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Au pays des souvenirs

LES VILLES LOINTAINES

Reading edition

I A TOULOUSE

I LES VIOLETTES

A B. Marcel.

Deux yeux noirs sur un masque basané qu’une chevelure en broussaille surmonte à la façon des touffes qui jaillissent d’entre les pierres, quelque chose d’hirsute, de cruel et de suppliant à la fois. Un sang gitane court certainement sous cette peau ambrée, le sang vagabond des sorcières et des hôtesses du grand chemin. Les jambes sont droites et sans indication de mollets, des jambes de bêtes faites pour les longues fuites. Les pieds nus et malpropres se posent sur les cailloux aigus avec autant de confiance que sur les moelleux tapis dont la boue à demi-sèche borde la chaussée. Pas frileuse, la gamine; car sa chemise de grosse toile flotte ouverte sur le néant de sa gorge adolescente, et son jupon déchiré de laine noire ne lui descend guère plus bas que les genoux. Avec un accent traînant, plus espagnol que gascon, elle vous harcèle de ses offres. Elle vend des violettes.

N’en déplaise à Nice, à qui la gloire de son exposition devrait suffire, les violettes toulousaines, moins connues des herboristes parisiens, ne sont pas d’un moins beau ton, d’un parfum moins subtil et d’une chair moins pulpeuse. C’est le même grand air aristocratique de violettes doubles se contournant en replis soyeux comme un ruban et dont le cœur disparaît dans cet enchevêtrement savoureux à l’œil, doubles, triples, quadruples, que sais-je! Larges et touffues, elles font pencher jusqu’à terre leur longue tige droite, et cinquante suffisent à faire un bouquet. On ne les conçoit que dans un cornet de cristal surmontant une fine monture de bronze doré ou, encore, entre de longs doigts gantés de suède, ou piquant d’une note gaie l’ombre d’un corsage de velours. Elles sont la strophe tendre et ensoleillée d’un poème d’élégance, et c’est pitié de les voir mourir, loin des baisers amoureux, sur la misérable claie de bois que cette mendiante en haillons a posée sur son ventre.

Car elles sont belles à ravir, ces violettes toulousaines, les plus belles du monde. Et cependant, quand le souvenir me reprend, je leur préfère ces petites violettes simples dont sont pleins, en février, les bois de la banlieue parisienne, plus odorantes mille fois, celles que j’espérais cueillir à deux dans les promenades rêvées, celles qui s’ouvrent sur un rayonnement imperceptible d’or clair, celles qui s’ouvrent comme des yeux, comme les yeux transparents, sombres et de couleur changeante qui m’avaient longtemps charmé!

II LE FLEUVE ROUGE

La Garonne roule un flot de brique que coupe ça et là le foisonnement argenté d’un sillon d’écume. Elle passe, chargée d’ocre, fouettée par le vent, se brisant par places à son propre fond qu’une saillie de sable fait émerger. Elle passe sans répéter l’image du ciel dont l’azur tendre et presque violet semble lui-même, aussi, flotter, balancé par les souffles de l’éther. Elle passe sans rien redire à ses profondeurs du panorama des maisons et des paysages qui la bordent, silhouettes de temples dont les dômes dominent l’uniformité des quais, peupliers alignés comme des soldats le long de la prairie où les cavaliers manœuvrent quelquefois, où se dressent les cirques de planches pour les courses de taureaux. Elle semble indifférente à tout ce que traverse sa course, se heurte, brutale, à l’arche du pont Romain dont la poudre des mineurs a respecté l’indestructible ciment, creuse des remous furieux entre les arches de pierre brune du pont plus moderne dont le dos d’âne, cruel aux chevaux, se dresse comme un accent circonflexe sur le chemin du fleuve. Telle la volonté sanglante d’un conquérant que rien n’arrête.

Ne roule-t-elle pas encore, cette eau rouge et tumultueuse, la mémoire de ruines récentes. Saint-Cyprien, qu’avait balayé son flot, changeant le gai faubourg ensoleillé en un morceau d’épaves, est bien sorti de son tombeau de gravats, de poutres brisées et de décombres. Les hommes ne se souviennent pas longtemps. Mais la menace est toujours là qui gronde et les fatalités ne s’endorment jamais.

Voilà pourquoi la Garonne m’apparaît toujours redoutable et non pareille aux cours d’eau charmants, Seine ou Marne, dont nos rames ont si souvent battu les flancs bleus et complaisants à cette heure des rêves éveillés qu’enveloppe la brume matinale et qu’elle emportera au ciel en y remontant, pénétrée et dorée par les lumières envahissantes du soleil.

Mais c’est le soir surtout, quand elle semble teinte des dernières pourpres du couchant et ne trace plus qu’une bande sombre dans le décor citadin où l’ombre s’est épaissie, que cette onde m’épouvante, cette onde opaque où les étoiles ne descendent pas, où ne s’allume aucun mirage d’astres. Et, malgré moi, je pense aux cœurs désespérés dont les ténèbres ne sont plus traversées d’aucune espérance, vivants par le sang qui les traverse, morts parce qu’aucun rayon d’amour n’y pénètre plus.

III JEUX ROMAINS

A la porte du large café transformé en arène, le populaire se hâte, populaire complet, populaire en paletots élégants et en blouses sordides, populaire coiffé de chapeaux à la mode et de bérets crasseux, populaire des deux sexes et où les belles filles entretenues ne manquent pas. Les loges où se délectent d’ordinaire les amateurs des romances et des refrains ineptes qui ne laissent pas ignorer au reste de la France la gloire des Liberts et des Paulus, les loges sont bondées, et, tout autour d’un tapis aux tons criards que soulève un lit de son, les hommes se pressent sur une triple rangée de fauteuils, agitant des cannes et des lorgnettes. Un grouillement indescriptible habite les combles de la salle d’où s’échangent des cochonneries criées dans un patois strident. Tout ce monde est venu pour la lutte, la lutte romaine, la lutte à main plate, la seule classique et estimée des personnes comme il faut.

Les champions sont venus saluer avant le combat, un à un, et leur surnom terrible a été jeté aux échos. Pas un qui ne soit un rempart, un lion, un tigre, quelque chose de formidable dans la physiologie humaine. Les plus modestes sont invincibles ou la terreur de quelque chose. Puis ils se rangent en ligne et disparaissent, sauf les deux qui commencent la série des combats. Tout ce cérémonial a l’air ridicule de loin. Eh bien! je vous assure que cette apparition de beaux gaillards nus, olympiquement musclés, fiers de leur force comme les bêtes de proie, est comme un cri triomphant de la race déchue et révoltée dont les plus insensibles sont émus. C’est comme une apothéose des vigueurs anciennes, des virilités disparues et soudain ressuscitées, un défi glorieux jeté aux singes que nous sommes en train de redevenir.

Les torses superbes se sont noués dans une étreinte sous laquelle les chairs fument, une rosée de sueur argente les peaux qui deviennent soyeuses et miroitantes aux lumières. Des halètements désespérés passent dans l’air. Après s’être, à diverses reprises, soulevés l’un l’autre, les deux combattants sont à terre, poursuivant la lutte en quadrupèdes agiles, se surprenant par de soudaines attaques, se dérobant par des bondissements de fauves. Le sang coule à leurs coudes écorchés et leurs genoux emportent le pollen coloré du tapis. Leurs ceintures pètent sous l’effort des reins se gonflant ou se cambrant. Nous sommes loin des simulacres d’assauts dont se contentent les gogos de la foire de Neuilly qui ne se sont pas encore aperçus qu’on leur joue une pièce aussi consciencieusement répétée que les Pilules du Diable. C’est que le public qui est là ne souffrirait pas la moindre entente préalable et devinerait la plus savante supercherie; rara avis! un public qui sait les règles de l’art qu’on applique devant lui. Souhaitons-le bien vite aux poètes!

Les deux épaules ont touché! Une clameur effroyable s’élève. Le vainqueur est rappelé et vient s’incliner. Mais la foule généreuse entend que le vaincu reparaisse aussi et lui fait le même accueil enthousiaste, s’il s’est vaillamment défendu. Raille qui voudra ce naïf spectacle! Moi, tout ce qui évoque une glorieuse image ou le spectre du Beau aboli me transporte, et tout ce que j’ai de vieux sang latin flambe comme un tison qui se rallume devant ces stupides bâtards des héros!

IV LE PERCHOIR

La nuit commence à venir, une de ces nuits de la fin de l’hiver qui descendent dans une buée d’argent fluide et dont le crépuscule est presque pareil à celui d’une aurore, enveloppant et blanc, plein et comme mouillé d’une mélancolie très douce. Les cafés regorgent de buveurs d’absinthe qui sont rentrés, frileux, et causent de choses indifférentes, à moins qu’ils ne jouent à la manille, jeu ibérien qui a pris à la lettre le mot de Louis XIV affirmant qu’il n’y avait plus de Pyrénées. Quelques filles attardées dans leur promenade jettent, en frôlant le trottoir, un regard oblique dans les estaminets où un amoureux pourrait prendre, en les apercevant, la fantaisie de leur offrir à dîner. Diplomatie généralement infructueuse. L’amour ici est, en général, pris comme digestif.

Cependant, tous les moineaux de la ville, qui en compte bien autant que d’âmes, se sont donné rendez-vous sur les arbres du square qui orne la place Lafayette. Ils s’y abattent par volées, tumultueux comme des émeutiers, avec des petits cris de dispute qui se mêlent dans un crépitement pareil au bruit d’une immense friture. Un innombrable froufrou d’ailes sert de base à cette débauche de petits instruments suraigus, à cette orgie de piaillements dans les branches. D’ordinaire, ce sont les arbres clairs, sans feuillage, à peine dessinés par un paraphe de lignes ténues comme ceux du divin Corot, qui servent de perchoir à cette foule de volatiles en quête d’un nocturne gîte. Ils y apparaissent comme des points noirs raffermissant çà et là le flou du dessin, scandant cette strophe végétale mal affermie, comme des mots sonores. Mais ce soir c’est le vent d’autan qui souffle, le terrible vent d’autan qui secoue comme des hochets les peupliers, les platanes, les bouleaux, et ne laisserait qu’une maison tremblante à tous ces affolés de repos.

