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Œuvres complètes de lord Byron, Tome 12

DE LORD BYRON. (continued 4)

Paulin Paris translation

»Mais les Napolitains se sont trahis, eux et le monde entier; et ceux qui auraient volontiers donné leur sang pour l'Italie, ne peuvent plus lui donner que leurs larmes.

»Un jour ou l'autre, si ma poussière ne se dissout pas, je jetterai peut-être quelque lumière (car j'ai été assez initié au secret, du moins dans cette partie du pays) sur l'atroce perfidie qui a replongé l'Italie dans la barbarie: à présent, je n'en ai ni le tems ni l'humeur. Cependant, les vrais Italiens ne sont pas blâmables; ce sont ces vils faquins, relégués au talon de la botte que le Hun chausse maintenant pour les fouler aux pieds et les réduire en poudre pour prix de leur servilité. Je me suis risqué ici avec les autres, et c'est encore un problème que de savoir jusqu'à quel point je me suis ou non compromis. Quelques-uns d'entre eux, comme Craigengelt, «diraient tout et plus que tout, pour se sauver eux-mêmes.» Mais advienne que pourra, le motif était glorieux; heureux ceux qui n'ont à se reprocher que d'avoir cru que ces chiens étaient moins canaille qu'ils n'ont été!--Ici, en Romagne, les efforts devaient être nécessairement bornés à des préparatifs et à de bonnes intentions, jusqu'à ce que les Allemands eussent pleinement engagé leurs forces dans une guerre sérieuse,--attendu que nous sommes sur leurs frontières, sans fort ni montagne avant San-Marino. Je ne sais si «l'enfer sera pavé de ces bonnes intentions»; mais il aura probablement bon nombre de Napolitains qui marcheront sur ce pavé, quelle qu'en soit la composition. Les laves de leur Vésuve, avec les corps de leurs ames damnées pour ciment, seraient la meilleure chaussée pour le Corso de Satan.»

LETTRE CCCCXXIII.

A M. MURRAY.

Ravenne, 10 mai 1821.

«Je viens de recevoir votre paquet. Je dois de la reconnaissance à M. Bowles (et M. Bowles m'en doit aussi), pour l'avoir ramené à des sentimens de bienveillance. Il n'a qu'à écrire, et vous à publier tout ce qu'il vous plaira. Je ne désire rien tant qu'un jeu égal pour toutes les parties. Sans doute, après le changement de ton de M. Bowles, vous ne publierez pas ma Défense de Gilchrist; ce serait par trop brutal d'en agir ainsi, après qu'il a lui-même agi avec tant d'urbanité; car la Défense est peut-être un peu trop âpre, comme son attaque contre Gilchrist. Vous pourrez lui rapporter ce que je dis dans cette pièce sur son Missionnaire (qui est loué comme il le mérite.) Cependant, s'il y a quelques passages qui ne contiennent point de personnalités contre M. Bowles, et qui pourtant contribuent à la solution de la question, vous pourrez les ajouter à la réimpression (si réimpression y a) de la première Lettre à vous adressée. Là-dessus, consultez Gifford; et, surtout, ne laissez rien ajouter qui attaque personnellement M. Bowles.

»J'espère et crois qu'Elliston n'aura pas la permission de représenter mon drame? Sans doute il aurait la bonté d'attendre le retour de Kean avant d'exécuter son projet; quoique, dans ce cas-là même, je ne fusse pas moins contraire à cette usurpation. ...................................................

»Tout à vous.»

Cette controverse, dans laquelle Lord Byron, avec tant de grâce et de bienveillance, se laissait ainsi désarmer par la courtoisie de son antagoniste, nous sommes loin de courir le risque de la ranimer par la moindre recherche sur son origine et sur ses mérites. Dans toutes les discussions pareilles sur des matières de goût et de pure opinion, où les uns se proposent d'élever l'objet de la contestation, et les autres de le rabaisser, la vérité se trouvera ordinairement dans un juste milieu. Toutefois, quelque jugement que l'on porte sur l'objet même de la controverse, il ne peut y avoir qu'une opinion sur l'urbanité et l'aménité dont les deux adversaires firent preuve, et qui, malgré quelques légères altérations de cette bonne intelligence, conduisirent enfin au résultat annoncé par la lettre précédente; et il ne reste qu'à désirer qu'une si honorable modération trouve autant d'imitateurs que de panégyristes. Dans les pages ainsi supprimées, quand elles étaient toutes prêtes pour le combat, par une force d'abnégation rarement déployée par l'esprit, il y a des passages d'un intérêt général, trop curieux pour être perdus, et par conséquent j'en donnerai l'extrait à nos lecteurs.

«Pope «dort bien,--rien ne peut plus le toucher.» Mais ceux qui ont à coeur la gloire de notre pays, la perfection de notre littérature, l'honneur de notre langue, ne doivent pas laisser troubler un atome de la poussière du poète, ni arracher une feuille du laurier qui croît sur sa tombe...........................................

»Il ne me paraît pas fort important de savoir si Martha Blount a été ou non la maîtresse de Pope, quoique je lui en eusse souhaité une meilleure. Elle me paraît avoir été une femme froide, intéressée, ignorante et désagréable, sur laquelle Pope, dans la désolation de ses derniers jours, jeta les tendres affections de son coeur, parce qu'il ne savait où les diriger, à mesure qu'il avançait vers sa vieillesse prématurée, sans enfans et sans compagne;--comme l'aiguille aimantée, qui, parvenue à une certaine distance du pôle, devient inutile et vaine, et, cessant d'osciller, se rouille. Martha Blount me paraît avoir été si complètement indigne de toute tendresse, que c'est une preuve de plus de la tendresse de coeur de Pope que d'avoir aimé une telle créature. Mais il faut que nous aimions. J'accorde à M. Bowles qu'«elle ne put jamais avoir le moindre attachement personnel pour Pope», parce qu'elle était incapable de s'attacher, mais je nie que Pope n'eût pu obtenir l'affection personnelle d'une femme meilleure. Il est, à la vérité, peu probable qu'une femme fût tombée amoureuse de lui en le voyant à la promenade, ou dans une loge à l'opéra, ou d'un balcon, ou dans un bal; mais en société il paraît avoir été aussi aimable que modeste, et avec les plus grands désavantages dans sa taille, il avait une tête et une figure remarquablement belles, et surtout de très-beaux yeux. Il était adoré par ses amis,--amis de caractères, d'âges et de talens totalement différens,--par le vieux bourru Wycherley, par le cynique Swift, par l'austère Atterbury, par l'aimable Spence, par le sévère évêque Warburton, par le vertueux Berkeley, et le «gangrené Bolingbroke.» Bolingbroke le pleura comme un enfant, et le récit que Spence a donné des derniers momens de Pope, est au moins aussi édifiant que la description plus prétentieuse de la mort d'Addison. Le guerrier Peterborough et le poète Gay, le spirituel Congreve, et le rieur Rowe, furent tous les intimes de Pope. Celui qui put se concilier tant de personnes de caractères opposés, toutes remarquables ou célèbres, aurait bien pu prétendre à l'attachement qu'un homme raisonnable désire de la part d'une femme aimable.

»Pope, en effet, partout où il a voulu, paraît avoir bien compris le beau sexe. «Bolingbroke, bon juge de ce point», comme dit Warton, regardait l'Épître sur le caractère des femmes, comme le «chef-d'oeuvre» du poète. Et même par rapport à la grossière passion, qui prend quelquefois le nom de «romantique», relativement au degré de sentiment qui l'élève au-dessus de l'amour défini par Buffon, on peut remarquer qu'elle ne dépend pas toujours des qualités physiques, même dans une femme qui en est l'objet. Mme Cottin fut une honnête femme, et elle a probablement pu être vertueuse sans beaucoup d'obstacles. Elle fut vertueuse, et la conséquence de cette opiniâtre vertu fut que deux adorateurs différens (dont l'un était un gentilhomme d'un âge mûr), se tuèrent de désespoir. (Voir la France de lady Morgan.) Je ne voudrais pas, néanmoins, recommander en général cette rigueur aux honnêtes femmes, dans l'espoir de s'assurer chacune la gloire de deux suicides. Quoiqu'il en soit, je crois qu'il y a peu d'hommes qui, dans le cours de leurs observations sur le monde, n'aient pas aperçu que ce ne sont pas les femmes les plus belles qui font naître les plus longues et les plus violentes passions.»

»Mais, à propos de Pope,--Voltaire nous raconte que le maréchal de Luxembourg (qui avait précisément la taille de Pope) était, non-seulement trop galant pour un grand homme, mais encore très-heureux dans ses galanteries. Mme La Vallière, passionnément aimée par Louis XIV, avait une vilaine infirmité. La princesse d'Eboli, maîtresse de Philippe II, roi d'Espagne, et Maugiron, mignon d'Henri III, roi de France, étaient tous deux borgnes; et c'est sur eux que l'on fit la fameuse épigramme latine qui a été, je crois, traduite ou imitée par Goldsmith:--

Lumine Acon dextro, capta est Leonilla sinistro,

Et potis est formâ vincere uterque deos;

Blande puer, lumen quod habes concede sorori,

»Wilkes, avec sa laideur, avait coutume de dire «qu'il ne restait qu'un quart-d'heure derrière le plus bel homme d'Angleterre,» et cette vanterie passe pour n'avoir pas été désavouée par la réalité. Swift, lorsqu'il n'était ni jeune, ni beau, ni riche, ni même aimable, inspira les deux passions les plus extraordinaires de mémoire d'homme, celles de Vanessa et de Stella:

Vanessa, qui compte à peine vingt ans,

»Swift leur donna une amère récompense; car il paraît avoir brisé le coeur de l'une, et usé celui de l'autre: mais il en fut puni, en mourant dans l'isolement et l'idiotisme entre les mains des domestiques.

»Grimm fait une remarque du même genre sur les différentes destinées de Crébillon jeune et de Rousseau. Le premier écrit un roman licencieux, et une jeune Anglaise d'une fortune et d'une famille honorables (miss Strafford) s'échappe, et traverse la mer pour se marier avec lui; tandis que Rousseau, le plus tendre et le plus passionné des amans, est obligé d'épouser sa femme de ménage. Si j'ai bonne mémoire, cette remarque a été répétée par la Revue d'Édimbourg, dans l'examen de la Correspondance de Grimm, il y a sept ou huit ans.

»Relativement «à l'étrange mélange de légèreté indécente et quelquefois profane, que Pope offrit souvent dans sa conduite et dans son langage,» et qui choque si fort M. Bowles, je m'oppose à l'adverbe indéfini souvent; et pour excuser l'emploi accidentel d'un pareil langage, il faut se rappeler que c'était moins le ton de Pope que celui du tems. À l'exception de la correspondance de Pope et de ses amis, peu de lettres particulières de l'époque sont parvenues jusqu'à nous; mais celles que nous possédons,--bribes éparses de Farquhar et d'autres,--sont plus indécentes et plus libres qu'aucune phrase des lettres de Pope. Les comédies de Congreve, Vanbrugh, Farquhar, Cibber, etc., qui avaient pour but naturel de représenter les manières et la conversation de la vie privée, sont décisives sur ce point, ainsi que maintes feuilles de Steele et même d'Addison. Nous savons tous quelle conversation sir Robert Walpole, pendant dix-sept ans premier ministre du pays, tenait à sa table, et quelle excuse il donnait pour son langage licencieux, savoir: «Que tout le monde comprenait cela, mais que peu de gens pouvaient parler raisonnablement sur de moins vulgaires sujets.» Le raffinement des tems modernes,--qui est peut-être une conséquence du vice, désirant se masquer et s'adoucir, autant que d'une civilisation vertueuse,--n'avait pas encore fait des progrès suffisans. Johnson lui-même, dans son Londres, a deux ou trois passages qui ne peuvent être lus à haute voix, et le Tambour d'Addison renferme quelques allusions déshonnêtes.»

Je prie le lecteur de donner une attention particulière à l'extrait qui va suivre. Ceux qui se rappellent l'aigreur violente avec laquelle l'homme dont il est question attaqua Lord Byron, à une époque de crise où son coeur et sa réputation étaient le plus vulnérables, éprouveront, si je ne me trompe, en lisant les pensées suivantes, un agréable saisissement d'admiration, seul capable de donner une idée complète du noble et généreux plaisir que Byron dut éprouver en les exprimant.

