MON MARIAGE & LA COUR D'AUTRICHE
Reading edition
DES FIANÇAILLES AU LENDEMAIN DES ÉPOUSAILLES
Quand on décida que je serais mariée, je venais à peine d'avoir quinze ans.
Je fus promise officiellement au prince Philippe de Saxe-Cobourg-Gotha, le 25 mars 1874. Le 18 février, j'étais entrée dans ma seizième année.
Mon fiancé montrait de la persévérance. Deux fois déjà, il m'avait demandée. Sa première démarche remontait à deux années. Le Roi lui avait répondu de voyager. Il avait fait le tour du monde. Puis, il était revenu à la charge. De nouveau, on l'avait prié d'attendre.
M'épouser était chez lui une idée fixe. Quelle sorte d'amour l'inspirait? S'était-il épris de la grâce de ma chaste jeunesse, ou la notion précise de la situation du Roi et de l'avenir de ses entreprises enflammait-elle d'un feu positif le cœur d'un homme épris des réalités d'ici-bas?
Les fiançailles faites, les deux familles intéressées et, plus spécialement, la Reine, d'une part, et la princesse Clémentine, de l'autre, arrêtèrent que mon mariage ne serait célébré que douze mois plus tard.
J'étais si jeune!
Mon fiancé avait quatorze ans de plus que moi. Quatorze ans, ce n'est peut-être pas énorme entre une jeune fille de 25 ans et un homme de 39; c'est beaucoup, entre une innocente de 17 ans et un amoureux de 31.
Je l'avais entrevu, parfois, au cours de ses rapides passages à Bruxelles. Nous nous étions dit des choses insignifiantes, comme un homme de son âge pouvait en dire à une enfant du mien, et en écouter d'elle. Mais il me semblait le bien connaître, et depuis toujours. Nous étions cousins issus de germains. Première difficulté d'ailleurs: il fallait l'autorisation de Rome, pour nous marier. On la demanda et on l'eut. C'est d'usage.
Mon fiancé me laissa à mes études qu'il convenait de parachever, pour faire une entrée réussie dans un monde étranger. Et quel monde! La cour la plus vraiment cour de l'univers. L'ombre de Charles-Quint et l'ombre de Marie-Thérèse; la solennité espagnole, mêlée à la discipline allemande; un empereur que ses malheurs militaires avaient grandi plus que diminué, tellement il portait bien l'infortune; une impératrice, souveraine entre les souveraines par d'incontestables perfections. Autour d'eux, la nuée des archiducs et archiduchesses, des princes, ducs et gentilshommes les plus titrés de la terre.
C'était fort impressionnant pour une princesse belge, qui ne regrettait pas ses robes courtes, parce qu'on ne les regrette jamais quand la mode est aux robes longues, mais qui était encore bien étonnée de se voir habillée en jeune fille.
Cependant, je ne m'embarrassais ni ne m'effrayais de rien, considérant toutes choses à travers les fiançailles et le fiancé.
J'aurais épousé celui-ci, dès le jour que j'eus la première bague, si on m'en avait priée. Je veux dire que je serais allée devant le Bourgmestre et le Cardinal, avec la même candeur qu'un an plus tard.
Saine et pure, élevée en bel équilibre de santé physique et morale par les soins d'une mère incomparable, privée, par mon rang, des amies plus ou moins éveillées qui font des confidences, je me donnais de tout l'élan d'une confiance éthérée au mariage prochain, sans me douter exactement de ce que cela pouvait être. Je n'étais plus sur la planète terre; je créais un astre où mon fiancé et moi, nous allions vivre dans une atmosphère de félicité. L'homme qui serait mon compagnon sur la route enchantée de cette vie dans l'azur, me semblait beau, loyal, généreux, virginal comme moi.
Venues plus tard les heures de mon martyre, et des débats scandaleux où l'intimité de mon cœur fut livrée aux fauves du prétoire, il s'en est trouvé qui ont fait état de mes lettres de fiancée. Elles témoignaient beaucoup d'amour. J'écrivais à l'élu de mes parents et de mes illusions, comme j'aurais écrit à un Archange appelé à m'épouser. Je le parais de la beauté de mes désirs; je le transfigurais.
Les fauves en ont effrontément déduit que j'étais une créature d'incohérence et de duplicité.
Je le demande aux femmes: entre l'amour que nous concevons et celui qui se présente, n'y a-t-il pas bien souvent un abîme?
J'ai été coupable, criminelle, infâme de rouler dans cet abîme. Telle est l'humaine vérité.
Pourquoi ma mère si bonne, pourquoi le Roi si expérimenté, voulurent-ils ce mariage, malgré la disproportion d'âge et le peu de titres que présentait mon fiancé à l'admiration universelle, en dehors de ses titres nobiliaires?
Premièrement, sa mère, justement aimée et respectée, plaidait pour lui. Elle mettait sur sa personne quelque chose de ses mérites.
Secondement, le prince Frédéric de Hohenzollern avait exprimé l'intention de me demander en mariage. Le Roi et la Reine, avertis, ne tenaient pas, pour des raisons de tout ordre, à se rapprocher davantage de la maison de Berlin. D'autres prétendants, plus ou moins opportuns, pouvaient survenir. Donc, afin de couper court, je serais fiancée comme je le fus.
La Reine, d'ailleurs, se félicitait d'envoyer sa fille aînée à cette cour de Vienne où elle avait brillé. Elle y demeurait influente. J'en bénéficierais. Elle était encore plus satisfaite de songer que, par le majorat des Cobourg, en Hongrie, j'aurais des attaches solides, dans ce beau pays cher à son souvenir, et qu'elle y pourrait souvent rejoindre sa fille, peut-être même s'y retirer, car elle prévoyait un avenir de plus en plus difficile.
Mon fiancé reparut. Un an passe vite. La date du mariage approchait. Je connus les fleurs de rhétorique et les fleurs de serre d'une cour quotidienne. Et je me demandais pourquoi jamais la Reine ne nous laissait seuls, l'Archange et moi.
Mon fiancé parlait de ses voyages. Il en avait rapporté de singulières collections. Mais je ne les connus que par la suite. Il parlait aussi de ses plans d'avenir, des nombreuses propriétés des Cobourg, etc… Je m'abandonnais à de douces espérances, et répondais en disant les splendeurs de mon trousseau, enrichi des dons féeriques de la Belgique, dentelière et brodeuse sans seconde.
Enfin, j'essayai la robe blanche symbolique, sous le voile céleste, chef-d'œuvre en dentelle de Bruxelles, et je fus reconnue apte à manœuvrer une traîne, et à faire des révérences aussi bien que la plus souple des Demoiselles de Saint-Cyr.
Comblée de bijoux, je planais de plus en plus haut, encensée d'hommages, de félicitations et de vœux, sans voir que mon fiancé était d'un an moins jeune, et que j'avais grandi et pris une espèce de personnalité enfermée dans ses rêves et ses imaginations.
On m'exaltait sur tous les tons, en vers et en prose, avec ou sans musique, et il paraît que j'étais «une fleur de beauté irradiante». Je m'en tiendrai à cette citation.
De mon mari, on dut aussi célébrer le maintien, la noblesse, et autres prestiges. Je sais qu'il avait revêtu son uniforme militaire hongrois, et que nous reçûmes le Bourgmestre de Bruxelles, le célèbre M. Anspach, qui vint nous unir civilement au palais, le 4 février 1875. Puis ce fut en grand apparat que nous comparûmes devant le Cardinal Primat de Belgique.
Un autel était dressé dans la vaste salle attenant à la salle de bal. Je passe sur la décoration. Les chants et les prières me retenaient au ciel, et je n'oubliais pas, pourtant, que je servais de point de mire à l'assistance. Si ce n'était pas un parterre de rois, c'était un parterre de princes. A défaut des souverains, que leur grandeur retient attachés au rivage, il y avait là tout ce qui comptait sur les degrés des trônes: le prince de Galles, le kronprinz Frédéric, l'archiduc Joseph, le duc d'Aumale, le duc de Saxe-Cobourg, enfin une tranche énorme du Gotha.
Si j'entrais dans le détail d'une cérémonie de cet ordre, je n'en finirais pas. Mais rien n'offre moins d'attrait, à mon sens. Je suis toujours surprise quand, ouvrant parfois un roman moderne, je constate la peine que prennent des gens de talent pour décrire les somptuosités rituelles des unions terrestres.
Je n'en sais qu'une de hors de pair dans ce genre: celle de la Belle au Bois Dormant. Heureuse Belle, qui fut endormie avec sa cour juste au moment, je crois, d'un mariage qui ne lui aurait pas réussi.
Mais où sont les fées du temps où les bêtes parlaient?
Les fées se sont évanouies, et les bêtes ne parlent plus, sauf en nous-mêmes, et ce qu'elles disent n'a rien des jolis discours des fables et des contes. Ce sont de laides réalités.
J'ai pris par le plus long, mais, quoi qu'il m'en coûte, il faut que j'arrive à dire des choses qui n'ont jamais été dites, et qui expliquent le fond du fond du drame de ma vie.
On en a bien murmuré quelque chose, jadis, mais je ne m'arrête pas aux racontars obscurs qui, alors, égayèrent plus qu'ils n'attristèrent Bruxelles et la cour.
Je ne suis pas, je le sais, la première créature qui, après avoir vécu le temps des fiançailles dans le bleu, est brusquement, un soir, précipitée à terre, se relève meurtrie, et s'enfuit en pleurant.
Je ne suis pas la première qui, victime d'une excessive réserve, basée, peut-être, sur l'espoir que la délicatesse du mari et la maternelle nature se trouveront d'accord pour tout arranger, n'apprend rien, d'une mère, de ce qu'il faut entendre lorsque sonne l'heure du berger.
Toujours est-il que, venue à l'issue de la soirée du mariage au château de Laeken, et tandis que tout Bruxelles dansait aux lumières intérieures et extérieures des joies nationales, je tombai du ciel sur un lit de rocs tapissés d'épines. Psyché, plus coupable, fut mieux traitée.
Le jour allait à peine paraître que, profitant d'un moment où j'étais seule dans la chambre nuptiale, je m'enfuis à travers le parc, les pieds nus dans des pantoufles, vêtue d'un manteau jeté sur mon costume de nuit, et j'allai cacher ma honte dans l'Orangerie. Je trouvai un refuge au milieu des camélias, et je dis à leur blancheur, leur fraîcheur, leur parfum, leur pureté, à tout ce qu'ils étaient de doux et de caressant dans la serre éclairée par une aube d'hiver, et d'une tiédeur, un silence, une beauté qui me rendaient un peu mes paradis perdus, je dis mon désespoir et ma souffrance.
Une sentinelle avait vu passer une forme grise qui se hâtait vers l'Orangerie. Elle s'approcha et, prêtant l'oreille, reconnut ma voix. Elle courut au château. On ne savait pas ce que j'avais pu devenir. Déjà, l'alarme était donnée discrètement. Un guide monta à cheval et courut à Bruxelles. Le téléphone n'était pas inventé.
La Reine ne tarda pas à paraître. Dans quel état, mon Dieu! Et moi-même, revenue dans mon appartement sans vouloir me laisser approcher de qui que ce fût d'autre que mes femmes, j'étais plus morte que vive.
Ma mère se tint près de moi longuement. Elle fut aussi maternelle qu'elle pouvait l'être. Il n'est point de douleur qui, dans ses bras et à sa voix, ne se serait calmée. Je l'écoutais me gronder, me cajoler, me parler de devoirs que je devais comprendre.
Je n'osais objecter qu'ils étaient bien différents de ceux que j'avais conçus.
Je finis par promettre d'essayer de me dominer, d'être plus sage et, comme elle le disait, moins enfant.
J'avais dix-sept ans, à peine commencés; mon mari achevait sa trente-et-unième année. J'allais être son bien et sa chose. On vit, hélas! ce qu'il fit de moi!
VII
MARIÉE!
Au lendemain d'un début si pénible dans la vie à deux, je ne fus pas témoin sans une amère tristesse de l'achèvement des préparatifs de mon départ pour la lointaine Autriche. Jamais la Belgique ne m'avait été plus chère, ni ne m'avait paru plus belle.
J'allai dire adieu, en cachant mes larmes, à tous ceux qui m'avaient connue enfant, jeune fille, qui m'avaient aimée et servie, puis aux choses familières à mon enfance dans ce château de Laeken, où tout parlait à mon affection. Je ne prévoyais guère, pourtant, que j'y serais un jour une étrangère. Que dis-je? Une «ennemie»!
Nous partîmes, suivant le terme consacré, en voyage de noces. Mais il y a noces et noces.
J'aurais voulu emmener quelqu'une de mes femmes. Il n'y fallait pas songer. Le palais de Cobourg avait ses serviteurs. On m'expliqua qu'un élément étranger romprait l'harmonie de cette demeure de haut style. Je dus me contenter d'une suivante hongroise, d'ailleurs habile, mais enfin qui n'était pas de mes fidèles.
