DE LORD BYRON. (continued 5)
Paulin Paris translation
»Je vous ai écrit par le dernier courrier pour vous dire que vous avez très-bien agi à l'égard de Moore et des Mémoires.....................
»Mes amitiés à Gifford.
»Croyez-moi, etc.
»P. S. Je vous rends la lettre de Smith, que je vous prie de remercier de sa bienveillante opinion. Le buste de Thorwaldsen est-il arrivé?
LETTRE CCCCXLV.
A M. MURRAY.
Ravenne, 23 août 1821.
»Tout à vous.
»P. S. Je ne puis accepter vos offres......... .....................................................
Il faut traiter ces affaires-là avec M. Douglas Kinnaird. C'est mon fondé de pouvoirs, et il est homme d'honneur. C'est à lui que vous pourrez exposer toutes vos raisons mercantiles, plutôt que de me les exposer à moi-même directement. Ainsi donc, la mauvaise saison,--le public indifférent,--le défaut de vente,--sa seigneurie écrit trop,--la popularité déclinant,--la déduction pour le commerce,--les pertes presque constantes,--les contre-façons,--les éditions en pays étranger,--les critiques sévères, etc., etc., etc., et autres phrases et doléances oratoires;--je laisse à Douglas, qui est un orateur, le soin d'y répondre.
»Vous pourrez exprimer plus librement toutes ces raisons à une tierce personne, tandis qu'entre vous et moi elles pourraient faire échanger quelques mots piquans qui n'orneraient pas nos archives.
»Je suis fâché pour la reine, et cela plus que vous ne l'êtes.»
LETTRE CCCCXLVI.
A M. MOORE.
Ravenne, 24 août 1821.
»Votre lettre du 5 ne m'est parvenue qu'hier, tandis que j'ai reçu des lettres datées de Londres du 8. La poste farfouille-t-elle dans nos lettres? Quelque arrangement que vous fassiez avec Murray,--si vous en êtes satisfait, je le serai aussi. Point de scrupule;--il est bien vrai que maintes fois j'ai dit par plaisanterie (car j'aime la pointe tout autant que le barbare lui-même,--c'est-à-dire Shakspeare.)--oui, j'ai dit que «comme un Spartiate, je vendrais ma vie aussi cher que possible.»--Mais ce ne fut jamais mon intention d'en tirer un profit pécuniaire pour mon propre compte, mais de transmettre ce legs à mon ami,--à vous--en cas de survivance. J'ai devancé l'époque, parce que nous nous sommes trouvés ensemble, et que je vous ai pressé de tirer de cette affaire tout le parti possible aujourd'hui même, pour raisons qui sont évidentes. Je ne me suis privé de rien par là, et je ne mérite pas les remercîmens que vous m'adressez................................. ....................................................
»À propos, quand vous écrirez à lady Morgan, remerciez-la pour les belles phrases qu'elle a faites dans son livre sur le compte des miens. Je ne sais pas son adresse. Son ouvrage sur l'Italie est courageux et excellent.--Je vous prie de lui faire part de cette opinion d'un homme qui connaît le pays. Je regrette qu'elle ne m'ait pas vu, j'aurais pu lui dire un ou deux faits qui auraient confirmé ses assertions.
»Je suis charmé que vous soyez content de Murray, qui semble apprécier les lords morts à une plus haute valeur que les lords vivans.............. ...............................................
»Tout à vous pour jamais, etc.
»P. S. Vous me dites quelques mots d'un procureur en route pour se rendre auprès de moi, pour traiter d'affaires. Je n'ai reçu aucun avis d'une telle apparition. Que peut vouloir l'individu? J'ai des procès et des affaires en train, mais je n'ai pas entendu dire qu'il fallût ajouter à toutes les dépenses faites en Angleterre les frais de voyage d'un homme de loi.
»Pauvre reine! mais peut-être est-ce pour le mieux, si l'on doit croire l'anecdote d'Hérodote...... ......................................................
»Rappelez-moi au souvenir de tous nos amis communs. À quoi vous occupez-vous? Ici, je n'ai été occupé que des tyrans et de leurs victimes. Il n'y eut jamais pareille oppression, même en Irlande.»
LETTRE CCCCXLVII.
A M. MURRAY.
Ravenne, 31 août 1821.
«J'ai reçu les chants de Don Juan, qui sont imprimés avec si peu de soin (surtout le cinquième), que la publication en serait honteuse pour moi, et peu honorable pour vous. Il faut réellement revoir les épreuves avec le manuscrit, les fautes sont si grossières;--il y a des mots ajoutés,--il y en a de changés,--d'où s'ensuivraient mille cacophonies et absurdités. Vous n'avez pas soigné ce poème, parce que quelques hommes de votre escouade ne l'approuvent pas; mais je vous dis qu'avant long-tems vous n'aurez rien de moitié aussi bon, comme poésie ou style. D'après quel motif avez-vous omis la note sur Bacon et Voltaire? et une des stances finales que je vous ai envoyées pour être ajoutées au chant? C'est, je présume, parce que la stance finissait par ces deux vers:
Et ne réunissez jamais deux ames vertueuses pour la vie, En ce centaure moral, mari et femme.
»Or, il faut vous dire, une fois pour toutes, que je ne permettrai jamais à personne de prendre de telles libertés à l'égard de mes écrits à cause de mon absence. Je désire que les passages retranchés soient remis à leur place (excepté la stance sur Sémiramis);--mais reproduisez surtout la stance sur les mariages turcs. Je requiers d'ailleurs que le tout soit revu avec soin sur le manuscrit.
»Je ne vis jamais d'impression si détestable:--Gulleyaz au lieu de Gulbeyaz, etc. Savez-vous que Gulbeyaz est un nom réel, et que l'autre est un non sens? J'ai copié les chants avec soin, en sorte que les fautes sont inexcusables.
»Si vous ne vous souciez pas de votre propre réputation, ayez, je vous prie, quelques égards pour la mienne. J'ai relu le poème avec soin, et, je vous le répète, c'est de la poésie. Votre envieuse bande de prêtres-poètes peut dire ce qu'il lui plaît; le tems montrera que sur ce point je ne me suis pas trompé.
»Il ne faudrait pas s'étonner que le poème tombât (ce qui n'arrivera pas, vous verrez)--avec un pareil cortége de sottises. Replacez ce qui est omis, corrigez ces ignobles fautes d'impression, et laissez le poème aller droit son chemin; alors je ne crains plus rien. .......................
»Vous publierez les drames quand ils seront prêts. Je suis de si mauvaise humeur à cause de cette négligence dans l'impression de Don Juan, que je suis obligé de clore ma lettre.
»Tout à vous.
»P. S. Je présume que vous n'avez pas perdu la stance dont je vous parle? Je vous l'ai envoyée après les autres; cherchez dans mes lettres, et vous la trouverez.»
LETTRE CCCCXLVIII146.
A M. MURRAY.
«La lettre ci-incluse est écrite avec mauvaise humeur, mais non sans motif. Toutefois, tenez-en peu de compte (je veux dire de la mauvaise humeur); mais je réclame instamment une attention sérieuse de votre part aux fautes de l'imprimeur, à qui pareille chose n'aurait jamais dû être permise. Vous oubliez que tous les sots de Londres (principaux acheteurs de vos publications) rejetteront sur moi la stupidité de votre imprimeur. Par exemple, dans les notes du cinquième chant, «le bord adriatique du Bosphore» au lieu d'asiatique. Tout cela peut vous sembler peu important, à vous, homme honoré d'amitiés ministérielles; mais c'est très-sérieux pour moi, qui suis à trois cents lieues, et n'ai pas l'occasion de prouver que je ne suis pas aussi sot que me fait votre imprimeur.
»Dieu vous bénisse et vous pardonne, car pour moi je ne le puis.»
LETTRE CCCCXLIX.
A M. MOORE.
Ravenne, 3 septembre 1821.
«Par l'entremise de M. Mawman (payeur dans le corps dont vous et moi sommes de simples membres), j'expédiai hier, à votre adresse, sous une seule enveloppe, deux cahiers, contenant le Giaour-nal, et une ou deux choses. Tout cela n'est pas propre à réussir,--même auprès d'un public posthume;--mais des extraits le seraient peut-être. C'est une courte et fidèle chronique d'un mois environ;--quelques parties n'en sont pas fort discrètes, mais sont suffisamment sincères. M. Mawman dit qu'il vous remettra lui-même, ou vous fera remettre par un ami le susdit paquet dans vos champs élysées.
»Si vous avez reçu les nouveaux chants de Don Juan, songez qu'il y a de grossières fautes d'impression, particulièrement dans le cinquième chant.--Par exemple: précaire pour précoce, adriatique pour asiatique, etc.; plus, un luxe de mots et de syllabes additionnelles, qui changent le rhythme en une véritable cacophonie................................ ........................................................
»Je fais mes préparatifs de départs pour me rendre à Pise:--mais adressez vos lettres ici, jusqu'à nouvel ordre.
»Tout à vous à jamais, etc.»
Un des cahiers mentionnés ci-dessus comme confiés à M. Mawman pour m'être remis, contenait un fragment, d'environ cent pages, d'une histoire en prose, où Byron racontait les aventures d'un jeune gentilhomme andalous, et qu'il avait commencée à Venise, en 1817. Je n'extrairai que le passage suivant de cet intéressant fragment.
«Peu d'heures après, nous fûmes très-bons amis, et, au bout de quelques jours, elle partit pour l'Arragon avec mon fils, pour aller voir son père et sa mère. Je ne l'accompagnai pas immédiatement, parce que j'avais déjà été en Arragon; mais je devais rejoindre la famille dans son château moresque, au bout de quelques semaines.
»Durant le voyage, je reçus une lettre très-affectueuse de dona Josepha, qui m'instruisait de sa santé et de celle de mon fils. À son arrivée au château, elle m'en écrivit une autre encore plus affectueuse, où elle me pressait, en termes très-tendres et ridiculement exagérés, de la rejoindre immédiatement. Comme je me préparais à partir pour Séville, j'en reçus une troisième:--celle-ci était du père don Jose di Cardozo, qui me requérait, de la façon la plus polie, de dissoudre mon mariage. Je lui répondis avec une égale politesse, que je ne consentirais jamais à sa requête. Une quatrième lettre arriva;--elle était de Dona Josepha, qui m'informait que c'était d'après son désir, que la lettre de son père avait été écrite. Je lui écrivis courrier par courrier, pour savoir quelle était sa raison:--elle répondit, par exprès, que, comme la raison n'était pour rien là-dedans, il était inutile de donner une raison quelconque;--mais qu'elle était une femme excellente et offensée. Je lui demandai alors pourquoi elle m'avait écrit précédemment deux lettres si affectueuses, où elle me priait de venir en Arragon. Elle répondit que c'était parce qu'elle me croyait hors de mes sens;--qu'étant incapable de me soigner moi-même, je n'avais qu'à me mettre en route, et que, parvenu sans obstacle jusque chez don Jose di Cardozo, j'y trouverais la plus tendre des épouses,--et la camisole de force.