Alors c’est dans un grand cyprès, un cyprès gigantesque et touffu, dont les colères du vent respectent la masse, que les oiseaux disparaissent tous, se glissant sous les palmes épaisses que garnit un double rang de flèches flexibles d’un vert sombre. Bientôt tout ce bruit s’éteint dans la solitude de ce gîte au funèbre aspect. Tant il est vrai que, pour les oiseaux du ciel comme pour nous, il n’est de paix inaccessible et de repos durable que sous l’arbre dont l’ombre silencieuse couvre les tombeaux!

V LES BELLES FILLES

Ce sont de simples profils que je veux tracer au hasard de mes rares promenades, médaillons féminins n’ayant d’intérêt que pour quiconque met la femme au-dessus de toutes les choses de la vie, portraits à peine ébauchés de nos «Françaises de France», qui ne sont pas toutes celles que mon benoît maître, Théodore de Banville, a immortalisées sous le nom de «Parisiennes de Paris». Cette série de figurines, qui n’aura pas peut-être de nouveau personnage avant longtemps, je la veux commencer par un type qui mérite vraiment une place d’honneur dans la géographie amoureuse du pays même de l’amour.

Une dentelle rouge et déchiquetée sur l’azur, telle apparaît, de loin, Toulouse avec ses toits plats, ses tons de brique, ses murs incendiés de soleil, ville de plaisir et ville d’Eglise, dormant paresseusement au bruit des mensonges de la Garonne, la plus italienne des villes de France, certainement. Non pas que son Capitole rappelle en rien, par son architecture, celui que les oies romaines ont sauvé, en vertu de l’ineffable pouvoir de la bêtise, mais parce que partout on y rencontre le religieux et la femme, celui-ci pensif maintenant devant le progrès de la Pensée moderne, celle-là toujours souriante dans l’éclat de sa grâce païenne où se lit la superstition aveugle qui permet à l’esprit le sommeil et laisse à la chair tous ses droits.

C’est cette physionomie très particulière de la Toulousaine que je vais tenter d’esquisser d’après nature, en ne cherchant pas ce qui fut historiquement la mode pour cette femme inexorablement antique, et après m’être contenté de saluer au passage le hennin triomphal de Clémence Isaure, la gente dame aux bandeaux plats, à la longue robe sans plis, qui tendait aux poètes de son temps des œillets, des amarantes et des soucis quelque peu fanés aujourd’hui.

Invariablement brune, la peau légèrement dorée comme par une poussière de soleil, mais prenant à l’ombre de superbes matités et d’adorables pâleurs; le profil conforme en tous points aux modèles de la sculpture latine, avec le menton un peu plus ramené en avant toutefois; la bouche un peu grande, mais s’ouvrant comme une grenade sur des dents étincelantes; les pieds et les mains petits et d’un beau dessin; voilà tout ce qu’il est permis à un peintre discret de signaler, mais un amant mal appris vous en dirait bien davantage. Je me contenterai d’ajouter que les hanches ont une inflexion d’amphore, que la démarche est imprégnée d’une grâce hautaine, et que la taille prouve sa souplesse en se cambrant volontiers.

VI CARMEN

Ce n’est pas, d’ailleurs, dans le monde aristocratique qu’il faut chercher ces signes de race. Ville de noblesse et de magistrature, Toulouse est remplie de noms portés par des femmes au charme plus alangui, pareil à celui des fleurs de serre, et qui se retrouve partout où la sève n’a pas mordu dans des terres nouvelles et où le sang n’a pas voulu se rajeunir. Ce n’est pas moi qui médirai de cette artificielle beauté dont les élégances maladives sont faites pour ravir les délicats. Mais elle tient à un fait, non pas à un pays, à des mœurs spéciales et non pas à un ciel déterminé. J’y reviendrai tout à l’heure.

Vous rappelez-vous le beau poème de Carmen et les cigarières descendant, bruyantes, autour de l’implacable fille qui passe, une fleur de cassie aux lèvres, cherchant un cœur à meurtrir? Ce premier acte du chef-d’œuvre de Bizet se joue tous les jours à Toulouse, et même deux fois par jour. Non pas qu’un José y vende tous les jours son âme, mais le décor est bien fait cependant pour quelque drame d’amour sauvage et de tendresse éperdue. C’est à la sortie de la Manufacture des tabacs qu’un curieux peut le mieux voir, en effet, la fille du peuple à Toulouse dans l’épanouissement de sa beauté brutale et de sa gaieté cruelle. Ce bâtiment, qui n’a rien à envier, en mélancolie, à Mazas lui-même, est situé sur le bord de la Garonne, à deux pas du pont qui sépare la ville du faubourg Saint-Cyprien, célèbre par ses inondations. Un coup de cloche retentit, et c’est comme un fleuve de chansons sonores et d’éclats de rire impitoyables qui descend vers le fleuve comme pour le grossir. Le pont est bientôt envahi et c’est une fanfare vivante qui le traverse. Un madras jaune ou rouge roulé au sommet de la tête, le cou nu et visible par devant jusqu’à la naissance jumelle des seins, la jupe courte et laissant voir souvent mieux que la cheville, hélas! souvent sans chaussures, ces filles robustes portent avec une fierté indescriptible ces haillons, comme un avare qui cache son trésor sous des loques. Elles marchent rapidement, l’œil hardi, et souriant à qui les regarde, avec un air de confiance en elles-mêmes plutôt que de provocation. Une buée de lumière semble courir autour de ce troupeau humain. Au bout du pont, leurs pères et leurs amants les attendent, et là, sans doute, dans ce quartier d’aspect débonnaire, l’amour, la jalousie et la colère ont, comme partout, leurs extases et leurs grincements de dents. Mais tout cela se perd dans le bruit individuel des grandes villes, où les douleurs et les joies s’engloutissent, sans plus émouvoir que le bruit indifférent des roues qui s’éloignent dans un flot de poussière.

C’est le dimanche, et, dans les églises, pendant les processions, qu’il faut voir les idolâtres créatures qu’une toilette plus recherchée est loin de parer, mais qu’elles revêtent pourtant avec un charme hautain dans la physionomie; car la femme qui se croit belle en est souvent plus belle encore. Elles ne marchandent pas les génuflexions et les baisements de terre au cortège qui passe dans un nuage d’encens. Elles ont des attendrissements exquis pour le gamin dont une fausse barbe de Christ encadre la frimousse de gavroche et que suit un autre polisson portant sous le bras l’échelle et la croix symboliques;—des tendresses à mourir de rire pour le petit saint Jean drapé dans une peau d’agneau, et des colères bien amusantes pour le vilain Pilate dont les mains, comme celles d’un barbier, soutiennent une cuvette. Je ne crois pas qu’il y ait, dans tout cela, l’expansion d’une piété bien profonde, mais un bon levain de paganisme que les spectacles religieux gonflent encore à l’occasion. En tout cas, c’est un fort joli tableau que celui de toutes ces belles filles agenouillées, mêlant leurs têtes brunes dans une même nuit que leurs regards faussement contrits traversent comme des étoiles. Un chuchotement confus de prières et de mots latins monte de ces groupes humiliés dans un pieux susurrement de lèvres rouges et sensuelles. Ne croyez donc pas à une conversion sincère et ne pleurez pas sur tant de baisers perdus. Vous les retrouverez le soir, ces nonnains d’une heure, sous les grandes allées baignées des amoureuses effluves du couchant, coquettes, excitées, cruelles, toutes à Vénus, qui prête quelquefois la femme aux autres cultes que le sien, mais ne la leur abandonne jamais.

VII LES DAMES DE LA RÉPARATION

J’ai dit que, dans ce qu’on appelle le monde, la Toulousaine ne présentait rien de vraiment original. Bourgeoise ou noble dame, elle suit la mode de Paris avec une soumission flatteuse pour les riveraines de la Seine, et tout est vraiment d’une correction navrante dans ses ajustements. Rien n’en est omis, pas même les grandes ombrelles rouges qui donnent aux voitures fuyant sur la promenade, jaune de lumière, l’aspect de grands coquelicots que le vent couche sur les blés. Dans un coin cependant de la ville, un seul, on retrouve, au point de vue du costume, un spectacle vraiment curieux, une note essentiellement personnelle. Je veux parler du couvent des dames dites Réparatrices, dont le souffle impitoyable des décrets a spirituellement épargné l’innocente inutilité, mais dont les offices maintenus méritent certainement une mention.

Imaginez la plus pauvre chapelle du monde, mais la plus féconde en terribles souvenirs, car l’Inquisition y tint ses assises autrefois; une petite salle aux murs blancs et qui précède un vestibule sombre sans caractère architectural. Vous n’avez pas entr’ouvert la porte rembourrée, qui retombera derrière vous avec un bruit d’essoufflement, qu’une phrase de Mozart ou de Haydn vous arrive à l’oreille, grêle et charmante, le plus souvent sous un rythme de menuet et avec des sonorités argentines de clavecin. Quelque marquise défunte, sans doute, et dont l’âme vient courir sur les touches pour rester comme un souffle de souvenir... Eh! eh! vous ne vous trompez pas de beaucoup. Quelques ombres, en effet, sont agenouillées dans la chapelle, immobiles sous ce vent harmonieux. Elles sont perdues dans de grands voiles, mais approchez et vous serez ravi par la beauté de leur costume qui est, de tous points, celui des sœurs de la Miséricorde, au temps où la pauvre La Vallière vint chercher parmi elles l’inutile oubli d’une si douce erreur. Je ne sais rien, en vérité, de plus somptueux et de plus royal que cet habit de religieuse, et je ne résiste pas au plaisir d’en décrire les véritables splendeurs. Une longue robe de laine très fine et, sur cette robe, un manteau s’ouvrant par devant, blanc aussi, mais avec une bordure de soie bleue très large et formant une façon d’encadrement. Ce dernier vêtement porte une longue traîne dont les plis majestueux suivent, en se déroulant, celle qui le porte quand elle marche. Alors apparaît seulement le bout du pied chaussé d’une mule de satin blanc sur des bas de soie d’un bleu plus clair. Un camail à capuchon formant pélerine par derrière et se déroulant en étole sur le devant, d’une belle couleur azur, met du reflet dans le long voile qui complète ce costume et que les nonnains rabattent jalousement sur leur visage quand elles risquent d’être vues. Les mains sont gantées de mitaines blanches dont le fin réseau est comme déchiré, aux doigts, par l’éclat des pierreries. Ces saintes filles (le mot est consacré) appartiennent toutes à d’illustres familles du pays et ont vécu jadis dans le monde. Je ne fouillerai pas le secret d’amours désespérées et de désillusions sans retour qui les a résolues de venir vivre là en commun et prier publiquement sur les dalles étonnées d’un cloître; je constaterai seulement qu’elles y ont apporté toutes les élégances de la vie d’autrefois plus somptueuse que celle d’aujourd’hui. Qui sait si l’espoir vague de l’inutile présence d’un ingrat n’est pas dans cette posthume élégance? En tout cas, un peu de sybaritisme est certainement au fond de ce sacrifice.

