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Au pays des souvenirs

PROFILS PERDUS (continued 2)

Reading edition

Or Français est un des ouvriers de ce grand œuvre. Je ne veux pas savoir son âge. Qu’importe! puisque l’âge ne l’a pas courbé. C’est avec une émotion indicible que j’ai vu ce survivant des grandes luttes debout dans une sérénité toute virile, les joues encore teintes du sang vermeil de la jeunesse, souriant et calme, pareil à un demi-dieu. Une telle vieillesse ferait aimer la vie. Est-ce vieillir que demeurer ainsi pareil à soi-même, que garder au cœur la facilité d’émotion, la passion et la tendresse des choses, comme aux plus belles années de la vie? Tel est Français, et c’est avec un respect religieux que je l’écoutais parler de Claude Lorrain dont il veut honorer la mémoire, que je le voyais causer avec de jeunes femmes, les yeux illuminés d’une chaleur douce et pénétrante comme un homme qui a toujours aimé. Ayant la beauté impérissable des traits, son visage n’a pas changé, mais un double flot d’argent, montant de la barbe et descendant des cheveux, le borde comme un rocher doré par le soleil couchant et au pied duquel la vague vient mourir. Avec quelle ardeur il parlait du vieux maître nancéen! Avec quel affectueux son de voix il s’adressait à celles qui le regardaient avec admiration! André Chénier a écrit d’aimables vers sur cet amour que la vieillesse sage garde à la beauté. Laissons à la comédie l’odieuse grimace de Géronte jaloux. Pour qui a mis la femme au-dessus de toute chose, la vieillesse, elle-même, garde de nobles plaisirs. Bonnat vient de faire un magnifique portrait de Français. C’est son chef-d’œuvre, je crois.

Et, durant que mon orgueil patriotique s’exaltait—car, avec mes scepticismes politiques, je suis chauvin comme pas un—à la mémoire de la gloire artistique dont le dernier représentant était devant moi, quelque chose de plus intime, une impression plus familière s’élevaient, en moi, en même temps. Je me rappelais où j’avais vu Français, il y a vingt ans, déjà entouré de respect et adoré par un groupe d’artistes qui permettaient à un simple faiseur de vers de partager leur vie. Comment donc! Mais un des maîtres de Français lui même faisait partie de ce groupe, celui que nous appelions: le père Achard, et dont la barbe coulait déjà sur la poitrine comme un fleuve de neige! J’ai parlé, en son temps, de ce très remarquable artiste quand il mourut au fond du Dauphiné, plus connu des amateurs que du public peu sensible à l’art délicat de ses paysages. Nazon était aussi là, qui eut son heure de célébrité juste; car je sais des paysages de lui, des rives du Tarn ensoleillées par le couchant qui font justement penser, par leur belle lumière savamment dégradée et par leur sérénité arcadique, aux toiles de Claude Lorrain. Celui-là est aussi un exilé aujourd’hui, et je ne crois pas que Montauban s’en plaigne, car ce peintre bien doué est, de plus, un homme d’infiniment d’esprit, lettré comme un jésuite et sachant tout Ronsard par cœur, ce qui suffirait à relever le niveau de toutes les conversations provinciales; Jules Breton, qui n’était pas encore le poète exquis que Lemerre nous a révélé; Harpignies avec sa rude tête de paysan et sa robuste carrure; Feyen-Perrin ignorant encore de la mer de Cancale et tout entier à la figure nue qu’il traite en maître; Henner, déjà plein de gloire, étaient les commensaux du sage banquet qui nous réunissait rue Jacob, et où Platon lui-même eût pris plaisir. Car une grande gaieté était le plat de chaque jour.

Ah! comme les morts ont été vite dans ce coin où tant de rires et de chansons ont retenti! Celui qui donna le signal du départ fut Blin, un peintre de marines, très personnel, dont le député Gastineau, qui l’a été rejoindre, avait de magnifiques études tout imprégnées des fraîcheurs de l’Océan. Pauvre Jundt! La gaieté bruyante de ces agapes amicales, Jundt qui, sous l’Empire, et rien qu’en infléchissant sa moustache différemment, figurait à s’y méprendre, et tour à tour, le roi Victor-Emmanuel et Napoléon III, en sorte qu’il faisait causer ces deux souverains et disposait entre eux des destinées de l’Europe, Jundt aussi s’en était allé, et par une fenêtre, broyant son crâne aux pavés de la rue! Français me parlait hier aussi d’un autre disparu, un critique d’art plein de sincérité et d’aperçus ingénieux, le pauvre Amédée Cantaloube. Et Doré donc! Gustave Doré qui venait en gâcheur de plâtre aux bals costumés que donnait alors Feyen-Perrin dans son atelier de la rue Mazarine. Ces bals ont laissé dans le quartier d’inoubliables souvenirs. Un orgue de barbarie en dirigeait les danses anacréontiques: le jambon s’y multipliait et la bière y coulait à flots. C’était un vacarme dans la paisible rue, et tous les voisins fermaient leurs croisées, toute la journée du lendemain, pour dissimuler aux jeunes filles la sortie tardive des modèles portant encore des costumes d’une inénarrable fantaisie. Il y eut un grand soupir de soulagement dans la tranquille population de la rue Mazarine le jour où cessèrent ces fêtes que l’indignation bourgeoise n’hésitait pas à qualifier d’orgies.

Ainsi tous ces riens d’autrefois se pressèrent dans ma pensée en causant, après si longtemps, avec Français qui dominait déjà de sa glorieuse maturité toutes les joies exubérantes de notre jeunesse, mais qui y souriait avec la grande indulgence que le talent et la haute probité mettent toujours au cœur. Ainsi me remémorai-je bien d’autres choses encore, et des noms vinrent-ils sur mes lèvres que je ne prononçai pas devant lui. Que sont devenues les compagnes de ces heures folles, les maîtresses d’antan qui nous semblaient alors si belles?

Dites-moy où n’en quel pays Est Flora, la belle Romaine, Alicipiada ne Thaïs Qui fut sa cousine germaine?

comme dit l’immortelle ballade de Villon.

Mais où sont les neiges d’antan?

Pour moi, comme pour tous ceux qui survivent encore à ce temps de gaieté, l’amour est venu, sans doute, après les amours, l’éternelle douceur d’aimer vraiment et de recueillir, dans une seule adoration fidèle, tout ce qui fut le désir; et le Rêve est descendu dans les cœurs des hommes de cette génération. (Je plains ceux à qui elle n’est pas venue.) Je n’en envoie pas moins un adieu attendri aux pauvres filles de Bohème qui mettaient leur rire jeune et éclatant dans ce beau soleil.

VI ACHARD

J’étais à Toulouse quand me parvint la nouvelle de la mort du paysagiste Achard. Les journaux qui me tombèrent sous les yeux consacraient à sa mémoire quelques lignes de biographie élogieuse, mais je ne lus dans aucun que la France venait de perdre un des plus grands artistes de ce temps. Retiré depuis plus de quinze ans dans le Dauphiné, où je le rencontrai, il y a quelques années, en allant à Uriage, arrivé à une vieillesse extrême, bien que vigoureusement supportée, Achard était oublié,—non pas du public qui ne l’avait jamais beaucoup connu,—non pas de ses élèves, dont l’un s’appelle Français et l’autre Harpignies, mais de la jeune pléiade qui est aujourd’hui dans la lutte, mais,—ce qui est plus grave,—de la critique à qui l’immense production contemporaine ne permet guère le retour vers le passé.

Passé glorieux cependant que celui de ce vieil homme dont j’entendis, un jour, Corot parler avec une admiration attendrie! Il avait été un des promoteurs du mouvement qui fit de notre école de paysage moderne la rivale de l’école de Haarlem. D’autres, comme Rousseau, Jules Dupré, Diaz eurent la renommée retentissante. Mais Achard avait combattu près d’eux, au premier rang, et peut-être ses toiles, plus rares que les leurs, ne seront-elles pas, un jour, moins recherchées des amateurs. Ce retour passionné vers la Nature, qui fut la caractéristique de cette révolution, n’est nulle part affirmée avec plus d’amour et de violence. Les ciels, les arbres, jusqu’aux brins d’herbes, tout y est touché d’un pinceau plein de tendresse, et, s’il est vrai, comme le disait Delacroix, que l’art n’est que la Nature vue à travers un cerveau humain, c’est à travers l’âme même de Virgile qu’Achard en contemplait les merveilles et en tentait, avec une conscience recueillie, l’interprétation.

Un trait curieux et bien digne de ne pas être omis dans l’Histoire des Peintres me fut conté, à ce sujet, par Harpignies. Celui-ci n’avait pas été précisément destiné par sa famille aux divines joies de la palette. Fils de grands manufacturiers, les siens l’avaient rêvé chimiste ou mécanicien. C’est l’aventure éternelle; et qu’ils sont sages les parents qui veulent qu’une vocation vraie s’affirme par la résistance à leur propre volonté! Ce sont nos meilleurs maîtres, à nous peintres ou poètes; car ils nous apprennent le courage de la lutte et la vertu de l’obstination. Harpignies était destiné à les connaître l’un et l’autre. On lui avait permis cependant de prendre des leçons d’Achard, et celui-ci l’avait emmené dans son pays pour y travailler en face des montagnes, dans le grand silence des choses qui est comme un vide propice à l’éclosion de nos pensées. Qui l’a vu une fois ce magnifique paysage de l’Isère, dont le ciel semble soutenu, comme un dais d’azur, par les lances d’argent que dressent, en tous sens, les cimes neigeuses des montagnes, ne saurait l’oublier. Mais le maître se garda bien d’abandonner son élève à l’impuissante admiration de ce vaste panorama. Il le conduisit devant un tertre modeste que surmontait un petit arbuste et l’engagea à le copier de son mieux. Harpignies possède encore ce premier essai d’après nature, et il y tient plus, pour le souvenir qu’il lui rappelle, qu’à ses œuvres les plus vantées.

Donc, chaque soir, il rentrait, sa toile sous le bras et la soumettait à Achard qui, lorsque la journée avait été bonne, souriait à son travail et murmurait, au plus, quelques paroles d’encouragement. Le tertre était assez bien venu, mais une des branches du petit arbre s’empâtait lourdement dans le fond, et l’apprenti peintre avait grand’peine à l’en dégager. Plusieurs séances s’étant passées dans d’inutiles tentatives à ce sujet, il prit un parti héroïque, celui de modifier légèrement la silhouette générale du végétal. Je crois même, Dieu me damne, qu’il imagina un bout de feuillage décoratif qui lui manquait.

Il faut entendre Harpignies raconter le reste, encore sous le coup d’une des émotions les plus terribles de sa vie. A peine Achard eut-il jeté les yeux sur la toile qu’une stupéfaction profonde, quelque chose comme une incrédulité mise à l’épreuve, se peignit dans ses yeux. Puis toutes les rougeurs de l’indignation lui montèrent au visage. Son élève craignit un moment une attaque d’apoplexie. Enfin, d’une voix étouffée par la colère et la douleur:—Monsieur, lui dit-il, si cela vous arrive encore, je vous enverrai faire des souliers! Et il se détourna avec un mépris furieux, ne pouvant pas supporter davantage la vue de son petit arbre qu’il connaissait par cœur, jusque dans les replis les plus sinueux de l’écorce, et qu’un drôle avait osé transformer suivant son propre caprice! C’est ainsi que ce grand peintre aimait la Nature, comme les prêtres aiment l’autel, avec la pieuse et constante terreur d’un sacrilège.