Et, pour tout, il en serait ainsi. Mes goûts, mes préférences, passeraient après ce qui serait décidé en conseil de famille.
Malheureusement, l'austérité qui régnait dans la salle de ce chapitre, ne régnerait pas au Palais à toute heure et dans toutes les pièces. J'allais m'en apercevoir.
En attendant, nous fûmes à Gotha, où le duc Ernest de Saxe-Cobourg, prince régnant, et sa femme, la princesse Alexandrine, firent un affectueux accueil à leur nouvelle nièce.
Le duc était un vrai gentilhomme, qui devint un de mes oncles préférés. Il parlait volontiers des personnages de son temps, et de son ami, le comte de Bismarck, et passait aisément à des sujets moins graves, encore que je fusse curieuse d'être instruite des hommes et des choses de cette Allemagne de laquelle je me trouvai si rapprochée par mon mariage. J'ai dit que sa langue était pour moi un parler aussi naturel que le français, comme il est de règle à la cour de Bruxelles. La Belgique n'a-t-elle pas tout à gagner à être bilingue, et à servir d'intermédiaire entre la région latine et la région germanique? Moins que l'Alsace et le Luxembourg, un peu comme eux, cependant, ne doit-elle pas bénéficier des deux cultures?
En quittant Gotha, nous allâmes à Dresde, puis à Prague, et enfin à Budapesth, brûlant Vienne. Passons sur ces visites princières et leurs réceptions identiques, à peu de chose près. L'intérêt est de dire, puisqu'il faut que j'explique ma vie calomniée, si, tombée du ciel, j'y remontais.
Nullement, et des années et des années devaient s'écouler avant que mon existence ne s'embellisse, de nouveau, d'un rayon d'idéal, les joies de la maternité mises à part.
Le seul souvenir précis que j'ai gardé de ce premier déplacement, en qualité de princesse de Cobourg est que, chaque soir, au festin de rigueur, mon mari prenait soin de me faire servir abondamment des vins généreux.
Je suis devenue, ultérieurement, capable de distinguer un Volnay d'un Chambertin, un Voslauer d'un Villanyi, un champagne d'un autre champagne.
Le corps ainsi entraîné à la résistance stomachique et à l'expérience de la dégustation, l'esprit a dû suivre. J'ai étendu le champ de mes lectures, et connu des livres dont la Reine et la princesse Clémentine n'auraient pas voulu croire qui les mettait entre mes mains…
Aux jours de ma révolte ouverte, on s'est scandalisé de certaines libertés de ton et d'allure que j'ai volontairement exagérées. Mais qui me les avait apprises? Et, encore une fois, où allais-je et que serais-je devenue, si Dieu n'avait mis sur mon chemin l'homme incomparable qui, seul, eut le courage de me dire:
—Madame, vous êtes une fille de Roi. Vous vous perdez! Une femme chrétienne se venge de l'infamie en s'élevant au-dessus d'elle, et non en descendant à son niveau.»
Donc, étourdie, grisée de toute façon, je passais en revue la famille de Cobourg et ses divers palais et châteaux. Je connus, enfin, à Vienne, celui qui allait me servir de principale résidence.
J'eus froid en y entrant.
Il a grand air de dehors. Il est lugubre à l'intérieur, surtout l'escalier. Je n'en ai aimé que le salon en point de Beauvais que firent, pour Marie-Antoinette, ses dames d'honneur.
Ma chambre m'épouvanta. Quoi! C'était cela qu'on avait préparé pour recevoir mes dix-sept ans! Un étudiant de Bonn, où le Prince avait fait ses études, aurait pu s'y plaire, mais une jeune fille depuis peu jeune femme…
Qu'on imagine une pièce moyennement grande, meublée à mi-hauteur de la muraille de petites armoires en bois sombre, fermées de vitres à rideaux bleus derrière lesquels je n'ai jamais voulu regarder! Certains meubles étaient des constructions gothiques. Au milieu de ce paradis, une immense vitrine pleine des souvenirs de voyage du Prince: oiseaux empaillés à long bec, armes, bronzes, ivoires, Bouddhas, pagodes. J'en eus le cœur soulevé! Avec cela, pas de dégagements ou annexes nécessaires, sauf un étroit et sombre corridor utilisé par les gens de service. Pour arriver chez moi, il fallait traverser la chambre du Prince, précédée d'une espèce de salon rébarbatif. Toutes ces pièces se commandaient et n'avaient pas ombre de goût. De vieux meubles massifs, garnis d'un reps centenaire, voilà ce qui s'offrait à ma jeunesse. Tout était vieux, médiocre, morose. Peu ou pas de fleurs, rien de confortable, d'intime, d'avenant. Quant à une salle de bains, pas d'ombre. Il y avait deux baignoires dans tout le Palais, fort loin et de style archaïque. Et le reste! N'en parlons pas!
Ma première observation fut sur cette organisation anti-hygiénique, et sur les accessoires indispensables mis à ma disposition immédiate. Leur exiguïté me navrait. On me répondit que d'illustres aïeules s'en étaient contentées.
On sait que l'habitude est une seconde nature. La princesse Clémentine ne voyait pas ces choses-là, et même la vitrine aux oiseaux empaillés, en compagnie desquels il fallait que je vive, lui semblait charmante. Elle admirait les collections de son fils sans les connaître toutes, ou sans les comprendre, heureusement, car, dans notre palais de Budapesth, je vis les pièces rares: des souvenirs du Yoshivara qu'une jeune femme ne pouvait regarder sans rougir, quand une main experte soulevait leur voile.
Quelle école!
Cependant, grâce au régime bachique organisé par mon mari, les choses étaient allées cahin-caha depuis l'orage du début.
Notre incompatibilité foncière se dessina au palais de Cobourg, devant la princesse Clémentine, à propos du café au lait. Déjà, dans notre voyage de noces, le Prince m'avait enseigné qu'une âme bien née ne saurait prendre du café sans lait. Telle est la conviction germanique. L'Allemagne n'imagine pas plus le café sans le lait, que le soleil sans la lune. Or, depuis que j'ai cessé, au premier âge, de prendre le sein de ma nourrice, je n'ai jamais pu boire de lait, je n'en ai jamais bu, je n'en bois jamais. Mon mari s'était mis dans la tête de m'en faire boire, et spécialement dans le café, faute de quoi les traditions, les constitutions, les fondements de tout ce qu'il y avait de germanique sur la terre se trouvaient ébranlés.
La discussion reprit devant la princesse Clémentine, qui mettait du lait dans son café. Sa douceur la plus affectueuse ne put venir à bout de l'opiniâtreté de mon estomac. Je vis bien que je lui faisais de la peine. Son fils se courrouça au point de me dire des choses pénibles. Et moi de répliquer du même ton. La Princesse, quoique sourde, entendit que les choses se gâtaient, et nous calma de son mieux, mais le coup était porté. Nous eûmes, désormais, l'un et l'autre, le café au lait sur le cœur.
Je m'arrête à de tels traits, parce que la vie commune est une mosaïque de petites choses que peuvent cimenter de grands desseins ou de hauts sentiments, mais qui, en elles-mêmes, expriment les nécessités quotidiennes dont nous sommes esclaves. L'existence humaine est une pièce, comédie ou tragédie, qui se ramène à deux décors: la salle à manger et la chambre à coucher. Le surplus est accessoire.
Quel gâchage du temps nous faisons presque toutes, ici-bas, dans les occupations du haut rang et l'obligation de paraître pour être. Nous oublions la parole de Franklin: «Le temps est l'étoffe dont la vie est faite.»
Je me reproche amèrement, aujourd'hui, d'avoir si peu vécu, tout en ayant mené une existence tourmentée, s'il en fut sur terre. Je n'ai pas connu assez cette vie véritable qui est celle de la pensée. Que de gens distingués j'aurais dû pratiquer! Que d'écrivains, de savants, d'artistes, dont j'aurais dû savoir m'entourer!
Mais l'aurais-je pu?
Mes curiosités les meilleures étaient critiquées, contrariées, repoussées. Le Prince mon mari enseignait sur toutes choses, du haut de l'expérience de son âge.
On s'est étonné, par la suite, de mes dépenses, de mes toilettes multipliées, saccagées… Ah! Seigneur, j'aurais dû devenir folle à force d'être comprimée. Un beau jour, j'ai éclaté.
Oh! ce palais de Cobourg, et cette existence où la moindre fantaisie, le plus petit goût de parisianisme importé de Bruxelles et, en vérité, déjà bien assagi, provoquait d'aigres paroles; ce soupçon de décolletage qui déchaînait des jalousies; ce désir de vivre un peu pour moi-même, sans être soumise aux heures rigoureuses d'une caserne, qui provoquait des tempêtes.
Mon Dieu! quand je repense à tout cela, et aux oiseaux empaillés, aux malsaines lectures, aux anecdotes et plaisanteries graveleuses, et aux misères quotidiennes,—et j'estompe!—je me demande comment j'ai pu résister si longtemps. C'était plus affreux, à la longue, que d'être enfermée comme folle. Le crime est parfois moins horrible que le criminel. Il y a des laideurs morales qui constituent une offense de tous les instants et, à la fin, on s'exaspère. Je ne sais à quelle extrémité j'aurais pu me porter, si cette vie avait duré.
J'ai toujours considéré comme un secours du ciel la force qui me permit de rompre, au bout de vingt ans de «plaisirs» forcés, en brisant ma cage princière. Même si j'avais pu prévoir à quels excès la haine et la fureur allaient se porter, j'aurais cassé les vitres. Un palais peut devenir un enfer, et le pire est celui où l'on étouffe derrière des fenêtres dorées.
Les titres n'y font rien. Un mauvais ménage est un mauvais ménage. Deux êtres sont unis; la même chaîne les tient sans cesse assemblés. Certains arrivent à s'en arranger. D'autres ne peuvent. Question d'humeur et de situation. Ni le Prince ni moi, nous ne pouvions nous accommoder des différences qui nous séparaient. Ce conflit permanent, qu'il fût latent ou déclaré, creusait tous les jours entre nous l'abîme où tant de choses devaient disparaître.
Sur le fond de cette trame d'amertumes, mes jours ont brodé leurs heures. Toutes, cependant, ne furent pas désagréables. Les orages ont parfois un rayon de soleil. Je ne voyais pas que des monstres!
J'ai dit que je respectais la princesse Clémentine, et que j'étais attirée vers elle. Mais sa surdité, qui aggravait de tristesse sa naturelle dignité, son esprit d'un autre temps qui la portait à toujours être en cérémonie et en étiquette, rebutèrent souvent les élans de ma spontanéité. Toutefois, même quand nous sommes arrivés aux difficultés irréparables, le Prince et moi, et que ma belle-mère, par son grand âge, a subi l'influence exclusive de son fils, je n'ai pu m'empêcher de garder pour elle les sentiments que je devais à ses anciennes bontés et à sa supériorité.
On a vu qu'outre mon mari, elle avait divers enfants: deux fils et deux filles. Un de ces fils, Auguste de Saxe-Cobourg fut pour moi, comme Rodolphe de Habsbourg devait l'être, un beau-frère qui était un frère. Jusqu'à sa mort, survenue, si j'ai bonne mémoire, en 1908, à Paris, où, sous le nom de comte de Helpa, il vécut avec délices, goûté de la meilleure compagnie, il eut pour moi autant d'affection que j'en avais pour lui.
Les trois Cobourg, Philippe, Auguste, Ferdinand, ne se ressemblaient ni physiquement ni moralement. Auguste tenait des d'Orléans. En lui, le sang de France l'avait emporté sur le sang germanique.
En Ferdinand, qui devait être l'aventureux tzar de Bulgarie, je ne sais quel sang dominait. Passons vite. J'aurai l'occasion de le retrouver sur son trône à surprises, quand je parlerai de la cour de Sofia.
Des deux filles, Clotilde et Amélie, celle-ci vit toujours dans mon cœur. Douce victime de sa tendresse pour un mari excellent, elle mourut de le perdre. Unie à Maximilien de Bavière, cousin de Louis II, Amélie était un lys de France égaré en Allemagne. Elle eut la chance de rencontrer à cette cour patriarcale de Munich, dont la folie prussienne devait faire le malheur, un être digne d'elle. Ils s'aimèrent et vécurent heureux, cachant le plus possible leur bonheur. Maximilien mourut subitement au cours d'une promenade à cheval. Inconsolable, Amélie ne put lui survivre.
L'idée ne serait pas venue à son frère Philippe ou à son frère Ferdinand, ni surtout à sa sœur Clotilde, qu'on pouvait mourir—ou vivre!—d'amour pour quelqu'un!
