PROFILS PERDUS
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I GEORGE SAND
J’attendais impatiemment l’inauguration de la statue de Millet sur la grande place de La Châtre. Car c’était encore pour moi une grande curiosité de savoir comment il avait compris George Sand. Non que je me défiasse un seul instant d’un talent éprouvé comme le sien; mais je ne sais pas de tâche plus complexe que celle qu’il avait entreprise. Comment enfermer dans un bloc inerte le mouvement d’un des esprits le plus admirablement actifs de ce temps? Comment faire rayonner au faîte d’un marbre la lumière dont vivait ce clair et brillant génie? Comment échauffer la pierre des feux de cette âme? Il y avait là de quoi troubler les plus hardis. Croiriez-vous qu’à l’époque où, sous la présidence de Victor Hugo, une Commission s’institua solennellement pour ériger un monument à George Sand, dans Paris même, un des plus célèbres parmi les sculpteurs de notre jeune école me dit fort gravement qu’il ne la concevait pas autrement que sous les traits d’une amazone!
Il y eut plusieurs George Sand, en effet, sans compter celle-là, que nous laisserons à la fantaisie des admirateurs à venir, et qui ne sera peut-être pas la moins vraie. Il y eut la jeune femme qui, d’un grand essor littéraire, surgit éblouissante de beauté, de vigueur et de poésie, enivrée de nature et jetant aux échos les accents les plus passionnés qu’oreille humaine ait jamais entendus;—il y eut la femme plus recueillie déjà, que les souffrances du siècle avaient touchée au cœur, dont les rêves généreux avaient couronné le front et dont Thomas Couture a laissé un magnifique portrait aux deux crayons:—il y eut enfin la femme vieillie qui sut entourer la fin de sa vie d’une souveraine dignité, l’aïeule sainte qui, des tendresses du foyer, fit à ses derniers ans une auréole, l’ouvrière obstinée d’une tâche de dévouement. C’est celle-là que je préfère à toutes, sans doute parce que c’est celle-là que j’ai connue et aimée!
Quel monde de souvenirs éveille en moi ce seul nom!
C’est en 1866 que je vis George Sand pour la première fois. Sans me connaître, elle avait écrit, pour moi, la préface d’un livre de vers dont elle avait trouvé et parcouru les épreuves chez Eugène Fromentin. Le livre est épuisé depuis longtemps, mais la préface a été réimprimée dans la collection Calmann Lévy et méritait cette exhumation; car elle contient de superbes aperçus sur la poésie. Témoin ces lignes merveilleuses: «Moi je dis que la lumière naîtra d’une sensation traduite par l’élan poétique. Une impression spontanée, chez un esprit supérieur, caractérisera tout à coup l’homme nouveau. Sera-ce l’amour ou la mort qui parlera? Peut-être l’un et l’autre. Peut-être que, dans l’extase du plaisir, excès de vitalité, ou dans la volupté du dernier assoupissement, paroxysme de lucidité, l’âme se sentira complète. Alors la vraie poésie chantera son hymne de triomphe. Les mots esprit et matière feront place à un mot nouveau...» Comme tout cela est éloquemment dit et d’une belle envolée lyrique!
Fromentin était alors grand ami de Mᵐᵉ Sand. Je ne sais plus tard ce qui avait interrompu leurs relations, mais je sais que Fromentin pleurait, en me racontant comment, après trois ans passés sans la voir, elle lui avait ouvert les bras comme au fils prodigue, et l’avait appelé: son cher enfant!
Quand j’allai la remercier de ce bienfait inattendu, elle demeurait rue des Feuillantines, dans un petit appartement assez bas. Il était cinq heures; le jour d’hiver tombait; il faisait sombre. Mais le modeste salon où elle me reçut me parut illuminé par sa présence. Il m’est resté dans l’esprit, je dirais presque dans les yeux, avec l’intensité que prennent sous les yeux les objets quand l’esprit est tout à une émotion. Une petite table en chêne avec un tapis, une chaise haute, au mur une superbe esquisse de Delacroix, le maître de son fils. Je ne pus trouver un seul vocable de reconnaissance. Mᵐᵉ Sand fut aussi quelque temps sans me parler, et le premier mot qu’elle prononça fut celui de timidité,—pour elle-même! Je crois bien que nous n’avons pas dit vingt paroles à nous deux ce jour-là. Et cependant je sortis de là adopté, me réfugiant sous le patronage d’un esprit plein de grandeur et de tendresse, sentant en moi je ne sais quoi de filial pour ce génie clément aux faibles, pour cet être si plein d’une bonté pénétrante, pour cette femme auguste dont l’âge nimbait le front d’une auréole d’argent.
Elle ressemblait cependant encore, dans ce temps-là, au portrait dont j’ai parlé plus haut. Ce qui m’avait frappé, c’était la fermeté persistante de ses traits, malgré un certain embonpoint de visage. Ils donnaient l’impression de ces images de cuivre, où les rides elles-mêmes ont des vigueurs et des rigidités. Rien d’affaissé dans le développement du menton, rien qui sentît la vieillesse. Ses mains m’avaient surtout rempli d’admiration: de vraies petites mains d’homme, effilées aux doigts, légèrement charnues sur le dessus, et qui semblaient modelées dans un métal pur et souple à la fois, des mains faites pour le travail et les loyales étreintes... si petites avec cela! Je n’en ai jamais revu de pareilles. Quand elles laissaient tomber, dans un verre à moitié plein d’eau, une cigarette achevée, elles avaient, en se relevant, comme un essor de papillon blanc qui s’envole.
Ce n’est que deux ans après que j’allai à Nohant pour la première fois.
On partait de Châteauroux dans une façon de diligence: trois bêtes efflanquées devant et un rustre au sommet, attachant ses guides au siège pour pouvoir mieux fouailler des deux bras. Une casserole derrière une agonie de chevaux. Je ne décrirai pas le paysage. C’est celui que George Sand a donné pour décor à ses plus admirables romans. A vrai dire, je ne l’aurais peut-être pas remarqué beaucoup, s’il ne m’eût fait revivre sous le charme des descriptions amoureusement lues. Mais des idylles se dressaient pour moi tout le long de la route. Tout paysan était un Champi, et toute mendiante une Fadette. J’étais hanté par ce monde charmant qui vivra dans l’immortalité de ses récits, comme celui des églogues de Théocrite, le grand Syracusain. J’ai compris alors combien un grand poète fait sienne la terre que foulent ses pas!
Assez uniforme, d’ailleurs, ce grand chemin, bien que bordé par des horizons d’un grand aspect. Rien n’y annonce l’approche de Nohant, qu’un bouquet de gros arbres dissimule. A peine descendu, pourtant, j’étais au seuil de la maison... du château, comme on dit là-bas. J’ai mieux à faire qu’à en décrire l’ordonnance intérieure, qui, bien que simple, ne manque pas d’une certaine grandeur aristocratique. De hautes et larges pièces dominant le parc de toute la hauteur d’un perron monumental. O chère maison! il me semble que, pour y avoir vécu si peu de temps, j’y ai laissé le meilleur de moi-même!
Mais que d’impressions j’en ai emportées en échange! C’est là seulement, dans le milieu calme et plein d’affections saintes qu’elle avait choisi pour y vieillir, que George Sand était elle-même et tout entière. Ne se retirant que tard, pour travailler une partie de la nuit, elle donnait à ses hôtes, avec quelques heures de la journée, toutes celles de la soirée. Pendant que ses mains tourmentaient les pièces d’un casse-tête chinois ou habillaient une marionnette,—car elles ne restaient jamais inoccupées, ces petites mains vaillantes!—elle causait avec un laisser aller plein de charme et un abandon plein de condescendance. Son esprit, trop créateur pour descendre à la critique, n’en formulait pas moins des jugements fort nets sur les contemporains. Je l’entendis un jour défendre Béranger, comme poète, avec une éloquence pleine de finesse. Elle devina la première, dans l’aînée des filles de Théophile Gautier, un écrivain de race, héritier du génie paternel. Elle n’avait jamais cessé de lire beaucoup, et concluait toujours quelque chose de ses lectures.
Mais c’est dans les promenades du soir, en été, promenades à travers le parc, et qu’elle terminait à la première tombée de la nuit, qu’elle était vraiment admirable à entendre! Elle y parlait volontiers des grandes choses de l’âme et de la vie avec la simplicité d’un esprit absolument sincère, confiant dans les destinées, n’éprouvant, d’ailleurs, aucun besoin de solemnité pour sonder les mystères de sa propre foi. Ah! que j’ai souvent maudit l’insecte dont le vol interrompait quelqu’un de ses aperçus magnifiques sur l’avenir, en réveillant ses appétits chasseurs de naturaliste! Il s’en est peut-être fallu d’un simple phalène venu à la traverse qu’elle m’ait converti à son déisme tranquillisant et à son spiritualisme consolateur!
Déisme d’artiste, car son plus grand argument était la beauté de la nature! Spiritualisme de privilégiée, qui sentait ses admirables facultés s’aviver encore aux étreintes de la vieillesse.
Chemin de joie, chemin de deuil, cette route de Nohant!
Après quelques voyages heureux, ah! le triste et dernier voyage! La nouvelle fatale n’avait été sue que tardivement à Paris. Quelques amis à peine avaient pu venir: Gustave Flaubert, Alexandre Dumas, Edmond Planchut, le prince Napoléon; mais, tout le long de la route, les paysans endimanchés et tristes sous leurs habits de la fête, marchant tous dans la même direction, silencieux et recueillis. C’était une de ces journées indécises, où le soleil ne se montre guère qu’à l’aube et blanchit seulement un coin de l’horizon. Vers dix heures, les nuages avaient pris possession définitive du ciel et y couraient à peine au-dessus de nos têtes, poussés par un vent tiède. Comme le grand jardin me parut désert! J’osai y marcher à peine; le bruit de mes propres pas me faisait mal: il me semblait que j’effrayais des ombres chères et que toutes ces reliques insensibles me regardaient avec un air offensé.
Pendant qu’on discutait la question du service religieux, je me mis à parcourir, seul, le parc sous les premières fraîcheurs de l’ondée. Seul—pas tout à fait—le chien favori de George Sand, le pauvre Fadet, qui m’avait si bien fait, à ma première visite, les honneurs des moindres allées du jardin, vint me tenir un moment compagnie. Nous étions brouillés depuis ce temps-là, je ne sais pourquoi,—car Fadet était affreusement susceptible; la douleur commune rapprocha, un instant, l’homme et la bête. Il marchait, la tête basse et la queue inflexiblement droite, à côté de moi; puis, tout à coup, à un carrefour de peupliers, il me quitta brusquement avec un grognement plaintif.
On s’était mis d’accord. La cloche tintait pour les funérailles. Bientôt chacun avait franchi le seuil, derrière la bière, cueillant au passage une feuille de noyer, suivant la coutume du pays. La petite place disparaissait sous un égrènement de têtes nues. Tous les genoux étaient dans la boue. Le corps ne fit guère, d’ailleurs, que traverser l’église, sous une vague et inutile absolution. A deux pas, la fosse était ouverte, attendant sa proie. Quelques tertres tout autour, dont la plupart disparaissaient sous les herbes folles, indiquaient, seuls, qu’on était dans un cimetière; toutes les floraisons des champs s’épanouissaient dans cet enclos, rarement visité. Par la bouche de Paul Meurice, Hugo lança à la morte cet admirable adieu: «Je pleure une morte et je salue une immortelle!»
Et puis, tout fut dit. La foule se dispersa lentement en silence. Il pleuvait. Jamais les larges gouttes d’orage qui sonnaient sur les feuilles ne me parurent plus être des larmes!
Il y a trois ans déjà que Maurice Sand a ramené de Nohant le fameux théâtre de marionnettes qui occupait une si grande place dans les plaisirs simples qui y étaient goûtés. Réédifié par ses soins, à Passy, il y fonctionne à nouveau, et j’y ai vu donner déjà, depuis cette restauration, plusieurs ouvrages inédits. Quelque apparence enfantine qu’eût cette institution, elle n’en mérite pas moins un sérieux commentaire; car il est certain qu’elle tint dans la vie de George Sand une place que le caractère seul de celle-ci peut expliquer. N’est-ce pas sur cette petite scène qu’elle fit représenter, avant de les livrer au goût des directeurs et au caprice du public, toutes ses pièces, c’est-à-dire un œuvre dramatique considérable? Car on y reviendra au théâtre de George Sand, lequel est plein de qualités de premier ordre. On jouera, un jour, le Pressoird et le Drac aux Français, parce que ce sont deux chefs-d’œuvre de forme et de sentiment, qui ont leur place toute marquée auprès du Mariage de Victorine. Le marquis de Villemer tiendra le répertoire, soyez-en convaincus, plus longtemps que le Monde où l’on s’ennuie. C’est que sur la scène, comme dans le livre, c’est par le style que les ouvrages vivent. On s’en aperçoit bien toutes les fois qu’on veut reprendre aujourd’hui une comédie de M. Scribe. Et pourtant, ce dernier eut toutes les adresses du métier qu’on refuse communément à Mᵐᵉ Sand. Mais que vaut cela contre une pensée juste ou touchante exprimée dans une langue immortelle?