Où l’ai-je connu? Là où je vous ai mené déjà, s’il m’en souvient, dans ce petit coin du pays Latin où j’ai passé tant de belles heures de jeunesse; là où j’eus pour compagnons Feyen-Perrin, les deux Breton, Henner, Delaplanche, ce pauvre Jundt qui préludait à une fin tragique par tant de gaieté, Gustave Doré, que sais-je encore! Beaudelaire et Pierre Dupont, étaient aussi des nôtres, celui-ci rasé comme un forçat, celui-là chevelu comme un demi-dieu, souriant dans sa barbe fleurie avec quelque chose d’un christ dans le regard. Et Nazon qu’on oublie trop aussi—car je sais de lui des paysages empreints de la sérénité tranquille de Claude Lorrain—Nazon qui se rappelait volontiers, pour disserter, qu’il avait failli être ministre protestant. Savez-vous comment il s’était tiré de ce pas délicat? Ayant achevé ses études au séminaire huguenot de Montauban, il n’avait plus à subir que la dernière épreuve, celle qui consiste à prononcer une homélie devant ses professeurs assemblés. Nazon prit pour texte la perfection humaine; dans une oraison pleine de chaleur, il supplia publiquement Dieu, devant ses condisciples, de ne le pas rendre aussi ennuyeux que son maître de théologie, aussi pédant que son maître de latin, aussi bête que son maître de droit canon, aussi ridicule que son maître d’histoire religieuse... Tous ceux qui avaient eu le bonheur de lui enseigner quelque chose eurent leur paquet. Ses condisciples trouvèrent l’idée ingénieuse et s’amusèrent comme de petits bossus. Mais la Faculté n’en jugea pas de même, et il fut décidé que l’élève pasteur Nazon manquait tout à fait de componction et surtout de charité angélique. On l’envoya peindre les bords du Tarn, et il ne s’en trouva pas plus mal. Quel lettré délicieux c’était et c’est encore certainement! Mais quel adorable paresseux aussi! Pendant les dernières années qu’il habita Paris, il ne sortait jamais sans un bout de panneau représentant un bouquet de fleurs—un chef-d’œuvre—toujours le même, et à ceux qui allaient lui demander:—Eh bien, vous ne peignez donc plus?—Il répondait: Voilà ce que je viens d’achever! Et je crois qu’il se trompait ainsi lui-même. Hirsute crépu, avec un nez pareil à celui d’Ovide, Nazon est une figure dont on se souvient aussi toujours.

Achard était, parmi nous, comme un patriarche. Il était déjà tout blanc comme ses montagnes du Dauphiné. Ses traits très arrêtés, son visage sillonné de rides, une barbe pas très longue mais très épaisse le faisaient tel qu’on représente saint Pierre; et, de fait, il eût été bien choisi pour garder les clefs du Paradis de l’art et n’y eût laissé entrer que les élus. Il avait bien l’air rébarbatif qui convient à ces missions prudentes et, lorsqu’il nommait des peintres sans talent, c’était avec l’indignation d’un homme qui n’entendait pas qu’on profanât un sacerdoce. Mais venait-on à parler de choses de la Nature, sa physionomie s’attendrissait tout à coup, ses yeux se mouillaient comme dans une extase, et les mots venaient à ses lèvres souriantes comme si un flot de miel y eût coulé en même temps. Cette transformation était la plus touchante du monde. Il avait alors pour les ruisseaux, pour les collines, pour l’envolée changeante du ciel, pour les verdures naissantes et ployantes sous les pourpres automnales, des phrases d’une tendresse infinie. L’âme de Pan était là, éperdue du charme des choses, les divinisant dans un culte superbe. Et rien n’était beau alors comme le visage de ce vieillard qui parlait de son art comme on parle de ses amours.

Il était fort épris de l’eau-forte en ce temps-là, et le grand mouvement aquafortiste auquel nous assistons encore l’eut aussi pour instigateur et pour devancier. Je connais de lui un album de vingt planches qui, à côté de sa grande valeur artistique, a une véritable valeur historique. Car il servit de point de départ à bien des travaux. Depuis ce temps, les procédés de la pointe dont Marcellin Desboutin est aujourd’hui le grand maître se sont affirmés dans le sens de l’énergie et de la vigueur des rendus. Mais ils n’ont jamais dépassé ce qu’Achard y avait mis, du premier coup, de grâce délicate, d’ingéniosité et de conscience. C’est harmonieux et léger comme du Corot, avec un instinct du détail qui fait penser à Français. Je recommande aux amateurs cette petite collection, si toutefois elle n’est pas depuis longtemps épuisée. Sans recherches puériles, en demeurant sommaire, l’exécution y poursuit, dans ses méandres logiques, le moindre branchage. Car Achard, comme Harpignies, était de ceux qui pensent que les arbres, comme nous, ont une figure, et qu’on ne leur ajoute pas un membre plus impunément qu’un nez à notre visage.

Cher grand artiste! Ame de peintre et de poète tout ensemble! Ceux qui ne cherchent que la gaieté dans mes livres me pardonneront de m’être attardé à un souvenir qui voudrait être, en même temps, une œuvre de justice. Aussi bien, j’ai beau vouloir ne demander une inspiration quotidienne qu’à la vie imaginative, un impérieux désir me reprend souvent de donner aux amitiés que j’ai su garder, tout un gage de mémoire et de tendresse. Combien sont partis déjà de ces compagnons d’antan qui tous n’avaient pas, comme Achard, le droit de s’en aller avant moi! Rarement je repasse devant la porte que nous avons franchie ensemble tant de fois, et qui donne sur la petite salle encore tapissée de tableaux et d’ébauches signées de noms illustres aujourd’hui. Plus rarement encore j’ai le courage de la pousser devant moi. Il me semble que j’effarouche le mélancolique écho des éclats de rire et des chansons. J’en veux aux hôtes innocents de ces lares publics qui, pour leur argent, occupent nos places et boivent peut-être dans nos anciens verres. Te rappelles-tu, mon cher Feyen, que j’étais assis toujours auprès de toi? Te rappelles-tu nos amoureuses qui, elles aussi, ont fui vers l’inconnu d’où l’on ne revient pas?

VII ÉMILE VILLEMOT

Je n’oublie pas mes morts, mon cher Villemot. Et il y a, à ma mémoire, une raison bien simple: c’est que je ne crois pas qu’ils soient morts. Des yeux que nos mains pieuses ont fermés, je pense et je dis, comme Sully-Prud’homme:

Mais qu’ils aient perdu le regard, Non! non! cela n’est pas possible! Ils se sont tournés quelque part, Vers ce qu’on nomme l’Invisible.

Et, bien moins encore, supposerais-je jamais qu’un charmant esprit comme le vôtre se soit simplement évanoui en fumée. Vous êtes présent à moi, mon cher compagnon, comme aux jours où nous concourions, côte à côte, à la gaieté du Gil Blas qui vous doit tant de sa rapide renommée; car, plus que tout autre, vous en étiez la belle humeur et la fantaisie, vous que la Mort allait prendre et qu’elle trouva le sourire aux lèvres! Oui, de tous les parrains de Gil Blas, vous êtes celui dont il doit garder le plus cher et le plus reconnaissant souvenir! Toutes nos causeries affectueuses de ce temps me sont si bien demeurées dans l’esprit qu’il m’arrive de les reprendre tout seul et comme si vous me répondiez. Ah! dans quelle belle colère nous nous serions mis ensemble, en voyant le benoît latin menacé dans sa scolaire béatitude et secoué de l’arbre des siècles, comme un inutile fruit! Et ne fut-il pas la moelle même de cette vieille langue française dont vous fîtes, dans votre Brantôme de poche, une si amusante résurrection? Qu’aurait été Rabelais sans cette prodigieuse érudition de l’antiquité qui déborde en ses livres sublimes? Qu’eût été Montaigne, dont le plus grand chef-d’œuvre est un commentaire de quelques vers de Virgile? C’est s’en prendre aux sources mêmes de notre esprit et les vouloir tarir que s’attaquer à ce trésor des vieilles études. Remplacer, dans l’âme française, Lucrèce par Schopenhauër! notre vaillant scepticisme par la rêverie allemande! On ira droit à cela en retirant Horace des mains de nos fils pour y mettre Gœthe! Car, après tout, ce sont les livres qui font les hommes. Vous étiez bon patriote, mon cher Villemot, de ceux qui estiment que la patrie est moins faite de territoires que de traditions et de provinces que d’esprit national, et qu’on la mutile moins en lui volant quelque terre qu’en détruisant en elle les germes sacrés de ce qui fut sa gloire. Oui, comme moi, vous vous seriez indigné, au nom de ce vieil et charmant idiome des aïeux qui était fait de latin tout pur et que nous aimions tant l’un et l’autre! J’en ai reçu un échantillon curieux ces jours passés, une de ces imitations toutes modernes auxquelles vous excelliez, et, pour vous, je le veux transcrire ici, pensant que l’auteur vous l’eût adressé de préférence à moi, s’il eût connu la planète où, vous non plus, mon bon camarade, vous n’oubliez pas, j’en suis certain, nos rires d’autrefois et mon affection fidèle.

Je copie donc maintenant:

«Iadys vivoyt, en ung païs non loing de la Garonne, ung iusticiard légier de chicquanerie—pour ce devant Dieu soit sa belle aame!—ains quelque peu alourdy d’aage et fourbu des rognons, pour ce que s’estoyt en son temps monstré bon et solyde compère en ceste anticque noyse, id est sac à procès, laquelle nommons ieu d’amour, et iamais ne failloit, de bric ou de broc, mais sus tout d’estoc, à pipper au passage toute espèce de gybier, tel que bécasses, bécassynes, sarcelles, canes, oyes, poulettes, cocottes, dindes, pigeonnes, estournelles, grives, fauvettes, pyes, gelinottes, poules huppées, alouettes coëffées et aultres savoureuses femelles à deux pieds et sans plumes soy levant et dodelinant de l’arrière-train à portée de sa colichemarde. Pourtant estoyt il encore assez solyde sur ses estriers.—Eh! qu’est ce cy?—C’est breloques, pandouères, contrepoids du grand balancier, c’est tout ung, et s’y les nommè-ie bien estriers, veu que, quand ils sont bien guarnys, peut on dire que l’estre y est;—oh! le villain! ains depuis ung petit, ne pouvoyt fournyr qu’une seule chevaulchée, encore luy falloyt il assez long repos entre les étapes.

»Or advint ung iour, chez Messire juge de paix, un iolye fille—besoing est il de la despeindre, puisque telle la treuva?—laquelle, employée en une papeterie vicinale, venoyt faire sa plaincte en iustice pour ce que elle avoyt esté, ce disoyt elle, violée. Mons Iusticiard, humant une bonne aubaine et flayrant, soubs la rude chemyse, bonne odeur de chiayr fresche, d’essuyer ses bézicles et interroguer mademoiselle en mettant les poincts sur les i et se frottant ioyeusement les mains, veu que précisément avoyt ieusné depuis aulcuns iours par raison d’économye!

—Eh da! que faictes-vous, la belle fille?

—Colleuse en la papeterie de...

—Ah! ah! colleuse! Mais équivocquer ne me convienct. Ah! ah! ah!

»Et mondyct juge de rire comme figue meure.

»Brief, se sentant en veine, délibère d’instruyre l’affaire à fond, se feit mener par la guarce en la grange au viol pour rétablir les faicts, se faysant démonstrer par le menu tout le subiet du pourchaz, luy jouant le roole du maulvais guarson et se guardant de rien oublyer pour éclairer dame Iustyce, laquelle, veu son grand aage, a grand besoing y veoir de près, sus tout ès endroicts obscurs, tant qu’ils finirent tous deux par reconstituer congruement le delict depuys alpha jusqu’en oméga.

»Entre temps Iusticiard d’interroger et belle fille de respondre:

—Et comment estiez-vous placée?

—Comme cecy.

—Et luy?

—Comme cela.

—Et comment estait-il? Ainsy?

—Oh! que nenny!

—Et maintenant?

—A peu près.

—Et comment vint-il?

—Ainsy.

Cuide pourtant que le dialogue se tenoyt en bon patoys, hormis en la péroraison, laquelle est la mesme en toute langue, et que messer Iusticiard, suant ung peu d’ahan d’avoir tant rudement besoygné, et deument édifié sur la nature du viol, demanda à la fille:

—Et après? que fict-il?

—Après?... li recommencé.

—Li recommencé!—respond le juge en se raiustant et ramassant son chapeau:—«Oh! oh! Allez querré lou greffié!»

Tout cela n’est-il pas, mon cher Villemot, du bien innocent badinage? Vous en pouvez mieux juger que moi, sans doute, l’horizon des choses s’étant fait plus large devant vous, et délivré que vous êtes des bégueuleries terrestres et des humaines hypocrisies. Cette éternelle histoire d’amour dont riaient si franchement nos pères, on la voudrait proscrire des familières causeries pour je ne sais quelle raison de méchante pudeur que les vrais gens de bien n’entendent guère. Ah! cette ignorance charmante des jeunes filles d’antan qui étaient censées croire, jusqu’à vingt ans, que les enfants se font par l’oreille, et devant qui il fallait chercher d’habiles périphrases pour conter néanmoins ces gaudrioles obstinées, que de jolis tours de langage, que de métaphores heureuses elle valut à l’esprit français! Maintenant que ces demoiselles seront toutes de première force en anatomie comparée, il sera malaisé de leur faire entendre que quand Sarah se plaignait de sa stérilité, c’est qu’elle était sourde simplement! C’est scientifiquement, avec les termes galants de l’Ecole de médecine qu’on parlera des choses de l’amour. Trouvez-y donc encore après quelque trace de gaieté ou de malice? Il était si bon de ne pas appeler toujours un chat un chat!... Quand je pense au torrent de connaissances utiles qui menace d’engloutir la tant précieuse futilité qui faisait l’honneur de notre race, je me prends, mon ami, à vous louer de n’en avoir pas attendu le débordement. Nous sommes au seuil d’un monde bien ennuyeux, où l’art tiendra bien peu de place, d’un monde pratique et dégoûtant pour lequel nous n’étions faits ni l’un ni l’autre. Et on nous parle de morale! comme si Platon n’avait jamais vécu! comme si le Bien pouvait être sans le Beau! Que pensez-vous de cette morale toute en largeur qu’aucun idéal ne soulève? N’a-t-elle pas la tranquilité sinistre du suaire qu’aucun mouvement ne fait tressaillir, qu’aucun souffle n’agite? Race morte, en effet, que celle à qui suffira ce drap égalitaire qu’aucun frisson de rêve ne déchire çà et là, et sous lequel l’esprit français dormira son éternel sommeil.