»Je n'avais, pour réplique à ce trait d'affection, qu'à réitérer la demande de quelques éclaircissemens. Je fus averti qu'on ne les donnerait qu'à l'inquisition. En même tems, nos différends domestiques étaient devenus un objet de discussion publique; et le monde, qui décide toujours avec justice, non-seulement en Arragon, mais en Andalousie, jugea que non-seulement j'étais digne de blâme, mais que dans toute l'Espagne il ne pourrait jamais exister personne de si blâmable. Mon cas fut présumé comprendre tous les crimes possibles, et même quelques-uns impossibles, et peu s'en fallut qu'un auto-da-fé ne fût annoncé comme le résultat de l'affaire. Mais qu'on ne dise pas que nous sommes abandonnés par nos amis dans l'adversité;--ce fut tout le contraire. Les miens se pressèrent autour de moi pour me condamner, m'admonester, me consoler par leur désapprobation.--Ils me dirent tout ce qui a été ou peut être dit sur le sujet. Ils secouèrent la tête, m'exhortèrent, me plaignirent, les larmes aux yeux, et puis--ils allèrent dîner.»
LETTRE CCCCL.
A M. MURRAY.
Ravenne, 4 septembre 1821.
»Par le courrier de samedi, je vous ai envoyé une lettre farouche et furibonde sur les bévues commises par l'imprimeur dans Don Juan. Je sollicite votre attention à cet égard, quoique ma colère se soit changée en tristesse.
»Que penses-tu de la Grèce?
»Adressez vos lettres ici comme d'ordinaire, jusqu'à ce que vous receviez de mes nouvelles.
»J'ai chargé Mawman d'un Journal pour Moore; mais ce Journal ne vaudrait rien pour le public,--ou du moins en grande partie;--des extraits en peuvent réussir.
»Je relis les chants de Don Juan: ils sont excellens. Votre escouade a complètement tort, et vous le verrez bientôt. Je regrette de ne pas continuer ce poème, car j'avais mon plan tout fait pour plusieurs chants, pour différentes contrées et différens climats. Vous ne dites rien de la note que je vous ai envoyée, laquelle expliquera pourquoi j'ai cessé de continuer Don Juan (à la prière de Mme Guiccioli).
»Faites-moi savoir que Gifford est mieux. Nous avons, vous et moi, besoin de lui.»
LETTRE CCCCLI.
A M. MURRAY.
Ravenne, 12 septembre 1821.
«Par le courrier de mardi, je vous enverrai, en trois paquets, le drame de Caïn, en trois actes, dont je vous prie d'accuser réception aussitôt après l'arrivée. Dans le dernier discours d'Ève, au dernier acte (quand Ève maudit Caïn), ajoutez aux derniers vers les trois suivans:
Puisse l'herbe se flétrir sous tes pas! les bois Te refuser un asile! le monde une demeure! la terre Un tombeau! le soleil sa lumière! et le ciel son Dieu!
»Voilà pour vous, quand les trois vers seront réunis à ceux déjà envoyés, un aussi beau morceau d'imprécation que vous puissiez désirer en rencontrer dans le cours de vos affaires. Mais n'oubliez pas cette addition, qui est le trait du discours d'Ève.
»Faites-moi savoir, ce que Gifford pense (si la pièce arrive saine et sauve); car j'ai bonne opinion de ce drame, comme poésie; c'est dans mon gai style métaphysique, et dans le genre de Manfred.
»Vous devez au moins louer ma facilité et ma variété, quand vous considérerez ce que j'ai fait depuis quinze mois, la tête pleine, d'ailleurs, d'affaires mondaines. Mais nul doute que vous n'évitiez de dire du bien de la pièce, de crainte que je n'en réclame de vous un prix plus élevé; c'est juste: songez à votre affaire.
»Pourquoi ne publiez-vous pas ma traduction de Pulci,--la meilleure chose que j'aie jamais composée,--avec l'italien en regard? Je voudrais être sur vos talons: rien ne se fait tandis qu'un homme est absent; tout le monde court sus, parce qu'on le peut. Si jamais je retourne en Angleterre (ce que je ne ferai pas, toutefois), j'écrirai un poème en comparaison duquel les Poètes Anglais, etc., ne seront plus que du lait: votre monde littéraire d'aujourd'hui, tout composé de charlatans, a besoin de ce coup; mais je ne suis pas encore assez bilieux: attendez encore une saison ou deux, encore une ou deux provocations, et je serai monté au ton convenable, alors j'attaquerai toute la bande.
»Je ne puis supporter cette espèce de rebut que vous m'envoyez pour mes lectures; excepté les romans de Scott, et trois ou quatre autres ouvrages, je ne vis jamais pareille besogne. Campbell professe,--Moore fainéantise,--Southey bavarde,--Wordsworth écume,--Coleridge hébété,--*** niaise,--*** chicane, querelle et criaille,--*** réussira, s'il ne donne pas trop dans le jargon du jour, et qu'il n'imite pas Southey; il y a de la poésie en lui; mais il est envieux, et malheureux comme sont tous les envieux. Il est encore un des meilleurs écrivains du siècle. B*** C*** réussira mieux bientôt, j'ose le dire, s'il n'est pas abîmé par le thé vert, et par les éloges de Pentonville et de Paradise-row. Le malheur de ces hommes-là est qu'ils n'ont jamais vécu dans le grand monde ni dans la solitude; il n'y a point de milieu pour acquérir la connaissance du monde agité ou du monde tranquille. S'ils sont admis pour quelque tems dans le grand monde, c'est seulement comme spectateurs;--ils ne forment point partie de la machine. Or, Moore et moi, lui par des circonstances particulières, et moi par ma naissance, nous sommes entrés dans toutes les agitations et passions de ce monde. Tous deux avons appris par-là beaucoup de choses qu'autrement nous n'aurions jamais sues.
»Tout à vous.
»P. S. J'ai vu l'autre jour un de vos confrères, un des souverains alliés de Grub-Street, Mawman-le-Grand, par l'intermède de qui j'ai envoyé mon légitime hommage à votre impériale majesté. Le courrier de demain m'apportera peut-être une lettre de vous, mais vous-êtes le plus ingrat et le moins gracieux des correspondans. Pourtant vous êtes excusable, avec votre perpétuelle cour de politiques, de prêtres, d'écrivailleurs et de flâneurs. Quelque jour je vous donnerai un catalogue poétique de tous ces gens-là.»
LETTRE CCCCLIII.148
A M. MOORE.
Ravenne, 19 septembre 1821.
»C'est une forte puissance que ce diable d'amour, qui empêche un homme d'accomplir ses projets de vertu ou de gloire. Je voulais il y a quelque tems aller en Grèce (où tout semble se réveiller) avec le frère de Mme Guiccioli, bon et brave jeune homme (je l'ai vu mettre à l'épreuve) et farouche sur l'article de la liberté. Mais les larmes d'une femme qui a laissé son mari pour moi, et la faiblesse de mon coeur, sont des obstacles à ces projets, et je peux difficilement m'y abandonner.
»Nous nous divisâmes sur le choix de notre résidence entre la Suisse et la Toscane, et je donnai mon vote pour Pise, comme étant plus près de la Méditerranée, que j'aime pour les rivages qu'elle baigne, et pour mes jeunes souvenirs de 1809. La Suisse est un maudit pays de brutes égoïstes et grossières, dans la région la plus romantique du monde. Je n'ai jamais pu en supporter les habitans, et encore moins les visiteurs anglais; c'est pour cette raison qu'après avoir écrit pour prendre quelques informations sur des maisons à louer, et avoir appris qu'il y avait une colonie d'Anglais sur toute la surface des cantons de Genève, etc., j'abandonnai sur-le-champ l'idée, et persuadai aux Gamba d'en faire autant..................................... .......................... .......................
»Il s'ensuit que Caïn, à son retour, tue Abel dans un accès de mauvaise humeur, et parce qu'il est mécontent de la politique qui l'a chassé, lui et toute sa famille, hors du paradis, et parce que (conformément au récit de la Genèse) le sacrifice d'Abel est le plus agréable à la divinité. J'espère que la rapsodie est arrivée;--elle est en trois actes, et porte le titre de Mystère, suivant l'ancien usage chrétien, et en honneur de ce qu'elle sera probablement pour le lecteur.
»Tout à vous, etc.»
LETTRE CCCCLV152.
A M. MURRAY.
Ravenne, 20 septembre 1821.
...................................................... .......................................................................
»Comptez, de plus, le journal ici tenu, que j'ai envoyé à Moore l'autre jour; mais comme c'est un vrai mémorandum quotidien, il ne faudrait en publier que des extraits. Je pense aussi qu'Augusta vous laisserait prendre une copie du journal de mon voyage en 1816.
»Je suis très-peiné que Gifford n'approuve pas mes nouveaux drames. Certes, ils sont aussi contraires que possible au drame anglais; mais j'ai idée que s'ils sont compris, ils trouveront à la fin faveur, je ne dis pas sur le théâtre, mais dans le cabinet du lecteur. C'est à dessein que l'intrigue est simple, l'exagération des sentimens évitée, et les discours resserrés dans les situations sévères. Ce que je cherche à montrer dans les Foscari, c'est la suppression des passions, plutôt que l'exagération du tems présent, car ce dernier genre ne me serait pas difficile, comme je crois l'avoir montré dans mes jeunes productions,--à la vérité, non dramatiques. Mais, je le répète, je suis peiné que Gifford n'aime pas mes drames; mais je n'y vois pas de remède, nos idées sur ce point étant si différentes. Comment va-t-il?--bien, j'espère! faites-le moi savoir. Son opinion me cause d'autant plus de regret, que c'est lui qui a toujours été mon grand patron, et que je ne connais aucune louange capable de compenser pour moi sa censure. Je ne songe pas aux Revues, attendu que je puis les travailler avec leurs armes.
»Tout à vous, etc.
»Adressez-moi vos lettres à Pise, où je vais maintenant. La raison de mon changement de résidence est que tous mes amis italiens d'ici ont été exilés, et sont réunis à Pise pour le moment, et je vais les rejoindre, comme il en a été convenu, pour y passer l'hiver avec eux.»
LETTRE CCCCLVI.
A M. MURRAY.
Ravenne, 24 septembre 1821.
«J'ai réfléchi à notre dernière correspondance, et je vous propose les articles suivans pour règles de notre conduite à venir.
»Premièrement, vous m'écrirez pour me parler de vous, de la santé, des affaires et des succès de tous nos amis; mais de moi,--peu ou point.
»Secondement, vous m'enverrez du soda-powder, de la poudre dentifrice, des brosses à dents, et tous autres articles anti-odontalgiques ou chimiques, comme auparavant, ad libitum, avec obligation de ma part à vous rembourser.
»Troisièmement, vous ne m'enverrez point de publications modernes, ou, comme on dit, d'ouvrages nouveaux, en anglais, excepté la prose et les vers de Walter-Scott, de Crabbe, de Moore, de Campbell, de Rogers, de Gifford, de Joanna Baillie, de l'Américain Irving, de Hogg et de Wilson (l'homme de l'île des Palmiers), ou un ouvrage d'imagination jugé d'un mérite transcendant. Les voyages, pourvu qu'ils ne soient ni en Grèce, ni en Espagne, ni en Asie-Mineure, ni en Italie, seront bien venus. Ayant voyagé dans les pays ci-dessus mentionnés, je sais que ce qu'on en dit ne peut rien ajouter à ce que je désire connaître sur eux.--Point d'autres ouvrages anglais, quels qu'ils soient.
»Quatrièmement, vous ne m'enverrez plus d'ouvrages périodiques;--plus de Revue d'Édimbourg, de Quarterly ou Monthly Review, ni de journaux anglais ou étrangers, de quelque nature que ce soit.
»Cinquièmement, vous ne me communiquerez plus d'opinions d'aucune espèce, favorables, défavorables ou indifférentes, de vous ou de vos amis ou autres, concernant mes ouvrages passés, présens ou futurs.