«Le pauvre Scott n'est plus. Dans l'exercice de sa vocation, il avait enfin imaginé de se faire le sujet des recherches d'un greffier de police; mais il est mort en brave homme, et il s'était montré habile homme durant sa vie. Je le connaissais personnellement, quoique fort peu. Quoi qu'il fût mon aîné de plusieurs années, nous avions été camarades à l'école de grammaire de New-Aberdeen. Il ne se conduisit pas très-bien envers moi, il y a quelques années, en sa qualité d'éditeur de journal, mais il n'était point du tout obligé à se conduire autrement. Le moment offrait une trop forte tentation à plusieurs de mes amis et à tous mes ennemis. À une époque où tous mes parens (hormis un seul) se séparèrent de moi, comme les feuilles se séparent de l'arbre sous le souffle des vents d'automne, et où le petit nombre de mes amis devint encore plus petit;--alors que toute la presse périodique (je veux dire la presse quotidienne et hebdomadaire, et non la presse littéraire) se déchaînait contre moi en toutes sortes de reproches, et que, par une étrange exception, le Courrier et l'Examiner renoncèrent à leur opposition ordinaire,--le journal dont Scott avait la direction ne fut ni le dernier ni le moins vif à me blâmer. Il y a deux ans, je rencontrai Scott à Venise, lorsqu'il était plongé dans la douleur par la mort de son fils, et qu'il avait connu, par expérience, l'amertume des pertes domestiques. Il me pressa beaucoup alors de retourner en Angleterre; et quand je lui eus dit avec un sourire qu'il avait été autrefois d'une opinion contraire, il me répliqua «que lui et d'autres avaient été grandement abusés, et qu'on avait pris beaucoup de peines, et même des moyens extraordinaires, pour les exciter contre moi.» Scott n'est plus, mais plus d'un témoin de ce dialogue est encore en vie. C'était un homme de très-grands talens, et qui avait beaucoup d'acquis. Il avait fait son chemin comme homme littéraire, avec un brillant succès, et en peu d'années. Le pauvre diable! Je me rappelle sa joie lors d'un rendez-vous qu'il avait obtenu ou devait obtenir de sir James Mackintosh, et qui l'empêcha d'étendre plus loin ses voyages en Italie (si ce n'est par une course rapide à Rome). Je songeais peu à quoi cela le conduirait. La paix soit avec lui!--et puissent toutes les fautes que l'humanité ne peut éviter, lui être aussi facilement pardonnées que la petite injure qu'il avait faite à un homme qui respectait ses talens et qui regrette sa perte!»

En réponse aux plaintes que M. Bowles avait articulées dans son pamphlet, pour une accusation d'hypocondrie qu'il supposait avoir été portée contre lui par son adversaire, M. Gilchrist, le noble écrivain s'exprime ainsi:

«Je ne puis concevoir qu'un homme en parfaite santé soit fort affecté par une telle accusation, puisque sa constitution et sa conduite doivent la réfuter amplement. Mais si le reproche était vrai, à quel grief se réduit-il?--à une maladie de foie. Je le dirai au monde entier,» s'écriait le savant Smelfungus.--Vous feriez mieux (répondis-je) de le dire à votre médecin.» Il n'y a rien de déshonorant dans une pareille affection, qui est plus particulièrement la maladie des gens de lettres. Ç'a été l'infirmité d'hommes bons, sages, spirituels et même gais. Regnard, auteur des meilleures comédies françaises, après Molière, était atrabilaire, et Molière lui-même était mélancolique. Le docteur Johnson, Gray et Burns furent tous plus ou moins affectés de l'hypocondrie par intervalles. Ce fut le prélude de la maladie plus sérieuse de Collins, Cowper, Swift et Smart; mais il ne s'ensuit nullement qu'un accès de cette affection doive se terminer ainsi. Mais, dût cette terminaison être nécessaire,

Ni les bons, ni les sages n'en sont exempts; La folie,--la folie seule n'y est pas sujette. Penrose.

»...... Mendehlson et Bayle étaient parfois tellement accablés par cette humeur noire, qu'ils étaient obligés de recourir à voir «les marionnettes» et «à compter les tuiles des maisons situées vis-à-vis;» afin de se distraire. Docteur Johnson, par momens, «aurait donné un membre pour recouvrer ses esprits.»..................... .................................................

»Page 14, nous lisons l'assertion bien nette que l'Héloïse seule suffit pour le convaincre (Pope) d'une licence grossière.» Ainsi donc, M. Bowles accuse Pope d'une licence grossière, et fonde le grief sur un poème. La licence est un «grand peut-être» vu les moeurs du tems;--quant à l'épithète grossière, j'en nie positivement l'application. Au contraire, je crois que jamais sujet semblable ne fut et ne put être traité par aucun poète avec tant de délicatesse, mêlée en même tems à une passion si vraie et si intense. L'Atys de Catulle est-il licencieux? Non, certes; et pourtant Catulle est souvent un écrivain graveleux. Le sujet est presque le même, excepté qu'Atys fut le suicide de sa virilité, et qu'Abailard en fut la victime.

»La licence de l'histoire n'était pas de Pope:--c'était un fait. Tout ce qu'il y avait de grossier, il l'a adouci; tout ce qu'il y avait d'indécent, il l'a purifié; tout ce qu'il y avait de passionné, il l'a embelli; tout ce qu'il y avait de religieux, il l'a sanctifié. M. Campbell a admirablement établi cela en peu de mots (je cite de mémoire), en déterminant la différence de Pope et de Dryden, et en marquant où pèche ce dernier. «Je crains, dit-il, si le sujet d'Héloïse était tombé dans les mains de Dryden, que ce poète ne nous eût donné qu'une peinture sensuelle de la passion.» Jamais la délicatesse de Pope ne se dévoila plus que dans ce poème. Avec les aventures et les lettres d'Héloïse, il a fait ce que nul autre esprit que celui du meilleur et du plus pur des poètes n'eût pu accomplir avec de tels matériaux. Ovide, Sappho (dans l'ode qu'on lui attribue),--tout ce que nous avons de poésie ancienne et moderne, se réduit à rien, en comparaison de cette production.

»Ne parlons plus de cette accusation banale de licence. Anacréon n'est-il pas étudié dans nos écoles?--traduit, loué, imprimé et réimprimé?.... et les écoles et les femmes anglaises en sont-elles plus corrompues? Quand vous aurez jeté au feu les anciens, il sera tems de dénoncer les modernes. La licence!--il y a plus d'immoralité réelle et de licence destructive dans un seul roman français en prose, dans une hymne morave ou dans une comédie allemande, que dans toute la poésie qui fut jamais écrite ou chantée depuis les rapsodies d'Orphée. L'anatomie sentimentale de Rousseau et de Mme de Staël sont beaucoup plus formidables que n'importe quelle quantité de vers. Ces auteurs sont à craindre, parce qu'ils détruisent les principes en raisonnant sur les passions; tandis que la poésie est elle-même passionnée, et ne fait pas de système. Elle attaque: mais elle n'argumente pas; elle peut avoir tort, mais elle n'a pas de prétentions à avoir toujours raison.»

M. Bowles s'étant plaint, dans son pamphlet, d'avoir reçu une lettre anonyme, Lord Byron commente ainsi cette circonstance:

«Je tombe d'accord avec M. Bowles que l'intention de l'écrit était de le troubler; mais je crains que lui, M. Bowles, n'ait répondu lui-même à cette intention en accusant publiquement réception de la critique. Un écrivain anonyme n'a qu'un moyen de connaître l'effet de son attaque. En cela, il a l'avantage sur la vipère; il sait que son poison a fait effet, quand il entend crier sa victime:--le reptile est sourd. La meilleure réponse à un avis anonyme est de n'en point donner connaissance, ni directement ni indirectement. Je voudrais que M. Bowles pût voir seulement une ou deux des mille lettres de ce genre que j'ai reçues dans le cours de ma vie littéraire, qui, bien que commencée de bonne heure, ne s'est pas encore étendue jusqu'au tiers de la sienne comme auteur. Je ne parle que de ma vie littéraire;--si j'ajoutais ma vie privée, je pourrais doubler la somme des lettres anonymes. S'il pouvait voir la violence, les menaces, l'absurdité complète de ces épîtres, il rirait, et moi aussi, et nous y gagnerions tous deux.

»Par exemple, dans le dernier mois de l'année présente (1821), j'ai eu ma vie menacée de la même manière que la réputation de M. Bowles l'avait été, excepté que la dénonciation anonyme était adressée au cardinal-légat de la Romagne, au lieu de l'être à ***. Je mets ci-joint le texte italien de la menace dans sa barbare, mais littérale exactitude, afin que M. Bowles puisse être convaincu; et comme c'est la seule promesse de paiement que les Italiens remplissent fidèlement, ma personne a donc été au moins aussi exposée à «un coup de feu dans l'obscurité,» tiré par John Heatherblutter (voir Waverley), que la gloire de M. Bowles ne le fut jamais aux vengeances d'un journaliste. Je fis néanmoins à cheval et seul, pendant plusieurs heures (dont partie à la nuit tombante), mes promenades quotidiennes dans la forêt; et cela, parce que c'était «mon habitude de l'après-midi;» et que je crois que si le tyran ne peut éviter le coup au milieu de ses gardes (lorsque le sort en est écrit), à plus forte raison les individus moins puissans verraient échouer toutes leurs précautions.»

J'ai un plaisir particulier à extraire le passage suivant, où Byron rend un juste hommage aux mérites de mon révérend ami comme poète.

«M. Bowles n'a aucune raison de le céder à d'autres qu'à M. Bowles. Comme poète, l'auteur du Missionnaire peut concourir avec les premiers de ses contemporains. Je rappellerai que mes opinions sur la poésie de M. Bowles furent écrites long-tems avant la publication de son dernier et meilleur poème; et dire d'un auteur que son dernier poème est son meilleur, c'est faire de lui le plus grand éloge. M. Bowles peut prendre une légitime et honorable place parmi ses rivaux vivans, etc., etc., etc.»

Parmi les diverses additions destinées pour ce pamphlet, et envoyées à Murray à différens intervalles, je trouve les passages suivans qui sont assez curieux.

«Il est digne de remarque, après toute cette criaillerie sur «la nature de salon,» et «les images artificielles,» que Pope fut le principal inventeur de ce moderne système de jardins, dont les Anglais se font gloire. Il partage cet honneur avec Milton. Écoutez Warton: «Il semble évident par-là que cet art enchanteur des jardins modernes, dans lequel ce royaume prétend à une supériorité incontestable sur toutes les nations de l'Europe, doit principalement son origine et ses perfectionnemens à deux grands poètes, Milton et Pope.»

»Walpole (ce n'est pas l'ami de Pope) avance que Pope forma le goût de Kent, et que Kent fut l'artiste à qui les Anglais sont surtout redevables de la diffusion «du bon goût dans la disposition des terrains.» Le dessin du jardin du prince de Galles a été fait d'après Pope à Twickenham. Warton applaudit à ses extraordinaires efforts d'art et de goût, pour produire tant de scènes variées sur un emplacement de cinq acres. Pope fut le premier qui ridiculisa «le goût faux français, hollandais, affecté et contre nature, dans la composition des jardins» tant en prose qu'en vers. (Voir, pour la prose, le Guardian.) «Pope a donné plusieurs de nos principales et meilleures règles et observations sur l'architecture et sur l'art des jardins.» (Voir l'Essai de Warton, vol. II, p. 237, etc., etc.)

»Or, après cela, c'est une honte que d'entendre nos Lakistes sur «la verdure de Kendal» et nos bucoliques Cockneys, crier à tue-tête (les derniers dans un désert de briques et de mortier) après la nature, et les habitudes artificielles et sédentaires de Pope. Pope avait vu de la nature tout ce que l'Angleterre seule peut montrer. Il fut élevé dans la forêt de Windsor, et au milieu des beaux paysages d'Eton; il vécut familièrement et fréquemment dans les maisons de campagne des Bathurst, Cobham, Burlington, Peterborough, Digby et Bolingbroke; et dans cette liste des châteaux de plaisance, il faut placer Stowe. Il a fait de son petit jardin «de cinq acres» un modèle pour les princes et pour les premiers de nos artistes qui surent imiter la nature. Warton pense que «le plus charmant des ouvrages de Kent fut exécuté sur le modèle donné par Pope,--du moins dans l'entrée et les ombrages secrets de la vallée de Vénus».

»Il est vrai que Pope fut infirme et difforme; mais il pouvait se promener à pied, monter à cheval (il alla une fois à cheval d'Oxford à Londres), et il avait le renom d'une excellente vue. Sur un arbre du domaine de lord Bathurst, sont gravés ces mots: «Ici Pope chanta.» Il composa sous cet arbre. Bolingbroke, dans l'une de ses lettres, se représente, lui et Pope, écrivant au milieu d'une prairie. Nul poète n'admira plus la nature, ni ne s'en servit mieux que Pope n'a fait, comme je me charge de le prouver d'après ses oeuvres, prose et vers, si rien ne me détourne d'un travail si aisé et si agréable. Je me rappelle je ne sais quel passage de Walpole sur un gentilhomme qui voulait donner des instructions pour la disposition de quelques saules à un homme qui avait long-tems servi Pope dans ses terres. «Oui, monsieur, répliqua cet homme, je comprends; vous voudriez qu'ils se penchassent d'une manière un peu poétique.» Or, cette petite anecdote, fût-elle seule, suffirait pour prouver combien Pope avait de goût pour la nature, et quelle impression il avait produite sur un esprit ordinaire. Mais j'ai déjà cité Warton et Walpole (tous deux ennemis de Pope), et s'il en était besoin, je pourrais citer amplement Pope lui-même pour les hommages nombreux qu'il a rendus à la nature, et dont aucun poète du jour n'a même approché.»