Il était doux pourtant et fructueux pour l’univers entier le temps ou l’âme française, fille de l’âme latine, réchauffait le vieux monde avec la musique divine de son rire, et la gaieté où semblaient couler la pourpre et l’or de nos vins!

VIII AMÉDÉE CANTALOUBE

Le 3 avril 1883, mourait, à Lille, un des lettrés les plus délicats que j’aie connus, un des esprits les plus dévoués aux nobles choses de l’art et de la pensée. Amédée Cantaloube avait eu, comme critique parisien, son heure d’autorité, et ses Salons ne sont pas oubliés de ceux que le mouvement pictural contemporain intéresse. La province l’avait repris, mais dans la grande ville qui l’avait recueilli, son renom de connaisseur était considérable; il n’avait pas cessé, d’ailleurs, d’écrire, et, peu avant sa mort, il m’avait lu un roman, Maestra pia, que la piété de ses amis, sinon l’intelligence de ses éditeurs, ne laissera pas dans l’ombre des œuvres manuscrites. Car j’y sais des pages d’amour qui méritent de vivre. Pauvre garçon! ce fut son dernier rêve de gloire, rêve dont la Mort, sans doute, aura eu la pitié de ne pas le réveiller. Je pleure en lui un des plus fidèles amis de ma jeunesse, un cœur toujours grand ouvert, l’être le meilleur assurément que j’aie rencontré. Je pleure celui qui crut en moi le premier, qui encouragea mes premiers essais littéraires, qui me défendit toujours, et c’est un tribut de reconnaissance que je paye en le nommant à ceux qui depuis quinze ans me font l’honneur de me lire et qui, sans lui, ne m’auraient vraisemblablement jamais lu. Car ce fut une curieuse aventure que celle de mon premier volume de vers, si curieuse que je la veux conter ici. D’autant qu’elle ramène mon souvenir vers des absents auprès de qui j’aime à revivre et qu’évoque, autour de moi, le silence de cette nouvelle tombe.

J’avais fait des vers de tout temps, mais sans les montrer à qui que ce fût. On s’occupait peu de poésie à l’Ecole polytechnique. J’en étais déjà sorti depuis huit ans, quand je lus un sonnet à Amédée Cantaloube, un sonnet, puis deux, puis toute la série enfin de mes sonnets païens. Il me demanda à les emporter chez lui pour les relire et m’en donner un avis mieux médité. Trois jours après, je recevais une invitation aux mercredis de Fromentin. Ce grand peintre, doublé d’un écrivain de race, habitait alors, au coin de la place Pigalle, une grande maison de brique rouge. Une fois par semaine, il recevait quelques amis dans son superbe atelier, dont l’ordonnance était d’une propreté hollandaise. On était peu nombreux. Comme Baudelaire, Fromentin pensait que «c’est le petit nombre des élus qui fait le paradis». Gustave Moreau, le sculpteur Christophe, Berchères, Busson et Cantaloube composaient le plus souvent ce petit cénacle autour d’une tasse de thé.

Je le revois encore, Fromentin, dans sa petite vareuse de velours noir. Il avait de grands yeux ardents qui lui éclairaient toute la face, des yeux où tout le soleil de l’Orient semblait avoir pénétré. Sa façon de parler, scandée par une mimique nerveuse, était pleine de feu et d’entrain. C’était un causeur admirable, un esthéticien merveilleux. Il fallait l’entendre juger les tendances actuelles et conter les mésaventures de Carpeaux demeurant à Fontainebleau, malgré l’Empereur, pour faire le buste de l’Impératrice avec des ébauchoirs qu’il avait familièrement taillés dans sa table de nuit.

—Pourquoi ne publiez-vous pas vos vers? me dit avec une brusquerie affectueuse Fromentin, en manière de salut.

—Parce que je n’ose pas les présenter au public.

—Eh bien, moi, je m’en charge. Je vous ferai une préface.

Il me sembla que je rêvais. C’était le bon Cantaloube qui m’avait réservé cette surprise-là. Je lui sautai au cou quand nous fûmes à la porte.

Cependant l’impatience m’était venue et ma préface n’arrivait pas. Quand j’en parlais à mon ami, il grommelait entre ses dents sans me répondre bien précisément. Un jour enfin, je reçus quatre pages de Fromentin. Hélas! elles étaient écrites d’une admirable écriture, pleines de choses aimables et affectueuses, mais elles m’annonçaient qu’il renonçait à son dessein.—«Je suis un chaste, en art, m’écrivait-il, et me trouve horriblement gêné pour parler de vers aussi audacieusement passionnés.» Il me faisait même entrevoir la possibilité de poursuites, ce qui m’ébaudit au plus haut point. Car j’ignorais, en ce temps-là, qu’on pût être assez bête pour mesurer les choses de l’art à l’aune de la morale publique. Cette perspective m’inspira tant d’indignation et de dégoût que mon parti fut pris bien vite. J’allai redemander mon manuscrit à Fromentin, qui m’apprit que Cantaloube s’était chargé de me le rendre. Mon intention était très nettement de le jeter au feu et de faire dorénavant l’amour au lieu de le chanter, ce qui, après tout, était une résolution pleine de sagesse. Comme je préparais quelques margotins pour cet holocauste, un homme entra chez moi comme un ouragan, qui me prit dans ses bras comme un fou, me fourra dans les mains une douzaine de feuilles barbouillées de grosses lettres bleues et me dit d’une voix étouffée de plaisir:—Viens remercier George Sand! Je me frottai les yeux pour regarder de plus près cet incohérent. C’était Cantaloube en personne. Il me conta tout de travers qu’il avait été trouver George Sand, qu’il lui avait lu mes sonnets, et que tout ce superbe gribouillage dont les caractères papillotaient devant nous comme des hiéroglyphes était pour moi.—J’ai une voiture, ajouta-t-il. Elle nous attend.

George Sand occupait alors, rue des Feuillantines, un petit appartement au plafond très bas. Quand j’entrai dans le salon, il y faisait sombre, et j’étais d’ailleurs si ému que je me cognais aux meubles. Je ne me rappelle de l’ameublement qu’un grand tableau de Delacroix que je fixai stupidement pour me donner une contenance.—Attendez, me dit-elle, que nous ayons déposé l’un et l’autre nos masques de timidité. Nous causerons ensuite.—Je n’ai jamais oublié ces premiers mots qu’elle avait prononcés d’une voix pénétrante et au timbre de contralto. Je l’ai constaté souvent depuis. Elle était timide! timide même devant un débutant dont les genoux ployaient et qui aurait voulu baiser le bas de sa robe. Ce premier entretien fut fait de longues poses coupées par des propos d’une banalité parfaite. Je n’ai jamais su remercier, mais je me souviens toujours. Je devais d’ailleurs la revoir, la revoir beaucoup, la revoir chez elle, à Nohant, où elle m’accueillit un an après comme son enfant, brisé que j’étais par une des plus grandes douleurs de ma vie. Car c’est de cette grande femme que j’appris d’abord, avant que Théophile Gautier et Théodore de Banville me le prouvassent à leur tour, que la Bonté était le secret du génie. O chère grande morte, ô morte immortelle, comme Victor Hugo t’a nommée, cette première heure passée près de toi, dans le recueillement d’une reconnaissance muette, m’est aussi présente que le jour où, en te quittant, je ne sus non plus que dire à l’ami à qui je devais l’inestimable bonheur de t’avoir connue! Cette préface a paru dans un des derniers volumes publiés de George Sand. Mais le manuscrit tracé en grosses lettres bleues sur lesquelles un pinceau avait promené quelques ratures, c’est moi qui l’ai toujours, et je ne sais rien à quoi je tienne davantage qu’à cette relique, comme il n’est pas de souvenir qui me soit plus glorieux que celui-là. Grâce à cette admirable introduction, mon premier livre fit quelque bruit.

Quelle horrible chose pourtant que ces séparations incessantes dont est faite la vie! Fromentin est mort, jeune encore et dans la fleur de son talent. George Sand, frappée aussi en plein génie, repose sous les arbres fleuris qui, du mur de son parc, surplombent sa tombe. Celui par qui j’avais été initié au commerce de ces deux esprits d’élite, celui avec qui je pouvais parler encore de cette aventure si douce à ma mémoire s’est, à son tour, endormi. Il serait dur vraiment qu’il n’y eût rien par delà la tombe et que l’éternité dût remplir une absence dont nous sentons la douleur inconsolable. A quoi bon ce déchirement de nos cœurs si les morceaux en doivent être jetés au vent! A quoi bon ces tendresses perdues si l’avenir n’en doit reconstituer le faisceau! Tout est illogique, absurde, odieux surtout, en dehors des espérances immortelles. Mais qui nous dit que l’illogique, l’absurde et l’odieux ne soient pas la loi de ce monde, l’inexorable loi qu’il faut subir? Tout semble le prouver autour de nous, et cependant l’esprit se révolte à le croire. Tu me pardonneras, lecteur, si j’ai voulu devant toi dire un adieu à celui par qui, toi aussi, je te connais, comme Fromentin, comme George Sand. Je te souhaite des amis pareils à celui-là et des compagnons dans la vie qui, comme lui, portent en eux l’amour du beau et de la vérité, le dévouement sans réserve, la bienveillance fidèle. Ceux-là laissent au moins, dans le cœur de ceux qui les ont approchés, une place toujours vide, défendue contre tous les égoïsmes, contre tous les oublis.

IX HENRY FORNERON

Un homme d’un caractère vraiment haut, un écrivain de grand mérite, un historien qui laisse une œuvre, vient de mourir, et, çà et là, seulement quelques lignes nécrologiques lui ont été consacrées. Le nom de Henri Forneron n’était pas mêlé au grand brouhaha de réclame que nous avons le tort de prendre pour la vie littéraire. Il vivait à l’ombre du silencieux hommage de deux récompenses académiques. La grande dignité de vie de celui qui le portait, au foyer où ses vieux parents le pleurent aujourd’hui, était bien pour quelque chose dans cette volontaire et relative obscurité. Mais ceux qui, comme moi, l’ont connu, c’est-à-dire aimé, savent ce qu’il y avait de verve et de droiture dans cet esprit, de science véritable dans ses recherches, de sincérité dans sa méthode, et mesurent la perte très réelle que les lettres et l’étude du passé ont faite en lui. Peu bruyante de son vivant, sa renommée est de celles que le temps affirmera, le temps qui balaye, avec la poussière des jours, tant de gloires hâtives et imméritées! Le dernier livre de Henri Forneron, celui que j’ai voulu relire, en apprenant la fatale nouvelle, comme pour y retrouver l’écho le plus vibrant encore de sa pensée, est une Histoire générale des Émigrés, laquelle blessa bien des susceptibilités républicaines. Je ne suis pas fâché de dire à ceux qu’elle a offusqués, que j’ai connu Forneron républicain. C’était, il est vrai, sous l’Empire, où il y avait quelque mérite à l’être, quelque courage à l’avouer. L’étude de la légende et peut-être aussi l’expérience actuelle avaient, je le crois, modifié ses idées. C’était, je l’ai dit, une âme qui, sous des manifestations extérieures sceptiques, était, avant tout, éprise de vérité, et il était de ceux qui ne ferment jamais, de peur des pénibles découvertes, leurs yeux à la lumière. En tous cas, a-t-il pu écrire, s’il ne l’a fait, comme Montaigne, en tête de ce livre: “Ceci est un livre de bonne foy!” Il ne m’appartient pas d’analyser ici son œuvre, mais j’ai voulu dire de loin, à celui qui fut un temps mon compagnon dans la vie et qui demeura inaltérablement mon ami, l’adieu que je lui devais bien, l’adieu plein de douleur vraie dont le suivra longtemps ma mémoire. D’autant que son nom ramène ma pensée sur une époque à laquelle j’ai gardé le fidèle respect de tout ce qui touche à notre jeunesse!