»Sixièmement, toutes les négociations d'intérêt entre vous et moi se traiteront par l'intermédiaire de l'honorable Douglas Kinnaird, mon ami et mon fondé de pouvoirs, ou de M. Hobhouse, comme alter ego, et mon représentant dans mon absence--et même moi présent.
»Quelques-unes de ces propositions peuvent au premier abord sembler étranges, mais elles sont fondées. La quantité des mauvais livres que j'ai reçus est incalculable, et je n'en ai tiré ni amusement ni instruction. Les Revues et les Magazines ne sont qu'une lecture éphémère et superficielle:--qui songe au grand article de l'année dernière dans une Revue quelconque? Puis, si on y parle de moi, cela ne tend qu'à accroître l'égotisme. Si les articles me sont favorables, je ne nie pas que l'éloge n'énorgueillisse; s'ils sont défavorables, que le blâme n'irrite. Dans ce dernier cas, je pourrais être amené à vous infliger une sorte de satire qui ne vaudrait rien pour vous ni pour vos amis: ils peuvent sourire aujourd'hui, et vous aussi; mais si je vous prenais tous entre les mains, il ne serait pas malaisé de vous hacher comme chair à pâté. Je l'ai fait à l'égard de gens aussi puissans, à l'âge de dix-neuf ans, et je ne sais pas ce qui, à trente-trois ans, m'empêcherait de faire de vos côtes autant de grils ardens pour vos coeurs, si telle était mon envie; mais je ne me sens pas en pareille disposition: que je n'entende donc plus vos provocations. S'il survient quelque attaque assez grossière pour mériter mon attention, je l'apprendrai par mes amis légaux. Quant au reste, je demande qu'on me le laisse ignorer. .................................................
»Toutes ces précautions seraient inutiles en Angleterre: le diffamateur ou le flatteur m'y atteindrait malgré moi; mais en Italie nous savons peu de chose sur le monde littéraire anglais, et y pensons encore moins, excepté ce qui nous parvient par quelque misérable extrait inséré dans quelque misérable gazette. Depuis deux ans (hors deux ou trois articles), je n'ai lu de journal anglais qu'autant que j'y ai été forcé par quelque accident; et, au total, je n'en sais pas plus sur l'Angleterre que vous sur l'Italie, et Dieu sait que c'est fort peu de chose, malgré tous vos voyages, etc. Les voyageurs anglais connaissent l'Italie comme vous connaissez l'île de Guernesey; et qu'est-ce que c'est que cela?
»S'il s'élève quelque attaque assez grossière ou personnelle pour que je doive la connaître, M. Douglas Kinnaird m'en instruira. Quant aux louanges, je désire n'en rien savoir.
»Vous direz: «À quoi tend tout ceci?» Je répondrai: «Cela tend à ne plus laisser surprendre et distraire mon esprit par toutes ces misérables irritations que causent l'éloge ou la censure;--à permettre à mon génie de suivre sa direction naturelle, tandis que ma sensibilité ressemblera au mort qui ne sait ni ne sent rien de tout ce qui se dit ou se fait pour ou contre lui.»
»Si vous pouvez observer ces conditions, vous vous épargnerez à vous et à d'autres quelques chagrins. Ne me laissez pas pousser à bout; car si jamais ma colère s'éveille, ce ne sera pas pour un petit éclat. Si vous ne pouvez observer ces conditions, nous cesserons de correspondre,--sans cesser d'être amis, car je serai toujours le vôtre à jamais et de coeur, BYRON.
»P. S. J'ai pris ces résolutions non par colère contre vous ou vos gens, mais simplement pour avoir réfléchi que toute lecture sur mon propre compte, soit éloge, soit critique, m'a fait du mal. Quand j'étais en Suisse et en Grèce, j'étais hors de la portée de ces discours, et vous savez comme j'écrivais alors!--En Italie, je suis aussi hors de la portée de vos articles de journaux; mais dernièrement, moitié par ma faute, moitié par votre complaisance à m'envoyer les ouvrages les plus nouveaux et les publications périodiques, j'ai été écrasé d'une foule de Revues, qui m'ont déchiré de leur jargon, dans l'un et l'autre sens, et ont détourné mon attention de sujets plus grands. Vous m'avez aussi envoyé une pacotille de poésie de rebut, sans que je puisse savoir pourquoi, à moins que ce ne soit pour me provoquer à écrire le pendant des Poètes Anglais, etc. Or c'est ce que je veux éviter; car si jamais je le fais, ce sera une terrible production, et je désire être en paix aussi long-tems que les sots n'embarrasseront pas mon chemin de leurs absurdités.»
LETTRE CCCCLVIII154.
A M. MURRAY.
28 septembre 1821.
«J'ajoute une autre enveloppe pour vous prier de demander à Moore qu'il retire, si c'est possible, d'entre les mains de lady Cowper mes lettres à feue lady Melbourne. Elles sont très-nombreuses, et m'auraient dû être rendues depuis long-tems, vu que je suis prêt à donner celles de lady Melbourne en échange. Celles-ci sont confiées à la garde de M. Hobhouse avec mes autres papiers, et elles seront fidèlement rendues en cas de besoin. Je n'ai pas voulu m'adresser auparavant à lady Cowper, parce que je m'abstins de l'importuner à l'instant même de la mort de sa mère. Quelques années se sont écoulées, et il est nécessaire que j'aie mes épîtres. Elle sont essentielles comme confirmant cette partie des Mémoires qui a trait aux deux époques (1812 et 1814) où mon mariage avec la nièce de lady Melbourne fut projeté, et elles montreront quelles furent mes idées, quels furent mes sentimens réels sur ce point.
»Je veux aussi vous donner une ou deux idées à votre avantage, vu que vous avez eu réellement une très-belle conduite envers Moore dans cette affaire, et que vous êtes un brave homme dans votre genre. Si par vos manoeuvres vous pouvez reprendre quelques-unes de mes lettres à lady ***, vous pourrez en faire usage dans votre recueil (en supprimant, bien entendu, les noms et tous les détails qui pourraient blesser des personnes encore vivantes, ou celles qui survivent aux personnes compromises). J'y ai traité parfois des sujets autres que l'amour................................................ .......................................................
»Je mentionne ces personnes et ces détails comme de simples possibilités. La plupart des lettres ont été probablement détruites; et, dans le fait, elles sont de peu d'importance, ayant été pour la plupart écrites dans ma première jeunesse, à l'école et au collége.
»Peel (le frère cadet du secrétaire-d'état) entretint avec moi une correspondance, ainsi que Porter, fils de l'évêque de Clogher; lord Clare en eut une très-volumineuse; William Harness, ami de Milman; Charles Drummond, fils du banquier; William Bankes, le voyageur, votre ami; R. G. Dallas, Esq.; Hodgson, Henri Drury en eurent aussi, et Hobhouse, comme vous en êtes déjà instruit.
»J'ai mis dans cette longue liste:
Les amis froids, infidèles et morts.
parce que je sais que, comme les curieux gourmets, vous êtes amateur des choses de ce genre.
»En outre, il y a par-ci par-là des lettres à des littérateurs et autres, lettres de compliment, etc., qui ne valent pas mieux que le reste. Il y a aussi une centaine de notes italiennes, griffonnées avec un noble mépris de la grammaire et du dictionnaire, en étrusque anglicanisé; car je parle l'italien couramment, mais je l'écris avec une négligence et une incorrection extrêmes.»
LETTRE CCCCLIX.
A M. MOORE.
29 septembre 1821.
«Je vous envoie deux pièces un peu dures, l'une en prose, l'autre en vers; elles vous montreront, l'une, l'état du pays, l'autre, celui de mon esprit, à l'époque où elles ont été écrites. Elles n'ont pas été envoyées à leur adresse, mais vous verrez par le style, qu'elles étaient sincères comme je le suis en me signant,
»Tout à vous pour toujours et de coeur.» B.
De ces deux pièces, incluses dans la lettre précédente, l'une était une lettre destinée à lady Byron, relativement à l'argent que Byron avait dans les fonds publics: j'en donnerai les extraits suivans.
Ravenne, Ier mars 1821.
«J'ai reçu, par la lettre de ma soeur, votre communication sur la sécurité de l'Angleterre, etc. Il est vrai que telle est l'opinion sur ce point, mais telle n'est pas la mienne. M. *** mettra des obstacles à toutes les tentatives de ce genre, jusqu'à ce qu'il ait accompli ses propres desseins, c'est-à-dire, qu'il m'ait fait prêter ma fortune à quelque client de son choix.
»À cette distance,--après une si longue absence, et avec mon ignorance extrême dans les affaires d'intérêt,--avec mon caractère et mon indolence, je n'ai ni les moyens ni l'intention de résister.....
»Avec l'opinion que j'ai sur les fonds publics, et le désir d'assurer après moi une fortune honorable à ma soeur et à ses enfans, je dois me jeter sur les expédiens.
»Ce que je vous ai dit s'accomplit:--la guerre napolitaine est déclarée. Vos fonds tomberont, et je serai par conséquent ruiné, ce qui n'est rien,--mais mes parens le seront aussi. Vous et votre enfant vous êtes pourvus. Vivez et prospérez,--c'est ce que je vous souhaite à toutes deux. Vivez et prospérez,--vous en avez le moyen. Je ne songe qu'à mes vrais parens, à ceux dont le sang est le mien,--et qui seront peut-être victimes de cette maudite filouterie.
»Vous ne songez pas aux conséquences de cette guerre; c'est une guerre de l'humanité contre les monarques; elle se répandra comme une étincelle sur l'herbe sèche des prairies désertes. Ce que c'est pour vous et vos Anglais, vous n'en savez rien, car vous dormez. Ce que c'est pour nous ici, je le sais; car nous avons l'incendie par-devant, par-derrière, et jusqu'au milieu de nous.
»Jugez combien je déteste l'Angleterre et tout ce qu'elle renferme, puisque je ne retourne pas dans votre pays à une époque où non-seulement mes intérêts pécuniaires, mais peut-être ma sécurité personnelle, exigeraient mon retour. Je ne puis en dire d'avantage, car on ouvre toutes les lettres. En peu de tems se décidera ce qui doit s'accomplir ici, et alors vous en serez instruite sans être troublée par moi ou ma correspondance. Quoi qu'il arrive, un individu est peu de chose, pourvu que le succès de la grande cause soit avancé.
»Je n'ai rien de plus à vous dire sur les affaires, ou sur tout autre sujet.»
La seconde pièce ci-dessus mentionnée consistait en quelques vers, que Byron composa en décembre 1820, en lisant l'article suivant dans un journal. «Lady Byron est cette année dame patronnesse du bal de charité que l'on donne annuellement à l'Hôtel-de-Ville, à Hinckly, dans le Leicester-Shire, et sir G. Crewe, baronnet, est le principal commissaire.» Ces vers respirent une vive indignation,--chaque stance finit par ces mots: bal de charité, et la pensée qui domine percera dans les huit premiers vers.
Qu'importent les angoisses d'un époux ou d'un père, Que pour lui les ennuis de l'exil soient pesans ou légers; Cependant, la sainte s'entoure de gloires pharisiennes, Et se fait la patronne d'un bal de charité. Qu'importe--qu'un coeur, fautif, il est vrai, mais sensible, Soit poussé à des excès qui font trembler;-- La souffrance du pécheur est chose juste et belle, La sainte réserve sa charité pour le bal.
LETTRE CCCCLX.
A M. MOORE.
Ier octobre 1821.