»Sa supériorité en divers genres est réellement merveilleuse: architecture, peinture, jardins, tout est soumis également à son génie. Rappelons-nous que les jardins anglais ont pour but d'embellir une nature pauvre, et que sans eux l'Angleterre n'est qu'un pays de haies et de fossés, de bornes et de barrières, de bruyères et autres monotonies, depuis que les principales forêts ont été abattues. C'est, en général, bien loin d'être un pays pittoresque. Il n'en est pas de même de l'Écosse, du pays de Galles, et de l'Irlande; j'excepte encore les comtés des lacs et le Derbyshire, avec Éton, Windsor, ma chère Harrow-on-the-Hill, et quelques endroits, près de la côte. Dans l'abondance actuelle «des grands poètes du siècle» et des écoles de poésie--dénomination qui, comme celles d'écoles d'éloquence, et d'écoles de philosophie ne s'est introduite que lorsque la décadence de l'art s'est étendue avec le nombre des maîtres,--dans l'époque actuelle, dis-je, il s'est élevé deux espèces de naturistes;--la secte des lakistes, qui gémissent sur la nature parce qu'ils vivent dans le Cumberland; et leur sous-secte (qu'on a malicieusement nommée l'école des Cockneys), formée de gens qui sont pleins d'enthousiasme pour la campagne, parce qu'ils vivent à Londres. Il est à remarquer que les champêtres fondateurs de l'école sont très-disposés à désavouer toute connexion avec leurs imitateurs de la capitale, qu'ils critiquent peu gracieusement, et à qui ils donnent les noms de Cockneys, d'athées, de fous, de mauvais écrivains, et autres épithètes non moins dures qu'injustes. Je pense comprendre les prétentions du poète aquatique de Windermere à ce que M. Bowles appelle un enthousiasme pour les lacs, les montagnes, les asphodèles et les jonquilles; mais je serais charmé d'apprendre le fondement de la propension citadine de leurs imitateurs pour le même noble sujet. Southey, Wordsworth et Coleridge ont parcouru la moitié de l'Europe, et vu la nature dans la plupart de ses formes variées, (quoique, à mon avis, ils n'en aient pas toujours tiré un bon parti); mais qu'ont vu les autres,--qu'ont-ils vu de la terre, de la mer et de la nature? Pas la moitié, ni même la dixième partie de ce que Pope avait vu. Eux qui rient de sa Forêt de Windsor, ont-ils jamais rien vu de Windsor, que ses briques?

»Quand ils auront réellement vu la vie,--quand ils l'auront sentie,--quand ils auront voyagé au-delà des lointaines limites des déserts de Middlesex,--quand ils auront franchi les Alpes d'Highgate, et suivi jusqu'à ses sources le Nil de la New-River,--alors, et seulement alors, ils pourront se permettre de dédaigner Pope, qui avait été près du pays de Galles, sinon dans le pays même, quand il décrivait si bien les oeuvres artificielles du bienfaiteur de la nature et de l'humanité, de l'homme de Ross, dont le portrait, encore suspendu dans la salle de l'auberge, a si souvent fixé mes regards en me pénétrant de respect pour la mémoire de l'original, et d'admiration pour le poète sans qui cet homme, malgré la durée même de ses bonnes oeuvres qui existent encore; aurait à peine conservé son honorable renommée. ...............................................

»Si ces gens-là n'avaient rien dit de Pope, ils auraient pu rester seuls dans leur gloire; car je n'eusse rien dit ou pensé sur eux et leurs absurdités. Mais s'ils s'attaquent au petit rossignol de Twickenham, d'autres pourront l'endurer,--mais non pas moi. Ni le tems, ni la distance; ni la douleur, ni l'âge, ne diminueront jamais ma vénération pour celui qui est le plus grand poète moraliste de tous les tems, de tous les climats, de tous les sentimens, et de toutes les conditions de la vie. C'est lui qui fut le charme de mon enfance, et l'étude de mon âge mûr, c'est lui peut-être qui sera la consolation de ma vieillesse (si le destin m'y laisse parvenir). La poésie de Pope est le livre de la vie. Sans hypocrisie, et sans dédaigner non plus la religion, il a rassemblé et revêtu de la plus belle parure tout ce qu'un homme de bien, un grand homme peut recueillir de sagesse morale. Sir William Temple fait observer «que de tous les individus de l'espèce humaine, qui vivent dans l'espace de mille ans, pour un homme qui naît capable de faire un grand poète, il y en a des milliers capables de faire d'aussi grands généraux et d'aussi grands ministres que les plus célèbres dont parle l'histoire.» C'est l'opinion d'un homme d'état sur la poésie; elle fait honneur à sir Temple et à l'art. Ce poète, qui ne se rencontre que dans l'espace de mille ans, fut Pope. Mille ans s'écouleront avant qu'on en puisse espérer un second pour notre littérature. Mais elle peut s'en passer;--car Pope, lui seul, est une littérature entière.

»Un mot sur la traduction d'Homère, si brutalement traitée. «Le docteur Clarke, dont l'exactitude critique est bien connue, n'a pas été capable de noter plus de trois ou quatre contre-sens dans toute l'Iliade. Les fautes réelles de la traduction sont d'une espèce différente.» Ainsi parle Warton, humaniste lui-même. Il est donc évident que Pope a évité le défaut principal d'une traduction. Quant aux autres fautes, elles consistent à avoir fait un beau poème anglais d'un poème grec sublime. Cette traduction durera toujours. Cowper et tous les autres faiseurs de vers blancs, auront beau faire, ils n'arracheront jamais Pope des mains d'un seul lecteur sensé et sensible.

»Le principal caractère des classes inférieures de la nouvelle école poétique, est la vulgarité. Par ce mot, je n'entends pas la bassesse, mais ce qu'on appelle «la mesquinerie.» Un homme peut être bas sans être vulgaire, et réciproquement. Burns est souvent bas, mais jamais vulgaire. Chatterton n'est jamais vulgaire, ni Wordsworth non plus, ni les meilleurs poètes de l'école Lakiste, quoiqu'ils traitent de tous les plus bas détails de la vie. C'est dans leur parure même que les poètes inférieurs de la nouvelle école sont le plus vulgaires, et c'est par là qu'ils peuvent être aussitôt reconnus; comme ce que nous appelions à Harrow un homme endimanché, pouvait être facilement distingué d'un gentilhomme, quoiqu'il eût les habits les mieux faits et les bottes les mieux cirées;--probablement parce qu'il avait coupé les uns ou nettoyé les autres de sa propre main.

Dans une note sur un passage relatif aux vers de Pope sur lady Mary W. Montague, il dit:

«Je crois pouvoir montrer, s'il en était besoin, que lady Mary W. Montague fut aussi grandement blâmable dans cette affaire, non pour l'avoir repoussé, mais pour l'avoir encouragé; mais j'aimerais mieux éluder cette tâche,--quoique lady Mary dût se rappeler son propre vers:

Celui-là vient trop près, qui vient se faire refuser.

»J'admire à tel point cette noble dame,--sa beauté, ses talens,--que je ne plaiderais contre elle qu'à contre-coeur. Je suis d'ailleurs si attaché au nom même de Marie, que, comme dit Johnson: «Si vous appeliez un chien Harvey, je l'aimerais.» Pareillement, si vous appeliez Marie une femelle de l'espèce canine, je l'aimerais mieux que tous les autres individus du même sexe (bipèdes ou quadrupèdes) différemment nommés. Lady Montague était une femme extraordinaire; elle pouvait traduire Épictète, et cependant écrire un chant digne d'Aristippe. Les vers:

Quand les longues heures consacrées au public sont passées, Et qu'enfin nous nous trouvons ensemble avec du champagne et un poulet, Puissent les plus tendres plaisirs nous faire chérir cet instant! Loin de nous la gêne et la crainte! Dans l'oubli ou le mépris des airs de la foule, Lui peut renoncer à la retenue, et moi à la fierté, Jusques, etc., etc., etc.

»Eh bien! M. Bowles!--que dites-vous d'un tel souper avec une telle femme? et de la description qu'elle-même en donne? Son «champagne» et son «poulet» ne valent-ils pas une forêt ou deux? N'est-ce pas de la poésie? Il me semble que cette stance contient la «pensée» de toute la philosophie d'Épicure.--Je veux dire la philosophie pratique de son école, et non pas les préceptes du maître; car j'ai été trop long-tems à l'université pour ne pas savoir que le philosophe fut un homme fort modéré. Mais après tout, quelques-uns de nous n'auraient-ils pas été aussi fous que Pope? Pour ma part, je m'étonne qu'avec sa sensibilité, avec la coquetterie de la dame, et après son désappointement, il n'eût pas fait plus que d'écrire quelques vers qu'on doit condamner s'ils sont faux, et regretter s'ils sont vrais.»

LETTRE CCCCXXIV.

A M. HOPPNER.

Ravenne, 11 mai 1821.

«Si j'avais su vos idées à l'égard de la Suisse, je les aurais adoptées sur-le-champ: maintenant que la chose est faite, je laisserai Allegra dans son couvent, où elle me semble bien portante et heureuse pour le moment. Mais je vous serai fort obligé si vous prenez des informations, quand vous serez dans les cantons, sur les meilleures méthodes qu'on y suit pour l'éducation des filles, et que vous me fassiez savoir le résultat de vos réflexions. C'est une consolation pour moi que M. et Mrs. Shelley m'aient écrit pour m'approuver entièrement d'avoir placé l'enfant chez les religieuses pour le moment. Je puis prendre à témoin toute ma conduite, attendu que je n'ai épargné ni soins, ni tendresse, ni dépenses, depuis que l'enfant m'a été envoyé. Le monde peut dire ce qu'il lui plaît, je me contenterai de ne pas mériter (dans cette occasion) qu'on parle mal de moi.

»L'endroit est un petit bourg de campagne en bon air; il y a un vaste établissement d'éducation où sont placés beaucoup d'enfans, dont quelques-uns d'un rang élevé. Comme campagne, ce séjour est moins exposé aux objections de tout genre. Il m'a toujours paru que la corruption morale en Italie ne procède pas de l'éducation du couvent, puisque, à ma connaissance, les filles sortent de leurs couvens dans une innocence portée même jusqu'à l'ignorance du mal moral, mais que la faute en est due à l'état de société où elles sont immédiatement plongées au sortir du couvent. C'est comme si l'on élevait un enfant sur une montagne, et qu'on le mît ensuite à la mer, qu'on l'y jetât pour l'y faire nager. Toutefois le mal, quoique encore trop général, s'évanouit en partie, depuis que les femmes sont plus libres de se marier par inclination; c'est aussi, je crois, le cas en France. Et, après tout, qu'est la haute société d'Angleterre? D'après ma propre expérience, et tout ce que j'ai vu et entendu (et j'ai vécu dans la société la plus élevée et la meilleure, comme on dit), la corruption ne peut nulle part être plus grande. En Italie pourtant elle est, ou plutôt elle était plus systématisée; mais aujourd'hui on rougit d'un serventisme régulier. En Angleterre, le seul hommage qu'on rende à la vertu est l'hypocrisie. Je parle, bien entendu, du ton de la haute société;--les classes moyennes sont peut-être très-vertueuses.

»Je n'ai encore lu, ni même reçu, aucun exemplaire de la lettre sur Bowles; certes, je serais charmé de vous l'envoyer. Comment va Mrs. Hoppner? très-bien, j'espère. Faites-moi savoir quand vous partez. Je regrette de ne pouvoir me trouver avec vous cet été dans les Alpes bernoises, comme j'en avais l'espoir et l'intention. Mes plus profonds respects à madame.

»Je suis à jamais, etc.

»P. S. J'ai donné à un musicien une lettre pour vous il y a déjà quelque tems; vous l'a-t-il présentée? Peut-être vous pourriez l'introduire chez les Ingrams et autres dilettanti. Il est simple et modeste,--deux qualités extraordinaires dans sa profession,--et il joue du violon comme Orphée ou Amphion. C'est pitié qu'il ne puisse faire mettre Venise en branle pour chasser le tyran brutal qui la foule aux pieds.»

LETTRE CCCCXXV.

A M. MURRAY.

14 mai 1821.

«Un journal de Milan annonce que la pièce a été représentée et universellement condamnée. Comme l'opposition a été vaine, la plainte serait inutile. Je présume toutefois, dans votre intérêt (sinon dans le mien), que vous et mes autres amis aurez au moins publié mes différentes protestations contre la mise en scène de la tragédie, et montré que Elliston, en dépit de l'auteur, l'a transportée de force sur le théâtre. Il serait absurde de dire que cela ne m'a pas grandement vexé; mais je ne suis point abattu, et je ne recourrai pas à l'ordinaire ressource de blâmer le public, qui était dans son droit,--ou mes amis de n'avoir pas empêché--ce qu'ils ne pouvaient empêcher, pas plus que moi,--la représentation donnée malgré nous par un directeur qui croyait faire une bonne spéculation. C'est un malheur que vous ne leur ayez pas montré combien la pièce était peu propre au théâtre, avant de la publier, et que vous n'ayez pas exigé des directeurs la promesse de ne pas la représenter. En cas de refus de leur part, nous ne l'eussions pas publiée du tout. Mais c'est trop tard.

»Tout à vous.