C’est dans l’inspection générale des finances que j’avais connu Henri Forneron qui, quelques années après moi, quitta ce corps pour se livrer à son goût pour les recherches historiques. Exempt, je le crois, de toute gloriole administrative, j’ai gardé cependant quelque fierté d’avoir appartenu à l’inspection. Outre l’honneur—rare aujourd’hui—d’y avoir eu pour compagnie des hommes d’une probité professionnelle légendaire et dont les traditions étaient celles du bon ton, j’y ai connu l’intime joie d’aimer encore plus profondément mon pays. Car sept mois de l’année on courait la France, et cet exil qui me paraissait cruel alors, parce que Paris m’attirait par d’invincibles mirages, me fut une vraie leçon de patriotisme en me révélant combien la terre qui nous fut maternelle abonde en beautés et en splendeurs.

Ainsi ai-je rêvé tour à tour, enfiévré que j’étais alors de poésie, sous les chênes géants du Morvan, sous les châtaigniers immenses du Limousin, sous l’olivier provençal vibrant du chant des cigales, sous les pins de la Gironde qui descendent, majestueux, jusqu’à la mer. Ainsi ai-je tour à tour contemplé les cieux d’un bleu si tendre et si fin que découpe la silhouette des pommiers normands et les cieux dont l’azur sombre est celui du lapis ébréché à l’horizon par le panorama des maisons toulousaines aux toits rouges. Je ne saurais dire comment cette image si variée de mon pays repasse souvent dans ma pensée.

J’eus la bonne fortune de n’être jamais envoyé ni en Alsace, ni en Lorraine, et d’ignorer le charme des deux provinces ravies. Mon désir personnel, qu’on voulait bien consulter, me ramenait vers le Centre et vers le Midi. Le Centre, à cause du voisinage de Nohant où j’allais, à chaque occasion, faire une étape et me retremper l’âme sous le bon sourire de George Sand. O cher Berry! quelle patrie d’élection tu es demeuré pour moi, avec tes beaux ombrages où passait, comme un souffle, l’âme profonde du génie, avec tes roches où la légende habite, avec le nom sacré de la grande Femme qui t’aimait et qui t’a immortalisé! Quant au Midi, je l’ai toujours aimé pour son soleil et la noire chevelure de ses femmes, pour le sang latin qui y coule dans les veines et pour le vin qui y empourpre les verres. Et puis je suis, au fond, une bête d’habitude, très fidèle à ces impressions, et j’aime à revoir ce que j’ai déjà vu mieux qu’à découvrir ce que j’ignore. J’ai joliment bien fait de ne jamais détrousser un passant, comme cela devient une coutume. La police m’aurait peut-être découvert, par hasard, on m’eût mis en prison et on eût eu toutes les peines du monde à m’en faire sortir ensuite.

La tête de la tournée—ainsi nommait-on le groupe qui avait à parcourir un nombre déterminé de départements, en semant l’effroi parmi les comptables (j’ai beau faire, je ne me vois pas semant l’effroi)—demeurait au chef-lieu ou dans les villes douées d’un sous-préfet. Les moindres dignitaires—et j’en étais—ne dédaignaient pas l’humble chef-lieu de canton, voire le grand village dont un maire et un conseil municipal étaient l’unique éclat. Dans ces bourgs perdus, on se sentait vraiment son maître, ce qui est bien meilleur que d’être celui des autres. J’ai la mémoire de journées délicieuses, dans des coins de pays bien obscurs, où ne se parlait que du patois n’ayant rien de commun avec le vollapük, pleines du bien-être que donne la solitude vivante où la pensée se meut sans se briser à aucune convention. J’ai rêvé là d’existences sauvages et primitives avec de larges amours sans loi! J’ai caressé des âges d’or que traversaient de souriantes images de femmes pitoyables à nos désirs! J’ai toujours été un matinal et le soleil se lève de bonne heure en été. J’allais pêcher dans les ruisseaux comme un pâtre d’idylle et je murmurais aux saulayes frissonnantes le nom d’Amarillys absente. Je me croyais fort malheureux d’être loin de Paris et je me serais volontiers comparé à Ovide chez les Thraces. Etrange mirage des choses à travers le souvenir! Il me semble maintenant que ces heures campagnardes, dans la vraie nature en fête, furent le meilleur temps que j’aie vécu, et volontiers voudrais-je en remonter le courant, même à travers les angoisses et les deuils qui en troublèrent la descente, comme les orages qui noircissent ou ensanglantent l’eau des fleuves, sur leur chemin. Je me fis, durant cette période de ma vie, une petite géographie à moi, n’ayant aucun point commun avec celle de Cortambert, une géographie composée de villages où revient souvent ma fantaisie errer parmi la paix des chaumières, à l’ombre des clochers, dans la senteur agreste des genêts. Ce topographique recueil n’est pas exempt de reconnaissances gastronomiques. Je n’ai jamais mangé de meilleurs perdreaux qu’aux environs de Cahors.

La gloire d’un véritable Eden domine ce petit monde de souvenirs. Une petite ville des Landes, Tartas, est demeurée pour moi l’image du Paradis terrestre, tout simplement. Je m’y vois encore, arrivant par la diligence du soir, et débarquant sur la place de l’Église dans un vague bruit d’orgue et de cantiques exhalé par le dernier jour du mois de Marie. Un gamin nu-pieds prit ma valise et me conduisit à l’auberge où l’on m’installa dans une chambre immense meublée en Louis XIII authentique. L’énervement du voyage sous le soleil fit bientôt place à un apaisement délicieux de l’esprit dans ce décor plein du calme des siècles révolus, où des ombres discrètes et sympathiques semblaient descendre avec la nuit. Je me gardai bien d’allumer une lumière pour dissiper cette rêverie posthume où je me plongeais. Un air presque frais battait doucement dans un rideau avec un bruit rythmique d’ailes de phalène. L’âme des derniers lilas y passait encore dans le parfum plus violent des roses. Renversé dans un immense fauteuil de tapisserie, je savourais une pipe exquise dont l’haleine rouge s’éteignait sous les cendres épaissies. Soudain, un grand clapotement d’eau et un brouhaha d’éclats de rire féminins et sonores me tira brusquement de ma méditation. J’allai à une façon de balcon qui prolongeait la pièce par delà une vaste baie vitrée. Le spectacle que je vis alors, je ne l’oublierai jamais, pas plus que si j’eusse vécu une heure dans la Bible ou dans l’Odyssée. L’Adour coulait au pied de cette fenêtre, et dans la rivière, où la lune plaquait de larges nappes d’argent azuré, des femmes, des jeunes filles et des enfants se baignaient dans le plus sommaire des costumes, celui qui consiste à n’en avoir aucun. L’épisode de Nausicaa, vous dis-je, dans cette solitude contemporaine que mon regard mesurait seul et seul violait. Sur les corps déjà luisants d’eau couraient des lumières blanches et comme satinées, s’accrochant aux pointes des seins raffermis, s’étalant aux saveurs des croupes fouettées. C’était superbe, inattendu, très chaste, à force d’être primitif et héroïque. J’y ai repensé devant le Bois sacré de Puvis de Chavannes. Ah! comme Diderot avait raison de dire: «L’indécent, ce n’est pas le nu, c’est le troussé.» Tout un monde antique se levait dans mon cerveau traversé par les musiques sacrées de Théocrite, d’Homère et de Virgile. Mon âme, encore tout imprégnée de la grande vie païenne vibrait dans le sens, non pas du désir vulgaire, mais des immortels besoins d’infini dans l’étreinte glorieuse de la matière ennoblie par la beauté!

O Tartas! Tartas! cette nuit-là, durant cette résurrection des saintes effronteries de l’innocence! Tartas! c’est là que je voudrais vivre avec vous, ma chère, dans le doux isolement à deux que nous rêvons souvent. Mais ce serait à la condition toutefois que, si les mœurs primitives y durent encore, vous ne vous mêleriez pas au chœur des jeunes personnes qui viennent montrer, au clair de la lune, et aux regards invisibles des délégués du gouvernement, l’ami Pierrot joufflu dont je vous prie instamment de garder la vue pour moi seul.

X ARSÈNE HOUSSAYE

J’avais été convié à voir le beau buste que Mˡˡᵉ Amélie Colombier a fait de l’auteur du Quarante et unième fauteuil, buste étrangement vivant où se retrouvent la délicatesse d’une main féminine dans une exécution aux vigueurs presque viriles. Voilà bien le dernier jeune d’un temps qui fut vraiment la gloire des jeunes; le regard a la caresse des yeux qui ont beaucoup regardé les femmes avec amour; la bouche a l’ironie douce des lèvres qui ont beaucoup souri. Physionomie demeurée vraiment trop moderne pour avoir rien de patriarcal. Ah! comme celui-là confirme bien ce que je disais tout à l’heure! Allez donc demander aux hommes de vingt ans d’aujourd’hui la folie du Beau, les saintes colères de l’art au point où Arsène Houssaye les possède encore, et vous me direz de quel côté est la jeunesse!

Et parbleu! je ne me gênerai pas pour dire tout le bien que je pense de ce vrai lettré, de ce fin poète qu’on s’est trop tôt lassé de louer comme on se lassait d’appeler Aristide juste. Houssaye tient une fort grande place dans la littérature de ce temps, et ses Confessions, son dernier livre, demeurent un des monuments les plus curieux que l’époque ait édifiés pour son histoire. Nous tous qui avons comme lui le culte des vers français, nous ne saurions oublier que le premier, dans l’Artiste, il se préoccupa de présenter au public nos sonnets et nos ballades dans le cadre luxueux qui sied à ce luxe de la pensée. Il fit, au demeurant, en France, la première revue illustrée présentant une véritable valeur typographique et décorative. Je trouverais aisément mille autres choses auxquelles son caprice a touché avec autant de bonheur. Car ce fut et c’est, avant tout, un fantaisiste, un poète.

Et puis, avec l’esprit très vif qu’il a et un don d’observation qui lui rendrait la satire facile, il n’a jamais daigné être méchant, ce qui est, pour moi, un grand signe de force. Je sais qu’aujourd’hui on ne trouve plaisants que ceux qui déchirent. Il est plus facile, cependant, d’avoir simplement des dents que des idées heureuses et d’ingénieux tours d’idées. Je tiens, en littérature, pour les pinsons qui babillent dans les feuillées, contre les chiens qui mordent les mollets des passants.

Oui, je l’aime beaucoup, ce sage d’une sagesse douce, que rien n’étonne, qui est demeuré, comme un vrai païen qu’il est, fidèle au culte de la femme, cette Beauté vivante, sans laquelle il n’est pas d’autre beauté. Je ne sais pas d’autre causeur pareil dans un temps où l’on ne conte plus guère. Il a touché à tout, tout connu, serré les mains les plus illustres, vécu dans l’intimité des plus grands génies de ce temps, Victor Hugo, Théophile Gautier, George Sand, et, de toutes ces choses, de toutes ces amitiés, il parle avec une bonhomie charmante que traverse seulement, quelquefois, comme un vol de cygne, la mélancolie des souvenirs. Il professe le spiritualisme innocent de ceux qui atteignirent leur maturité intellectuelle pendant la première moitié de ce siècle, celle que dominait encore la grande ombre de Jean-Jacques, la foi ardente dans une immortalité vague, laquelle fut l’unique religion de Mᵐᵉ Sand.

Qu’un Dieu nous rejoigne, mon cher maître, dans les Olympes auxquels vous croyez! Nous ferons de belles promenades dans les Champs-Elyséens de là-bas, en devisant des rimes immortelles et du corps de Vénus rajeuni pour nos yeux. En attendant, m’est avis que vous avez bien fait—et je suis votre exemple—de vous attarder aux beautés fugitives de nos sœurs périssables dans la vallée de larmes qui commence au pied de l’obélisque et se prolonge sous les premiers ombrages du bois de Boulogne! Il est toujours prudent de prendre un acompte sur l’éternité.

En attendant, aussi, nous avons causé hier de la Comédie-Française. Je vous ai demandé ce que vous auriez fait si les destins vous avaient assis de nouveau sur le fauteuil directorial qu’occupait depuis le matin mon ami Jules Claretie. Et vous m’avez répondu: Ce que j’ai déjà fait autrefois.

—Mais la situation n’est pas la même. Vous aviez pris la maison de Molière dans un état absolu de délabrement et vous l’avez relevée, tandis que le nouvel élu est mis, au contraire, à la tête d’une affaire en pleine prospérité.