J’ajouterai que des comédiens même médiocres suffisent à faire valoir celles-ci. François le Champi peut se passer d’acteurs de génie. C’est si vrai, qu’on a pleuré aux pièces de Georges Sand jouées par ses marionnettes! Aussi attachait-elle à cette première épreuve une immense importance, et la vit-on faire des changements considérables après ces curieuses et intimes représentations. Elles avaient lieu, d’ailleurs, avec une solemnité qui eût pu sembler comique dans un autre milieu. Mᵐᵉ Sand et sa belle-fille se mettaient en toilette de soirée pour ce petit spectacle d’élus.
Le système de ces marionnettes était le plus simple du monde, celui que Guignol a popularisé. Ne me parlez pas, en effet, de ces odieuses petites poupées en bois, dont une série de fils de fer tenus par en haut secoue automatiquement les membres grossièrement agencés. Rien d’humain et de réellement vivant dans cette danse de Saint-Guy. Celles, au contraire, que dirige intérieurement le doigt plongé jusque dans la tête, participent à toutes les intentions intellectuelles de celui qui les fait mouvoir; et, de si loin que leur vienne cette secrète poussée de l’âme, elle suffit à les animer et à les faire vivre vraiment. Certains animaux exécutent, aux yeux des observateurs consciencieux, les pantomimes les plus compliquées avec les simples ondulations de leur queue. Ainsi l’homme peut exprimer bien plus de choses qu’on ne le croirait tout d’abord avec des mouvements restreints de la main. Les gens habiles à manier les acteurs d’un Guignol en font de petits êtres parfaitement dociles à leur pensée. De là le goût de plusieurs esprits fort distingués pour ce genre de spectacle, qui charma longtemps les après-midi de Charles Nodier, et pour lequel le pauvre Duranty a composé des ouvrages aussi spéciaux que réellement amusants. Pour revenir aux marionnettes de Nohant, Maurice Sand avait mis à leur service son goût d’artiste, et en avait fait des figurines d’une valeur plastique très supérieure. C’est dans du bois de premier choix qu’il leur avait sculpté des têtes vivantes comme celles des dessins de Daumier, ornées de toutes les couleurs de la jeunesse ou sillonnées par toutes les rides de la décrépitude, des têtes où revivaient des types cent fois entrevus. Quant aux yeux, ils étaient faits avec des têtes de clou, dont le luisant très doux finissait par contracter les caresses du regard. Restait le costume. Eh bien! il était traité avec une conscience d’archéologue, donnait lieu à des recherches de bénédictin, et c’était Mᵐᵉ Sand elle-même qui, du bout de ses doigts de fée, en assemblait les chiffons avec une merveilleuse coquetterie, oubliant le roman commencé pour ce travail d’aiguille, auquel elle excellait.
J’arrive au point important, à la psychologie qui se dégage de ces menus détails. Avec cette puissance de création, ou mieux, d’incarnation qui la faisait vivre elle-même dans les héros de ses livres, lesquels n’ont exprimé jamais que ses propres pensées. George Sand était arrivée à douer de la même intensité d’existence que des personnes réelles ces petits personnages de bois, ces marionnettes insensibles. Elle leur prêtait des sentiments en logique parfaite avec la nature qu’elle avait conçue pour eux, et en parlait avec autant de sérieux que des gens qui passaient dans sa vie. Chacun de ces acteurs avait son nom, son caractère, son individualité parfaite, depuis Balandard, régisseur général, excellent homme, mais comédien médiocre, qui n’avait jamais pu se guérir de la fâcheuse habitude de parler du nez, jusqu’à Mˡˡᵉ Eloa, la jeune première, créature sensible et plus femme à elle seule qu’Hélène, Cléopâtre et Manon Lescaut. Le fait est qu’elle était délicieuse, cette Eloa, avec sa perruque blonde en vrais cheveux, son nez à la grecque et le ton bleuâtre des deux petits bouts de fer rond qui rêvaient sous son sourcil, noblement dessiné d’un coup de pinceau. Son nom vient, malgré moi, sur mes lèvres avec celui des femmes autrefois aimées. Car on imagina, à Nohant, toute une intrigue entre cette comédienne et moi, et si la loi sur la recherche de la paternité, dont on nous doit gratifier, eût fleuri en ce temps-là, je ne sais à quelles extrémités de procédure se seraient portés contre moi mes hôtes indignés. Au fait, j’en ai peut-être aimé de plus insensibles que cette fille de hêtre, et dont le cœur ne battait pas davantage. Son souvenir est bien à sa place parmi les illusions dont j’ai revêtu des poupées vivantes qui ne la valaient pas. Ce que j’ai voulu établir, c’est que rien ne prouvait mieux les dons imaginatifs de George Sand et sa puissance de création que la vie dont elle avait animé ces petits personnages, vie attrayante, vie contagieuse; car, à force d’en parler avec sérieux à ceux qui l’entouraient, elle leur inspirait la même vision et les enveloppait de l’atmosphère où se mouvait sa propre pensée parmi ces innocents fantômes. Il y aurait, certes, matière à philosopher sur cette faculté étrange, et les théories spirituellement panthéistes de Mallebranche y trouveraient une pittoresque confirmation.
Autre caractère à déduire de ces enfantillages sublimes: une sérénité d’âme sans défaillance; le repos absolu d’une conscience qui, du faîte moral où elle s’était placée, jugeait sans terreur, comme sans faiblesse, la vie écoulée. Qui dira la majesté tranquille de cette aïeule dans la famille reconstituée autour d’elle, entre ses enfants et ses petites-filles, à qui elle-même apprenait à lire suivant une méthode ingénieuse dont elle a emporté le secret, sainte figure du foyer qu’aucun bruit du dehors ne trouble et pour qui rien du passé ne parle plus que par échos. La grande simplicité, exempte de tout embarras, avec laquelle George Sand parlait, dans l’intimité, de tous ceux qui l’avaient approchée, disait bien nettement qu’elle ne se sentait de reproches envers aucune mémoire. Ses jugements, très bienveillants à l’ordinaire, n’étaient rigoureux que pour quelques-uns; mais on y sentait alors le froid d’une implacable justice. Il demeurait clair qu’elle n’avait eu d’illusions que celles qu’elle avait voulu avoir, et que la lucidité naturelle de son esprit s’était exercée à travers les élans les plus généreux de son cœur. C’est en quoi on devinait surtout en elle une nature supérieure complète et d’une incomparable puissance. Les âmes débiles devaient se briser à ce roc. Demande-t-on compte au torrent des roseaux qu’il ploie et emporte? En descend-il moins des cimes pures? En reflète-t-il moins les transparences azurées du ciel? Elle avait en elle quelque chose de ces forces inconscientes, qu’il faut admirer même parmi les ruines qu’elles laissent après elles. Ceux qui ont parlé légèrement de sa vie ont eu tort de la mesurer à la toise commune. Le cœur était si haut, chez elle, qu’on n’y pouvait atteindre que lorsqu’elle daignait le baisser.
Mais avec quelle mansuétude infinie elle y laissait puiser les faibles, comme à une source toujours renaissante! Sa correspondance est là pour proclamer cette bonté ineffable qui s’épanchait comme l’eau fécondante. Le quatrième volume, le dernier paru, est, à ce point de vue, le plus merveilleux comme enseignement. Quelle lettre admirable que celle où elle refuse d’accepter du gouvernement une récompense littéraire équivalente au prix que l’Académie gardait jalousement pour de meilleurs écrivains qu’elle! «Si j’étais malade, infirme et dans la misère, dit-elle, je demanderais peut-être ce que j’ai plusieurs fois demandé pour des malheureux. Mais je me porte bien, je travaille et je n’ai pas de besoins.» Et quelle dignité dans les lignes suivantes, que je trouve un peu plus loin: «Il ne me paraîtrait pas honnête d’accepter une générosité à laquelle de plus à plaindre ont des droits réels. Si l’Académie me décerne le prix, je l’accepterai, non sans chagrin, mais pour ne pas me poser en fier-à-bas littéraire et pour laisser donner une consécration extérieure à la moralité de mes ouvrages prétendus immoraux.» Je vous disais bien, plus haut, qu’elle n’avait jamais accepté, dans la pureté intime de sa conscience, les jugements dont ses livres et dont ses actes avaient été l’objet.
C’est son jugement, à elle, sur les uns et sur les autres que confirmera certainement la postérité. Celle-ci ne comprendra guère qu’un reproche d’immoralité ait pu s’élever contre des ouvrages où le culte fervent du beau est enseigné à chaque ligne, où les plus hautes passions vibrent avec un admirable accent de sincérité, où l’amour est déifié dans le plus magnifique des langages, et qui ne laissent jamais l’âme sans un sursaut vers les mondes supérieurs des sentiments et des idées.
II THÉOPHILE GAUTIER
Quand parut, en 1866, mon premier volume de vers, celui-là dont George Sand avait écrit la préface, je le voulus apporter moi-même à Théophile Gautier. Je fis donc le pèlerinage de Neuilly où le poète demeurait déjà et j’allai sonner à la porte de la maison de la rue de Longchamps qu’il occupait au numéro 32. J’eus grand’peine à me faire entendre. Enfin une vieille demoiselle entr’ouvrit l’huis, un chat sur le bras; j’entendis, à l’intérieur, des aboiements de chien et des rires de jeunes filles. Je demandai le maître; il me fut répondu qu’il n’y était pas et je m’en allai tristement, après avoir remis mon volume à la vieille demoiselle. Je sus depuis qu’il n’était jamais parvenu à son destinataire, l’aînée des filles de Gautier ayant jugé à propos d’en gratifier immédiatement sa bibliothèque privée. J’ai fait bien des courses pareilles vers la même époque, et dans des buts semblables. Pourquoi celle-là m’est-elle demeurée si nette dans la mémoire? Pourquoi ai-je cru souvent revivre ce jour de printemps, dans cette petite rue ensoleillée, et pourquoi cette maison, qui n’avait rien de remarquable en elle, m’avait-elle laissé une image si vivante et si ineffaçable dans l’esprit? Etait-ce le pressentiment des longues heures que j’y devais passer, bien des années après, qui me hantait déjà? Pourquoi non? Certains lieux semblent prédestinés à nos joies et à nos tristesses, et on dirait qu’une inflexible loi nous y ramène aux heures voulues. Peut-être était-ce, beaucoup plus simplement, la grande curiosité dont la personnalité littéraire de Gautier m’avait saisi et qui se répandait sur les moindres choses le concernant.
C’est au collège, en rhétorique, que j’avais, pour la première fois, lu ses vers. De tous les poètes français, André Chénier, si fort imprégné du génie grec, était alors celui que j’aimais le mieux, et je ne concevais pas qu’on pût procéder actuellement d’un autre, tant il me semblait avoir heureusement renouvelé la langue rythmique si fort affadie par les pseudo-classiques. Les petits poèmes de Gautier d’une forme si impeccable, d’une couleur si éclatante, d’une inspiration si originale me bouleversèrent absolument. Cette précision dans l’image, ce soin musical de la rime, cet admirable usage du verbe toujours mis à sa place, l’étrangeté de certains mots sonnant, dans les phrases, comme des cymbales indiennes, tout en était nouveau et inattendu. C’est que Théophile Gautier fut un Chénier à sa manière, un rénovateur de la langue française, un Maître dans la plus haute acception du mot. Son rôle est immense dans la poésie contemporaine. Il en inventa l’ode comme Victor Hugo l’épopée. Il commença l’œuvre dont Théodore de Banville devait atteindre le couronnement.
Durant plusieurs années je vécus sur le souvenir de ma première visite, non pas à Gautier, mais aux murailles du temple où respirait le dieu. Je le connaissais par ses portraits et pour le rencontrer quelquefois sur le boulevard, majestueux parmi la foule, immédiatement reconnaissable à sa chevelure Mérovingienne et à sa barbe fleurie, sachant, seul au monde, porter sans impertinence le lorgnon traditionnel, l’air bienveillant, doux et indifférent. Mais chez moi l’admiration prend volontiers d’abord la forme de la terreur. L’émotion que m’inspiraient ces rencontres était plutôt pour me les faire éviter que rechercher. Je descendais de loin, du trottoir, quand je l’apercevais, ne me trouvant pas digne de fouler le même sol que ce grand artiste.