»P. S. Je vous envoie les lettres de M. Bowles; remerciez-le en mon nom de sa bonne foi et de sa bonté.--De plus, une lettre pour Hodgson, que je vous prie de remettre promptement. Le journal de Milan dit que c'est moi «qui ai poussé à la représentation!!!» c'est encore plus plaisant. Mais ne vous inquiétez pas: si (comme il est probable) la folie d'Elliston nuit à la vente, je suis prêt à faire toute déduction convenable, ou même à annuler entièrement votre traité.

»Vous ne publierez pas, sans doute, ma défense de Gilchrist, parce qu'après les bons procédés de M. Bowles, elle serait par trop dure.

»Apprenez-moi les détails; car je ne sais encore que le fait pur et simple.

»Si vous saviez ce que j'ai eu à supporter par la faute de ces gueux de Napolitains, vous vous en amuseriez; mais tout est apparemment fini. On semblait disposé à rejeter tout le complot et tous les plans de ce pays sur moi principalement.»

LETTRE CCCCXXVI.

A M. MOORE.

14 mai 1821.

«S'il y a dans la lettre à Bowles quelque passage qui (sans intention de ma part, autant que je me rappelle le contenu) vous ait causé de la peine, vous êtes pleinement vengé; car je vois par un journal italien, que nonobstant toutes les remontrances que j'ai fait faire par mes amis (et par vous-même entre autres), les directeurs ont persisté à vouloir représenter la tragédie, et qu'elle a été «unanimement sifflée!!!» Telle est la consolante phrase du journal milanais (lequel me déteste cordialement, et me maltraite, en toute occasion, comme libéral), avec la remarque additionnelle que c'est moi qui ai «fait représenter la pièce» de mon plein gré.

»Tout cela est assez vexatoire, et semble une sorte de calvinisme dramatique,--de damnation prédestinée, sans la faute même du pêcheur. J'ai pris toutes les peines que peut prendre un pauvre mortel pour prévenir cette inévitable catastrophe,--et d'une part, en faisant des appels de tous genres au lord Chamberlain,--d'autre part, en m'adressant à ces diables de directeurs eux-mêmes; mais comme la remontrance fut vaine, la plainte est inutile. Je ne comprends pas cela,--car la lettre de Murray du 24, comme toutes ses lettres antérieures, me donnait les plus fortes espérances qu'il n'y aurait pas de représentation. Jusqu'à présent, je ne connais que le fait, que je présume être vrai, comme la nouvelle est datée de Paris et du 30. Il faut qu'on ait mis une hâte d'enfer pour cette damnée tentative, puisque je n'ai pas même encore appris que la pièce ait été publiée; et si la publication n'eût eu lieu préalablement, les histrions n'eussent pas mis la main sur la tragédie. Le premier venu aurait pu voir d'un coup d'oeil qu'elle était souverainement impropre au théâtre; et ce petit accident n'en augmentera nullement le mérite dans le cabinet.

»Allons, la patience est une vertu, et elle devient parfaite, je présume, à force de pratique. Depuis l'an dernier (c'est-à-dire le printems de l'an dernier), j'ai perdu un procès de grande importance sur les houillères de Rochdale;--j'ai été la cause d'un divorce;--ma poésie a été dépréciée par Murray et par les critiques;--les hommes d'affaires ne m'ont pas permis de disposer de ma fortune pour un placement avantageux en Irlande;--ma vie a été menacée le mois dernier (on a fait courir ici une circulaire pour exciter à mon assassinat pour motifs politiques, et les prêtres ont répandu le bruit que j'étais dans une conspiration contre les Allemands); et enfin, ma belle-mère, s'est rétablie la dernière quinzaine, et ma pièce a été sifflée la semaine dernière: c'est comme «les vingt-huit infortunes d'Arlequin.» Mais il faut supporter tout cela. Je ne m'en serais pas tant inquiété, si nos voisins du Sud ne nous avaient point, par leurs sottises, fait perdre la liberté encore pour cinq cents ans.

»Connaissiez-vous John Keats? On dit qu'il a été tué par un article de la Quarterly sur lui, si toutefois il est mort, ce que je ne sais pas positivement. Je ne comprends pas cette faiblesse de sensibilité. Ce que j'éprouve est une immense colère pendant vingt-quatre heures; et je l'éprouve aujourd'hui, comme d'ordinaire,--à moins que cette fois elle ne dure plus long-tems. Il faut que je monte à cheval pour me tranquilliser. Tout à vous, etc.

»François Ier écrivait, après la bataille de Pavie: «Tout est perdu, fors l'honneur.» Un auteur sifflé peut dire l'inverse: «Rien n'est perdu, fors l'honneur.» Mais les chevaux attendent, et le papier est rempli. Je vous ai écrit la semaine dernière.»

LETTRE CCCCXXVII.

A M. MURRAY.

Ravenne, 19 mai 1821.

«Par les journaux de jeudi, et deux lettres de M. Kinnaird, j'ai vu que la gazette italienne avait menti italiennement, et que le drame n'avait pas été sifflé, et que mes amis étaient intervenus pour empêcher la représentation. Pourtant il semble que les directeurs continuent de jouer la pièce en dépit de nous tous: pour cela il faut que «nous les inquiétions un tantinet.» L'affaire sera portée devant les tribunaux; je suis déterminé à tenter les voies de la justice, et je ferai toutes les dépenses nécessaires. La raison du mensonge lombard est que les Autrichiens,--qui ont une inquisition établie en Italie, et la liste des noms de tous ceux qui pensent ou parlent d'une façon contraire à leur despotisme,--m'ont depuis cinq ans outragé sous toutes les formes dans la gazette de Milan, etc. Je vous ai écrit il y a huit jours sur ce sujet.

»J'ai déjà écrit près de trois actes d'une autre tragédie (dans l'intention de l'achever en cinq), et je suis plus inquiet que jamais sur les moyens de me garantir d'une pareille violation des égards littéraires et même de toute courtoisie et politesse.

»Si nous réussissons, tant mieux: si non, avant toute publication, nous requerrons de ces gens-là la promesse de ne pas jouer la pièce, promesse que je leur paierai (puisque l'argent est leur but), ou je ne laisserai pas publier,--ce que peut-être vous ne regretterez pas beaucoup.

»Le chancelier s'est conduit noblement. Vous aussi, vous vous êtes conduit de la manière la plus satisfaisante, et je ne puis trouver en faute que les acteurs et leur chef. J'ai toujours eu tant d'égards pour M. Elliston, qu'il aurait dû être le dernier à me causer de la peine.

»Il y a un horrible ouragan qui détonne au moment même où je vous écris, en sorte que je n'écris ni au jour, ni à la chandelle, ni à la lumière des torches, mais au feu des éclairs; les sillons de la foudre sont aussi brillans que les flammes les plus gazeuses de la compagnie du gaz hydrogène. Ma cheminée vient d'être renversée par un coup de vent;--encore un éclair! mais

Vous, élémens, je ne vous accuse pas d'ingratitude;

comme je l'ai fait pour M. Elliston.

»Pourquoi ne m'écrivez-vous pas? Vous devriez au moins m'envoyer une ligne de détails: je ne sais rien encore que par Galignani et l'honorable Douglas.

»Eh bien! comment va notre controverse sur Pope? et le pamphlet? Il est impossible d'écrire des nouvelles: les gueux d'Autrichiens fouillent toutes les lettres.

»P. S. J'aurais pu vous envoyer beaucoup de commérage et quelques informations réelles, si toutes les lettres ne passaient point par l'inspection des barbares, et que je voulusse leur faire connaître autre chose que mon horreur pour eux. Ils n'ont vaincu que par trahison, soit dit en passant.»

LETTRE CCCCXXVIII.

A M. MOORE.

Ravenne, 20 mai 1821.

«Depuis ma lettre de la semaine dernière, j'ai reçu des lettres et des journaux anglais, qui me font apercevoir que ce que j'ai pris pour une vérité italienne est, après tout, un mensonge français de la Gazette de France. Celle-ci contient deux assertions ultra-fausses en deux lignes. En premier lieu, Lord Byron n'a pas fait représenter sa pièce, mais s'y est opposé; et secondement, elle n'est pas tombée, mais elle a continué d'être jouée, en dépit de l'éditeur, de l'auteur, du lord chancelier,--du moins jusqu'au Ier mai, date de mes dernières lettres. Vous m'obligerez beaucoup en priant madame la Gazette de France de se rétracter, ce à quoi elle est habituée, je présume. Je ne réponds jamais à la critique étrangère; mais ceci est un point de fait, et non de goût. Je suppose que vous me portez assez d'intérêt pour faire cela en ma faveur;--mais, sans doute, comme ce n'est que la vérité que nous voulons établir, l'insertion pourra être difficile.

»Comme je vous ai écrit depuis quelque tems de fréquentes et longues lettres, aujourd'hui je ne vous ennuierai plus que d'une seule phrase: c'est que vous ayez la bonté de vous conformer à ma demande; et je présume que l'esprit du corps (est-ce du ou de? car ma science ne va pas jusque-là) vous engagera suffisamment, comme un des nôtres, à mettre cette affaire sous son véritable aspect. Croyez-moi toujours tout à vous pour la vie et de coeur, BYRON.

LETTRE CCCCXXIX.

A M. HOPPNER.

Ravenne, 25 mai 1821.

«Je suis très-content de ce que vous me dites de la Suisse, et j'y réfléchirai. Je préférerais que ma fille s'y mariât plutôt qu'ici pour cette raison. Quant à la fortune,--je lui en ferai une avec tout ce que je pourrai épargner (si je vis, et qu'elle se conduise bien); et si je meurs avant qu'elle soit établie, je lui ai laissé par testament cinq mille livres sterling, ce qui est, hors d'Angleterre, une assez jolie somme pour un enfant naturel. J'y ajouterai tout ce que je pourrai, si les circonstances me le permettent; mais, sans doute, cela est très-incertain, comme toutes les choses humaines.

»Vous m'obligerez beaucoup d'employer votre intervention pour rétablir les faits relatifs à la représentation, attendu que ces coquins paraissent organiser un système d'outrages contre moi, parce que je suis sur leur liste. Je me soucie peu de leur critique, mais c'est un point de fait. J'ai composé quatre actes d'une autre tragédie: ainsi vous voyez qu'ils ne peuvent m'effrayer.

»Vous savez, je présume, qu'ils ont actuellement une liste de tous les individus, résidant en Italie, qui ne les aiment pas:--la liste doit être longue. Leurs soupçons et leurs alarmes actuelles sur ma conduite et sur mes intentions présumées dans le dernier mouvement, ont été vraiment ridicules,--quoique, pour ne pas vous abuser, je m'y sois un peu mêlé. Ils ont cru ici, et croient encore ou affectent de croire, que c'est moi qui ai dressé le plan entier du soulèvement, et qui ai fourni les moyens, etc. Tout ceci a été fomenté par les agens des barbares. Ils sont ici fort nombreux, et, par parenthèse, l'un d'eux a reçu hier un coup de poignard; mais peu dangereux;--et quoique le jour où le commandant a été tué devant ma porte, en décembre dernier, je l'aie fait transporter dans ma maison, coucher dans le lit de Fletcher; et lui aie fait donner tous les secours jusqu'au dernier moment; quoique personne n'eût osé lui donner asyle chez soi, et qu'on le laissât périr la nuit dans la rue; cependant on répandit, il y a trois mois, un papier qui me dénonçait comme le chef des libéraux, et qui excitait à m'assassiner. Mais cela ne me fera jamais taire, ni changer mes opinions. Tout cela est venu des barbares allemands.»

LETTRE CCCCXXX.

A M. MURRAY.

Ravenne, 25 mai 1821.

«Depuis quelques semaines, je n'ai pas reçu une ligne de vous. Or, je serais charmé de savoir d'après quel principe ordinaire ou extraordinaire vous me laissez sans autres informations que celles que je puise dans des journaux anglais et d'injurieuses gazettes italiennes (vu que les Allemands me haïssent comme charbonnier), tandis qu'il y a eu tout ce tumulte pour la pièce? Vous êtes un coquin!!!--Sans deux lettres de Douglas Kinnaird, j'aurais été aussi ignorant que vous êtes négligent.

»Eh bien! j'apprends que Bowles a maltraité Hobhouse! Si cela est vrai, il a rompu la trève, comme le successeur de Murillo, et je le traiterai comme Cochrane traita Esmeralda.

»Depuis que j'ai écrit le paquet ci-joint, j'ai achevé (mais non copié) quatre actes d'une nouvelle tragédie. Quand j'aurai fini le cinquième acte, je copierai le tout. C'est sur le sujet de Sardanapale, dernier roi des Assyriens. Les mots de reine et de pavillon s'y rencontrent, mais ce n'est point par allusion à sa majesté britannique, comme vous pourriez vous l'imaginer en tremblant. Vous verrez un jour (si je finis la pièce) comme j'ai fait Sardanapale brave (quoique voluptueux, comme l'histoire le représente), et de plus, aussi aimable que mes pauvres talens ont pu le rendre;--ainsi, ce ne peut être ni le portrait ni la satire d'aucun monarque vivant. J'ai, jusqu'à présent, observé strictement toutes les unités, et continuerai ainsi dans le cinquième acte, si cela est possible; mais ce n'est pas pour le théâtre. Tout à vous, en hâte et en haine, infidèle correspondant.» N.