Notre double parenté avec la Maison de France me valut souvent, au palais Cobourg, ainsi qu'à la campagne, l'heureuse diversion de la visite de membres de la famille royale que ma jeunesse connaissait déjà plus ou moins. Mon printemps fut comblé des marques de leur affection.
J'ai vu naître les espérances de ma nièce Dorothée, fille de l'archiduchesse Clotilde, ma belle-sœur, fiancée au duc Philippe d'Orléans.
Je ne crus pas, je l'avoue, et, sans doute, était-ce l'effet de l'ambiance générale, sceptique à l'égard d'une France royaliste, que les lys d'or brodés sur la robe de la belle mariée s'envoleraient de sa traîne jusque sur l'Elysée, les Tuileries ou le Louvre. Je ne vis pas, cependant, sans émotion, la couronne fermée dont la future reine était coiffée, le jour de son mariage.
Ah! cette couronne, qu'elle tourne de têtes ou, plutôt, qu'elle en tournait! Car, à présent, il faut réfléchir…
Quoique étrangère à la politique de la France, et, d'ailleurs, astreinte à autant de reconnaissance que de considération pour le gouvernement de la République près duquel j'ai trouvé, avec la sécurité des justes lois, le respect dû au malheur, et la courtoisie que des républicains savent témoigner, même aux Princesses, je n'ai pu m'empêcher de suivre curieusement la carrière de «Roi expectant» de mon neveu le prince d'Orléans.
Tout arrive sur les bords de la Seine; et ceux de la Garonne ou du Rhône et des autres cours d'eau du plus beau royaume sous le ciel ne sauraient être en reste; mais, pour le mal que je veux à Philippe d'Orléans, je lui souhaite de n'avoir jamais à changer la casquette de yachtman qui lui va si bien contre la couronne de Saint-Louis. Il est «handicapé». Plus que jamais, aujourd'hui, le meilleur d'un roi, c'est une reine. Or, le sort a voulu que ce beau mariage de Philippe d'Orléans et de Marie-Dorothée de Habsbourg, qui fut une des joies du palais Cobourg, et l'occasion d'une de ses plus belles réceptions, ait tourné à l'encontre de ce qu'il promettait.
A un certain moment, j'ai fait le compte des ménages royaux ou princiers où soufflait le vent de la mésentente. Je suis arrivée à un chiffre effrayant.
A tout prendre, et en quelque monde que ce soit, la moyenne des gens parfaitement unis n'est pas élevée. Mais plus on se rapproche du peuple, plus le bon sens, le travail, la famille l'emportent, et plus sagement on se tolère, on s'accorde, on se soutient, et l'on finit par connaître une espèce de bonheur qui n'est, peut-être, que l'habitude de nos communes imperfections.
Ma vie princière m'aurait été encore plus pénible si, de temps en temps, elle n'avait été coupée de déplacements et de voyages au loin.
Pour ne pas sortir du cercle familial, je dirai seulement quelques mots de trois villes où j'ai eu des parents, et séjourné chez eux ou près d'eux en princesse de Cobourg: Cannes, Bologne et Budapesth.
D'abord, Budapesth qui était et qui reste une cité des plus attirantes, quand le bolchevisme n'y fait pas la loi. Dans le vieux Bude, l'ancien Orient a laissé sa trace; dans Pesth, les temps nouveaux de l'Occident se sont annoncés. J'en ai su quelque chose en 1918!
J'ai aimé Budapesth, et j'ai préféré le petit palais Cobourg de la capitale de la Hongrie et ses aimables réceptions à celui et celles de la capitale de l'Autriche. L'atmosphère était autre qu'à Vienne, et le voisinage du bon Archiduc Joseph, frère de ma mère, si cordial, m'était cher.
Son palais était à Bude, et son château à quelques heures de la ville. Ils n'avaient d'autre inconvénient que d'être aussi l'habitation de ma tante et belle-sœur, la princesse Clotilde, très différente de l'affectueuse et sincère Amélie.
L'Archiduc était un homme bienveillant, et qui ne jugeait pas mes fantaisies extravagantes.
La première année de mon mariage, nous devions célébrer chez lui, à Alcsuth, mon mari et moi, mon anniversaire de naissance, le 18 février. Il y avait, au dehors, une neige merveilleuse. J'avais dit, la veille:
—Je ne veux pas de cadeaux, mais, demain, laissez-moi faire une promenade en traîneau. J'ai une envie folle de conduire un traîneau. Ce sera la première fois.
L'archiduchesse Clotilde, expansive en son privé, excellait dans cet alibi des femmes qu'on appelle le collet-monté. Elle fit une moue sévère.
J'eus beau prier, insister. Le Prince, approuvant sa sœur, défendit ma promenade.
On me mit au pain sec dans le cabinet noir: je veux dire qu'il fut décrété que je ne sortirais ni à pied, ni à cheval, ni en traîneau.
Arrive l'Archiduc, qui était absent. J'étais encore furieuse… Oh! certainement, je ne prenais pas les choses par le bon côté. J'ai toujours eu un caractère que la sottise et la méchanceté mettent sens dessus dessous.
L'Archiduc m'interroge. Je lui raconte l'histoire.
—Louise, s'écrie-t-il, tu as cent fois raison. D'abord, à ton âge, et quand on est jolie, on a toujours raison. Nous allons faire tout de suite une promenade sur la neige.
Il sonne et on attelle à un grand traîneau deux trotteurs hongrois dignes du char d'Apollon, puis l'Archiduc m'installe, dans mes fourrures. Il prend les rênes et nous filons à grande allure, accompagnés d'un domestique de confiance. J'étais aux anges.
Ma puritaine et mon puritain n'osèrent souffler mot.
La société, à Budapesth, moins soumise au cérémonial de cour que celle de Vienne, avait plus de naturel et de hardiesse. J'ai souvenance d'un certain bal, dans l'île Marguerite, perle de l'écrin du Danube, où le Prince ne décoléra point, ne voulant pas que je valse.
J'étais assaillie d'invitations. Mon mari répondait pour moi qu'à la cour de Bruxelles, je n'avais appris que les figures du quadrille et le menuet.
Le quadrille! Le menuet! Il s'agissait bien de cela. La Hongrie entendait valser. Et une valse, au bord du Danube, au son des violons des Tziganes, c'est une valse, ou il n'en est pas au monde. Et puis, et puis on aura beau importer d'Amérique des bamboulas mornes ou épileptiques, et les baptiser de tous les noms des animaux trotteurs ou galopeurs de l'arche de Noé, la valse sera toujours la reine incomparable des danses des gens qui savent danser.
Un de ceux-ci, plus hardi que les autres, ne se paya pas de la défaite du Prince et répondit:
—Son Altesse sait assurément valser.
Et, sur ces mots, je fus entraînée d'autorité par cet audacieux, qui était Magyar, et lancée dans le tourbillon.
Je confesse que je ne m'arrêtai plus de la nuit. Le Prince était furieux. Mais on l'accablait de compliments sur ma beauté, sur mon succès; il était obligé de sourire.
Je m'attendais à une scène, au départ. Heureusement, nous fûmes priés d'embarquer sur un bateau féeriquement illuminé, qui nous porta sur le beau fleuve, jusqu'au débarcadère le plus rapproché de notre palais, au son des musiques tour à tour ardentes et langoureuses que l'on n'entend que dans ce pays-là.
Etait-ce l'effet de la lyre d'Orphée? Je ne fus pas mise à mort au soleil levant, comme la pauvre Schéhérazade.
Que ne dansait-elle, au lieu de raconter des histoires?
A Bologne et à Cannes, j'ai vu défiler une société aujourd'hui disparue. Ici, chez la duchesse de Chartres, là chez le duc de Montpensier, au palais Caprara. En Italie, c'était certaines des plus nobles figures italiennes encadrées des premiers noms de France; sur la Côte d'Azur, c'était un monde plus vivant, plus papillonnant, où resplendissaient quelques-unes des beautés parisiennes.
Où irais-je, si je me laissais aller à évoquer les ombres de tant d'êtres que j'ai vus passer, occupant le siècle. Déjà le silence s'est fait, l'oubli a commencé. O vanité des choses…
Au moins, dirai-je combien Cannes, à cette époque, me ravissait par le goût raffiné des élégances françaises. La guerre a transformé cette ville, jadis recherchée des élites. J'ai lu qu'envahie et bruyante, elle a perdu le cachet discret qui était son caractère et son charme. C'est dommage!
Il y a tout à dire et il n'y a rien à dire de la vie des gens du monde qui ne sont que des gens du monde. Vraiment oui, je remplirais une bibliothèque si je reprenais par le menu les fastes mondains de mon passé. Mais de quel intérêt, au fond, cela serait-il? Je répondrais à ce genre de curiosités que satisfont ces chroniques où la société qui a besoin de polir quotidiennement son éclat pour briller, jette aux échos des journaux les noms des gens qu'elle reçoit et le détail des fêtes qu'elle offre. Curiosités banales et qui sont, malheureusement, le fond même de la nature humaine, de ses envies et de son amour-propre.
On trouvera mieux, sans doute, que je termine ce rapide crayon de ma vie de princesse de Cobourg, antérieurement aux événements qui préparèrent sa fin, par quelques traits sur mes enfants. Je le dois à cette sorte de confession d'une existence qui a tant souffert des mensonges des hommes.
J'ai été, je crois, une bonne mère. J'ai voulu, j'ai cru l'être. J'ai le sentiment, du moins, de l'avoir été longtemps. J'ai prodigué à mes enfants mes soins et mes tendresses.
Ceci est naturel aux femmes que la maternité fait vraiment femmes, et c'est leur gloire et leur honneur. Qu'elles me laissent dire, cependant, que s'il est parfois plus malaisé qu'on ne pense d'être le père de son enfant, il est des situations où en être la mère est d'une difficulté constante.
Heureuses celles qu'une vie paisible et normale laisse à loisir auprès d'un berceau.
J'ai tout de même connu ce bonheur avec mon premier-né Léopold, qui vit le jour en 1878, à notre château de Saint-Antoine, en Hongrie.
La Reine était là, très heureuse d'être grand'mère. L'arrivée de cet enfant, un garçon, héritier des titres, fonctions et apanages de la famille, apaisait les querelles entre le Prince et moi. Ce fut une accalmie de quelque durée. L'influence de la Reine avait opéré sur mon mari. Moi-même, pénétrée de mes devoirs maternels, j'avais pris d'admirables résolutions de patience et de sagesse.
Je faisais des rêves magnifiques, devant le berceau de mon fils… O cruauté du sort contre laquelle je serais impuissante: au fur et à mesure qu'il grandirait, et que le milieu agirait sur lui, il serait de moins en moins mon enfant. Je l'aurais voulu courageux et loyal. Ne devait-il pas porter l'épée? Quelle âme je souhaitais de lui forger! Mais son père revendiqua le droit de le diriger. Bien vite, il ne m'appartint plus.
Léopold approchait de l'âge de raison lorsque je m'évadai d'une existence devenue atroce. Il crut qu'en refusant de continuer d'être princesse de Cobourg, j'emportais des centaines de millions qui devaient, un jour, lui revenir de son grand-père, et que j'allais les jeter au vent de mes folies.
Je connus cette haine que la nature se refuse à concevoir: une haine de fils. J'ai versé sur elle les larmes que versent les mères frappées dans leur chair par la chair de leur chair. Cependant, Dieu le sait: chaque fois que mes enfants, affolés de cet argent qui est au fond des plus bas crimes, m'ont fait souffrir, je leur ai pardonné.
Lorsque Léopold est mort d'une manière affreuse que je ne peux que mentionner, il n'était plus, pour mon cœur, de ce monde, depuis longtemps. Ce n'est pas moi qui ai été atteinte par le châtiment terrible qui a clos, dans le sang, la lignée de l'aîné des Saxe-Cobourg. C'est celui qui avait formé à son image un fils égaré.
Il a survécu, je pense, pour avoir le temps de se repentir.
Lorsque ma fille Dora fut près de naître, en 1881, j'avais une telle appréhension de la présence de son père, que je fis tout ce que je pouvais pour cacher l'heure imminente de la délivrance. Je voulais que le Prince ne fût pas près de moi à ce moment pénible, et qu'il sortît, sans me croire dans les douleurs. Il en fut ainsi. Cela se passait dans notre palais de Vienne. Je parvins à surprendre mon monde. J'évitai, dans la souffrance, une présence qui n'aurait pu que l'accroître. La sage-femme, de garde près de moi, ne put même pas envoyer chercher à temps le professeur accoucheur. Il arriva après la bataille.
Dora fut mon second et dernier enfant. Elle promettait d'être jolie. Devenue jeune fille, encore plus grande que moi, très blonde et myope, elle a eu le malheur d'épouser le duc Gunther de Schleswig-Holstein, frère de l'impératrice Augusta, femme de Guillaume II.