«Je vous ai envoyé dernièrement de la prose et des vers, en grande quantité, à Paris et à Londres. Je présume que Mrs. Moore, ou la personne quelconque qui vous représente à Paris, vous fera passer mes paquets à Londres.
»Je vais me mettre en route pour Pise, si une légère fièvre intermittente commençante ne m'en empêche pas. Je crains qu'elle ne soit pas assez forte pour donner beaucoup de chances à Murray............ ................. ................................... .................................................................
»J'ai un grand pressentiment que (sauf le chapitre des accidens) vous devez me survivre. La différence de huit ans, ou à-peu-près, entre nos âges, n'est rien. Je ne sens pas (ni, en vérité, je ne me soucie de le sentir)--que le principe de vie tende chez moi à la longévité. Mon père et ma mère moururent jeunes, l'un à trente-cinq ou trente-six ans, l'autre à quarante-cinq; et le docteur Rush, ou quelque autre dit que personne ne vit long-tems, si au moins un de ses parens n'est parvenu à une grande vieillesse.
»Certes, j'aimerais à voir partir mon éternelle belle-mère, non pas tant pour son héritage, qu'à cause de mon antipathie naturelle. Mais la satisfaction de ce désir naturel est au-dessus de ce qu'on doit attendre de la Providence, qui veille sur les vieilles femmes. Je vous fatigue de toutes ces phrases sur les chances de vie, parce que j'ai été mis sur la voie par un calcul d'assurances que Murray m'a envoyé. Je pense réellement que vous devez avoir davantage si je disparais au bout d'un tems raisonnable.
«Je m'étonne que mon Caïn soit parvenu sans malencontre en Angleterre. J'ai écrit depuis environ soixante stances d'un poème, en octaves (dans le genre de Pulci, dont les sots en Angleterre attribuèrent l'invention à Whistlecraft,--et qui est aussi vieux que les montagnes en Italie), intitulé: La Vision du Jugement, par Quevedo-Redivivus, avec cette épigraphe:
Un Daniel ici pour le jugement,--oui--un Daniel; Je te rends grâce, Juif, de m'avoir rappelé ce mot.
«J'ai intention d'y placer l'apothéose de Georges sous un point de vue whig, sans oublier le poète lauréat pour sa préface et ses autres démérites.
»Je viens d'arriver au passage où saint Pierre, apprenant que le royal défunt s'est opposé à l'émancipation catholique, se lève, et interrompt la harangue de Satan pour déclarer qu'il changera de place avec Cerbère plutôt que de laisser entrer Georges dans le ciel, tant qu'il en aura les clefs.
»Il faut que je monte à cheval, quoique avec un peu de fièvre et de frisson. C'est la saison fiévreuse; mais les fièvres me font plutôt du bien que du mal. On se sent bien après l'accès.
»Les dieux soient avec vous!--Adressez vos lettres à Pise.
»Toujours tout à vous.»
Quand sur le soir tu rôdes
Mais je ne fus point du tout romantique, comme j'eusse été autrefois; et pourtant c'était une femme nouvelle (c'est-à-dire, nouvelle pour moi), et à qui j'aurais du faire l'amour. Mais je ne lui dis que des lieux communs. Je sens, comme votre pauvre ami Curran le disait avant sa mort, «une montagne de plomb sur mon coeur»; c'est un mal que je crois constitutionnel, et qui ne se guérira que par le même remède.»
LETTRE CCCCLXI.
A M. MOORE.
6 octobre 1821.
«Je vous ai envoyé par le courrier de ce jour mon cauchemar, destiné à contrebalancer le rêve où Southey célèbre par une impudente anticipation l'apothéose de Georges III. J'aimerais que vous jetassiez un regard sur la pièce, parce que je pense qu'il y a deux ou trois passages qui pourront plaire à «nos pauvres montagnards.»
»Ma fièvre ne me rend visite que tous les deux ou trois jours, mais nous ne sommes pas encore sur le pied de l'intimité. J'ai, en général, une fièvre intermittente tous les deux ans, quand le climat y est favorable, comme ici; mais je n'en éprouve aucun mal. Ce que je trouve pire, et dont je ne puis me délivrer, est l'affaissement progressif de mes esprits sans cause suffisante. Je vais à cheval;--je ne commets point d'excès dans le boire ou le manger,--et ma santé générale va comme à l'ordinaire, sauf ces légers accès fébriles, qui me font plutôt du bien que du mal. Cet abattement doit tenir à ma constitution; car je ne sache rien qui puisse m'abattre plus que de coutume.
»Comment vous arrangez-vous? Je crois que vous m'avez dit à Venise que vos esprits ne se soutenaient pas sans un peu de vin. Je peux boire, et supporter une bonne quantité de vin (comme vous l'avez vu en Angleterre); mais par-là je ne m'égaie pas,--mais je deviens farouche, soupçonneux, et même querelleur. Le laudanum a un effet semblable; mais je puis même en prendre beaucoup sans en éprouver le moindre effet. Ce qui relève le plus mes esprits (cela semble absurde, mais cela est vrai), c'est une dose de sels,--je veux dire dans l'après-midi, après leur effet. Mais on ne peut en prendre comme du Champagne.
»Excusez cette lettre de vieille femme; mais ma mélancolie ne dépend pas de ma santé; car elle subsiste au même degré, que je sois bien ou mal, ici ou là.»
LETTRE CCCCLXII.
A M. MURRAY.
Ravenne, 9 octobre 1821.
»Vous aurez la bonté de donner ou d'envoyer à M. Moore le poème ci-inclus. Je lui en ai envoyé un double à Paris; mais il a probablement quitté cette ville.
»N'oubliez pas de m'envoyer mon premier acte de Werner, si Hobhouse peut le trouver parmi mes papiers;--envoyez-le par la poste à Pise.............. ......................................................
»Une autre question!--l'Épître de saint Paul, que j'ai traduite de l'arménien, pour quelle raison l'avez-vous retenue en portefeuille, quoique vous ayez publié le morceau qui a donné naissance au Vampire? Est-ce que vous craignez d'imprimer quelque chose en opposition avec le jargon de la Quarterly sur le manichéisme? Envoyez-moi une épreuve de cette épître. Je suis meilleur chrétien que tous les prêtres de votre bande, sans être payé pour cela.
»Envoyez-moi les Mystères du Paganisme, de Sainte-Croix (le livre est peut-être rare, mais il faut le trouver, parce que Mitford y renvoie fréquemment).
»Plus, une Bible ordinaire, d'une bonne et lisible impression (reliée en cuir de Russie). J'en ai une; mais comme c'est le dernier présent de ma soeur (que probablement je ne reverrai jamais), je ne puis m'en servir qu'avec grand soin, et rarement, parce que je veux la conserver en bon état. N'oubliez pas cela, car je suis un grand liseur et admirateur des livres saints, et je les avais lus et relus avant l'âge de huit ans,--je ne parle que de l'Ancien-Testament, car le Nouveau me fit l'impression d'une tâche, et l'Ancien d'un plaisir. Je parle comme un enfant, d'après mes souvenirs d'Aberdeen, en 1796.
»Tous les romans de Scott, ou les vers du même. Item, de Crabbe, Moore, et des élus; mais plus de votre maudit rebut,--à moins qu'il ne s'élève quelque auteur d'un mérite réel, ce qui pourrait bien être, car il en est tems.»
LETTRE CCCCLXIII.
A M. MURRAY.
20 octobre 1821.
«Si les fautes sont dans le manuscrit, tenez-moi pour un âne; elles n'y sont pas, et je me soumets de grand coeur à telle pénalité qu'il vous plaira si elles y sont. D'ailleurs l'omission de la stance (oui, d'une des dernières stances) était-elle aussi dans le manuscrit?
»Quant «à l'honneur», je ne crois à l'honneur de personne en matière de commerce. Je vais vous dire pourquoi: l'état de commerce est «l'état de nature» de Hobbes,--«un état de guerre.» Tous les hommes sont de même. Si je vais trouver un ami, et que je lui dise: «mon ami, prêtez-moi cinq cents livres», il me les prête, ou dit qu'il ne le peut ou ne le veut. Mais si je vais trouver le susdit, et que je lui dise: «un tel, j'ai une maison, ou un cheval, ou un carrosse, ou des manuscrits, ou des livres, ou des tableaux, etc., etc., etc., dont la valeur est de mille livres,--vous les aurez pour cinq cents.» Que dit l'homme? Hé bien! il examine les objets, et avec des hum! des ah! des humph! il fait ce qu'il peut pour obtenir le meilleur marché possible, parce que c'est un marché.--C'est dans le sang et dans les os de l'espèce humaine; et le même homme qui prêterait à un ami mille livres sans intérêt, ne lui achètera un cheval à moitié prix, qu'autant qu'il n'aura pas pu le payer moins cher. C'est ainsi que va le monde; on ne peut le nier; par conséquent je veux avoir autant que je puis, et vous, donner aussi peu que possible; et finissons-en. Tous les hommes sont essentiellement coquins, et je ne suis fâché que d'une chose, c'est que, n'étant pas chien, je ne puisse les mordre.
»Je suis en train de remplir pour vous un autre livre de petites anecdotes, à moi connues, ou bien authentiques, sur Shéridan, Curran, etc., et tous les autres hommes célèbres avec qui je me souviens d'avoir été en relation, car j'en ai connu la plupart plus ou moins. Je ferai tout mon possible pour que mes précoces obsèques préviennent vos pertes.
»Tout à vous, etc.»
LETTRE CCCCLXIV.
A M. ROGERS.
Ravenne, 21 octobre 1821.
«Je serai (avec la volonté des dieux) à Bologne samedi prochain. C'est une réponse curieuse à votre lettre: mais j'ai pris une maison à Pise pour tout l'hiver; toutes mes affaires, meubles, chevaux, carrosses, etc., y sont déjà transportés, et je me prépare à les suivre.
»La cause de ce déménagement est, pour le dire en une phrase, l'exil ou la proscription des personnes avec qui j'avais contracté ici des amitiés et des liaisons, et qui sont aujourd'hui toutes retirées en Toscane à cause de nos dernières affaires politiques; partout où elles iront, je les accompagnerai. Si je suis resté ici jusqu'à présent, c'était seulement pour terminer quelques arrangemens concernant ma fille, et pour donner le tems à mon bagage de me précéder. Il ne me reste ici que quelques mauvaises chaises, des tables, et un matelas pour la semaine prochaine.
»Je présume que vous voyagez seul. Moore est à Londres incognito, suivant les derniers avis que j'ai reçus de ces lointains climats. .........................................................
»Laissez-moi deux lignes de vous à l'hôtel ou auberge.
»Tout à vous pour la vie, etc.» B.
Après avoir décrit le genre de vie de Byron durant son séjour à Ravenne, la noble dame procède ainsi:
Sur la route de Bologne, Byron avait rencontré son ancien et tendre ami lord Clare; et dans ses Pensées détachées, il décrit ainsi cette courte entrevue.
Pise, 5 novembre 1821.
«Il y a d'étranges coïncidences quelquefois dans les petits événemens de ce monde, Sancho,» dit Sterne dans une lettre (si je ne me trompe), et j'ai souvent vérifié cette remarque.
»Page 128, article 91 de ce recueil, j'ai parlé de mon ami lord Clare dans les termes que mes sentimens m'inspiraient. Une semaine ou deux après, je le rencontrai sur la route entre Imola et Bologne, pour la première fois depuis sept ou huit ans. Il était hors d'Angleterre en 1814, et revint à l'époque même de mon départ en 1816.
