d'un zèle ennemi des autres dieux, sans la moindre idée de l'immense miséricorde et de l'infinie splendeur du vrai Dieu, elle entendait édifier l'Allemagne. Toujours sentimentale, l'Allemagne admirait de confiance cette épouse et cette mère, son mari et ses enfants qui formaient, de loin, une magnifique famille.

Mais jugeons l'arbre à ses fruits. Ici, point de drames intimes, nul conflit moral; tout semble se dérouler dans l'ordre et l'honneur. Or, aucun des enfants nés de l'union de Guillaume II et d'Augusta de Schleswig-Holstein ne s'est signalé à la considération des hommes. Et, par pitié, je n'en dirai pas davantage.

J'ai connu l'ancienne cour de Berlin, celle de Guillaume Ier. Elle était patriarcale. La vieille impératrice Augusta, infirme, apparaissait corsetée, sanglée, installée sur un fauteuil que l'on menait aux salons impériaux jusque derrière un rideau qui, alors, s'ouvrait, et le cercle de cour se formait autour de Sa Majesté. Bienveillante, elle m'adressa la parole en bon français. Guillaume Ier allait de l'un à l'autre, simple et affable.

Le Kronprinz Frédéric donnait l'impression d'un être bon, noble, instruit, et sa femme, fille de la Reine Victoria, attirait par son naturel ouvert et souriant, et sa vive intelligence.

Le comte de Bismarck et le maréchal de Moltke étaient les deux figures à sensation de cette cour sans cérémonie. Ma jeunesse les examinait curieusement. M. de Bismarck faisait du bruit, parlait haut, et souvent avec une grosse gaieté. M. de Moltke ne disait rien. Il en était gênant. Ses yeux perçants suppléaient à ses paroles et, pour ma part, je n'eus aucune envie d'affronter ce sphynx.

Avec Guillaume II, la cour patriarcale de Guillaume Ier et la cour anglo-allemande et éphémère de Frédéric-le-Noble firent place à une cour d'un autre genre. La pompe des représentations officielles fut élargie et plus fréquente. Mais le nouvel empereur eut beau s'entourer d'un appareil guerrier, la seule présence d'Augusta de Schleswig-Holstein ramena toujours les cérémonies les plus solennelles de la dernière cour de Berlin à de banales grandeurs.

A cette époque, l'impératrice avait de la peine à s'habiller et se coiffer avec art. Il suffisait de la voir sur le trône pour qu'il fît l'effet d'un fauteuil bourgeois. Plus tard, elle eut meilleur goût.

Guillaume II étant venu à Vienne, fut reçu selon son rang. Je me parai du mieux que je pus pour lui faire honneur.

Si habitué qu'on fût à ses boutades, je ne m'attendais pas à l'entendre me dire, en français, qu'il parlait excellemment, jusque dans ses gallicismes les plus hardis:

—Où te fais-tu coiffer et habiller? A Paris?

—A Paris, quelquefois, à Vienne, généralement. Je suis la mode et compose mes toilettes à mon idée.

—Tu devrais choisir les chapeaux d'Augusta et l'aider, pour ses robes. La pauvre femme est toujours «fagotée comme l'as de pique».

Voilà comment, pendant une assez longue période, l'Impératrice d'Allemagne s'est approvisionnée à Vienne, chez mes fournisseurs, de toilettes auxquelles j'ai collaboré.

Le chapitre des chapeaux était hérissé de difficultés, parce qu'elle a une de ces grosses têtes difficiles à coiffer.

Je réussis, paraît-il, à répondre au désir de son mari par ce petit service rendu à sa femme, qui m'en remerciait aimablement, quoiqu'il fût, au fond, de ceux que nous ne pardonnons pas qu'on nous rende.

Les Holstein, d'où venait l'Impératrice, avaient, comme on sait, perdu leur duché, jadis danois, et tombé aux mains de la Prusse.

Pour marier le prince qui devait être, un jour, Guillaume II, M. de Bismarck conseilla de lui donner Augusta de Schleswig, nature calme, qu'il jugeait capable de compenser les emballements d'un jeune et ardent époux.

Cette union avait le mérite politique d'associer d'une autre façon que par le sabre les Holstein à la Maison de Berlin. Elle légitimait, aux yeux de l'Europe, la façon un peu brusque dont la Prusse s'était emparé de leur duché. Cela valait bien une dot qu'Augusta n'avait point.