Le malheur… C'est là, dira-t-on, un mot de belle-mère.
On verra par la suite que c'est une vérité conforme à des faits qui touchent à l'histoire contemporaine, rien de plus.
De son mariage, ma fille n'a pas eu d'enfants. Ils auraient appris que leur grand'mère est la plus coupable des femmes, à moins que ce ne soit la plus folle, parce qu'elle a dit, bien des fois, à son gendre, comme au prince de Cobourg, comme à certains dignitaires de Vienne et d'ailleurs, complices ou agents des persécutions dont elle était accablée:
—Vous n'avez qu'un but: prendre, en me prenant ma liberté, ce que je peux avoir encore. Mais il y a une justice, et vous serez punis!
Ils l'ont été.
Ah! si, au lieu de me martyriser ou de me laisser martyriser, certains des miens étaient venus, avaient osé ou pu venir à moi, directement, et en confiance… Je suis femme, je suis mère. Je ne soutiens pas que je n'ai aucun tort. Je soutiens seulement ceci, qui est vrai: on m'a toujours menti. On m'a toujours parlé d'honneur, de vertu, de famille, et j'entendais crier plus haut que tout cela: «Argent! Argent! Argent!»
VIII
LES HOTES DE LA HOFBURG: L'EMPEREUR FRANÇOIS-JOSEPH, L'IMPÉRATRICE ÉLISABETH
Depuis que la défaite a jeté bas, en un jour, les trônes qui étaient comme l'assise d'un monde germanique arriéré, j'ai l'occasion, parfois, de passer du Ring vers le Graben, par la Hofburg, ancien palais impérial de cette ville de Vienne où j'écris ceci. J'aperçois, de la Fransenplatz (la grande cour intérieure), les fenêtres des salles qui, jadis, me virent accueillir par la garde et les chambellans avec les honneurs de mon rang. Elles sont closes, vides, muettes. Ici, tout est mort. La vieille Hofburg a cessé d'être. La nouvelle, espérance énorme des somptuosités évanouies dans le néant, demeure inachevée. Elle n'atteste plus que la chute d'un empire.
Seule des princesses et archiduchesses qui furent de la cour disparue, je suis restée à Vienne, aimée, je crois, du peuple, respectée des gouvernants.
Il y a une ville au monde où l'on m'a vue vivre longuement. Elle a été le théâtre de mes «crimes». Cette ville, lorsqu'elle a chassé tout ce qui prétendait représenter l'honneur et les honneurs, les vérités et les vertus, m'a conservé mon droit de cité, et, supprimant les titres, m'a laissé le mien. Je reste debout devant les ruines du pouvoir qui fut, pour moi, cruel.
J'ai connu la justice de la Cour et de l'empereur François-Joseph. J'ai appris qu'une Princesse n'a pas droit aux lois faites pour tout le monde. Il existe des dispositions secrètes qu'on lui applique sans que les juges aient à s'en mêler, ou, s'ils s'en mêlent, ils ont des ordres! On colore cela de prétextes. Dans mon cas, c'était la folie.
Impossible, aujourd'hui, de taxer de démence une révolte de la conscience. Impossible, si une victime crie au secours! de l'accuser de scandale. On ne vous jette plus, de force, pantelante, dans une maison de fous dont le directeur dit en vain que vous n'êtes pas malade; et il faut qu'il vous garde. Il a des ordres!
On appelait cela une affaire de cour!
Je pense qu'il n'a pas fallu beaucoup d'attentats de ce genre pour motiver l'arrêt de la justice qu'aucune hypocrisie de mots et de gestes, et aucun appareil de la puissance humaine ne peuvent tromper. Elle prononça la fin des Habsbourg.
Mais pourquoi faut-il que les coupables d'une politique immorale et lâche ne soient pas seuls à expier leurs fautes? Tout un peuple expie, à présent, la décadence et la chute de la cour de Vienne. Pauvre peuple, si bon, si dupé, si résigné, si travailleur, si à plaindre!
* * *
Quand je suis arrivée à la cour d'Autriche, en 1875, François-Joseph avait quarante-cinq ans.
Il était remarquable, à distance, par sa tenue en uniforme. De près, il donnait l'impression d'une certaine bonhomie que démentait la dureté du regard. C'était un homme étroit, plein d'idées fausses et préconçues, mais qui avait reçu de sa formation et des traditions de la politique autrichienne quelques formules et manières qui lui permirent de surnager longtemps, avant d'être englouti dans le sang qu'il fit couler. Sous le décor du rang et des cérémonies, sous le vocabulaire des réceptions, audiences et discours, il y avait un être dépourvu de sensibilité. La nature, en le mettant au monde, l'avait privé de cœur. Il était empereur; il n'était pas homme. On eût dit un fonctionnaire automate, habillé en soldat.
Dans le premier moment, il me fit grand effet, quand mon mari lui présenta la nouvelle princesse de Cobourg. Je m'attendais à des phrases aimables et distinguées auxquelles j'aurais bien du mal à répondre convenablement. Ce fut si banal que je ne savais plus, en sortant, ce qu'il m'avait dit. Il devait en être à peu près toujours ainsi, sauf dans une circonstance mémorable que je raconterai plus loin.
Jamais ne n'ai connu quelqu'un retenant de François-Joseph un mot qui valût la peine d'être rapporté. Sa conversation, dans le cercle impérial, était d'une froideur et d'une pauvreté déconcertantes. Il ne s'animait que pour les «potins». Mais cela, c'était, surtout, du domaine de l'appartement de Mme S…, son refuge, son plaisir, son vrai «chez soi», où il était «Franz», ou «Joseph» en liberté.
J'ai vu les débuts de Mme S… au Burgtheater. Son influence, si jamais elle en a eu d'autre que de permettre à l'Empereur de s'évader près d'elle des insuffisances, mères des fatalités de sa vie, n'a été nuisible à personne.
Actrice du théâtre qui est la Comédie-Française de Vienne, jolie et de genre honnête, une Brohan, l'esprit en moins, elle plut au Souverain. Il lui fit un sort paisible et assuré, puis, un beau soir, l'introduisit tranquillement à la Cour où l'Impératrice prit sans peine son parti de cette impériale hardiesse. Elle fut satisfaite de constater que François-Joseph, méthodique jusque dans ses passions, réduit jusque dans ses excès, choisissait une confidente de tout repos, qui ne prétendait qu'à tenir gentiment son emploi.
Il y a eu fort loin de Mme S. à Mme de Maintenon. Il y a eu encore plus loin de François-Joseph à Louis XIV.
Physiquement, l'Empereur, si n'avaient été l'uniforme et l'entourage, aurait pu être pris pour son premier maître d'hôtel. A bien l'observer, il n'avait rien que d'ordinaire.
On remarquait pourtant chez lui deux tics: à la moindre perplexité, il tapotait et caressait ses «côtelettes». A table, il se regardait fréquemment dans la lame de son couteau. Pour le reste, il mangeait, il buvait, il dormait, il marchait, il chassait, il parlait suivant des rites accordés avec les circonstances, les heures, le temps, le calendrier, en conformité de règles bureaucratiques. Elle furent à peine troublées par quelques révolutions, diverses guerres et beaucoup d'infortunes. Il accueillit ces calamités du même front que la pluie lorsqu'il devait partir pour Ischl.
Quand son fils se tua, quand sa femme fut assassinée, il ne perdit pas un pouce de sa taille. Sa démarche resta aussi ferme, sa barbe aussi parfaitement disposée. Finies les cérémonies, il n'y eut rien de changé en Autriche. François-Joseph continua de parler sur le même ton de l'amour de ses peuples pour sa personne et de son amour pour eux.
Et, le soir, il fut chez Mme S.
Ce personnage sans relief, sans courage et sans équité, a fait le malheur de ma vie. A l'heure où il aurait dû remplir vis-à-vis de moi son devoir de souverain et de chef de maison, il ne l'a pas rempli—par peur.
Si, en deux circonstances, je l'ai vu différent à propos de ce qui pouvait me toucher, ces circonstances n'étaient pas décisives. On ne juge pas un homme sur le geste qu'il fait de vous soutenir quand vous descendez de voiture. On le juge si, dans un incendie, il ne recule pas devant les flammes pour vous sauver.
François-Joseph était incapable de se jeter au feu pour qui que ce fût. Il ne fallait attendre de lui aucune aide dans le danger. Il aurait craint d'abîmer son uniforme ou de déformer ses favoris.
Ah! j'ai compris sans peine le désespoir de son fils et de sa femme, emportés vers les sommets, et qui, devant ce néant, ne songeaient qu'à le fuir.
L'Empereur avait un frère, l'archiduc qui fut le point de départ des haines de cour dont j'ai été victime. Cet homme a connu les rigueurs d'un exil déshonorant et il est mort déshonoré. Dieu l'a puni. J'ai vu sa droite atteindre le coupable initiateur des persécutions qui ont provoqué, renforcé, exaspéré la principale de celles dont j'ai eu à souffrir.
Pendant des années, il m'avait entourée d'hommages. Tout Vienne le savait. L'Empereur, comme les autres, et mieux que les autres, car ces histoires étaient son pain quotidien. C'était pour lui une affaire d'Etat de savoir si l'archiduc Louis-Victor arriverait à ses fins.
Ce prince pouvait plaire. C'était une nature d'une certaine ardeur, que ses curiosités excessives devaient entraîner dans le scandale d'un châtiment public.
Je recevais patiemment ses compliments et ses fleurs. On sait les exigences du monde. Les assiduités d'un archiduc frère de l'Empereur se supportent en souriant. Le sourire aussi a été donné à la femme pour dissimuler sa pensée.
Malheureusement, Louis-Victor, jaloux des sentiments sérieux qu'un autre, qui n'était pas «Prince» m'inspirait, s'impatienta et, du jour au lendemain, objet de ses adulations, je devins celui de son aversion.
J'avoue que j'ai eu longtemps, pour l'ironie, un goût que je tenais du Roi. Il m'a valu bien des ennemis. L'archiduc fut-il offensé de quelque mot un peu dur? Les blessures d'amour-propre sont celles qui s'enveniment le plus promptement. Toujours est-il que j'eus soudain, en lui, un adversaire déclaré. Il proclama qu'il me ferait quitter la Cour.
J'avais inspiré des jalousies. Qui n'en inspire? Ces jalousies se groupèrent autour de mon ancien admirateur. La cabale traditionnelle commença. L'indépendante que j'étais fut mise en joue par quelques bonnes âmes qui ne songèrent plus qu'à la massacrer avec l'aide du Don Juan repoussé.
Celui-ci ne fut pas long à composer la scène à faire.
On commençait alors à parler de l'attention que j'accordais au galant homme qui a été le seul que, de ma vie entière, j'ai distingué de toute la force de ma confiance et de toute l'étendue de mon estime. L'archiduc Louis-Victor alla raconter à son frère qu'il m'avait vue, de ses yeux vue, la nuit, dans un restaurant à la mode, en tête à tête avec un officier de uhlans.
Aussitôt, emportées par l'indignation d'un tel oubli de ce que je devais à mon rang, trois nobles Furies, que je ne veux pas nommer et qui avaient des droits singuliers à représenter la vertu sur la terre, firent connaître à Sa Majesté que, si j'étais priée au prochain bal de la Cour, elles me tourneraient le dos en plein cercle impérial.
Ma sœur, informée de ce hourvari, me prévint et me questionna. Je n'eus aucune peine à découvrir d'où venait le complot et à démontrer mon innocence à Stéphanie.
Le soir que l'archiduc Victor indiquait, je n'étais pas sortie du Palais Cobourg. J'ajoute, pour ce chapitre de petite histoire, que je n'ai jamais, jamais, jamais pris place à une table de restaurant en tête à tête avec qui que ce soit. Lorsqu'il m'est arrivé d'assister à quelque dîner ou souper, en un lieu public, dans un salon réservé ou dans une salle ouverte à tout le monde, j'ai toujours été accompagnée d'une ou plusieurs personnes de mon entourage.
Bien mieux, à l'heure qu'indiquait le calomniateur, j'étais avec le Prince mon mari et nous avions une de ces discussions, orage quotidien de notre existence. Le Prince était là pour s'en souvenir. Au surplus, le personnel pouvait attester que je n'avais pas donné l'ordre d'atteler et que je n'avais point quitté le palais. Enfin, rien de plus simple que de confondre l'archiduc et ses vertueuses amies.
Ma sœur fut convaincue et, sans vouloir se placer entre l'arbre et l'écorce, elle pensa que je ferais bien de parler à l'Empereur.
La cabale agissait vite. François-Joseph me devança en me faisant convoquer.
Je le vis dans l'appartement de Stéphanie. J'étais dans cet état de colère indignée que je n'ai jamais pu maîtriser, hélas! devant l'infamie.