»Cette rencontre anéantit pour un instant toutes les années d'intervalle entre le moment actuel et les jours de Harrow-on-the-hill. Ce fut pour moi un sentiment nouveau et inexplicable, comme sorti de la tombe. Clare aussi fut très-ému,--beaucoup plus en apparence que je ne fus moi-même; car je sentis son coeur battre jusque dans le bout de ses doigts, à moins cependant que ce ne fût mon propre pouls qui me causât cette impression.
Il me dit que je trouverais un mot de lui à Bologne, ce que je trouvai en effet. Nous fûmes obligés de nous séparer pour gagner chacun le but de notre voyage, lui Rome, et moi Pise, mais avec la promesse de nous revoir au printems. Nous ne fûmes ensemble que cinq minutes, et sur la grand'route; mais je me rappelle à peine, dans toute mon existence, une heure équivalente à ces minutes. Il avait appris que je venais à Bologne, et y avait laissé une lettre pour moi, parce que les personnes avec qui il voyageait ne pouvaient attendre plus long-tems.
»De tous ceux que j'ai jamais connus, il a sous tous les rapports le moins dévié des excellentes qualités et des tendres affections qui m'attachèrent si fortement à lui à l'école. J'aurais à peine cru possible que la société (ou le monde, comme on dit) pût laisser un être si peu souillé du levain des mauvaises passions.
»Je ne parle pas que d'après mon expérience personnelle, mais d'après tout ce que j'ai entendu dire de lui par les autres, en son absence et loin de lui.»
Après être resté un jour à Bologne, Lord Byron traversa les Apennins avec M. Rogers, et je trouve la note suivante concernant la visite que les deux poètes firent ensemble à la galerie de Florence.
«J'ai de nouveau visité la galerie de Florence, etc. Mes premières impressions se sont confirmées; mais il y avait là trop de visiteurs pour permettre à personne de rien sentir réellement. Comme nous étions (environ trente ou quarante) tous entassés dans le cabinet des pierres précieuses et des colifichets, dans un coin d'une des galeries, je dis à Rogers que «nous étions comme dans un corps-de-garde.» Je le laissai rendre ses devoirs à quelques unes de ses connaissances, et me mis à rôder tout seul--les quatre minutes que je pus saisir pour mieux sentir les ouvrages qui m'entouraient. Je ne prétends pas appliquer ceci à un examen fait en tête-à-tête avec Rogers, qui a un goût excellent et un profond sentiment des arts (deux qualités qu'il possède à un plus haut degré que moi; car, pour le goût surtout, j'en ai peu); mais à la foule des admirateurs ébaubis qui nous coudoyaient et des bavards qui circulaient autour de nous.
»J'entendis un hardi Breton dire à une femme à qui il donnait le bras, en regardant la Vénus du Titien «Bien; c'est réellement très-beau,»--observation qui, comme celle de l'hôte «sur la certitude de la mort,» était (comme l'observa la femme de l'hôte) «extrêmement vraie.»
»Dans le palais Pitti, je n'ai pas omis la prescription de Goldsmith pour un connaisseur, c'est à savoir «que les peintures auraient été meilleures si le peintre avait pris plus de peine, et qu'il faut louer les oeuvres de Pietro Perugino.»
LETTRE CCCCLXVI.
A M. MURRAY.
Pise, 3 novembre 1821.
«Les deux passages ne peuvent être changés sans faire parler Lucifer comme l'évêque de Lincoln, ce qui ne serait pas dans le caractère du susdit Lucifer. L'idée des anciens mondes est de Cuvier, comme je l'ai expliqué dans une note additionnelle jointe à la préface. L'autre passage est aussi dans l'esprit du personnage; si c'est une absurdité, tant mieux, puisque alors cela ne peut faire du mal, et plus on rend Satan imbécile, moins on le rend dangereux. Quant au chapitre «des alarmes,» croyez-vous réellement que de telles paroles aient jamais égaré personne? Ces personnages sont-ils plus impies que le Satan de Milton ou le Prométhée d'Eschyle? Adam, Ève, Ada et Abel ne sont-ils pas aussi pieux que le Catéchisme?
»Gifford est un homme trop sage pour penser que de telles choses puissent jamais avoir quelque effet sérieux. Qui fut jamais changé par un poème? Je prie de remarquer qu'il n'y a dans tout cela aucune profession de foi ou hypothèse de mon propre cru; mais j'ai été obligé de faire parler Caïn et Lucifer, conformément à leurs caractères, et certes cela a toujours été permis en poésie. Caïn est un homme orgueilleux: si Lucifer lui promettait un royaume, il l'élèverait; le démon a pour but de le rabaisser encore plus dans sa propre estime, qu'il ne se rabaissait lui-même auparavant, et cela en lui montrant son néant, jusqu'à ce qu'il ait créé en lui cette disposition d'esprit qui le pousse à la catastrophe, par une pure irritation intérieure, non par préméditation, ni par envie contre Abel (ce qui aurait rendu Caïn méprisable), mais par colère, par fureur contre la disproportion de son état et de ses conceptions, fureur qui se décharge plutôt sur la vie et l'auteur de la vie, que contre la créature vivante.
»Son remords immédiat est l'effet naturel de sa réflexion sur cette action soudaine. Si l'action avait été préméditée, le repentir aurait été plus tardif.
»Dédiez le poème à Walter Scott, ou, si vous pensez qu'il préfère que les Foscari lui soient dédiés, mettez la dédicace aux Foscari. Consultez-le sur ce point.
»Votre première note était assez bizarre; mais vos deux autres lettres, avec les opinions de Moore et de Gifford, arrangent la chose. Je vous ai déjà dit que je ne puis rien retoucher. Je suis comme le tigre: si je manque au premier bond, je retourne en grognant dans mon antre; mais si je frappe au but, c'est terrible.....
»Vous m'avez déprécié les trois derniers chants de Don Juan, et vous les avez gardés plus d'un an; mais j'ai appris que, malgré les fautes d'impression, ils sont estimés,--par exemple, par l'Américain Irving.
»Vous avez reçu ma lettre (ouverte) par l'entremise de M. Kinnaird; ainsi, je vous prie, ne m'envoyez plus de Revues. Je ne veux plus rien lire de bien ni de mal en ce genre. Walter-Scott n'a pas lu un article sur lui pendant treize ans.
»Le buste n'est pas ma propriété, mais celle d'Hobhouse. Je vous l'ai adressé comme à un homme de l'amirauté, puissant à la douane. Déduisez, je vous prie, les frais du buste ainsi que tous autres.»
LETTRE CCCCLXVII.
A M. MURRAY.
Pise, 9 novembre 1821.
«Je n'ai point lu du tout les Mémoires, depuis que je les ai écrits, et je ne les lirai jamais: c'est assez d'avoir eu la peine de les écrire; vous pouvez m'en épargner la lecture. M. Moore est investi (ou peut s'investir) d'un pouvoir discrétionnaire pour omettre toutes les répétitions ou les expressions qui ne lui semblent pas bonnes, vu qu'il est un meilleur juge que vous ou moi.
»Je vous envoie ci-joint un drame lyrique (intitulé Mystère, d'après son sujet) qui pourra peut-être arriver à tems pour le volume. Vous le trouverez assez pieux, j'espère;--du moins quelques-uns des choeurs auraient pu être écrits par Sternhold et Hopkins eux-mêmes. Comme il est plus long, plus lyrique et plus grec que je n'avais d'abord l'intention de le faire, je ne l'ai pas divisé en actes, mais j'ai appelé ce que je vous envoie, première partie, vu qu'il y a une suspension de l'action, qui peut, ou se terminer là sans inconvénient, ou se continuer d'une manière que j'ai en vue. Je désire que la première partie soit publiée avant la seconde, parce qu'en cas d'insuccès, il vaut mieux s'arrêter que de continuer un essai inutile.
»Je désire que vous m'accusiez l'arrivée de ce paquet par le retour du courrier, si vous le pouvez sans inconvénient, en m'envoyant une épreuve.
»Votre très-obéissant, etc.
»P. S. Mon désir est que ce poème soit publié en même tems et, s'il est possible, dans le même volume que les autres, parce qu'au moins, quels que soient les mérites ou démérites de ces pièces, on avouera peut-être que chacune est d'un genre différent et dans un différent style.»
LETTRE CCCCLXVIII.
A M. MOORE.
Pise, 16 novembre 1821.
«Il y a ici M. ***, génie irlandais, avec qui nous sommes liés. Il a composé un excellent commentaire de Dante, plein de renseignemens nouveaux et vrais, et d'observations habiles; mais sa versification est telle qu'il a plu à Dieu de la lui donner. Néanmoins, il est si fermement persuadé de l'égale excellence de ses vers, qu'il ne consentira jamais à séparer le commentaire de la traduction, comme je me hasardai à lui en insinuer délicatement l'idée,--sans la peur de l'Irlande devant les yeux, et avec l'assurance d'avoir assez bien tiré en sa présence (avec des pistolets ordinaires) le jour précédent.
»Mais il est empressé de publier le tout, et doit en avoir la satisfaction, quoique les réviseurs doivent lui faire souffrir plus de tourmens qu'il n'y en a dans l'original. En vérité, les notes sont bien dignes de la publication; mais il insiste à les accompagner de la traduction. Je lui ai lu hier une de vos lettres, et il me prie de vous écrire sur sa poésie. Il paraît être réellement un brave homme, et j'ose dire que son vers est très-bon irlandais.
»Or, que ferons-nous pour lui? Il dit qu'il se chargera d'une partie des frais de la publication. Il n'aura de repos que lorsqu'il aura été publié et vilipendé,--car il a une haute opinion de lui-même,--et je ne vois pas d'autre ressource que de ne le laisser vilipender que le moins possible, car je crois qu'il en peut mourir. Écrivez donc à Jeffrey pour le prier ne pas parler de lui dans sa Revue; je ferai demander la même faveur à Gifford par Murray. Peut-être on pourrait parler du commentaire sans mentionner le texte; mais je doute que les chiens...--car le texte est trop tentant.
»J'ai à vous remercier encore, comme je crois l'avoir déjà fait, pour votre opinion sur Caïn. ........................
»Je vous adresse cette lettre à Paris, suivant votre désir. Répondez bientôt, et croyez-moi toujours, etc.
»P. S. Ce que je vous ai écrit sur l'abattement de mes esprits est vrai. À présent, grâce au climat, etc. (je puis me promener dans mon jardin et cueillir mes oranges, et, par parenthèse, j'ai gagné la diarrhée pour m'être trop livré à ce luxe méridional de la propriété), mes esprits sont beaucoup mieux. Vous semblez penser que je n'aurais pu composer la Vision, etc., si mes esprits eussent été abattus;--mais je crois que vous vous trompez. La poésie, dans l'homme, est une faculté ou ame distincte, et n'a pas plus de rapport avec l'individu de tous les jours, que l'inspiration avec la pythonisse une fois éloignée de son trépied.»
A LORD BYRON.
From Somerset, 21 novembre 1821.
Milord,
«Il y a plus de deux ans, une femme aimable et aimée m'a été enlevée par une maladie de langueur après une très-courte union. Elle avait une douceur et un courage invariables, et une piété toute intérieure, qui se révélait rarement par des paroles, mais dont l'active influence produisait une bonté uniforme. À sa dernière heure, après un regard d'adieu sur un nouveau-né, notre unique enfant, pour qui elle avait témoigné une affection inexprimable, les derniers mots qu'elle murmura furent: «Dieu est le bonheur! Dieu est le bonheur!» Depuis le second anniversaire de sa mort, j'ai lu quelques papiers qui, pendant sa vie, n'avaient été vus de personne, et qui contiennent ses plus secrètes pensées. J'ai cru devoir communiquer à votre seigneurie un morceau qui sans doute est relatif à vous, vu que j'ai plus d'une fois entendu ma femme parler de votre agilité à gravir les rochers à Hastings.
