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Au pays des souvenirs

PROFILS PERDUS (continued 3)

Reading edition

C’est en présence du fastueux propriétaire de l’Ombrellino que je me trouvais, en effet. Quantum mutatus ab illo! Moi qui me le représentais dans un superbe pourpoint de velours et chaussé de broderies d’or! Mais non! je vous dis que ce diable d’homme,

Plus délabré qu’un Job et plus fier qu’un Bragance,

avait gardé si grand air, qu’on lui voyait sur les épaules d’imaginaires manteaux de pourpre vénitienne. L’omnia mecum porto du poète était fait pour lui. Il était la splendeur intérieure de ses superbes habits absents. Car tout s’était évanoui dans cette fortune pittoresque, et, à force de bien recevoir ceux qui l’y venaient visiter, cet hôte étonnant avait fini par ne plus avoir de quoi se traiter soi-même. Donc il avait quitté l’Italie et était venu demander à Paris le rajeunissement d’une pensée que les événements rejetaient dans la lutte. Pour les esprits bien trempés, pour les natures vraiment vigoureuses, Paris a, en effet, des excitations généreuses et fécondes. Mais quel beau spectacle nous gardait ce bon riche, et quel philosophe allait se révéler à nous dans ce légendaire châtelain! Desboutin avait fait de la peinture en Italie, mais sous l’impression des écoles, un peu en amateur,—bien que son Homme à l’épée, longtemps exposé chez Durand Ruel, soit un morceau de valeur.—Il arrivait, il faut bien le dire, mal armé pour le combat dans une école jeune, intolérante, railleuse des traditions. Eh bien! Desboutin s’y fit tout de suite une place, et parmi les plus jeunes, lui dont la formidable chevelure était déjà traversée de fils d’argent, lui qui laissait par derrière une existence déjà pleine et toutes les habitudes antérieures d’un esprit inexorablement studieux!

Mais, comme pour Manet, c’est l’homme bien plus que le peintre que je veux montrer. Je veux dire, avec toute mon admiration, de quelle sérénité cet artiste, épris des choses de la pensée seulement, regarda la pauvreté face à face, sans plus s’en émouvoir ou s’en étonner que s’ils avaient été de vieux compagnons dès l’enfance. Personne n’entendit jamais Desboutin faire même une allusion lointaine à ses anciennes splendeurs. Et pourtant rien ne devait moins ressembler à ses magnifiques bocages de l’Ombrellino, sous lesquels Sully-Prudhomme avait rêvé de beaux vers, que l’atelier de serrurier, tout en planches disjointes et en vitrages crasseux, que l’exilé avait loué rue des Dames, à Batignolles, et qui lui servait à tous les usages de la vie. Ce fut un hasard seulement qui nous rappela, à Manet et à moi, et une fois seulement, que notre ami avait été un grand seigneur. Il nous pria, en effet, un jour, de l’accompagner chez un notaire pour y dresser l’acte de vente, devant témoins, d’une dernière parcelle de sa propriété, dont il se dépouillait pour éteindre ses dernières dettes. Un morceau de terrain valant 2 ou 300,000 francs. Le notaire était ahuri de voir un homme aussi romantiquement vêtu parler d’une telle somme avec une superbe qui frisait le dédain. Mais nous ne fûmes pas moins surpris que lui quand Desboutin nous apparut, sur cet acte authentique où il avait signé avant nous, pourvu d’une baronnie et d’un nom illustre dont il ne nous avait jamais parlé. Le malheureux tabellion se croyait de plus en plus dans une féerie, et les petits clercs ricanaient comme si cela n’eût été qu’une grande mystification. Quand on nous demanda nos professions, Manet, me dit à l’oreille: «N’avouons pas que nous sommes artistes, on ne prendrait plus rien au sérieux!» Il se déclara donc: propriétaire aisé, et moi, pour ne pas demeurer en reste, je me dénonçai: rentier à son aise. Ayant repoussé d’un coup de pied son dernier lopin d’opulence, Desboutin sortit de l’étude avec une crânerie de matamore et fit au café Guerbois, en notre compagnie, une rentrée comparable à celle d’Agamemnon dans ses États.

Il y tenait déjà de petites assises, grand esthéticien qu’il était et causeur merveilleux. Quel don perdu en France que celui de la causerie! Zacharie Astruc, le sculpteur et l’aquarelliste dont je parlerai aussi, vous tenait aisément deux heures sous le charme d’une conversation toujours élevée. Ainsi Marcellin Desboutin. Je me rappelle que Jean Béraud et moi oubliions souvent l’heure du rendez-vous pour l’écouter. Il arrivait à huit heures et demie et ne s’en allait guère avant onze, le plus souvent accompagné de son fils, un robuste enfant, crépu comme lui, qui courait entre les tables, jouant avec les chiens, se livrant aux mille passe-temps si bien décrits par Rabelais dans l’enfance de Gargantua. Moraliste précoce aussi; car il n’avait pas huit ans que, son père étant entré avec lui dans un café de la place Pigalle, où des dames sur le retour (de celles qui n’ont pas eu l’esprit de mourir à Waterloo) jouaient un bézigue mélancolique: «Sortons, papa, fit-il, ces grues me dégoûtent.»