Je remerciai d'abord le Souverain de son audience et lui dis, en me possédant difficilement, qu'il devait me défendre et prendre mon parti; que j'étais en butte aux attaques d'une misérable cabale et que c'était à lui d'y mettre fin en punissant les calomniateurs. Je lui demandais une enquête. Je l'attendais de sa justice.
On conçoit de reste mon discours.
Prévoyant mes paroles, il avait préparé sa réponse selon une formule d'un des chefs de bureau de la Chancellerie impériale, qui le dressèrent dans son jeune âge. Elle fut celle-ci:
—Madame, tout cela ne me regarde pas. Vous avez un mari. C'est son affaire. Je crois que, pour le moment, vous ferez bien de voyager et de ne pas paraître au prochain bal de la Cour.
—Mais, Sire, je suis une victime. Vous faites de moi une coupable.
—Madame, j'ai entendu mon frère, et quand Victor a parlé…
Il acheva d'un geste qui voulait être impérial et définitif.
Je n'étais pas femme, on le sait, à tenir bon contre tant d'iniquité. Je cachai mon mépris en prononçant:
—L'avenir dira, Sire, lequel de nous a menti, de l'Archiduc ou de moi.
Je fis ma révérence dans toutes les règles, et l'Empereur sortit.
Revenue au palais de Cobourg, j'entrai chez mon mari et lui déclarai que j'attendais de son honneur que, pour déchirer la trame abominable où j'étais prise, il envoyât ses témoins à l'archiduc Victor.
Le Prince de Cobourg me répondit froidement que, si j'avais perdu la faveur impériale, il n'avait pas envie, lui, de la perdre en se battant avec un Archiduc, frère du Souverain.
Après l'empereur chevaleresque, je tombais sur un autre Galaor!
Ma furieuse insistance ne put rien obtenir, ou plutôt elle obtint tout le contraire de ce qu'elle cherchait: le Prince ne voulut plus se rappeler que j'étais au Palais, le soir désigné par le calomniateur. Il déclara qu'il ne le contredirait aucunement!
Ce fut la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Dès cette heure, ma résolution fut prise: je ne resterais plus avec le mari qui m'abandonnait. J'écouterais la voix qui m'avait dit: «Vous vous perdez, Madame, dans le monde où vous vivez. Il est lâche et pervers.»
Cependant, l'instinct de la famille fut plus fort que ma colère.
Je dis au Prince:
—Nous devons nous séparer et reprendre chacun notre liberté. Mais nous avons des enfants. Evitons un éclat. Voyageons une année. Si, au bout de cette année nous n'avons pas trouvé une nouvelle règle de vie commune, nous nous quitterons. Vous irez de votre côté, moi du mien.»
Je venais de prononcer les paroles qui, dans l'esprit d'un homme tel que le Prince de Cobourg, étaient les plus terribles qu'il pût appréhender. La perspective d'une séparation ou d'un divorce annonçait la possibilité du passage des millions du Roi en d'autres mains que celles du père de mes enfants. Et cela, jamais!… J'en saurais quelque chose. Je le sus, en effet.
Puisque je montre le fond du drame, je dois expliquer les raisons secondes de l'incroyable attitude de François-Joseph. Elles touchent à la politique, et je ne voudrais m'attarder sur aucune, la sienne moins qu'une autre. Cependant, j'écris pour essayer d'ajouter quelques traits à l'Histoire de ce temps aussi bien que pour me défendre.
François-Joseph refusa de me secourir et, du premier coup, m'abandonna, laissant mon mari libre d'agir à sa guise, parce qu'il avait à le ménager. Le Prince de Cobourg savait le secret de Mayerling et de la fin désespérée de Rodolphe. En outre, le Prince avait un frère, Ferdinand, placé à l'avant-garde du Nach Osten, en Bulgarie. Les Cobourg étaient une puissance. François-Joseph pliait devant elle. De deux maux, il choisissait le moindre, du point de vue de ses calculs, et c'est moi qu'il sacrifiait.
Je ne l'ai vu, je l'ai dit, en meilleure attitude que deux fois, dans tout cela. Le jour où je lui demandai le changement d'un gentilhomme de la Cour, attaché à ma personne et à celle de mon mari, et qui faisait cause commune avec l'Archiduc Victor, il me l'accorda sur-le-champ.
Plus tard, lorsque je suis entrée dans la voie d'une vie nouvelle, en vivant enfin d'un idéal supérieur, au mépris des plus sinistres épreuves et des plus affreuses calomnies, il est advenu que le Prince de Cobourg s'est vu en face d'un homme d'honneur prêt à lui rendre raison. Mon mari avait l'air de le dédaigner. L'Empereur s'est rappelé que l'uniforme de soldat était autre chose qu'un vêtement de parade. Il prescrivit au Prince de Cobourg de se battre. Il se battit.
Ce fut, je crois, la seule victoire militaire remportée par François-Joseph sur quelqu'un, et, pour le Prince, général autrichien, le seul combat où il ait jamais donné de sa personne.
* * *
J'ai songé souvent que la Providence fit une grande grâce à l'Impératrice en ne la laissant pas vieillir, rivée au boulet qui entraînait l'Empire dans les profondeurs de la bêtise et de la férocité humaines.
Dirai-je que ma pensée va vers elle comme une prière? Ce fut aussi une martyre. Elle vient immédiatement après la Reine dans mes méditations quotidiennes.
La différence d'âge et de rang me tint, à mon vif regret, plus loin d'elle que je ne l'aurais voulu. Au moment où j'aurais pu l'approcher mieux, je me débattais dans ma vie princière, prise entre mes aspirations vers un idéal de salut et les vanités du monde. Si elle était l'Impératrice sereine, je paraissais une princesse tourmentée. J'avais cependant quelque chose de commun avec elle: l'amour de la nature et de la liberté et le goût de Henri Heine.
Sans avoir fait de cet écrivain ce que j'ai fait de Gœthe, la pensée par laquelle j'essaie de vivifier la mienne, j'ai eu de bonne heure, puis de plus en plus, en vieillissant, la connaissance et l'admiration du poète, philosophe fantaisiste et inspiré, Musset de Prusse et de Judée qui est, par excellence, l'homme d'esprit européen. Précurseur étonnant, Heine avait pris de la France et lui avait apporté un ensemble de dons desquels le mélange promet une race d'hommes affranchis des frontières, et mus par un même goût de l'éternelle beauté. Annonce de rapprochements que l'avenir verra peut-être.
Qu'il fût Juif, c'est possible. Les Apôtres aussi! Et je comprends le culte de l'Impératrice allant le voir à Hambourg, restant après sa mort en relations avec sa sœur et lui érigeant un monument à Corfou.
Rodolphe disait de sa mère: «C'est un philosophe sur le trône.» C'était vraiment un grand esprit.
Le jour où j'eus l'honneur d'être reçue en particulier, pour la première fois, par l'Impératrice, fut pour moi un jour sensationnel. Je savais qu'elle ne portait que du blanc, du noir, du gris et du violet. J'ai toujours composé mes toilettes sans le secours du couturier et, si j'en crois les flatteries de la rue de la Paix, j'ai su m'habiller, après quelques années de tâtonnements. J'avoue qu'alors, si hardie que je fusse devenue en pareille matière, je pris mon temps pour me décider. Enfin, j'optai en faveur d'une robe d'un violet de violette, garnie de grèbe, avec un petit chapeau-toque, comme on en portait alors, tout en velours, heureusement arrangé.
Je dirai sans fard qu'il me revint que ma toilette avait été remarquée favorablement.
L'Impératrice fut toute de charme. Elle me parla de la Reine comme d'une amie présente à son affection, en termes simples et choisis à la fois. C'était sa façon de parler sur toutes choses. Rien que de bon, de supérieur et de naturel en même temps ne tombait de ses lèvres qui s'entr'ouvraient à peine pour laisser passer des mots nettement prononcés, mais bas, et purs cependant. C'était une voix d'âme: un cristal étouffé, mais un cristal.
Jamais je n'ai revu un sourire pareil au sien. Il mettait le ciel sur son visage. Il enchantait et il troublait, tant il était à la fois doux et profond.
Elle était belle d'une beauté de l'Au-delà, avec quelque chose d'immatériel dans la pureté des traits et des lignes du corps. Personne ne marchait comme elle. On n'apercevait pas le mouvement des jambes. Elle s'avançait en glissant; elle semblait planer à ras de terre. J'ai lu souvent de quelque femme célèbre et adorée qu'elle était «d'une grâce inimitable». L'Impératrice Elisabeth avait vraiment cette inimitable grâce, et ses grands yeux bruns, tellement ils apaisaient et parlaient un noble langage, semblaient exprimer les vertus théologales: la Foi, l'Espérance et la Charité.
La Bavière qui l'avait vue naître, a gardé intacts, au cours des âges, des éléments de la race celtique établis jusqu'au Danube. L'Allemagne du Sud a de ce vieux sang européen en abondance.
L'Impératrice avait les caractéristiques de la beauté celte la plus raffinée. Elle n'était pas germanique, du moins comme au delà du centre de l'Empire, en tirant vers le Nord. Elle exprimait à la perfection, moralement et physiquement, tout ce qui sépare et continuera de séparer Munich et Vienne de Berlin.
* * *
Les souvenirs se pressent en foule, quand je reviens par la pensée à la Hofburg. Il faut choisir.
Je songe à l'archiduc Jean, qui devint Jean Orth, du nom d'un des châteaux de Marie-Thérèse sur le Danube, séjour préféré de cet esprit étrange.
Comme Rodolphe, avec lequel il s'entendait fort bien en certaines choses, il étouffait à la cour. Il m'a dit de lui—et de moi—une fois:
—Nous ne sommes pas faits—et toi non plus, d'ailleurs—pour vivre ici.
Il m'intéressait, mais je n'aimais pas son esprit sarcastique. Il n'avait pas la hauteur de pensées et de vues de Rodolphe. Lorsqu'il disparut, je tins pour sa survivance quelque part, en secret, et la possibilité d'une réapparition. J'ai lu, cette année, dans les journaux, qu'un personnage énigmatique, qui pouvait être l'archiduc Jean, était mort à Rome où, depuis vingt ans, il vivait caché. Rome, en effet, attire les âmes solitaires et désabusées du monde. Si cet inconnu fut Jean Orth, il put, à loisir, y méditer sur la grandeur et la décadence des empires.
Je laisserai cette ombre à son mystère, et parlerai de deux autres disparus plus rapprochés de nous et des problèmes actuels.
Ce disant, je revois le bal où François-Ferdinand d'Este montra, par son empressement pour la Comtesse Chotek, ce qui devait arriver: il l'aimait et elle l'aimait. Ils s'épousèrent. Ce fut un événement considérable.
La Comtesse était d'une habile intelligence, et ne déplaisait pas à l'Empereur. Elle sut ne pas effrayer cet esprit borné. Son rôle dans les principaux événements politiques de l'Europe Centrale, du jour où la mort de Rodolphe lui permit de rêver un trône, fût-ce simplement celui de Hongrie, ne laissa pas que d'être plus important qu'on ne l'imagine ordinairement.
Il m'est revenu plus d'une fois que si la France avait su et pu avoir une politique autrichienne, elle aurait trouvé, dans la Comtesse Chotek, élevée au rang de Duchesse de Hohenberg, des idées différentes de celles de Berlin.
Malheureusement, la France commit la faute,—et qu'elle m'excuse d'oser le dire en passant—de séparer la politique de la religion, et d'oublier que la religion est la première des politiques. Elle se lia elle-même les mains, se mit un bandeau sur les yeux, et voulut ainsi avancer en Europe. Il y avait bien peu de chances pour elle d'arriver au Danube, qui est la plus importante des routes européennes.
J'ai su combien le Roi, à Bruxelles, déplorait l'aveuglement de la France, et ce qu'il dit, à ce sujet, à plus d'un Français distingué. Le Roi professait que l'inconvénient des gouvernements démocratiques est qu'ils ont à faire de nombreuses écoles avant de posséder le petit nombre de principes qui, au fond, sont tout le secret du gouvernement des hommes et des peuples. Le principe religieux n'est pas le dernier.
Dans un pays où les hommes d'Etat, jadis abondants, avaient fini par disparaître dans une sottise corruptrice, tueuse de caractères et de convictions, la comtesse Chotek, femme de solides croyances, avait une tête politique.
Elle fit Ferdinand d'Este ce qu'il était devenu: capable d'énergie. Son défaut—et celui de son mari—fut, par crainte de révéler de la faiblesse, de ne pas savoir montrer de la bonté. L'Archiduc héritier et sa femme étaient d'un strict, dans la défense de leurs biens, sur leurs terres et dans leurs palais, qui les fit taxer d'âpreté.