«Ô mon Dieu! je me sens encouragé par l'assurance de ta parole à te prier en faveur d'un être pour qui j'ai pris dernièrement un grand intérêt. Puisse la personne dont je parle (et qui est maintenant, nous le craignons, aussi célèbre par son mépris pour toi que par les talens transcendans dont tu l'as douée) être réveillée par le sentiment de son danger, et amenée à chercher dans un convenable sentiment de religion cette paix de l'ame qu'elle n'a pu trouver dans les jouissances de ce monde! Fais-lui la grâce que l'exemple de sa future conduite produise plus de bien que sa vie passée et ses écrits n'ont produit de mal; et puisse le soleil de la justice, qui, nous l'espérons, luira un jour à venir pour lui, briller en proportion des ténèbres que le péché a rassemblées autour de lui, et le baume que répand ta lumière avoir une efficacité et une bienfaisance proportionnées à la vivacité de cette agonie, légitime punition de tant de vices! Laisse-moi espérer que la sincérité de mes efforts pour parvenir à la sainteté, et mon amour pour le grand auteur de la religion, rendront cette prière plus efficace, comme toutes celles que je fais pour le salut des hommes.--Soutiens-moi dans le chemin du devoir;--mais ne me laisse jamais oublier que, quoique nous puissions nous animer nous-mêmes dans nos efforts par toutes sortes de motifs innocens, ces motifs ne sont que de faibles ruisseaux qui peuvent bien accroître le courant, mais qui, privés de la grande source du bien (c'est-à-dire d'une profonde conviction du péché originel, et d'une ferme croyance dans l'efficacité de la mort du Christ pour le salut de ceux qui ont foi en lui, et désirent réellement le servir), tariraient bientôt, et nous laisseraient dénués de toute vertu comme auparavant.»
31 juillet 1814, HASTINGS.»
»Il n'y a, milord, dans cet extrait, rien qui puisse, dans un sens littéraire, vous intéresser; mais il vous paraîtra peut-être à propos de remarquer quel intérêt profond et étendu pour le bonheur d'autrui la foi chrétienne peut éveiller au milieu de la jeunesse et de la prospérité. Il n'y a rien là de poétique ni d'éclatant, comme dans les vers de M. de Lamartine, mais c'est là qu'est le sublime, milord; car cette intercession était offerte, en votre faveur, à la source suprême du bonheur. Elle partait d'une foi plus sûre que celle du poète français, et d'une charité qui, combinée à la foi, se montrait inaltérable au milieu des langueurs et des souffrances d'une prochaine dissolution. J'espère qu'une prière qui, j'en suis sûr, était profondément sincère, ne sera peut-être pas à jamais inefficace.
»Je n'ajouterais rien, milord, à la renommée dont votre génie vous a environné, en exprimant, moi, individu inconnu et obscur, mon admiration pour vos oeuvres. Je préfère être mis au nombre de ceux qui souhaitent et prient que «la sagesse d'en haut» la paix et la joie entrent dans une ame telle que la vôtre.» John SHEPPARD.
Quelque romanesque que puisse paraître aux esprits froids et mondains la piété de cette jeune personne, il serait à désirer que le sentiment vraiment chrétien qui lui dicta sa prière, fût plus commun parmi tous ceux qui professent la même croyance; et que ces indices d'une nature meilleure, si visibles même à travers les nuages du caractère de Byron, après avoir ainsi engagé cette jeune femme innocente à prier pour lui quand il vivait, pussent inspirer aux autres plus de charité envers sa mémoire, aujourd'hui qu'il est mort.
Lord Byron fit à cette touchante communication, la réponse suivante:
LETTRE CCCCLXIX.
A M. SHEPPARD.
Pise, 8 décembre 1821.
«Monsieur,
»J'ai reçu votre lettre. Je n'ai pas besoin de vous dire que l'extrait qu'elle contient m'a touché, parce qu'il m'aurait fallu manquer de toute sensibilité pour le lire avec indifférence. Quoique je ne sois pas entièrement sûr qu'il ait été écrit à mon intention, cependant la date, le lieu, avec d'autres circonstances que vous mentionnez, rendent l'allusion probable. Mais quelle que soit la personne pour qui il ait été écrit, toujours est-il que je l'ai lu avec tout le plaisir qui peut naître d'un si triste sujet. Je dis plaisir,--parce que votre brève et simple peinture de la vie et de la conduite de l'excellente personne que vous devez sans doute retrouver un jour, ne peut être contemplée sans l'admiration due à tant de vertus, et à cette piété pure et modeste. Les derniers momens de votre femme furent surtout frappans: et je ne sache pas que, dans le cours de mes lectures sur l'histoire du genre humain, et encore moins dans celui de mes observations sur la portion existante, j'aie rencontré rien de si sublime, joint à si peu d'ostentation. Incontestablement, ceux qui croient fermement en l'Évangile, ont un grand avantage sur tous les autres,--par cette seule raison que, si ce livre est vrai, ils auront leur récompense après leur mort; et que s'il n'y a pas d'autre vie, ils ne peuvent qu'être plongés avec l'incrédule dans un éternel sommeil, après avoir eu durant leur vie l'assistance d'une espérance exaltée, sans désappointement subséquent, puisque (à prendre le pire) «rien ne peut naître de rien,» pas même le chagrin. Mais la croyance d'un homme ne dépend pas de lui. Qui peut dire: «Je crois ceci, cela, ou autre chose?» et surtout, ce qu'il peut le moins comprendre. J'ai toutefois observé que ceux qui ont commencé leur vie avec une foi extrême, l'ont à la fin grandement restreinte, comme Chillingworth, Clarke (qui finit par être arien), Bayle, Gibbon (d'abord catholique), et quelques autres; tandis que, d'autre part, rien n'est plus commun que de voir le jeune sceptique finir par une croyance ferme, comme Maupertuis et Henry Kirke White.
»Mais mon objet est d'accuser la réception de votre lettre, non de faire une dissertation. Je vous suis fort obligé pour vos bons souhaits, et je vous le suis infiniment pour l'extrait des papiers de cette créature chérie dont vous avez si bien décrit les qualités en peu de mots. Je vous assure que toute la gloire qui inspira jamais à un homme l'idée illusoire de sa haute importance, ne contrebalancerait jamais dans mon esprit le pur et pieux intérêt qu'un être vertueux peut prendre à mon salut. Sous ce point de vue, je n'échangerais pas l'intercession de votre épouse en ma faveur contre les gloires réunies d'Homère, de César et de Napoléon, pussent-elles toutes s'accumuler sur une tête vivante. Faites-moi au moins la justice de croire que,
quoique le «Deteriora sequor» puisse avoir été appliqué à ma conduite.
»J'ai l'honneur d'être votre reconnaissant et obéissant serviteur, BYRON.
»P. S. Je ne sais pas si je m'adresse à un ecclésiastique; mais je présume que vous ne serez pas offensé par la méprise (si c'en est une) de l'adresse de cette lettre. Quelqu'un qui a si bien expliqué et si profondément senti les doctrines de la religion, excusera l'erreur qui me l'a fait prendre pour un de ses ministres.»
LETTRE CCCCLXX.
A M. MURRAY.
Pise, 4 décembre 1821.
»Je vois dans les journaux anglais,--dans le Messenger de votre saint allié Galignani,--que «les deux plus grands exemples de la vanité humaine dans le présent siècle» sont, premièrement «l'ex-empereur Napoléon,» et secondement «sa seigneurie, etc., le noble poète,» c'est-à-dire, votre humble serviteur, moi, pauvre diable innocent.»
»Pauvre Napoléon! il ne songeait guères à quelles viles comparaisons le tour de la roue du destin le réduirait!
»Je suis établi ici dans un fameux et vieux palais féodal, sur l'Arno, assez grand pour une garnison, avec des cachots dans le bas et des cellules dans les murs, et si plein d'esprits, que le savant Fletcher, mon valet, m'a demandé la permission de changer de chambre, et puis a refusé d'occuper sa nouvelle chambre, parce qu'il y avait encore plus d'esprits que dans l'autre. Il est vrai qu'on entend les bruits les plus extraordinaires (comme dans tous les vieux bâtimens), ce qui a épouvanté mes domestiques, au point de m'incommoder extrêmement. Il y a une place évidemment destinée à murer les gens, car il n'y a qu'un seul passage pratiqué dans le mur, et fait pour être remuré sur le prisonnier. La maison appartenait à la famille des Lanfranchi (mentionnés par Ugolin dans son rêve comme ses persécuteurs avec les Sismondi), et elle a eu dans son tems un ou deux maîtres farouches. L'escalier, etc., dit-on, a été bâti par Michel-Ange. Il ne fait pas encore assez froid pour avoir du feu. Quel climat!
»Je n'ai encore rien vu ni même entendu de ces spectres (que l'on dit avoir été les derniers occupans du palais); mais toutes les autres oreilles ont été régalées de toutes sortes de sons surnaturels. La première nuit j'ai cru entendre un bruit bizarre, mais il ne s'est pas reproduit. Je ne suis là que depuis un mois.
»Tout à vous, etc.»
LETTRE CCCCLXXI.
A M. MURRAY.
Pise, 10 décembre 1821.
«Aujourd'hui, à cette heure même (à une heure), ma fille a six ans. Je ne sais quand je la reverrai, ou si même je dois la revoir jamais.
»J'ai remarqué une curieuse coïncidence, qui a presque l'air d'une fatalité.
»Ma mère, ma femme, ma fille, ma soeur consanguine, la mère de ma soeur, ma fille naturelle et moi, nous sommes tous enfans uniques.
»N'est-ce pas chose bizarre,--qu'une telle complication d'enfans uniques? À propos, envoyez-moi la miniature de ma fille Ada. Je n'ai que la gravure, qui ne donne que peu ou point d'idée de son teint.
»Tout à vous, etc.»
LETTRE CCCCLXXII.
A M. MOORE.
Pise, 12 décembre 1821.
»Je crois vous avoir dit que l'histoire du Giaour avait quelque fondement dans les faits; ou si je ne vous l'ai pas dit, vous le verrez un jour dans une lettre que lord Sligo m'a écrite après la publication du poème.............................................
»À toujours et de coeur, etc.»
»P. S.13 décembre.
LETTRE CCCCLXXIV170.
A M. MOORE.
»Je vous envoie les deux notes qui vous apprendront l'histoire de l'auto-da-fé dont je parle. Shelley, en parlant de son cousin le serpent, fait allusion à une plaisanterie de mon invention. Le Méphistophélès de Goëthe nomme le serpent qui tenta Ève, «la célèbre couleuvre ma tante,» et je prétends sans cesse que Shelley n'est rien moins qu'un des neveux de cette bête fameuse, marchant sur le bout de la queue.» ................................................... .........................................................................
À LORD BYRON.
Mardi, 2 heures.
«Mon cher Lord,
»Quoique fermement convaincu que l'histoire est entièrement feinte, ou exagérée au point de devenir une fiction; cependant, afin d'être à même de mettre la vérité hors de doute, et de calmer complètement votre inquiétude, j'ai pris la résolution d'aller en personne à Lucques ce matin. Si la nouvelle est moins fausse que je ne crois, je ne manquerai pas de recourir à tous les moyens de succès que j'imaginerai. Soyez-en assuré.