LETTRE CCCCXXXI.

A M. MURRAY.

Ravenne, 28 mai 1821.

«Depuis ma dernière, du 26 ou 25, j'ai fini mon cinquième acte de la tragédie intitulée Sardanapale. Mais maintenant il faut copier le tout, ce qui est un rude travail,--tant d'écriture que de lecture. Je vous ai écrit au moins six fois sans avoir de réponse, ce qui prouve que vous êtes un--libraire. Je vous prie de m'envoyer un exemplaire de l'édition du Plutarque de Langhorne, revue par M. Wrangham. Je n'ai que le texte grec, imprimé en caractères un peu fins, et la traduction italienne, qui est d'un style trop lourd, et aussi fausse qu'une proclamation patriotique des Napolitains. Je vous prie aussi de m'envoyer la Vie du magicien Apollonius de Tyane, publiée il y a quelques années. Elle est en anglais, et l'éditeur ou auteur est, je crois, ce que Martin Marprelate appelle un prêtre vantard.

»Tout à vous, etc.» N.

LETTRE CCCCXXXII.

A M. MURRAY.

Ravenne, 30 mai 1821.

Cher Moray,

«Vous dites que vous m'avez écrit souvent; j'ai reçu seulement la vôtre du 11, laquelle est fort courte. Par le courrier d'aujourd'hui, je vous envoie, en cinq paquets, la tragédie de Sardanapale, fort mal écrite: peut-être Mrs. Leigh pourra vous aider à la déchiffrer. Vous voudrez bien en accuser réception par le retour du courrier. Vous remarquerez que les unités sont toutes strictement observées. La scène se passe toujours dans la même salle; la durée de l'action est celle d'une nuit d'été, environ neuf heures ou même moins, quoique la pièce commence avant le coucher du soleil, et ne finisse qu'après son lever. Dans le troisième acte, quand Sardanapale demande un miroir pour se voir en armes, songez à citer le passage latin de Juvénal sur Othon (homme d'un caractère semblable, qui fit la même chose). Gifford vous aidera pour la citation. Le trait est peut-être trop familier, mais il est historique (pour Othon du moins), et naturel dans un caractère efféminé.»

LETTRE CCCCXXXIII.

A M. HOPPNER.

Ravenne, 31 mai 1821.

«Je vous envoie ci-joint une autre lettre, qui ne fera que confirmer ce que je vous ai dit.

»Quant à Allegra,--je prendrai pour elle une mesure décisive dans le courant de l'année; à présent, elle est si heureuse où elle est, que peut-être il vaudrait mieux qu'elle apprît son alphabet dans son couvent.

«Ce que vous dites de la Prophétie de Dante est la première nouvelle que j'en reçois,--tout semble être plongé dans le tumulte causé par la tragédie. Continuer ce poème!!--hélas! Qu'est-ce que Dante lui-même pourrait prophétiser, aujourd'hui sur l'Italie? Toutefois, je suis charmé que vous goûtiez cette oeuvre, mais je présume que vous serez seul de votre opinion. Ma nouvelle tragédie est achevée.» ......................................... ..................................................

LETTRE CCCCXXXIV.

A M. MOORE.

Ravenne, 4 juin 1821.

Voyez les félicités de mon fortuné sort, Ma pièce tombe, et non pas lady ***.

»Les journaux (et peut-être votre correspondance.) vous auront fait connaître la conduite dramatique du directeur Elliston. Il est présumable que la pièce a été arrangée pour le théâtre par M. Dibdin, qui remplit l'office de tailleur dans les occasions semblables, et qui aura pris mesure avec son exactitude ordinaire. J'apprends que l'on continue toujours à me jouer,--trait d'entêtement dont je me console un peu en pensant qu'il aura vidé la bourse du discourtois histrion.

»Vous serez étonné d'apprendre que j'ai fini une autre tragédie en cinq actes, dans laquelle j'ai observé strictement toutes les unités. Elle a pour titre Sardanapale, et je l'ai envoyée en Angleterre par le dernier courrier. Elle n'est pas plus pour le théâtre que la première n'y fut destinée,--et je prendrai cette fois plus de précautions pour empêcher qu'on ne s'en empare.

»Avez-vous reçu mes lettres avec les deux ou trois dernières feuilles des mémoires?

»Il n'y a point ici de nouvelles très-intéressantes. Un espion allemand (se vantant de l'être) a reçu un coup de poignard la semaine dernière, mais le coup n'était pas mortel. Dès l'instant où j'appris qu'il s'était laissé aller à cette vanterie fanfaronne, il fut aisé pour moi, comme pour tout autre, de prédire ce qui lui adviendrait; c'est ce que je fis, et il reçut le coup deux jours après.

»L'autre nuit, une querelle sur une dame de l'endroit, entre ses divers amans, a occasioné à minuit une décharge de pistolets, mais personne n'a été blessé. Ç'a été toutefois un grand scandale:--la dame est plantée là par son amant,--pour être rebutée par son mari, pour cause d'inconstance à son légitime servente; elle s'est retirée toute confuse à la campagne, quoique nous soyons dans le fort de la saison de l'opéra. Toutes les femmes sont furieuses contre elle (attendu qu'elle était médisante) pour s'être laissée ainsi découvrir. C'est une jolie femme,--une comtesse ***,--un beau vieux nom visigoth ou ostrogoth.

»Et les Grecs! Qu'en pensez-vous? Ce sont mes vieilles connaissances;--mais je ne sais que penser. Espérons, néanmoins.

»Tout à vous.» BYRON.

LETTRE CCCCXXXV.

A M. MOORE.

Ravenne, 22 juin 1821.

«Votre naine de lettre est arrivée hier. C'est juste;--tenez-vous à votre magnum opus.--Ah! que ne pouvons-nous combiner un peu nos talens pour notre Journal de Trévoux. Mais il est inutile de soupirer, et cependant c'est bien naturel;--car je pense que vous et moi irions mieux ensemble dans une association littéraire, que toute autre couple d'auteurs vivans.

»J'ai oublié de vous demander si vous aviez vu votre panégyrique dans la Correspondance de mistriss Waterhouse et du colonel Berkeley. Certainement, leur morale n'est pas tout-à-fait exacte, mais votre passion est complètement efficace, et toute la poésie du genre asiatique--(je dis asiatique, comme les Romains disaient l'éloquence asiatique, et non parce que la scène se passe en Orient)--doit être constatée par cette épreuve seule. Je ne suis pas très-sûr que je permette un jour aux miss Byron (légitimes ou illégitimes) de lire Lalla Rookh,--d'abord, à cause de ladite passion, et, en second lieu, afin qu'elles ne découvrent pas qu'il y eut un meilleur poète que papa.

»Vous ne me dites rien de la politique;--mais hélas! que peut-on dire!

Le monde est une botte de foin, Les hommes sont les ânes qui la mangent, Chacun la tire de son côté,-- Et le plus grand de tous est John Bull!

»Comment nommez-vous l'oeuvre nouvelle que vous projetez? J'ai envoyé à Murray une nouvelle tragédie, intitulée Sardanapale, écrite suivant les règles d'Aristote,--hormis le choeur:--je n'ai pu me décider à l'introduire. J'en ai commencé une autre, et je suis au second acte:--ainsi, vous voyez que je vais comme de coutume.

»Les réponses de Bowles me sont parvenues; mais je ne puis continuer toujours à disputer,--surtout d'une façon civile. Je présume qu'il prendra mon silence volontaire pour un silence forcé. Il a été si poli, que je n'ai plus assez de bile pour le plaisanter;--autrement, j'aurais une rude plaisanterie ou même deux à son service.

»Je ne puis vous envoyer le petit journal, parce que je ne puis le confier à la poste. Ne supposez pas qu'il contienne rien de particulier; mais il vous montrera les intentions des Italiens à cette époque,--et un ou deux autres faits personnels comme le premier.

»Donc Longman ne mord pas:--c'était mon désir que de tirer parti de cet ouvrage. Ne pourriez-vous obtenir une somme, quelque petite qu'elle fût, par une vente à réméré.

»Êtes-vous à Paris ou à la campagne? Si vous êtes à la ville, vous ne résisterez jamais à l'invasion anglaise dont vous parlez. Je vois à peine un Anglais tous les six mois; et, quand cela m'arrive, je tourne mon cheval à l'opposite. Le fait que vous trouverez dans la dernière note de Marino Faliero, m'a fourni une bonne excuse pour rompre toute relation avec les voyageurs.

»Je ne me rappelle pas le discours dont vous parlez, mais je soupçonne que ce n'en est pas un du doge, mais d'Israël Bertuccio à Calendaro. J'espère que vous regardez la conduite d'Elliston comme honteuse:--c'est mon unique consolation. J'ai obligé les journalistes milanais à rétracter leur mensonge, ce qu'ils ont fait avec la bonne grâce de gens habitués à cela.

»Tout à vous, etc.» BYRON.

LETTRE CCCCXXXVI.

A M. MOORE.

Ravenne, 5 juillet 1821.

«Comment avez-vous pu présumer que je voulusse jamais me rendre coupable d'une plaisanterie à votre égard? Je regrette que M. Bowles n'ait pas dit plus tôt que vous étiez l'auteur de la note, ce que j'ai appris par une lettre particulière qu'il a écrite à Murray, et que Murray m'envoie. Au diable la controverse!

Au diable Twizzle, Au diable la cloche, Au diable le sot qui la mit en branle!--Ma foi! Je serai bientôt délivré de tous ces fléaux.

»J'ai vu un ami de votre M. Irving,--un fort joli garçon,--un M. Coolidge, de Boston,--un peu trop plein seulement de poésie et d'enthousiasme. J'ai été fort poli envers lui pendant son séjour de quelques heures, et j'ai beaucoup parlé avec lui sur Irving, dont les écrits font mes délices. Mais je soupçonne qu'il n'a pas été autant charmé de moi, vu qu'il s'attendait à rencontrer un misanthrope en culottes de peau de loup, ne répondant que par de farouches monosyllabes, au lieu d'un homme de ce monde. Je ne puis jamais faire comprendre aux gens que la poésie est l'expression de la passion, et qu'il n'existe pas plus une vie toute de passion qu'un tremblement de terre continuel, ou une fièvre éternelle. D'ailleurs, qui voudrait jamais se raser dans un tel état?

»J'ai reçu aujourd'hui une lettre curieuse d'une jeune fille d'Angleterre--que je n'ai jamais vue,--et qui me dit qu'elle meurt d'une maladie de langueur, mais qu'elle n'a pu sortir de ce monde sans me remercier du plaisir que ma poésie, pendant plusieurs années, etc., etc. Cette lettre est signée, N. N. A., et ne contient pas un mot de jargon ou de prêche qui ait trait à des opinions quelconques. La jeune personne dit simplement qu'elle est mourante, et qu'elle a cru pouvoir me dire combien j'avais contribué aux plaisirs de son existence; elle me prie de brûler sa lettre,--ce que je ne puis faire, attendu que je regarde une lettre pareille comme supérieure à un diplôme de Gottingue. J'ai autrefois reçu une lettre de félicitation en vers de Drontheim, en Norwége (mais elle n'était pas d'une femme mourante):--ce sont ces choses-là qui font quelquefois croire à un homme qu'il est poète. Mais s'il faut croire que *** et autres gens pareils sont poètes aussi, il vaut mieux être hors du corps.

»Je suis maintenant au cinquième acte de Foscari: c'est la troisième tragédie dans l'espace d'un an, outre la prose; ainsi, vous voyez que je ne suis point paresseux. Et vous aussi, êtes-vous occupé? Je soupçonne que votre vie de Paris prend trop sur votre tems, et c'est vraiment pitié. Ne pouvez-vous partager vos journées de manière à tout combiner? J'ai eu une multitude d'affaires mondaines sur les bras pendant l'année dernière,--et pourtant il ne m'a pas été si difficile de donner quelques heures aux Muses.

»Pour toujours, etc.

»Si nous étions ensemble, je publierais mes deux pièces (périodiquement) dans notre commun journal. Ce serait notre plan de publier par cette voie nos meilleures productions.»

Dans le journal intitulé Pensées Détachées, je trouve la mention intéressante des hommages rendus à son génie.

«En fait de gloire (qu'on ait jamais obtenue de son vivant), j'ai eu ma part, peut-être,--que dis-je?--certainement plus grande que mes mérites.

»Quelle étrange chose que la vie et que l'homme! Si je me présentais à la porte de la maison où ma fille est maintenant, la porte me serait fermée,--à moins que (ce qui n'est pas impossible) je n'assommasse le portier; et si j'étais allé cette année-là (et peut-être encore aujourd'hui) à Drontheim, la ville la plus reculée de la Norwége, j'aurais été reçu à bras ouverts dans la demeure de gens sans rapport de parenté ou de patrie avec moi, et attachés à moi par l'unique lien de l'esprit et de la renommée.

»En fait de gloire, j'ai eu ma part; à la vérité, les accidens de la vie humaine y ont mêlé leur levain, et cela en plus grande quantité qu'il n'est arrivé à la plupart des littérateurs d'un rang distingué; mais, en total, je prends le mal comme l'équilibre nécessaire du bien dans la condition humaine.»