La future impératrice, de haute taille et très blonde, n'était ni jolie ni laide, et plutôt jolie que laide. On vantait sa piété. Mais il est des vertus qui, si elles procèdent d'une erreur de base, peuvent se muer en défauts. Ce fut le cas de la ferveur d'Augusta de Schleswig-Holstein qui, devenue impératrice, exalta dans son mari le prédicant, le Summus Episcopus, l'homme qui, manquant d'éclectisme, déraisonna promptement sur Rome, la civilisation chrétienne et la latinité. Or, il eût fallu le retenir, l'éclairer, le sortir de ses imaginations luthériennes, mélangées d'invocations à Wotan et au dieu Thor.

Autre chose, non moins grave; les Holstein, ruinés ou à peu près, étaient pressés de refaire leur fortune. Augusta devait y songer et, premièrement, établir son frère Gunther, qui menait la vie d'un officier allemand de grande maison, sans en avoir les ressources. Guillaume II arrangeait les choses, de temps en temps, mais il n'y mettait pas d'enthousiasme.

Nulle part, l'argent n'a plus d'importance que près des gens de cour. Sans lui, beaucoup ne seraient rien, parce qu'ils n'ont d'autre valeur que celle des fonds dont ils disposent.

Ce n'était pas le cas de Gunther de Schleswig-Holstein. Il eut de l'intelligence et de la culture. On le vit, par la suite, montrer qu'il entendait les affaires. Il a présidé certains Congrès en homme capable de savoir et de dire.

Jeune officier, il n'avait pas encore laissé paraître ses dons pratiques. Il était nécessaire qu'il fît un beau mariage. Je l'avais vu à ses débuts dans la vie de cour, à des chasses, en Thuringe. Il n'était pas mal. Il demanda Dorothée. Je consentis.

Sa sœur poussait au mariage avec ma fille. L'idée en était venue, à Berlin, pour la même raison, encore plus forte, qui, vingt ans plus tôt, avait amené le prince de Cobourg à Bruxelles. La fortune du Roi était, à présent, incontestablement établie. On commençait à calculer ses rendements futurs, et à parler d'une valeur globale d'un milliard à partager, un jour, entre trois héritières! Ces perspectives éveillaient d'ardentes sympathies. Car, en ce temps-là, un milliard, c'était encore quelque chose.

Cependant, Dora était très jeune. A ce moment-là, son père et moi, nous en étions au chapitre douloureux de la rupture définitive probable. Je la voulais sans éclat. Ce n'est pas moi qui ai déchaîné les scandales.

Nous devions séjourner un an hors de Vienne. Nous partîmes pour la Riviera. Gunther de Holstein s'y rendit. De là, nous fûmes à Paris, où j'avais emmené ma maison. Ce fut ensuite un crime. On oubliait que le Prince, mon mari, tout le premier, en était. Ma maison était la sienne.

Sa compagnie, pour rare qu'elle fût, ne laissait pas que de m'être pénible, et je ne pense pas que la mienne lui fût agréable. Aux heures difficiles, je trouvais près de ma fille de constantes consolations. Sa mère était tout pour elle; mon enfant était tout pour moi. Au moins, Dora était mienne, et, son frère m'ayant depuis longtemps échappé, je la retenais, je la gardais, je la choyais de toute la force de ma tendresse.

Arrivée à ce point de l'histoire de l'union de ma fille avec un proche des Hohenzollern, et à l'influence que la cour de Berlin allait prendre sur Dora, et, ainsi, sur ma destinée, je ne peux me dérober au devoir de tirer d'entre les lignes de ces pages le chevalier d'idéal et de dévouement qui, après avoir assuré mon salut moral, avait renouvelé ma vie.

Je n'y contredis nullement: selon les règles ordinaires du monde, sa présence, alors, sur la Riviera, ou à Paris, heurtait des convenances traditionnelles, respectables.

Je ferai observer seulement qu'il ne faut juger de certaines situations que de la place qui leur est propre. S'il est vrai que, sur mes instances de femme désespérée dès qu'elle se sentait isolée et à la merci de l'homme qui était encore son mari, le comte Geza Mattachich se trouvait sur la Côte d'Azur en même temps que moi, et paraissait dans mon entourage à l'égal d'un chevalier d'honneur, comme il est d'usage près des Princesses royales, je prie de considérer que mon futur gendre le trouvait fort bon.

Cela suffit, je crois, à mettre au point les choses.

Gunther de Holstein s'adressait au comte, en toute estime et sympathie, et, par exemple, il le prit pour second dans une affaire d'honneur que son courtois envoyé eut la chance d'arranger.

Je ne voulais pas me séparer de ma fille avant son mariage, et surtout la laisser à Vienne dans ce palais Cobourg d'où j'étais partie en disant aux domestiques rassemblés, en larmes, sur mon passage, que je n'y rentrerais plus.

Je craignais l'influence de ce milieu, où mon malheureux fils fut, plus tard, perdu et mené, par l'inconduite, à finir ses jours atrocement. Affreuse punition de ses fautes et du parricide moral qu'il commit en reniant sa mère. Dora resterait donc près de moi.