Mais je ne veux voir là que le côté pittoresque des choses. Jamais je n’ai mieux compris combien Toulouse était près de Rome, de la Rome antique s’entend, car l’autre ne vaut guère qu’on en parle, qu’en contemplant les femmes voilées comme les antiques vestales et gardant, comme elles, l’étincelle dernière d’un feu qui s’éteint. Quand Mozart et Haydn ont fait silence à l’orgue, commencent les litanies dites d’une voix sans accent, sans modulations, mécaniquement scandée comme par un instrument invisible et insensible. Les versets et les répons se suivent sur un ton uniforme et cela dure fort longtemps, trop longtemps. C’est l’heure de ne pas écouter et de regarder. Puis elles se lèvent en rabaissant leurs voiles, et vont, deux par deux, se prosterner devant l’autel, d’un pas silencieux qui se perd ensuite sous une porte basse derrière laquelle elles semblent glisser. Une seule est restée qui, après quelques instants de prière solitaire, exécute une pantomime à la fois surprenante et imposante; car tout à coup, comme prise d’une résolution subite, elle gravit l’autel, en soulève l’ostensoir en s’inclinant, et, d’un brusque mouvement le cachant dans sa poitrine, l’emporte avec le geste auguste d’une prêtresse antique sauvant ses dieux.

II A BRUXELLES

EFFETS DE NEIGE I

Sur le point le plus élevé de la ville, au sommet d’une colline qui domine des plaines de maisons, le nouveau Palais de Justice bruxellois élève l’orgueil de ses pierres amoncelées. Et, de fait, il n’est pas, je crois, de monument moderne où ressort mieux la gloire des architectures passées. Il fait penser, tout à la fois, à Rome et à Ninive. Il allie la majesté des dômes à l’impression rigide des pilastres quadrangulaires, la rondeur marmoréenne des panthéons à la fantaisie polygonale des monuments asiatiques. C’est un rêve de granit, un caprice sublime ayant pris une forme solide, comme une vague d’océan que surprendrait la gelée. Celui qui l’a conçu était certainement un homme de génie.

Et tout y est enseignement. Il faut voir plaideurs et avocats courir comme des insectes sur ces escaliers gigantesques, dans ces vestibules immenses, à travers ces prétoires où la voix elle-même se perd, ce qui innocente le sommeil des juges. Ah! que l’humanité de ceux qui s’arrachent des lambeaux de terre ou des lambeaux d’honneur paraît petite dans ce temple sans dieu! Comme on y conçoit bien le mépris des luttes où s’épuisent tant d’existences sans idéal! Quelle leçon que ce tribunal où la Justice semble comme dans un magnifique mausolée!

Il est minuit quand, en revenant du théâtre, je passe au pied du somptueux édifice. Il a neigé, et le long de ses lignes horizontales un duvet de cygne que le clair de lune emplit d’étincelles vagues, de microscopiques étoiles, en estompe tous les contours, les enveloppe d’un flou où tremblent les arêtes, où les reliefs de la pierre deviennent confus et cotonneux. Ce grand aspect sévère disparaît sous cette parure. Le glaive de Thémis lui-même n’est plus qu’un innocent bâton de sucrerie et, dans sa balance, montent des œufs comme dans les plateaux des marchands.

La neige nous apporte l’oubli des formes précises, l’impression d’un chaos qui descend du ciel, l’image d’un suaire dont les plis se moulent lentement aux choses avant de les engloutir dans sa blanche uniformité.

II

Tout un âge passé revit sur la merveilleuse place de l’Hôtel-de-Ville. Un âge plein de révoltes augustes et traversé de grands cris de liberté; un âge où le génie national, opprimé par l’invasion, prenait déjà ses revanches. Rien n’est changé de ce que fut ce décor où le drame d’Egmont semble encore tout prêt à être joué. Les deux palais que séparait un échafaud sont encore face à face et se contemplent dans la solitude d’une nuit qu’argentent des feux électriques. Les maisons où les corporations avaient sculpté leur sceau professionnel, inégales, d’une architecture pleine de fantaisie, se pressent toujours, comme curieuses de quelque horreur nouvelle où le génie espagnol, le plus savant à la torture, se révèle.

Toute âme citoyenne, à quelque patrie qu’elle appartienne, boit, dans ce lieu, un souffle de virilité et de rajeunissement. Moins sujet que personne à ces impressions infectées de politique, je les ai toujours subies en traversant cette place, et l’amour des opprimés comme la haine des tyrans m’y ont gonflé le cœur. Je me sentais fraternel au peuple qui a souffert pour ses droits et rougi de son sang le joug étranger.

Quel calme immense aujourd’hui! Ces belles pierres tranquilles où le temps a traîné sa patine de bronze sont comme le squelette de ce qui fut la guerre vivante, la conspiration incessante, l’âme exaspérée des combats. On dirait que la poudre des âges a noirci ces minces colonnettes de granit entourant les croisées vides de faisceaux harmonieux.

Là aussi est tombée la neige, en même temps que le soir descendait sur la ville. Elle a soudain blanchi toutes les ombres. On dirait un monument sortant des mains des ouvriers, la restitution savante d’un antique beffroi d’après de consciencieuses recherches. Un caprice de la neige, et l’outrage des ans est effacé.

La neige nous apporte d’étranges renouveaux, la menteuse floraison d’un printemps tout épanoui d’espérances, ce retour rapide et perfide de toutes les candeurs oubliées. C’est la robe de fiancée dont un pieux caprice de mourante revêt encore quelquefois un corps couché dans le cercueil.

III

Il a neigé aussi sur ta tête, ô Litolff, mon maître! Mais cette couronne blanche que les épreuves, plus que les années, ont posée autour de ton front ne te messied pas, au contraire. Elle mettra des palmes d’argent parmi les feuilles du laurier, ô toi qui attendis si longtemps la gloire! Ce frisson vivant de chevelure liliale qui tressaille au moindre mouvement de ton visage rappelle les ondulations des jeunes avoines dans les plaines où elles semblent flotter comme une poussière grise, et tes yeux semblent deux bluets y piquant leur note d’azur, leur note vive et éclatante. Tout dit en toi une jeunesse prête à renaître, la révolte de tout ce qui vécut dans ton cerveau et qui n’en put sortir au temps des maturités triomphantes. La confiance des revanches est partout, dans ton regard et dans ton sourire où ne grimacèrent jamais ni l’amertume ni l’envie.

Les sculpteurs ont souvent reproduit tes traits, et ta figure d’aigle prisonnier, prêt à secouer ses ailes captives, a souvent tenté le ciseau. Mais le temps serait venu pour la peinture de nous donner de toi un magnifique portrait où nous te verrions auréolé de ta chevelure blanche, toi qui portes dans tes yeux l’éclat du soleil longtemps regardé en face, aux heures de défi contre le ciel, et dont les rides mêmes ont je ne sais quelle rigidité de bronze où s’use la lime du Temps.

Pour toi, la neige fut comme une aile de cygne couvant, jalouse, l’éclosion de ta pensée.

IV

On dirait que la Terre a bu le sang des lis Et d’un deuil éclatant voile cette hécatombe; Car déjà la blancheur des marbres clôt la tombe Où dorment pour longtemps ces doux ensevelis. Je t’adore, ô pâleur des vierges trépassées Dans l’éblouissement des rêves amoureux, Emportant dans l’azur les essors douloureux De leur âme pareille aux colombes blessées! Quel vent a flagellé l’aile que tu parais, Doux et flottant duvet tombé du vol des anges, Et secoué dans l’air tes floraisons étranges Qui font comme un printemps à l’hivernal cyprès? Les cygnes se sont-ils heurtés contre la nue, Cherchant au ciel l’azur de leurs grands lacs fermés, Ou, Psyché, renouant ses voiles parfumés, De ses jeunes candeurs s’est-elle souvenue? On dirait que la Terre a pitié de nos morts, Et, vierge devenue au toucher de la neige, Suspend des floraisons le travail sacrilège Dans ses flancs qu’au repos invite le remords. O neige! tu m’étreins le front sous le mystère De ta froide splendeur et, comme épouvanté, Je pense que des cieux, déchus de leur clarté, Le lait d’une déesse a coulé sur la terre.

III A ANVERS

Tandis que, fouetté par l’averse, l’Escaut secouait l’innombrable crinière de ses vagues fauves pareilles à des cavales toujours sous le frein, l’Escaut profond et révolté, qui ne reflète plus l’image riante des rives, j’ai regagné le vieil Anvers et fait mon pèlerinage accoutumé au musée Plantin, cette merveille de piété archéologique faite pour humilier nos œuvres de Vandales. J’ai revu la grande cour quadrangulaire aux murailles trouées de fenêtres symétriques, étroites, avec des carreaux quadrillés de plomb, encadrées par les affolements jaunis et languissants d’une vigne dont le pied noueux a les vigueurs du tronc des chênes; et j’ai passé sous le regard tranquille, sous le regard de pierre du premier Plantin dont le buste débonnaire surmonte cette agreste tapisserie que paraissent accrocher aux corniches les larges feuilles recroquevillées comme des griffes d’or. J’ai grimpé le petit escalier qui mène, par les chambres désertes où de vieux lits semblent s’être affaissés lentement sous le poids seul du temps, ce muet compagnon de nos rêves, mélancoliques et vides avec un effrangement de courtines aux couleurs pâlies, jusqu’aux ateliers anciens où les rudimentaires outils des imprimeurs de ce temps attendent les ouvriers que n’appelle plus la cloche dont le bruit ne va pas jusqu’au cimetière.

Rien de plus curieux, de plus artistique et de plus noblement religieux que le soin pris pour conserver à ces longues pièces leur physionomie laborieuse d’antan. Dans les casiers les caractères sont classés comme pour une œuvre prochaine, ces admirables caractères qui firent de la bible d’Alcala le plus beau monument de l’art typographique au seizième siècle et la gloire du savant Arias Montanus. La petite allée de brique est bordée, d’un côté, par les pupitres des compositeurs et, de l’autre, par les presses à bras, vermoulues et massives, amas de bois lourds et déchiquetés par les vers, ridicules et terribles à la fois comme ces armes de sauvages dont la simplicité nous étonne, tandis que nous en mesurons avec effroi les terribles coups. Là fut le berceau de l’Imprimerie, c’est-à-dire la plus formidable invention qui ait servi les haines humaines.

