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Au pays des souvenirs

INTIMITÉS

Reading edition

I ANGE BOSANI

A peine eus-je reçu, au moment de son apparition, le curieux livre que vient de publier Émile Bergerat, sous ce titre: Ours et Fours, dont on aurait mauvaise grâce à contester la modestie, que, malgré moi et d’instinct, je fouillai, du couteau à papier, les deux volumes pour y trouver la pièce que nous avions autrefois écrite ensemble. Qui se souvient aujourd’hui d’Ange Bosani, si ce n’est lui et moi? L’ouvrage fit cependant quelque train, il y a treize ans; il défraya les feuilletons de toute une semaine, diversement jugé par les princes de la critique. Leur littérature n’a, d’ailleurs, pas plus duré que la nôtre. Je n’ai gardé de reconnaissance qu’à Oswald qui nous défendit avec infiniment de courage, et de rancune qu’au vieux bonze (j’ai oublié son nom, comme tout le monde) qui pontifiait à la Patrie et qui demanda avec instance qu’on nous déférât aux tribunaux. Bergerat et moi sur la paille humide pour avoir insinué qu’un homme comme une femme peut vivre de sa fatale beauté! M. Alexandre Dumas n’avait pas encore écrit Monsieur Alphonse. Dieu ne t’écouta pas, vieillard encourageant à la jeunesse; tu en fus pour tes vœux insensés. Bergerat et moi nous continuâmes à humer, par trente-cinq degrés de chaleur, l’air vivifiant de la liberté.

Oui, en ce temps-là, l’hypothèse d’un gentilhomme sous-marin vivant de la libéralité des Néréides au front couronné de perles, semblait monstrueuse au théâtre. M. Musard avait cependant vécu, et Balzac avait immortalisé, d’un coup de fer rouge, M. Marneffe. Mais il paraissait qu’on dût abandonner à la vie et au roman ce personnage digne des respects de la scène. Il fallait laisser la vérité dans son puits et ne la pas aller déranger dans l’océan. La censure nous fut paternelle et se contenta de nous signaler le péril.—Pourquoi voulez-vous à toutes forces, nous disait l’excellent M. Hallay-Dabeau, que ce misérable ait ce défaut, plutôt qu’un autre, de vivre aux dépens du mariage? Faites-en un maquignon au lieu d’un maq... autre chose. On peut être malhonnête en vendant des chevaux, et il n’est pas nécessaire de vendre spécialement sa femme pour mériter le mépris de la société.

Nous fûmes inflexibles dans notre erreur.

Quant à M. Carvalho, qui dirigeait alors le Vaudeville, il était, en ce temps-là, pour toutes les audaces. D’ailleurs, on était en pleine canicule; plus un Parisien dans Paris, et le public cosmopolite sur lequel on pouvait compter, n’entendant pas un mot de français, ne risquait pas d’être scandalisé. Il croirait assister peut-être à la Grâce de Dieu.

C’est un monde d’impressions nouvelles pour moi que j’évoque. Bergerat avait eu déjà une pièce en vers jouée à la Comédie-Française et quatre actes reçus au même Vaudeville. Mais moi, j’allais être représenté pour la première fois. Tout m’était inconnu dans le monde vers lequel me traînait la main d’un ami. Dante n’eut pas un plus grand émoi en profanant le seuil interdit de l’Enfer que moi en descendant à la première répétition. Je n’avais jamais vu les coulisses d’un théâtre. J’avoue que j’en reçus une désillusion dont je ne suis pas guéri. Eh quoi! c’était entre ces ignobles charpentes, dans ces cartonnages ridicules renfloués avec de vieux journaux, que le génie des décorateurs avait fait descendre, au temps de l’Arlésienne, le soleil enflammé de Provence et ces couchants infinis sur les marais de la Camargue! C’est là qu’avaient alterné, dans un immortel duo, les âmes d’Alphonse Daudet et de Bizet! L’enfer dantesque avait au moins quelque grandeur, et Virgile y parlait une langue ne ressemblant à celle des machinistes que de fort loin. Ce désenchantement me hante encore, et j’ai gardé une horreur des planches qui suffirait à prouver que je n’étais pas né homme de théâtre.

En revanche, les acteurs me plurent infiniment. Je trouvais la morgue si naturelle à des hommes ayant le privilège de s’habiller en demi-dieux et en héros! Mais ils furent bienveillants au possible, rapidement familiers même, et je n’étais pas médiocrement flatté de cette condescendance à mon endroit. Abel nous tutoyait, et Abel était resté pour moi le Frédéric de l’Arlésienne. Il m’arrivait de chercher sur son épaule la trace des larmes tragiques de Mˡˡᵉ Fargueil.

Flaubert, lui, admira tout d’abord l’intelligence des comédiens. Je le rencontrai plus tard pendant qu’on répétait le Candidat au même théâtre:—Ces gens sont prodigieux vraiment, me dit-il. Nous n’en sommes qu’à la troisième répétition en scène et il y en a déjà qui font des gestes!

Moi, c’était leur aménité qui m’avait enthousiasmé.

Et les actrices! Aucune désillusion non plus de ce côté. Je vous assure que Mˡˡᵉ Massin, alors dans tout son éclat, était aussi belle le jour, dans le demi-déshabillé du théâtre, que sous ses plus fastueux costumes. Mˡˡᵉ Antonine portait merveilleusement la toilette de ville, et l’ombre charmante de la pauvre Hortense Neveu traverse encore quelquefois ma mémoire. Une femme qui a vraiment de la beauté en a partout, et il n’y a que les imbéciles pour la trouver plus belle quand elle a refait son visage.

Ma jeunesse s’était passée tout entière dans les deux milieux également austères du foyer paternel et d’une école militaire. Depuis, j’avais traversé la bohème, mais soulevé toujours assez haut par un amour religieux et absolu de la Femme, pour n’y crotter que mes pieds et garder mon cœur de ses fanges. J’étais, au demeurant, un innocent ayant aimé à tort et à travers et dont l’idéal avait rayonné même dans les antres abjects de la débauche. Je croyais à un monde quelquefois malpropre, mais toujours bon enfant, manquant de vertu, mais tout à fait loyal, où l’on avait besoin d’être bien botté pour ne pas se salir les jambes, mais non pas toujours armé pour défendre sa poitrine. Je n’ai pas rencontré depuis un jobard comparable à moi.

C’est vous dire qu’un monde de surprises m’attendait au théâtre. J’y vis, à mon grand scandale, des gens se serrer la main et parler ensuite fort mal l’un de l’autre. Il est probable que j’avais déjà été dans maint endroit où les choses ne se passaient pas autrement, mais je ne m’en étais pas aperçu. Là c’était flagrant. Il me parut aussi qu’il ne fallait pas toujours prendre pour argent comptant les compliments des directeurs. Mais je n’ai gardé rancune ni à ceux-ci ni aux comédiens de l’utile leçon qu’il m’ont donnée. Ils étaient plus en situation que personne pour exercer, sur un naïf de ma sorte, ce professorat nécessaire, puisque leur profession même les force souvent (c’est des acteurs seulement que je parle) à exprimer une pensée qui n’est pas la leur. C’est une habitude qu’ils prennent, et voilà tout.

Quant à la malveillance, un peu jalouse quelquefois, qu’ils se témoignent à distance, elle a pour circonstance atténuante la lutte pour la vie, dans une carrière où celle-ci est plus âpre que dans aucune autre. Car le temps est là qui les guette, leur apportant, sur une de ses ailes, les déceptions de l’âge, et, sur l’autre, les tristesses de l’oubli. Il leur faut triompher vite, s’ils veulent triompher quelque temps avant de disparaître. C’est d’ailleurs bien plutôt un travers de notre époque hâtive que de leur profession. Si d’ailleurs leur langue est quelquefois perfide, j’ai vu leur main généreuse. S’ils prêtent souvent à leurs camarades des ridicules qu’ils n’ont pas, il savent toujours leur donner aussi le pain qui leur manque. C’est une raison pour qu’il leur soit beaucoup pardonné, même ce grand amour du bruit et de la gloriole, lequel ne peut gêner que ceux qui voudraient, pour eux-mêmes, la gloriole et le bruit, sans avoir la même excuse, celle de ne vivre que de renommée et d’applaudissements.