Cependant, le duc de Holstein insistait pour qu'elle fût présentée à sa future famille. Il me donna sa parole d'honneur de la ramener, si je la laissais partir quelques jours, accompagnée de sa gouvernante. Je pris acte du serment, et je permis à Dora ce voyage.

Elle ne revint pas. On la retint loin de moi. Ce fut le début déclaré du complot dont les sombres péripéties allaient se précipiter.

Quand ma fille épousa Gunther de Schleswig-Holstein, je l'appris par les journaux dans la maison de fous de Dœbling, à Vienne, où l'on venait de me jeter.

Le complot, ai-je dit. C'était, en effet, un complot, et le plus vil: celui de l'argent, dont ma fille, si jeune et abusée, ne pouvait rien comprendre.

Je n'étais pas folle, mais je le deviendrais, sans doute, au voisinage des aliénés. La folie est contagieuse. Ma perte était donc résolue. Car, folle ou passant pour telle, c'est-à-dire interdite, mineure, je n'avais plus la capacité civile, et mes ayants-droit faisaient de mes biens ce qui leur convenait. Le Roi, devenu vieux, ne devait pas tarder à disparaître. On assurait que ses enfants auraient, pour leur compte, chacun environ trois cents millions. Pouvait-on me laisser hériter d'une pareille fortune que j'abandonnerais certainement à des mains ennemies, et qui serait dilapidée?

On ne s'étonnera donc pas que mon fils et le mari de ma fille, se soient trouvés d'accord avec le Prince de Cobourg qui avait, en outre, à se venger des sentiments qu'il m'inspirait.

De son côté, la vengeance ne pouvait se borner à moi-même. Elle devait atteindre et briser le comte Mattachich, exécré pour l'influence qu'on lui attribuait sur moi. Cette influence, comment la comprendre, sinon bassement? Car les gens voient certaines choses telles qu'ils sont. Des supériorités de cœurs, des élans d'âmes, des aspirations vers l'idéal échappent à leur misérable compréhension de la vie, et ils appellent infamie ce qui est sacrifice.

Je passerai rapidement sur ces hontes et douleurs, et n'en dirai que le nécessaire pour que la haute et pure figure du Comte, soldat qui pourrait, sans peur et sans reproche, comparaître devant un tribunal de soldats, soit enfin connue.

Ici, je me borne à déclarer que, dans le drame inouï des persécutions incessantes dont, jusqu'à la victoire de l'Entente, j'ai eu à souffrir depuis 1897, les maisons impériales de Berlin et de Vienne furent l'appui, la force, des divers attentats, pressions et violences, diffamations et calomnies qui auraient dû me perdre à jamais, si, d'instinct, l'opinion publique ne s'était révoltée.

Et elle ne savait rien du dessous des choses!

Fortifiée de sa sympathie, j'ai pu résister. La justice est lente, mais elle vient.

Je l'ai fait dire à Guillaume II, lorsque les principaux aliénistes autrichiens, se refusant à me reconnaître folle, on trouva enfin, en Allemagne, une maison de fous où m'enfermer pour toujours: «Complice du crime, tu en subiras le châtiment.»

Je songeais que l'homme qui s'associe au forfait de pousser une créature consciente dans l'abîme de la folie, devait être capable d'autres abominations. Je ne pouvais croire qu'il ne fût point puni.

C'est fait.

Le même coup a frappé la compagne de sa vie, si dure aux fautes des autres, si intransigeante du haut de sa vertu antichrétienne. Elle seule, ennemie de son prochain, eût suffi à déchaîner la guerre, car le pire des esprits belliqueux est l'esprit d'intolérance.

On ne le sait pas assez: au fond, l'horrible conflit de 1914-1918 n'a été qu'un effet de l'impitoyable haine antihumaine de la Prusse luthérienne, dévorée de l'envie de dominer, de régir, d'opprimer.

La négation a fait la guerre. Seule, la croyance fera la paix.

Que la Belgique et la France le sachent bien: la Prusse tenait l'Allemagne, mais l'Allemagne ne l'aimait point.

On ne prendra l'Allemagne que par la confiance et l'affection.

Les catholiques, non moins généreux que les socialistes, sincères, quoique pour la plupart indifférents au divin, devraient donner l'exemple des rapprochements nécessaires. Les évêques auraient un grand rôle à jouer. Des Congrès religieux, des pèlerinages illustres pourraient être des lieux de rencontre.

Avant de mourir, je voudrais voir des Allemands, des Belges, des Français s'unir devant le même Dieu de bonté, dans une même foi et une même espérance et, par amour de sa Loi, échanger le baiser de paix.