Mais à cette époque, Desboutin était entré déjà dans une période de splendeur relative. Il avait quitté son atelier de serrurier pour un hangar de carrossier, bien autrement confortable. Il n’était plus aux Batignolles, mais logeait à deux pas de la place Bréda, dans un quartier moins vertueux, mais plus dans les traditions du high-life. Il s’était, dès cette époque, révélé comme graveur. Après avoir fait de l’eau-forte comme tout le monde, il avait abordé l’art, beaucoup plus difficile, de la pointe sèche dans lequel le sillon dont le cuivre est creusé est tracé, dans sa profondeur, par le stylet même aussi indépendant, dans son esprit, que le crayon. De là bien plus de liberté et de charme, quelque chose de bien plus vivant et spontané, la grâce furtive et légère du dessin substituée à l’alourdissement des morsures chimiques. Desboutin commença, dès cette époque, une série de chefs-d’œuvre. Citons les portraits de Degaz, de Zola, de Duranty... et surtout cette merveille dont j’ai parlé et où il s’est représenté lui-même. Hélas! ce compagnon, que nous entourions de respect et de tendresse, eut un jour la nostalgie du soleil. Ne pouvant regagner l’Italie, il s’en fut à Nice, où il travaille, depuis sept ans, à la reproduction de cinq compositions de Fragonard inconnues à Paris. J’en ai vu des épreuves presque définitives, et j’affirme que c’est un des plus beaux monuments de la gravure en France.

Voilà un portrait plus longuement tracé que les autres. Mais, je le répète, je sais peu de physionomies plus intéressantes que celle-là, et puis, j’imagine que ces notes ne seront pas inutiles un jour à qui écrira l’histoire de l’art contemporain.

J’étais loin d’être un enfant encore quand une décision gracieuse de Napoléon III autorisa l’installation d’un Guignol considérable dans le Jardin des Tuileries. La mesure fut vivement commentée et blâmée par l’opposition du temps. Ces belles allées de marronniers, sous lesquelles il nous semble si simple, aujourd’hui, de voir quelquefois des kermesses foraines, devaient alors au voisinage du château impérial un caractère de solennité qui semblait inviolable à la bourgeoisie. M. Prudhomme est austère par tempérament dans toutes les choses qui ne touchent pas à ses vices. Oui, ce fut un petit scandale. On parla tout bas du fils naturel d’un ministre puissant à qui on avait octroyé ce privilège pour l’indemniser d’une naissance irrégulière... Les seuls heureux de ce coup d’audace, ce furent les petits enfants et moi.

Je puis bien avouer, après Nodier, que j’adore les marionnettes. Ne les ai-je pas entendues, interprétant, à Nohant, la belle prose de George Sand, ce qui prouve qu’à l’occasion elles ne manquent pas de goût littéraire? Ce dont il m’est plus pénible de convenir, à moi, dont on a récompensé solennellement les loyaux services administratifs, c’est que je passais au Guignol des Tuileries une bonne partie du temps que je devais au ministère des finances, qui n’en était alors qu’à deux pas: la rue de Rivoli à traverser, trois marches, une avenue à franchir et, toutes paperasses oubliées au bureau, je goûtais aux joies autrement incisives du théâtre. Car c’était un vrai théâtre, et ces délicieuses poupées jouaient de véritables pièces, ayant pour acteurs ceux de la farce légendaire, mais étrangement rajeunis par les fantaisies d’une imagination tout à fait heureuse. Ce n’était plus seulement Polichinelle, sa femme, le commissaire et son chat; ils n’arrivaient qu’au dénouement, après mille ingénieuses péripéties, où d’autres personnages s’agitaient dans d’invraisemblables aventures. Je me rappelle un vrai chef-d’œuvre, ayant pour titre: la Malle de Berlingue. Je ne m’imaginais guère qu’un jour j’en dusse posséder le manuscrit. Mais n’anticipons pas sur les événements. J’étais plein d’une admiration vraie pour l’auteur de ces petites comédies, alors inconnu pour moi. J’y applaudissais comme un enragé, à faire émeute parmi tous les bambins, qui se tenaient droits comme de petits i en voyant un homme de mon âge partager leur enthousiasme.