C’est en 1871 seulement, après la guerre, que je lui fus officiellement présenté par Arsène Houssaye qui venait de fonder un journal: La Gazette de Paris, et en avait donné le feuilleton dramatique à son illustre compagnon de jeunesse. Disparue, La Gazette de Paris après quelques heures d’éclat. Elle mérite bien, au passage, un mot de souvenir. C’était une grande feuille politique faite par un poète. Vous allez immédiatement juger la place qu’y occupait le souci des affaires publiques: ce fut moi et un de mes plus brillants confrères du journalisme léger qui furent choisis, pour parler aux populations des choses du gou¡rvernement.—«Mais nous n’y entendons rien!» nous étions-nous écrié l’un et l’autre à cette étrange proposition.—«Précisément, c’est ce que je veux, nous avait répondu Arsène Houssaye. Contrairement à ce qu’on pense d’ordinaire, la politique est un art naïf, un art de bon sens. Ceux qui en font leur carrière sont absolument insupportables. Vous direz tout ce qui passera par votre tête et ça sera certainement moins ennuyeux, probablement plus raisonnable.»—«Mais nous n’avons pas du tout les mêmes aspirations.»—«C’est encore ce que je recherchais avant tout. Les opinions sont actuellement très divisées en France, et un journal qui se respecte doit leur donner satisfaction à toutes. Vous ferez alternativement l’article de fond. Celui de Silvestre, qui était jacobin sous l’Empire, aura pour titre: Lettres de l’Extrême gauche, et le vôtre, mon cher X..., paraîtra sous la rubrique: Lettres de l’Extrême droite. Rien pour les opinions moyennes qui n’ont pas besoin d’être spécialement représentées, puisqu’elles résultent d’un compromis entre les extrêmes. Allez! Et évangélisez, en conscience, les gobe-mouches qui aiment cette littérature-là.»
Ainsi parla le doux philosophe qui dota l’Académie d’un fauteuil de plus. Il n’y avait pas à répliquer. Huit jours après, je terrorisais, trois fois la semaine, les conservateurs, et X... annonçait aux nouvelles couches le retour de son roy bien-aimé sur un cheval blanc. Ah! nous n’y allions pas de main morte! Comment nous dépassâmes la mesure au point d’étonner le patron lui-même, ce qui n’est pas facile, et de le décider à refréner notre lyrisme extra-parlementaire, c’est trop drôle en vérité pour que je ne vous le conte pas. Un jour X... arriva au journal très affairé... Un enterrement tout à l’heure... Article pas fait...—«Mon cher Silvestre, finit-il par me dire, prenez, je vous en prie, ma place aujourd’hui, dites ce que j’aurais dit et autant que possible comme je l’aurais dit. Demain je ferai votre lettre de l’Extrême gauche pour vous. Ce matin je vous confie celle de l’Extrême droite.» C’était un chassé-croisé de partis; une palinodie effroyable. Mais bah! une fois! Il faut bien obliger un camarade. D’ailleurs il serait doux, le lendemain, d’aller manger une friture au Bas-Meudon, en aimable compagnie, au lieu de faire du sous-Rochefort à tant la ligne. J’acceptai. Après tout, ce n’est pas en mon nom que j’allais officier.
Mais j’éprouvai alors combien il est difficile aux honnêtes gens de parler contre leur pensée. Ce me fut une incroyable torture d’esprit que de me demander ce qu’un légitimiste pouvait bien dire, et, de peur d’être un monarchiste timide, je dépassai ce qui pourrait servir de desideratum à un tyran. Je demandai hardiment le rétablissement des privilèges, la restauration immédiate du droit de jambage qui m’a toujours paru le plus précieux de la noblesse, le relèvement de la Bastille agrandie, l’inquisition, la Saint-Barthélémy, etc.., etc...—«Un peu vif l’article de X...!» dit simplement Houssaye. Mais ce fut bien pis le lendemain! X... aussi, qui était convaincu et consciencieux, voulut bien faire les choses pour moi et ne me pas laisser la renommée d’un démocrate à l’eau de rose. En style de Père Duchesne, il réclama la guillotine en permanence, une nouvelle édition des massacres de Septembre, une statue de Carrier à Nantes, une édition nationale des œuvres de Marat, etc., etc...—«Silvestre va me faire envoyer à Nouméa» pensa Houssaye. Et, comme ce Parisien exquis ne pouvait supporter l’idée d’être arraché aux boulevards pour aller habiter une hutte par delà les mers, il interrompit notre collaboration en partie double. L’idée n’en était pas moins féconde, puisqu’elle vient de faire la fortune d’une feuille nouvelle.
Pour piquante que soit l’anecdote, elle ne m’en a pas moins fort écarté de mon sujet. C’est donc à la Gazette de Paris que je commençai à connaître Théophile Gautier, n’osant pas lui parler encore, mais l’écoutant avec religion. Arsène Houssaye avait su donner à ce petit groupe, et cela immédiatement, toutes les cordialités de la camaraderie; car nul ne s’entend mieux que lui à mettre les gens à l’aise, et je ne sais pas de causeur qui donne davantage le goût de la causerie. Le feuilleton dramatique paraissant le dimanche, Théophile Gautier déjeunait avec nous pour corriger ses épreuves. Je revois encore la grande table dressée dans une salle de rédaction transformée en salle à manger, et le défilé des plats, toujours les mêmes, qu’on peut faire venir du restaurant le plus voisin, poulets qualifiés de chapons sur un menu calomniateur (mon Dieu, n’est-ce pas assez de manger les bêtes sans les déshonorer!), homards mélancoliques dans leur pourpre comme des rois, canetons attribués à Rouen à qui ne suffit plus la gloire de Corneille. Et les vins donc! Tout ce qu’Argenteuil produit de mieux en Haut-Bourgogne et en Bordeaux de la comète. Nous n’en étions pas moins à une table royale, le Maître transformant tout autour de lui, comme dans je ne sais plus quel conte de fée, en mets délicieux et en superbes pierreries. Je connus là un Gautier bien portant encore, exubérant, éclatant, et j’admirai tout d’abord avec quelle bienveillance il se montrait à nous, les obscurs, et descendait de l’Olympe où je persistais à le voir assis, des foudres sous les pieds, et tendant à Ganymède ou à Hébé une coupe d’or. C’était un enchantement de l’entendre. Rien de plus charmant que les souvenirs qu’il échangeait avec Houssaye relatifs à leur vie commune et laborieuse d’autrefois, au noble temps du romantisme, quand Gérard de Nerval était leur commensal et leur hôte, dans cette pléiade idolâtre de Victor Hugo, où brillaient, astres de troisième grandeur, la fantaisie macabre de Petrus Borel et le lyrisme étouffé de Philothée O’Neddy. Pauvre Philothée O’Neddy! Bien des années après seulement il avait revu Gautier dans tout l’éclat de sa renommée, au dîner que suscita le livre de Charles Asselineau, et Gautier qui ne l’avait pas rencontré depuis trente-cinq ans l’avait tutoyé, familier et bon comme autrefois. Le vieil auteur de Feu et Flamme, pour qui la vie avait été si dure et la gloire ingrate, avait les larmes aux yeux en me contant cela.
Pendant la longue période qui précéda mes visites presque journalières à la maison de la rue de Longchamps, ce fut par George Sand surtout que j’appris à connaître Théophile Gautier. Il n’est pas d’homme, en effet, dont elle parlât plus volontiers et avec une plus constante affection, et elle en comprenait le talent admirable avec cette finesse d’impression qui permet au génie d’apprécier ce qui est le plus contraire à sa propre nature. Il serait malaisé, en effet, d’imaginer deux tempéraments littéraires plus différents que celui de l’auteur de Lélia et celui de l’auteur de Mademoiselle de Maupin. Gautier était, avant tout, pittoresque et d’une admirable précision picturale dans la description, qu’il traitait en paysagiste de l’école du Poussin. Ce qui est tout à fait étonnant dans George Sand, c’est qu’elle décrit fort peu et vous donne l’impression très nette et très profonde des choses de la nature, des sites où se promènent ses héros, en quelques lignes où ni les couleurs ni les formes ne sont désignées. Gautier faisait voir, et elle fait sentir. Prenez la Mare-au-Diable. George Sand vous a transporté en plein Berry, et je ne sais pas de livre plus imprégné d’une saveur de terroir. Cependant vous y chercheriez en vain ce que les romanciers de l’école naturaliste prodiguent dans leurs volumes, au point de sacrifier à l’intérêt des lieux celui de l’action. La façon descriptive de George Sand rappelle les ébauches de Delacroix. Elle a souvent des splendeurs lyriques. Témoin cet admirable vers sans rime que je trouvai dans l’Uscoque:
Le soir est teint d’or pâle et de pourpre enfumée.
La façon d’être de Théophile Gautier n’était pas pour moins surprendre George Sand que les qualités si personnellement magiques de son style. Les côtés abracadabrants de son esprit, les côtés capitaine Fracasse et gamin, le plaisir qu’il prenait à étonner en charmant, son humeur bruyante et brillante, tout contrastait, tout était antithèse avec la simplicité sincère et presque naïve quelquefois de George Sand. A part qu’au fond, l’un et l’autre étaient extraordinairement timides, il était impossible de se ressembler moins dans la conversation et de professer une esthétique aussi dissemblable. Eh bien! par cette action étrangère que les extrêmes exercent parfois l’un sur l’autre, nul de ses adeptes, nul de ses admirateurs, pas même Charles Beaudelaire, qui l’avait justement salué, dans la préface des Fleurs du Mal: «le poète impeccable, le grand magicien ès-lettres françaises,» n’était plus ravi et plus complètement que George Sand par les œuvres de Gautier. Elle aimait l’homme autant qu’elle adorait l’artiste, et parlait avec un attendrissement singulier de ce faux bohême, de ce faux viveur, de ce faux impassible que le souci de sa famille courba, toute sa vie, sur sa tâche comme un ouvrier.
Une seule fois, je crois, un mot de Théophile Gautier avait assez étonné George Sand pour qu’elle le racontât souvent, comme on parle des choses dont on n’a pas encore tout à fait pris son parti. Elle professait pour Renan un véritable culte et prenait à son entretien un plaisir de délicate. Or Gautier ne connaissait pas Renan et ne mettait aucun empressement à le connaître: au fond il lui reprochait peut-être d’avoir quitté l’habit sacerdotal; car Gautier avait pour les prêtres de toutes les religions une vénération qui tenait de la terreur. Jamais il ne souffrait qu’on les plaisantât devant lui, et je l’entendis répondre un jour ce mot phénoménal à un homme de lettres qui se lamentait devant lui parce que sa mère avait eu des faiblesses pour le curé de sa paroisse: «Et qui de mieux qu’un prêtre, Monsieur, voudriez-vous que Madame votre mère eût pour amant? Vous n’avez donc aucune religion?» Donc Gautier était peu porté à faire la connaissance de l’auteur de la Vie de Jésus et aucun courant sympathique ne l’attirait vers ce délicieux romancier biblique. Or, madame Sand avait les enthousiasmes apostoliques, les admirations dominatrices, cette belle foi qui veut que nos amis partagent tous nos sentiments et toutes nos joies. Elle n’eut donc pas de repos que Gautier, domptant son instinctive antipathie, eût accepté de dîner avec l’homme dont elle lui chantait les louanges sur les rythmes et sur les modes les plus variés. La rencontre eut lieu chez Magny où George Sand, quand elle était à Paris, avait coutume de réunir ses intimes dans le petit salon de droite, en entrant, au rez-de-chaussée, lequel lui était ordinairement affecté.
Renan est un grand charmeur,—un pêcheur d’hommes, comme le Christ, dont il a fait une figure humaine plus captivante que la divine. Il était trop fin pour n’avoir pas senti qu’il avait une conquête à faire. Il fut merveilleux de verve douce, de langage lumineux, audacieux et persuasif à la fois, poète à ravir,—car je ne sais pas de plus beau poète en prose que ce grand prosateur.—Madame Sand avait bu ses paroles et Gautier l’avait écouté avec cette béatitude douce qu’il prenait en même temps aux choses de la pensée et à celles du corps, également fait pour goûter, dans toute sa saveur, un bon repas et un régal littéraire de cette valeur. Quand Renan fut parti, madame Sand, absolument enthousiasmée et ne doutant pas de la conversion de son ami, demanda, fiévreuse, à Gautier:
—Eh bien, comment le trouves-tu?
—Je le trouve un peu calotin, répondit Gautier avec son impassibilité voulue, en posant son lorgnon sur son bel œil doux de ruminant.