On a attaqué les comédiens avec trop de passion dans ces derniers temps, pour que je n’en dise pas mon opinion en toute sincérité. Ceux du théâtre valent mieux que ceux de la vie.

Te rappelles-tu, mon cher Bergerat, qu’à la première d’Ange Bosani nous crûmes à une grande victoire? On avait rappelé à tous les actes, et la toile était tombée, pour la dernière fois, sur de furieux applaudissements. M. Carvalho nous embrassa avec effusion. Nous embrassâmes nos interprètes avec plus d’effusion encore. J’embrassai même, par-dessus le marché, Mˡˡᵉ Massin qui n’était pas de la pièce, et Mˡˡᵉ Hortense Neveu qui n’en était pas davantage. Je me voyais héritier de la renommée de Scribe, alors dans toute sa fleur. Toi, je te concédais celle de Beaumarchais qui n’avait d’ailleurs certainement pas plus d’esprit que toi. Vingt représentations, mon vieux, et une suprême gloire sur laquelle nous n’avions pas compté ni l’un ni l’autre, celle de réaliser la plus petite recette qui ait jamais été faite au Vaudeville depuis sa fondation. Il est certain que si des maris indélicats avaient vendu leur femme ce jour-là, çà n’avait pas été pour venir voir notre pièce.

II LE SOUPER D’HERNANI

Une fois encore je me suis assis à la grande table que présidait l’aïeul, dominant des neiges de son front nos têtes recueillies, semblable aux pics glorieux qui font les collines sensibles à peine. Une fois encore j’ai entendu la voix dont l’écho dira aux âges la grandeur du siècle aboli et l’honneur des jours qui furent les nôtres. Ce fut comme une halte dans l’agitation des heures présentes, comme une trêve aux combats journaliers, comme un souffle de sérénité sur nos effarements. Toutes les querelles étaient oubliées, tous les dissentiments évanouis devant ce beau vieillard qui tendait à tous les mêmes mains qui ne tremblent pas et dont le regard calme nous enveloppait d’un rayon doux et clair comme ceux de la lune. J’ai pensé à ces magnifiques soirs d’été qui ne permettent plus la haine à l’âme humaine et l’emplissent d’impitoyables pardons pour tout ce qui respire, à ces soirs dont le silence et les parfums, l’ombre lumineuse et la mystérieuse paix imposent l’amour. Nous étions tous si petits devant ce géant, si humbles devant cette gloire, si pétris de néant devant ce verbe immortel! Il ne nous eût plus manqué que d’être mauvais devant cette immense bonté! Combien se sont retrouvés frères, dans cette famille d’une heure, qui avaient oublié le chemin des communes joies et des premières espérances! Te rappelles-tu, Daudet, nos promenades en Seine, dans ton bateau l’Arlésienne, et les roseaux qui nous chantaient, à nous tout seuls, les chères chansons du Midi, avec leur petit bruissement de cigales à peine éveillées!

Victor Hugo! Qui m’eût dit que je le verrais un jour, quand, enfant, j’emplissais mes yeux d’images éblouissantes et mes oreilles de musiques inouïes à me redire à moi-même ses vers! Ses rythmes berçaient dans ma pensée la figure auguste d’un porteur de lyre, contemporain du monde comme Homère. Ce qui est fait pour l’immortalité n’est d’aucun temps, et, devant toujours être, semble avoir toujours été. Je ne comprenais pas qu’il y ait eu une poésie française sans ce poète. J’appris que Victor Hugo était un homme de mon temps en apprenant son exil. Je me dis qu’il emportait avec lui le cœur même de la patrie. Mais toute curiosité me semblait indiscrète vis-à-vis d’un être si fort au-dessus du reste de l’humanité, et j’avais surtout horreur d’en entendre parler par ceux-ci et ceux-là, estimant qu’il y avait une familiarité outre-cuidante à mêler son grand nom aux banalités d’une conversation. Plus tard, George Sand et Théophile Gautier me parurent seuls dignes de le prononcer souvent et à propos des choses de sa vie; je les écoutais avec d’autant plus de joie que leur génie semblait prendre plaisir à s’humilier devant le sien. Le parc de Nohant, aussi bien que le jardin de Neuilly, était plein d’autels invisibles au dieu dont de tels écrivains s’honoraient d’être les prêtres! Cet hommage de tels maîtres faisait plus lointain encore des stériles humilités de mon culte celui qui en était l’objet.

On se fait souvent malaisément l’image d’un homme en lisant ses écrits. Je ne crois pas cependant aux désillusions absolues en cette matière, surtout lorsqu’il s’agit de poètes. Un farceur eût essayé un instant de me faire prendre même l’Apollon de la bourgeoisie pour Théodore de Banville ou pour Leconte de Lisle qu’il y eût certainement perdu son temps. Le portrait de Victor Hugo était partout, même sous l’Empire. Eh bien! je n’en étais pas plus curieux que des bavardages des sots à son endroit. Je m’étais fait, à moi-même et dans mon esprit, un Victor Hugo dont je ne voulais pas démordre. Ce n’était pas le jeune homme au front proéminent, à la crinière léonine, aux yeux sombres et roulant encore les colères de la lutte, que la gravure avait popularisé. C’était un Victor Hugo d’une olympienne sérénité, portant en soi l’invincible majesté de la victoire, déjà fort de la consécration pressentie, conscient de sa gloire et en demandant le pardon à la Bonté. C’était bien le

Génie entré vivant dans l’immortalité!

de Banville. Eh bien! je n’avais pas rêvé si fort que cela et quand, au souper de la centième représentation de Hernani, je me suis trouvé, pour la première fois, tremblant devant ce maître de nos maîtres, à nous les faiseurs de vers, sitôt que mon regard s’osa lever vers lui, il donna raison à mon imagination. N’est-ce pas déjà le Paros immortel qui, aux blancheurs de la barbe et des cheveux, réclame cet auguste visage? Il me sembla que l’humanité tout entière vivait dans la profondeur humide de ce regard, lointain comme ceux des marins qu’attirent sans cesse les horizons infinis!

Tel je l’ai revu une fois encore, dans ces mêmes fonctions d’hôte qu’il remplit avec une grandeur antique, souriant, toujours le même, à nous vieillis par quelques années. Une jeune femme était à son bras, cette Bartet, dont le talent est le plus touchant qui soit au théâtre,—car il est fait de vraies tendresses et de réelles chastetés,—et c’était un spectacle d’une émotion singulière que cette grâce appuyée sur cette grandeur, que ce charme enlacé à cette force! Devant eux s’écartait la foule, respectueuse à ces deux choses, les seules qui soient sacrées en ce monde: chez l’homme, le génie, chez la femme, la beauté. O les misérables objets qui, sans cesse, nous distraient de ces deux formes de l’Idéal dont la contemplation devrait emplir une vie mieux faite! Car ce n’est pas vivre que de vivre en dehors de ce noble souci. Ce qui fera Victor Hugo immortellement glorieux, c’est de n’en avoir guère connu d’autre et d’avoir marché, comme les Mages, les yeux toujours levés vers l’Etoile, le front perdu dans le rêve qui, comme les nuées célestes, ne se rencontre qu’aux sommets!