»De votre seigneurie,
»Le très-sincère.»
»P. S. Pour empêcher le bavardage, j'aime mieux aller moi-même à Lucques, que d'y envoyer mon domestique avec une lettre. Il vaut mieux que vous ne parliez de mon excursion à personne (excepté à Shelley). La personne que je vais visiter mérite toute confiance sous le double rapport de l'autorité et de la vérité.»
A LORD BYRON.
Jeudi matin.
«Mon cher Lord Byron,
»J'apprends ce matin que le projet, que certainement on avait eu en vue, de brûler mon cousin le serpent, a été abandonné, et que le susdit a été condamné aux galères............................. ......................... ............................
»Tout à vous à jamais et sincèrement.» P.-B. SHELLEY.
LETTRE CCCCLXXV.
A SIR WALTER-SCOTT, BARONNET.
Pise, 12 janvier 1822.
»Mon cher sir Walter,
»Je n'ai pas besoin de dire combien je suis reconnaissant de votre lettre, mais je dois avouer mon ingratitude pour être resté si long-tems sans vous répondre. Depuis que j'ai quitté l'Angleterre, j'ai griffonné des lettres d'affaires, etc., pour cinq cents benêts, sans difficulté, quoique sans grand plaisir; et cependant, quoique l'idée de vous écrire m'ait cent fois passé par la tête, et ne soit jamais sortie de mon coeur, je n'ai pas fait ce que j'aurais dû faire. Je ne puis me rendre compte de cela que par le même sentiment de timide anxiété, avec lequel nous faisons quelquefois la cour à une belle femme de notre rang, dont nous sommes vivement amoureux, tandis que nous attaquons une fraîche et grasse chambrière (je parle, sans contredit, de notre jeune tems) sans aucun remords ou adoucissement sentimental de notre vertueux dessein.
»Je vous dois beaucoup plus que la reconnaissance ordinaire des bons offices littéraires et d'une mutuelle amitié, car vous vîntes de vous-même en 1817 me rendre service, quand il fallait non-seulement de la bienveillance, mais du courage pour agir ainsi; une telle expression de vos opinions sur mon compte eût en tout tems flatté mon orgueil, mais à cette époque où «tout le monde et ma femme» comme dit le proverbe, s'efforçaient de m'accabler, cela me rehausse encore davantage dans ma propre estime;--je parle de l'article de la Quarterly sur le troisième chant de Childe-Harold, dont Murray m'a dit que vous étiez l'auteur,--et, certes, je l'aurais su sans cette information, car il n'y avait pas deux hommes qui eussent alors pu ou voulu faire cet article. Si c'eût été un morceau de critique ordinaire, quelque éloquent et louangeur qu'il fût, j'en aurais, sans contredit, ressenti beaucoup de plaisir et de gratitude, mais non jusqu'au même degré où la bonté extraordinaire d'un procédé pareil au vôtre doit porter tout esprit capable de tels sentimens. Le témoignage de ma reconnaissance, tout tardif qu'il est, montrera du moins par-là que je n'ai pas oublié le service; et je puis vous assurer que le sentiment de cette obligation s'est accru dans mon coeur en intérêts composés durant le délai. Je n'ajouterai qu'un mot sur ce sujet; c'est que vous, Jeffrey, et Leigh Hunt, furent les seuls hommes de lettres, parmi tous ceux que je connais (et dont quelques-uns avaient été obligés par moi), qui osassent alors hasarder même un mot anonyme en ma faveur; et que, de ces trois hommes, je n'avais jamais vu l'un,--vu l'autre beaucoup moins que je ne le désirais,--et que le troisième n'avait à mon égard aucune espèce d'obligation, tandis que les deux premiers avaient été attaqués par moi précédemment, l'un, à la vérité, par suite d'une sorte de provocation, mais l'autre de gaîté de coeur. Ainsi, vous voyez que vous avez amassé «des charbons ardens, etc.», suivant la vraie maxime de l'Évangile, et je vous assure qu'ils m'ont brûlé jusqu'au coeur.
»Je suis charmé que vous acceptiez la dédicace. Je voulais d'abord vous dédier les «Foscarini»; mais premièrement, j'ai appris que Caïn était jugé le moins mauvais des deux drames comme composition; et, secondement, j'ai traité Southey comme un filou dans une note des Foscarini, et j'ai songé qu'il est un de vos amis (sans être le mien, néanmoins), et qu'il ne serait pas convenable de dédier à quelqu'un un ouvrage contenant de tels outrages contre son ami. Toutefois, je travaillerai bientôt le poète-lauréat. J'aime les querelles, et les ai toujours aimées depuis mon enfance; et c'est, il faut le dire, l'inclination que j'ai trouvé, la plus facile à satisfaire, soit en personne, soit en poésie. Vous désavouez «la jalousie», mais je vous demanderai comme Boswell à Johnson: «De qui pourriez-vous être jaloux?» d'aucun auteur vivant, sans contredit; et (en prenant en considération les tems passés et présens) de quel auteur mort? Je ne veux pas vous importuner sur le compte des romans écossais (comme on les appelle, quoique deux d'entre eux soient complètement anglais, et les autres à moitié), mais rien ne peut ni n'a pu me persuader, dix minutes après avoir joui de votre société, que vous n'êtes pas l'auteur. Ces romans ont pour moi tant de l'Auld lang syne (j'ai été élevé en franc Écossais jusqu'à dix ans), que je ne puis me passer d'eux; et quand je partis l'autre jour de Ravenne pour Pise, et que j'envoyai ma bibliothèque en avant, ce furent les seuls livres que je gardai près de moi, quoique je les susse déjà par coeur.»
27 janvier 1822.
»Votre affectionné, etc.»
»P. S. Pourquoi ne faites-vous pas un tour en Italie? vous y seriez aussi connu et aussi bienvenu, que dans les montagnes d'Écosse parmi vos compatriotes. Quant aux Anglais, vous seriez avec eux comme à Londres; et je n'ai pas besoin d'ajouter que je serais charmé de vous revoir, ce que je suis loin de pouvoir jamais dire pour l'Angleterre ni pour rien de ce qu'elle renferme, à quelques exceptions «de parentage et d'alliés.» Mais «mon coeur brûle pour le tartan» ou toute autre chose d'Écosse, qui me rappelle Aberdeen et d'autres pays plus voisins des montagnes que cette ville, vers Indercauld et Braemar, où l'on m'envoya prendre du lait de chèvre en 1795-6, sans quoi j'étais menacé de dépérir après la fièvre scarlatine. Mais je bavarde comme une commère; ainsi, bonne nuit, et les dieux soient avec vos rêves!
»Présentez, je vous prie, mes respects à lady Scott, qui se souviendra peut-être de m'avoir vu en 1815...............................................
LETTRE CCCCLXXVI.
A M. KINNAIRD.
Pise, 6 février 1822.
«Tentez de repasser le défilé de l'abîme», jusqu'à ce que nous trouvions un éditeur pour la Vision; et si l'on n'en trouve pas, imprimez cinquante exemplaires à mes frais, distribuez-les parmi mes connaissances, et vous verrez bientôt que les libraires publieront l'ouvrage même malgré notre opposition. La crainte à présent est naturelle; mais je ne vois pas que je doive céder pour cela. Je ne connais rien de la Remontrance de Rivington: mais je présume que le sermonnaire a besoin d'un bénéfice. J'ai déjà entendu parler d'un prêche à Kentish-Town contre Caïn. Le même cri fut poussé contre Priestley, Hume, Gibbon, Voltaire, et tous les hommes qui osèrent mettre les dîmes en question.
»J'ai reçu la prétendue réplique de Southey, de laquelle, à ma grande surprise, vous ne parlez pas du tout. Ce qui reste à faire, c'est de l'appeler sur le terrain. Mais viendra-t-il? voilà la question. Car,--s'il ne venait pas,--toute l'affaire paraîtrait ridicule, si je faisais un voyage long et dispendieux pour rien.
»Vous êtes mon second, et, comme tel, je désire vous consulter.
»Je m'adresse à vous, comme à un homme versé dans le duel ou monomachie. Sans doute, je viendrai en Angleterre le plus secrètement possible, et partirai (en supposant que je sois le survivant) de la même façon; car je ne retournerai dans ce pays que pour régler les différends accumulés durant mon absence.
»Par le dernier courrier je vous ai fait passer une lettre sur l'affaire Rochdale, d'où il résulte une perspective d'argent. Mon agent dit deux mille livres sterling; mais supposé que ce ne fût que mille, ou même que cent, toujours est-il que c'est de l'argent; et j'ai assez vécu pour avoir un excessif respect pour la plus petite monnaie du royaume, ou pour la moindre somme qui, bien que je n'en aie pas besoin moi-même, peut être utile à d'autres qui en ont plus besoin que moi.
»On dit que «savoir est pouvoir,»--je le croyais aussi; mais je sais maintenant qu'on a voulu dire l'argent; et quand Socrate déclarait que tout ce qu'il savait, était «qu'il ne savait rien», il voulait simplement déclarer qu'il n'avait pas une drachme dans le monde athénien................... .................................................
»Je ne puis me reprocher de grandes dépenses, mon seul extra (et c'est plus que je n'ai dépensé pour moi) étant un prêt de deux cent cinquante livres sterling à--, et un ameublement de cinquante livres, que j'ai acheté pour lui, et une barque que je fais construire pour moi à Gênes, laquelle coûtera environ cent livres.
»Mais revenons. Je suis déterminé à me procurer tout l'argent que je pourrai, soit par mes rentes, soit par succession, soit par procès, soit par mes manuscrits ou par tout autre moyen légitime.
»Je paierai (quoique avec la plus sincère répugnance) le reste de mes créanciers et tous les hommes de loi, suivant les conditions réglées par des arbitres.
»Je vous recommande la lettre de M. Hanson, sur le droit de péage de Rochdale.
»Surtout, je recommande mes intérêts à votre honorable grandeur.
»Songez aussi que j'attends de l'argent pour les différens manuscrits: Bref, «rem quocunque modo, rem!»--La noble passion de la cupidité s'accroît en nous avec nos années.
»Tout à vous à jamais, etc.»
LETTRE CCCCLXXVII.
A M. MURRAY.
Pise, 8 février 1822.
«On devait s'attendre à des attaques contre moi, mais j'en vois une contre vous dans les journaux, à laquelle, je l'avouerai, je ne m'attendais pas. Je suis fort embarrassé de concevoir pourquoi ou comment vous pouvez être considéré comme responsable de ce que vous publiez.
»J'ai même évité d'introduire la divinité comme dans l'Écriture,--et comme Milton l'a fait--(ce qui ne me semble pas sage, ni dans l'un ni dans l'autre cas); mais j'ai préféré faire dépêcher par Dieu à sa place un de ses anges vers Caïn, afin de ne blesser aucun sentiment sur ce point, en restant au-dessous de ce que les hommes non inspirés ne peuvent jamais atteindre,--c'est-à-dire au-dessous d'une expression adéquate de l'effet de la présence de Jéhovah. Les vieux Mystères introduisaient Dieu assez libéralement, mais je l'ai évité dans le nouveau.