J’ai fait, depuis, dix ans de feuilleton dans les galères du journalisme, ramant sur l’océan des banalités journalières, regardant invariablement, comme un matelot le soleil couchant, Hippolyte épouser Ernestine à la chute majestueuse du rideau. C’était assommant, et mes souvenirs aimables de théâtre sont tous, et exclusivement, à ce Guignol éphémère qui me donnait les joies piquantes de l’imprévu. Et puis, quelle différence!... Au lieu d’une salle où le gaz brûle les yeux, où les coudes et les genoux se gênent, où l’on respire malaisément dans la buée d’autres haleines humaines, le grand air, les souffles printaniers passant, harmonieux, dans les arbres, le décor exquis d’un des plus beaux paysages parisiens, les rayons de soleil promenant des poussières dorées dans les feuillages, la rumeur lointaine de la grande ville grondant, comme une mer, à un invisible horizon. Pas de musiciens étiques grattant mélancoliquement des cordes à boyaux et enfermés, comme des bêtes, sous des barrières de bois, mais les oiseaux du jardin faisant un orchestre joyeux dans les branches et exécutant d’amoureuses ouvertures avant que la pièce fût commencée. Et les spectateurs, donc! Non plus le monde blasé des premières, la lividité des gilets en cœur et la fausse blancheur des épaules saupoudrées de fard et de farines parfumées; mais le microcosme vaillant, exubérant, sensible à l’excès, applaudissant follement des bambins, ce fourmillement charmant de têtes blondes ou brunes, mais toutes chevelues et frisées; ces jolis yeux clairs de l’enfance, et si transparents qu’on y voit la pensée comme un ciel dans l’eau. C’est avec un plaisir infini que j’évoque cette vision déjà ancienne. Vertu, tu n’es qu’un nom peut-être, mais je ne saurais oublier le groupe charmant des jeunes mères aux charmes décents, voire l’allure des belles filles de campagne, celles-là colorées de teint et fraîches comme des fleurs, qui, songeant peut-être à quelque militaire absent, tenaient, rêveuses, des gamins sur leurs genoux, bonnets pittoresques de Bretonnes ou fichus endiablés de Bordelaises sur de vigoureuses chevelures aux reflets d’ébène ou aux reflets d’or... Parlez-moi d’un public comme celui-là, où Rubempré et Trublot eussent également rencontré la mystérieuse sœur de leur âme.

Cette belle institution ne dura pas assez longtemps. Ce vrai théâtre des jeunes ne me parut pas faire de meilleures affaires que le théâtre des vieux. Il semble, cependant, que des marionnettes doivent être des comédiens moins exigeants que Sarah Bernhardt, et j’en ai connu, chez Maurice Sand, qui étaient d’excellents pensionnaires. Le public ne manquait pas non plus. J’étais là tous les jours, et jamais je n’ai réclamé un billet de faveur, cette ruine des entreprises dramatiques. Je me demandais si l’impresario avait fait si rapidement fortune qu’il ait pu se retirer en si peu de temps, ou si le privilège avait été refusé à un successeur n’ayant pas la gloire d’être bâtard d’un homme bien placé. L’opposition, qui devenait puissante, sous l’Empire déclinant, avait-elle enfin eu gain de cause dans cette grave question de principe? Toujours est-il que le Guignol disparut, et que je dus rentrer tristement à mon bureau, où m’attendaient de patients dossiers, qui ne me firent jamais oublier ni Polichinelle, ni sa femme, ni le commissaire, ni son chat, ni surtout cette Malle de Berlingue, qui me semblait être quelque chose comme le Misanthrope du Molière anonyme qui m’avait tant diverti et si bien châtié mes mœurs tout en riant, suivant la devise antique; car je dois ajouter que tous ces petits ouvrages étaient d’une écœurante moralité.

C’est au café Guerbois, auquel je reviens par un chemin d’écolier, par le long chemin qui sépare la place de la Concorde du boulevard Clichy, c’est au café Guerbois, dis-je, que je devais enfin, et par un hasard véritable, rencontrer leur auteur. Je ne connaissais encore du romancier Duranty qu’un fort beau livre, d’ailleurs, et tout à fait intéressant: les Malheurs d’Henriette Gérard, et ce me fut une surprise qui redoubla mon admiration pour lui apprendre qu’il avait fait aussi la Malle de Berlingue et tous les chefs-d’œuvre naguère applaudis par moi sur la scène dont j’ai décrit tout à l’heure les splendeurs bucholiques et raffinées tout à la fois. Ecce homo! Une physionomie douce, triste, résignée et d’une incroyable finesse; le parler un peu lent, très bas, avec une sorte de petit accent anglais imperceptible. Rien qui dénotât la richesse, mais une exquise propreté et un air du meilleur ton. Au demeurant, une figure essentiellement sympathique et distinguée, avec une pointe d’amertume. Il logeait à peu de distance, dans un rez-de-chaussée, et y avait pour distraction principale la société d’un chat, d’un chien et d’une pie. Le chien et le chat étaient d’assez débonnaires personnes, mais la pie était une créature diabolique qui passait sa vie à tourmenter ses deux compagnons. Ce n’est pas le premier exemple que j’eus du caractère tyrannique de ces Reines-Margot de l’air. Charles Furne, l’éditeur, possédait aussi un de ces oiseaux qui faillit faire mourir un chenil magnifique tout entier par le plus cruel et le plus inconcevable des caprices. Ce méchant volatile apprenait préventivement la propreté à ses victimes, en réfrénant, à grands coups de son bec pointu, les plus légitimes et les plus naturels de leurs désirs. La meute entière succombait à la constipation. Je note ce fait au passage, parce qu’il ne me semble pas que le fait ait été signalé par les naturalistes. Et pourtant Toussenel était là, Toussenel, l’admirable observateur des bêtes.