III TOILES DE FOND

Depuis plusieurs mois déjà que le caprice du destin me fait vivre, quatre heures par jour, sur la scène du plus glorieux théâtre du monde, je dois avouer que ma pensée n’est pas demeurée constamment fidèle aux savants travaux qui y préparent le spectacle dès longtemps annoncé. Le génie des répétitions est particulier aux vrais auteurs dramatiques, et on m’assure que M. Sardou le possède à un plus haut point encore que le génie littéraire, ce qui ne me surprend pas. En revanche, on trouverait difficilement, je crois, un homme à qui il manque plus complètement qu’à moi. La fièvre de la mise en scène tente en vain de secouer mes artères. Insensible à la joie d’entendre redire mes vers sur des airs nouveaux par les plus célèbres chanteurs de ce temps, je ne suis pas plus tôt assis devant le trou du souffleur que, par cette ouverture sans doute, mille imaginations vagabondes me montent au cerveau, m’enveloppent, m’obsèdent et m’emportent loin du monde fermé de portants où s’agitent les interprètes de mon poème. Cette fausse lumière des herses pendues au dédale des combles me met, malgré moi, dans une atmosphère de rêve; mais ce sont surtout les toiles du fond faisant passer devant mes yeux leurs horizons artificiels, à qui je dois mes plus beaux voyages au pays des songes creux et des souvenirs. Elles changent constamment puisque, jusqu’à la pose des véritables décors de la pièce répétée, elles n’ont d’autre but que de clore la scène, et sont placées là au hasard par les machinistes, à moins qu’elles n’aient servi au dernier spectacle ou ne doivent servir au prochain. Plus le sujet que les décorateurs y ont traité s’adapte mal à la pièce qui devrait seule m’occuper, plus je me trouve à l’aise pour me fuir moi-même, ce qui m’a toujours paru une délicate occupation, ma propre compagnie ayant le don de m’ennuyer beaucoup.

Ces murailles fortifiées qui s’enfoncent dans un ciel poudré d’argent par la nuit et que dominent les hauts arbres se profilant en noir sur l’azur viennent du Tribut de Zamora. Pour moi elles n’en représentent pas moins Avignon et elles me font revivre une des belles soirées de ma jeunesse. Celle que j’aimais alors m’avait rejoint là, parmi les terreurs d’une de ces fuites à deux dont chaque minute est une émotion. Nous nous étions cachés tout le jour dans l’ombre douce d’une chambre d’auberge, douce et pleine de baisers, sachant bien que nous ne rencontrerions personne qui nous pût trahir dans cette ville inconnue, mais exagérant le mystère pour faire plus complète notre solitude. Le soir venu, lentement nous avions osé sortir, et, suivant cette petite rue de la Tarasque que ses platanes transforment en un véritable portique, nous avions gagné les fortifications extérieures, la campagne que le Rhône, brillant à la lune comme une épée nue, semblait couper en deux tronçons, le grand paysage qu’interrompt un pont brisé comme un point d’interrogation jeté sur le ciel. Je vivrais cent ans (ce dont le ciel me garde!) que cette nuit-là ne sortirait jamais de ma mémoire, elle, ni ses chants de cigale qui faisaient de chacun des buissons une lyre, ni ses étoiles tremblantes dans le fleuve au bruit lointain, ni ses parfums roulés dans l’air par une brise tiède, ni celle qui m’y pressait le bras, silencieuse, attentive, l’âme aux lèvres et collée à mon âme. Je n’avais pas revu Avignon depuis ce temps-là; mais je le retrouve devant moi, et plus en moi encore, chaque fois que ce fond de décor est celui qui me ferme l’horizon. Alors je n’entends plus les belles voix qui me chantent, mais bien les cigales, la brise, le bruit de l’eau et je ne sais quelle plainte qui se croit injustement oubliée.

De hautes maisons aux toits pointus, avec des solives de bois qui en traversent l’architecture, des ouvertures en ogive, le gothique mélancolique du Nord, et tout cela dans un brouillard bleu traversé de bandes d’or pâle par le soleil. C’est le coin de rue qu’on voit de la fenêtre de Marguerite, dans Faust. C’est du moins ce qu’on essaye de faire croire aux populations accourues pour entendre le chef-d’œuvre de Gounod. Mais je ne suis pas de ces gobe-mouches et je reconnais fort bien Arras. C’est que j’aurais pu y tenir garnison si j’étais demeuré dans l’arme savante du génie. Vous voyez bien ça, il n’y a pas à me tromper. C’est Arras, vous dis-je, Arras après une ondée à travers laquelle je le vis. Nous nous étions arrêtés là par une curiosité de flâneurs; mais il plut à peu près toute la journée. Ah! la bonne pluie! Le temps ne nous dura guère dans l’hôtel où nous nous étions réfugiés, et le bruit de l’averse sur les vitres nous parut bientôt la plus délicieuse musique du monde. Ce que c’est que de s’aimer! Il y a eu des instants où j’aurais volontiers supprimé la nature pour ne rien distraire de ma contemplation toute aux beautés de la Femme, où j’aurais voulu isoler le corps auquel s’acharnait mon désir, dans je ne sais quel monde impalpable, invisible, où rien ne l’aurait contemplé et touché que moi! Le prêtre est jaloux de son Dieu et tout est profanation pour ce qu’on adore. Il me sembla, ce jour-là, que mon rêve était réalisé, tant nous nous sentions loin et du ciel aux humides colères et des rues pleines de clapotements, et de cette maison même, et de ce lit anonyme qui nous enveloppait dans la blancheur douteuse de ses rideaux et nous séparait du reste de l’univers! Il y a des années de cela, bien des années. Ce sera cependant demain encore, si cette toile est replacée sous mes yeux. Mais qui me rendra la belle amie rieuse, dont les dents blanches ont laissé une inguérissable morsure dans mon cœur!

Ainsi je vagabonde, tandis que mes collaborateurs, plus consciencieux que moi, sont tout à la perfection de leur œuvre et à l’enfantement de notre rejeton commun. Je me promène dans les jardins de l’Alcazar, délices des Rois Maures, ou bien je vais acheter un joujou dans la maison de Coppelius, à moins que je n’explore les vallons de l’Helvétie, ou que je ne poursuive, sous l’ombre même de Notre-Dame, quelque huguenot égaré dans la Saint-Barthélemy. Ainsi je m’abandonne à cette mer des souvenirs dont chaque vague est enlaçante comme un corps de femme et me rend les caresses lointaines des maîtresses d’antan. Car je ne me souviens guère d’autre chose que d’avoir aimé, n’ayant eu d’autre ambition dans la vie. Cependant, le temps vient qui ne me la permettra plus et où l’amour ne vivra, pour moi, que dans des images pareilles à des toiles de fond où ma pensée errante retrouve le vestige des tendresses passées et le parfum des bonheurs évanouis.

IV COIN DE SALON

C’est à Jeanne Thilda que j’ai dû de connaître ce Parisien exquis, ce galant homme, dans le sens vraiment noble du mot, ce merveilleux causeur qui vient de s’éteindre, emportant avec lui les dernières traditions d’un monde certainement mieux élevé que le nôtre. M. Dumont de Montcelz était un de ses plus anciens amis, et notre admiration commune pour la femme poète fut un premier lien entre nous, fait, de mon côté, de sympathie pleine de respect et, du sien, de bienveillance pleine d’affabilité. Physionomie charmante que celle de ce viveur sur le retour, de ce philosophe aimable qui aimait encore la vie sans en rien regretter, de cet homme souriant, plein de souvenirs. Rien de banal dans sa façon de sentir: indulgent et exclusif, à sa façon, dans ses relations, ce vrai sage avait le culte de ses amitiés anciennes, et je sentis profondément l’honneur qu’il me faisait en m’admettant dans le petit cénacle choisi où la qualité des élus remplaçait le nombre. Car, ainsi que l’a dit Baudelaire, c’est le petit nombre des élus qui fait le paradis. Dans le petit appartement de garçon qu’il occupait rue Cambon, il savait recevoir avec une courtoisie qui sentait de cent lieues le vrai gentilhomme et faisait ses invitations plus enviées que celles des chefs d’État. Du grand luxe d’autrefois, il avait gardé une cave incomparable, et c’était fête, pour ses quelques convives, quand il débouchait un de ces magnums antiques contenant dix des mesquines bouteilles d’aujourd’hui et qu’il fallait vider en un repas. Car c’eût été un sacrilège de livrer aux aigres morsures de l’air les restes d’un vin digne des tables olympiennes. C’est chez lui que j’appris qu’il y avait un art de manger et de boire et que cet art comportait des délicatesses inconnues aux gloutons plus encore qu’aux gens de sobre régime dont je suis. Quel goût dans ce petit décor de deux ou trois pièces aux murailles décorées de miniatures précieuses et où tout montrait un homme religieux de tout ce qui vient des ancêtres, dans un temps où les autres revendiqueraient volontiers la gloire d’être nés sous des choux!