XIII

LA COUR DE MUNICH ET L'ANCIENNE ALLEMAGNE

Chaque fois que j'ai séjourné à la cour de Munich, j'ai regretté de ne pas avoir vu de près, jadis, Louis II. Quand j'aurais pu le connaître, il était déjà retiré dans ses rêves et ses châteaux.

Comme Rodolphe de Habsbourg, il fut saisi d'un intense mépris, non de l'humanité, mais de ceux qui la mènent. Il ne se réfugia pas dans le suicide, du moins volontaire. Il se créa un paradis d'art et de beauté, et prétendit s'y perdre au-dessus de ce qui le séparait de son peuple qu'il aimait et dont il était aimé.

Je l'ai entrevu une fois, passant dans le Parc de Munich, en carrosse de gala, précédé de piqueurs fastueux, et seul, très grand, immobile, derrière les glaces biseautées encadrées d'or.

Apparition étonnante, et que la foule saluait sans qu'il parût la voir.

Après lui, la cour, obligée à l'économie, adopta, sans peine d'ailleurs, une existence bourgeoise.

Le prince régent Luitpold me réjouissait par ses façons patriarcales. Je n'avais pas, alors, l'expérience d'un peu de politique et ne voyais guère que l'écorce des choses. La subordination impatiente de la Bavière à la Prusse, dont une Europe plus intelligente et moins divisée eût pu tirer tant de parti, m'échappait. Je ne considérais dans le Régent qu'un personnage des contes de Topfer.

Le meilleur de son temps, il le consacrait, même très vieux, aux exercices physiques. La chasse et le bain étaient ses grandes affaires. Il se baignait en toute saison et tous les jours dans un des grands étangs de sa propriété de Nynphenburg. Et, s'il ne chassait pas, il allait se promener. Pas le moindre apparat ne donnait l'idée de son rang. Je l'ai rencontré, un jour d'été, à Vienne, dans une des petites allées du Prater, derrière le Lusthaus, en manches de chemise, sa jaquette et son chapeau haut de forme accrochés au bout de sa grosse canne, passée sur son épaule. Il avait l'air, ainsi, plus heureux qu'un roi.

Son inséparable caniche, non moins embroussaillé et hérissé que lui, l'escortait. Ils avaient fini par se ressembler. A distance, un myope aurait pu prendre le chien pour le Régent de Bavière, et le Régent pour le chien.

Son fils et successeur, Louis III, hérita de ses goûts simples qu'il crut devoir encore simplifier. Mais l'excès en tout est un défaut. Son abus de la simplicité fut, à peu près, sa seule façon de marquer dans l'Histoire contemporaine. Elle ne garde pas le souvenir d'un roi de Bavière prenant conscience de la place que son pays aurait dû tenir, mais elle pourrait parler de son goût des habits démodés, des pantalons en accordéon, des bottines carrées à talons en caoutchouc, et des chaussettes effondrées par lesquels ce Souverain voulait être démocrate.

Il eût mieux fait de penser que le métier d'un roi est d'élever la rue au niveau du trône, et non de faire descendre le trône au niveau de la rue.

Il ne gagna pas d'être aimé a ses façons de mauvais goût. Vainement, il afficha l'amour de la bière, des grosses plaisanteries, des saucisses et du jeu de quilles. Les Bavarois se souvenaient de Louis II, à la fois bon et magnifique.

Le peuple est flatté quand un roi qui est un roi vient à lui; mais, s'il a l'air d'un charretier, il n'éprouve nulle fierté de le voir s'avancer sur le char de l'Etat changé en charrette.

La cour de Bavière, qui s'était un peu relevée avant 1914, tomba de Charybde en Scylla avec le Kronprinz de Munich jouant, ainsi que celui de Berlin, au foudre de guerre. Les Wittelsbach ont dû s'évanouir comme une fumée dans la défaite des ambitions prussiennes.

Il est permis de penser qu'ils seraient encore à Munich, s'ils avaient servi des ambitions bavaroises, légitimes, et jugé d'elles du point de vue exclusif des vrais besoins politiques et religieux de leur pays.

Il faut reconnaître, cependant, que les monarchies allemandes étaient très menacées. Ni la discipline rigide de Berlin, ni le laisser-aller amorphe de Munich et, entre ces deux extrêmes, les genres mixtes, ne pouvaient longtemps résister à l'anachronisme de formes usées, et qu'instinctivement les peuples repoussaient en donnant, chaque année, plus de voix au socialisme et au républicanisme.