Mais je reviens à Duranty et à l’impression vraiment affectueuse qu’il me fit. Que de désillusions on sentait dans sa gaieté toujours discrète! Il était blond, avec la tête déjà très dégarnie, et avait des yeux bleus vifs et doux. Sa vie était comme écrite dans le rictus parfois douloureux de sa bouche. Il fumait une petite pipe en terre très courte qu’il laissait sans cesse éteindre, comme font d’ordinaire les causeurs qui sont des fumeurs médiocres. Je n’ai pas à le juger comme écrivain, mais à rappeler, qu’après les Malheurs d’Henriette Gérard, il publia à la bibliothèque Charpentier plusieurs autres romans qui furent très justement remarqués. Zola fit alors, dans une étude sur ses confrères du roman contemporain, un acte de justice en mettant très crânement à sa place cet ouvrier de la première œuvre dans l’école naturaliste. Ce fut, en effet, un observateur très fin que Duranty, et ayant de la modernité un sens très juste, sans préoccupation théorique, d’ailleurs, et sans prétention à la maîtrise. Il regardait volontiers autour de soi avec des yeux excellents et décrivait avec une conscience droite. Il connaissait fort bien l’âme humaine dans certains de ses replis les plus délicats. Mais, encore une fois, un autre, plus autorisé que moi, a dit ce qu’il convenait de dire de cet esprit délicat, n’ayant rien dans le procédé de ce qui plaît aux foules, mais d’une valeur incontestable et l’un des plus dignes d’estime de ce temps. Par sa vie retirée, Duranty avait peu de camarades, mais tous ceux qu’il avait étaient ses amis, et tous pleurèrent de vraies larmes en accompagnant sa dépouille de la maison Dubois au cimetière lointain qui s’appelle Cayenne, je crois, et où il repose encore. Moi, durant ce long chemin derrière le corbillard, je pensais à toutes les joyeuses bouffonneries du Guignol des Tuileries, dans lesquelles s’étaient envolées, avec le chant des oiseaux et l’odeur des marronniers fleuris, toute la jeunesse et toute la gaieté de cette âme qu’attendaient tant de désillusions et un si triste départ! Pauvre Duranty!

Parmi les silhouettes entrevues là, tous les soirs, à la lumière du gaz et dans le bruit des billes se choquant sur les billards, je veux citer encore le peintre Degaz, qui ne s’asseyait jamais longtemps, physionomie très parisienne et très originale, infiniment gouailleuse et spirituelle, celui qui, avec Manet, avait fait connaître à tous Marcellin Desboutin. La jeune école doit beaucoup à Degaz et l’ancienne admire, d’assez mauvaise humeur d’ailleurs, les incontestables qualités de dessin et de nature du peintre. Il a le privilège de n’être contesté par personne, pas même par les fervents de l’école de Rome. C’est un rénovateur en chambre que l’ironique modestie de ses allures, dans la vie, a sauvé des haines qui s’attachent aux bruyants. Car la chose est triste à dire: mais, dans le monde des artistes, j’ai vu rarement des gens jaloux du talent des autres, mais bien du bruit qui se fait autour de ce talent. Il leur serait fort indifférent qu’il y eût un Raphaël ou un Michel-Ange parmi eux, à la condition qu’il fût parfaitement méconnu. Ce sentiment n’est pas précisément à l’honneur de la nature humaine. Un nez en l’air, fureteur, et comme je rêve le nez de Panurge, ce Degaz dont les trop rares œuvres seront furieusement disputées un jour.

Je ne sais pas de figure plus calme que celle de Fantin Latour, qui était aussi des nôtres: une grosse tête d’enfant et volontiers un silencieux. La gloire lui est tardivement venue, mais solide. Il semblait toujours se reposer de la tâche accomplie dans le jour. Grand, pâle, un peu dégingandé, une extrême mobilité dans le regard, tel était alors l’impressionniste Renoir, un fort travailleur aussi et dans la gamme claire, dont la peinture ne ressemble certes pas à celle de Fantin Latour, mais en est cependant parente par la façon particulière de tisser les tons et de les mêler en fils menus comme une étoffe. Que j’ai vu de lui d’admirables pastels! des morceaux de nu éclatants des clartés éblouissantes de la vie!

