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Autour des trônes que j'ai vu tomber

MON MARIAGE & LA COUR D'AUTRICHE (continued 2)

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Les personnes qui ont quelque idée des questions de conscience et, particulièrement, de celles que les convictions religieuses font naître, comprendront sans peine l'intensité de ce drame.

J'étais alors au palais Cobourg. Je vis arriver la princesse de Bulgarie fuyant le lieu où, pour cette mère pieuse, ses enfants innocents perdaient leur part d'éternité. C'était, sans doute, beaucoup craindre. Dieu est bien plus grand que nous ne l'imaginons. Nos interprétations de sa justice, même inspirées de la Révélation, seront toujours au-dessous de sa miséricorde, car nous n'avons pas de mots sur terre pour la bien définir, pas plus que pour expliquer le mystère de la survie des âmes.

La pauvre princesse n'en était pas moins affreusement malheureuse. Je me souviens de sa pâleur, de son angoisse, de son indignation, de son désir de voir annuler son mariage en cour de Rome.

De peur que Ferdinand ne vînt la reprendre de force, elle avait voulu s'installer tout près de sa belle-mère. On dut lui dresser un lit de fortune dans une petite pièce attenante à la chambre de la Princesse. Elle ne se sentait en sûreté que dans cet asile.

La raison d'Etat et l'impossibilité, pour cette mère, de vivre sans voir ses enfants retenus prisonniers du trône de leur père, furent plus fortes que sa révolte et son désespoir. Quelques mois plus tard, elle accepta de revenir à Sofia.

Les Parme étaient, comme elle, bouleversés. Le Saint-Siège avait excommunié Ferdinand. Cette malédiction sacrée jetait dans le deuil la famille si croyante et si digne d'amour qui lui avait fait confiance en lui donnant une de ses filles.

Je revis, à Sofia, la pauvre princesse de Bulgarie. Elle avait héroïquement repris la charge conjugale; elle relevait de couches.

Qui saura, qui dira jamais ce qui se passait en elle? Dévorée d'angoisses intérieures, elle en mourut peut-être. Elle était de ces natures que ronge une plaie d'âme. J'ai pensé bien souvent à elle. Ce fut une martyre de son amour pour ses enfants.

Un séjour à Sofia, resté ineffaçable dans ma mémoire, nous ramène à 1898.

Mon mari m'accompagnait, mais il y avait toujours, entre son frère et lui, quelque chose d'indéfinissable et d'indéfini qui était ce que j'ai précédemment indiqué.

On ne pouvait être mieux accueilli que nous ne le fûmes. La vie du Souverain était supérieurement organisée dans ce pays encore primitif. Au palais, rien ne manquait. L'Orient et l'Occident s'y mariaient confortablement.

Ferdinand me donna, pour garder mon appartement personnel, une sorte d'honnête brigand revêtu d'une livrée pittoresque, d'aspect oriental. A partir du moment où il lui fut dit de veiller sur moi, et de n'obéir qu'à mes ordres, il s'installa devant ma porte, et de jour et de nuit, n'en bougea plus. Mon mari lui-même ne serait pas entré sans ma permission.

Je n'ai jamais compris comment cette farouche sentinelle pouvait être toujours là.

Mon beau-frère se montra pour moi d'un empressement délicat et raffiné. Il me fit la reine de ces jours de fête. Je fus comblée d'hommages par tout ce qui l'entourait. Chaque repas était une merveille de décoration et de cuisine. Les Sybarites auraient aimé le palais de Sofia.

J'ai toujours apprécié les repas qui sont des repas. Il n'en coûte guère plus de bien manger que de mal manger; et c'est une infirmité du corps et de l'esprit, en même temps qu'une offense au Créateur, que de dédaigner les mets accommodés avec soin. Si nous avons le don du goût, et si les bonnes choses existent sur terre, c'est, apparemment, que celles-ci sont faites pour celui-là.

Ferdinand pratiquait cette théorie en épicurien.

Après le souper, chaque soir, il y avait danse au palais. Les officiers bulgares étaient d'intrépides danseurs. Elevés à Vienne ou à Paris, ils savaient causer. Ils étaient distingués, comme le sont les fils d'une forte race, essentiellement agricole, dont la vie saine et large donne à son élite une instinctive noblesse.

Dans le jour, le Prince me faisait les honneurs de sa capitale et de son royaume. Nous évoquions les souvenirs du palais de Cobourg, et nos excursions et parties d'autrefois. Nous revenions en esprit dans cette forêt d'Elenthal, si chère à notre jeunesse.

Nous roulions en voiture, accompagnés d'une escorte que je ne me lassais pas d'admirer. J'ignore si les routes se sont améliorées, en Bulgarie; mais alors, elles étaient rares et entretenues par la Providence. A peu de distance de la capitale, elles prenaient l'aspect de pistes. L'escorte suivait sans broncher, indifférente aux obstacles de tout genre qu'elle rencontrait sur les côtés du chemin trop étroit.

J'ai vu rarement de pareils cavaliers et de pareilles façons, pour les bêtes et les gens, de franchir les haies, les murs, les fossés. C'était de la sorcellerie à cheval.