Le mot fut dur à George Sand. D’autant qu’elle en pénétrait le sang-froid volontaire et menteur. Car un artiste comme Gautier n’était pas pour méconnaître un artiste comme Renan.
J’ai dit que son esthétique était aussi différente que possible de celle de madame Sand. La vérité est que madame Sand n’en professait aucune, s’abandonnant aux plus merveilleux dons de styliste, aux qualités natives les plus prodigieuses qu’écrivain ait jamais possédés. Les grands mouvements d’une âme toujours inquiète se traduisaient, chez elle, dans une forme originelle splendide, comme ceux de la mer dans les courbes harmonieuses, puissantes, roulées en volutes festonnées d’argent des vagues. Gautier, lui, était un sculpteur et ciselait de ses propres mains les somptueux contours de sa pensée. Il avait pour la régularité en art, pour la pondération savante des lignes une admiration sans bornes. Par cela, il était bien de la race latine. Le Parthénon était certainement son idéal, comme il était demeuré celui de l’art latin. On concevait qu’un art plus purement plastique l’ait d’abord tenté avant la poésie, et c’est le lieu de parler de Gautier peintre.
J’ai vu plusieurs morceaux de lui, mais non pas le plus important, qui figure dans une église provinciale. Il m’est cependant permis de porter un jugement que cette œuvre inconnue ne saurait détruire. Ce merveilleux coloriste de la plume n’était plus coloriste, le pinceau à la main. Explique cela qui pourra. On se figure une palette de Gautier incendiée de tons fulgurants. Rien de plus raisonnable au contraire, de moins romantique, de plus sage, de plus classique, dans le sens le moins louable du mot, que sa peinture. Il n’était pas nécessaire, d’ailleurs, de causer bien longtemps des maîtres contemporains avec lui pour se convaincre qu’Ingres était celui qu’il aimait davantage, dont il était le plus profondément attendri et charmé. Et cependant, nul n’a parlé de Delacroix et de Decamps, de Rousseau et de Corot avec une éloquence plus fougueuse et,—ajoutons-le,—plus sincère. Mais c’est toujours parce que l’ampleur d’esprit qui permettait à George Sand de le goûter lui-même lui permettait aussi de comprendre le beau sous les formes les moins sympathiques à ses goûts personnels, à sa propre nature d’artiste.
Un fait frappant, à ce sujet. On a beaucoup reproché à Gautier de ne pas aimer la musique. On lui attribue ce mot que «c’est le plus ennuyeux de tous les bruits parce que c’est celui qui dure le plus longtemps.» Parbleu! tout homme condamné à entendre pianoter des jeunes filles dans sa propre maison n’a pour le clavecin qu’une médiocre amitié. Mais Gautier était fort sensible à la musique. Un de ses plus intimes amis n’était-il pas l’organiste Laffite, un homme de grand talent qu’emporta une mort prématurée? La vérité est que, repu chez lui de sonates, il ne courait pas après l’occasion d’entendre des opéras. Ce fut pourtant lui qui fut chargé, par je ne sais plus quelle circonstance, de rendre compte de la représentation du Tanhauser à l’Opéra. Eh bien, personne des critiques musicaux de profession ne comprit aussi bien, du premier coup, l’esthétique assez complexe pourtant de Richard Wagner, et le feuilleton qu’il laissa sur ce sujet est certainement un des plus beaux qu’il ait jamais écrits. Un autre écho de cette mémorable soirée où l’hospitalité française se montra sous un jour intolérant bien peu digne de sa renommée: Gautier avait emmené sa fille Judith à cette représentation et tous deux, dans un entr’acte, rencontrèrent Berlioz; celui-ci parla en termes si violents et si peu ménagés de Tanhauser, que mademoiselle Gautier, qui ne le connaissait pas, ne put s’empêcher de lui dire:—Il faut, Monsieur, que ce soit bien beau, pour qu’un confrère en dise tant de mal!
Il était naturel qu’ayant, pour la régularité mathématique des formes et des arrangements, un goût tel qu’il ne pouvait rien supporter qui ne fût absolument conforme aux règles et condamnait, par exemple, d’une façon absolue, bien que les maîtres de notre poésie en aient écrit quelquefois, les sonnets libertins, c’est-à-dire ceux où les deux quatrains ne sont pas sur deux rimes seulement, il était naturel, dis-je, que Théophile Gautier cherchât dans les autres éléments du style que la structure des strophes ou des phrases un élément de diversité. Cet élément, pour lui, c’était le mot. Il y attachait une importance telle qu’il avait coutume de dire que le meilleur écrivain était l’homme qui connaissait le plus de mots. Il regardait le dictionnaire comme le plus précieux des collaborateurs. Beaucoup se sont récriés en croyant trouver dans ses vers des mots de fantaisie. Ils se sont trompés. Théophile Gautier était la conscience même, et il était incapable de donner cours à un vocable dont le sens n’aurait pas été précisé par d’autres avant lui. Seulement la découverte d’un mot français nouveau le mettait dans de véritables joies d’enfant.
Les notes intimes que publient sur les hommes illustres ceux qui ont eu l’honneur de les approcher, ont surtout pour but d’aller à l’encontre de la légende. Je ne trouve rien de plus absurde que le proverbe qui dit «qu’il n’y a pas de grands hommes pour leurs valets de chambre». Je crois, au contraire, que ceux qui ont vraiment mérité ce nom apparaissent plus vraiment grands à leurs familiers qu’au vulgaire qui les connaît moins. Seulement ce n’est pas de la même façon. La grandeur réelle de l’âme et du caractère ne consiste pas à sortir de l’humanité, mais à y incarner une nature supérieure à celle du plus grand nombre, à y réaliser un type plus glorieux pour l’espèce que ceux que nous avons accoutumé de fréquenter. Cette conviction m’est venue également à propos de George Sand et à propos de Théophile Gautier.
La légende fit de celui-ci un impassible, un pantagruélique, un bon vivant, un matérialiste, non pas dans le sens Lucrétien mais dans le sens Roger Bontemps du mot. On ne pouvait se tromper plus grossièrement sur le fond de son être, en dépit d’apparences qui, je le veux bien, prêtaient à la contradiction. Mais le côté exubérant de Gautier, son vacarme de mots abracadabrants, libres, voire obscènes, tout cela était pour la galerie et ne lui servait qu’à voiler une certaine timidité, comme la peur qui s’évapore en chansons sur les routes solitaires et nocturnes! Impassible, lui! nul ne fut plus sensible. Bon vivant! Nul ne sacrifia plus constamment au devoir ses appétits. Indifférent en morale! Il était plus que quiconque esclave de sa conscience.
Ah! la belle vie qu’il mena pour un pantagruélique! Esclave de la copie, chargé de famille, produisant sans trêve à l’époque où la production littéraire ne rapportait pas ce qu’elle donne aujourd’hui à ceux qui s’y consacrent, il eut bien le loisir vraiment de s’aimer soi-même et de se complaire à la satisfaction de ses propres goûts! Sa maison se composa longtemps de ses deux filles et de leur mère, d’un fils qu’il avait d’un autre lit et de ses deux sœurs qu’il avait recueillies. Six bouches à nourrir avant de songer à son propre appétit, sans compter les convives qu’une hospitalité toujours ouverte amenait à sa table. Ceux qui savent la mince bouchée de pain qui se tient au bout d’une plume se rendront compte de la peine dont il vécut avant de mourir.
Vertus bourgeoises! Ne rapetissez-vous pas le fougueux romantique dont le gilet rouge illuminait, comme une braise, la première représentation d’Hernani? Non! je prétends le grandir, au contraire, en montrant quel homme de bien, quel sage vivait dans cet héroïque, dans ce vaillant de toutes les heures, et de quelle haute probité était doublé ce beau courage, de quel amour du travail, de quelle résignation profonde et douce!
Les siens, Hugo, la France. Triple adoration dont il était pétri jusqu’aux moelles, imprégné jusqu’au plus profond des chairs. J’ai dit ce qu’il était comme père et comme frère. Pour dire ce qu’était sa fidélité dans l’amitié et dans l’admiration, je n’aurai qu’à rappeler qu’il donna sa démission de rédacteur du Moniteur universel, alors journal officiel, parce qu’on avait prétendu l’empêcher d’y louer, comme il l’entendait, Victor Hugo proscrit, Victor Hugo dont on aurait pu écrire, comme Virgile de son cher Gallus:
Tu procul a patria! nec sit mihi credere tantum!
Un mot maintenant de Théophile Gautier citoyen. Il était allé prendre un peu de repos en Suisse dans l’hospitalière maison de Carlotta Grisi, le lieu du monde où il se plaisait davantage, celui où le ramenait une tendresse inavouée, quand le bruit de nos défaites sur le Rhin et la grande rumeur de la débâcle impériale parvinrent jusqu’à lui, par-dessus les cimes qui l’enfermaient derrière un profond rideau de verdure, dans l’écho frôlant les grands lacs tranquilles où le suivait son image dans un frisson d’argent. Les pas lourds des Saxons sur la terre maternelle sonnèrent jusque dans son cœur, où se révolta le limon originel. Les barbares marchèrent sur Paris. Gautier poussa un vrai cri de douleur. Il avait alors cinquante-sept ans et était affranchi de toute obligation militaire. Rien ne put cependant le retenir, et c’est par ces paroles vraiment sublimes, dans leur simplicité tendre, qu’il répondait aux supplications de ses hôtes: «On bat maman, je pars!...» Et il fut s’enfermer dans la grande cité qu’un immense cercle de fer allait étreindre dans ses murailles, y emprisonnant avec elle, malesuada fames, la faim qui conseille les lâchetés, et le froid qui ôte la vigueur aux pusillanimes.
Je le rencontrai plusieurs fois pendant le siège; n’ayant pu rentrer dans sa maison de Neuilly que balayait le vol sifflant des obus, il s’était retiré rue de Verneuil, où il prit sa part des privations communes; que dis-je! une part plus grande que tous les autres; car à ce travailleur robuste il fallait un certain bien-être extérieur, et de toniques aliments. Mieux assurément que je ne pourrais le faire, il traça ses impressions sur cette époque dans un volume qui me semble un des plus beaux qu’il ait composés: les Tableaux du siège. Ce sera, avec les Idylles prussiennes que Théodore de Banville écrivait en même temps, ce que l’art nous aura laissé de plus vivant et de plus vrai sur ces temps d’héroïsme douloureux, où les nobles qualités du caractère français éclatèrent, montrant Paris souriant avec la faim au ventre, inaccessible à la peur, les regards tournés vers une inépuisable espérance. Oui, tandis que Gounod pleurait sur les bords de la Tamise le Super flumina Babylonis, Théophile Gautier, fidèle aux rives désolées de la Seine, apprenait à tous qu’un grand artiste ne se doit pas dérober aux communs devoirs et que la gloire ne dispense pas du courage.
Mais ces grands sentiments, accessibles seulement aux âmes les plus élevées, se paient souvent de la vie, et le soldat qui meurt la poitrine trouée sur un champ de bataille n’est pas la seule victime de ces guerres odieuses, où s’affirme la politique des gouvernants et où se cimentent, dans une boue de sang, les dynasties ébranlées, les alliances compromises. La santé de Gautier reçut un tel ébranlement de ces émotions incessantes et de ces privations quotidiennes, qu’elle ne s’en releva jamais. Il y avait dans les journaux tout un petit monde de malins, cette plèbe alors naissante des reporters et des échotiers qui vivent largement de la réclame, à qui ne manquaient ni les derniers poulets des restaurants, ni les suprêmes primeurs que produit le jardinage en chambre. Ceux-là purent conserver leur estomac précieux. Mais le pauvre Théophile Gautier,—lui-même me l’a conté,—vécut souvent d’un pierrot maigre tué sur une fenêtre, lui à qui n’avaient jamais fait peur les deux ailes d’un faisan additionnées de sa carcasse et des deux cuisses, le tout sans préjudice d’un fastueux assaisonnement. Cet homme puissant devint anémique. Son cœur se prit. Jamais il ne se releva de ce qu’il avait alors souffert, et si lent que fût son mal, il ne mit que trois ans à en mourir. Un instant on espéra le sauver par le régime lacté, mais le dégoût l’en prit, et puis l’interdiction de l’usage du tabac fut au-dessus de sa bonne volonté de vivre.