Les rois allemands ont donc disparu. Il n'est pas impossible qu'ils reviennent, sinon les mêmes, d'autres peut-être, mieux adaptés. Les peuples n'ont qu'un nombre restreint de modes de gouvernement à leur disposition. La monarchie est celui qui leur plaît ou, plutôt, qu'ils supportent le plus souvent. Elle procède du principe familial, prince éternel. Le vrai roi est un père. La monarchie peut renaître en Allemagne et ailleurs, modifiée par le siècle et soumise aux contrôles nécessaires. Telle qu'elle restait dans les pays germaniques, son archaïsme la condamnait.

Seule, l'Eglise a le privilège de ne pas vieillir par un renouvellement constant des hommes dans une doctrine immuable. Les autres monarchies vieillissent par des hommes de même sang, de même nom, de même formation, et qui prétendent se perpétuer, identiques, dans le changement des idées. Quand ils tombent, épuisés, vient le temps d'une république. Mais parce que le principe familial est le fond même de l'existence de la société, et que la république favorise plus l'individu que la famille, la république est, à son tour, amenée à disparaître, et la monarchie reparaît. Ainsi va le monde.

L'Allemagne serait la première à le dire, si elle avait le moins du monde l'esprit philosophique. Une légende veut qu'elle l'ait, et rien n'est plus invincible qu'une légende. Mais, en vérité, il n'y a pas sur terre de peuple à la fois plus métaphysicien et moins philosophe, que le peuple allemand. La métaphysique ne lui sert qu'à rêver et à prendre ses rêves pour des réalités. Elle ne le mène en rien à la clairvoyante sagesse. Il est allé, les yeux fermés, à l'abîme creusé sous ces pas par la Prusse impériale. Chaque cour, petite ou grande, se persuadait qu'à jamais Berlin et les Hohenzollern seraient les maîtres de l'heure.

Certaines monarchies à panache, pressées par le socialisme en veston, croyaient arriver à s'accommoder de la Sociale-Démocratie comme la Sociale-Démocratie s'accommoderait d'elles. On les voyait conserver imperturbablement leurs pompes traditionnelles. Telle était la petite cour de Tour et Taxis, à Regensburg, qui, sous ce rapport, était bien la plus pittoresque et la plus amusante que j'aie connue.

On y jouait aux quilles, mais en quel équipage! Nous étions au jeu en diadème et robe à traîne! Etiquette imprévue pour manier une énorme boule et la lancer. Plus d'un diadème chancelait et plus d'une joueuse gémissait dans ses soies, broderies et garnitures, sans parler du corset. Heureusement qu'alors, les étoffes avaient quelque importance et solidité. Si cela se passait en un temps où les femmes sont vêtues de transparences aussi écourtées que possible, que ne verrait-on pas?

Et qu'on ne pense pas que c'était par hasard que j'ai joué aux quilles en toilette de cour. C'était toujours ainsi. On allait à la partie en cortège, et précédé d'un maître de cérémonies.

Parce que ou quoique, ainsi que dit quelque part Victor Hugo, c'était très drôle.

La vie ne manquait pas d'agrément à Regensburg. Le Prince et la Princesse recevaient avec faste. Le palais y prêtait, superbe, meublé royalement, et entouré de jardins tenus avec amour. La cuisine égalait celle de Ferdinand de Bulgarie. Et l'amusant, c'était, partout, un cérémonial suranné, mais si bien réglé que l'on arrivait vite à oublier certaines outrances pour ne plus sentir que la beauté d'une sorte de rythme et d'arrangement où revivait la dignité des temps passés.

On allait aux courses en calèches d'apparat, excellemment attelées, précédées de piqueurs brillants. Le comte de Staufferberg, chef des écuries, ancien officier autrichien, cavalcadait autour de la voiture princière, et les gentilshommes du service étaient si empressés que, si l'on eût manqué de marchepied pour descendre de carrosse, tous auraient voulu galamment y suppléer de leur personne.

Si nous allions au théâtre, c'était en toilette, et précédés de porteurs de flambeaux, jusque dans la loge princière.

Une telle étiquette obligeait à être constamment en représentation. Mais cela plaisait au Prince et à sa femme; ils ne vivaient que pour continuer les siècles abolis.

La princesse Marguerite de Tour et Taxis, archiduchesse d'Autriche, avait, dit-on, un faux air de Marie-Antoinette. Or, le Prince, inspiré par la ressemblance accordée à sa femme, voulut offrir à celle-ci une parure qui aurait appartenu à l'infortunée reine de France. Il la trouva, et la Princesse la portait. J'aurais craint qu'il y fût resté quelque chose de funeste. Mais on n'avait point de ces superstitions à la cour de Tour et Taxis. On voyait l'avenir en rose, et, pour accorder le visage de la Princesse à sa parure, on fit venir de Paris, à l'occasion d'un bal de Cour, le fameux Lenthéric qui coiffa la Princesse à la frégate, et la transforma en une quasi Marie-Antoinette que l'on eût été bien fâché de voir partir pour l'échafaud.