Toujours les mêmes, ces convives, et Dieu merci! Jeanne Thilda qui était l’âme de ces agapes select, comme on dit maintenant des fêtes où tout le monde ne se tutoye pas au dessert. M. Duclerc, souvent ministre, mince, blanc, l’air d’un huguenot et rappelant le beau type de Marcel; Isidore Salles, un vrai poète, qui daigna faire jadis de l’administration. C’était certes assez pour que la conversation fût nourrie de choses intéressantes et spirituelles, et pour que le noble fleuve pourpré, qui coulait du magnum ouvert, s’épanchât entre deux rives où sonnait la belle chanson du rire. Une fois, cependant, on annonça un hôte de plus: Gambetta.

J’avouerai que j’hésitai beaucoup à venir. Non pas que le dictateur de la Défense nationale m’inspirât le moindre sentiment mauvais. C’était, au contraire, le seul des maîtres du jour contre lequel ne s’élevât, en moi, ni défiance, ni dégoût. Je croyais à son fervent amour de la Patrie; je m’indignais contre les calomnies basses dont il était l’objet et dont la mort, en exaltant sa pauvreté, a fait justice; je le savais dévoué aux choses de l’art et de la pensée, les seules qui m’intéressent au monde. Enfin, nous avions beaucoup d’amis communs dont le jugement faisait foi et qui m’en avaient parlé avec un enthousiasme convaincu. J’aurais donc dû le connaître depuis longtemps, mais j’en avais fui les occasions avec un soin jaloux qu’il me faut bien expliquer par une façon d’être générale, aucun motif personnel ne le justifiant. Que voulez-vous! J’ai une invincible horreur des hommes politiques, ou, tout au moins, de leur société. Tel de mes plus chers camarades d’Ecole polytechnique me demandait, à notre dernier dîner de promotion, pourquoi il ne me voyait plus. Et je lui répondis tout simplement: Parce que tu es ministre. C’est effroyable un homme qui, lorsque vous allez la main tendue vers lui, peut se dire: il va me demander quelque chose! Oh! celui-là devient immédiatement mon ennemi. Il a, pour moi, la peste. Il n’est pas, sur ma route, de trottoir assez lointain de celui qu’il foule.

Et cependant la curiosité de voir de près le héros d’une légende qui n’est pas sans gloire l’emporta, et j’acceptai.

Je subis peu la séduction des hommes. C’est la seule fois, je crois, où j’aie été immédiatement vaincu. Je sentis la fraternité du sang latin couler dans mes veines. Il y avait aussi du Gaulois dans cet homme. Un de ses grands-pères était Virgile et l’autre Rabelais. Le sans-façon même vous avait chez lui une grandeur dont la cordialité s’imposait. Certes, j’avais eu raison de ne le jamais confondre, dans ma pensée, avec les aigrefins du monde officiel contemporain, avec les habiles du parlementarisme et les sangsues de cabinet. D’ailleurs, j’oubliai bien vite l’homme de pouvoir pour m’abandonner au charme dont le causeur imprégnait ses moindres paroles. Il était tout à la fois très nourri de sève antique et d’un modernisme étincelant, bucolique et boulevardier, toujours et avant tout poète par la justesse et l’imprévu des images. Comme on sentait bien, dans sa haine pour l’Allemagne, une révolte de race, la colère du soleil contre les nuées, où ne flottent que des fantômes. Il donna son impression sur nombre d’écrivains de l’époque, en deux mots quelquefois enthousiastes, souvent si mordants, dans leur justesse, que je n’oserais pas les répéter. Un instant seulement il revint aux choses de l’Etat pour dire comment il comprenait le rôle de protection de celui-ci vis-à-vis des écrivains et des artistes. Inutile de dire qu’il le comprenait, comme l’eût pu faire un Médicis, avec un dévouement magnifique à toutes les œuvres de la pensée. Je l’écoutai avec d’autant plus d’attention qu’il ne me convainquit pas et que je continuai à penser que si ce peut être un honneur pour l’Etat d’encourager les lettres, ce n’en est jamais un pour celles-ci d’en recevoir des encouragements. Leur domaine est certainement plus haut qu’atteignent les faveurs des ministères, et leur fierté passe fort au-dessus de l’opinion des élus du suffrage universel. Il n’en soutint pas moins sa thèse avec une chaleur d’éloquence telle et quelque chose de si vibrant dans tout l’être, que je me fus profondément reconnaissant de tant aimer ce qui seul en vaut la peine. Je vous dis que ces heures passèrent comme un rêve et que je le revois encore, à demi-étendu sur le canapé, un cigare aux lèvres, si vivant dans l’inertie précoce de son embonpoint, pareil à une flamme dont l’envolée est captive du tison qui la dégage, âme éperdue de chaleur et de clarté emprisonnée dans la matière, admirable à contempler par l’étincellement du regard et les frissons de cette crinière déjà presque blanche, qu’il secouait sur ses épaules en parlant.

Après tant de soirées charmantes par leur intimité si bien entendue, je dus, cette fois-là, à M. Dumont de Montcelz un trésor d’impérissables souvenirs, le culte d’une mémoire que je défendrai de toutes les fidélités de mon cœur.

Elle eut pour épilogue, cette inoubliable soirée, une lettre de Gambetta que je reçus deux jours après. Je n’en citerai que les dernières lignes, et les voici: «Je veux que vous soyez mon ami et je vous demande de me donner l’occasion de vous prouver que je suis le vôtre...» Je les cite pour montrer avec quelle cordialité soudaine s’affirmaient ses sympathies, et aussi parce qu’elle me justifiait vis-à-vis de moi-même de n’avoir pu répondre avec l’empressement qu’elles méritaient. Comment dire à un homme poliment: Certes, je veux bien être votre ami, mais pas du tout votre obligé...? Je serrai le précieux autographe, avec une réelle tendresse, parmi mes lettres les plus chères, et tout fut dit.

Je ne l’avais pas cependant oublié, lui, le charmeur, lui, le grand citoyen, lui, l’éclat de ses heures si vite passées! Comme Musset a eu raison d’écrire ce vers:

Mais une larme tombe et ne se trompe pas!

Des larmes me montèrent aux yeux en apprenant, un an après, la mort de la mère de cet homme que je n’avais vu qu’une fois! Alors seulement je lui répondis; je lui renvoyai ces vers écrits à la hâte, douloureusement, plus émus que faits vraiment:

Un souci douloureux, fraternel, attendri, Fait mien ton désespoir et vers toi me ramène. Car du coup qui t’atteint tout cœur d’homme est meurtri, Et tu touches au fond de la douleur humaine! O toi que j’admirais, aujourd’hui je te plains! Si sa main contre tous est également sûre, L’impitoyable Loi qui fait les orphelins Au cœur qu’elle a blessé mesure la blessure. D’être plus grand le tien n’en doit que plus souffrir. Heureux ceux dont la peine au vent léger s’envole! Il te faudra chercher plus haut, pour en guérir, Qu’où vont se consolant ceux que l’oubli console. Un mâle sentiment te peut seul relever. Pour la Patrie en deuil ta tendresse fut telle Que, dans ton cœur viril, tu sauras retrouver, Pour ta mère qui meurt, une mère immortelle!

19 juillet 1882.

Pardonne-moi, lecteur, de m’être attardé à ces souvenirs mélancoliques, ô toi qui ne cherches guère mon nom qu’au bas de joyeuses histoires. Une fois n’est pas coutume. J’ai ordinairement l’orgueil de garder pour moi la tristesse de ma pensée. Mais je voulais dire adieu à cet aimable Dumont de Montcelz qui demeure pour moi le type des hommes parmi lesquels j’eusse aimé à vivre, dans des temps moins abjects, et qui l’avait compris sans doute en m’accueillant avec une si flatteuse bonté parmi ses rares amis. Il y avait un devoir pour moi dans l’hommage rendu à cette mémoire, et je devais bien ce compliment de condoléance à celle par qui j’avais connu ce vrai gentilhomme et qui pleure en lui le plus respectueux et le plus fidèle de ses admirateurs.