Je terminerai par un dernier portrait cette rapide galerie de consommateurs artistiques et littéraires. Jean Béraud, qui n’avait pas alors beaucoup plus de vingt ans et qui sortait de l’atelier de Bonnat, était un des fidèles. Grand, très brun, avec des cheveux presque crépus, très maigre alors, mais d’une maigreur robuste, il était l’exubérance même, avec une verve intarissable vraiment. Son atelier, le premier qu’il ait occupé, était rue Coustou, et quel atelier! Des chevalets pour tous meubles. On s’asseyait sur la table à modèles et sur des boîtes à couleurs. Mais ce qu’on y riait et ce qu’on y mangeait de pommes de terre frites achetées au coin de la rue! Il faisait alors des portraits grandeur nature, d’une touche presque brutale, mais où se trouvaient déjà, avec une aptitude singulière à traiter le morceau, les dons d’observation, de justesse et de modernité qui sont devenus la caractéristique de son talent. Il était la terreur du quartier qu’il emplissait de sa gaieté bruyante, bousculant les tranquilles clients qui buvaient sur le trottoir des estaminets; entrant, le soir, comme la foudre chez les repasseuses pour éteindre leurs lampes, ruinant les industriels qui, là, sur le boulevard Clichy, invitaient les passants à des jeux d’adresse et de force, car telle était la vigueur de son bras qu’il ne manquait jamais de démantibuler leur gagne-pain. Il marchait, triomphant, à travers la colère comique de ses victimes, ayant généralement les rieurs de son côté. Il y avait vraiment du Cabrion dans ce grand diable, mais un Cabrion nouveau, à la dernière mode, et les souteneurs eux-mêmes, qu’il avait quelquefois caressés des poings au Moulin de la Galette, pendant les après-midi dominicales et dansantes, qui sont une des curiosités du Paris faubourien, s’écartaient respectueusement pour le laisser passer. Il avait le don de troubler, par des propos saugrenus, les conférences de Marcellin Desboutin, qui l’endurait tout de même. C’est dans cet atelier de la rue Coustou qu’il eut son premier succès au Salon, cette Sortie du cimetière Montmartre à laquelle je pensais tristement plus tard, en l’accompagnant, dans un décor tout pareil, celui-là même qu’il avait peint, derrière le cercueil de sa mère. Ce sont ces rapprochements étranges qui font quelquefois croire à la fatalité.

Ici finit cette petite étude. Desboutin fit grand tort au café Guerbois en changeant de domicile. Il emmena, place Pigalle, à la Nouvelle Athènes, le petit nombre d’auditeurs parmi lesquels il était accoutumé de tenir ses assises. Manet, Degaz, Duranty, Zacharie Astruc prirent le même chemin; moi aussi, et pareillement Jean Béraud, que durent regretter les belles filles qui passaient à huit heures, dans l’avenue de Clichy, les cheveux au vent et une chanson à la bouche, le travail du jour étant achevé.

XV AGAR

D’où m’était venue l’idée d’un pèlerinage à la Sorbonne? Mon Dieu, tout simplement des méchants bruits, pour les amateurs de latinité, mis en circulation par un des récents discours de M. le Ministre de l’instruction publique. L’avais-je lu ce discours? Ah! ma foi, non! Je n’attache aucun intérêt à la littérature officielle. Mes confrères se plaignent souvent de l’indifférence que nos gouvernants professent pour notre prose et pour nos vers. Moi, je me ferais un scrupule de me joindre à eux dans ces doléances, car j’ai la certitude de professer un mépris bien plus grand encore pour les œuvres de nos gouvernants—j’entends pour ce qu’ils disent et écrivent. De quel droit exigerais-je qu’un grand-maître de l’Université connût par cœur mes volumes, quand je me refuse à lire une seule ligne de ses discours? Nous sommes simplement quittes vis-à-vis l’un de l’autre, en nous ignorant mutuellement. Je me plais à croire que c’est lui qui y perd. Je vous jure que, les trois quarts du temps, je ne sais même pas le nom de la personne que le Parlement a chargée de présider aux destins des beaux-arts et à l’instruction publique. C’est Émile Zola qui m’a appris celui de M. Goblet. Ils restent, pour moi, attachés l’un à l’autre. (Ainsi Fréron serait oublié sans Voltaire.) Je n’ai pas besoin d’ajouter qu’un seul des deux me semble illustre. Non, je n’avais pas lu ce menaçant discours, mais seulement l’excellent article qu’il avait suggéré à Nestor, et qui était comme le glas mélancolique des anciennes humanités. C’est donc vrai que, dans vingt ans, personne ne connaîtra plus Virgile? Il faudra bien cependant admirer quelque chose et quelqu’un! Pas bêtes les littérateurs politiques d’aujourd’hui! Ils se disent: quand ils n’y aura plus que nous, il faudra bien qu’on nous trouve du talent! Et soyez sûrs qu’après Virgile, ils condamneront Racine. Tout le siècle de Louis XIV est si glorieusement imprégné et nourri d’antiquité! L’étude de la littérature commencera aux discours de Maximilien de Robespierre, qui était un fichu orateur, cependant, même comparé à ceux dont nous jouissons. La subissons-nous assez cette plaisanterie de l’histoire ayant pour point de départ, dans l’ordre des temps, la Révolution!