Il faut peu de chose pour que l'inimitié latente contre les héritiers de la couronne, dans un Etat naturellement divisé, puisse promptement s'aggraver. Des rivalités, des jalousies, des inquiétudes se chargent d'y ajouter. Certaines minuties et rigueurs de François-Ferdinand et de la duchesse de Hohenberg furent perfidement exploitées contre eux. Le jour de leur mort étant décidé, le terrain se trouva préparé, les instruments assurés.
Mais, ici, j'effleure des choses d'hier et terribles, dont le recul n'est pas suffisant pour qu'il soit permis d'en parler.
L'Archiduc héritier et sa femme avaient contre eux une puissante camarilla. Ils ne manquaient pas de partisans, et pouvaient opposer cabale à cabale, mais leurs adversaires, presque tous masqués, servaient des desseins extérieurs à la monarchie.
Ce n'est pas le lieu et l'heure d'aborder la bataille d'influences dont Vienne était le champ alors. Ce sera l'œuvre, plus tard, de quelque pénétrant et impartial génie qui sera, peut-être, en situation d'éclairer les dessous de la cour d'Autriche, dans les dix ou quinze années d'avant 1914. Il fera connaître un des plus formidables combats d'intérêts et d'amours-propres que l'Histoire ait jamais enregistrés.
A la cour de Vienne, il n'y avait pas qu'une camarilla, c'est-à-dire un groupe plus ou moins étendu d'ambitions associées autour du souverain, gardant les avenues, et manœuvrant le prince au mieux de leurs haines et avidités. Au fur et à mesure que le vieil empereur était de plus en plus un figurant, les anciens favoris se voyaient combattus par de nouveaux, près de la puissance naissante. Cette puissance, pour les petites raisons que l'on sait, pour d'autres, plus grandes, qui tenaient au mariage morganatique de François-Ferdinand, au catholicisme ardent de la duchesse de Hohenberg, à son caractère et à ses rêves pour ses enfants, avait des ennemis à l'intérieur et à l'extérieur.
Il en résultait une troisième camarilla, la plus secrète et la plus redoutable, car, dans une cour où les individus se combattaient par clans, elle combattait indistinctement tout le monde; elle ne trahissait pas tel ou tel, mais bien la patrie entière.
IX
MA SŒUR STÉPHANIE ÉPOUSE L'ARCHIDUC RODOLPHE. IL MEURT À MAYERLING.
En 1880, ma sœur cadette coulait des jours heureux à Bruxelles. Ses dix-huit ans étaient d'une beauté rayonnante. Sans savoir encore quel personnage elle épouserait, elle était portée à penser qu'elle s'établirait mieux que sa sœur aînée.
Le Roi n'avait jamais été enthousiaste du prince de Cobourg. Il ambitionnait davantage pour moi. Mais la Reine avait souhaité ce mariage. J'ai résumé ses raisons.
Pour se revancher, le Roi entendait que Stéphanie eût un trône. Il avait pensé à Rodolphe de Habsbourg, et la Reine autant que lui. Projet hardi. Pour honorable que fût la Maison Royale de Belgique, elle était loin de la grandeur de celle d'Autriche.
Je ne fus pas étrangère, comme je l'expliquerai tout à l'heure, à un mariage qui s'annonça sous les plus éblouissants auspices et aboutit, en peu d'années, à une épouvantable catastrophe.
C'est bien plus cette chute qui intéresse l'Histoire que le détail de l'union de Rodolphe de Habsbourg et de Stéphanie de Belgique. J'irai donc droit au but, en montrant Rodolphe à la veille de sa mort.
Rodolphe avait trente ans. Il eût pu s'appeler le Bien-Aimé. La plus belle cour était à ses pieds; la plus belle ville du monde après Paris était comme une demeure où tout lui aurait appartenu. Les peuples de la monarchie ne formaient pour lui qu'un peuple qui plaçait ses espérances en son avenir. Il avait une épouse que chacun proclamait enviable; une fille qu'il comblait de caresses; une mère très noble et très bonne, pour laquelle il professait un culte; un père, enfin, dont le trône imposant devait lui revenir; et Rodolphe, malheureux, voulait mourir.
Finissons-en une bonne fois avec les légendes, si tant est qu'il soit possible d'en finir, ici-bas, avec le mensonge:
Rodolphe de Habsbourg s'est tué.
—La preuve manque, a-t-on dit.
On se trompe. Elle existe. Je l'indiquerai tout à l'heure.
L'histoire de la liaison qui le mena au tombeau a été souvent contée. Je me bornerai à quelques traits inédits ou peu connus.
Il y eut, dans l'amour de l'Archiduc héritier pour Mary Vescera, une sombre fatalité ou une sinistre influence…
Peu de temps avant que je me décide à rédiger ces pages, un jour, après avoir rangé des papiers qui, justement, me ramenaient à l'époque où j'étais la confidente et l'amie de Rodolphe, je suis sortie dans Vienne.
Au détour d'une rue encombrée, j'ai aperçu, de ma voiture qui allait lentement, une vieille femme, dans un costume sombre et d'une poignante révélation. Comme écrasée par des calamités multiples, courbée vers le sol sous le poids d'un accablant fardeau, elle s'avançait obliquement, rasant les murs, avec quelque chose de morne et d'épouvanté dans un visage ravagé de sillons tragiques.
En cette apparition funeste, j'ai cru reconnaître la mère de la Vescera.
Qu'était-elle devenue, la femme parée que j'entrevis, accompagnant sa fille, alors dans l'épanouissement de son affolant prestige?
Je n'ai qu'à fermer les yeux pour revoir aussi cette Mary Vescera, superbe, à une soirée chez le Prince de Reuss, ambassadeur d'Allemagne, dernière et sensationnelle apparition, dans la société viennoise, de celle qui allait être l'héroïne de la «sanglante énigme» de Mayerling.
Bien simple énigme, du reste. Encore fallait-il être placé pour voir et pour savoir. Et cela sera toujours difficile aux journalistes, improvisateurs des versions tendancieuses de «l'Actualité», cette ennemie de l'Histoire. Chacun d'eux continuera d'y remédier de sa place, par des imaginations ou des aperçus qui varient selon le point de vue. Si, après cela, la vérité est longue à venir, ce n'est pas extraordinaire. L'étonnant de la Presse n'est pas qu'elle abonde en fausses nouvelles, c'est que, parfois, elle en donne de vraies.
Je venais d'arriver à l'Ambassade. Le prince de Reuss me quitta pour aller au-devant de ma sœur et de son mari, qui faisaient une entrée de souverains.
Rodolphe m'aperçut, et, laissant Stéphanie, vint à moi directement.
—Elle est là-bas, me dit-il sans préambule. Ah! si quelqu'un pouvait m'en délivrer!
Elle, c'était sa maîtresse au masque ardent. J'eus un regard vers la séductrice. Deux yeux brûlants nous fixaient. Un mot suffit à la dépeindre: une sultane impérieuse, et qui ne craint aucune favorite, tellement sa beauté pleine et triomphante, son œil noir et profond, son profil de camée, sa gorge de déesse, toute sa grâce sensuelle, sont sûrs de leur pouvoir.
Elle avait pris totalement Rodolphe et voulait qu'il l'épousât! Leur liaison durait depuis trois ans.
La famille d'où sortait Mary Vescera était d'origine grecque, famille bourgeoise avec quelques attaches de noblesse. Nombreuse et peu fortunée, elle bâtissait tout un avenir sur la faveur du prince héritier. Seule ne s'en souciait pas, peut-être, une sœur de l'idole, qui n'avait point la beauté physique en partage. Son mérite était d'un ordre moins périssable. Quand le drame de Mayerling emporta Rodolphe et son amante, la sœur de la morte disparut dans un couvent.
A la soirée du prince de Reuss, je fus frappée de l'énervement de mon beau-frère. C'était au début de la seconde quinzaine de janvier 1889. Je crus bon d'essayer de le calmer en lui disant, de la Vescera, un mot qui ne devait pas lui déplaire, et j'observai simplement:
—Elle est bien belle!
Puis je regardai ma sœur, autrement belle, et royalement parée, qui faisait son cercle… Mon cœur se serra. Tous trois étaient malheureux!
Rodolphe s'était éloigné sans me répondre. Un moment après, il revint et murmura:
—Je ne peux plus m'en détacher!
—Pars, dis-je alors, va en Egypte, aux Indes, en Australie. Voyage. Si tu es malade d'amour, tu te guériras.
Il eut comme un imperceptible haussement d'épaules et ne me parla plus de la soirée. Triste soirée! Une atmosphère de malaise pesait sur la brillante assistance. Je fus, pour ma part, si impressionnée, que, rentrée chez moi, je ne pus, de la nuit, trouver le sommeil.
J'avais suivi, pour ainsi dire, pas à pas le développement de la passion de Rodolphe.
Dès mon arrivée à la cour, l'Archiduc m'avait plu et il me témoignait de l'amitié. Nous étions presque du même âge. J'ose dire que, par bien des côtés, nous nous ressemblions. Nos idées étaient les mêmes sur beaucoup de points. Rodolphe fut confiant avec moi, et je sentis bientôt dans sa confiance quelque chose de plus.
Cela m'arrivait trop souvent, de divers côtés, depuis que j'étais à Vienne, pour que je ne fusse pas en garde. Mais Dieu sait qu'alors, j'eus quelque mérite à dire au prince, dans la cordialité du tutoiement d'usage dans les familles royales et princières que régit l'esprit patriarcal allemand:
—Marie-toi… J'ai une sœur qui me ressemble. Epouse-la!
Une première fois, il s'en fut en me répondant:
—J'aime mieux Middzi!
C'était une jolie fille, type parfait de la Viennoise, cette Parisienne de l'Est européen. Il en eut deux enfants.
Cependant, la sagesse l'emporta et, peut-être aussi mon influence, sans compter que, jeune mère, et puisant dans la maternité le courage de supporter bien des choses qui, plus tard, aggravées, ne furent plus supportables, je n'étais encore ni «démente, ni prodigue, ni capable de toutes les duplicités», au dire de mes persécuteurs.
Bien au contraire, longtemps mes qualités et mes vertus ont été exaltées par des gens qui devaient ensuite me couvrir d'opprobre. A cette époque, ma sœur cadette parut devoir être une réplique heureuse de ce que j'étais, et Rodolphe prit le train pour Bruxelles. Stéphanie devint la seconde dignitaire de l'Autriche-Hongrie, la future impératrice de la Double Monarchie.
L'Archiduc n'eut pas de peine à lui plaire. Il avait plus que la beauté: la séduction. De taille moyenne, bien proportionné, il cachait beaucoup de résistance sous une apparence frêle. Il faisait songer à un pur-sang: il en avait le fond, l'aspect léger et les caprices. Sa force nerveuse égalait sa sensibilité. Sur son visage au teint mat se reflétaient ses sentiments. Son œil, dont l'iris brun et brillant se colorait par moment de teintes diverses, semblait changer de forme en changeant d'expression. Il passait promptement de la caresse à la colère, et de la colère à la caresse. Il était troublant; il révélait une âme prenante, diverse et raffinée. Le sourire de Rodolphe faisait peut-être encore plus d'impression. C'était le sourire de sphinx angélique, particulier à l'impératrice, avec, en plus, une façon de parler, de se donner, de capter qui faisait l'effet d'extérioriser, de livrer la personne mystérieuse de Rodolphe à son interlocuteur, flatté de posséder cet être rare et prestigieux.
Très lettré, très ouvert au mouvement des idées, l'Archiduc recherchait la société des artistes et des savants. Il se plaisait en compagnie d'hommes comme ces peintres supérieurs Canon et Angeli, et l'éminent physiologue professeur Billroth.
Qu'on n'attende pas de moi, à présent, un portrait de ma sœur. Il m'est bien difficile de m'attarder sur elle, en détails laudatifs, puisque j'ai dit qu'elle me ressemblait. Je dirai seulement: en mieux, physiquement.
Rodolphe et Stéphanie formaient un couple en apparence bien assorti. Leur fille, Elisabeth, aujourd'hui Princesse de Windischgraetz, doit à la fortune dont elle a hérité de son grand-père, l'Empereur François-Joseph, une indépendance matérielle qui, jointe à son indépendance morale, a fait d'elle une jeune femme très en vue.
Après sa naissance, ma sœur, au lendemain des relevailles, eut l'idée de voyager. Elle avait besoin de se remettre, en allant à la mer. Elle se rendit à Jersey et y séjourna longuement.
Rodolphe fut contrarié de son départ. Il s'y était opposé en disant qu'il fallait qu'elle restât près de lui qui, retenu par ses obligations de prince héritier, ne pouvait l'accompagner.
Mais nous sommes d'une famille où, lorsque nous avons décidé quelque chose, il est bien difficile de nous faire revenir sur notre détermination.