V DOMINICA

Le long des rives, le brouhaha ordinaire du dimanche pendant la belle saison. Le fleuve, légèrement gonflé déjà par les pluies de ces derniers jours, a perdu ses limpidités azurées et des filets de rouille courent déjà le long des verdures moins sombres dont les îlots profondément boisés plongent l’image tremblante dans l’eau. Celle-ci court sous des miroitements d’argent plus vifs accusant, en longues traînées scintillantes, les souffles plus rapides dont sa surface est balayée. Les hirondelles s’appellent en volant, égratignant du bout noir de leur aile la bordure écumeuse des berges. Allons! malgré la tiédeur menteuse de l’air, c’est le pied chaussé d’or de l’Automne qui se pose là-bas sur les fausses montagnes bleues que dessine la retraite des nuages vers le couchant. Les canotiers clament ferme la dernière joie des courses en yole, sachant que bientôt les soufflets du vent embarqueront des paquets dans leurs légers bateaux; les belles filles qui ne remettront plus guère leurs toilettes d’été les arborent avec les indifférences superbes qu’ont les femmes pour les chiffons ou pour les amants qu’elles vont quitter, cheveux à l’air, et flottants, comme des cavales qui se grisent d’air. Et partout c’est une hâte de ne rien perdre de ces jours de grâce qui sont comme l’adieu fleuri de l’année à son déclin. Tout le petit monde qui vit des promeneurs hebdomadaires les écorche avec une rapacité exaspérée. Le client s’insurge, mais paie et, au printemps à venir, il aura oublié! Car ils sont bons enfants comme tous ces dimanches de banlieue chers à la famille Prud’homme qui y promène des poulets froids et des jambonneaux achetés à Paris, comme à la jeunesse bohème qui y trinque avec des argenteuils et des suresnes qui eussent épouvanté le palais pourtant aguerri de Jules César.

Nous fuyons scrupuleusement la façon de petit port où se fait tout ce vacarme et nous suivons la rivière où de paisibles citoyens baignent leurs chiens, tandis que, dans les herbes, au-dessous de soi, on entend les jurons des pêcheurs dont on effarouche les vivantes fritures. C’est, de plus en plus, la campagne avec ses bruits qui semblent toujours lointains, sa monotonie qui n’est pas sans charme, sa solitude des grèves d’où s’éloigne la vie bruyante dans le reflux qui remonte vers la grande ville montueuse au loin comme une mer. Involontairement, mon compagnon et moi, nous nous faisons complices de ce recueillement et nous marchons sans nous parler dans la fumée bleue de nos pipes. Un pas rapide aiguillonne souvent la rêverie et l’isole pour ainsi parler. Comme un raffinement de mélancolie, notre unique rencontre est un troupeau de petites filles marchant deux à deux avec un murmure de petites voix qui semble une plainte de roseaux, toutes pareilles sous leurs petits bonnets bleus, les plus grandes par derrière et celles-ci marchant avec les sœurs dont la robe épaisse secoue un cliquetis de chapelets. Ces pauvres êtres sans famille sont entrées dans la vie par la porte la plus déserte, celle qu’aucun jardin ne fleurit, et le chemin s’ouvre devant elles, ces orphelines qui passent, obscur et sans l’appel sonore des baisers qui sont un guide à l’oreille avant d’être un baume à la bouche. Cette vision disparaît d’ailleurs rapide dans les vapeurs qui montent de l’eau, balancées comme une voile sur le fleuve. Allons! c’est bien la robe de brume de l’Automne qui s’effiloche et se déchire en dentelles aux cîmes des arbres aiguës bientôt comme des buissons d’épines. Un village est là, au tournant, dont les cloches s’époumonnent pour annoncer la fin de vêpres, et par le porche grand ouvert de l’église un coin de procession nous apparaît dans la lumière fausse que tamisent les vitraux. Un coin de mon enfance aussi passe devant mes yeux.

Dans la lumière jaune et tremblante des cierges, Sous le brouillard d’encens qui fait les airs plus lourds, Entre les piliers blancs passe le chœur des vierges, Après le prêtre d’or et le dais de velours. Ils suivent, en chantant, leur route où rien ne bouge; L’orgue gémit, lointain comme un souffle du soir; Et la clochette tinte aux doigts de l’enfant rouge, Inclinant tous les fronts sous le large ostensoir. Devant le faux soleil où rayonnait l’hostie, J’ai prié, tout enfant, et j’ai baisé la croix: Dans mon cœur, d’où la foi chrétienne est partie, J’ai gardé la fierté de servir qui je crois! Oui, j’ai cru jusqu’au jour où la science amère Me vint d’avoir prié sous d’injustes douleurs. Bien avant la raison, dans son linceul, ma mère Sur le néant des dieux ouvrit mes yeux en pleurs. Pourtant je te revois, pieux et sans colère, Eglise dont les seuils ont oublié mes pas! Et si je ne crois plus à ton Dieu tutélaire, D’avoir rêvé du ciel je ne me repens pas!

Ainsi, dirais-je encore des choses de l’amour qui, lui aussi, est un rêve du ciel! Je ne comprends rien à ceux qui se plaignent des tortures qui leur sont venues de la femme, Musset tout le premier qui ne m’émeut qu’à force d’être sublime dans l’expression. Que serait la vie sans ce torrent de désirs et de souffrances qui épure l’âme comme l’eau rapide qui rend brillantes et claires les pierres sans cesse secouées par son cours, tandis que le lit des eaux dormantes est souillé de lèpres moussues et de fange. Il y en a beaucoup qui pensent que, comme la foi des premiers âges, l’amour est une duperie. Heureux ceux qui sont dupés par ces erreurs sublimes! Sauf pour les mathématiciens dont le desideratum loge exclusivement au cerveau, la vérité ne joue qu’un rôle médiocre dans nos impressions et, pourvu qu’on croie, il importe fort peu à notre bonheur qu’une réalité ou une fiction soit l’objet de notre croyance. Pour ceux même qui n’estiment pas que toutes les religions se valent, ce qui est probable cependant, il est certain que les martyrs de toutes les religions trouvent les même joies farouches et surhumaines dans le sacrifice. Mais je reviens à la religion éternelle, à la seule toujours vivante, à l’amour: je ne vois pas que ceux qui en ont vécu aient jamais le droit de s’en plaindre. Car il n’est pas un homme de bonne foi qui ait préféré, même à ses martyres, la stupide tranquillité de ceux qui n’aiment pas. Il est une chose que la plus cruelle maîtresse, le plus perfide amant ne saurait jamais vous ravir: c’est la douceur des heures passées dans ses bras et dont le souvenir même est une immortelle joie autant qu’une immortelle douleur...

—Eh! compagnon! il me semble que nous sommes loin de la maison!

Sur le chemin que nous rebroussons la brume s’est épaissie et mêle une fraîcheur au calme profond de l’air. Allons! C’est bien le souffle de l’Automne qui emporte au pays où l’on se souvient l’haleine des dernières roses, honneur des jardins dominicaux.

VI AMOURS ÉQUESTRES

Le gouvernement qui prétendrait m’empêcher d’aller à la foire au pain d’épice pourrait s’attendre, de ma part, à une agitation anarchique bien caractérisée. Dieu sait que je suis pourtant de débonnaire nature et peu enclin, par tempérament, aux manifestations dans la rue. Une seule fois sous l’Empire, je me laissai entraîner par un ami dans une de ces bagarres, pour y crier, par pure complaisance, d’ailleurs, je ne sais plus quelle saugrenuité libérale qu’il m’avait enseignée. Ah! mes enfants! A peine eus-je lâché cette sottise démocratique qu’un sergent de ville, pour me punir probablement d’être aussi peu convaincu, m’aplatit formidablement contre un mur, d’où il me sembla qu’on me détachait ensuite péniblement et avec précaution, comme une pomme cuite qui s’est affalée dans son gratin. Je me le tins pour dit. Mon ami, lui, n’avait attrapé aucun horion, mais sa fortune était déjà en bon chemin. Peut-être aussi n’avait-il pas crié la même billevesée républicaine que moi. Toujours est-il qu’il est député, et de ceux qui se moquent le mieux de leurs électeurs. Je viens de vous retracer, en quelques mots, toute ma carrière d’insurgé et de défenseur des libertés publiques. Vous voyez que je suis une façon de Barbès peu embêtante pour les ministères. Il ne faut pas cependant me pousser à bout, et le cabinet qui tenterait de me faire lire la Revue des Deux-Mondes ou de m’interdire l’accès de la place du Trône, pendant la quinzaine pascale, pourrait s’attendre, de ma part, à une foule de procédés dynamiteux. J’irais répandre les bruits de conversion et autres dans les groupes pour ruiner sa popularité. Je lui ferais toutes les saletés imaginables, jusqu’à ce qu’il tombât sous le mépris de mes concitoyens.