Ce fut avant cette chute définitive et le commencement de cette agonie de près d’une année qu’eut lieu le mariage de sa seconde fille avec le poète Émile Bergerat, l’auteur de cette Enguerrande qu’anime, par places, un souffle vraiment shakespearien. Certes, c’eût été une grande fierté pour Gautier d’assister à l’éclosion de cette œuvre. Je le vois encore le jour de la cérémonie, dans son large fauteuil, en cravate blanche comme un officier public, impatient sous le fer qu’une de ses sœurs promenait dans ses cheveux pour en boucler les mèches magnifiquement noires encore et retombant sur son cou comme celles d’un roi assyrien. Tout en jurant il ne se déplaisait pas à cette coquetterie, ayant gardé la conscience de sa virile beauté. Tout était en fête dans la petite rue de Longchamps pleine de curieux, et ce fut un amusant défilé jusqu’à l’église qui est presque vis-à-vis.—Détail comique: Gautier, dont la toilette faite de vêtements neufs était irréprochable, n’avait pu trouver qu’un vieux chapeau au moment de sortir. Il avait entrepris avec Arsène Houssaye une discussion picturale qui fut à peine interrompue par l’office.
Puis on revint à la maison, et les amis se pressèrent autour de la table en fer à cheval qui emplissait le petit salon où Gautier avait installé son modeste musée. C’est la première fois que je le vis avec une joie bruyante sur le visage. Encore ne descendait-elle pas jusqu’au cœur, car lorsque sa fille l’eut quitté pour suivre son mari, des larmes lui montèrent aux yeux, de belles larmes qui roulèrent silencieuses sur sa barbe olympienne. Quel impassible que ce père, n’est-ce pas?
Bientôt l’enfant pleuré et son gendre revinrent auprès de lui. Bergerat m’entretenait alors des projets «du père», comme il l’appelait, quand sa santé serait meilleure, d’immenses projets de travail avec des gains fabuleux, répandant autour d’eux et sur tous la fortune. Une armée de grooms devait disperser la copie dans les journaux de Paris. On aurait bientôt besoin d’un ou plusieurs garçons de recettes pour opérer les rentrées... Chimères de malade où son esprit s’amusait, chimères qui s’envolaient de ses lèvres avec la fumée de son cigare!
La façon dont Bergerat lui avait été connu mérite qu’on la signale. C’était tout de suite après la guerre. C’est une honte à évoquer dans la mémoire: mais Théophile Gautier était sans place dans aucun journal, lui le grand ouvrier, sans un sou d’économie! Bergerat, qui avait appris cette situation critique chez l’éditeur Lemerre et qui écrivait alors au Bien public, s’en alla trouver résolument ce pauvre Henri Vrigneau qui vient de mourir et qu’on a tant calomnié. Vrigneau n’hésita pas, et fit demander à l’illustre poète, pour sa feuille quotidienne, cette histoire du Romantisme qui demeura inachevée. Ici un mot bien typique de Gautier et qui le peint tout entier dans sa délicatesse littéraire, dans son honnêteté scrupuleuse d’écrivain: en lui faisant cette offre, le rédacteur en chef du Bien public s’excusait de ne pouvoir payer la copie que cinq sous la ligne: «Je n’accepterais pas davantage, répondit Gautier; car au temps où j’avais le plus de talent, on ne m’a jamais donné plus.» A rapprocher des exigences des médiocrités d’aujourd’hui.
Quand le doigt de la mort l’eut visiblement touché, il se fit dans Théophile Gautier un changement considérable, et nul déclin ne fut plus noblement résigné que le sien. Je le vois encore dans le grand fauteuil qui lui servait de lit depuis longtemps,—car il ne lui était plus possible de se coucher, son cœur dilaté l’étouffait,—la tête coiffée d’un bonnet de laine d’où débordait sa magnifique chevelure, les jambes enveloppées d’une couverture, majestueusement triste, mais sans faiblesse, souriant encore, et ne portant que dans les yeux le sentiment mélancolique de sa fin. Son visage, à peine amaigri, avait gardé sa régularité olympienne; ses belles mains, plus blanches que jamais, pendaient, pleines de langueur, le long des bras de son siège: l’ombre même d’une espérance ne flottait plus autour de son état.
Il n’en était pas venu là sans lutte, ayant longtemps rêvé de guérir, plus par amour du devoir que de la vie. Un instant, comme je l’ai dit, on avait espéré que le régime lacté le sauverait; il en avait accepté toutes les rigueurs, mais n’avait pu faire le sacrifice de fumer moins que voulait exiger de lui son médecin. Un cigare lui demeura aux lèvres jusqu’au dernier moment, mal entretenu par son souffle défaillant et qu’il avait besoin de rallumer sans cesse, mais dont il humait le parfum violent avec une sorte de volupté désespérée.
Ce qui marqua surtout cette période, ce fut un désir tout chrétien de réconciliation et de pardon. Il tint à réunir autour de lui tous ceux que des dissensions de famille en avaient écartés, et sa dernière joie fut le semblant d’accord affectueux que ceux-ci firent autour de ses derniers instants. Il eut un mot sublime pour celui, le seul, qui lui eût vraiment inspiré un sentiment de haine:—«J’avais, dit-il en le quittant, fait de mon mieux pour avoir un ennemi, et voici que je l’ai perdu!» Il était tout entier dans cette soif d’apaisement et cet élan de mansuétude; son cœur semblait ne s’être gonflé que comme un volcan qui va vomir ses dernières colères.
Quel silence dans la maison, dans le grand atelier surtout où il avait élu domicile durant le jour! Ses deux filles étaient auprès de lui, l’aînée modelant, pour occuper ses doigts habiles et endormir sa peine, un buste de la seconde. Nul père n’était plus fier des goûts artistiques de ses enfants. Il admirait le beau génie littéraire de l’une, et les dons merveilleux de peintre de l’autre, se reconnaissant tout entier en elles deux.
Les visiteurs ne manquaient pas: Puvis de Chavannes, dont l’entrée était marquée par des timidités rougissantes et qui ne restait qu’un instant par discrétion; Ernest Reyer, dont la figure d’officier de cavalerie avait, devant ce spectacle, de curieux attendrissements; Flaubert, plus ému encore, car chez ce grand homme, dans ce cœur immense, vivaient des tendresses d’enfant. Charles Asselineau venait tous les jours, Asselineau dont l’œuvre est peu considérable, mais qui fut un des plus nobles types de lettré de ce temps. Théodore de Banville aussi, amené là par une piété fervente. Je me souviens que lorsque ce dernier quitta Théophile Gautier, la veille de sa mort, il crut devoir le rassurer par quelques mots de confiance d’autant plus naturels, que le mourant passait par ce mieux trompeur qui annonce la catastrophe prochaine et est comme une pitié suprême de la vie.—«Vous avez bien meilleur visage et plus de force que ces jours passés,» lui dit-il. Et, avec un indéfinissable sourire, Gautier cita ce vers de son Pierrot posthume:
On enterre les gens pour de moindres trépas!
Ils ne devaient plus se revoir.
Je n’oublierai pas non plus, parmi les amis fidèles de la dernière heure, un simple animal, la chatte Éponine, suprême rejeton d’une race qui avait porté tous les noms glorieux des Misérables de Victor Hugo. Dans un livre exquis, le moins connu peut-être de tous ses livres, le poète a laissé de cette curieuse bête un portrait que je transcris en bon souvenir de sa fidélité: «La chatte qui portait le nom d’Éponine, dit-il, avait des formes plus sveltes et plus délicates que ses frères. Son museau un peu allongé, ses yeux légèrement obliques à la chinoise et d’un vert pareil à celui des yeux de Pallas Athéné, à laquelle Homère donne invariablement l’épithète γλαυκώπις, son nez d’un noir velouté ayant le grain d’une fine truffe de Périgord, ses moustaches d’une mobilité perpétuelle lui composaient un masque d’une expression toute particulière. Son poil, d’un noir superbe, frémissait toujours et se moirait d’ombres changeantes. Jamais bête ne fut plus sensible, plus nerveuse, plus électrique. Quand on lui passait deux ou trois fois les mains sur le dos dans l’obscurité, des étincelles bleues jaillissaient de sa fourrure en pétillant.» Voilà pour le physique; et pour le moral maintenant: «La gentille Éponine a donné tant de preuves d’intelligence, de bon caractère et de sociabilité, qu’elle a été élevée d’un commun accord à la dignité de personne, car une raison supérieure à l’instinct la gouverne certainement.» Le fait est qu’Éponine devait justifier de tout point la bonne opinion qu’en exprimait son maître dans le petit volume ayant pour titre: Ménagerie intime, et dont ces lignes sont extraites. Elle témoigna, pour son maître malade, d’une tendresse vraiment surhumaine, ne le quittant plus d’un instant, montant la garde autour de son fauteuil comme pour en écarter la sinistre visiteuse, l’enveloppant d’un ronronnement douloureux et lui effleurant doucement le cou, en tournoyant le long du dossier du siège, de sa chaude fourrure, comme pour y entretenir les tiédeurs salutaires de la vie. Tout le monde était touché de la façon dont cet animal semblait tout comprendre et de sa protestation éloquente, désespérée, pleine d’angoisse contre la prochaine séparation.
C’est dans la chambre dont Théophile Gautier faisait depuis longtemps son cabinet de travail, et qu’éclairait surtout une glace sans tain posée sur la cheminée et donnant sur le couchant, qu’il s’éteignit sans agonie, un peu avant le lever du jour, et sans que rien avertît ceux qui l’entouraient qu’il allait cesser de souffrir.
Je ne le revis plus que sur son lit mortuaire, ce lit où il n’avait pas reposé depuis si longtemps et dont la blancheur devait l’attendre pour le dernier sommeil. Jamais mort ne revêtit plus complète la sérénité qui rassure sur nos posthumes destins. Les admirables lignes de son visage s’étaient modelées dans une pâleur éburnéenne pleine de fermetés plastiques; bien que son nez se fût un peu busqué et aminci, il avait gardé sa physionomie douce de vivant ami de tous et de tous aimé, avec quelque chose de plus grave et une solennité imposant un sentiment tout religieux. Il n’avait pas été plus beau, dans le grand sens du mot, même aux jours de sa légendaire et vigoureuse beauté.—«On dirait un saint!» dit naïvement une des servantes qui le contemplait en pleurant. Et jamais mot n’avait été plus juste. C’était un saint et un martyr du devoir, cet homme qui venait de mourir sans souci de l’immortalité, comme un lion se couche, laissant s’éteindre dans sa prunelle les derniers feux reflétés du soleil: tel il dormait dans sa crinière répandue sur l’oreiller.
La piété d’une amie avait couvert sa couche de fleurs, et son lit était comme un jardin de roses. Une autre amie était à son chevet, venue trop tard, celle dont il n’avait pas voulu être vu malade, par une sublime coquetterie de mourant qui ne veut laisser de lui qu’un aimable souvenir!
Je n’ai pas à rappeler ce que furent ses funérailles et la douleur publique qui suivit son deuil. Un peu de la gloire de ce siècle s’en allait avec lui, de cette gloire que Victor Hugo emporta toute-entière dans sa tombe de géant. Il semble que la nature voulait sa part de ce deuil, car quelques gouttes de pluie tombèrent au moment de l’entrée au cimetière, crépitant à peine sur les feuilles, à la place où s’élève aujourd’hui le gracieux monument que sculpta pour lui la main amie de Cyprien Godebski.
Quel souvenir a laissé ce grand poète dans l’âme de ceux qui l’ont connu!
Pour ma part, il ne se passe guère de mois en été où, ma promenade matinale en bateau m’amenant près du pont de Neuilly, je n’amarre ma barque au rivage pour aller, pèlerin silencieux, visiter, à travers ses grilles fermées, la maison de la petite rue de Longchamps où Théophile Gautier vécut, et que son buste surmonte maintenant. C’est pour moi le réveil de mille sensations douces et douloureuses à la fois qui se mêle au réveil des oiseaux du bois voisin, chantant les splendeurs impassibles de l’aurore. Il me semble qu’un peu de l’âme de l’absent est demeurée là dans ces feuillages frémissants qui bercèrent si longtemps sa pensée. On dirait que le sable crie encore sous ses pas et que la porte va s’ouvrir, comme si tout ce deuil n’était qu’un mauvais rêve...
Un jour même j’écrivis du bout de mon crayon, sur un coin du mur, ces vers que la pluie y aura lavés et effacés sans doute:
Le poète est mort: l’oiseau chante; Mais, près du poète endormi, La voix de l’oiseau, plus touchante, Garde quelque chose d’ami. Le poète est mort: la fleur brille; Mais, près du poète, la fleur, Dans la goutte d’eau qui scintille, Garde quelque chose d’un pleur. Le poète est mort: l’aube veille, Qui, du ciel penchant les sommets, Lui porte, de sa main vermeille, Le laurier qui ne meurt jamais!