Je regardais Ferdinand, superbe d'indifférence à tout ce qui n'était pas sa belle-sœur. Je le regardais, en pensant au sataniste de notre jeunesse. Il était toujours étrange. Je voyais encore, comme depuis longtemps, une amulette à sa boutonnière, en guise de décoration. C'était un bouton jaune de marguerite, travaillé en un métal d'une teinte pareille à celle du cœur de la fleur, et parfaitement exécuté. Chaque fois que je l'ai questionné sur ce «gri-gri», dont il ne se séparait pas, il a pris son air grave, et laissé entendre que c'était là quelque chose dont il ne convenait pas de parler.

Il nous avait instamment priés de venir passer un peu de temps près de lui. Avait-il dans l'idée ce qu'il me dit, un soir, en plein souper, et qu'il appuya d'un autre ton, au privé? Je ne peux le croire.

Je pense que, par moments, emporté par ses sens, il ne se possédait plus. Je ne sais pas si, comme son frère aîné le voulait tant, j'ai été folle, mais je suis bien sûre que, souvent, Ferdinand de Cobourg n'avait pas toute sa raison.

Oui, ce lettré spirituel, cet amateur d'art éclairé, ce passionné de fleurs, cet ami délicieux des oiseaux qu'il choyait dans une volière de conte bleu, et charmait comme un charmeur de profession, cet homme du monde accompli, quand il voulait l'être, ce fils enfin de la princesse Clémentine et ce petit-fils de la reine Marie-Amélie, disparaissaient derrière un personnage démoniaque, et qui s'abandonnait aux instincts du sabbat.

A ce souper, que je revois comme si j'y étais, il me dit, sans pouvoir être entendu de mon mari, placé en face de nous, du côté où la Princesse absente, étant souffrante, aurait dû être:

—Tu vois tout ce qui est ici, hommes et choses. Eh bien! tout, y compris mon royaume, je le mets, avec moi, à tes pieds!

Je ne pouvais accueillir cette déclaration de roman qu'en y voyant une galanterie qui tenait plus de la fantaisie que de la réalité. C'est sur le ton de la plaisanterie que j'essayai de répondre. Mais j'avais plus d'une raison, outre l'expression de son regard qui démentait l'aisance de sa voix, de me méfier de son imagination asservie à son désir.

En effet, le même soir, après le souper, il vint à moi et, m'attirant du salon de danse dans une pièce voisine, vers une des portes-fenêtres ouvertes sur la nuit orientale et la paix du petit parc du palais, il me demanda si j'avais compris ce qu'il m'avait dit à table.

Sa parole était dure, son regard fixe. Il avait quelque chose d'impérieux et de fascinateur. J'étais extrêmement troublée. Il insista brutalement:

—C'est pour la dernière fois que je t'offre ce que je t'ai offert. Comprends-tu?

Mes yeux se reportèrent sur le salon. J'aperçus le prince de Cobourg, si différent de ce frère encore jeune, imposant, plein de force, beau d'allure. Mais l'image de la Princesse Marie-Louise passa devant mes yeux, et aussi celle de la Reine… Je secouai la tête en murmurant un «non» effrayé.

Je devais être d'une pâleur de cire. Ferdinand changea de visage. Ses traits eurent une expression sinistre; il blêmit et, d'un ton rauque, menaça, dans un ricanement:

—Prends garde! Tu t'en repentiras! Par «Kophte»… (?)

Il ajouta ces mots incompréhensibles qu'il prononçait, lorsqu'il me demandait de jouer, à minuit, la marche d'Aïda dans le salon obscur.

J'ai senti, ce soir-là, que quelque chose de dangereux pour moi venait de se produire. Il est de fait qu'à dater de cette époque, Ferdinand de Cobourg s'unit à son frère dans son inimitié à mon égard.

Et ce n'était pas une mince inimitié que la sienne!

Je me rends parfaitement compte que ce récit, pour bien des gens, paraîtra incroyable. C'est de l'Anne Radcliffe! Mais tout fut incroyable dans la vie publique et privée de Ferdinand de Cobourg…

Je ne veux pas rappeler le jugement déjà porté sur lui par l'Histoire, petite et grande. Mon but n'est pas d'ajouter à son écrasement. Mon but est de montrer dans quel milieu inconcevable j'ai vécu. J'étais dans une famille où il y avait de tout, du parfait et de l'exécrable. Malheureusement, je n'étais pas libre de suivre le parfait et d'abandonner l'exécrable. J'ai mis vingt ans à m'évader.

Ferdinand de Cobourg a commencé de subir, lui aussi, ici-bas, son châtiment. Tel que je le connais, je suis certaine qu'il souffre avec intensité, même s'il a encore, parfois, les consolations de Lucifer.

Il se prenait, je crois, pour un «surhomme».

Ce fou de Nietzsche, rajeunissant une théorie vieille comme les chemins, car jadis, les surhommes s'appelèrent les chevaliers, les preux, les héros, les demi-dieux, a tourné un nombre considérable de cervelles, dans les pays germaniques. Il leur a fait d'autant plus de mal que leur surhumanité, infestée du matérialisme morbide du siècle, s'est affranchie de l'idéal qui, autrefois, animait les personnages religieux et les élevait vers l'honneur, loin du crime. Leurs buts et leurs moyens ont donc été misérables, et ne pouvaient, finalement, aboutir qu'à d'effroyables défaites matérielles et morales.

Certainement, Ferdinand de Cobourg, ambitieux dès sa jeunesse, lut Nietzsche, quand ses théories eurent le retentissement dont on se souvient. Il y gagna d'être, à présent, une des plus notables victimes de Zarathoustra.

XI

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