C’est que le retour des solennités foraines, dans le décor encore frileux du Printemps est, pour moi, comme le réveil des souvenirs les plus pittoresques de mon enfance. Il m’apporte comme une envolée des vieilles joies subitement rajeunies, délicieusement surannées, menteuses et charmantes au même point que ces soleils d’hiver qui, derrière la vitre où nous nous tenons chaudement, prennent des airs triomphants de canicule. Tout un monde évanoui de désirs fous, de joies impatientes, de curiosités insensées y flotte, pareil à ces paysages que dessinent, dans la fugitive rougeur des couchants, les caprices de la nuée. Comme les abeilles, je vole à cette musique de cuivre, et des gémissements bercent, dans l’air, mon rêve ailé. Je revois, sous la quadruple avenue de tilleuls qui en faisait la plus belle place de Corbeil, cette fête annuelle de la Saint-Spire, laquelle marqua pour moi, pendant dix ans au moins, une date autrement intéressante que les plus glorieuses de l’histoire. Tous mes vieux amis sont là, le borgne qui dirigeait le tir à l’arbalète, le marchand de pain d’épice d’Essonnes, renommé pour ses petits cochons majestueusement développés en théorie, la grande bringue aux yeux vicieux qui tenait un jeu de macarons où le hasard était figuré par un petit bateau à vapeur clapotant dans de l’eau véritable, l’homme aux chevaux de bois peints en rouge clair et portant un petit balai en crinière, tout ce personnel fidèle qui m’apparaissait alors comme la crême de la société. Mais avant tout, au-dessus de tout, enveloppant tout le reste de son rayonnement, le cirque Loyal.

On m’eût dit, à cette époque, que les Montmorency s’estimaient d’aussi grande noblesse que l’incomparable famille dont je viens de prononcer le nom qu’on ne l’eût pas répété deux fois. J’aurais demandé d’abord à voir les Montmorency en maillot. Tous Loyal sur l’affiche! Pas une mésalliance! Comme aujourd’hui encore, au Cirque d’hiver, c’était un Loyal qui tenait royalement la chambrière. Des petits Loyal faisaient les galipètes traditionnelles et des demoiselles Loyal voltigeaient pudiquement sur des chevaux nus. L’aînée s’appelait Olive et je l’aimais passionnément. Elle était brune et dodue. Malgré la poussière dont on y est aveuglé, je ne manquais jamais de m’asseoir sur le banc du manège, de façon à ne rien perdre des indiscrétions de sa jupe de gaze que le vent de sa course soulevait par bouffées périodiques. Cet astronomique divertissement me jetait dans des langueurs infinies. Ce n’est pas à moi qu’il faut raconter que la lune n’est pas habitée. Un soir, le maillot de Mˡˡᵉ Olive fut encore plus indiscret que sa jupe... Je n’y puis songer sans un éblouissement. C’est d’elle que j’appris, à la fois, tout ce qu’a d’exquis le corps de la femme et le trésor d’indifférence que notre amour-propre prend pour de la férocité. Car, tandis que je me consumais à quelques pieds à peine au-dessous de son inutile fichu de mousseline, l’ingrate passait et repassait, triomphante, avec le même sourire gracieusement équestre sur les lèvres, effleurant du bout de ses petits souliers roses les écharpes de coutil rayé et les cerceaux entortillés de clinquant. Oui, ce fut elle qui, la première, me fit mesurer la distance entre l’orgueil de la beauté et l’impuissance vaincue de nos désirs. A ce qui fut depuis ma vie amoureuse, je ne trouve pas encore de plus juste image que cette contemplation obstinée d’une femme s’approchant puis s’éloignant tour à tour, toujours la même en réalité, mais apparaissant sous des aspects sans cesse renouvelés, merveilleusement inconsciente du mouvement qui l’amène et l’emporte, s’y abandonnant avec une sorte de volupté sauvage et sans la moindre pitié pour le rêve de Tantale éternellement réveillé et trahi.

Oui, mademoiselle—madame sans doute. Car votre grâce était l’aînée de ma naïveté, et je ne trouverais plus de bonne aujourd’hui qui voulût me mener jouer aux Tuileries avec un petit cerceau sous le bras. Je suis trop galant, d’ailleurs, pour vous dire combien d’années enjambe mon amoureuse mémoire pour remonter jusqu’à ce souvenir. Sachez seulement que j’ai fièrement attendu pour vous faire cette déclaration tardive, ô délicieuse écuyère d’antan, rondelette personne qui m’avez ouvert la porte des géhennes du désir. J’y ai fait un terrible voyage d’où je sors grillé comme une demi-douzaine de saint Laurent (sans compter ceux de l’Ardèche). Mais je ne vous en veux pas, au contraire. Car c’est pour rêver encore à vous et évoquer cette vision également fatale à mon repos et à mes écus, que je me rue, chaque année, à toutes les fêtes foraines pour y voir passer, dans la poussière des pistes et le parfum du crottin, les petites demoiselles en maillot rose juchées sur de gros chevaux soufflants, et dont la jupe flotte, battue de l’air comme une cloche ou comme une tulipe, tantôt penchée, tantôt retroussée par le vent.

VII LA STATUE

Dans un coin savamment mystérieux du grand parc dessiné par Le Nôtre, sous un dôme de hautes verdures soutenues par des troncs pareils aux colonnes d’un temple, en plein silence et isolée des larges avenues par où passait la gaieté des promeneurs, la femme de marbre toute nue rêvait, son carquois sur le dos, une façon de nymphe du temps de Houdon et dans le sentiment de son école. Était-ce un chef-d’œuvre? Il me semble bien me rappeler que non, mais je me souviens aussi que ce corps insensible avait d’étranges morbidesses et revêtait les couleurs rosées de la vie quand la lumière penchante du couchant le venait baiser, tamisée par l’épaisseur des feuillages. De sa nuque aux retroussis épais quelques mèches révoltées descendaient caresser, sur son épaule, la barbe immobile des flèches. L’image posait presque complètement sur une des jambes, l’autre étant détendue et légèrement relevée, si bien que la saillie d’une des hanches se développait dans une ferme abondance de chair et que le nombril oblique et plissé en accent circonflexe avait l’air d’une hirondelle lointaine s’enfonçant dans la blancheur des nues. On n’en prenait pas un soin religieux et, dans tous les replis de la pierre, de fines mousses avaient glissé leur velours, mais ces symptômes de vétusté et d’abandon n’étaient pas pour lui ôter rien de sa poésie.

Or, je venais passer, tous les ans, la première semaine d’octobre dans cette propriété magnifique qui, des hauteurs de Saint-Ouen, descendait alors jusqu’à la Seine; c’était la fin de mes vacances d’écolier, et mon père m’accompagnait dans cette dernière étape du repos chez un de ses plus anciens amis. J’imagine que tout cela est plus ou moins saccagé aujourd’hui et ne voudrais pas le revoir pour tout l’or du monde. La nymphe de marbre qu’il me plaisait d’appeler, en ce temps-là, Eucharys, ne vit peut-être plus que dans ma mémoire.