—Les choses se ressemblent plus que vous ne le croyez et cette prospérité n’était pas pour durer longtemps. Il y a, en réalité, autant à faire aujourd’hui qu’autrefois, parce que, maintenant comme en ce temps-là, on se trouve à la Comédie devant un répertoire épuisé. M. Perrin a été un homme habile, mais il n’a rien fait surgir de grand, rien révélé, fait naître au théâtre ni un vrai poète, ni un grand comédien. Il faut que le Théâtre-Français soit avant tout un théâtre d’art et de poésie. Ce n’est pas la place des médiocrités adroites et routinières qui, peut-être, évitent le défaut, mais ne rencontrent jamais la beauté. Une chute éclatante vaut mieux que ces pâles succès d’estime. Et qu’on ne me dise pas qu’ainsi dirigé le théâtre va à sa ruine. C’est en suivant ces principes que j’ai amené une prospérité matérielle inconnue jusque-là dans la maison, et fait meilleure la situation de tout le monde depuis le grand comédien jusqu’au machiniste.

—Mais la mise en scène d’à-présent a des exigences...

—Encore une plaisanterie. C’est moi qui ai commencé la mise en scène luxueuse et tenté les restaurations archaïques dont on a fait honneur si grand au directeur qui vient de disparaître. D’accord avec Roqueplan, je faisais concourir l’Opéra à certaines de mes représentations. L’Ulysse, de Ponsard, a coûté cinquante mille francs, ce qui était énorme dans ce temps-là, et a révélé le génie de Gounod. J’ai mis Musset à la scène, ce qui n’était pas déjà si simple étant donnés les errements de la maison.

—Et quelle était votre méthode de travail?

—Un directeur de la Compagnie-Française doit, avant tout, ne pas paperasser. A quoi bon, si ce n’est perdre son temps? Sa besogne, quand il n’est pas sur la scène, c’est d’étudier l’opinion, c’est de prouver aux auteurs dramatiques et aux comédiens qu’il y a encore des chefs-d’œuvre à faire et de beaux rôles à jouer. L’opinion venait tous les soirs dans mon cabinet en compagnie des comédiens et des auteurs dramatiques. Il est vrai que l’opinion littéraire se nommait en ce temps-là Victor-Hugo, le Comte d’Orsay, Romieu, Alfred de Musset, Augier, Ponsard, Saint-Victor, Dumas, Gozlan, Théophile Gautier, Beauvoir, Roqueplan, Méry, Delacroix, Diaz.

—Les peintres aussi?

—Certainement. Et ce n’est pas ceux qui m’ont donné les plus mauvaises idées. Les gens du monde aussi, j’entends les rares gens qui s’intéressent encore aux choses de l’esprit.

—Mais où trouver maintenant?...

—De tels hommes? Non! Mais croyez bien qu’il y a encore des hommes d’esprit et de goût, de vrais poètes et de grands artistes, des critiques ayant leur valeur et des peintres à qui le sentiment plastique ne fait pas défaut.

—On dit les comédiens d’à présent plus difficiles...

—Allons donc! Les miens m’ont reçu avec un exploit d’huissier! Ce fut le grand tort de mon successeur Empis d’avoir cru qu’on gouvernait une tempête en dirigeant le Théâtre Français. La discipline! un mot! Je n’en ai jamais eu besoin pour que mes comédiens jouent à l’heure annoncée. Il y a une chose qui vaut mieux que la discipline. C’est le point d’honneur, c’est le sentiment du devoir, et on est toujours sûr de les trouver dans les hôtes de la maison de Molière.

—Enfin, comment formuleriez-vous le devoir essentiel d’un administrateur de la Comédie-Française, tel que vous le comprenez, d’après une expérience qui fut un succès?

—Oh! bien simplement. Il s’agit de ne pas se préoccuper du goût du public et de tout faire pour lui imposer violemment le sien.

. . . . . . . . . . .

Et puis, nous causâmes d’autre chose, de quelque actualité comme la Vénus de Milo ou l’Odyssée. Mais il m’a paru que ce bout de conversation avec un ancien administrateur de la Comédie, au moment où celle-ci entrait dans un règne nouveau, pourrait intéresser d’autres que moi. Voilà pourquoi je l’ai fidèlement transcrit. Plaisir d’égoïste peut-être; car je prends personnellement beaucoup de joie intérieure à parler de ceux que j’aime bien.

XI JEANNE THILDA

Il existe deux portraits superbes de Jeanne Thilda... L’un, dessiné par Clésinger, peut être comparé, pour l’ampleur de l’aspect, au magnifique crayon que Couture a laissé de George Sand. Rien de plus fier que cette jeune et triomphante figure à laquelle, suivant l’admirable expression de Beaudelaire, ses cheveux semblent faire un «casque parfumé». Bien qu’en noir sur blanc, il donne, tant il est vivant, l’impression des couleurs. On dirait, sous un ciel d’or, un rayonnement de neige que la bouche ensanglante et que les yeux percent de leur double azur, comme deux fleurs obstinées. La vie est là, dans son expression la plus noble et la plus sensuelle à la fois, dans sa splendeur la plus implacable et la plus troublante. Et pourtant ce portrait est celui d’une jeune fille de dix-sept ans! Il est certainement à rapprocher du livre que son modèle écrivait quelques années à peine plus tard et dont le scepticisme natif épouvante et charme à la fois par sa profondeur divinatrice. J’ai nommé: Le oui et le non des Femmes que Calmann-Lévy vient de rééditer.

L’autre portrait est aussi d’un grand artiste, et d’un caractère très différent, bien que Thilda n’eût que trois ans de plus qu’à l’époque où Clésinger fit le premier. Au premier coup d’œil, cette tête de jeune femme coiffée presque en pensionnaire, et dont un large chapeau de paille coupe horizontalement le front de son ombre, est attirant par un charme presque mélancolique. Il faut le regarder de près et longtemps pour sentir la malice cachée du regard et l’ironie dissimulée des lèvres. C’est d’ailleurs la même pureté de traits, le même air de grande dame. Celui-là fait penser aux vers de Thilda, vers exquis, mais dont l’attendrissement n’est jamais de longue durée, et dont un sourire boit plus vite les larmes qu’un rayon de soleil les dernières perles de l’ondée!

Cette gaieté soudaine, cette moquerie charmante, cette jeunesse du regard et de la physionomie tout entière, elle n’en a rien perdu. Elle est demeurée ressemblante à ses deux portraits, blonde à faire envie aux moissons, avec des yeux pailletés de soleil comme la mer, l’air d’une reine, une taille ondoyante, et des bras dont la ligne eût mérité de s’immortaliser dans le Paros. Elle a appelé ses petits poèmes: Froufrous. Et vraiment tout fait «froufrou» autour d’elle, quand elle marche, avec la soie traînante et triomphale de sa jupe.

Rien de banal dans aucune de ses impressions. Ses goûts, en toutes choses, sont inflexibles et arrêtés. Le blanc est sa couleur préférée. Mais comme la logique fait horreur à la femme, ce n’est pas le lys ouvert comme un calice d’argent, mais le mimosa à la neige d’ocre qui est sa fleur de prédilection. Elle est passionnée de Gounod en musique et de Delacroix en peinture. Victor Hugo et Banville sont ses poètes, Gustave Flaubert son prosateur. Son parfum favori est le Ylang-Ylang. Elle a aussi sa bête familière, qui n’est ni

Le chat prudent et doux, orgueil de la maison;

ni le canari calomnié par les bohèmes, en haine des concierges qui leur avaient réclamé des termes en retard; ni le chien dont la fidélité est souvent une fatigue pour son maître, mais le doux éléphant. Ecoutez plutôt ce rêve de reine; de reine de Malaisie. Car Thilda a aussi une patrie d’adoption, au pied du mont Ophir, à l’ombre des mangliers en fleur:

J’aurais un éléphant d’une énorme stature, Au pelage de neige, aux reflets de satin: Ce divin animal, mon unique monture, Me mènerait chaque matin. Assise sur son dos, côtoyant les ravines, Nous irions lentement sous une ombrelle d’or; Les prêtres, devant moi, porteraient mon trésor Dans des coffres de pierres fines.

L’exiguïté des appartements parisiens ne permettant pas à Thilda le caprice de cette promenade, elle a prodigué, sur les cheminées et les étagères, l’image de son animal bien-aimé. Partout, entre les coupes de Saxe, les émaux cloisonnés, les statuettes curieuses, toutes les richesses bibelotières d’une Parisienne de goût, des éléphants de bronze balancent leurs oreilles en éventail, leur trompe quêteuse et leur petite queue ridicule. Ces pachydermes éhontés s’aventurent jusque sur l’immense piano où se réveille trop rarement, sous les doigts de la maîtresse de la maison, l’âme inquiète de Chopin ou la puissante mélancolie de Beethoven. C’est tout au plus si, entre une fantaisie de Jeanne pour Gil Blas et une chronique de Thilda pour la France, dont elle porte aujourd’hui seule l’étendard littéraire, elle se souvient, un instant, qu’elle a été une exécutante merveilleuse de la musique classique.

Aussi, est-ce ailleurs que je chercherai la musicienne dont je veux parler.

C’est dans ce volume charmant des Froufrous, que Lemerre éditait, il y a deux ans, avec son luxe accoutumé, et qui est demeuré sur un rayon choisi de la bibliothèque de tous les vrais lettrés. Car Thilda est avant tout un poète. A la délicatesse des pensées, à la justesse de l’image, elle joint ce sentiment du rythme et cette intuition des sonorités sans lesquels on ne fait pas de vers méritant ce nom. Son imagination, capable de toutes les indépendances, se courbe cependant devant cette règle matérielle, presque unique, de notre prosodie, et dont les impuissants seuls essayent de s’affranchir, qu’on appelle: la rime,—la rime dans sa rigueur harmonieuse. Mais on ne parle des poètes qu’en les citant. Je cite donc. Mais ne croyez pas au moins que le recueil tout entier soit dans cette note mélancolique:

DERNIÈRE VOLONTÉ

J’ai renfermé dans un coffret Une humble fleur toute fanée, Et, sur la serrure à secret, J’ai gravé le mois et l’année. Le myosotis est la fleur; Mais je l’ai tant et tant baisée, Qu’elle en a perdu sa couleur, Et que mon âme s’est brisée! Quand je verrai la mort venir, Qu’on ouvre le coffret de rose, Et sur ma lèvre, à jamais close, Qu’on mette le cher souvenir! Puis, quand je serai dans la bière, Clouée en l’éternel trépas, Plantez tout autour de ma pierre La fleur qui dit: N’oubliez pas!

N’est-ce pas que c’est pénétrant et exquis? Un autre volume suivra bientôt celui-là et une indiscrétion m’a permis d’en citer une pièce aux lecteurs de Jeanne. La voici:

EN RECEVANT DES FLEURS

Dans un sachet blanc je mettrai les roses Comme un souvenir de l’amour ailé. Dans mon cœur fermé je mettrai les choses Que vous me disiez au temps envolé. Ce bouquet charmant, c’est la douce chaîne Qui doit renouer les beaux jours brisés Et nous verrons, à la saison prochaine, Naître d’autres fleurs et d’autres baisers. Je m’en vais bien loin: j’emporte sans trêve La chimère exquise où se plaît mon cœur. Les roses aussi, fleurissant mon rêve, Me diront tout bas de croire au bonheur.

Qu’on me pardonne d’avoir, dans cette trop rapide étude, sacrifié l’écrivain en prose à l’écrivain en vers.

C’est une chose que je ferai toujours volontiers, estimant que ce qu’il y a eu de plus grand et de plus beau dans l’âme humaine a toujours revêtu cette forme du vers et y a cherché l’immortalité. Je l’ai dit d’ailleurs en commençant, ceci n’est qu’une simple esquisse, l’ébauche d’un portrait qui m’a tenté seulement. Car je ne suis, hélas! ni Clésinger ni Gérôme. Si même j’avais été le premier, je ne me serais pas contenté d’un crayon et, le ciseau à la main, c’est au marbre que j’aurais confié cette séduisante image.

Je m’aperçois, en terminant, que j’ai oublié de dire que Thilda était une femme d’esprit. Il y a deux raisons pour cela. La première, c’est que tout le monde le sait, et la seconde, c’est qu’elle est plus qu’une femme d’esprit.