Certes, devant ce spectacle recueilli, dans ce tombeau demeuré ouvert aux caprices des fantômes, sous ce toit que les cendres invisibles du passé recouvrent comme autrefois les maisons d’Herculanum, vous êtes hanté tout d’abord par l’évocation douce de ces hôtes tranquilles et disparus. Trois siècles se remontent vite par la pensée; et puis, les portraits des anciens maîtres sont là, portraits vivants qui vous regardent avec des yeux amis, bonnes figures encadrées de larges collerettes à la flamande, et rien n’est plus simple que de revivre une heure au milieu de ce monde aux passions mortes. Je vois les fondeurs de plomb à leurs fourneaux et les graveurs sur bois poussant méthodiquement leur stylet dans les pavés de chêne, éclairés en hiver par des chandelles souvent avivées par la morsure des grandes mouchettes en fer. Il ne faut pas grande imagination pour repeupler les bancs déserts encore luisants des usures d’autrefois. C’est une vision où l’esprit s’endort volontiers. Il se réveille à la pensée que ces hommes n’étaient pas de simples machines, mais des êtres, comme nous déchirés de mille désirs, impatients de la destinée. Là, dans ce paisible décor, se nouèrent de solides amitiés et naquirent d’effroyables rancunes; la jalousie y poussa ses souffles empoisonnés et l’orgueil y sentit l’aiguillon des révoltes inutiles. Derrière ce vitrage sombre tamisant, comme à regret, la lumière captive de la cour, l’amour aussi a rêvé, l’amour immortel comme le monde; et plus d’un apprenti, tandis que ses doigts seuls continuaient sa tâche, a vu passer dans un nimbe de soleil la blonde bien-aimée aux nattes battant les épaules, comme dans les figures de vitrail, la promeneuse du dernier dimanche dont le bras s’appuyait si doucement sur le sien, tandis que mai faisait jaillir, du faîte des haies, comme un ruissellement de lait, la blancheur des aubépines. Je n’ai jamais pu visiter une maison abandonnée sans me sentir une sorte de piété absurde pour tout ce qu’elle gardait des traces de ses anciens habitants. J’y vois partout des reliques inconnues et incomprises, des riens dont un souvenir anonyme avait sans doute fait des choses sacrées. Comme les moutons aux broussailles, ne laissons-nous pas un peu de nous à tout ce que nous avons touché? Ceux-ci, leur laine seulement, le grossier habit de la matière; mais, ceux-là, le duvet aérien, comme celui des cygnes qui s’envolent, de leurs pensées, le pollen qui faisait de leur âme une fleur, la poussière fragile, comme celle qui revêt les ailes des papillons, de leurs rêves.

Le jour tombait et la rafale battait les vitres, s’argentant à chaque brisure, éclaboussant les fenêtres des clartés blanches d’un couchant sans soleil. Et, mes impressions s’assombrissant en même temps que les pièces où sonnaient, plus rares, les pas des promeneurs attardés, cette grande enfilade de chambres où les ombres elles-mêmes s’estompaient, chaque chose perdant son relief, s’emplit du tumulte mystérieux d’une foule. Au lieu des battements méthodiques et cadencés des presses rudimentaires qu’un homme faisait mouvoir, j’entendis la clameur sifflante des machines contemporaines; une buée de vapeur chaude me souffleta au visage, et le roulement du balancier énorme, la grimace d’acier des bielles, le ronflement des courroies sur les roues à toute volée, le grand brouhaha des modernes usines m’étourdit. Ce n’était plus les pages longtemps caressées d’une Bible qui, lentes, sortaient pour l’honneur de quelque livre que les bibliothèques se disputeraient un jour. Mais un inextricable fouillis de papier noirci à la diable, un amoncellement de feuilles où les caractères s’effilaient en longues taches. Et tout cela s’envolait par les croisées, immédiatement saisi par le vent, déchiré par mille mains impatientes, et rien ne restait, un instant après, de ce fatras sans cesse renouvelé, de cette cendre de Phénix dont la tempête faisait ce qu’elle fait de toutes les poussières. Poussière de pensée, poussière d’âme humaine, tout ce qui reste de nous sous l’écrasement de l’activité contemporaine, œuvre hâtive des écrivains de ce jour toujours guettés par la gueule avide du monstre. O tranquille Plantin, qui collectionnais les manuscrits enluminés, respectueux de l’œuvre gothique qu’allait plonger dans l’oubli ton œuvre nouvelle, te doutais-tu que tu inventais un outil de torture et que l’imprimerie ferait plus, un jour, pour l’avilissement de la pensée que la débauche elle-même? Car c’est la honte de ce temps d’avoir tiré de tes travaux sublimes, ô rival de Gutenberg, l’instrument où se disperse l’invention, où s’émiette le génie, où la méditation déchire ses ailes virginales. C’est toi qui fis plus rapide que la flèche l’injure qu’on se jette de loin au visage...

Le gardien me frappa doucement sur l’épaule. La nuit était venue et, de la ville déjà éclairée, une clarté diffuse et jaune montait, estompant d’un brouillard d’or clair la silhouette des toits noirs de la vieille maison. J’eus bien vite regagné la porte. Anvers et son mouvement de grande ville me happait, pour ainsi parler, ne me permettant plus les inutiles rêveries. Avant une heure s’allumeraient ces curieux cafés chantants où des femmes à moitié nues débitent, dans toutes les langues, leur répertoire cosmopolite, et où j’entendis chanter, un soir, avec une rage que je ne saurais dire, la Marseillaise en allemand!

IV A LA HAYE

Me voici sur le chemin de La Haye, la ville aux tulipes glorieuses, d’Amsterdam aux chemins flottants, et la vision tout entière du voyage que je fis, il y a six ans, dans cet étrange pays me revient comme avivée par la flèche d’or du souvenir. C’était durant le plus rude hiver qu’il ait fait de mémoire contemporaine. Tandis que Paris s’abîmait sous les neiges durcies, résistantes comme des pierres à la pioche des balayeurs, moi, j’étais parti vers le Nord avec l’esprit d’à-propos qui me conduit toujours au midi durant la canicule. C’est un tour perpétuel que me joue le hasard des promenades que décide rarement ma volonté.

Oh! ce chemin de Bruxelles à la Haye, dans une campagne comme figée par les frimas! Les fleuves immenses que des ponts suspendus traversent étaient gelés jusqu’à la mer lointaine. Des banquises y dessinaient d’effroyables saillies, dressaient de véritables dolmens, couchaient de larges pierres tumulaires. Les bateaux étaient debout sur leur route, immobiles et calés par des glaçons énormes. O mensonge exquis des paysages fleuris de Paul Potter. Les prairies elles-mêmes étaient couvertes d’une façon de grésil très blanc qui les faisait ressembler à une eau plus calme, et les mares y traçaient des traînées miroitantes où s’accrochait une lumière plus blanche encore.

Je me rappelle que, dans l’éblouissement monotone de ce spectacle, je m’étais assoupi un moment et que mon esprit s’était empli de mille idées vagues et bizarres. Il me semblait que l’hypothèse des savants s’était réalisée et que la terre, lentement refroidie, ne roulait plus qu’un immense glaçon dans l’immensité. Et sur cette couche toute de frimas, je voyais encore l’humanité, grouillante comme une vermine, s’acharner à ce sol infertile et, famélique, lui demander du pain. L’outil fouillait encore ce marbre monstrueux et le désespoir des races y creusait d’inutiles sillons.

Quand je rouvris les yeux, une illusion d’un moment prolongea mon rêve. Je voyais de tout petits êtres noirs se mouvoir, en tous sens, sur la terre et sur l’eau gelées. Vérification faite, c’étaient de simples patineurs qui allaient à leurs affaires et prenaient un divertissement. Les femmes étaient fort amusantes surtout, et avec leurs larges pélerines au collet relevé, elles semblaient balancer des cloches au-dessus de leur tête. De temps en temps, comme les araignées aquatiques qui glissent sur les étangs, elles écartaient démesurément les jambes pour lancer un de leurs pieds en avant... Heureusement que, dans cette saison, les nénuphars avaient fermé leurs yeux jaunes comme ceux des chats: car un voisin obligeant m’assura que ces dames, dont un casque d’or, éventré par le haut, maintenait la coiffure, n’avaient pas de pantalon. Je n’étais pas seul à suivre leur course avec une curiosité pleine de charme. Le soleil semblait y prendre grand plaisir aussi, le soleil froid, mais étincelant, qui jetait ses rayons à faisceaux grands ouverts dans cette grande transparence de glace, y réveillant, dans un idéal d’apothéose, toutes les lumières irisées du prisme, épandant les étincellements d’une immense féerie sur les ensembles montueux de terrains et d’eau confondus, sur ce grand silence de la gelée crépitant à peine là où les ailes noires et éperdues des moulins à vent s’évertuaient à tourner encore.

Enfin les faubourgs de La Haye! Une collection de Téniers avec des jardins qui, grâce à la neige, semblaient en confiserie; avec des maisons basses en brique, aux volets verts et assises comme à cropeton sous des panaches de fumée bleue. Ah! les joueurs de boule étaient absents des parterres, mais derrière les murailles rouges, l’esprit devinait de bonnes gens blottis autour d’un poêle bien chaud et secouant doucement le fourneau de porcelaine de leurs pipes sur la cendre chaude pointillée d’étincelles d’un brasero de cuivre.

Heureux les pays qui gardent ainsi leur physionomie à travers les temps!

La Haye: une ville calme entre toutes, qui se prolonge jusqu’à la mer par deux kilomètres d’un bois magnifique et bordé de villas. Une grande apparence de richesse que rend moins choquante, au philanthrope, l’absence de tout symptôme de misère. Les pêcheurs de Scheveningue eux-mêmes, qui mènent cependant une rude vie sur la plage que fouette mélancoliquement l’aile blanche et nerveuse des mouettes, ont, aux jours de repos, l’air de bonnes gens très cossus. Ils portent, il est vrai, de lourds sabots mais peints d’un blanc très gai, et, le dimanche, ils arborent de longues redingotes noires, comme les émigrés des drames populaires, et des chapeaux qui sentent l’exportation parisienne. En revanche, leurs femmes sont plastiquement admirables, avec leur double bandeau métallique au-dessus de l’oreille, fières comme des matrones romaines et traînant après elles ce que la mère des Gracques appelait ses plus beaux bijoux. J’ai vu défiler un régiment équipé comme les soldats de Charlet, et ce me fut comme une vision douce et douloureuse à la fois de la patrie d’antan, glorieuse et balayant la crinière du monde dompté des plis flottants de ses étendards. On est volontiers chauvin quand on a passé la frontière. Le diable m’emporte, mais j’avais les larmes aux yeux!