Oui, ce fut mon culte impénitent pour tout ce qui tombe qui m’inspira le désir fou de revoir ce temple des vieilles études que j’avais eu cependant en horreur autrefois. Mais il ne faut pas me demander compte de mes palinodies. Il n’y a jamais eu pour moi que deux grands partis en présence dans l’humanité: celui des vainqueurs et celui des vaincus. Or, je tiens pour les vaincus, quels qu’ils soient. Tant pis pour mes amis de la veille s’ils triomphent aujourd’hui. Je les prends immédiatement dans un dégoût insurmontable. Dans le balai, je n’ai horreur que du manche. En écrivant le vers célèbre:

Et c’est être innocent que d’être malheureux,

La Fontaine est au-dessous de ma pensée. C’est être sublime et uniquement digne d’être aimé. Eh quoi! me dites-vous, n’y a-t-il donc pas de malheurs mérités? Peut-être, mais nous ne sommes pas des justiciers ici-bas. Et puis, avant d’être impitoyables à cette classe d’infortunes, demandons-nous combien de bonheurs sont vraiment venus aux plus dignes. Notre lâcheté devant la chance et le succès ne se peut faire pardonner que par une miséricorde désordonnée pour toutes les misères. J’aime encore mieux l’égoïste qui refuse nettement un sou à un pauvre que le farceur sinistre qui lui fait subir l’affront d’un interrogatoire et d’une bribe de morale. Mais que me voilà loin de mon sujet! Ce n’est pas ma faute, cependant, si dans Esther, je ne m’intéresse absolument qu’à Vasti, l’épouse délaissée d’Assuérus. Je reprends ma promenade par-delà les ponts. Je dois être franc; malgré mon désir de la trouver un monument admirable, la Sorbonne ne charma que médiocrement mes yeux. J’aurais voulu, depuis longtemps, un plus noble sanctuaire sculptural aux chefs-d’œuvres du passé grec et latin. Mal logées l’âme d’Horace et celle de Théocrite dans ce corps nouveau! Quand cette carcasse de pierres noires n’abritera plus que l’esprit des professeurs de géodésie, peu me chaut qu’elle s’écroule! Nous autres, les derniers fervents des lettres anciennes proscrites, nous leur bâtirons quelque temple plus riant, avec des portiques tout fleuris de lauriers-roses, et c’est Puvis de Chavannes qui y fera revivre l’image des glorieuses promeneuses du bois sacré!

A deux pas, la salle Gerson. J’y rencontre une source de souvenirs plus modernes. C’est là, qu’avant la guerre, la tragédienne Agar, dans tout l’éclat de son noble génie et de son éclatante beauté, avait entrepris de révéler au public les poètes de la pléiade nouvelle. Théodore de Banville, Leconte de Lisle, Baudelaire; puis, parmi les maîtres plus jeunes, Catulle Mendès, François Coppée, José-Maria de Hérédia trouvaient, en elle, une interprète à la fois savante et passionnée. C’était un service incontestable rendu aux belles-lettres et dont il ne me semble pas qu’on lui ait su suffisamment gré. Cette fidélité au grand art et à la langue immortelle du vers français valaient bien une autre situation que celle qui semble être encore la sienne dans la maison de Molière, laquelle est bien aussi, peut-être, celle de Corneille et de Victor Hugo. Le jeune comité et mon ami Jules Claretie, si sincèrement dévoués aux choses de l’art, répareront-ils cette longue injustice? La mémoire légitime d’une carrière uniquement vouée à la plus haute forme de la pensée dramatique pèsera-t-elle autant qu’il convient dans la balance? Je le voudrais, me rappelant tout ce que fit cette courageuse artiste pour défendre cette autre proscrite—comme la langue latine bientôt—qui s’appelle la tragédie, et à qui nous devons nos plus impérissables chefs-d’œuvre. Car elle fut, tour à tour, chacune de ces héroïnes immortelles dont le front est taillé pour le laurier, suivant la magnifique expression de Baudelaire. Nous faisions tous des vers pour mademoiselle Agar, dans ce temps-là, et je retrouve ce sonnet dans mes feuillets perdus:

Hermione, Camille, Agrippine, Emilie, Evoquant, dans la nuit, ses héroïques sœurs, Sous leurs masques divins, savamment elle allie D’étranges cruautés à d’étranges douceurs. Comme un cygne blessé par de lointains chasseurs, Quelque flèche des cieux à jamais l’a pâlie, Et c’est au «soleil noir de la mélancolie» Que ses yeux fiers ont pris des rayons obsesseurs. Ceux mêmes qui criaient, Rachel étant perdue: «Tout est mort! Dans sa gloire au tombeau descendue La Vestale a brisé sa lampe sur le seuil!» Ont senti quelque esprit refleurir sur leur deuil, Quand Agar nous rendit, sous leurs traits ennoblie, Hermione, Camille, Agrippine, Emilie!