Mais je ne crois pas qu’elle s’en efface jamais. Car c’est à elle, je l’avoue, que remonte l’histoire de mes amours, j’entends de mes impressions vraiment voluptueuses et charnelles, et c’est à ses pieds que, adolescent brûlé d’inconscientes fièvres, j’ai connu les premiers frissons du désir. Certes j’avais eu de très vives tendresses pour de petites amies d’enfance, pour ma cousine Guillemette surtout, mais imprégnées d’une telle innocence et comme perdues dans un vague très doux. Ce n’était qu’une façon de bien-être profond que j’éprouvais auprès d’elles, au toucher de leurs habits, au son argentin de leur voix, quelque chose d’ardent et de pur et de chastement voilé sous les ailes blanches de l’âme. C’est que jamais, croyez-le bien, aucune de mes petites camarades, pas même Guillemette, ne m’était apparue dans le même costume qu’Eucharys. A celle-ci seulement je dus la perception des formes féminines dans leur splendeur dévêtue, et ce me fut une source d’émotions nouvelles inoubliables et profondes. Tout ce qu’avait mis de païen en moi la Nature d’abord, qui ne m’a pas fait naître en mon temps véritable, puis l’âme des vieux poètes grecs et latins dont j’étais trempé jusqu’aux moelles se réveillait, en moi, devant cette idole; il me semblait que, dans mon souffle oppressé, brûlait l’encens des antiques sacrifices: comme des hymnes sacrés, les vers de Théocrite me montaient aux lèvres avec une musique mystérieuse et lointaine; et, dans les feuillages recueillis comme pour une résurrection, j’entendais frémir l’âme du vieux Pan, pleurer la plainte immortelle des naïades et passer le spectre de Narcisse au front couronné de fleurs alanguies. Tout m’était mythologie renaissante dans cet affolement de mes sens avivés par les détresses automnales, et mes flancs battaient autour de mon cœur en braise comme des soufflets qui en ravivaient le feu.

Dangereuse et puissante ivresse dont je m’enivrais longuement, sorti de grand matin, avant tout le monde, pour la venir goûter sous les regards impassibles, comme ceux du nénuphar à l’œil toujours grand ouvert sur le front tranquille des eaux, de la déesse de marbre, sous le sourire énigmatique de ses lèvres toujours froides, dans le mystérieux enveloppement de son attirante insensiblité! Et le soir aussi, échappé du lit où l’on me croyait depuis longtemps, je revenais la contempler dans l’apothéose d’argent fluide où la noyait la lune descendant pour elle, à travers une large échancrure des frondaisons, des profondeurs cœruléennes du zénith. Dans cette lumière mystique, Eucharis m’apparaissait plus belle encore, de larges clartés baignant la rondeur puissante de ses formes et de petites étoiles blanches s’allumant au sommet des flèches de son carquois. Et tout ce que la nuit met d’angoisses délicieuses aux âmes jeunes et vierges, tout ce que la langueur immortelle verse de doux et de sacré aux veines que n’a pas appesanties le sang fangeux de la débauche, je le sentais en moi impérieux et puissant dans cet anéantissement de mon être devant le spectre divin de la Beauté. Que de baisers perdus les brises déjà plus fraîches ont cueillis sur ma bouche! Je posai mon front brûlant sur le pied mousseux de la statue et j’aurais voulu en entrer les ongles dans ma chair.

Et mes premiers vers chantaient en moi. Ceux que Fromentin connut plus tard et qui me valurent l’amitié de George Sand.

Les dieux ont fait de toi la naïade immobile Des lacs froids et profonds sous l’ombrage dormants, Où le choc des bois morts que l’automne mutile Seul éveille parfois quelques tressaillements. Les grands chênes, autour de cette onde tranquille, Tordent leurs bras avec de sourds gémissements. La bise les flagelle, et leur plainte inutile Semble de mon amour redire les tourments. Mon cœur est comme un chêne aux ramures plaintives Qu’un vent mystérieux flagelle sur tes rives, Beau lac d’amour qui dors un sommeil sans pitié. Et, durant que la ronce ensanglante mon pied, Un sourire, pareil aux nénuphars moroses, Seul fleurit sans baisers tes lèvres toujours closes.

Ainsi je me lamentais, bégayant encore la seule langue que j’eusse voulu parler jamais!

O souvenir des octobres d’antan que le souffle de l’octobre qui vient me rapporte, comme une feuille tombée des grands arbres du vieux parc de Saint-Ouen! De mes innocentes amours avec Eucharys il m’est demeuré une impression de la femme qui ne s’est jamais complètement effacée, et toute maîtresse a été, plus ou moins, pour moi, la statue mystérieuse que j’ai adorée d’un culte tout païen, l’image sacrée d’une déesse ayant revêtu les grâces mortelles de l’immortelle Beauté, un être aux pieds de qui j’ai rêvé plein de désirs et de terreurs, portant dans mon sein toutes les lâchetés d’un cœur d’esclave. Je n’ai jamais cherché sous leur front une pensée qui me semblait plus haute que les miennes et perdue peut-être dans les nimbes olympiens, non plus que je n’ai cherché dans leur poitrine les battements d’un cœur qui n’y était peut-être pas. J’ai vécu dans la contemplation sereine des formes, dans l’adoration quelquefois muette, souvent éperdue, du corps féminin en qui s’abîme tout ce qui m’est souvenir et espérance, le regret de la vie écoulée et la foi toute orientale en d’autres vies possibles dans une immortalité d’amours charnelles. Et mes vers d’à présent disent, comme ceux d’autrefois:

Fleuris dans mon esprit, ô fleur de volupté, Fleur du rêve païen, fleur vivante et charnelle, Corps féminin qu’aux jours de l’Olympe enchanté, Un cygne enveloppa des blancheurs de son aile. L’amour des cieux a fait chaste ta nudité: Sous tes contours sacrés la fange maternelle Revêt la dignité d’une chose éternelle, Et, pour vivre à jamais, s’enferme en la Beauté. C’est toi l’impérissable en ta splendeur altière, Moule auguste où l’empreinte ennoblit la matière, Où le marbre, fait chair, se façonne au baiser. Car un Dieu, t’arrachant à la chaîne fragile Des formes que la Mort ne cesse de briser, A pétri, dans tes flancs, la gloire de l’argile!

VIII MONSIEUR PACAUD

J’y fais un dernier voyage, à ce charmant pays du passé.

Extremum hunc, Arethusa, mihi concede laborem.

J’ai pour excuse, à ce goût désordonné pour les pèlerinages, mon âge d’abord, qui n’est plus celui des godelureaux qui entrent dans la vie avec la mémoire grande ouverte comme un tiroir vide, puis cette automnale saison qui est celle des méditations tendues vers les joies abolies. Ce ciel de cuivre des couchants trop tôt venus dans la journée ne sonne-t-il pas, pour vous comme pour moi, la fanfare silencieuse des amours anciennes et des anciens bonheurs? L’horizon m’apparaît alors, dans ce jaune déclin du soleil traversé de nuées que chevauchent de fantastiques cavaliers, comme une chasse lointaine qui passe avec des rumeurs d’hallali dans l’air fouetté de feuilles mortes. Ce sont mes anciens rêves, mes désirs d’autrefois qu’emporte la croupe échevelée des chimères, tandis que la nuit descend où je les irai rejoindre un jour, chasseur attardé moi-même que l’ombre surprend au bord du chemin de ses premières tendresses. Une chanson d’antan me monte aux lèvres:

Temps mélancolique d’automne, J’adore, pour me souvenir, Ton jour pâlissant qui s’étonne De voir le soir si tôt venir. D’un regard perdu j’aime à suivre Le vol pensif de mes regrets, Vers des couchants rayant de cuivre La chevelure des forêts, Et, blanches parmi les fumées De tes horizons incertains, A voir passer les bien-aimées De mes rêves déjà lointains!

Quand je me demande avec sincérité, creusant dans le jardin fleuri de mon enfance, quand je commençai d’aimer, je finis toujours par découvrir que j’ai aimé toute ma vie. Je me rappelle à merveille une fessée que je reçus, avant l’âge de six ans certainement, pour m’être caché dans la chambre d’une vieille demoiselle dont j’étais épris, dans le but inavouable d’assister à sa toilette du soir. Elle me découvrit sous les rideaux de son lit et me livra impitoyablement au bras séculier de mon père. Il était trop tard: car j’avais assisté à quelques menus exercices de cavalerie hydraulique où le spectacle de ses charmes m’avait été donné dans un sonore barbotement d’eau. Je me souviens parfaitement de ce que je vis. C’était copieux et c’était rose. Je ne regrettai pas les claques que je reçus sur le derrière à cette occasion, et puisque cette méchante personne fut sans égard pour ma passion, je proclamerai qu’elle s’appelait Zoé et était nièce du curé d’une des plus importantes paroisses de Paris, voire de la plus mondaine. Elle venait, tous les ans, chez ma grand’tante, à la campagne, avec son oncle, qui, lui aussi, était rose et copieux. Ce qu’on appelle: air de famille n’est pas toujours un vain mot.