Amsterdam et la jetée magnifique qui domine de ses deux lions en pierre l’innombrable archipel du Zuyderzée. Imaginez une Venise de glace; car tous les canaux y étaient devenus des routes terrestres aux larges sillons. Ma mémoire passe rapidement sur ses merveilles et me ramène dans le quartier juif plein d’une activité sordide et très riche sous ses haillons. C’est le temple du monde entier avec ses revendeurs éternels. On trouve de tout là. C’est un résidu des débris de tout ce qui a eu un nom de chose. Tandis que des filles au type superbe vous regardent avec leurs grands yeux de velours noir, des petits vieux vous attirent dans leurs antres avec des câlinades épouvantables.

J’en revois un qui ne me fit grâce d’aucune des pièces de son étalage et d’aucun bibelot de son bazar. Il savait la généalogie exacte de ses plus abjectes découvertes. Il n’avait pas un culot de verre qui ne vînt de Venise, un morceau de fer qui n’eût été ramassé à Tolède.

Les traits de ce petit bavard endiablé m’étaient demeurés dans la tête si bien que je le revis, toute la nuit, en dormant. Il avait, sous sa casquette de loutre pelée, de petits yeux clairs d’une vivacité extraordinaire et quelque chose d’impitoyable dans toute sa personne doucereuse qui donnait le frisson. N’allai-je pas rêver que je causais encore avec lui, qu’en me montrant une petite pipe de bruyère qu’il fumait toujours il me disait qu’il y tenait beaucoup parce qu’elle était en bois de la vraie croix?

Et, comme je m’étonnais de trouver une si précieuse relique dans de pareilles mains:—Vous êtes-vous seulement demandé, me dit-il tout à coup, pourquoi nous avions pris tant de plaisir à crucifier Jésus-Christ?—Mais, lui répondis-je très discrètement, sans doute parce que vous le preniez pour un imposteur qui voulait se faire passer pour Dieu.—Vous n’y êtes pas, mon cher. C’est, au contraire, parce que nous l’avons cru Dieu que nous lui avons administré cette filiale correction!

Et comme je demeurais légèrement confondu devant cette conception impie:

«Vous n’avez donc pas lu nos livres saints, continua avec feu le petit déicide dont les regards lançaient des éclairs, pour ne vous être pas aperçu que notre Dieu était une effroyable canaille, injuste, inflexible, assoiffée de sang? Si vous avez encore des illusions sur le nommé Jéhovah, nous, nous les avions perdues. Et le vieux m’énuméra, avec une éloquence amère, tous les tours abominables, que le Dieu de la Bible avait joués à son peuple bien-aimé... Et quand il eut fini, savourant une large bouffée de sa pipe sacrilège:

—Si vous saviez, dit-il d’un air béat, comme notre tabac est bon là-dedans!

V A BRUGES

C’est il y a un an, à Bruges, où m’avait amené une recherche plutôt pittoresque qu’historique. De toutes les grandes villes de Belgique, Bruges était la seule que je ne connusse pas, et il me semble que j’avais gardé, par un hasard heureux, le meilleur de mon plaisir pour la fin. Pour qui aime à plonger dans le passé et à se faire l’illusion d’une vie antérieure dans des siècles dès longtemps révolus, Bruges offre à la pensée un décor incomparable. On dirait que le Temps, ce voyageur éternel, l’a choisie pour y faire une étape. Pompeï ou Herculanum ne sont pas des villes plus parfaitement mortes. Mais quels grands souvenirs de la vie y demeurent, d’une vie calme qui, comme un océan sans tempêtes, s’est retirée par lents reflux visibles encore aux fronts ridés des vieilles femmes coiffées de capelines et qui semblent descendues des tableaux de Memling, pour promener par les rues désertes leur curieuse mélancolie de spectres attardés. A peine, de loin, les distingue-t-on des moines dont les frocs ressemblent à leurs longs manteaux, des moines qui cheminent, un livre crasseux sous le bras, entre les maisons à pignons de bois, troupeau en désordre de toitures bizarres que, pareils à des bergers pensifs, les hauts clochers gardent de place en place, sonnant encore les derniers échos des cultes défunts.

Et j’allais de merveille en merveille par cette cité étrange où tout est musée, les tribunaux et les temples, et jusqu’aux hôpitaux où les pauvres meurent dans le voisinage indifférent des chefs-d’œuvre. Ici, c’est une châsse d’or massif incrustée d’admirables pierreries et dans laquelle est suspendue, joujou superbe, la minuscule couronne d’une petite reine de Hongrie. Là, c’est cette merveilleuse adoration des Mages, qui a sans doute inspiré à Alfred Stevens cette pensée, un peu troublante au premier abord, que toute bonne peinture doit être vue à la loupe. Partout, partout, l’œuvre d’artistes patients et recueillis, la trace d’un monde qui n’est plus le nôtre et qui vivait agenouillé dans l’ombre immense de la foi. Et, quand les beffrois tintaient leurs musiques grêles dans le silence, je croyais entendre le labeur rythmique des outils sous les doigts un instant ranimés de ces ouvriers sublimes endormis dans leur grand rêve d’Idéal et d’Immortalité!

Quel contraste dans mon esprit! Le matin, j’avais quitté Bruxelles, où tout était rumeur furieuse et désolée. J’étais parti hanté par la vision sinistre des affamés se ruant au pillage à travers les flammes. Le fantôme des jacqueries agitait sous mon front des torches et des piques ensanglantées. Et je les voyais tomber, ces misérables que des siècles de fatalité fouettent sur le chemin du crime, sous les balles impatientes des soldats pressés de regagner la paix monotone des casernes. Je ne sais ce qui dominait en moi, de l’horreur ou de la pitié! Ces damnés de tâches impitoyables courant à une liberté mortelle, s’arrachant, comme des bêtes, les viandes crues aux barreaux des boucheries, ilotes d’une ivresse que le sang noiera, sinistres compagnons d’une débauche sans lendemain, m’emplissaient de réprobations véhémentes et de révoltes fraternelles. Et je pensais aux femmes qui étaient parmi eux, aux femmes que mutilerait la mitraille commune; je les voyais couchées dans leurs cheveux mêlés de rouges ruisseaux, le sein troué de blessures béantes... Ah! voilà qui est trop horrible vraiment. Ceci devait être la beauté et devait être la grâce. Ceci a sans doute été l’amour. Et rien, rien que des chairs pantelantes que secoue un hoquet d’agonie! Qu’une civilisation qui ose parler au nom de l’égalité ait ses forçats nécessaires; qu’elle broie des milliers d’existences sous son talon victorieux; qu’elle condamne à la nuit, dans les mines, et aux flammes, dans les forges, des hommes à demi-nus qui ne vivront pas leur âge, martyrs involontaires du progrès, machines ayant l’horrible pouvoir de souffrir, c’est, paraît-il, une loi, celle qui livre le faible au fort comme une proie, le ruminant au fauve et l’insecte au pied lourd du ruminant. Mais que la femme ne soit pas défendue et violemment arrachée à cette malédiction d’une race, voilà ce que je ne saurais comprendre!

Oui c’était la fièvre à Bruxelles, la fièvre des dernières nouvelles montrant les hordes menaçantes, les campagnes incendiées et, derrière tout cela, sans doute la main obscure de l’étranger à qui, depuis quinze ans, profite toute ruine et qui ne marchande pas le sang des peuples à son appétit victorieux.

A Bruges, c’est à peine si l’on savait tout cela. De rares passants s’arrêtaient dans les rues pour en causer avec un effarement presque comique. On avait bien vu partir les troupes, le matin, le fusil chargé et avec des vivres de campagne sur le sac. Mais il semblait que ce fût le dernier élément moderne toléré dans cette cité posthume qui se fût en allé au son du tambour. Derrière lui était rentré le passé, l’âme absente de ce grand corps de pierre. Elle semblait apportée par les souffles printaniers épars dans l’azur clair du ciel et qui, partout, faisaient jaillir des branches noires les flèches innombrables d’émeraude des bourgeons. Et sur les canaux qui rappellent la gloire de l’antique rivale de Venise, couraient des frissons d’argent où tremblaient les images des maisons riveraines et des saules aux pleurs vivants. Les crocus ouvraient leurs yeux violets dans les gazons tendres sur les places tranquilles où les moutons viennent brouter sous des peupliers aux cimes lointaines ponctuées çà et là de guis ou de nids abandonnés.

Et je me sentais vraiment, dans ce rajeunissement de la nature et des légendes, dans un âge moins impitoyable que le nôtre et dont les consolantes erreurs valaient peut-être mieux que nos vérités. Ces figures extatiques de Memling et de Pourbus n’étaient pas des portraits de grands de la terre, mais de gens humbles et vivant de leurs mains résignées, l’âme bercée de croyances enfantines et douces. Ce qui fait l’attirance singulière de ces regards si profondément humains, c’est qu’ils contemplent je ne sais quel au delà mystérieux par derrière nous-mêmes. Et voilà pourquoi ils semblent nous traverser en allant à leur but caché et nous pénètrent d’une chaleur fraternelle. Ce temps-là, comme celui-ci, avait ses déshérités, mais il leur avait laissé l’illusion des revanches immortelles et d’une tardive justice dont il n’y avait pas lieu de hâter l’heure. Qui dira ce qu’il entrait d’hypocrisie dans cette mansuétude et ce qu’il entrait de pitié? Qu’importe si la somme des douleurs humaines en était moindre!

Moi, je voudrais qu’on respectât jusqu’aux mensonges de l’histoire. N’était-elle pas exquise la légende qu’on raconte encore à Bruges pour y expliquer la présence des plus beaux tableaux de Memling dans une chapelle d’hôpital! On y montrait l’illustre peintre, blessé à la bataille de Nancy à côté de Charles le Téméraire et revenant épuisé, misérable, demander un asile à sa ville natale, où des religieuses le recueillaient et le sauvaient par leurs soins. Il était naturel qu’il leur payât en chefs-d’œuvres sa dette de reconnaissance. Je n’en ai, pour ma part, aucune à l’archéologue anglais, sir Veale, lequel est parvenu à démontrer victorieusement que Memling était tout simplement un bourgeois notable de sa ville, vendant fort bien sa peinture et laissant une honnête aisance à ses enfants.