XII THÉRÉSA

J’étais allé, un soir, à l’Alcazar d’hiver, dans l’intention délibérée d’assister pieusement, après tous mes contemporains, aux délicatesses chorégraphiques des compatriotes de Jeanne d’Arc (les femmes, comme les jours, se suivent et ne se ressemblent pas) qui s’appellent ingénument La Goulue et Grille d’Egout. Je n’ai aucun préjugé à l’endroit de cette danse nationale qui s’appelle le cancan. Je fus, en mon temps, un fervent des folles et curieuses filles qui se nommaient Rosalba, Camille, Voyageur, fantaisistes créatures dont le pied trouait au vol l’air enfumé de Valentino ou effleurait les verdures languissantes de Bullier, avec un élan désespéré d’oiseau captif qui voudrait monter aux étoiles. Elles avaient du talent, proclamerai-je encore,

Et la grâce plus belle encor que la Beauté.

Voyageur surtout, qui eut l’esprit de mourir à vingt ans, entre deux quadrilles. On m’a dit que Rigolboche vivait encore. Au fait, pourquoi pas?

Les puritains reprochent à cette forme moderne de la pyrrhique d’être érotique en ses intentions. Je voudrais bien qu’on me montrât, depuis l’antiquité la plus reculée jusqu’à nos jours, une danse qui ne mérite ce glorieux reproche. Toutes, même celle du ventre, ont pour but de secouer les alanguissements du désir. Il n’est pas jusqu’à la valse, où les bras pudibonds de Werther entraînaient la taille alourdie de confitures de Charlotte, qui ne demande ce genre de service à son poétique vertige. Le bouvier allemand, dont Musset enviait la science en ce giratoire travail, sait bien à quoi s’en tenir et ce qu’il doit de postérité à son goût pour le tournoiement rythmique dont le génie de Johann Strauss a fouetté l’essor.

Et maintenant que j’ai plaidé pour moi et pour le cancan les circonstances atténuantes, je tirerai dévotement ma révérence aux demoiselles Grille d’Egout et La Goulue qui poursuivent, en conscience, une tradition illustrée longtemps avant leur naissance.

Allez donc vous laisser empoigner aux bagatelles de la porte quand Thérésa chante! Cette diablesse de femme, qui n’a jamais eu plus de talent, a une façon de vous prendre aux moelles rien qu’avec deux ou trois notes, qui en fait la plus prodigieuse artiste de ce temps. Et puis quelle logique dans cette carrière! Sa jeunesse exubérante a rempli d’échos tumultueux l’ombre enguirlandée de lumière des Champs-Elysées, et sa voix de bacchante y a jeté les refrains d’une lyrique gaieté. Puis son talent s’est progressivement attendri, et celle qui avait fait rire aux larmes a fait couler d’autres larmes que celles du rire. Une tragédienne émue s’est révélée dans l’éclatante diseuse de riens joyeux. Ah! comme je la comprends celle-là! Comme elle sent bien qu’il y a temps pour tout et que les imbéciles seuls s’étonnent qu’un même être ose tour à tour se montrer au public avec le masque de la mélancolie et avec celui de la joie. Masque! ceux-là justement sont les seuls qui n’en portent pas et nous montrent, dans l’art, quelque chose qui ressemble à la vie. Il faut la stupidité des habitudes pour ne croire qu’à la sincérité de ceux qui se font une tête immuable. Etre sincère, c’est rire et pleurer au vent changeant de ses propres pensées, puisque le Destin ne nous a faits ni pour les ivresses sans retour ni pour les douleurs immortelles. Mais il paraît qu’il faut une audace particulière pour proclamer, par sa propre conduite, cette vérité absolument banale. Un des plus grands ridicules de ce siècle est certainement d’avoir formé des catégories d’artistes,—poètes, écrivains, gens de théâtre—ayant, comme on dit sur la scène, un emploi. Voltaire a écrit d’austères tragédies et de grivoises chansons. Le conseiller Gueullette, dont l’œuvre est rendue au jour, était un jurisconsulte lumineux en même temps qu’un conteur de fariboles. C’est cette diversité dans le talent extrême qui me fait par-dessus tout admirer Thérésa.

* * *

Et puis, vraiment, j’ai eu hier de la chance. Elle a dit, non, elle a chanté comme personne autre n’en serait capable cette vieille légende du soldat qui a tué son capitaine, et qui commence ainsi:

Je me suis engagé Pour l’amour d’une belle.

Elle fait partie des découvertes de Gérard de Nerval dans le domaine de la légende française, qui a produit des chefs-d’œuvre comme Jean Renaud, moins mystique assurément que la légende allemande, mais imprégnée d’une sensibilité douloureuse infiniment plus touchante et plus humaine.

De tous les héros de cette légende qui eut des accents très particuliers dans la chanson du commencement de ce siècle, le conscrit est le plus fréquent; j’entends le jeune soldat qui est parti un amour au cœur et qui se souvient de son amie dans la grande tuerie impériale. Béranger, qui fit une ode admirable d’un de ses courts poèmes rien qu’en lui donnant pour refrain ce vers digne de Pindare:

Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas!

Béranger fut fidèle à ce modeste paladin, à cette figure involontairement épique. Il y eut de vraies merveilles dans ce genre, témoin la lettre à la payse de Debraux, qui commence ainsi:

Rose, l’intention d’ la présente Est de t’informer d’ ma santé. L’armée française est triomphante Et moi j’ai l’ bras gauche emporté. Nous avons eu d’ fiers avantages, La mitraill’ m’a broyé les os. Nous avons pris arm’s et bagages. Pour ma part, j’ai deux ball’s dans l’ dos!

Il faut convenir que cela est fort beau, d’une émotion irrésistible, et que de pareils chants, pour être écrits dans une langue peu châtiée, méritent cependant de ne pas mourir. Cela serait de très mauvais vers, mais cela n’a pas la prétention, surtout, d’être des vers. Les mauvais vers sont ceux des académiciens qui ont oublié de lire le petit traité de poésie de mon maître Théodore de Banville. Quant aux chansonniers qui se contentent d’évoquer, pour aider la mémoire populaire, de vagues assonances jumelles que les gens peu délicats confondent, seuls, avec les rimes, il leur est parfaitement loisible d’avoir du génie dans le langage musicalement rudimentaire et ils ont usé souvent de ce droit.

Le conscrit! Le soldat arraché au foyer par la loi inégale du hasard, l’enfant qui a eu un mauvais numéro dans la vie et sur qui pèse déjà une fatalité. Comme on sent bien, dans la légende populaire, la pitié profonde qu’il inspire et la révolte contre les arrêts ineptes du sort! Tous ne doivent-ils pas leur sang à la Patrie? Pourquoi d’autres demeurent-ils tranquilles sous le toit paternel? Tout l’esprit moderne se révèle là dans un besoin plus impérieux d’égalité même devant le péril, dans une réprobation plus profonde de la guerre. Il y a toute une philosophie dans ces chansons, et cette figure du petit soldat, emportant, sous la mitraille, l’image et le nom de la fiancée qu’il ne reverra plus, doit tout son relief, toute son émotion à la grande iniquité de la première moitié de ce siècle. Les vagissements de la pensée dans la musique des rues sont souvent le germe auguste des lois. C’est toujours par des refrains que les peuples ont préludé à leur délivrance.

Petit troupier que la Muse populaire a, tour à tour, exalté et gouaillé, fusilier Pitou ou fusilier Bridet, dont les bas comiques des estaminets chantants essayeraient en vain de nous faire rire aujourd’hui, nous qui avons vu ta tunique trop longue crevée de balles prussiennes et suant ton sang, ton sang jeune et fraternel, tu demeures encore, petit, la seule image épique de ce temps qui ne les prodigue pas à notre admiration. Tu es le dernier fils des héros, mon bonhomme, quand même les caprices de la mode, que multiplie pour toi le noble amour des pots-de-vin, t’affublent tour à tour de képis trop hauts et de vestes ridicules. L’habit de l’honneur n’a pas de forme authentique, et peu importe sous quel grossier vêtement bat un cœur tout plein du dévouement à la Patrie!

Et comme Thérésa chantait cette vieille chanson, dont elle fait le drame le plus poignant que je sache, d’invisibles tambours me battaient aux oreilles; l’âme de Charlet et de Raffet m’emplissait d’un souffle de chauvinisme indicible, et leurs héros, à eux aussi, passaient sous mes yeux dans une poussière de bataille, évoqués par l’étrange génie de cette femme dont les derniers triomphes,—lointains encore, j’en suis sûr,—vaudront plus encore que les premiers!

XIII ARMANDUS SILVESTRIS

Ce m’a été un vrai crève-cœur de n’avoir pu revenir à temps de Bruxelles pour assister à la représentation de La clémence de Titus sur le théâtre des marionnettes de Maurice Sand. Ce fut le premier ouvrage dramatique auquel je collaborai, et l’impression que me causèrent les fortunes diverses de ceux que je vis jouer plus tard sur d’autres scènes n’égala jamais ce souvenir. Quelle émotion que celle de cette soirée à Nohant! Nous avions travaillé fièvreusement durant trois jours. Tandis que Maurice resserrait l’action, je forgeais des alexandrins, et ces dames cousaient les costumes. Fadet, le bon chien qui s’intéressait à toutes les choses de la maison, semblait partager les préoccupations communes. On me disait amoureux, amoureux d’une délicieuse poupée pour qui j’avais demandé le principal rôle, la blonde Eloa, et Balandart—le directeur en bois de tout ce petit monde dramatique—Balandard inquiet pour sa pensionnaire et jaloux, me faisait une sale tête. On croyait plaisanter. On se trompait. Le nom d’Eloa revient encore quelquefois sur mes lèvres, quand je pense aux maîtresses d’antan. C’est une de celles dont j’ai le moins à me plaindre. Elle ne m’a pas donné moins de son cœur que beaucoup d’autres et j’en ai connu qui ne pensaient pas davantage. L’amour étant, avant tout, une idolâtrie, pourquoi aurais-je refusé un petit bout de culte à cette jolie image? Est-ce encore toi, chère Eloa, qui, il y a quelques jours, as redit mes vers devant un public que je veux croire ému? Alors, combien plus je regrette de n’avoir pas été là! Car, au contraire de mes bonnes amies d’autrefois, qui sont devenues de respectables commères pour qui je ne me sens plus qu’un lointain respect, tu as conservé, j’en suis certain, la fleur exquise de ta jeunesse railleuse, tes élégances aurorales et le charme de ton sourire d’enfant. Tu m’aurais peut-être trouvé fort enlaidi, mais tu te serais certainement gardée de me le dire. Salut donc, une dernière fois, ô ma chimérique amoureuse, toi qui me rappelles le grand parc ombreux où je rêvais de toi et qui m’apparais dans la grande ombre de celle dont le nom seul met encore des larmes dans mes yeux!

Mon grand confrère, Louis Ulbach, vous l’a dit: Armandus Silvestris! Ainsi fut proclamé mon nom comme celui d’un des auteurs de l’ouvrage applaudi. Ainsi eussé-je voulu me nommer vraiment. Ainsi l’eussé-je dû, si le caprice du destin ne jetait les hommes, au hasard, dans les époques, sans se soucier des anachronismes dont il torture les âmes délicates. Il y a longtemps que je sais que je ne suis pas de ce temps maussade, ni vous non plus, mon cher Maurice, vous qui avez évoqué, dans un admirable livre, l’esprit de Callirhoë et guidé, sous les murs de Rome, dans la poussière sanglante des victoires, les Gaulois enfiévrés de revanche, nos ancêtres aux cœurs plus virils que les nôtres. Nous sommes, vous et moi, les exilés du grand rêve antique, les proscrits des patries vaillantes qui ne s’agenouillaient pas dans la honte des défaites, mais criaient aux quatre vents du ciel leur deuil plein de menaces. Nous sommes surtout les bannis des âges glorieux où les lettres étaient vraiment honorées par de sages souverains, où florissait la pensée loin des troubles du forum, où les mesquines ambitions n’étouffaient pas la grande voix de la lyre, où les arts étaient véritablement tenus pour la vraie gloire de l’esprit humain.

Connaissez-vous ces beaux vers de Valery Vernier, que je transcris ici pour vous, au risque d’en estropier quelques-uns, mais l’auteur pardonnera à ma mémoire infidèle:

Je rêvais que j’étais Horace Et que l’Empereur m’adorait; Que sur un grand cheval de Thrace Je chevauchais dans la forêt. Je rêvais que j’étais Virgile Et que Marcellus expirait; Que je soupirais une idylle Pendant que Livia pleurait. Je rêvais que j’étais Ovide Et que l’Empereur m’exilait; Que dans le palus Mæotide Tout le sang de mon cœur coulait.