Il parle aussi, dans le même journal, de la visite du jeune Américain, en ces termes.

«Un jeune Américain, nommé Coolidge, est venu me rendre visite il y a quelques mois. C'était un jeune homme intelligent, fort beau, et âgé de vingt ans au plus, à en juger par l'apparence; un peu romantique (ce qui va bien à la jeunesse), et fortement passionné pour la poésie, comme on peut le présumer de sa visite dans mon antre. Il m'apporta un message d'un vieux serviteur de ma famille (Joe Murray), et me dit que lui (M. Coolidge) avait obtenu une copie de mon buste de Thorwaldsen à Rome, pour l'envoyer en Amérique. J'avoue que je fus plus flatté du jeune enthousiasme de ce voyageur solitaire par-delà l'Atlantique, que si l'on m'eût décrété une statue dans le Panthéon de Paris (j'ai vu, même de mon tems, les empereurs et les démagogues renversés de dessus leurs piédestaux, et le nom de Grattan effacé de la rue de Dublin, à laquelle il avait été donné); je dis que j'en fus plus flatté, parce que c'était un hommage simple, sans motif politique, sans intérêt ou ostentation,--le pur et vif sentiment d'un jeune homme pour le poète qu'il admirait. Son admiration, toutefois, a dû lui coûter cher.--Je ne voudrais pas payer le prix d'un buste de Thorwaldsen pour la tête et les épaules de qui que ce soit, excepté Napoléon, mes enfans, «quelque absurde individu de l'espèce féminine», comme dit Monkbarns,--et ma soeur. Me demande-t-on pourquoi je posai pour mon buste?--Réponse; ce fut à la requête particulière de J. C. Hobhouse, Esquire, et pour nul autre. Un portrait est une autre affaire; tout le monde pose pour son portrait; mais un buste a l'air de prétendre à la permanence, et offre une idée d'inclination pour la renommée publique plutôt que de souvenir particulier.

»Toutes les fois qu'un Américain demande à me voir (ce qui n'est pas rare), je condescends à son désir, premièrement parce que je respecte un peuple qui a conquis sa liberté par un courage ferme, sans excès; et, secondement, parce que ces visites transatlantiques «en petit nombre et à longs intervalles» me font le même effet que si je m'entretenais, de l'autre côté du Styx, avec la postérité. Dans un siècle ou deux, les nouvelles Atlantides espagnole et anglaise, suivant toute probabilité, régneront sur le vieux continent, comme la Grèce et l'Europe soumirent l'Asie, leur mère, dans les tems anciens et primitifs, comme on les appelle.»

LETTRE CCCCXXXVII.

A M. MURRAY.

Ravenne, 6 juillet 1821.

«Pour condescendre à un désir exprimé par M. Hobhouse, je suis déterminé à omettre la stance sur le cheval de Sémiramis, dans le cinquième chant de Don Juan. Je vous dis cela, au cas que vous soyez ou ayez l'intention d'être l'éditeur des derniers chants.

»À la requête particulière de la comtesse Guiccioli, j'ai promis de ne pas continuer Don Juan. Vous regarderez donc ces trois chants comme les derniers du poème. Depuis qu'elle avait lu les deux premiers dans la traduction française, elle ne cessait de me supplier de n'en plus écrire de nouveaux. La raison de ces prières ne frappe pas d'abord un observateur superficiel des moeurs étrangères; mais elle dérive du désir qu'ont toutes les femmes d'exalter le sentiment des passions, et de maintenir l'illusion qui leur donne l'empire. Or, Don Juan déchire cette illusion, et en rit comme de bien d'autres choses. Je n'ai jamais connu de femme qui ne protégeât Rousseau, ou qui ne traitât avec dégoût les Mémoires de Grammont, Gilblas, et tous les tableaux comiques des passions, quand ils sont naturellement présentés.»

LETTRE CCCCXXXVIII.

A M. MURRAY.

14 juillet 1821.

«J'espère que l'on ne prendra pas Sardanapale pour une pièce politique; car une telle intention fut si loin d'être la mienne, que je ne songeai jamais qu'à l'histoire d'Asie. La tragédie vénitienne aussi est strictement historique. Mon but a été de mettre en drame, à la manière des Grecs (phrase modeste), des points d'histoire frappans, comme ces mêmes Grecs l'ont fait à l'égard de l'histoire et de la mythologie. Vous trouverez que tout cela ne ressemble guère à Shakspeare; et c'est tant mieux dans un sens, car je le regarde comme le pire des modèles, bien que le plus extraordinaire des écrivains. J'ai eu pour but d'être aussi simple et aussi sévère qu'Alfiéri, et j'ai plié la poésie autant que j'ai pu au langage ordinaire. La difficulté est que, dans ce tems, on ne peut parler ni de rois ni de reines sans être soupçonné d'allusions politiques ou de personnalités. Je n'ai point eu d'intention pareille.

»Je ne suis pas très-bien, et j'écris au milieu de scènes désagréables: on a, sans jugement ni procès, banni un grand nombre des principaux habitans de Ravenne et de toutes les villes des états romains,--et parmi les exilés il y a plusieurs de mes amis intimes, en sorte que tout est dans la confusion et la douleur; c'est un spectacle que je ne saurais décrire sans éprouver la même peine qu'à le voir.

»Vous êtes chiche dans votre correspondance.

»Tout à vous sincèrement.» BYRON.

LETTRE CCCCXXXIX.

A M. MURRAY.

Ravenne, 22 juillet 1821.

«L'imprimeur a fait un miracle;--il a lu ce que je ne puis lire moi-même,--mon écriture.

»Je m'oppose au délai jusqu'à l'hiver; je désire particulièrement que l'on imprime tandis que les théâtres d'hiver sont fermés, afin de gagner du tems au cas que les directeurs ne nous jouent le même tour de politesse. Toute perte sera prise en considération dans notre contrat, quelle qu'en soit l'occasion, soit la saison, soit autre chose; mais imprimez et publiez.

»Je crois qu'il faudra avouer que j'ai plus d'un style. Sardanapale, toutefois, est presque un personnage comique; mais ainsi est Richard III. Faites attention que les trois unités sont mon principal but. Je suis charmé de l'approbation de Gifford; quant à la foule, vous voyez que j'ai eu en vue toute autre chose que le goût du jour pour d'extravagans «coups de théâtre.» Toute perte probable, comme je vous l'ai déjà dit, sera évaluée dans nos comptes. Les Revues (excepté une ou deux, le Blackwood Magazine, par exemple) sont assez froides; mais ne songez plus aux journalistes,--je les ferai marcher droit, si je me le mets en tête. J'ai toujours trouvé les Anglais plus vils en certains points que toute autre nation. Vous vous étonnez de mon assertion, mais elle est vraie quant à la reconnaissance,--peut-être est-ce parce que les Anglais sont fiers, et que les gens fiers haïssent les obligations.

»La tyrannie du gouvernement éclate ici. On a exilé environ mille personnes des meilleures familles des états romains. Comme plusieurs de mes amis sont de ce nombre, je songe à partir aussi, mais pas avant que je n'aie reçu vos réponses. Continuez de m'adresser vos lettres ici, comme d'ordinaire, et le plus vite possible. Ce que vous ne serez pas fâché d'apprendre, c'est que les pauvres de l'endroit, apprenant que j'avais l'intention de partir, ont fait une pétition au cardinal pour le prier de me prier de rester. Je n'ai entendu parler que de cela il y a un ou deux jours; et ce n'est un déshonneur ni pour eux ni pour moi; mais cette démarche aura mécontenté les hautes autorités, qui me regardent comme un chef de charbonniers. On a arrêté un de mes domestiques pour une querelle dans la rue avec un officier (on a pris sur un autre des couteaux et des pistolets); mais comme l'officier n'était pas en uniforme, et qu'il était d'ailleurs dans son tort, mon domestique, sur ma vigoureuse protestation, a été relâché. Je n'étais pas présent à la bagarre, qui arriva de nuit près de mes écuries. Mon homme (qui est un Italien), d'un caractère brave et peu endurant, aurait tiré une cruelle vengeance, si je ne l'en eusse pas empêché. Voici ce qu'il avait fait: il avait tiré son stiletto, et, sans les passans, il aurait fricassé le capitaine, qui, à ce qu'il paraît, fit triste figure dans la querelle, qu'il avait cependant provoquée. L'officier s'était adressé à moi, et je lui avais offert toute sorte de satisfaction, soit par le renvoi de l'homme, soit autrement, puisque l'homme avait tiré son couteau. Il me répondit que des reproches seraient suffisans. Je fis des reproches au domestique; et cependant, après cela, le misérable chien alla se plaindre au gouvernement,--après avoir dit qu'il était complètement satisfait. Cela me mit en colère, et j'adressai une remontrance qui eut quelque effet. Le capitaine a été réprimandé, le domestique relâché, et l'affaire en est restée là.»

Parmi les victimes de «la noire sentence» et de la proscription par laquelle les maîtres de l'Italie, comme il appert des lettres précédentes, se vengeaient maintenant de leur dernière alarme sur tous ceux qui y avaient contribué, même dans le plus faible degré, les deux Gamba se trouvèrent nécessairement compris comme chefs présumés des carbonari de la Romagne. Vers le milieu de juillet, Mme Guiccioli, dans un profond désespoir, écrivit à Lord Byron pour l'informer que son père, dans le palais duquel elle résidait alors, venait de recevoir l'ordre de quitter Ravenne dans les vingt-quatre heures, et que c'était l'intention de son frère de partir le lendemain matin. Mais le jeune comte n'avait pas même été laissé tranquille si long-tems, et avait été conduit par des soldats jusqu'à la frontière; et la comtesse elle-même, peu de jours après, vit qu'elle devait aussi se joindre aux exilés. La perspective d'être de nouveau séparée de Byron, semble avoir rendu l'exil presque aussi terrible que la mort aux yeux de cette noble dame. «Cela seul», dit-elle dans une lettre à son amant, «manquait pour combler la mesure de mon désespoir. Venez à mon aide, mon amour, car je suis dans la plus terrible situation, et sans vous je ne puis me résoudre à rien. *** vient de me quitter; il était envoyé par *** pour me dire qu'il faut que je parte de Ravenne avant mardi prochain, parce que mon mari a eu recours à la cour de Rome pour me forcer de retourner avec lui ou d'entrer dans un couvent; et la réponse est attendue sous peu de jours. Je ne dois parler de cela à personne; il faut que je m'échappe de nuit; car, si mon projet est découvert, on y mettra obstacle, et mon passeport (que la bonté du ciel m'a permis je ne sais comment d'obtenir), me sera retiré. Byron! je suis au désespoir!--S'il faut vous laisser ici sans savoir quand je vous reverrai; si c'est votre volonté que je souffre si cruellement, je suis résolue à rester. On peut me mettre dans un couvent; je mourrai,--mais,--mais vous ne pouvez me secourir, et je ne puis rien vous reprocher. Je ne sais ce qu'on me dit: car mon agitation m'anéantit;--et pourquoi? ce n'est point parce que je crains mon danger présent, mais seulement, j'en prends le ciel à témoin, seulement parce qu'il faut vous quitter.»

Vers la fin de juillet, celle qui écrivait cette lettre si tendre et si vraie se trouva forcée de quitter Ravenne,--séjour de sa jeunesse, et maintenant de ses affections,--sans savoir où elle irait, et où elle retrouverait son amant. Après avoir langui quelque tems à Bologne, dans la faible espérance que la cour de Rome pourrait encore, par la médiation de quelques amis, être engagée à rapporter l'arrêt prononcé contre son père et son frère; cette espérance une fois évanouie, elle rejoignit enfin ses parens à Florence.

LETTRE CCCCXL.

A M. HOPPNER.

Ravenne, 23 juillet 1821.

«Ce pays-ci étant en proie à la proscription, et tous mes amis étant exilés ou arrêtés,--la famille entière des Gamba obligée pour le moment d'aller à Florence,--le père et le fils pour motifs politiques,--(et la Guiccioli, parce qu'elle est menacée du couvent en l'absence de son père),--j'ai résolu de me retirer en Suisse, et les Gamba aussi. Ma vie court, dit-on, de très grands dangers ici; mais ç'a été la même chose depuis douze mois, et ce n'est donc pas là la principale considération.

»J'ai écrit par le même courrier à M. Hentsch jeune, banquier à Genève, pour avoir, s'il est possible une maison pour moi, et une autre pour la famille Gamba (pour le père, le fils et la fille), toutes deux meublées, et avec une écurie de huit chevaux (au moins dans la mienne) au bord du lac de Genève, sur le côté du Jura. J'emmènerai Allegra avec moi. Pourriez-vous nous aider, Hentsch ou moi, dans nos recherches? Les Gamba sont à Florence; mais ils m'ont autorisé à traiter en leur nom. Vous savez ou ne savez pas que ce sont de grands patriotes,--et tous deux braves gens, surtout le fils; je puis le dire, car je les ai dernièrement vus dans une très-difficile situation,--non pas sous le rapport pécuniaire, mais sous le rapport personnel,--et ils se sont conduits en héros, sans céder ni se rétracter.