Ce supplice, lorsque souffla le vent de la tempête révolutionnaire en Allemagne, fut épargné aux princes renversés. Ils partirent pour l'étranger, et non pour l'échafaud.

La Germanie, livrée à elle-même et non plus grisée par Berlin, n'a massacré aucun de ses souverains d'hier. Et ceci, en toute justice, devrait donner à réfléchir à beaucoup de ceux qui en parlent sans la connaître.

* * *

Dans le petit duché de Saxe-Cobourg et Gotha, la vie était différente de celle de la cour de Tour et Taxis. Elle unissait l'art au naturel. Point de cortèges à effet, ni d'étiquette étudiée. Simplement une tenue aimable et distinguée qui était au goût de ce Prince allemand de haute et humaine culture, mon oncle, le duc régnant Ernest II, dont j'ai déjà dit combien il fut bon pour moi.

Il me gâtait sans se lasser et voulait que je fusse, chez lui, la reine. Son affection ne varia jamais. Près du duc et de la duchesse, ma tante, très affectueuse, j'ai oublié souvent les tristesses de mon mariage.

Les chasses au cerf dans cette belle Thuringe, à travers les forêts de sapins et de hêtres, étaient pour moi un plaisir enivrant.

Je suivais le duc, beau chasseur et beau cavalier auquel l'âge ne pesait pas. Souvent, dans la montagne, j'étais portée par une mule blanche, et le duc s'exclamait sur la tache de couleur que faisaient, dans le paysage agreste, la bête et l'amazone.

Le soir, on dînait, par beau temps d'été, sous de grands arbres éclairés de lumières heureusement distribuées. J'étais ordinairement vêtue d'une robe claire, pour la joie du duc qui voulait me voir parée d'une guirlande de fleurs qu'il faisait préparer chaque jour, délicat hommage du plus courtois des oncles.

Chez la Duchesse Marie, je vécus aussi à la Rosenan des heures gaies et charmantes. Ses filles étaient exquises. Quelle radieuse apparition que celle de la Princesse Marie, aujourd'hui reine de Roumanie! On ne pouvait l'oublier, ne l'eût-on vue qu'une fois.

Cobourg, berceau d'une famille qui a donné tant de rois et de reines, de princes et de princesses royales et impériales, voyait fréquemment s'y réunir les générations vivantes.

Un mariage, des fiançailles, ou, simplement, l'époque des vacances, les ramenaient au pays d'origine. Jeunes et vieux étaient heureux de s'y retrouver entre soi et d'oublier, ceux-ci les obligations de leurs charges, ceux-là le fardeau des études.

Parmi les gens d'âge raisonnable, chacun, alors, tendait à être lui-même et à s'égaler au commun des mortels.

L'attrait d'une existence normale est très vif sur ceux qui en sont privés par leurs fonctions et les devoirs de la représentation. Le public se fait ordinairement une fausse idée des personnes royales. Il les croit différentes de ce qu'il est, alors qu'elles aspirent à être «comme tout le monde».

Sans doute, on rencontre des princes tels que Guillaume II, qui arrivent à s'imaginer qu'ils sont d'une autre essence que le reste de l'humanité. Ils ont perdu la tête à force de prendre des poses devant leur glace, et d'être encensés de flatteries. Mais ces déformations sont accidentelles. Le malade qui en est atteint serait tout aussi fou, peut-être, dans n'importe quelle condition. Il est vrai que sa maladie n'aurait pas les mêmes conséquences sociales. Aussi la monarchie sera-t-elle de plus en plus entourée de contrôles, et limitée à une fonction symbolique, nécessaire, d'ailleurs, puisqu'elle grandit l'homme par l'homme. Elle pourra être excellente, efficace, étendue, si le Prince est quelqu'un; médiocre et sans grave effet, s'il n'est que quelque chose. Après lui, un autre, meilleur peut-être. Au fond, tout est loterie; et le suffrage universel et le choix des assemblées ne sont pas moins aveugles que le sort.

Je vis de près, à Cobourg, l'Impératrice Frédéric, déçue dans ses ambitions, grande dans son isolement. Elle regardait la couronne royale et impériale de Prusse et d'Allemagne passée si tôt sur la tête de son fils d'un œil qui ne semblait pas se faire d'illusions. L'égoïsme et la vanité du personnage l'incitaient à craindre plus qu'à espérer. Et quelle pitié dans ses yeux arrêtés sur la médiocrité de sa belle-fille!

Les Romanow et leurs proches étaient des fidèles de Cobourg. Les Grands-Ducs, frères de la Duchesse Marie, ses belles-sœurs les Grandes-Duchesses Wladimir et Serge, toutes deux belles, quoique différemment, apportaient les échos de cette fastueuse et complexe cour de Russie, cour asiate et que j'ai tôt sentie à mille lieues et mille ans de la compréhension du siècle.