C’est que’lle avait vraiment l’air de ces grandes immortelles, son beau front marmoréen perdu dans la nuit d’une chevelure léonine et jaillissante avec des révoltes superbes que son poids seul domptait, séparant, en larges ondes, ce sombre fleuve. L’âme antique vibrait dans les moindres détails de sa sculpturale beauté, de cette beauté faite d’une telle splendeur de traits que le temps n’y put mordre et la dut respecter tout entière.

Ah! les vaincus! les vaincus! Ils ne sauront jamais de quel amour je les aime, rien que pour l’affront dont les poursuit l’indifférence ou la colère des foules. Ils sont toujours la protestation vivante contre cette force inerte, monstrueuse, qu’on voudrait substituer aujourd’hui à toutes les vertus, contre cet élément imbécile, stupidement oppressif qui s’appelle: le nombre, et qui finira par peser si rudement à l’esprit humain que celui-ci en demeurera écrasé, à moins qu’un Dieu inconnu lui donne des ailes pour s’enfuir vers quelque planète nouvelle où les sots ne seront pas les maîtres par la seule raison qu’ils sont beaucoup de sots!

XVI LES PIERROTS

Dans trois jours va fermer le seul théâtre de Paris où il se soit dépensé quelque gaieté depuis huit ans. Le fait vaut bien qu’on le note et qu’on le déplore. Cave si l’on veut, que cette salle de l’Athénée aux portes grandes ouvertes, mais cave où étaient demeurées les dernières bouteilles des crus joyeux qu’aimaient nos pères. Les vins qu’on y dégustait ne portaient pas les hautes marques des grands chimistes contemporains, mais ils étaient sincères, et je suis de ceux qui pensent qu’un verre d’Argenteuil franc ou de Suresnes authentique vaut mieux qu’un flacon de Saint-Emilion frelaté ou de Pommard sans raisin. On y buvait donc en trinquant du rire, et les méchantes gens seules s’en pouvaient indigner, le rire après boire étant signe de conscience tranquille et de digestion sans remords. Il ne m’appartient pas d’apprécier le genre qui y florissait, mais il m’est permis de faire remarquer que c’est celui qui fit jadis la fortune du Palais-Royal et celui auquel le public est resté le plus constamment fidèle. Il n’aime pas déjà tant que ça à s’embêter, le public! Et puis, il croit encore à ce qu’on appelait naguère «l’esprit gaulois» et qui est devenu si rare aujourd’hui. Car il semble que nous nous vengions de l’Allemagne en lui prenant son humeur morose, sa science épaisse, sa lourde fantaisie, sa philosophie sans clarté, pour les deux plus belles provinces qu’elle a arrachées de notre soleil. Voilà, morbleu! une belle compensation et bien faite pour satisfaire le patriotisme de nos politiciens du jour, lesquels sont les grands maîtres de l’ennui général et de l’insupportable solennité dont nous mourons! Ah! pauvre Montrouge! Dernier exemplaire en deux volumes de la joyeuseté naturelle d’antan, vous avez grand tort de partir, car vous laisserez une grande place vide dans la bibliothèque parisienne, la place où l’on allait feuilleter, le soir, quand les enfants étaient couchés, une bonne page de Rabelais ou de Béroald de Verville, les bons conteurs d’autrefois! Vous faites mal en agissant ainsi, méchants pierrots que vous êtes!

J’ai dit Pierrots! C’est vers vous qu’allaient, en effet, comme vers leur nid, tous les moineaux francs de la littérature fantaisiste, troupe bohème qui se groupait autour de vous avec un grand bruissement d’ailes. Le banquet que vous aviez fondé et qui eut cent vingt représentations, comme vos moins bonnes pièces, mérite bien un mot de souvenir. Il avait devancé, de bien des années, cette mode d’agapes qui fait qu’aujourd’hui un homme de lettres à grand’peine dîne une fois par semaine chez lui et est inexorablement moissonné dans son printemps par les gastralgies. Il remontait au temps où les Folies-Marigny faisaient de l’argent, même quand un manteau de neige couvrait les Champs-Elysées,—au temps de ces comédies étonnantes qui s’appelaient: En classe, Mesdemoiselles! ou les Virtuoses du Pavé. J’en ai connu beaucoup de ces festins, mais pas un qui méritât aussi bien ces longues destinées. Car trouvez-moi donc aujourd’hui une institution qui ait duré dix-neuf ans! C’est que là était le rendez-vous naturel de tous ceux qui pensent, comme moi, que la mélancolie est souvent mauvaise conseillère. Paul Legrand et Montrouge en avaient été les parrains. Pierrot avec Polichinelle! Et quelle Colombine faisait alors cette Massé, dont les beaux cheveux eussent pu balayer les planches et dont le rire clair avait des sonorités de cristal! Tous les vaudevillistes étaient accourus, Clairville en tête et Flan derrière lui, écrivains sans prétentions, l’un et l’autre, mais capables de dépenser plus d’esprit en une demi-heure que vingt de nos romanciers à la mode en un an. Un fin lettré, le dieu de l’irrégularité mais aussi du Français de race, vint à la rescousse, et Charles Monselet s’assit souvent à cette table où ses discours étaient au moins aussi estimés que son appétit. Encore un qui ne croit pas qu’il soit nécessaire d’être ennuyeux pour bien écrire et qui invoque le nom de Voltaire à l’appui de son illusion.