»Vous n'avez pas idée de l'état d'oppression dans lequel est ce pays-ci; on a arrêté environ un millier de personnes de haute ou basse condition dans la Romagne,--banni les uns, emprisonné les autres, sans jugement, sans procédure, et même sans accusation!!!... Tout le monde dit qu'on aurait fait la même chose à mon égard si l'on avait osé: toutefois, mon motif pour rester est que toutes les personnes de ma connaissance, au nombre de cent à-peu-près, ont été exilées.

»Voudrez-vous faire ce que vous pourrez pour trouver une couple de maisons meublées et pour en conférer avec Hentsch à notre place? Peu nous importe la société:--nous ne voulons qu'un asile temporaire et tranquille, et notre liberté individuelle.

»Croyez-moi, etc.

»P. S. Pouvez-vous me donner une idée des dépenses nécessaires en Suisse, par comparaison à l'Italie? je ne me rappelle plus cela. Je parle seulement des dépenses pour une vie honnête, chevaux, etc., et non des dépenses de luxe, et pour un grand train de maison. Ne décidez rien toutefois avant que je n'aie reçu votre réponse, car c'est alors seulement que je pourrai savoir que penser sur ces points de transmigration, etc., etc.»

LETTRE CCCCXLI.

A M. MURRAY.

Ravenne, 30 juillet 1821.

«Je vous envoie ci-joint la meilleure histoire sur le doge Faliero; elle est tirée d'un vieux manuscrit, et je ne l'ai que depuis quelques jours. Faites-la traduire et adjoignez-la en forme de note à la prochaine édition. Vous serez peut-être content de voir que la manière dont j'ai conçu le caractère du doge est conforme à la vérité; je regrette néanmoins de n'avoir pas eu cet extrait auparavant. Vous verrez que Faliero dit lui-même ce que je lui fais dire sur l'évêque de Trévise. Vous verrez aussi que «il parla très-peu et ne laissa échapper que des paroles de colère et de dédain» après qu'il eut été arrêté, ce qu'il fait aussi dans la pièce, excepté quand il éclate à la fin du cinquième acte. Mais son discours aux conspirateurs est meilleur dans le manuscrit que dans la pièce; je regrette de ne pas l'avoir connu à tems. N'oubliez pas cette note, avec la traduction.

»Dans une ancienne note de Don Juan, j'ai cité, en parlant de Voltaire, sa phrase fameuse: «Zaïre, tu pleures,» c'est une erreur; c'est: «Zaïre, vous pleurez.» Songez à corriger la citation.

»Je suis tellement occupé ici pour ces pauvres proscrits, qui sont dispersés en exil çà-et-là, et à essayer d'en faire rappeler quelques-uns, que j'ai à peine assez de tems ou de patience pour écrire une courte préface pour les deux pièces: toutefois je la ferai en recevant les prochaines épreuves.

»Tout à vous à jamais, etc.

»P. S. Veuillez joindre, à la première occasion, la lettre sur l'Hellespont comme note aux vers sur Léandre, etc., dans Childe Harold. N'oubliez pas cela au milieu de votre multitude d'occupations, que je songe à célébrer dans une ode dithyrambique à Albemarle-Street.

»Savez-vous que Shelley a composé une élégie sur Keats, et qu'il accuse la Quarterly d'avoir tué ce jeune poète.

Qui tua John Keats? «Moi, dit la Quarterly, Farouche comme un Tartare; C'est un de mes exploits!» Qui décocha la flèche?-- Le poète-prêtre Milman, (Toujours prêt à tuer son homme), Ou Southey ou Barrow.

»Vous savez bien que je n'approuvais pas la poésie de Keats, ni ses théories poétiques, ni son injurieux mépris pour Pope; mais puisqu'il est mort, omettez tout ce que je dis sur son compte dans mes écrits, soit manuscrits, soit déjà publiés. Son Hypérion est un beau monument et conservera son nom. Je ne porte pas envie à celui qui a écrit l'article;--vous autres écrivains des Revues, vous n'avez pas plus le droit de meurtre que les voleurs de grand chemin; mais, à la vérité, celui qui est mort pour un article de critique serait probablement mort pour toute autre cause non moins triviale. La même chose arriva presque à Kirke White, qui mourut ensuite de consomption.»

LETTRE CCCCXLII.

A M. MOORE.

Ravenne, 2 août 1821.

«Certainement j'avais répondu à votre dernière lettre, quoique en peu de mots, sur le point que vous rappelez, en disant tout simplement: «Au diable la controverse,» et en citant quelques vers de George Colman, applicables non à vous, mais aux disputeurs. Avez-vous reçu cette lettre? Il m'importe de savoir que nos lettres ne sont pas interceptées ou égarées.

»N'était-ce pas un peu périlleux de montrer, comme vous l'avez fait, les Mémoires à ***? N'y a-t-il pas une ou deux facétieuses allusions qui doivent être réservées pour la postérité?

»Je connais bien Schlegel,--c'est-à-dire je l'ai rencontré à Coppet. N'est-il pas légèrement attaqué dans les Mémoires? Dans un article sur le quatrième chant de Childe-Harold, publié il y a trois ans dans le Blackwood's-Magazine, on cite quelques stances d'une élégie de Schlegel sur Rome, d'où l'on dit que j'ai pu tirer quelques idées. Je vous donne ma parole d'honneur que je n'avais jamais vu les vers avant cet article critique, qui donne, je crois, trois ou quatre stances envoyées, dit-on, par un correspondant,--peut-être par l'auteur même. Le fait se prouve facilement, car je ne comprends point l'allemand, et il n'y avait point, je crois, de traduction,--du moins c'était la première fois que j'entendais parler ou prenais lecture de la traduction et de l'original.

»Je ne vois pas pourquoi vous parleriez «du déclin des ans.» La dernière fois que je vous vis, vous aviez moins d'embonpoint et paraissiez encore plus jeune que quand nous nous quittâmes plusieurs années auparavant. Vous pouvez compter sur cette assertion comme sur un fait. Si cela n'était pas, je ne vous dirais rien; car je ne saurais faire de mauvais complimens à qui que ce soit sur sa personne;--comme le compliment est une vérité, je vous le fais. Si vous aviez mené ma vie, changé de climats et de relations,--si vous vous amaigrissiez par le jeûne et par les purgatifs,--outre l'épuisement causé par des passions rongeantes, et un mauvais tempérament en sus,--vous pourriez parler ainsi.--Mais vous! je ne sache personne qui ait si bonne mine pour son âge, ou qui mérite d'avoir mine ou santé meilleure sous tous les rapports. Vous êtes un....., et ce qui vaut peut-être mieux pour vos amis, un bon garçon. Ainsi donc, ne parlez pas de décadence, mais comptez sur quatre-vingts ans.

»Je suis à présent principalement occupé par ces malheureuses proscriptions et condamnations d'exil, qui ont eu lieu ici pour motifs politiques. Ç'a été un misérable spectacle que la désolation générale des familles. Je fais tout ce que je puis pour les exilés, grands ou petits, avec tout l'intérêt et tous les moyens que je puis employer. Il y a eu mille proscrits, le mois dernier, dans l'exarquat, ou, pour parler en style moderne, dans les légations. Hier un homme a eu les reins brisés en tirant un de mes chiens de dessous la roue d'un moulin. Le chien a été tué, et l'homme est dans le plus grand danger. Je n'étais pas présent;--cela est arrivé avant que je fusse levé, par la faute d'un enfant stupide qui a fait baigner le chien dans un endroit dangereux. Je dois, sans aucun doute, pourvoir aux besoins du pauvre diable tant qu'il vivra, et à ceux de sa famille, s'il meurt. J'aurais de grand coeur donné--plus qu'il ne m'en coûtera, pour qu'il n'eût pas été blessé. Donnez-moi, je vous prie, de vos nouvelles, et excusez ma hâte et la chaleur.

»Tout à vous, etc.

................................................ ........................................................................

»Vous aurez probablement vu toutes les attaques dont quelques gazettes d'Angleterre m'ont assailli il y a quelques mois. Je ne les ai vues que l'autre jour, grâce à la bonté de Murray. On m'appelle «plagiaire.» Je ne sais quels noms on ne me donne pas. Je crois maintenant que j'aurai été accusé de tout.

»Je ne vous ai pas donné de détails sur les petits événemens qui se sont passés ici; mais on a essayé de me faire passer pour le chef d'une conspiration, et on ne s'est arrêté que faute de preuves suffisantes pour informer contre un Anglais. Si c'eût été un natif du pays, le soupçon aurait suffi, comme pour des centaines d'autres.

Églé, belle et poète, a deux petits travers,

»Je vais monter à cheval, averti que je suis de ne pas aller dans un certain endroit de la forêt, à cause des ultra-politiques.

»N'y a-t-il aucune chance pour votre retour en Angleterre, et pour notre journal? j'y aurais publié les deux pièces,--deux ou trois scènes par numéro.»

Vers cette époque, M. Shelley, qui avait alors fixé sa résidence à Pise, reçut une lettre de Lord Byron, qui le priait instamment de venir le voir; et, par conséquent, il partit sur-le-champ pour Ravenne. Les extraits suivans des lettres qu'il écrivit, durant le tems de son séjour auprès de son noble ami, seront lues avec ce double sentiment d'intérêt qu'on ne manque jamais d'éprouver en entendant un homme de génie exprimer ses opinions sur un autre homme de génie.

Ravenne, 7 août 1821.

»J'arrivai hier soir à dix heures, et me mis à causer avec Lord Byron jusqu'à cinq heures du matin; puis j'allai dormir, et maintenant je viens de m'éveiller à onze heures; après avoir dépêché mon déjeûner aussi vite que possible, je veux vous consacrer tout le tems qui me reste jusqu'à midi, heure où part le courrier.

»Lord Byron est très-bien, et il a été charmé de me voir. Il a, en vérité, complètement recouvré sa santé, et il mène une vie totalement contraire à celle qu'il menait à Venise. Il a une sorte de liaison permanente avec la comtesse Guiccioli, qui est maintenant à Florence, et qui, à en juger par ses lettres, semble une très-aimable femme. Elle attend dans cette ville qu'il y ait quelque chose de décidé sur leur émigration en Suisse, ou sur leur séjour en Italie; point qui n'est pas encore définitivement résolu. Elle a été forcée de s'échapper du territoire papal en grande hâte, vu que des mesures avaient déjà été prises pour la placer dans un couvent où elle aurait été impitoyablement confinée pour la vie. Les droits oppressifs d'un contrat de mariage, tels qu'ils existent dans la législation et l'opinion de l'Italie, quoique moins souvent exercés qu'en Angleterre, sont encore plus terribles qu'en ce dernier pays.

»Lord Byron s'était presque tué à Venise. Il avait été réduit à un tel état de débilité, qu'il était incapable de rien digérer, il était consumé par une fièvre hectique, et il serait bientôt mort sans cet attachement, qui le retira des excès où il s'était plongé plutôt par insouciance et orgueil que par goût. Pauvre garçon, il est maintenant tout-à-fait bien; et il s'est jeté dans la politique et la littérature. Il m'a donné beaucoup de détails intéressans sur la première; mais nous n'en parlerons pas dans une lettre. Fletcher est ici, et--comme si, à la manière d'une ombre, il croissait et décroissait avec le corps même de son maître,--il a aussi repris sa bonne mine, et du milieu de ses cheveux gris prématurés s'est élevée une nouvelle pousse de touffes blondes.

»Nous avons beaucoup causé de poésie et de sujets analogues hier soir, et comme d'ordinaire, nous n'avons pas été d'accord,--et je crois, moins que jamais. Byron affecte de se déclarer le patron d'un système de littérature propre à ne produire que la médiocrité, et quoique tous ses plus beaux poèmes et ses plus beaux passages n'aient été produits qu'au mépris de ce système, je reconnais dans le doge de Venise les pernicieux effets de cette nouvelle foi littéraire qui gênera et arrêtera dorénavant ses efforts, quelque grands qu'ils puissent être; à moins qu'il ne secoue le joug. Je n'ai lu que quelques passages de la pièce, ou plutôt il me les a lus, et m'a donné le plan de l'ensemble.»

Ravenne, 15 août 1821.

»Nous sortons à cheval le soir pour nous promener dans la forêt de pins qui sépare la ville de la mer. Je t'écris notre genre de vie, auquel je me suis accommodé sans beaucoup de difficulté:--Lord Byron se lève à deux heures,--et déjeûne--nous causons, lisons, etc. jusqu'à six,--puis nous montons à cheval à huit, et après dîner nous devisons jusqu'à quatre ou cinq heures du matin. Je me lève à midi, et je vous consacre aujourd'hui le tems qui reste libre entre mon lever et celui de Byron.

»Lord Byron a beaucoup gagné sous tous les rapports,--en génie, en caractère, en vues morales, en santé et en bonheur. Sa liaison avec la Guiccioli a été pour lui un avantage inappréciable. Il vit avec une grande splendeur, mais sans outrepasser son revenu, qui est aujourd'hui d'environ quatre mille livres sterling par an, et dont il consacre le quart à des oeuvres de charité. Il a eu de désastreuses passions, mais il semble les avoir subjuguées, et il devient ce qu'il devait être: un homme vertueux. L'intérêt qu'il a pris aux affaires politiques d'Italie, et les actions qu'il a faites en conséquence ne doivent point s'écrire dans une lettre, mais vous causeront du plaisir et de la surprise.