III PHILOTHÉE O’NEDDY
Il y a de cela quelque vingt ans, et aux plus beaux jours de l’Empire, le hasard médiocrement sagace des besognes administratives me poussa dans un bureau qui était certainement un des plus étranges qu’on pût voir. C’était, pour ainsi parler, un atelier d’expéditions où l’on travaillait à la tâche, où l’on était conduit à peu près militairement. Pour ajouter à l’illusion, notre chef, qui occupait un haut grade dans la garde nationale à cheval, ne manquait jamais de venir nous inspecter en uniforme. C’était grandiose et tout à fait imposant.
Nous étions là une vingtaine et, comme la plupart étaient fort jeunes, le bureau prenait, aux heures de repos, l’aspect d’une classe en récréation; un souffle général de gaminerie semblait avoir passé sur toutes les têtes: on causait bruyamment, on riait très haut, on se faisait des farces, par-dessus tout on tourmentait un pauvre vieux dont les explosions de colère se traduisaient dans un langage à la fois pittoresque et gaulois. C’était à qui le mettrait en fureur, pour être injurié suivant les plus pures règles du catéchisme poissard. C’était parfaitement inhumain et irrespectueux pour l’âge. Aussi quelquefois le voisin du persécuté se levait-il indigné, et jetait-il un quos ego solennel à ce vent de polissonnerie. Mais le quos ego était accueilli par des rires et des huées. Seul, je crois, je me sentais une sympathie profonde pour ce défenseur de l’opprimé.
C’était alors un homme d’une cinquantaine d’années, dont le visage était le plus caractéristique du monde: un teint très bistré, des yeux noirs de myope à la fois perçants et inquiets, une chevelure épaisse et droite, une façon de crinière coupée. Le cou était très court; la tournure athlétique et ramassée; les mains longues et superbes, de vraies mains de patricien. Une physionomie bizarre qu’enveloppait un grand rayonnement de bonté. A le regarder de plus près, le sourire avait toutes les superbes de l’amertume, et le regard s’emplissait parfois d’étincelles, comme celles que le feu fait jaillir d’un tison qu’on croirait mort. Il s’appelait Dondey, et comme ses supérieurs hiérarchiques le traitaient avec un sans-façon qui frisait le dédain, je ne me doutais guère que j’avais là, si près de moi, un maître en poésie, un des plus ardents ouvriers de la grande évolution littéraire romantique, un des plus nobles esprits d’un temps qui laissait du moins derrière lui l’ombre d’une incontestable grandeur. J’étais très frappé cependant des airs de lion en cage qu’avait ce prisonnier d’une vie étroite et sans soleil, et je l’admirais bondissant quelquefois contre ses barreaux quand la sottise et la lâcheté humaines lui soufflaient de trop près au visage.
C’est mon confrère Albert Mérat, je crois, qui me dit un jour: «Tu sais que le vieux romantique Philothée O’Neddy est, avec toi, au ministère.» J’avais déjà lu Feu et Flamme, et, deux jours après, sans qu’on eût eu besoin de m’en dire davantage ni de percer à jour l’anagramme dont il s’était fait un pseudonyme dans les lettres, j’étais venu assurer respectueusement notre camarade Dondey de mon admiration sympathique et vraie. Il me fit l’honneur d’accueillir sans défiance une déclaration si contraire aux procédés dont il était l’objet. Nos mains se serrèrent, et aujourd’hui encore, une buée me monte aux yeux aux souvenirs que j’évoque, tant ils ont gardé chez moi de prix et de réelle tendresse.
C’est que j’ai rencontré, dans la vie—même en dehors du monde où nous nous trouvions—peu de figures plus attachantes que celle-là, peu d’êtres méritant mieux la double estime qui vient du cœur et qui vient de l’esprit, peu de natures aussi vraiment belles et malheureuses. Dondey demeurera toujours, pour moi, le type de ceux qui s’abîment lentement sous l’écroulement de leur rêve, avec des révoltes contenues, avec des résignations sublimes, constamment trahis par l’élévation de leur propre caractère,—car ceux-là réussissent surtout dont le caractère est moins haut que le talent;—avec moins de dévouement aux siens, avec moins de délicatesse dans les choses de la vie, avec une morale plus conciliante aux infamies coutumières, celui-là eût fait certainement son chemin. Car il avait, comme l’a dit si bien Théophile Gautier, cette qualité maîtresse: la force. Force toute intérieure qui, au lieu de le pousser en avant, semblait n’être occupée qu’à le briser lui-même. Jamais âme humaine ne contint un plus riche foyer d’impressions et de pensées. Mais je ne sais quel voile en interceptait la chaleur et la clarté, si bien que ce grand feu ne servait qu’à le consumer, sans jeter au dehors aucun rayonnement glorieux. Il y avait en lui de l’Œdipe marchant dans un insondable mystère, et j’aurais volontiers conçu sous ses traits le grand aveugle entrant à Colonne, mais sans le bras d’Antigone pour soutien.
Que ces images ne vous semblent pas exagérées. Est-il drame plus poignant, est-il tragédie plus sombre que cette lutte contre la fatalité que tout homme porte en soi, que ce combat, dont nous sommes les éternels vaincus, entre la splendeur de notre rêve et le dégoût de la réalité, que cet abîme où s’entasse, sans l’emplir jamais, le néant de nos espérances? Nul autant que Dondey n’incarna ce destin misérable; nul n’en épuisa les tortures avec une pareille intensité. Aussi, de tous les vers que je lui soumis—et, avec mon cher maître Théodore de Banville, c’est à lui que je dois les meilleures leçons—aimait-il surtout ceux-ci, que j’avais faits la pensée tendue vers lui:
GLORIA CHRISTI.
Jésus, ta croix insulte à plus d’une potence Où d’aussi grands que toi sont morts désespérés. Qui pourrait les compter, les martyrs ignorés Dont une mort infâme a payé la constance? Plus d’un autre a souffert, Sauveur du genre humain, Pour le rêve insensé des choses immortelles. Mais leurs religions, Jésus, où sont-elles? Quelle bouche a baisé leurs pas sur leur chemin? Ils portaient, comme toi, des mondes dans leurs têtes, Que l’oubli, dans ses flots, a noyés sans remords. Naufrages sans témoins! Ils sont morts! Deux fois morts! Le ciel a refusé sa foudre à leurs tempêtes. Ta mort fut douce à toi, de charmes infinis: Sur le sein d’un ami tu bus le dernier verre, Et Madeleine, en pleurs, consola ton calvaire, Comme autrefois Vénus les mânes d’Adonis. Mais vous, sombres martyrs des œuvres méprisées, Aux pieds de vos gibets les loups seuls sont venus, Et le vent, seul, a bu les sanglantes rosées Que poussait l’agonie à vos fronts méconnus!
—Je m’en veux de rappeler des vers de moi à propos d’un tel poète, mais je suis fier du plaisir avec lequel il sembla accueillir la dédicace de ceux-ci. Ce fut, pour moi, une époque de causeries charmantes et instructives. Elles coupaient souvent heureusement la monotonie d’un travail qui n’était guère plus dans mes goûts que dans les siens. Nous les poursuivions quelquefois, après l’heure du bureau, jusque sous les ombrages du Jardin des Plantes, dont il habitait le voisinage. C’est lui qui m’apprit à aimer ces calmes avenues, chères au petit monde ouvrier, avec leurs bancs où s’asseyent les mères en cheveux endormant dans leurs bras de pauvres petits qui clament déjà à la misère future, où les amoureux se serrent l’un contre l’autre, buvant dans l’air la muette extase et le parfum vague qui monte des parterres.
Nous marchions là tous deux dans le sable qui criait, et Dondey, à qui ce coin de nature citadine, l’arôme des frondaisons et le souffle du vent dans les arbres donnaient je ne sais quelle allure délivrée, quel hennissement intérieur de cheval revoyant les prairies, Dondey, pressant tantôt le pas ou le ralentissant, suivant le mouvement de sa pensée, m’apparaissait tout autre que dans la lumière tristement tamisée par les vitres de notre commune prison. Il me rappelait ces deux vers de Beaudelaire traduisant une impression presque pareille:
Son œil s’était ouvert comme l’œil d’un vieil aigle! Son front tragique était taillé pour le laurier.
Il devenait presque beau, d’une beauté sauvage, douce et farouche à la fois et, par un de ces reflets de jeunesse qui passent quelquefois sur nos fronts, comme ces lumières roses du couchant qui semblent, entre deux collines, le réveil d’une aurore attardée, il m’apparaissait tel que l’a décrit Gautier: «C’était un garçon, a dit celui-ci dans son Histoire du romantisme, qui offrait cette particularité d’être bistré de peau comme un mulâtre et d’avoir des cheveux blonds crêpés, touffus, abondants comme un Scandinave; sa bouche était forte, rouge et sensuelle. De cet ensemble résultait une sorte de galbe africain, qui avait valu à Philothée le sobriquet d’Othello.»
Vous voyez que, lui aussi, l’impeccable poète d’Émaux et Camées, comparait Dondey aux héros tragiques.
Il fallait l’entendre alors, dans ces promenades qui étaient devenues le régal de mes matinées dominicales, confesser sa foi romantique avec une ardeur toute virile, saluer les maîtres, proclamer Hugo dieu. Ce qu’avait été Victor Hugo pour les hommes de ce temps et de son école ne saurait s’appeler autrement. Comme on regrettait un jour, autour de Gautier mourant, qu’Hugo ne lui fût pas venu faire visite durant sa maladie: «Ce ne serait pas une chose à faire, dit sévèrement le poète, que Victor Hugo se dérangeât pour un homme comme moi.» Je n’ai connu que Dondey aussi passionné dans ce culte, aussi fervent dans cette adoration. Tout satellite ayant gravité autour de l’astre géant lui était sacré. Et de lui, qui aurait pu être un des plus brillants, il ne parlait que rarement, par un sentiment de modestie outrée d’abord, et aussi parce que tout retour sur sa propre destinée lui était sans doute une tristesse. Mais ce qui était merveilleux en lui, c’était l’absence de toute envie, dans cette amertume dont les sources étaient si lentes à jaillir que le bâton de Moïse lui-même s’y serait brisé. Nul ne porta jamais si haut l’orgueil de se sentir au-dessus de toutes les jalousies.
Il faut fouiller dans les très rares vers qu’il publia après Feu et Flamme pour y trouver une trace de révolte contre son obscurité, ce que M. Havet a si bien appelé: «l’expression douloureuse d’un sentiment dont il a porté le poids toute sa vie, la conscience d’un talent qui ne peut se faire reconnaître.» Elle est bien nette cependant dans le beau sonnet des Deux lames que je transcris:
Un montagnard avait une excellente épée, Qu’il laissait se rouiller dans un recoin obscur. Un jour, elle lui dit: Que ce repos m’est dur! Guerrier, si tu voulais, ma lame est bien trempée. Dans les rudes combats, sur la côte escarpée, Elle vaudrait, au bout de ton bras ferme et sûr, Les autres espadons qui brillent sur ce mur: Pourquoi, seule entre tous, est-elle inoccupée? Je suis comme ce glaive, et je dis au destin: Pourquoi, seul dans mon type, ai-je un sort clandestin? Ignores-tu quelle est la trempe de mon âme? Elle pourrait jeter de glorieux reflets, Si ta droite au soleil, faisait jouer sa lame! Elle est d’un noble acier, Destin, si tu voulais!...
Voilà, n’est-ce pas, de beaux et nobles vers! Ils sont de 1839, six ans après la publication de Feu et Flamme. Mais le pressentiment poignant du sort de plus en plus sombre qui l’attendait, de l’injuste oubli où son nom allait descendre, son nom jeune encore et à peine salué par quelques amis, se sent plus encore dans les vers suivants, qui sont datés de 1841:
Une heure sonnera dans ma vie où peut-être D’abandonner le sol je ne serai plus maître; Où, lentement usé par la lime du sort, L’acier de mon vouloir n’aura plus de ressort; Où, d’un loisir trop long, l’engourdissante glace Fixera tristement mes deux pieds à ma place!...
Hélas! comme je l’ai dit plus haut, tel je le connus vingt-cinq ans plus tard. Le navire qu’il avait vainement appelé de ses cris désespérés était parti pour la haute mer sans lui, le laissant sur une plage aride, les pieds lourdement rivés à la terre par l’habitude oppressive, par l’envahissement de l’ennui qui enlise lentement. Mais si d’autres Sainte-Beuve a pu dire:
Il existe, en un mot, chez la plupart des hommes, Un poète mort jeune à qui l’homme survit,
ce distique ne saurait s’appliquer à Dondey, car le poète dura chez lui, vivace, despotique, révolté, aussi longtemps que l’homme, et lui survivra, je l’espère, j’en suis sûr!