Stéphanie s'en fut. Elle ne songea pas qu'une jeune femme doit rester le plus possible près de son jeune mari, surtout quand il est l'homme le plus exposé de la cour de Vienne aux tentations.
Rodolphe, un peu plus tard, eut un chagrin autrement vif que la contrariété d'une absence qui, en somme, pouvait s'excuser, à la condition de n'être pas aussi prolongée qu'elle le fut.
L'Archiduchesse héritière de la Couronne tomba malade. Lorsqu'elle sortit des mains des chirurgiens qui eurent à lui prodiguer leurs soins, Rodolphe apprit qu'il aurait peu de chances, désormais, de voir s'accroître le nombre de ses enfants légitimes.
Le coup fut rude. De ce jour, il commença à s'étourdir. Il était porté à s'oublier au cours des beuveries, des parties de chasse et autres. Ce penchant s'accentua. Ce fut à ce moment que la Vescera se trouva sur son chemin.
La première fois que je fus fixée sur sa beauté, je faillis perdre contenance, mise dans une situation imprévue et délicate, qui me fit appréhender l'excès de la passion dans une nature telle que celle de Rodolphe.
Il y avait un dîner au palais de Cobourg. L'Archiduc héritier était, selon son rang, à ma droite, et ma sœur en face de moi.
On parlait beaucoup, dans Vienne, de la liaison de Rodolphe et de la Vescera. Stéphanie, quoique silencieuse là-dessus, par dignité de caractère, devait souffrir. Je n'avais pas craint de dire à Rodolphe, aussi doucement que possible, mon opinion sur ce sujet difficile, et j'avais exprimé l'espoir que les racontars exagéraient. Je voulais penser qu'il ne s'agissait que d'un caprice. Et voilà qu'à table, les valets derrière nous, les convives attentifs à nos moindres gestes, et, premièrement, ma sœur et mon mari, Rodolphe s'avisa de me montrer, dans sa main, cachée par le couvert et ses ornements propices, un portrait de femme en miniature, dissimulé dans quelque chose qui me parut être un porte-cigarettes.
—C'est Mary, dit-il. Comment la trouves-tu?
Je n'eus d'autre ressource que de sembler n'avoir ni vu, ni entendu et, par-dessus la table, d'adresser la parole à ma sœur.
Mais, ainsi débridé, que ne ferait pas Rodolphe? On ne fut pas long à le voir.
Mon beau-frère est mort le 30 janvier 1889, entre six et sept heures du matin. Trois ou quatre jours auparavant, dans la matinée—chose bien rare—ma sœur vint chez moi. Fatiguée, j'étais encore au lit. Stéphanie était inquiète, agitée.
—Rodolphe, dit-elle, va partir pour Mayerling et y rester quelques jours. Il n'y sera pas seul. Que faire?
Je me redressai sur mes oreillers, saisie d'un pressentiment sinistre. Les paroles de l'Archiduc à la soirée du Prince de Reuss étaient encore dans mes oreilles.
—Pour l'amour de Dieu! m'écriai-je, ne le laisse pas partir seul. Va avec lui.
Mais était-ce possible? Hélas! il en fut autrement. Je ne devais revoir ma sœur que veuve et mon beau-frère, inerte, sur son lit de parade, le visage exsangue, entouré d'un bandeau blanc…
Le 28, dans l'après-midi, je faisais une promenade au Prater, seule avec ma dame d'honneur. C'était un beau jour d'hiver, et le soleil oriental semblait s'attarder à Vienne. J'avais fait mettre ma voiture au pas pour goûter la clémence du ciel, mieux regarder les équipages et les cavaliers, et recevoir et rendre les saluts.
Dans la Hauptallee, j'aperçus avec étonnement Rodolphe sans suite, à pied, et qui causait d'une manière animée, avec cette comtesse L…, qui a beaucoup fait parler d'elle, publié bien des choses, et dont le rôle, près de Rodolphe, fut tel qu'il ne me convient pas de l'apprécier.
L'Archiduc vit ma voiture. Il me fit signe d'arrêter et vint au marchepied.
Il allait me parler pour la dernière fois!
Je me suis demandé bien souvent pourquoi ses paroles banales, en somme, me causèrent un trouble indéfinissable. Leur son est resté en moi, et je n'ai jamais oublié le singulier regard qui les accompagnait. Rodolphe était pâle, fiévreux, à bout de nerfs.
—Je pars tantôt pour Mayerling, prononça-t-il. Dis au «gros» de ne pas venir ce soir, mais seulement après-demain matin.
Le «gros», révérence parler, c'était mon mari. Le prince de Cobourg comptait parmi les plus fidèles compagnons de Rodolphe dans ses parties de chasse et de plaisir.
Je voulus retenir un instant mon beau-frère, essayer de le faire causer davantage. Je demandai:
—Quand viendras-tu me voir? Il y a longtemps que tu n'es venu.
Il répondit étrangement:
—A quoi bon?
* * *
Rodolphe allait rester du 28 au soir au 30 au matin à Mayerling, en tête à tête avec sa maîtresse. Quand ses invités habituels, ajournés de 36 heures, pour la chasse qui devait commencer à 8 heures, arrivèrent, la réunion était comme un de ces banquets où la Mort a été priée par la volonté du Prince, ainsi qu'au temps de Néron ou de Tibère.
Le condamné, ici, c'était le Prince lui-même, et il entraînait dans l'abîme l'amante impérieuse qui l'y avait poussé.
On les trouva morts dans leur chambre. Spectacle affreux, et que virent, les premiers, le Comte Hoyoz, puis le Prince de Cobourg.
Si la Vescera fut une dominatrice,
Et Vénus tout entière à sa proie attachée,
Rodolphe, par un sursaut de désespoir et de rage, ne lui pardonna pas de l'avoir mis dans une situation impossible qu'il ne se pardonnait pas non plus. Au matin d'une énervante orgie, ils moururent tous les deux. Ce fut le temps d'un éclair.
Il ne pouvait continuer à avoir deux ménages. Impétueux et asservi, il ne supportait plus une liaison qui le paralysait et que, cependant, il ne pouvait rompre, tant elle tenait à son corps par des fibres multiples.
Les romanciers ont souvent dépeint cette situation affreuse de l'esclavage de la matière, et de la protestation éperdue de l'esprit qui ne peut s'évader que dans la mort.
Rodolphe, à trente ans, désespérait de tout. Il était excédé de vivre dans l'atmosphère d'une cour où il étouffait. Sa mort volontaire eut diverses causes dont les principales furent celles-ci:
D'abord, l'amer regret d'un mariage qui ne lui donnait pas ce qu'il en avait attendu, par la quasi-certitude de rester sans héritier; l'impossibilité de réaliser le vœu de le rompre, vœu impie aux yeux de ses proches, du Saint-Siège et de la catholicité; enfin, la vision précise des chances de longue vie de l'Empereur, être insensible et qui s'embaumait, tout vivant, de soins égoïstes et minutieux.
J'ai entendu Rodolphe me dire bien des fois:
—Jamais je ne régnerai! Jamais il ne me laissera régner…
Et s'il avait régné…?
Ah! s'il avait régné!
J'ai connu ses projets et ses vues. Je n'en dirai que ceci: rien ne l'effrayait des idées modernes. Les plus hardies l'auraient trouvé adapté. Il avait, de lui-même, brisé dans ses résolutions l'appareil désuet de la monarchie austro-hongroise. Mais comme les pièces d'une invisible armure tenues par des chaînes extensibles, les contraintes, les formules, les conceptions archaïques, les ignorances du parti pris et de l'erreur, tout ce dont il avait voulu, il voulait s'échapper, se resserrait autour de lui. Sa vie était un combat perpétuel contre une cour usée, finie, aveugle, corrompue, dont les mœurs avaient asservi son corps sans enchaîner son intelligence.
Il fallait qu'il succombât ou qu'il régnât à temps pour triompher, jeter bas l'armure de Nessus, ouvrir les fenêtres, renverser la muraille de Chine, chasser à coups de fouet la camarilla.
Mais la monarchie austro-hongroise devait périr, plutôt que se transformer. Il fut envoyé dans la mort en courrier.
La sinistre nouvelle parvint à Vienne dans la matinée du 30. Ce fut un affolement général.
L'après-midi, un aide de camp de l'Empereur vint, de sa part, s'informer près de moi.
J'étais presque hors d'état de me tenir et de parler. On était venu me dire, à la première heure, que le prince de Cobourg avait assassiné mon beau-frère!
Il s'était trouvé de bonnes âmes, dans Vienne et à la Cour, pour ne pas admettre que l'affection de Rodolphe fût pour moi fraternelle.
Ah! si l'on savait à quelles ignominies de la jalousie et de la méchanceté, plus on monte, plus on est exposé!
Le Prince héritier disparaissant, les imaginations et les vilenies se donnaient libre carrière!
Je répondis à l'aide de camp que je ne savais rien, sauf le bruit de la fin sinistre de Rodolphe et de la Vescera, et que mon mari, parti le matin même vers 6 heures, pour la chasse, à Mayerling, n'était pas rentré.
Entre temps, j'avais reçu une dame d'honneur de Stéphanie, qui me faisait prévenir de la catastrophe.
Me dominant, je me fis conduire à la Hofburg, près de ma sœur.
Je la trouvai, blême et muette, tenant en main une lettre dont le secret, aujourd'hui, est dû à l'Histoire.
Cette lettre, on venait de la découvrir dans le bureau particulier de Rodolphe, à l'adresse de Stéphanie. Elle annonçait sa mort.
Tout était résolu, quand mon beau-frère me parlait au Prater. La lettre débutait ainsi: «Je prends congé de la vie…»
C'était trop pour moi de lire cela. Les mots se brouillaient sous mes larmes.
«Sois heureuse à ta façon», disait-il à sa femme.
Et sa recommandation ultime était pour leur enfant: «Prends bien soin de ta fille. C'est ce qui m'est le plus cher. Je te laisse ce devoir.»
Malheureuse enfant, qui n'a pas eu de père, je l'ai plainte bien souvent, et je la plains plus que jamais. Elle ne sait pas ce qu'elle a perdu.
Le Prince de Cobourg ne revint au palais que dans la nuit du 31, après de longues heures passées chez l'Empereur. Il entra chez moi. Le désordre de ses traits et la fébrilité de ses paroles disaient quelles émotions il venait de traverser. Je le pressai de me donner des détails.
—C'est horrible! horrible! ce que j'ai vu là-bas, prononça-t-il. Mais je ne puis, je ne dois rien dire, sinon qu'ils sont morts tous deux.
Il avait prêté serment de se taire entre les mains de l'Empereur, de même que les autres amis de Rodolphe, venus pour chasser à Mayerling. Le secret fut bien gardé. Les quelques gens de service qui auraient pu parler eurent aussi de fortes raisons de ne rien dévoiler.
Quand je me rendis près de l'Impératrice, sur son appel, je fus en face d'une statue de marbre couverte d'un voile noir.
Je ressentais une émotion si forte que j'avais peine à marcher.
Je baisai passionnément la main qu'elle me tendit, et, de sa voix brisée de mère au Calvaire, elle murmura:
—Tu pleures avec moi, n'est-ce pas?… Oui, je sais que tu l'aimais bien!
Oh! l'infortunée, elle adorait son fils. Il lui faisait supporter l'ennui de cendre grise que dégageait son père, si mesquin, près d'elle, si grande. Rodolphe ravi à sa tendresse et à l'œuvre impériale, elle allait fuir, elle aussi, cette cour désormais sans avenir pour elle, et rencontrer la mort. On sait de quel coup subit et cruel elle mourut, innocente victime des fautes de son rang.
J'ai vu, je vois, dans les drames successifs de la fin de la Maison d'Autriche, un châtiment céleste. Un pareil enchaînement de fatalités sanglantes, qui nous ramène aux tragédies de Sophocle ou d'Euripide, n'est pas le simple jeu du hasard. La justice des dieux fut toujours celle de Dieu. La cour de Vienne devait périr, terriblement frappée. Elle avait tout trahi et, d'abord, ses traditions, car il n'y restait rien de haut, même dans l'intrigue. Ce n'était plus qu'une basse cuisine de valets de Berlin. Et, lorsque François-Joseph, au fameux Congrès Eucharistique de la veille de la guerre, avait paru dans le carrosse impérial et devant les Autels, en Prince de la Foi, il allait, au sortir de ces pompes, finir platement sa journée en écoutant, chez Mme S…, les potins de Vienne et les racontars de police.
Rodolphe est mort de dégoût.
X
FERDINAND DE COBOURG ET LA COUR DE SOFIA
La famille de Cobourg était à son apogée au temps de Léopold Ier et du Prince consort.
Elle donnait à l'Europe une série de princes faits vraiment pour diriger des peuples. Leur influence, directe en Belgique, indirecte en Angleterre, mais non moins efficace, créait une période de paix et d'entente dont on sait les fructueux résultats.