Moi j’ai souvent rêvé, mon ami, qu’un souffle de lauriers-roses me caressait le front dans les jardins de Tusculum, et j’y cause volontiers avec vous, vêtu comme moi du peplum; et dans le soleil qui dore les treilles, avec la lumière dont est pleine la majesté du ciel, descend sur nous le regard de votre auguste mère. Car le génie est chose éternelle comme les astres, comme la clarté!

Je m’appelais Armandus Silvestris alors et j’étais bigrement plus heureux qu’aujourd’hui.

Oui, ce nom est bien le mien. Tout crie, en moi, la révolte d’être venu trop tard. Pauvre Eloa! Je suis encore bien plus vieux que tu ne l’imagines, quand tu te souviens de moi. Je porte, dans mon sein, des siècles de colère et de rancune contre la destinée. Eloignez de mon chemin toutes ces gothons au nez retroussé, impudentes femelles de mes prétendus contemporains. A travers les mésalliances d’un sang qui s’appauvrit de jour en jour, je suis, du moins, demeuré fidèle au type impeccable de l’antique beauté et je n’ai pas prostitué mes soupirs à des pieds indignes d’être baisés nus. Celle que j’aime—et dont le nom seul a changé—porte sur son front étroit le sombre orgueil d’une chevelure pesante; nulle vaine pitié ne sourit dans ses yeux calmes et brillants comme de larges pierreries, transparents et roulant les dernières poussières du Pactole dans leur profondeur troublante; son nez droit et dominateur avec une légère courbure à la naissance dit la race devant quoi tout cœur se sent esclave; sa bouche a la courbure pourprée d’un arc d’où volent, éperdues et sanglantes, les flèches du dédain. Sa taille altière dresse vers l’azur la fermeté de deux collines de neige, et l’ampleur de ses hanches est comme un appel inassouvi aux désirs désespérés. L’éternelle fraternité de l’Amour et de la Mort s’affirme dans la douceur inexorable de sa personne, dans l’attrait à la fois attirant et impitoyable de son regard tout baigné de cruelles sérénités. C’est l’implacable Lycoris dont Gallus pleurait le départ:

Hic gelidi fontes, Hic mollia prata Lycori . . . . . . . . . . . . . . . . . Ah! te ne frigora lœdant! Ah! tibi ne teneras glacies secet aspera plantas!

C’est Lesbia, la tant aimée de Catulle. C’est celle que les poètes, mes frères latins, ont chantée dans leur belle langue musicale et mesurée, aux rythmes savants et aux immortelles harmonies. Elle a beau vêtir les caprices de la mode, toujours éprise de coquetteries curieuses, ses habits se moulent tous, pour moi, suivant les plis de la tunique en laine blanche qu’une agrafe de saphir retenait à l’épaule, et la douceur des heures d’abandon me la rend dans l’auguste nudité des caresses, et pareille à Leda.

Fière à tenter un Dieu, blanche à tromper un cygne.

* * *

Armandus Silvestris! Vous n’avez fait, mon cher Maurice, que me restituer mon nom, près duquel j’eusse aimé voir le vôtre mieux que celui du vénérable Balandard. Quand vous voudrez me faire un grand plaisir, vous me permettrez, une fois encore, de faire dire des vers de moi par vos marionnettes. Je tâcherai de les faire meilleurs que pour de simples acteurs pleins de vanités bêtes et de ridicules professionnels. Vos petits artistes en bois ne se mêlent pas de politique. Ils constituent donc, dans la société actuelle, une société très supérieure à toutes les autres, y compris l’auguste compagnie dénommée Académie française et dont Alphonse Daudet a si bien refusé d’être. Ils se moquent absolument de toutes les bonnes gens qui croient nous gouverner parce qu’ils se sont alloué des traitements pour ça, et les subtilités des groupes les laissent absolument froids. Combien je vous envie de vivre au milieu d’eux! D’autant qu’ils vous garderont une reconnaissance aussi longue que leur propre durée de les avoir taillés dans de si bon bois et d’avoir pris des clous de choix pour leur faire des yeux doucement brillants où semble vivre une pensée. Les pères d’aujourd’hui ne prennent pas si grand mal après leur progéniture. Ils nous décochent dans les jambes un tas de petits magots rabougris et malsains qu’on dirait faits dans des fiacres. Ces précoces invalides de la génération, incapables de manier le marteau ou l’épée, deviennent de petits boursiers très voleurs, d’abjects tripoteurs, une vermine financière qui grouille autour des talons des honnêtes gens. Pouah!

Oui, mon ami. A défaut du monde antique où, seul, pourrait me ramener un caprice inespéré des métempsycoses, où je ne consentirais, d’ailleurs, à retourner qu’avec toi, ô sœur d’exil que j’ai pieusement recueillie pour t’adorer païennement, les coulisses de votre théâtre sont encore ce qui me tente le plus. Si je ne puis être vraiment Armandus Silvestris, gardez-moi, du moins, la succession de Balandard. Si je ne puis être Tibulle ou Ovide, élevez-moi, du moins, à la dignité de marionnette insensible! Mais ne laissez pas rester indéfiniment, dans la honte d’un âge sans idéal et sans vertu, perdu dans une foule d’orateurs en plein vent et de filous que j’exècre, l’infortuné et lamentable: Armandus Silvestris.

XIV LE CAFÉ GUERBOIS

Le café Guerbois, qui mérite assurément une mention parmi les cafés littéraires, est à l’entrée de l’avenue de Clichy, côte à côte avec le légendaire restaurant du Père Lathuille. Je sais peu d’endroits où la circulation soit aussi active, à certaines heures, celles qui sonnent l’allée au travail et le retour. Car c’est un monde laborieux qui habite les environs, un petit monde «gaignant cahin caha sa paôvre et chétive vie», comme disait Rabelais. Par les beaux soirs d’été, au moment même où le jour tombe, c’est, le samedi surtout, comme une kermesse de gens que grise déjà le repos prévu du dimanche. D’admirables filles en cheveux—car les filles de Montmartre sont, par je ne sais quelle parenté lointaine, sœurs des filles d’Athènes—passent en théories joyeuses, de larges rires et des fleurs mourantes aux lèvres. Tous les peintres du quartier connaissent ce spectacle et viennent choisir là des modèles. La vertu y est beaucoup plus rare que la beauté. Mais la superbe allure, faite de majesté antique et de grâce parisienne tout à la fois, qu’ont ces passantes! Et quel grouillement de voix fraîches qu’aigrit l’accent faubourien!

C’est là que, peu de temps après la guerre, m’attirèrent des voisinages matériels et intellectuels à la fois. Paris, haletant encore des dernières convulsions de la guerre civile, avait d’immenses besoins d’apaisement et d’oubli. Des fleurs déjà poussaient sur les ruines noires et montaient d’entre les pavés sanglants. Pas plus que les hommes, les masses ne sont faites pour les longues douleurs. On pensait bien un peu aux proscrits, mais la jeunesse, tout affolée de soleil et de printemps, avait repris ses droits. Les penseurs seuls se demandaient combien durerait l’ébranlement de cette secousse. Car sous ces surfaces rapidement calmées, comme celles des grands lacs après l’orage, bouillonne un fond obscur de rancunes et de colères et, dans de mystérieuses profondeurs, s’agitent les désirs fous de revanche et d’expiation. Que deviendrait la pensée qui est condamnée à vivre à travers ces courants? L’art français et ses intérêts sacrés survivraient-ils longtemps à cette catastrophe? Une inquiétude de tout cela était en nous, devant cette apparente indifférence d’une foule dont les révoltes avaient été trop hautes pour s’être si subitement apaisées.

Je veux tracer les physionomies inégalement célèbres des écrivains et des artistes que je rencontrai là et dont les idées se mêlèrent aux miennes dans de fraternelles expansions, depuis Émile Zola et Manet jusqu’à Duranty et Marcellin Desboutin, les deux premiers déjà chefs d’école, et les deux autres en quête de renommée, mais en possession déjà d’un très réel talent. Et Fantin Latour! Et Hippolyte Babou! et le pauvre Henri Vigneau, qui a laissé quelques pages dignes de lui survivre! Ce ne sera là que de rapides portraits, mais fidèles et n’ayant de prétention qu’à la sincérité.

Mais, avant de pénétrer sous la tente où les plus vives questions d’esthétique se mêlaient à des plaisanteries d’atelier, je vous veux présenter un poète trop oublié, bien que Charpentier en ait réuni les œuvres dans sa bibliothèque, et qui n’était, pour nous, qu’une ombre déjà se profilant, mélancolique, dans le groupe animé des promeneurs qui couvraient le trottoir. Parmi ces passants pleins de gaîté, un homme très maigre et d’aspect très pauvre, les yeux perdus sous des lunettes sombres, à la barbe inculte, poussait une petite voiture devant lui, dans laquelle geignait un enfant. Qui eût reconnu là un ancien écrivain de la Revue des Deux-Mondes dont le nom avait eu un instant d’éclat? O bohême, bien que mon maître, Théodore de Banville, t’ait chantée, tu es souvent une cruelle mère! Quand j’avais connu Henri Cantel au quartier Latin, à ma sortie de l’École Polytechnique, il avait publié déjà un volume de vers qui avait reçu, de tous les lettrés, un accueil sympathique. Il y avait, dans sa manière, du Ronsard et du Chénier, une grâce bien française et un beau sentiment de la perfection antique. Ce fut, avec Philothée O’Neddy, mon premier conseiller. Puis il était parti pour la Géorgie et je l’avais perdu de vue. Que lui a-t-il manqué pour se classer parmi les bons poètes du temps? Ce qui manqua à bien des hommes de cette génération, dont Murger fut le fidèle historiographe, et qui crurent, avec lui, qu’une chanson à Musette et la gaîté des misères supportées le rire aux lèvres étaient la vie. Le mépris de l’argent est une noble chose et nous ne la saurions trop louer, aujourd’hui que les artistes et les écrivains ont versé dans l’ornière opposée, âpres aux gains rapides comme des huissiers. Mais la dignité de la vie avait vraiment beaucoup à souffrir des indifférences superbes, à l’endroit du vil métal, qu’affichaient ces gais compagnons, dont une des gloires professionnelles était de ne pas payer leurs dettes. Il est plus malaisé maintenant de berner M. Dimanche qu’au temps de Molière. La pauvreté promena sa faux dans cette moisson de talents pourtant vivaces et bien issus du sol natal, comme les beaux blés que dore le soleil. Tous morts jeunes dans cette société de bons vivants vivant mal: Du Boys, Charles Bataille, Amédée Rolland surtout, qui avait l’envergure d’un grand poète et qui a laissé un superbe volume où son nom demeurera attaché, comme à une épave le lambeau de vêtement d’un naufragé.

Je reviens à Henri Cantel qui, presque tous les soirs, passait ainsi devant nous, souriant tristement au pauvre petit dont je n’ose pas chercher à deviner le destin. J’ai dit que son livre contenait de fort belles pièces et je ne veux pas laisser mon dire sans preuve. J’y copie donc le sonnet du Vieux Mendiant qui est très beau:

Un grand vieillard poudreux, par la route lassé, Soulève son sac vide et lourd pour sa faiblesse, S’aide de son bâton, l’ami de sa vieillesse, Et s’assied, tout tremblant, sur le bord d’un fossé. Sur son visage brun la vie avait laissé Un franc sourire empreint d’une douce tristesse: Libre, il avait mangé le pain de la paresse; Il mourait plein de jours et content du passé. Il ignore les lois, l’amour, l’or et le monde, Et, sentant finir là sa marche vagabonde, Il jette ses gros sous aux pavés du chemin. Il se couche, le front tourné vers la lumière; Il se parle tout bas, prie et clôt sa paupière, Et rend l’âme, serrant son bâton dans sa main!

Ce panthéiste avait des heures de mysticisme chrétien, comme Philotée O’Neddy lui-même, qui n’avait pu devenir athée, malgré une bonne volonté persistante. Malgré l’exemple glorieux de Lucrèce, il ne semble pas que la poésie puisse se passer des dieux. Les religions furent une forme visible de l’Idéal, ce qui les fit artistiquement fécondes. Il faudra une transformation du sens poétique, difficile à concevoir et à prévoir, pour que l’art puisse aborder les conceptions purement abstraites de la science moderne. En attendant, les rimeurs, les peintres et les sculpteurs vivent, ceux-ci dans le Bois sacré de Puvis de Chavannes; ceux-là, de plus en plus rares, à l’ombre du crucifié de Jérusalem. Voici des vers d’Henri Cantel, écrits sur un feuillet de l’Évangile, et qui sont vraiment dignes de Musset par la vérité de l’émotion:

Si vous ne souffrez pas, vous souffrirez un jour: Le malheur n’a jamais rien respecté, Madame, Ni les grâces du front, ni les grâces de l’âme, Ni le fruit d’or qui tremble à l’arbre de l’amour. Préparez-vous d’avance à ces luttes futures, Pour braver l’heure triste où tout tombe à la fois. Si vous souffrez, soyez fière de vos blessures Et posez votre tête à l’ombre de la croix. On se lasse d’aimer, on se fatigue à vivre. L’Évangile peut seul guérir les cœurs troublés. Ouvrez pieusement ce livre, le seul livre! Ceux qui l’ont lu sont morts ou se sont consolés.