Entre autres cérémonies mémorables, dont je fus témoin au berceau familial, j'ai gardé souvenir du mariage du Grand-Duc de Hesse avec la Princesse Mélita, qui fut, plus tard, la Grande-Duchesse Cyrille. Le bonheur semblait de la fête. On avait invité l'Amour, hôte rare des unions princières.

Je n'en dirai pas autant des fiançailles du pauvre «Niki» avec Alice de Hesse, célébrées aussi à Cobourg.

Celui qui devait être le Tzar Nicolas II parut triste, timide, craintif, insignifiant, tout au moins du point de vue mondain. Sa fiancée était lointaine, absorbée, concentrée. Elle inquiétait déjà son entourage par son penchant au rêve et à l'étrangeté.

Elle avait remplacé la Princesse Béatrice, mariée au Prince Henri de Battemberg, auprès de la Reine Victoria, comme lectrice et compagne de prédilection. La souveraine voulut pour elle le trône de Russie et fit le mariage dont je vis les fiançailles. La vieille reine les présidait. Elles furent sans gaieté. Si quelque joie sembla, par moments, y régner, ce fut une joie forcée, factice. On sentait comme un poids peser sur l'assistance. Mystérieux avis du Destin.

XIV

LA REINE VICTORIA

Puis-je nommer la Reine Victoria sans me souvenir que le Prince de Cobourg et moi, nous fûmes maintes fois les hôtes de notre tante et cousine? Des plus hospitalières, elle se plaisait à la vie de famille, et rassemblait autour d'elle autant de parents qu'elle le pouvait, et de préférence les Cobourg, d'où était venu feu le Prince Consort.

Quoique de très petite taille, douée d'un embonpoint plutôt déformant, le visage fort coloré, elle avait grande allure quand elle faisait son entrée, soutenue par un des superbes Indiens de son service personnel. Le plus souvent, elle tenait, par maintien, un mouchoir blanc, toujours arrangé de sorte que les bouts pendaient, dentelés. Elle était, en général, vêtue d'une robe de soie noire à petite traîne, décolletée en pointe. Elle portait au cou, en médaillon, le portrait du Prince, mari inoublié; sur la tête, le bonnet de veuve, en crêpe blanc; rarement des gants. Dans les grands jours, le Ko-hi-nor, ce diamant merveilleux, trésor des trésors de l'Inde, brillait de mille feux au-dessus du bonnet.

Elle ne laissait pas que d'impressionner, tant elle était expressive de gestes, de ton, de regard. Son nez avait des façons de frémir qui révélaient ses pensées. Et que dirai-je du regard bleu et froid qu'elle promenait sur le cercle familial formé autour d'elle? Le moindre défaut de toilette, le moindre manque à l'étiquette était immédiatement remarqué. L'observation ou la réprimande suivait aussitôt, adressée d'un air et d'une voix qui ne toléraient aucune réplique. A ce moment, le nez se plissait, les lèvres se pinçaient, le visage se colorait davantage, et toute la personne royale semblait agitée de mécontentement.

L'orage passé, la Reine retrouvait son aimable sourire, comme si elle eût voulu faire oublier sa vivacité.

En arrivant ou en partant, elle saluait à la ronde, d'un petit signe de tête protecteur.

J'eus le malheur, parfois, de lui déplaire.

Elle détestait les cheveux bouclés en franges cachant le front. On se souvient de cette mode peu seyante, je l'avoue. Mais je m'y étais conformée. La Mode est la Mode. Cette coiffure agaçant la Reine, elle me dit, un jour: «Tu devrais arranger tes cheveux autrement, et d'une manière plus princesse.»

Elle avait raison. Malheureusement, le Prince de Cobourg ne goûtait pas non plus cette coiffure, et fut témoin de l'observation de notre tante. Celle-ci lui aurait donné le Ko-hi-nor qu'il n'aurait pas été plus satisfait. Je fus aussitôt gratifiée d'une algarade qui eut pour résultat de me décider à ne point tenir compte du reproche de la Reine. Mes cheveux irrités demeurèrent en franges bouclées sur mon front.

A Windsor, comme à l'île de Wight, à la belle saison, la Reine sortait en voiture vers six heures du soir, et par tous les temps. Nous étions généralement admis à l'honneur de l'accompagner.

Il fallait quelquefois attendre longtemps, dans un salon voisin de l'appartement royal. Enfin, précédant la Reine, le plaid sur le bras, le flacon de whisky en bandoulière, paraissait John Brown, le fidèle Ecossais qui tint une place considérable dans la gazette de la cour et de toutes les cours, à la partie du feuilleton qui ne s'imprime pas.