Ce début laborieux dans la carrière de séducteur ne me découragea pas. J’obtins d’autres fessées pour avoir été familier avec la gouvernante de ma grand’tante et avec la petite fille du jardinier. Je ne sais pas où j’ai la mémoire placée, mais ces mauvais traitements y sont restés gravés à travers les temps. Tout cela n’était au fond que des amourettes. Ma première passion sérieuse ne me vint que vers neuf ans, dans une maturité relative; mon cœur, exercé par ces escarmouches, était prêt à livrer enfin un grand combat. Je ne vous compromettrai pas, Madame, qui avez aujourd’hui mon âge; mais l’univers entier, que j’aime à croire composé de mes lecteurs, sauf quelques peuplades insignifiantes et quelques hommes politiques sans importance, saura que vous aviez alors la plus délicieuse tête blonde qu’on pût rêver, que vous sembliez une gerbe de blé céleste où votre bouche étincelait comme un coquelicot au soleil, où vos yeux semblaient deux bluets perdus dans la moisson. Oui, certes, je révèlerai à ce monde recueilli qui m’écoute, à l’exception d’une douzaine de Patagons et de quelques députés, que vous étiez un rêve vivant, un bouquet qui marche comme la forêt de Macbeth, un écrin animé où vos petites dents sonnaient dans votre voix comme des perles qui s’égrènent... O Ma... dame—j’allais dire votre petit nom et ajouter: idole de mon âme! comme dans Guillaume Tell. Mais je suis bien trop discret pour cela. Maintenant, si quelqu’un devine comment vous vous appelez, ce ne sera vraiment pas ma faute.

Nous avions un professeur en commun qui faisait aussi la classe à trois petites cousines de mon adorée. Ce m’est vraiment une occasion merveilleuse de donner un mot de souvenir à ce premier maître. Car, l’instruction passant pour le plus grand des biens dans tous les discours officiels, je ne dois à personne autant qu’à ce bon M. Pacaud qui quittait religieusement, trois fois par semaine, son école d’Evry-sur-Seine pour me venir donner des leçons d’écriture et de géographie, en compagnie de ces demoiselles. Avant de pénétrer dans notre salle d’études, il ne manquait jamais de passer par la cuisine où il se chauffait les mains, de grosses mains rouges et tourmentées comme des sarments de vigne, au grand feu devant lequel tournait déjà la broche, ces choses mémorables se passant une heure environ avant le dîner. De cette fumigation, M. Pacaud rapportait à ses doigts une odeur de rôti qui augmentait encore notre appétit et nous faisait paraître sa conférence plus longue encore. C’était un homme d’aspect austère et très commun, mais excellent et d’une patience à toute épreuve. Nous étions remarquablement inattentifs à ses paroles, mais il se résignait volontiers à ne parler que pour lui-même, parce qu’il trouvait qu’il parlait très bien et avait grand plaisir à s’entendre. Un peu d’orgueil était son seul défaut. Ainsi à l’église, le dimanche, où il jouait du serpent, il ne manquait jamais de partir avant les chantres et de terminer son accompagnement longtemps après eux, pour bien faire comprendre qu’il était fort capable de faire un solo. Rarement il nous donnait des pensums, mais ils étaient terribles. C’était invariablement un verbe composé d’une phrase entière comme celle-ci: «Je suis puni pour avoir fait la grimace à ce bon M. Pacaud».—«Tu es puni pour avoir fait la grimace... etc.» ou bien: «Je sais à présent que Londres n’est pas la capitale de l’Allemagne».—«Tu sais à présent... etc.» C’était d’un ennui et d’un long! Quand il nous collait une de ces punitions redoutables, il prenait machiavéliquement son menton entre les ongles de sa dextre et nous regardait en dessous de ses gros sourcils broussailleux et grisonnants avec un air qui signifiait: Eh! eh! voilà qui ne vous fait pas rire!

Il nous était interdit formellement de nous corriger mutuellement nos devoirs avant son arrivée. Mais par quoi se trahirait et se manifesterait un amour naissant et passionné sinon par une révolte complète contre toutes les lois divines et humaines? Le Titan raillant les dieux jusque sous leur foudre est l’image fidèle de l’homme vraiment épris. Ma... bien-aimée n’avait pas le génie de l’orthographe, lequel est d’ailleurs bien moins essentiel à une femme que la beauté. Toute la syntaxe, y compris la règle des participes et la conjugaison des verbes irréguliers, pour de jolis nénés et des hanches noblement arrondies suivant les impeccables décrets de la statuaire antique! Je vous vendrai quand vous voudrez un lot complet d’exceptions et d’exemples de langage pris dans les meilleurs écrivains pour un mollet un peu haut, comme je les aime. Que voulez-vous! Ce n’est pas l’âme de Burnouf, mais celle de Léandre qui habite ma poitrine. Donc elle faisait pas mal de fautes, l’adorable créature, et, comme elle était très inhabile à les réparer, c’est moi qui, mon canif à la main, un canif arrondi qui enlevait très bien les lettres, sans mordre trop avant dans l’épaisseur du papier, qui corrigeais ses bévues avant que M. Pacaud les vînt constater.

Ce jour-là (elle avait encore moins de génie qu’à l’accoutumée), elle avait écrit: comédie avec un q. Et quel Q! modulé avec amour et netteté par une plume caressante. Le temps pressait... le maître allait venir. Je sortis mon instrument bien vite et me mis à l’œuvre pour faire place nette au C que je méditais. Mais, par quel miracle? M. Pacaud, entré sournoisement, était déjà derrière moi, sans que personne eût pensé à me pousser le coude pour m’en avertir. On ne rôtissait pas probablement à la cuisine ce jour-là. Il mit sa lourde main sur mon épaule.

—Qu’est-ce que vous faites-là, Monsieur? me dit-il sévèrement.

Je balbutiai; j’étais tout rouge.

Lui, d’un ton dégagé, celui d’un homme qui ne veut pas s’attarder à un incident sans portée, reprit d’une voix calme, mais gouailleuse, très ingénue d’ailleurs et sans malice:

—Vous en serez quitte pour conjuguer trois fois le verbe: «Je suis châtié pour avoir gratté le Q de mademoiselle Ma...

Il s’arrêta net, en devenant plus rouge que moi-même. Mais sans se troubler et en ébauchant simplement une pantomime d’excuse vers la cause vivante et souriante de mon malheur:

—Non! au fait! Vous mettrez: «Pour avoir gratté le mien!»

Et il ajouta:

—Vous, mon gaillard, les femmes vous en feront faire de belles.

C’était un rude prophète que M. Pacaud.

TABLE

AVANT-PROPOS.

I PROFILS PERDUS

I George Sand3

II Théophile Gautier21

III Philothée O’Neddy51

IV Émile Deschamps69

V Français79

VI Achard87

VII Émile Villemot95

VIII Amédée Cantaloube103

IX Henry Forneron111

X Arsène Houssaye119

XI Jeanne Thilda127

XII Thérésa135

XIII Armandus Silvestris143

XIV Le café Guerbois151

XV Agar181

XVI Les Pierrots189

II LES VILLES LOINTAINES

I A Toulouse199

II A Bruxelles221

III A Anvers229

IV A La Haye235

V A Bruges243

VI A Agde251

VII A Orange257

VIII A Saint-Cloud263

IX A l’Odéon269

III INTIMITÉS

I Ange Bosani277

II Le souper d’Hernani285

III Toiles de fond291

IV Coin de salon297

V Dominica305

VI Amours équestres311

VII La Statue317

VIII M. Pacaud325

1318.—Poitiers, Imprimerie Blais, Roy et Cⁱᵉ, 7, rue Victor-Hugo.

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