»Il n'est pas encore décidé à aller en Suisse, pays en vérité peu fait pour lui; le commérage et les cabales de ces coteries anglicanes le tourmenteraient comme auparavant, et pourraient le faire retomber dans le libertinage, où il s'est, dit-il, plongé non par goût mais par désespoir. La Guiccioli, et son frère (qui est l'ami et le confident de Lord Byron, et approuve complètement la liaison de sa soeur avec lui) désirent aller en Suisse, à ce que dit Lord Byron, seulement par amour de la nouveauté et pour le plaisir de voyager. Lord Byron préfère la Toscane ou Lucques, et il essaie de leur faire adopter ses idées. Il m'a fait écrire une longue lettre à la comtesse pour l'engager à rester. C'est une chose assez bizarre pour un étranger que d'écrire sur des sujets de la plus grande délicatesse à la maîtresse de son ami,--mais le destin semble vouloir que j'aie toujours une part active dans les affaires de tous ceux que j'approche. J'ai exprimé en doucereux italien les raisons les plus fortes que j'ai pu imaginer contre l'émigration en Suisse. Pour vous dire la vérité, je serais charmé de le voir, pour prix de ma peine, s'établir en Toscane. Ravenne est un misérable endroit, les habitans sont barbares et sauvages, et leur langage est le plus infernal patois que vous puissiez concevoir; Byron serait, sous tous les rapports, beaucoup mieux chez les Toscans.

»Il m'a lu un des chants encore inédits de Don Juan. C'est une oeuvre d'une étonnante beauté: elle le place non-seulement au-dessus, mais beaucoup au-dessus, de tous les poètes du siècle. Chaque mot a le cachet de l'immortalité. Ce chant est dans le même style que la fin du second (mais il est entièrement pur d'indécences, et soutenu avec une aisance et un talent incroyables); il n'y a pas un mot que le plus rigide défenseur de la dignité de la nature humaine voulût faire biffer. Voilà, jusqu'à un certain point, ce que j'ai long-tems réclamé,--une production tout-à-fait neuve, adaptée au siècle, et cependant extraordinairement belle. C'est peut-être vanité, mais je crois voir l'effet des vives exhortations que je fis à Byron pour l'engager à créer quelque chose d'entièrement neuf.........................................

»Je suis sûr que si je demandais je ne serais pas refusé; mais il y a en moi quelque chose qui m'empêche absolument de demander. Lord Byron et moi sommes très-bons amis, et si j'étais réduit à la pauvreté ou si j'étais un écrivain qui n'eût aucun droit à une position plus élevée que celle où je suis, ou si j'étais dans une position plus élevée que je ne mérite, nous paraîtrions toujours tels, et je lui demanderais librement toute espèce de faveur. Mais ce n'est pas là mon cas. Le démon de la défiance et de l'orgueil veille entre deux personnes telles que nous, et empoisonne la liberté de nos relations. C'est une taxe, et une taxe lourde, que nous devons payer par cela même que nous sommes hommes. Je ne crois pas que la faute soit de mon côté; non, très probablement, puisque je suis le plus faible. J'espère que dans l'autre monde les choses seront mieux arrangées. Ce qui se passe dans le coeur d'un autre, échappe rarement à l'observation de celui qui est l'anatomiste exact de son propre coeur ...................................................

»Lord Byron a ici de splendides appartemens dans le palais du mari de sa maîtresse, un des hommes les plus riches d'Italie. Mme Guiccioli est divorcée, avec une pension de douze mille écus par an, misérable traitement de la part d'un homme qui a cent-vingt mille livres sterling de rente. Il y a deux singes, cinq chats, huit chiens et dix chevaux; tous (excepté les chevaux) se promènent dans la maison comme s'ils en étaient maîtres. Le Vénitien Tita est ici, et me sert de valet,--c'est un beau garçon, avec une admirable barbe noire; il a déjà poignardé deux ou trois personnes, et il a l'air le plus doux que j'aie jamais vu.

Mercredi, Ravenne.

»Nous montons à cheval tous les soirs comme à l'ordinaire, et nous nous exerçons au tir du pistolet, et je ne suis pas fâché de vous dire que j'approche de l'adresse avec laquelle mon noble ami frappe au but. J'ai la plus grande peine à m'en aller, et Lord Byron, pour m'obliger à rester, a prétendu que sans moi ou la Guiccioli il retombera certainement dans ses anciennes habitudes. Je lui parle donc raison, et il m'écoute, aussi j'espère qu'il est trop bien instruit des terribles et dégradantes conséquences de son ancien genre de vie pour courir quelque danger dans le court intervalle de tentation qui lui sera laissé.»

LETTRE CCCCXLIII.

A M. MURRAY.

Ravenne, 10 août 1821.

»Votre conduite envers M. Moore est certainement belle, et je ne dirais pas cela si je pouvais m'en empêcher, car vous n'êtes point à présent dans mes bonnes grâces.

»À l'égard des additions, etc., il y a un journal que j'ai tenu en 1814, et que vous pouvez demander à M. Moore, plus un journal de mon voyage dans les Alpes, dans lequel se trouvent tous les germes de Manfred, et qu'il faut retirer d'entre les mains de Mrs. Leigh. J'ai encore tenu ici pendant quelques mois de l'hiver passé un petit Mémorandum quotidien, que je vous enverrai. Vous trouverez un facile accès dans tous mes papiers et toutes mes lettres, et ne négligez pas (en cas d'accident) de visiter cette masse, si confuse qu'elle soit, car dans ce chaos de papiers, vous trouverez quelques morceaux curieux, soit de moi soit d'autrui, à moins qu'ils n'aient été perdus ou détruits. Si les circonstances me faisaient jamais consentir (chose presque impossible) à la publication des Mémoires de mon vivant, vous feriez, je suppose, quelques avances à Moore, en proportion du plus ou moins de probabilité de succès. Mais vous êtes tous deux certains de me survivre.

»Il faudra aussi que vous ayez de Moore la correspondance entre moi et lady Byron, à qui j'ai offert le droit de voir tout ce qui la concerne dans ces papiers. Ceci est important. Moore a la lettre de milady et une copie de ma réponse. J'aimerais mieux avoir Moore pour éditeur que tout autre.

»Je vous ai envoyé la lettre de Valpy pour vous laisser décider par vous-même, et celle de Stockdale pour vous amuser. Je suis toujours loyal à votre égard, comme je le fus dans l'affaire de Galignani, et comme vous-même l'êtes avec moi,--par-ci par-là.

»Je vous rends la lettre de Moore, lettre fort honorable pour lui, pour vous et pour moi.

»Tout à vous pour jamais.

LETTRE CCCCXLIV.

A M. MURRAY.

Ravenne, 16 août 1821.

»Je regrette que Holmes ne puisse ou ne veuille pas venir; c'est agir un peu malhonnêtement, vu que je fus toujours très-poli et très-ponctuel à son égard; mais ce n'est qu'un *** de plus. On ne rencontre pas d'autres gens parmi les Anglais.

»J'attends les épreuves des manuscrits avec une raisonnable impatience.

»Ainsi vous avez publié, ou voulez publier, les nouveaux chants de Don Juan. N'êtes-vous pas effrayé de l'assassinat constitutionnel de Bridge-Street? Quand j'ai vu le nom de Murray, j'ai cru au premier instant que c'était vous, mais j'ai été consolé en voyant que votre homonyme est un procureur, car vous ne faites point partie de cette infâme race.

»Je suis dans un grand chagrin, vu la probabilité de la guerre, parce que mes hommes d'affaires ne sortent pas ma fortune des fonds publics. Si la banqueroute a lieu, c'est mon intention de me faire voleur de grand chemin; toutes les autres professions en Angleterre ont été amenées à un tel point de perversité par la conduite de ceux qui les exercent, que le vol ouvertement pratiqué est la seule ressource laissée à un homme qui à quelques principes; c'est même chose honnête, comparativement parlant, puisqu'on ne se déguise pas.

Notes in this chapter

Note 1 · Note 124: (retour) «Acon a perdu l'oeil droit, Léonille l'oeil gauche, mais tous deux peuvent, par leur beauté, l'emporter sur les dieux. ChNote 2 · Sic tu coecus Amor, sic erit illa Venus.124Note 3 · Note 125: (retour) Vanessa, aged scarce a score, Sighs for a gown of forty-four.Note 4 · Soupire pour une soutane de quarante-quatre125.Note 5 · Note 126: (retour) Corne d'abondance. (Note du Trad.)Note 6 · »Pour ma part, je pense avec Pausanias que le succès en amour dépend de la fortune. (Voir Pausanias, Achaïques, liv. VII, chap. 26.) Je me rNote 7 · Note 127: (retour) Il y a de grosses fautes d'anglais, mises dans la bouche du cicerone de la ménagerie, c'est donc intraduisible.--The otteNote 8 · »Dans le cas actuel, je parle des écrits, et non des personnes, car je ne sais rien des personnes; quant aux écrits, j'en juge d'après ce quNote 9 · Note 128: (retour) Cette assertion de Byron est complètement confirmée par Mme Guiccioli, qui peint ainsi l'anxiété de son amant: Ma però laNote 10 · »Maintenant je serais charmé de connaître quel dédommagement M. Elliston me donnerait, non-seulement pour traîner mes écrits sur le théâtre Note 11 · Note 129: (retour) On nommait ainsi, à Rome, le gladiateur dont l'adresse consistait à envelopper dans un rets son adversaire qui avait l'épNote 12 · »Je vous écrivais pour soutenir votre courage, car le reproche est toujours inutile, et il irrite;--mais j'étais profondément blessé dans meNote 13 · Note 130: (retour) I tax not you, ye elements, with unkindness; I never gave ye franks, not call'd upon you.Note 14 · Je ne vous écrivis jamais franc de port, ni ne mis ma carte chez vous130.Note 15 · Note 131: (retour) Le nom a été supprimé par Moore, comme tous ceux qui sont remplacés par des astérisques. Il est facile de voir que c'est Note 16 · «Vous ne m'avez pas écrit dernièrement, quoiqu'il soit d'usage entre littérateurs bien élevés de consoler ses amis par ses observations dansNote 17 · Note 132: (retour) M. Bowles avait cité à son appui une phrase d'une lettre particulière de Moore, en l'annonçant comme l'opinion d'un illusNote 18 · »Je vous ai aussi envoyé, il y a quelques mois, une nouvelle lettre sur Bowles, etc.; mais il paraît à tel point touché des égards (c'est soNote 19 · Note 133: (retour) Nom de la baronne westphalienne, dans le célèbre roman de Candide. (Note du Trad.)Note 20 · Note 134: (retour) Klopstock-ish. Byron a lui-même forgé cet adjectif avec le nom de l'illustre auteur de la Christiade. (Note du Trad.)Note 21 · »J'ai acquis par ma propre expérience quelques bizarres exemples des lieux sauvages et étranges où un nom peut pénétrer, et produire même unNote 22 · Note 135: (retour) Una delle principali ragioni per cui si erano esigliati i miei parenti, era la speranza che Lord Byron pure lascerebbe laNote 23 · On a déjà vu, par les lettres de Lord Byron, qu'il était lui-même devenu l'objet des plus vifs soupçons pour le gouvernement, et que c'étaitNote 24 · Note 136: (retour) Lord Byron restava frattanto a Ravenna, in un paese sconvolto dai partiti, e dove aveva certamente dei nemici di opinioniNote 25 · Après avoir donné les détails de son propre départ, la comtesse continue: «Lord Byron cependant resta à Ravenne, ville déchirée par l'espritNote 26 · Note 137: (retour) On avait joué, peu de tems auparavant, à la cour de Berlin, un spectacle fondé sur le poème de Lalla Rookh; l'empereur deNote 27 · »Votre drame de Berlin137 est un honneur inconnu depuis Elkanah Settle, dont l'Empereur de Maroc fut joué par les dames de la cour, ce qui fNote 28 · Note 138: (retour) Cette menace a été depuis mise à exécution,--le critique allemand a frappé d'horreur les littérateurs français en déclaraNote 29 · »Je me souviens d'avoir causé un peu avec Schlegel sur Alfiéri, dont il nie le mérite. Il était irrité aussi contre le jugement de la Revue Note 30 · Note 139: (retour) Mot italien, du latin oestrum, qui signifie verve poétique. (Note du Trad.)Note 31 · Note 140: (retour) Voici.Note 32 · Note 141: (retour) : Egle, beauty and poet, has two little crimes, She makes her own face, and does not make her rhymes.Note 33 · »Pourquoi n'écrivez-vous pas sur Napoléon? je n'ai pas assez de verve ni d'estro139 pour le faire. Sa chute, dès le principe, m'a porté un cNote 34 · Elle fait son visage et ne fait pas ses vers141.Note 35 · Note 142: (retour) Monsieur, votre bonté me rend assez hardie pour vous demander une faveur; me l'accorderez-vous? Ne quittez pas Ravenne saNote 36 · »Je vous ai dit que j'avais écrit d'après le désir de Lord Byron, à la Guiccioli pour la dissuader ainsi que sa famille, du voyage en Suisse
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