Mais enfin cette fantaisie même d’un biographe plein d’imagination implique le souvenir d’événements tragiques auxquels la paisible cité fut mêlée. Elle évoque le spectre des guerres lointaines, de saintes révoltes contre le joug de l’étranger, d’un passé où le sang a coulé par les brèches grandes ouvertes. Elle ne laisse pas intacte, dans mon esprit, cette grande et douce impression de sérénité qui me venait surtout du silence des haines mortes et des rancunes apaisées. Où la mousse croît maintenant toute diaprée des fleurs impatientes d’avril, le pied lourd des hommes d’armes espagnols a longtemps déchiré la terre. Nous-mêmes avons été là des oppresseurs et un monument où le nom de Coninck est exalté dans le bronze y dira notre défaite. Partout où l’homme a passé il a mis ses levains de ruines et laissé des ferments destructeurs. Heureux les peuples chez qui ces traces sinistres d’antan ne rappellent que la liberté reconquise et que la Patrie vengée!

Mais la guerre civile! Horreur monstrueuse et sans héroïsmes qui la relèvent!

Et, dans ce Bruges paisible, devant ces murs noircis par le temps où se dessine à peine l’ombre rapide d’un moine ou d’une vieille femme se rendant à la prière, je me mets à penser plus furieusement encore, par l’effet des contrastes, aux combattants de Charleroi, aux émeutiers en haillons, à ces malheureuses dont le sifflement d’une balle emportera le dernier blasphème, à ces femmes des damnés qui ont comme l’enfer dans ce monde et devant qui ne s’ouvrent même pas les portes vengeresses d’un Paradis!

VI A AGDE

Si vous interrogez un dictionnaire de géographie, il vous répondra sans hésiter: Agde, chef-lieu de canton de l’arrondissement de Béziers, 8,800 habitants. Et c’est tout.

Si, voyageur distrait, vous parcourez à la hâte les rues étroites, puantes et tortueuses de la petite ville ainsi sommairement définie, vous y verrez des matrones bavardes sur les seuils, des hommes nonchalants dans les carrefours et de beaux enfants malpropres pataugeant dans les ruisseaux, comme dans le premier bourg de Provence venu. Et c’est tout.

Et cependant Agde est comparable à l’huître rugueuse qui cache une perle au plus profond de ses replis nacrés. Agde est certainement un des lieux les plus curieux du monde entier. Agde a gardé, à travers les temps, le secret d’une splendeur abolie. Là vit, intact et immaculé, exempt de toute promiscuité dégradante, le dernier vestige d’une colonie grecque dont l’arrivée se perd aux arcanes de l’oubli. Attendez-y seulement le dimanche et, sur la promenade, à l’heure du grand soleil, vous y rencontrerez, de moins en moins nombreux, hélas! m’a dit mon cicerone, des hommes aux traits héroïques comme ceux du masque d’Achille, dont la démarche fière profile son ombre sur les murs avec des solennités de bas-relief, et des femmes qui semblent les marbres animés des plus belles statues antiques. Oui, les marbres, car leur pâleur même ajoute à l’illusion. Car l’appauvrissement de ce sang précieux est venu de l’orgueil qu’elles mettent à ne le point mêler, et ces admirables créatures, après un magnifique épanouissement de jeunesse, meurent pour la plupart phtisiques avant trente ans. Mais, du moins, elles n’ont pas profané le type glorieux dont elles avaient la garde, et, prêtresses fidèles, elles ont, avant de le laisser éteindre, transmis à de pieuses mains le feu sacré.

Telles je les ai vues passer, superbes et farouches, m’enveloppant, dans la foule des étrangers, du mépris de leur regard. Jamais je n’ai si bien compris comment l’infériorité de la race impliquait de légitimes servilités; car devant leur beauté parfaite, je ne me suis senti qu’une âme d’esclave et mon désir ne montait pas plus haut que la poussière où j’eusse voulu baiser la trace de leurs pas. Jamais, non plus, je n’ai mesuré plus humblement la distance qui sépare notre idéal moderne de la réalité antique. Notre monde affairé, avide, besoigneux, effroyablement actif m’apparut comme une fourmilière, grouillant au pied du marbre de la colonne brisée d’un temple. Que valent donc ce mouvement et cette fièvre, cette âpreté de désirs et cette fureur de moyens devant le calme d’impressions où s’était modelée la sérénité de ces beaux visages! En vérité, nous allons tout droit à la grimace du singe, dont l’extrême mobilité de ses appétits torture sans relâche le facies immonde. La mémoire s’efface des fronts qu’emplissait le tranquille rêve de l’immortalité et des yeux levés où descendait l’image du ciel. Le souvenir s’abolit des formes que le soleil avait librement caressées, comme les fleurs qu’il ouvre, comme les fruits dont il arrondit la plénitude savoureuse. D’ignobles travaux ont ployé l’échine humaine et bu la sève de nos muscles. Ah! comme ces filles ont raison de ne pas polluer leur virginité à nos insultantes étreintes! Elles meurent plus tôt et leur sang tari ne suffit plus à emplir leurs veines. Mais, après elles, plus blanche, plus pâle, plus près encore de la mort, demeure leur image vivante, le divin fantôme de l’immuable Beauté.

Du front étroit jaillit la large chevelure, Flot vivant qui dormait au cœur d’un marbre blanc; La ligne s’arrondit pour embrasser le flanc, Descendant les ravins profonds de l’encolure; Des baisers du soleil exhalant la brûlure, La bouche s’ouvre et rit, comme une fleur de sang; L’œil calme a la douceur des soirs sur un étang; Le pas lent sur la mer a rythmé son allure. Enfant des mauvais jours, épris de l’art païen, J’adore comme un Grec du temps athénien La femme que revêt cette splendeur insigne, Qui fait tout mon respect de sa seule beauté Et, pareille à Léda, porte sa nudité, Fière à tenter un dieu, blanche à tromper un cygne!

Ah! si j’étais M. de Rothschild, ou simplement empereur d’Occident, ce qui est à fort peu près la même chose, dans le noble temps où nous vivons, comme je m’emparerais bien vite, au poids de l’or ou au poids du fer, suivant que je serais un banquier ou un conquérant, de cette petite cité provençale! Comme j’en chasserais à coup d’épée ou à coup de billets de banque, suivant le cas, les mangeurs d’ail et les marchands d’olives pour purifier l’air autour de ces divines exilées! Quelles rues de marbre je dessinerais devant leurs pas, à travers les ruines des anciennes masures éventrées!—Quels palais je bâtirais à ces filles du soleil! Des palais pareils à des temples et dont les faîtes glorieux seraient peuplés de colombes. Je défendrais soigneusement cette Athènes en miniature contre l’invasion des prospectus parisiens et la visite des costumiers du Théâtre-Français, afin d’y faire refleurir les vraies modes seyant à cette impeccable beauté, la blancheur des tuniques bordées d’azur ou d’hyacinthe, la pourpre des cothurnes brodés d’or clair, la splendeur mate des bijoux faisant passer des ombres d’ambre sur la peau, transparentes et vibrantes. De généreux vins y couleraient à pleines coupes, et j’y interdirais formellement, comme immorale, la lecture des journaux où les guenons à tignasses rouges de la cocotterie boulevardière ont leurs historiographes. En prolongeant ainsi, par la piété de mes soins, tout ce qui reste sur la terre de ce qui en fut jadis l’honneur, je me croirais plus utile à mon siècle et à mon pays qu’en présidant une commission même extra-parlementaire ou en inventant une machine nouvelle pour faire le boudin, voire même en mettant en actions le sucre des diabétiques. Mais, hélas! je ne suis qu’un pauvre promeneur tourmenté du regret d’être son propre contemporain et celui de M. de Bismarck.

VII A ORANGE

C’est au temps des vacances, pendant ma courte promenade dans mon cher Midi. J’étais à Orange, dont les ruines romaines sont moins célèbres que celles d’Arles et de Nîmes et mériteraient de l’être davantage. Je m’étais arrêté longtemps devant l’arc triomphal que décore une admirable tête de Phœbus et qui redit la gloire d’Adrien, suivant ceux-ci, de Marc-Aurèle, suivant ceux-là. J’entrais dans le théâtre dont les gradins semblent encore attendre des spectateurs, dont la scène intacte n’a perdu que son revêtement décoratif. Mon cicerone, portier de l’édifice, me fit placer fort loin, aux places que le menu peuple devait occuper pour des sommes dérisoires; puis il se mit à lire, à lire du nez et avec des intonations ridicules, des vers d’une tragédie de Corneille. Bien que nous fussions en plein vent, le velum dont les crochets apparaissent encore dans l’épaisseur des murailles manquant seul à l’ensemble du monument, je ne perdis pas un seul des mots que prononçait cet homme. Ils m’arrivaient, répercutés par les parois mutilées, enflés par la distance, pour ainsi parler, accrus par la sonorité d’invisibles échos, distincts et puissants. Le soleil d’une des rares belles journées de l’année descendait, rouge, vers l’horizon dans une véritable coulée d’or et, en même temps, des ombres montaient derrière les murailles, qui semblaient sortir de la terre et se dresser pour prendre la place des clartés évanouies, si bien qu’il me sembla que des hôtes posthumes de la salle en ruines s’asseyaient à mes côtés, hommes aux pieds poudreux de la poussière du tombeau, femmes au front pâle des pâleurs sereines de la mort, enveloppées de tuniques et de robes aux couleurs tendres et passées. Et la lumière oblique faisant palpiter une auréole au-dessus de cette vision, en se brisant et en éclaboussant de feu les crêtes déchiquetées des murs, ces spectres s’animèrent, et je fus un instant le contemporain des antiques spectateurs qui, jadis, emplissaient cette nef immense, les vers de notre vieux Corneille sonnant à mon oreille comme des hexamètres de Sénèque le Tragique. Nous étions là sept mille, comme autrefois, moi seul vivant parmi cette foule. Le lendemain on me montrait, tout près de là, les restes d’un cirque qui pouvait contenir vingt mille personnes et les traces d’un bassin où se donnaient des jeux nautiques dans lesquels pouvaient manœuvrer vingt trirèmes, amenées là par des canaux de plusieurs kilomètres.