Un homme, dont je n’ai à louer ici ni le grand caractère ni la haute personnalité littéraire, devait être un trait d’union entre Théophile Dondey et moi. J’ai eu l’honneur, étant à l’École polytechnique, d’être l’élève de M. Ernest Havet, qui y professait la littérature. Oh! une fois par semaine seulement! un seul cours! une heure et demie à peine! Mais comme j’attendais impatiemment cette leçon! Malgré mon goût très vif et très sincère pour les mathématiques, je trouvais une saveur comme rafraîchissante à cet entretien hebdomadaire. Il ouvrait devant moi je ne sais quels horizons lumineux. J’entendais enfin parler des poètes!
Le maître le faisait avec une autorité et une éloquence contenue qui me ravissait. Je lui dois d’avoir lu le roman de la Rose et d’aimer encore passionnément François Villon, qu’il commentait avec une verve singulièrement attendrie. Aussi, me sentais-je ramené doucement vers mes premières études, celles qui m’ont repris depuis, avant que le démon scientifique me tentât. Ce noble repos de quelques instants dans de véritables oasis a laissé une trace ineffaçable dans mon esprit. Jamais audition d’une pièce sur nos plus grandes scènes ne m’a causé pareil plaisir. Depuis et après ma sortie de l’École, j’allai entendre souvent M. Havet au Collège de France. Il y était merveilleux, mais j’étais distrait par mille choses de la vie; le bourdonnement de la grande ville et l’éveil de mes propres passions étaient entre sa parole et moi. Ce n’était plus le recueillement délicieux qui était celui d’un séjour studieux entre tous.
Un des premiers hommes dont me parla Dondey, à l’heure des confidences, ce fut donc précisément mon ancien maître, son ami d’enfance, celui dont la fidélité devait le suivre jusque dans la mort. Dans une notice parue à la bibliothèque Charpentier, en 1877, M. Ernest Havet raconte l’origine de cette longue intimité remontant à leur enfance: «Il avait douze ans, dit-il, quand je l’ai connu, et j’en avais dix. Nous étions ensemble élèves externes dans la petite institution Lemasson; nous ne suivions pas les classes du collège, et M. Lemasson nous donnait seul l’instruction secondaire; M. Félix Ravaisson, de l’Institut, a été son élève en même temps que nous. Dondey et moi fûmes bientôt liés; j’étais faible de corps et myope: Dondey paraissait vigoureux; mais il était myope à tel point, qu’en comparaison je pouvais passer pour avoir une excellente vue. Nous n’aimions ni l’un ni l’autre les jeux ordinaires, et les livres étaient notre grand plaisir. Nous passions des heures à lire ensemble des vers de Racine et de Boileau, car nous n’avions pas sous la main, à cet âge, les nouveautés.»
Cette affection, commencée si tôt, entretenue par une évidente communauté de goûts élevés, ne devait jamais se démentir. M. Ernest Havet fut le témoin de la vie de Dondey, le confident de toutes ses pensées, celui qui connut le mieux et le seul, dans sa profondeur, le souci dont ce grand cœur fut sans cesse tourmenté. C’est à lui que Dondey écrivit quand il perdit sa mère, en 1861, ces lignes d’une émotion vraiment poignante: «L’amère satisfaction d’avoir vu ma mère quitter la vie dans des conditions aussi dignes que possible ne m’aide pas à supporter stoïquement la disparition de ce qui restait de sa personne. J’y tenais, je m’y sentais attaché, non seulement par ces forts liens de nature communs aux trois quarts des humains, mais par une juste et nette conscience du peu que j’importe aux gens et aux choses; par le poids sans cesse accru de mes vieux et constants chagrins; par l’accord étrange et l’harmonie que je croyais découvrir entre ses misères et les miennes; par égoïsme enfin, ce n’est pas impossible. Donc, sans parler des sentiments naturels, des vifs souvenirs d’enfance, des motifs moraux, je m’étais mis secrètement à l’aimer de toute la violence de mes maux secrets.»
Cela n’est-il pas noblement et simplement dit, avec un accent de sincérité qui s’associe à cette douleur si fière et si profonde? N’y a-t-il pas là pressentiment du mal qui devait l’enlever, lui aussi, le tuant longtemps avant sa mort? Car il devait s’éteindre paralysé, comme cette mère dont il avait longtemps aimé «ce qui restait».
On ne pouvait d’ailleurs différer davantage, par le fond même de l’esprit, que ces deux hommes, que lia une si étroite et si confiante amitié. Dans ses études sur Jésus, M. Ernest Havet s’est montré ardemment épris des méthodes scientifiques, parfaitement dégagé des premières croyances, singulièrement absous des sentimentalités mystiques que le christianisme laisse encore au cœur du plus grand nombre. C’est une grande force que ce détachement de la première foi qu’ont entourée toutes les poésies de la jeunesse. Théophile Dondey n’y parvint jamais, et ce n’est pas moi, fidèle comme lui à ces souvenirs pieux et, comme lui, ému au son des cantiques, qui lui en ferai un reproche. Il avait de grandes violences de langage contre la superstition et contre l’hypocrisie des prêtres. Son ardeur se traduisait même quelquefois par des colères enfantines, comme le jour où je le vis faire ingurgiter de force, un vendredi-saint, du bouillon gras à un pauvre vieux camarade de bureau, à qui une vie à la diable donnait cependant le droit de finir en ermite. Dondey fit cette exécution du préjugé avec un sérieux dont je ne pus alors m’empêcher de rire. Mais il n’avait pas dépouillé tant que cela le vieil homme, j’entends celui qu’une éducation catholique laisse en nous. Dans un sonnet d’amour, il se vante d’être superstitieux. Encore l’était-il certainement moins que Théophile Gautier, qui ne pouvait supporter devant lui trois bougies allumées, et se précipitait immédiatement sur une pour l’éteindre. Dans un autre sonnet, Théophile Dondey se demande si le Dieu des chrétiens ne le poursuit pas, comme jadis l’apostat Julien. Il proclame son déisme en toute occasion:
Dès longtemps de ma foi ce grand principe est maître, Qu’une âme immense emplit l’infinité de l’être; Que tout pense, tout corps, toute forme, tout lieu; Que Dieu renferme tout, que tout renferme Dieu.
Il est remarquable cependant que cette foi semble toute philosophique, un reste du culte à l’Être suprême. Il n’arrive jamais à Dondey, comme à Musset, cette autre âme tourmentée, d’invoquer Dieu dans d’ineffables détresses et de lui demander merci. Que de différences, d’ailleurs, entre ces deux natures de poètes! Tandis que, dans une langue admirable, il est vrai, et avec d’inimitables accents, Musset exhala les rancunes impitoyables d’un amour trompé, et n’eut que des malédictions pour celle qui lui avait donné, ne fût-ce qu’une heure, l’ineffable joie d’aimer, Dondey, qui semble également victime d’un amour malheureux, n’a que de mélancoliques hosanna pour l’amour. La chose me paraît plus noble ainsi, et cette discrétion douloureuse me semble un des beaux traits de ce caractère vraiment viril et très haut.
Je reviens aux croyances religieuses de Théophile Dondey: il était, ai-je dit, déiste, comme Hugo, comme George Sand, comme tous les grands esprits de leur génération, austèrement et non pas dans le mode aimable de Béranger, qui se moquait bien un peu du «Dieu des bonnes gens», comme de beaucoup d’autres choses. Le rationalisme d’Auguste Comte lui est particulièrement déplaisant, et il lui décoche ce vers vraiment comique, qu’il lui met dans la bouche:
Mortels, Dieu n’est plus Dieu, mais je suis son prophète!
Au demeurant, comme l’a fort bien dit son historiographe, il y avait là surtout «les déclamations pressantes de l’imagination et de la passion qui se croient blessées».
C’est encore celui-ci que nous suivrons dans son incursion à travers les manuscrits de Théophile Dondey, qui ne furent pas publiés et qui l’auraient cependant mis à son véritable rang de poète. Dans cette œuvre considérable inédite, Dondey avait gardé toutes ses prédilections d’auteur pour son drame de Miranda et le beau poème Cul-de-Jatte. Je reproduis textuellement le titre définitif de sa pièce, tel qu’on l’a retrouvé dans ses papiers, et qui est vraiment d’une belle saveur romantique: Miranda ou les Harpes fées, poème dramatique en trois actes et en vers, par le vidame O’Neddy de Tyannes, copié sur le manuscrit original, en l’an de disgrâce 1857, par le citoyen Dondey, secrétaire intime du noble vidame.
D’une analyse difficile, ce drame, sans action bien nette et dont la représentation serait particulièrement malaisée, renferme de sérieuses beautés de forme et, avec de très réelles énergies, des pensées délicates et attendries, comme celle-ci:
Ne suis-je pas assise en la vallée ombreuse Où son premier serment m’a faite bien heureuse? Oui, je vous reconnais, cieux et bois, chers témoins; Si tout m’était ravi, vous me souririez moins!
Quant au Cul-de-Jatte, composé en 1863, avec ce titre anglais: The Cripple, by the old O’Neddy, et cette épigraphe au-dessous, empruntée à Molière:
C’est moi-même, Messieurs, sans nulle vanité,
c’est vraiment un très beau poème et qui mérite de vivre. En voici le début:
Dans un repli de haie, au bord de la grand’route, Établi sur son torse, arcbouté de ses bras, Il réside, humble et fier, quand il ne rêve pas; Quand ses yeux ont assez de l’éternelle voûte, D’un air ardent, avide, il regarde, il écoute Les entiers, les complets, leurs travaux, leurs débats. Lui fier? Oui, par instants, sa mine devient haute; On sent qu’un grand démon de superbe est son hôte; On dirait qu’il est fort et qu’il ose braver; Mais qu’un rustre, un quidam se mette à l’observer, Il rougit, il pâlit, pauvre nain pris en faute, Et vite en son néant il sait se retrouver.
Je cite, plus loin, cette strophe encore:
Meurs misérable! Allons! meurs en temps opportun! Pendant que ton esprit garde encor quelque sève; N’attends pas que tu sois destitué du rêve, Et que, par le réel moqueur foulé sans trève, Cherchant tes anciens dieux, tu n’en trouves aucun; Meurs! laisse-toi glisser dans le fossé commun!
Et j’arrive aux deux strophes finales:
Quand du noir chevalier l’élite magnanime, Dans l’auguste intérêt de ces choses, tiendra La campagne, et, de vol en vol, de cime en cime, Ira vers la victoire ou bien en reviendra, Fasse quelque bon Dieu que leur galop sublime, Sur la fosse où le vieil infirme dormira, Passe et repasse, ardent, rythmé, plein d’une gloire Formidable, imposant silence à tout moqueur; Et je tressaillerai dans ma demeure noire, Et je me gaudirai sous ces géants d’histoire; Et qui tendra l’oreille ouïra mon fier cœur Bondir à l’unisson du fier galop vainqueur!
Jamais tristesses de poète ne se sont, en vérité, plus noblement exprimées. N’êtes-vous pas pris, comme moi, à la fierté douloureuse de cet accent? Ce poème suffirait vraiment pour que le nom de Théophile Dondey, ou mieux de Philothée O’Neddy, demeurât à jamais dans la mémoire des lettrés et dans les anthologies. Le Cul-de-Jatte! Il s’était bien nommé lui-même ainsi, lui qu’une fatalité clouait au sol et qui se sentait,—mieux que des jambes,—des ailes; lui qui, épris d’idéal et de lumière, mesurait les angoisses d’une vie obscure et vouée à de vulgaires travaux. Pauvre Dondey! Son souvenir hantait trop souvent mon esprit pour que son nom ne revînt pas encore une fois sous ma plume. La postérité se souciera-t-elle de ce vrai poète, à qui le présent fut injuste, et lui donnera-t-elle la revanche rêvée, sous le fier galop des chevaliers réveillant sa mémoire dans une fanfare triomphale? Nul ne le souhaite plus ardemment que moi, qui l’ai vu souffrir et se débattre dans le néant de ses désirs, lutter et tomber vaincu sous l’effondrement de ses espérances et de ses rêves!