C’est seulement après la guerre et au moment où la tentation me vint de composer pour l’Athénée une comédie conforme à mes aspirations, c’est-à-dire où l’on s’amusât franchement des cocus comme le faisaient nos pères, au lieu de les prendre au tragique comme il est de mode aujourd’hui, que je fus invité pour la première fois, à ce banquet, dont la grande salle de Gillet était le décor ordinaire. J’y rencontrai Burani, Coquelin cadet, les deux Régamey, un noyau de compagnons déjà aimés, et si mes occupations ne me permirent pas d’en être toujours un des fidèles, je n’y revins jamais sans un vif sentiment de plaisir et une grande impression de cordialité. Rien de gai comme cette table immense et couverte de fleurs. Au centre, d’un côté, Montrouge agitant un grelot comme M. le Président de la Chambre lui-même; de l’autre, Mᵐᵉ Montrouge percevant, dans un bol d’argent, les amendes encourues par ceux qui avaient dit des mots légers. Car apprenez que la grivoiserie de parole était obligatoire, mais non gratuite. Où s’en allaient ces menues monnaies tombées au milieu des éclats de rire? Vous l’avez deviné, je l’espère. Vers les pauvres. Vers les artistes malheureux, qui trouvaient dans cette cagnotte de la gauloiserie une source continuelle de secours. N’était-ce pas charmant? Le repas à peine fini, Montrouge, dont la solennité était la plus comique du monde, donnait la parole à un rapporteur nommé au banquet précédent et qui devait en rappeler les péripéties. Le rapport était quelquefois un poème, le plus souvent une chanson. Avec lui commençait une série de desserts littéraires qui n’étaient pas précisément toujours des sucreries. Le pauvre Félix Savard, qui fut une façon de Sardou des petits théâtres, excellait dans ce genre de pâtisseries pimentées. Toujours en noir et mis comme un notaire, c’était d’une voix désolée qu’il accouchait des plus inconcevables gaudrioles. On se mettait au piano ensuite. Et qui chantait, s’il vous plaît? Thérésa, les frères Lionnet, toute la jeune troupe de l’Opéra-Comique, Belhomme, Barnolt, Collin et tutti quanti. J’ai même ouï dire qu’on dansait, mais je n’ai jamais attendu cette heure périlleuse pour un homme qui n’a jamais pu apprendre les figures du quadrille et qui, d’ailleurs, est notablement moins svelte que Sarah Bernhardt.

Une chose exquise de ce dîner, c’est qu’on y avait horreur des névrosés et des malsains. Je vous réponds que si le poète Anemoros y était venu psalmodier des mélancolies macabres, on lui eût franchement ri au nez. Au moins Trissotin n’avait-il pas de guitare sur lui. Maintenant dire que le recueil des chansons débitées aux Pierrots pourrait remplacer un dictionnaire de rimes, composé par Théodore de Banville, serait une exagération manifeste. Mais il est des moments où je trouve, comme Alceste, que le vieux refrain:

J’aime mieux ma mie, ô gué! J’aime mieux ma mie!

vaut mieux que certains sonnets. Il y avait là de jolies femmes, toutes appartenant ou ayant appartenu au théâtre, Mˡˡᵉ Bade en tête, qui, comme l’enfant prodigue, revint toujours au foyer... de ses premiers succès, sans que les applaudissements l’aient pu retenir ailleurs, et ce n’est pas par les magistrales beautés d’un pantoum qu’on se concilie le cœur des belles. C’est seulement dans une autre planète que nous autres, pasteurs de rythmes raffinés, pouvons espérer voir un de nos mélodiques cadeaux préféré aux joyeux devis, voire même aux rivières de diamants. Mais là on ne vous demandait, à qui voulait plaire, que de la belle humeur et de la bonne volonté, ce qui est bien, après tout, ce qu’il y a de meilleur au monde. Et c’est justement parce que ces deux charmantes choses-là n’étaient plus appréciées à leur juste valeur qu’à ce banquet, que je donne un sérieux regret à cette institution bonne-enfant, improvisée jadis par deux hommes d’esprit et par une femme de cœur. Donner en riant et en chantant, voilà, certes, un aimable programme! Les deux fiers comédiens qui se retirent,—pour peu de temps, j’en suis convaincu, car on n’échappe pas à sa destinée et la leur est d’amuser, encore longtemps, leurs contemporains—se souviendront un jour qu’une bonne action était derrière leur succès, et, comme ils sont fatalistes l’un et l’autre, vous verrez qu’en même temps qu’ils ramèneront la vogue sur une nouvelle scène, ils ressusciteront le dîner des Pierrots, où l’aumône tombait au choc des verres et au vol des chansons!

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