Il est malaisé de ne pas sentir une certaine honte de son siècle devant les vestiges d’une civilisation humiliante pour le nôtre. O Paris, ville de plaisirs, Babylone pour enfants, je me demande lequel de tes théâtres pourrait être comparé à celui dont j’ai vu les ruines? O scientifique séjour, cité des Congrès et des Expositions universelles, tes physiciens et tes géomètres vivent donc bien mal ensemble qu’ils n’ont pas pu s’entendre encore pour construire une salle dont l’acoustique fût satisfaisante à peu près, et que tu édifies chèrement des Opéras où s’étouffe la voix humaine comme sous le flot d’un océan? Il est vrai que tes électriciens excellent à éclairer ce silence et à remplacer la musique par d’ingénieux joujoux. C’est un Opéra pour sourds que tu nous donnes. Nos pères avaient des Cirques pour les pantomimes et les feux de joie. Mais ils avaient aussi des théâtres pour y écouter la parole des poètes et les sons divins de la lyre.

J’ai appris, dans une histoire sainte revêtue de toutes les approbations universitaires, que les pyramides d’Egypte avaient été construites à dos d’Hébreux. Les israélites de ce temps-là n’étaient peut-être pas gens du monde, mais ils avaient de solides échines. Cette forme de l’agitation antisémitique qui consistait à les occuper aussi utilement valait certainement mieux que les violences dont ils sont actuellement l’objet en Russie. Le malheur est que cette fable est absurde. Arrêtez-vous auprès d’un monument en reconstruction et voyez un peu combien, avec toutes leurs machines, peinent les ouvriers contemporains pour élever une pierre à une certaine hauteur. Et quelle pierre! Un caillou, un grain de gravelle comparé aux immenses blocs qui s’étageaient pour faire des tombes aux Pharaons. J’ai beau imaginer des milliers de bras, il faut bien, pour expliquer l’ascension de ces monstres calcaires, que je suppose un mécanisme transformant toutes leurs actions en une action unique. De là l’idée nécessaire de machines infiniment plus puissantes et plus ingénieuses que tout ce que nous possédons aujourd’hui pour la construction. Et notez qu’en même temps qu’ils leur donnaient de si bonnes leçons d’architecture, les dits Égyptiens apprenaient aux Juifs la notion de l’immortalité de l’âme, laquelle passe aujourd’hui pour une baliverne, mais enfanta les chefs-d’œuvre de l’art grec et aussi de l’art latin, depuis les bas-reliefs héroïques du Parthénon jusqu’aux admirables livres de Platon et de Sénèque.

Lorsque d’indiscrets révolutionnaires ouvrirent, à Saint-Denis, les tombeaux de nos rois, ils furent immédiatement punis de leur curiosité sacrilège par la mauvaise odeur qui se dégagea des mânes outragées de nos dynasties. Il paraît qu’en particulier Louis XV se vengea en les infectant à plaisir. Cependant Louis XV avait été embaumé par les plus savants médecins de son temps. La chimie a fait, depuis cette époque, d’incontestables progrès, mais je n’ai pas ouï dire, cependant, qu’elle ait su rendre des cadavres incorruptibles pour une quarantaine de siècles. Elle vous sale assez proprement les morts de distinction, mais elle se contente de les saler. Tout au plus les farcit-elle, mais ce n’est pas pour longtemps qu’ils sentent les aromates. Le temps a vite raison de ce truffage insuffisant. Donc, les faiseurs de momies étaient encore nos maîtres en cela, et leurs bandelettes font la nique à nos seringues. Tout ce qu’on peut soupçonner, c’est que leur procédé était coûteux, puisque les Juifs ne l’ont pas adopté pour leurs ancêtres qu’ils vénéraient mais enterraient économiquement, sans faire même, comme les Grecs, la dépense d’un tas de margotins pour conserver leur cendre. C’est effrayant, décidément, ce qu’ils étaient peu gens du monde, en ce temps-là!

Veux-je dire que notre glorieuse époque n’a rien inventé? Allons-donc! Et toutes les admirables choses qui, depuis la poudre à canon, ont été trouvées et permettent de mépriser une découverte insuffisamment meurtrière! Et tous ces merveilleux corps détonants, grâce auxquels bientôt l’humanité tout entière se dispersera dans les airs en pétarades. Et les picrates de potasse, et les iodures d’azote, ça n’est donc pas gentil, tout ça? La civilisation tendit assez longtemps vers un idéal artistique visiblement cherché dans les œuvres qui couvrent le sol des grandes cités. Un monument comme le Louvre résume les efforts de dix siècles, et synthétise, durant une longue période, les travaux de l’esprit humain. Crac! nous savons aujourd’hui le moyen de le supprimer comme d’une pichenette. Nous avons le véritable pouvoir de détruire, en quelques secondes, ce que la lenteur des âges a laborieusement édifié. Comme la Mort elle-même, nous fauchons en pleine vigueur les choses condamnées. Nous foudroyons comme autrefois Jupiter, et le rêve des Titans est accompli, le rêve des Titans monstrueux, révoltés contre les splendeurs de l’Olympe. Non, non, ce siècle n’est pas un siècle sans ressources, car il possède assez de bave pour noyer toutes les croyances, et assez de dynamite pour faire sauter tous les chefs-d’œuvre du passé!

VIII A SAINT-CLOUD

J’ai habité Saint-Cloud un été. O la mélancolique et déjà lointaine saison! A mon bras s’appuyait, dans sa marche languissante, la belle fille pâle qui ne devait plus revoir qu’un printemps. Celles que la Mort a touchées du vent de son aile, dans la fleur encore en bouton de leurs années, nous laissent dans l’âme la vision douce d’êtres envolés pour quelque mystérieux destin. Je vous dis qu’il y a bien longtemps de cela, et pourtant quelquefois mon souvenir s’attendrit sur ce déclin d’une aurore et s’inquiète pour l’absente, et je me demande tout bas:

Que fais-tu dans la tombe, ô ma petite amie, Front marqué par la Mort d’un inflexible sceau, Sous mes baisers en pleurs, pauvre enfant endormie, Que j’ai mise au linceul comme dans un berceau? Vers ton cruel destin par un rêve guidée, Portant dans tes yeux clairs des pensers surhumains, Dans le chemin des fleurs tu t’étais attardée, Et la nuit te surprit des roses dans les mains. Rien de toi ne sembla descendre sous la terre, Tes beaux regards éteints, tes longs cheveux coupés, Et je te cherche ailleurs qu’au tertre solitaire Où montent les grands lys par l’aurore trempés. Ton âme s’est enfuie avec un frisson d’ailes, Et ton cœur a fleuri, dans les lys des antans: La Mort, comme l’hiver, nous prend des hirondelles; Mais pour les ramener, il n’est pas de printemps! Comme un hôte des cieux je t’avais respectée. Et, ne voyant en toi que l’être qu’on défend, A genoux je t’avais au tombeau disputée... Sans être père, hélas! j’ai perdu mon enfant!

O triste été, près de la malade que le soleil faisait quelquefois sourire! Plein d’espoirs rapides et de longues détresses, l’été anxieux sous la sérénité ombreuse des avenues, voilé d’un deuil prématuré dans la joie débordante des choses, mouillé de larmes cachées dans le calice resplendissant des fleurs! L’impitoyable nature aime à raviver nos douleurs par l’ironique gaieté du décor dont elle les entoure. Elle apporte à nos mortes des habits de fiancées, éblouissants de la candeur parfumée des muguets, et ses musiques les plus légères accompagnent nos plaintes les plus sombres, comme les brises qui se jouent sur la profondeur gémissante des grands lacs nocturnes...

Je fus plusieurs années sans avoir le courage de retourner à Saint-Cloud, où m’attirait cependant une des amitiés les plus sûres que j’aie rencontrées dans ma vie. La guerre vint qui livra la petite ville à l’ennemi, puis l’armistice qui ne le désarma que quand sa vengeance fut complète. Car le canon avait cessé de gronder quand les dernières maisons de Saint-Cloud s’allumèrent, mettant comme un brasier aux pieds du grand bois dont les cimes encore nues s’enveloppèrent soudain de fumée. Du nombre fut celle de mon cher docteur Desfossez, la Providence des pauvres là-bas, la chère demeure où le doux savant avait longuement édifié sa studieuse bibliothèque, où ses filles étaient nées, le foyer rempli naguère de toutes les joies familiales... Tout cela un monceau de pierres noircies et de cendre! J’accourus et je revis ces lieux cruels à ma pensée dans une désolation qui faisait un cadre terrible à son amertume à peine adoucie. Tout était ruines dans ce paysage désert comme dans mon cœur désolé.

Ah! nous oublions vite! Mais celui qui aurait besoin de raviver dans sa poitrine la haine sainte de l’étranger n’aurait vraiment qu’à évoquer ce spectacle dans sa mémoire. Des pans de mur debout comme des spectres, inégaux, déchiquetés, étendant autour d’eux, comme des membres endoloris, des membres de cadavres, raides et crispés, des lambeaux allongés de charpentes dont les bouts étaient des tisons éteints. Çà et là, mais rares et coiffant cyniquement ces haillons de maçonnerie, une toiture crevée, misérable comme un chapeau de mendiant où le vent passe dans les trous. Ces débris fantastiques, tout mangés de lèpre par la flamme et pareils aux loqueteux accroupis dans les lazarets, étaient comme chaussés d’informes tas de poussière noire, de tas monstrueux et vallonnés que la pluie avait durcis. Rien de plus sinistre que cet amoncellement de décombres où des frissons d’âme semblaient passer encore, où s’accrochaient des lambeaux des vies violemment arrachées; coins de tentures apparaissant encore aux cloisons éventrées, larges bandes de suie rectilignes ou se coudant, mais marquant le parcours des cheminées disparues. Devant ces fleurs effacées, que de choses humaines avaient pleuré ou souri! Que de larmes et de baisers elles avaient cachés dans la solitude des chambres profanées! Au coin du feu qui avait promené jusqu’aux toits ses lampées de fumée, que de doux entretiens avaient réuni les hôtes du soir sous la clarté douce de la lampe hibernale! Allons! Allons! ce n’était pas seulement des pierres incultes que l’implacable vainqueur avait fait écrouler, ou, du moins, ces pierres étaient tombées sur des cœurs qui en saigneront toujours!