Il ouvrait la marche, et montait dans le break, attelé de deux gris pommelés, et la promenade, qui devait durer environ deux heures, commençait.

La nuit venant, John Brown se trémoussait sur le siège. Il se retournait fréquemment pour essayer d'obtenir de la Reine l'ordre du retour. Etait-ce la crainte des rhumatismes, ou celle de quelque refroidissement qui, malgré le réconfort du whisky, eût compromis sa santé, et l'eût empêché de remplir ses devoirs envers la Reine? Je n'en sais rien. J'ai remarqué seulement que John Brown n'aimait pas les promenades au crépuscule, par temps humide. Elles le rendaient de méchante humeur. Il ne se gênait pas pour le laisser voir; il ne se gênait en rien, du reste.

Il arrivait que les enfants de la Reine eux-mêmes en savaient quelque chose.

Il advint au Prince de Galles, qui devait être le grand Roi Edouard VII, de souhaiter d'être introduit chez sa mère à une heure où il n'était pas annoncé. John Brown entr'ouvrit la porte de l'appartement et dit simplement: «Not allowed, Sir.»

Si, dans l'intimité de sa vie, la Reine Victoria eut, comme toute créature humaine, ses moments de liberté, elle n'en fut pas moins une grande souveraine et une haute figure. Son Jubilé, célébré avec l'éclat dont mes contemporains se souviennent, montra la place qu'elle occupait dans le monde. La procession dans Londres, au milieu d'un peuple en délire, la chevauchée des rois, des princes, des rajahs indiens et autres sujets des Dominions, dans leurs resplendissants costumes constellés de pierreries, fut un spectacle digne d'un conte des «Mille et une Nuits».

On ne reverra sans doute jamais cela. Jamais plus les hommes ne sauront s'honorer en honorant le pouvoir humain, comme ils le firent alors, exaltant une femme qui avait su incarner si noblement le passé, le présent, l'avenir du Royaume-Uni, des Indes et possessions d'Outre-Mer.

Qu'on ne dise point: Vanité des vanités! Les pompes ont leurs raisons d'être. Une société sans théocratie, aristocratie, et apparat proportionné à ces institutions, est une société qui meurt. Il faudra toujours en revenir aux équivalences de souveraineté, de cour et de divinité, sans quoi l'édifice social, découronné, ne sera qu'une grange ou une ruine.

Ce fut à l'occasion d'une des grandes fêtes du Jubilé, que, selon ma fâcheuse et incorrigible habitude, j'arrivai en retard pour prendre rang dans le cortège royal. Je confesse que, souvent, je faisais exprès de me faire attendre, parce que cela vexait le Prince de Cobourg qui, avant toutes choses, commençait par prédire que je ne serais pas à l'heure.

Les femmes qui me lisent savent comme il est difficile, parfois, d'être en toilette de cérémonie, juste à la minute dite. Les hommes ne comprendront jamais cela!

J'avoue que, dans cette circonstance, j'aurais dû prendre mieux mes dispositions, et calculer plus exactement. Je ne voulais pas être en faute. La cérémonie exigeait que, pour la formation du cortège, personne ne manquât. Quoique, par mon mariage, mon rang et ma place fussent vers la fin, tout un parterre de rois et de reines dut m'attendre.

Lorsque j'entrai, j'étais d'une extrême confusion. Mais c'était l'époque où je me savais belle et admirée. Je vis que tous les yeux, tournés vers moi, n'exprimaient pas que la sympathie. Les regards féminins étaient irrités; heureusement, les regards masculins, d'abord sévères, ne tardèrent pas à s'adoucir. Je fus comme éblouie devant ces soleils terrestres.

Mais il ne s'agissait point de chanceler. Il fallait, au contraire, tirer avantage de la situation. Le silence et l'immobilité s'étaient faits, dans l'assistance, attentive à l'apparition de la coupable qui faisait attendre la Reine d'Angleterre et son illustre suite. Je sentis que mon entrée devait être de celles qui ne réussissent guère qu'une fois dans la vie.

Je pris mon temps, et mis toutes les grâces dont je pouvais disposer dans ma révérence et mon salut de cour.

Quand je vins baiser la main de ma mère, celle-ci, heureuse du murmure flatteur qui avait suivi ma façon de me faire pardonner, me dit, en m'attirant à elle: «Tu étais faite pour être Reine»…

Je sens une larme furtive monter du cœur à mes yeux. Etrange nature que la nôtre! Lorsqu'on a vu le jour sur les marches d'un trône, on a besoin de ces succès, de ces hommages, de ces ovations. On en garde non seulement le souvenir, mais l'appétit—et le regret!

XV

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