IV ÉMILE DESCHAMPS
On m’a assuré que les chaleurs de cet été, se prolongeant jusqu’à la fin de septembre, avaient si bien donné à toute la nature l’illusion d’un nouveau printemps, que les lilas avaient refleuri à Ville-d’Avray, clochettes parfumées qui, après avoir silencieusement fêté l’angélus matinal de l’année, sonnaient encore son angélus vespéral. Mais ce qui est tout à fait certain, c’est que les hannetons ont reparu à Versailles. Je n’ai pas été surpris du choix fait par ce coléoptère imbécile, pour une manifestation aussi déplacée, d’une cité que la politique a hantée désordonnément pendant des temps récents encore. C’est à Versailles, en effet, que siégea cette Assemblée dont le génie mémorable s’affirma par la façon dont elle fonda la République, bien résolue qu’elle était à restaurer la monarchie. Durant ces jours glorieux pour la ville du grand roi, tant d’idées saugrenues s’envolèrent de l’enceinte où s’agitaient les destins de la patrie, qu’il était impossible qu’elles ne prissent pas corps à un moment donné, et le hanneton était tout indiqué pour loger dans son petit corps noisette toutes ces imaginations évaporées, tous ces fragments d’âmes en quête d’une forme. Le hanneton joue, en effet, dans le monde général, un rôle qui me paraît avoir échappé à ses historiens ordinaires. Le moineau est une bête amoureuse; le rossignol une bête musicale; l’oie une bête culinaire; mais le hanneton, lui, est une bête essentiellement politique. Il aime le bruit pour le bruit et bourdonne furieusement tout en faisant un chemin sans but. Ne lui demandez pas où il va, si par hasard vous comprenez son fastidieux langage: il n’en sait rien; mais il y va avec une ardeur sans mesure. Ne cherchez pas ce qu’il produit: il ne produit rien; mais il s’abat sur les verdures savoureuses et s’en repaît consciencieusement. Il est, par excellence, l’animal inutile et sonore dont la chanson ne veut rien dire et dont le travail n’enfante rien. Ne trouvez-vous pas la ressemblance absolument complète? Rien ne figure mieux un ministre déchu qu’un hanneton tombé sur le dos. Impuissant à se remettre sur ses pattes, il continue toutefois à en battre l’air et à marcher dans le vide, les crispant et les étendant avec de comiques colères. Tout y est: les enfants le font battre quelquefois en duel, mais à distance assez grande pour qu’il ne puisse ni toucher son adversaire, ni en être touché. Pour lui, le grand chêne qui fait l’honneur de la forêt n’est qu’un gigantesque portefeuille auquel il se cramponne. Le hanneton se transforme aussi sous terre et mange des racines quand il ne dépouille pas les feuillées, toujours parasite, toujours malfaisant.
Hanneton, vole! vole! vole!
dit une vieille chanson. Vole dans l’air et vole dans les poches, toi qui es la honte des ailes! Mais contente-toi du printemps et laisse-nous l’automne, hanneton versaillais!
Je n’aime pas infiniment Versailles, malgré sa réelle et silencieuse splendeur. Je ne l’aime pas depuis que j’y ai vu le joli monde qui, après avoir déserté Paris menacé par l’insurrection, insultait lâchement aux vaincus d’une bataille dont il avait fui les périls. J’eus un écœurement sans merci de tous ces poltrons cruels et n’y puis penser encore sans une révolte qui ressemble à une nausée. Et les femmes s’en mêlaient, élevant leur cœur au niveau de celui des hommes qui étaient avec elles. Pouah!... Je n’ai pu pardonner cela à Versailles. Et cependant un souvenir charmant de ma première enfance, planant plus haut que ce dégoût, y reporte quelquefois encore ma pensée rassérénée. C’est à Versailles que j’ai vu, pour la première fois, un poète. N’imaginez pas, au moins, qu’il m’apparut entouré de foudres olympiennes, Apollon surgissant du bassin mythologique, une lyre fulgurante à la main, salué au passage par le chœur réveillé des muses marmoréennes qui rêvent sous les grandes avenues du parc. Versailles serait un décor merveilleux pour une semblable apothéose. Le grand siècle, tout imprégné de l’âme antique, y a laissé des traces où la Pensée grecque et la latine sont écrites partout dans le bronze et dans la pierre. Qu’ils sortent donc de leur longue immobilité, tous ces Dieux qui furent l’honneur du génie humain et qu’ils aient pitié de notre abaissement! Que reslssucite l’Idéal dont a vécu le vieux monde!... Mais chassons cette vision surhumaine. C’est dans un salon très bourgeois d’ameublement que je rencontrai, sous la clarté modeste des bougies, le petit-fils d’Homère, qui me révéla à quelles humilités la lyre, autrefois victorieuse, était aujourd’hui condamnée. C’était un homme plutôt petit que grand, à la figure avenante et douce, au sourire plein de finesse et d’aménité, qui me charma là où je croyais devoir être si véhémentement intimidé. Il ne portait plus la tunique virgilienne, mais une redingote un peu longue, comme elles étaient à la mode en cette année. Rien qui le distinguât, au premier coup d’œil, des gens qui l’entouraient, mais une flamme particulière, dans le regard, pour qui le fixait un instant. Une bouche essentiellement spirituelle. Ses hôtes—car c’était chez lui que je me trouvais—l’entouraient d’une familiarité respectueuse, gens de bon ton et de la meilleure compagnie, mais littéraires comme on l’est dans le monde, se pâmant devant les bouts-rimés qu’ils imposaient à cet excellent homme qui avait fait cependant de magnifiques vers dans sa vie. Car j’aime autant vous dire son nom: c’était Émile Deschamps, qui vaut bien qu’on rappelle sa mémoire.
Et quelle sotte entrée j’y avais faite quand j’y pense aujourd’hui! J’avais treize ans et je m’étais ingénié à rimer une belle ode, dans la façon de Jean-Baptiste Rousseau, en l’honneur d’une vieille grand’tante à moi, chez qui je me trouvais à Versailles et dont c’était la fête. La chère femme, qui avait bien l’esprit subtil et charmant, primesautier et futile des personnes nées sous le Directoire,—car un singulier vent de belle humeur avait soufflé par la France après l’ouragan révolutionnaire,—trouvait un peu austère l’éducation qui m’était donnée par mon père, et j’avais voulu lui prouver que je savais, au besoin, badiner et complimenter comme un muscadin. Elle était d’ailleurs si bonne pour moi que j’avais mille choses tendres et filiales à lui dire! Elle fut enchantée, et ne s’avisa-t-elle pas de porter ce petit morceau de littérature à Émile Deschamps, son voisin du boulevard de la Reine et avec qui elle était en relations mondaines. Celui-ci, qui était la politesse même, me trouva infiniment de talent, pour être agréable à ma grand’tante, et m’invita à sa soirée du lendemain, où j’apparus comme enfant prodige, ce qui est bien le rôle le plus odieux qui se puisse imaginer. Heureusement que je n’y suis plus exposé aujourd’hui! Mais quel drame! J’étais grand comme une perche, maladroit de ma personne comme un héron, maigre et honteux, me sentant gauche et l’étant plus encore par ma timidité, n’ayant jamais quitté mes foyers, comme disent les soldats, pour la vie de collège. J’étais assez rustiquement vêtu, et il s’agissait, pour ma protectrice, de faire de moi un jeune élégant. Je me rappelle que ce fut le valet de pied qui me prêta une cravate blanche. Quel être compatissant me fournit l’habit noir dans lequel j’avais l’air de faire une pleine eau? Je ne m’en souviens plus aujourd’hui. Ce fut à la fois mon début comme littérateur et comme copurchic. Je ne crois pas que Brummel m’eût revendiqué pour son fils naturel, en me rencontrant. Émile Deschamps n’en fut pas moins adorable pour moi; mais je n’eus aucun succès auprès des femmes. Il y avait là de fort jolies demoiselles, ma foi! qui me regardaient en ricanant. Elles n’avaient de regards encourageants que pour un fils de famille, assez mauvais sujet, j’imagine, car ses parents l’avaient fait engager dans un régiment de cuirassiers en garnison à Versailles, et qui coquetait, en bourgeois, impeccablement habillé par quelque tailleur en renom. Je le pris, du premier coup, dans une haine abominable. Pauvre garçon! Il était peut-être officier à la charge de Reichshoffen, et y a laissé ses os!
J’ai dit déjà que la soirée fut infiniment plus mondaine que littéraire vraiment. J’admire aujourd’hui avec quelle complaisance résignée Émile Deschamps se mettait à la portée de ses visiteurs, et le plaisir qu’il semblait trouver aux choses parfaitement indifférentes et banales qui se disaient sous son toit. Ce n’est pas Théophile Gautier qui eût eu de ces patiences-là!
De retour à la maison paternelle, j’écrivis à Émile Deschamps pour le remercier de son accueil; je n’avais pas su dire un mot de la soirée. Je mettais une certaine vanité à lui prouver que si j’étais muet, ce n’était pas que je n’eusse quelquefois une idée comme tout le monde. Il me fit l’honneur de me répondre et de me donner des conseils, m’encourageant à faire des vers et me recommandant la rime riche, comme absolument nécessaire aujourd’hui. C’est dans cette lettre que j’ai trouvé cette formule qui me semble la meilleure qui ait jamais été donnée en art: «La forme n’est rien, mais rien n’est sans la forme.» Cela a l’air parfaitement naïf et clôt cependant victorieusement la feinte discussion qui imagine entre le fond et la forme un antagonisme purement spécieux. Ah! comme ils me font rire ceux qui accusent certains poètes d’avoir une forme magnifique et pas d’idées dessous ou dedans! Qu’ils conviennent donc plus simplement et plus modestement que leur concept, à eux, est impuissant à pénétrer jusqu’au profond de ce qu’ils admirent. La poésie est une langue intermédiaire entre le parler ordinaire et la musique. Elle n’a de raison d’être, ni aussi claire que le premier, ni aussi mystérieusement obscure que la seconde. Elle ne doit pas solliciter seulement l’entendement, mais le rêve; elle doit agir sur les sens par un charme uniquement plastique, tout en évoquant la pensée. Mais je reviens à ce court évangile d’Émile Deschamps. Elle n’avait que deux pages cette lettre, ce précieux autographe dont je ne me sépare jamais. Mais pas une ligne qui ne fût d’une justesse absolue et qui ne proclamât cette grande réforme romantique dont il avait été un des instigateurs glorieux, et qui rendit au vers français sa sonorité vaillante, sa savante harmonie.
Je le dis à ma honte; je ne revis plus jamais, ce vieillard charmant qui m’avait écrit la vérité avec une conscience si rare et si paternelle. J’en ai souvent le remords, sentant bien qu’il fut, de loin, mon maître, avant les maîtres que j’ai suivis depuis, et comme le précurseur pour moi de Théodore de Banville à qui je dois l’hommage du peu que j’appris, dans cet art difficile de faire chanter les mots et d’y mettre une âme. C’est au profond de mon cœur—et cela vaut peut-être mieux—que j’ai gardé la mémoire de ce doux poète rencontré, par moi, au seuil de la carrière et qui, du doigt seulement, m’y montra ma route; au profond de mon cœur, dis-je, et près du souvenir de ma vieille grand’tante pour qui j’avais fait mes premier vers.
V FRANÇAIS
J’ai rencontré hier, dans l’atelier de mon ami Feyen-Perrin, le paysagiste Français, que je n’avais pas vu depuis plusieurs années. Français est aujourd’hui un des vétérans du paysage; son nom est inscrit au même livre glorieux que ceux de Diaz, de Rousseau, de Dupré, de Corot, ces maîtres qui firent, un instant, notre école aussi renommée que celle de Haarlem. Il fut un des géants qui secouèrent de leurs robustes épaules le vieux ciel olympique craquelé du paysage dit historique, puis, comme les bergers se dirigeant vers l’étable, retournèrent aux sources de la Nature, aux immortelles et calmes splendeurs des grands bois rêvant sous le firmament calme, des eaux claires s’épanchant entre les mousses verdoyantes. La forêt de Fontainebleau devint alors la véritable école de Rome de ces artistes sincèrement épris du Beau vivant et du Vrai réel. Bientôt les bois de Cernay en furent comme une succursale, un asile où les délicats cherchèrent des sites plus mouillés, moins grandioses peut-être, mais d’un aspect plus caressant. Ce fut, en vérité, une grande époque de renouveau, une magnifique étape de l’art national. Delacroix lui-même fut, en ce temps-là, un paysagiste de génie. J’en appelle aux rares visiteurs de la bibliothèque du palais du Luxembourg, où est un de ses chefs-d’œuvre les moins connus. J’en appelle à ce magnifique décor où Jacob lutte avec l’ange dans une chapelle de Saint-Sulpice. Quelle admirable variété dans cet épanouissement de tant de génies divers! Diaz avait vraiment broyé sur sa palette l’or des soleils couchants; Corot avait emprisonné sur la sienne l’argent poudreux des aubes à peine naissantes à l’horizon; Rousseau incarnait le charme éternel et vivant des choses dans des audaces dont son Givre est le chef-d’œuvre. Et d’autres que je ne nomme pas! Courbet qui, venu plus tard, s’affirmait dans l’interprétation des futaies mystérieuses où les chevreuils cherchent un asile; Chintreuil abordant le pittoresque des aspects imprévus. Nous vivons encore des débris de cette table magnifiquement servie comme par des génies de féerie. Ce fut admirable, en vérité.