Quinze ans! Saint-Cloud a repris sa physionomie joyeuse le long du fleuve que des collines boisées dominent, glorieuses de leur verdure qui met, par les beaux jours, comme une coulée d’émeraude dans l’eau. Rien n’y redit plus l’acharnement farouche de l’Allemand, rien que le château impérial, squelette où l’écho des tapages d’antan passe avec un bruit de girouette qui grince, colosse de pierre inutilement debout sous sa chevelure de broussailles accrochées aux fentes du granit, de broussailles où les corneilles viennent fermer le rond bruyant qu’elles tracent dans le ciel en se poursuivant sans cesse avec des cris. On dirait les souvenirs discordants d’une fausse gloire qui se disputent dans l’air. Hors ce débris acharné qui semble comme un corps sans âme, tout est rebâti, tout est pimpant, tout a oublié. Moi-même je suis revenu souvent dans ce paysage, mon être s’étant pour ainsi dite assez rajeuni dans de nouvelles tendresses pour que mon bonheur présent n’y fût plus poursuivi des images cruelles du passé. J’y ai retrempé, comme à une source qui ne reflète plus que l’image tranquille des nuées, toute autre vision s’en étant évanouie, la poésie d’amours à la fois jeunes et profondes. Nous sommes comme les jardins où les roses d’un printemps renaissent sur la tombe du printemps passé, sur la tombe des roses défleuries. Le même parfum revit aux cimes des tiges vivaces qu’en vain la neige a doublées de sa bordure frissonnante d’hermine. Telles, sous un frileux sachet de cygne, se conservent les odeurs douces et surannées.

Oui, tout est gaieté, parmi le déclin automnal, là-bas, le long de la Seine, qui semble emporter vers la mer nos regrets avec ses eaux toutes dorées des couchers du soleil. Car c’est depuis deux jours la fête patronale, la dernière et la plus belle de la saison, celle qui, de la grande place, s’en va sous les tilleuls jusqu’au rond point de verdure où commence l’obliquité montante du bois. Et j’en suis tous les ans de cette bruyante promenade, dans le mugissement ridicule du mirliton, l’odeur odieuse des beignets en plein vent, et l’étourdissement des chevaux de bois plus obstinés à leur inutile travail en rond que des bêtes politiques. De tout cela je n’entends pas grand’chose, rien qu’un bruit confus et indifférent comme celui de l’océan lointain. Mais je jouis, muet, de la féerie du paysage, de ce paysage où m’a ramené, comme une fatalité caressante, une rare diversité d’impressions, qui me fut comme un monde d’émotions douces ou cruelles, où mes pleurs se sont bien vite séchés sur le sable, dont j’ai gardé fidèlement quelques fleurs, aujourd’hui sèches, mais non pas sans parfum vivant!

IX A L’ODÉON

Oui, compagnons, j’ai franchi les espaces et traversé, d’un pied sec, d’ailleurs avec moins de mérite que Jésus au lac de Genezareth, j’ai traversé le fleuve plein de frémissements argentés sous la brume nocturne. Car la Seine est comme un lit de paillettes à cette heure emplie encore du scintillement des becs de gaz, où chaque étoile tombée du ciel semble se briser au toucher de l’eau, puis se dissoudre en minces filets de lumière, où les grands yeux des bateaux-mouches promènent devant eux un éparpillement de rubis et d’émeraudes. Tout autour les masses profondes des maisons dont les contours s’estompent comme ceux des nuages s’arrondissant avec les dômes de l’Institut et du Tribunal de commerce, s’effilant avec les clochetons de la Sainte-Chapelle et du Palais de justice. Le bruit seul des voitures survivant aux grands brouhahas du jour. Où un homme de bien peut-il se rendre, perdu dans cette ombre déchirée de mille clartés, sinon à l’Odéon et pour y entendre des vers?

Aussi bien était-ce mon cas, et je n’invoquerai aucun alibi pour m’en défendre. Un article de mon ami Bernard-Derosne m’avait hanté tout le jour et je le voulais entendre, ce Conte d’Avril, qui révèle au public un poète que les délicats connaissaient déjà tous. Un souffle de Shakespeare dans la musique sacrée du vers français! Je devinais un régal et j’ai goûté la pure joie que j’allais chercher au loin! Les belles rimes me tintent encore à l’oreille: les spectres charmants de la fantaisie passent sous mes yeux dans leurs chimériques costumes et j’ai rapporté comme un parfum de printemps immortel dans mon jardin où pleuvent les feuilles mortes sous l’automnale mélancolie des déclins! Une œuvre de théâtre où, loin de revivre plus intenses aux feux douteux de la rampe, les écœurantes banalités de la vie s’effacent derrière les toiles azurées qui ferment des paysages infinis, où l’Amour parle la langue inviolée des idéales tendresses, où des comédiens vivants consentent à porter les couleurs changeantes du Rêve! En plein Paris, comme ça! Ce n’est pas le fleuve tranquille où venaient boire les moutons enrubannés de madame Deshoulières, mais l’Hellespont furieux, où se mêlèrent, à la vague, les chevelures de Léandre et d’Héro, que j’aurais franchi pour assister à ce miracle, à ce glorieux effondrement des théories directoriales, à ce triomphe du poète dans le réveil surpris des échos que l’ennui avait faits silencieux!

Et quel souvenir-là! Celui d’une soirée pareille, mais déjà lointaine, d’une soirée dont la mémoire m’est comme un grand jaillissement de jeunesse à travers le cœur. Je la revois, cette première du Passant qui, du premier coup, fit célèbre Coppée. Nous, ses amis, étions tous là... plusieurs sont morts qui, eux aussi, étaient de bons poètes, comme ce pauvre Léon Valade. Nous connaissions sa pièce à l’avance, nous en admirions la prosodie savante et les ingénieuses pensées, les images heureuses et le beau souffle juvénile. Mais nous ne prévoyions pas l’immense effet qu’elle devait faire une fois le rideau levé. Et ce fut subit, immédiat, superbe. On avait commencé par un acte, également en vers, de Du Boys, que le public et la critique avaient accueilli avec de bienveillants hochements de tête, une mimique patience qui voulait dire: «Il faut bien permettre quelquefois aux rimeurs d’exercer leur coupable industrie. Ce ne sont pas de méchantes gens et leur folie n’a rien de dangereux.» Du diable si je me rappelle un mot de cette amusante comédie rimée à la diable.... Mais voici que, dans un décor de féerie, tinte le vers magistral et sonore de Coppée, que s’ouvre toute grande, entre les portants effarés, l’aile du Rêve sur une simple histoire d’amour, et que mademoiselle Agar, dans tout l’éclat de sa beauté triomphale, apparaît sur le perron de Silvia, traînant les flots de velours noirs de sa robe. Et des vers, de beaux vers, de vrais vers partout! Ce fut comme un choc électrique, et jamais victoire ne fut plus soudaine. Quelle sibylle inconnue avait crié le: Ecce! Ecce Deus! Je ne sais pas. Mais ce n’est pas nous seulement, les rares fervents de la Muse, qui applaudissions à nous broyer les mains. La foule, la vraie foule frissonnait d’aise et avait des houles d’enthousiasme comme une mer. Et, sous les crânes même des critiques, sous ces crânes craquelés comme des faïences surchauffées qui pètent, on entendait sonner des bravos grognons, les derniers hoquets d’une colère vaincue.

O poésie, quelle grande conquérante tu es!

Là, où tu poses ton pied divin, chère Immortelle, il naît dans les cerveaux, comme dans des jardins rajeunis, je ne sais quelles floraisons soudaines. Tu enveloppes, comme d’une verdure idéale, le monde obscur et croulant de la pensée humaine, et tes beaux festons de roses cachent les plaies de nos cœurs comme les feuillages pendus aux blessures béantes des murailles. Et quoique le découragement de toutes choses les fasse te renier, ils te reconnaissent, quand tu passes, et t’acclament, les combattants affamés de la lutte pour l’existence, ceux que la lèpre du lucre a fait pareils aux bêtes honteuses qui fuyaient devant les pas d’Orphée écouté des lions pensifs.

Seule, debout encore sur nos scènes avilies, ton image y fait passer quelquefois le souvenir de l’antique Beauté. Tu es comme un Léthé qui purifie. Dans les transparences de tes ondes, fleuve sonore aux bercements divins, le monde réveillé des héros et des génies, des vierges amoureuses et des fidèles amants flottent comme le bouquet retrouvé d’Ophélie, et tes grands roseaux chantent l’hymne des immortelles tendresses, et le ciel tout entier descend dans tes profondeurs avec le mirage éperdu des étoiles! Et, devant la limpidité divine de tes eaux qui n’emportent que le reflet souriant de doux visages et l’image tremblante de la nue, les naufragés des humaines tempêtes s’arrêtent pour goûter de loin la fraîcheur sincère de tes flots!

Ainsi pensai-je au sortir du théâtre, tout au ravissement de ce conte d’Avril qui est comme un murmure d’Aurore derrière le rideau des grands arbres encore endormis sur le premier frisson d’ailes des oiseaux dans la rosée. Et, en même temps que je bénissais celui qui m’avait ramené vers l’immortelle source dont les rimes comptent les larmes, une grande rancune me montait à la gorge, avec des jurons contenus et des injures réprimées, contre cette immense sottise des entrepreneurs de spectacles qui n’ont pas encore compris que l’avilissement du goût public aurait un terme ou que c’en était fait de la scène parmi nous. La belle leçon pour ceux qui montent des féeries ineptes où sévit

Le Janus à deux fronts, l’hébété calembour,

comme l’appelait Chénier, où des ganaches séculaires ne promènent plus que des squelettes grinçant comme des girouettes rouillées sous la splendeur déguenillée des défroques de Seringuinos et d’Olibrius!... Un décor frais où passent un rayon matinal, les pourpoints de velours et les robes en brocart d’or des cavaliers chimériques et des princesses d’Illyrie. Un peu de l’âme de Shakespeare caressant les feuillages d’où s’envolent les ramiers, la musique d’amour d’une sérénade lointaine, la voix jeune et vibrante d’un poète épris d’idéal et de fantaisie... Eh! mon Dieu, voilà tout ce qu’il faut pour faire écouter les caprices d’une idylle et ravir de bonnes gens à qui vient enfin la révolte d’être abêtis à plaisir!

A quand, maintenant, à l’Odéon, ce chef-d’œuvre de Théodore de Banville qui s’appelle Florise?

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