Le dernier vers est vraiment superbe. J’appris, il y a quelques années, la mort de leur auteur, qui s’en était allé sans même le petit cortège littéraire et le discours banal au bord de la fosse commune auxquels ont ordinairement droit ces vaincus de la vie qui ont trop longtemps rêvé. Le malheur de Henri Cantel, au point de vue de sa renommée, est d’avoir été contemporain du mouvement poétique très éclatant qui fut le Parnasse et mit subitement en lumière, sous le glorieux patronnage de Théodore de Banville et de Leconte de Lisle, de jeunes poètes qui sont devenus François Coppée, Sully-Prud’homme, Catulle Mendès, José-Marie de Hérédia, etc. Les écoles ont une force terrible: elles se nomment légion. Celle-ci avait d’ailleurs sa raison d’être dans un retour aux traditions des poètes de la Renaissance, à la richesse de la rime indispensable à la solidité du vers. Car les règles de notre prosodie française sont si pauvres que, faute de subir cette loi de la rime, on ne sait plus où le vers diffère de la prose. Notre code, comparé à celui des langues où le vers est constitué par une pondération de brèves et de longues, est un code absolument barbare. Nous en sommes restés, à ce point de vue, aux hymnes en mauvais latin qui font partie de la musique sacrée. Encore ces hymnes étaient-ils rimés avec infiniment de conscience, comme on pourra s’en apercevoir en examinant le Dies iræ. Mais c’est là une question de métier dont la place n’est pas ici. Henri Cantel n’entra pas dans le courant qui devait entraîner, avec soi, toutes les forces vivantes de la jeune poésie. La vigueur lui manqua, d’ailleurs, pour le remonter franchement. Aussi fut-il comme perdu dans cette révolution, comme noyé par le fleuve. Mais le temps répare les injustices du moment. Voyez plutôt la renommée de Lamartine sortir de la nuit où la tint longtemps enfermée l’ombre immense projetée par la gloire de Victor-Hugo. Car celui-ci fut comme un gigantesque mancenillier, mortel à tous les noms qui essayaient de croître à son pied. Je ne veux pas dire, certes, que celui de Henri Cantel comporte une restauration analogue. Mais ce fut un véritable poète par la pensée, souvent heureux dans l’expression, qui mérite un souvenir de tous les lettrés véritables et à qui je serais heureux d’avoir attiré, le premier, cette aumône posthume, cette tardive pitié d’un misérable destin.

J’ai dit qu’Émile Zola était de ceux qui fréquentaient le café Guerbois, avant que la fortune glorieusement conquise lui permît d’aller chercher, à Médan, une installation à la fois fastueuse et favorable à ses habitudes de travail. L’auteur des Rougon-Maquart était encore, en ce temps-là, dans la période contestée, en pleine lutte; mais le sentiment de la victoire prochaine était visible dans la sérénité de son regard et dans la fermeté tranquille de ses propos. Il eût fallu être aveugle, comme le pauvre Cantel, pour ne pas sentir dans cet homme une force, rien qu’à le regarder. Zola est de ceux qui, physiquement parlant, ont le moins changé. Son visage s’est légèrement empâté cependant. Ce qui frappait en lui, et ce qui frappe encore, c’est la puissance patiente de pensée écrite sur son front, en même temps que le sens inquiet et fureteur dont son nez irrégulier et fin témoigne; c’est la ligne volontaire de la bouche et je ne sais quoi de césarien dans le menton, que la barbe dissimule maintenant. C’est à cette époque, d’ailleurs, que Marcellin Desboutin, le plus grand graveur de ce siècle, en fit un petit portrait à la pointe sèche qui est un chef-d’œuvre, tout simplement. Zola y est tout entier, avec son expression réfléchie de recueillement sans idéal surhumain, tête d’ouvrier que le surnaturel ne tourmente guère, de travailleur robuste et sain que n’ont jamais distrait les billevesées sublimes de l’Infini. Ce n’est pas ici le lieu de juger un des écrivains les plus incontestables de ce temps, l’artiste prodigieux qui a trouvé tant de pages délicatement tendres dans la Page d’amour et de si lyriques accents dans les derniers chapitres de Germinal. Pouvait-on deviner déjà que Zola donnerait tout cela? Non! Mieux encore que les Fautes de l’abbé Mouret, l’Assommoir devait donner sa mesure. Mais il était impossible de n’en pas attendre quelque chose de fort, de voulu, de vaillamment révolté contre les conventions, de personnel et d’audacieux. Il parlait toujours avec le calme des gens sûrs d’eux-mêmes, d’une voix sans grand éclat, mais coupante et nette, formulant une pensée toujours claire dans une forme pittoresque sans être désordonnément imagée.

Ce n’est que des profils perdus que j’esquisse ici, de simples croquis où je ne cherche que l’impression vraie, c’est-à-dire la ressemblance. Je laisse à d’autres le soin de juger Manet comme peintre; son œuvre vaut bien que la critique s’en occupe encore. N’avons-nous pas vu, au Salon de cette année, un ancien pensionnaire de Rome, et non des moins remarqués, M. Besnard, trouver son chemin de Damas sur la route tracée par l’auteur de l’Olympia? Manet ne fut pas un chef d’école,—personne n’en n’avait moins que lui le tempérament, car je n’ai pas connu de nature plus exempte de solennité;—mais, sans apprécier son influence, il est certain qu’elle fut considérable. Il fut un des premiers à éclaircir la palette française et à y ramener la lumière. Moins magistral, moins intense, et surtout d’un goût moins sûr que Baudelaire, il affirma, cependant, en peinture, comme celui-ci en poésie, un sens de la modernité, qui pouvait être dans les aspirations générales, mais qui ne s’était pas fait encore jour. Même horreur de la mythologie et de la légende antique. Même recherche de l’énergie au détriment même de la correction. On a beaucoup jeté Velasquez à la tête de Manet. Ceux qui se livraient à cet exercice de force montraient ainsi qu’ils connaissaient peu Velasquez et peu Manet. Le Toréador mort est une merveille, mais non le tableau le plus caractéristique du talent de ce dernier. Ceux qui aiment sa vraie manière et son esprit les doivent chercher dans les scènes de la vie parisienne et dans les natures mortes. J’en sais qui sont comparables aux plus magnifiques Chardin.

Ce révolutionnaire—le mot n’est pas trop fort—avait les façons d’un gentleman accompli. Avec des pantalons volontiers voyants, de courts vestons, un chapeau à bords plats posé sur le derrière de la tête, toujours irréprochablement ganté de Suède, Manet n’avait rien d’un bohème et n’était bohème en rien. C’était une façon de dandy. Blond, avec une barbe rare et menue qui s’effilait en pointe double, il avait dans la vivacité extraordinaire des yeux—de petits yeux gris pâle et très constellés,—dans l’expression de la bouche moqueuse,—une bouche aux lèvres minces avec des dents irrégulières et inégales,—une forte dose de gaminerie parisienne. Très généreux et très bon, il était volontiers ironique dans le discours et souvent cruel. Il avait le mot à l’emporte-pièce, coupant et déchiquetant d’un coup. Mais quel bonheur dans l’expression, et souvent quelle justesse dans l’idée! Il en est un dont je me souviens et qui ne serait déplacé ni dans La Rochefoucauld ni dans Rivarol. Paul Baudry venait d’exposer, à l’École des beaux-arts, les cartons de ses grandes figures pour la décoration de l’Opéra. Je vous prie de croire qu’elles étaient rudement discutées dans le petit cénacle du café Guerbois. On était d’accord sur le manque de personnalité,—comme si ce n’en était pas une déjà d’avoir été droit aux beaux modèles,—on signalait des morceaux entiers et des mouvements empruntés à des figures célèbres. C’était une vraie curée où les méchants propos s’acharnaient. Seul, Manet ne disait rien; mais personne ne prenait son silence pour une admiration contenue. Il attendait, voilà tout. Or, chacun, après avoir passionnément critiqué, se croyait obligé de dire, par forme de conclusion: C’est égal, il faut être déjà joliment fort pour en faire autant!

—On est toujours assez fort, dit Manet, pour rester au-dessous de sa tâche.

Avouez que cela est tout à la fois naïf et profond.

Pauvre Manet! Il devait partir un des premiers, laissant, chez tous ceux qui l’ont approché, une mémoire absolument sympathique. Plus loin, je parlerai encore de lui, à propos d’une anecdote où nous jouâmes le même rôle. On eût pu deviner, dès ce temps, où il semblait alerte, à la nervosité de ses mouvements, qu’un mal, héréditaire dans sa famille, le prendrait un jour. L’ataxie le cloua dans sa maison d’abord, puis dans son atelier, puis dans son lit. Ce que cet être si violemment actif dut souffrir! Il était le plus curieux du monde, accoudé à une table, lançant avec une voix où dominait l’accent de Montmartre, voisin de celui de Belleville, ses propos gouailleurs; oui, curieux et inoubliable avec ses gants irréprochables et son chapeau écrasant, sur la nuque, le frisottement éclairci de ses cheveux.

Oui, certes, il était bon, accueillant et sûr en amitié. Il fut un des premiers et des plus ardents à encourager un grand artiste dont je voudrais laisser un portrait aussi vivant que celui qu’en fit Manet lui-même. Marcellin Desboutin, le peintre et le graveur, est une des figures contemporaines les plus saillantes que je connaisse, et, comme je la crois destinée à une gloire posthume, je m’y complairai sans remords. Elle est, d’ailleurs, d’un bel et réconfortant exemple à citer en ce temps-ci.

Mes amis Sully-Prud’homme et George Lafenestre m’avaient souvent parlé d’un Français qui possédait à Florence un admirable palais et y exerçait une hospitalité quasi-princière. Ils avaient été ses hôtes l’un et l’autre, et habitants de cet Ombrellino, qui était demeuré dans leur esprit comme un séjour de féerie. Ils vantaient, d’ailleurs, tous deux, la grande nature artistique de celui qui les avait accueillis, autant que ses façons de gentilhomme. Quelques mois avant la guerre, ils m’annonçaient que leur ami avait un drame reçu à la Comédie-Française, et, en effet, Maurice de Saxe y fut joué, avec un succès assez vif même, accolant sur l’affiche les deux noms si disparates de Jules Amigues et de Marcellin Desboutin. Je ne vis pas la pièce, mais je l’ai lue depuis, et elle n’est certainement pas sans mérite.

Or, dans le groupe de littérateurs et de peintres où je vous conduis,—l’effarement des derniéres défaites poussant les sympathies et les pressant les unes contre les autres, comme les moutons après l’orage,—un homme me frappa tout d’abord par l’étrangeté sympathique de son aspect. Grand, mince, une véritable toison noire foisonnant au-dessus d’un front large et tourmenté; des yeux comparables à des charbons mal éteints, tant ils étaient noirs et chaudement éclairés à la fois; une bouche très irrégulière, mais très expressive, et une barbe d’adolescent qu’il tortillait toujours entre ses doigts, des doigts effilés et intelligents, éloquents et adroits tout ensemble. Un mauvais chapeau coiffait sa tête, semblant soulevé par cette crinière moutonnante; il portait d’assez méchants habits, avec une cravate blanche largement nouée au cou, et les manchettes d’une chemise non empesée cachant, avec un effilochement de dentelle, ses mains de marquis. Car sous cet accoutrement, qui ne sentait pas la richesse, l’homme sentait à plein nez son gentilhomme, et Don César de Bazan,—pas celui que Coquelin nous a montré, mais le vrai qui a gardé la race,—ne portait pas autrement sa défroque dépenaillée. J’ai oublié une petite pipe, bien noire et culottée jusqu’aux bords, qui ne quittait pas la bouche et haletait sans relâche aux lèvres avec de gros envolements de fumée. Mais que je me mets là en frais inutiles! Allez voir, avenue de l’Opéra, le magnifique portrait à la pointe sèche que Desboutin a fait de lui-même, un portrait grandeur nature, ce que l’art français a peut-être produit de plus merveilleux dans la gravure à l’eau-forte.

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