Plus tard, au temps où mon père continua brillamment l'œuvre du sien, le duc Ernest, prince régnant dans le duché de Saxe-Cobourg-Gotha, ne se montrait pas inférieur à son cousin de Bruxelles. A Vienne, le Prince Auguste, si parfaitement bon, et que j'eus trop peu comme beau-père, avait aussi prouvé qu'il était un homme de valeur.
Des divers Cobourg, ceux de Vienne, frères de mon mari, étaient avec lui les descendants mâles qui devaient continuer le nom et la race.
Je parlerai principalement de l'un d'eux, Ferdinand, ex-tsar de Bulgarie. Je ne m'étendrai pas de nouveau sur la branche de ma famille à laquelle il appartient. Son rôle dans l'Histoire contemporaine est suffisamment connu.
Ferdinand de Cobourg, encore vivant quand j'écris ceci, est un des êtres les plus curieux qu'il soit possible d'imaginer.
Pour le dépeindre, il faudrait un Barbey d'Aurevilly, à défaut d'un Balzac.
Plus ma pensée s'est affermie, en vieillissant, et plus j'ai cherché à comprendre ce personnage étrange, moins je l'ai compris, si je le considérais d'un des points de vue ordinaires à la psychologie humaine.
J'ai lu souvent que la femme est une énigme. Il y a des hommes pires que des femmes. C'est à se demander si celui-ci ne s'était pas créé, encore plus que Guillaume II, un monde artificiel, dans lequel il a voulu vivre. Je dirai lequel tout à l'heure.
Je reconnais que l'éducation princière, en excitant par ses respects et flatteries de tous les jours l'amour-propre des princes, a tôt fait de les rendre singuliers, si, d'autre part, quelque influence salutaire ne fait frein aux excitations de l'orgueil.
Une mère supérieure ne parvint pas à équilibrer les dons incontestables de Ferdinand. Il était né à l'automne de la Princesse Clémentine. C'était son Benjamin. Elle fut faible pour lui. Cette force de toutes nos forces, l'amour des mères, a ses faiblesses. Les mauvais fils sont ceux qui en abusent, et ceci, suivant cette justice qui ne se laisse jamais voir, mais qui a ses arrêts et ses châtiments, parfois visibles ici-bas,—ceci doit être durement expié.
Il avait seize ans lorsque je suis arrivée au palais Cobourg. Il était élégant et svelte; son visage, éclairé de deux yeux d'un bleu d'acier, avait la beauté de la jeunesse, avec quelque chose de bourbonien. Le feu de l'intelligence, l'enthousiasme et la curiosité de vivre l'animaient.
Il promettait d'être différent, de toute façon, de son frère aîné. Au moral, il paraissait riche des qualités du cadet, le charmant Auguste de Cobourg, mais elles n'aidèrent chez lui qu'à cette aisance distinguée qui lui fut, plus tard, naturelle, pour couvrir d'une brillante apparence sa nature complexe et tourmentée.
J'avais un an de plus que lui. Nous étions la gaieté du vieux palais, aux moments où je pouvais oublier son ennui et mes rancœurs. J'étais la confidente de Ferdinand, et je me retenais de faire de lui mon confident.
Sans qu'il le fût et quoique, plus tard, il dût me témoigner de l'hostilité, il se dévouait volontiers à plaire à sa belle-sœur, et à l'entourer de fleurs, de prévenances et de soins. Or, ceci advint, qui dura longtemps, qu'à cause de moi le premier né et le dernier né des Cobourg furent des frères ennemis, sous les dehors qu'ils devaient à leur situation.
Il faut bien dire ces choses-là, car on ne s'expliquerait guère autrement tant d'inimitiés qui, un jour, m'accablèrent. Elles procédaient, du côté masculin, de la même cause, si misérable et qui sera éternellement au fond de tant de drames humains: la jalousie et l'appétit du plaisir, contrariés par une règle morale.
Ferdinand de Cobourg, idolâtré par sa mère, accueilli en enfant gâté par la société, initié de bonne heure aux joies raffinées, se laissa emporter dans un monde singulier par une imagination exaltée.
J'ai vu, je vois encore en lui, une espèce de nécromant moderne, de magicien «fin de siècle». Il a été cabaliste, comme M. Péladan était mage. Et de ces aventures-là, il reste toujours quelque chose qui pèse sur la destinée.
Si d'abord je ne pus que lui voir faire des gestes surprenants sans m'expliquer ce qu'ils décelaient de tendances bizarres, je suis arrivée, par la suite, avec l'expérience des hommes et des choses, à comprendre pourquoi il était incompréhensible: il devait être possédé de l'Au-delà, pris à rebours. Il ne croyait pas à Dieu; il croyait au Diable.
Je ne raconte que ce dont je suis sûre; je ne dis que ce que j'ai vu. Pas d'être plus superstitieux, par certains côtés, et plus troublant que Ferdinand de Cobourg. Je me demande à quelle secte fantastique, à quelle confrérie sabbatique il fut de bonne heure affilié, dans l'idée, sans doute, de servir ses conceptions ambitieuses et extraordinaires.
Je me souviens qu'en notre palais de Vienne, parfois, il me demandait de lui faire de la musique, certains soirs où nous étions seuls. Il voulait que la pièce fût aussi peu éclairée que possible. Il s'approchait du piano. Il écoutait en silence. Minuit venait, il se levait…
Il se levait avec une espèce de solennité, le visage recueilli, concentré. Il regardait la pendule. Il attendait le premier des douze coups, et quand il était proche, il disait:
—Joue la marche d'Aïda.
Alors, se reculant jusqu'au milieu du salon, il prenait une attitude d'officiant et prononçait des paroles incompréhensibles qui m'effaraient.
Il articulait des formules cabalistiques en ouvrant les bras, la taille cambrée, la tête rejetée en arrière.
Dans ses paroles mystérieuses, revenait le mot Kopt ou Kofte; ou Cophte (?), que je lui ai demandé d'écrire, un jour. Il a tracé des lettres dont je n'ai point su ce qu'elles étaient, sauf que j'ai cru y reconnaître une sorte de caractères grecs.
Je l'ai questionné après ces séances, car, pendant, il fallait se taire et jouer la marche d'Aïda. Il m'a répondu en somme:
—Le démon existe. Je l'appelle et il vient!
Je n'en croyais rien; je veux dire que je ne croyais pas à sa visite. J'avais un peu peur tout de même. Et, quand mon beau-frère recommençait, je cherchais à découvrir si rien d'insolite ne se révélait autour de nous. Mais il n'y avait d'insolite que Ferdinand et ma curiosité—et notre avenir à tous deux!
Fécond en singularités, il enterrait les gants et les cravates qu'il avait portés. C'était encore toute une cérémonie à laquelle, parfois, j'ai dû assister. Il avait lui-même creusé la fosse, et il prononçait aussi des paroles étranges, d'un air mystérieux.
Sa bouche prenait alors ce pli amer que l'âge devait accentuer.
Jouait-il avec le Dominateur, et gagnait-il à ce jeu l'esprit de domination qui devait être si fort chez lui?
Etait-ce une sorte d'excitation cérébrale qu'il cherchait dans des pratiques où je crois bien qu'on s'auto-suggestionne dangereusement?
Je laisse aux aliénistes, aux occultistes et aux casuistes le soin d'apprécier ce cas. Je suis un témoin. Rien de plus.
Il n'était pas encore prince de Bulgarie. On ne voyait en lui qu'un aimable lieutenant de chasseurs autrichiens, qui venait des hussards parce qu'il ne sympathisait pas avec cet animal du haut duquel on peut tomber, et qui passe pour la plus noble conquête de l'homme. J'y mets des formes, mais je veux dire que Ferdinand de Cobourg était un déplorable cavalier.
Qui eût pensé que ce petit officier mis à pied, bien né, d'ailleurs, bien apparenté et fin, aurait un trône et rêverait, un jour, d'être empereur de Byzance?
Encore un qui avait préparé sa couronne, son entrée, et la cérémonie de couronnement, comme ce malheureux Guillaume qui s'attendait à se couronner lui-même Weltkaiser, dans Notre-Dame de Paris! Je me suis même laissé dire qu'il avait songé à une cérémonie où le Pape aurait dû venir, bon gré, mal gré, et où toutes les Confessions se seraient réconciliées dans la personne impériale, auguste et sacrée.
C'est vraiment trop pour un homme, aujourd'hui, d'être Roi, selon l'ancienne formule du pouvoir absolu. Ce vin est trop fort. Il monte à la tête.
Jadis le Prince, même souverain maître, n'entendait, ne voyait qu'un petit nombre de fidèles qui le gardaient et le tenaient, autant qu'ils le servaient. Il était en guerre les trois quarts du temps, et prenait sa part de la rude vie de soldat. A présent, il entend mille voix, mille gens, mille affaires. Il ne se bat plus, de sa personne, et la paix a des périodes prolongées. Le confort l'entoure et l'amollit. Le trésor des inventions et découvertes a tout changé autour de lui. Et quoique la valeur et l'aspect de la société et des individus se soient totalement modifiés, tout est encore à ses pieds!
Il y a de quoi perdre la notion des réalités, comme l'infortuné Tzar Nicolas la perdit, comme Guillaume II la perdit, comme Ferdinand de Bulgarie la perdit.
Car Ferdinand prit le pouvoir et le garda en autocrate, et je suis convaincue qu'il me saura gré de ne pas m'étendre sur sa politique et les moyens qu'elle employa.
Il était arrivé au trône par les soins de la Princesse Clémentine, ambitieuse pour ce fils bien-aimé. Que n'a-t-elle toujours vécu! Encore que dans sa passion d'autorité, Ferdinand ait voulu l'emporter jusque sur sa mère à laquelle, parfois, cédant à l'orgueil de dominer, il disait des paroles qu'heureusement sa surdité l'empêchait d'entendre, si elle avait pu rester sur terre, pour le conseiller, il eût suivi un meilleur chemin.
Reste à savoir s'il l'aurait écoutée. Et pourtant, ce fut elle qui gagna pour lui le trône de Sofia, et qui l'y maintint dans ses débuts périlleux. Elle donna des millions intelligents à l'établissement du Prince et de la Principauté.
On se souvient de l'ascension de Ferdinand, prince contesté, puis reconnu, puis Tzar. Il eût pu dire, comme Fouquet: «Quo non ascendam?» Tout lui réussissait. Bientôt, il fut si sûr de lui, qu'on le vit remonter à cheval. Je peux en parler. Je lui ai choisi une de ses montures préférées. Elle venait de notre haras de Hongrie. C'était un bai de haute taille, bien d'aplomb, et large de rein. Ferdinand était grand et fort. Il lui fallait un cheval résistant, mais facile et sage, et qui ne prît peur de rien, ni du canon, ni des cris, ni des fanfares. Je l'essayai au Prater devant l'envoyé du Prince. Nous avions vraiment trouvé un mouton à cinq pattes que j'aurais bien été fâchée d'avoir pour moi, car il m'ennuyait. Aucun tintamarre ne le surprit. Il partit pour Sofia, où Ferdinand fit le beau, sur cette bonne bête, avec laquelle, peut-être, il rêva plus tard d'entrer à Constantinople.
On n'a pas oublié sa guerre contre les Turcs. Il se voyait déjà aux portes de Byzance… Mais je ne veux pas redire ce que chacun sait.
Je veux plutôt éclairer d'une lumière nouvelle le drame intime que son diabolique mépris de la Divinité et des règles morales de la civilisation chrétienne provoqua lorsqu'il fit baptiser et élever ses fils dans cette religion orthodoxe d'où le bolchevisme devait sortir, comme la guerre européenne est sortie du luthérianisme, et comme les plus terribles épreuves de l'Angleterre sortiront, fatalement, de son désordre religieux.
Ferdinand de Bulgarie, né dans la confession catholique, épousa, en premières noces, Marie-Louise de Parme, fille du duc, fidèle servant de la foi apostolique et romaine. Ce mariage, célébré alors qu'il était déjà prince de Bulgarie, ne fut consenti que sous l'expresse condition que les enfants à venir seraient baptisés et élevés dans la religion de leur mère et de leurs ascendants. Ce fut un article formel du contrat. Ferdinand s'engagea donc solennellement. Mais, lorsqu'il jugea que l'appui de la Russie pouvait être utile à ses vues sur Constantinople, il n'hésita pas et, se dégageant à la fois de sa signature et de ses serments, il livra ses deux fils au schisme russe. Sur quoi, trahie, révoltée, frappée dans sa croyance, déchirée dans son âme, mère de l'âme de ses enfants, Marie-Louise de Parme s'enfuit du Konak de Sofia et vint à Vienne cacher sa douleur et son épouvante dans les bras maternels de la princesse Clémentine, non moins crucifiée qu'elle par le reniement de son fils.