»La querelle que l'on vous fait, parce qu'on pense qu'on ne réussirait pas avec moi, me semble la tentative la plus atroce qui jamais ait déshonoré les siècles. Hé quoi! lorsqu'on a laissé en repos durant soixante-dix ans les éditeurs de Gibbon, Hume, Priestley et Drummond, devez-vous être particulièrement distingué pour un ouvrage d'imagination, non d'histoire ou de controverse? Il faut qu'il y ait quelque chose de caché au fond de cette querelle,--quelqu'un de vos ennemis personnels: autrement c'est incroyable.
»Je ne puis que dire:
et que, par conséquent, toutes attaques dirigées contre vous soient tournées contre moi, qui veux et dois les supporter toutes;--que si vous avez perdu de l'argent par suite de la publication, je vous rembourserai tout ou partie du prix du manuscrit;--que vous m'obligerez de déclarer que vous et M. Gifford m'avez tous deux adressé des remontrances contre la publication, ainsi que M. Hobhouse;--que moi seul l'ai voulue, et que je suis le seul qui, légalement ou autrement, doive porter la peine. Si l'on poursuit, je reviendrai en Angleterre; c'est-à-dire, si en payant de ma personne, je puis sauver la vôtre. Faites-le moi savoir. Vous ne souffrirez pas pour moi, si je puis l'empêcher. Faites de cette lettre tel emploi qu'il vous plaira.
«Tout à vous à jamais, etc.
»P. S. Je vous écris touchant ce tumulte de mauvaises passions et d'absurdités, par une lune d'été (car ici notre hiver est plus brillant que vos jours de canicule), dont la lumière éclaire le cours de l'Arno, avec les édifices qui le bordent et les ponts qui le croisent.--Quel calme et quelle tranquillité! Quels riens nous sommes devant la moindre de ces étoiles.»
LETTRE CCCCLXXVIII.
A M. MOORE.
Pise, 19 février 1822.
«Je suis un peu surpris de ne pas avoir eu de réponse à ma lettre et à mes paquets. Lady Noel est morte, et il n'est pas impossible que je sois obligé d'aller en Angleterre pour régler le partage de la propriété de Wentworth, et quelle portion lady Byron doit en avoir; ce qui n'a point été décidé par l'acte de séparation. Mais j'espère le contraire, si l'on peut tout arranger sans moi,--et j'ai écrit à sir Francis Burdett d'être mon arbitre, vu qu'il connaît la propriété.
»Continuez de m'adresser vos lettres ici, vu que je n'irai pas en Angleterre si je puis m'en dispenser,--du moins pour cette raison. Mais j'irai peut-être pour une autre; car j'ai écrit à Douglas Kinnaird d'envoyer de ma part un cartel à M. Southey, pour une rencontre soit en Angleterre, soit en France (où nous serions moins exposés à être interrompus). Il y a environ une quinzaine de jours, et je n'ai pas encore eu le tems d'avoir de réponse. Toutefois, vous recevrez un avis; adressez donc toujours vos lettres à Pise.
»Mes agens et hommes d'affaires m'ont écrit de prendre le nom directement; ainsi, je suis votre très-affectionné et sincère ami, NOEL BYRON.
»Murray et moi sommes peu en correspondance, et je ne connais rien à présent de la littérature. Je n'ai écrit dernièrement que pour affaires. Que faites-vous maintenant? Soyez assuré que la coalition que vous craignez n'existe pas.»
LETTRE CCCCLXXIX.
A M. MOORE.
Pise, 20 février 1822.
«.............................................. ..........................................................................
»J'ai choisi sir Francis Burdett pour mon arbitre dans la question de savoir quelle part il revient à lady Byron sur les domaines de lady Noel, estimés à sept mille livres sterling de revenus annuels, toujours parfaitement payés, ce qui est rare dans ce tems-ci. C'est parce que ces propriétés consistent principalement en terres de pâturage, moins atteintes par les bills sur les grains que les terres de labour.
«Croyez-moi pour toujours votre très-affectionné, NOEL BYRON.
»Je ne sache point qu'il y ait rien dans Caïn contre l'immortalité de l'ame. Je ne professe point de telles opinions;--mais, dans un drame, j'ai dû faire parler le premier assassin et le premier ange rebelle conformément à leurs caractères. Toutefois, les curés prêchent tous contre le drame, de Kentish-Town et d'Oxford jusqu'à Pise:--ces gueux de prêtres! ils font plus de mal à la religion que tous les infidèles qui aient jamais oublié leur catéchisme.
»Je n'ai pas vu l'annonce de la mort de lady Noel dans Galignani.--Pourquoi cela?»
LETTRE CCCCLXXXI175.
A M. MOORE.
Pise, Ier mars 1822.
«Comme je n'ai pas encore de nouvelles de mon Werner, etc., paquet que je vous envoyai le 29 janvier, je continue à vous importuner (pour la cinquième fois, je pense) pour savoir s'il n'a pas été égaré en route. Comme il était très-bien mis au net, ce serait une vexation s'il était perdu. Je l'avais assuré au bureau de poste pour qu'on en prît plus de soin, et qu'on vous l'adressât sans faute à Paris.
»Je vois dans l'impartial Galignani un extrait du Blackwood's Magazine, où l'on dit que certaines gens ont découvert que ni vous ni moi n'étions poètes. Relativement à l'un de nous, je sais que ce passage nord-ouest à mon pôle magnétique a été depuis long-tems découvert par quelques sages, et je leur laisse la pleine jouissance de leur pénétration. Je pense de ma poésie ce que Gibbon dit de son histoire «que peut-être dans cent ans d'ici on continuera encore à en médire.» Toutefois, je suis loin de prétendre m'égaler ou me comparer à cet illustre homme de lettres.
»Mais, relativement à vous, je pensais que vous aviez toujours été reconnu poète par la stupidité comme par l'envie,--mauvais poète, sans contredit,--immoral, fleuri, asiatique, et diaboliquement populaire, mais enfin poète nemine contradicente. Cette découverte a donc pour moi tout le charme de la nouveauté, tout en me consolant (suivant La Rochefoucauld) de me trouver dépoétisé en si bonne compagnie. Je suis content «de me tromper avec Platon», et je vous assure très-sincèrement que j'aimerais mieux n'être pas tenu pour poète avec vous, que de partager les couronnes des lakistes (non encore couronnés, toutefois)........ ..................................................
»Quant à Southey, sa réponse à mon cartel n'est pas encore arrivée. Je lui envoyai le message, avec une courte note, par l'intermédiaire de Douglas Kinnaird, et la réponse de celui-ci n'est pas encore parvenue. Si Southey accepte, j'irai en Angleterre; mais, dans le cas contraire, je ne pense pas que la succession de lady Noel m'y amène, vu que les arbitres peuvent arranger les affaires en mon absence, et qu'il ne semble s'élever aucune difficulté. L'autorisation du nouveau nom et des nouvelles armes sera obtenue par la pétition qu'on adresse à la couronne dans les cas semblables, puis me sera envoyée......»
La lettre précédente était incluse dans celle qui suit.
LETTRE CCCCLXXXII.
A M. MOORE.
Pise, 4 mars 1822.
«Depuis que je vous ai écrit la lettre ci-incluse, j'ai attendu un autre courrier, et maintenant j'ai votre lettre qui m'accuse l'arrivée du paquet.
»Les ouvrages inédits qui sont dans vos mains, dans celle de Douglas Kinnaird et de M. John Murray, sont: le Ciel et la Terre, sorte de drame lyrique sur le déluge;--Werner, à présent entre vos mains;--une traduction du premier chant du Morgante Maggiore;--une autre d'un épisode de Dante;--des stances au Pô, du Ier juin 1819;--les Imitations d'Horace, composées en 1811, mais dont il faudrait maintenant omettre une grande partie;--plusieurs pièces en prose, qu'on fera tout aussi bien de laisser inédites;--la Vision, etc., de Quevedo Redivivus, en vers................................
»Je suis fâché que vous trouviez Werner à peu près propre au Théâtre; ce qui, avec mes idées actuelles, est loin d'être mon but. Quant à la publication de toutes ces pièces, je vous ai déjà dit que je n'avais dans le cas actuel aucune espérance exorbitante de renommée ou de lucre, mais je désire qu'on les publie parce que je les ai écrites, ce qui est le sentiment ordinaire de tous les écrivailleurs.
»Par rapport à la «religion», ne pourrai-je jamais vous convaincre que je n'ai point les opinions des personnages de ce drame, qui semble avoir effrayé tout le monde? Ce n'est cependant rien en comparaison des paroles du Faust de Goëthe (paroles cent fois plus scandaleuses), et ce n'est guère plus hardi que le Satan de Milton. Les idées de tel ou tel personnage ne me restent pas dans l'esprit: comme tous les hommes d'imagination, je m'identifie, sans doute, avec le caractère que je dessine, mais cette identité cesse un instant après que j'ai quitté la plume.
»Je ne suis pas ennemi de la religion: au contraire. La preuve en est, que j'élève ma fille naturelle en bonne catholique dans un couvent de la Romagne; car je crois que l'on ne peut jamais avoir assez de religion, si l'on doit en avoir. Je penche beaucoup en faveur des doctrines catholiques; mais si j'écris un drame, je dois faire parler mes personnages suivant les dispositions que je leur suppose.
»Quant au pauvre Shelley, qui est un autre épouvantail pour vous et pour tout le monde, il est, à ma connaissance, le moins égoïste et le plus doux des hommes;--c'est un homme qui a plus sacrifié sa fortune et ses sentimens en faveur d'autrui que personne dont j'aie jamais entendu parler. Pour ses opinions spéculatives, je ne les partage point, ni ne désire les partager.
»La vérité est, mon cher Moore, que vous vivez près de l'étuve de la société, et que vous êtes inévitablement influencé par sa chaleur et par ses vapeurs. J'y vécus autrefois,--et trop,--assez pour donner une teinte ineffaçable à mon existence entière. Comme mon succès dans la société ne fut pas médiocre, je ne puis être accusé de la juger avec des préventions défavorables; mais je pense que, dans sa constitution actuelle, elle est fatale aux grandes et originales entreprises de tout genre. Je ne la courtisai pas, alors que j'étais jeune, et l'un de «ses gentils mignons;» pensez-vous donc que je veuille le faire, aujourd'hui que je vis dans une plus pure atmosphère? Une seule raison pourrait m'y ramener, et la voici: je voudrais essayer encore une fois si je puis faire quelque bien en politique, mais non dans la mesquine politique que je vois peser aujourd'hui sur notre misérable patrie.
»Ne vous méprenez pas, néanmoins. Si vous m'énoncez vos propres opinions, elles eurent et auront toujours le plus grand poids pour moi. Mais si vous n'êtes que l'écho «du monde» (et il est difficile de ne pas l'être au sein de sa faveur et de sa fermentation), je ne puis que regretter que vous répétiez des dires auxquels je ne prête aucune attention.
»Mais en voilà assez. Les dieux soient avec vous, et vous donnent autant d'immortalité de tous genres qu'il convient à votre existence actuelle et à vous.
«Tout à vous, etc.»
LETTRE CCCCLXXXIII.
A M. MOORE.
Pise, 6 mars 1822.
«La lettre de Murray que je vous envoie ci-incluse, m'a attendri, quoique je pense qu'il est contraire à son intérêt de désirer que je continue mes relations avec lui. Vous pouvez donc lui faire passer le paquet de Werner; ce qui vous épargnera toute peine ultérieure. Et puis, me pardonnez-vous l'ennui et la dépense dont je vous ai déjà accablé? Au moins, dites-le;--car je suis tout honteux de vous avoir tant troublé pour une telle absurdité.
»Le fait est que je ne puis garder mes ressentimens, quoique assez violens dès l'abord. D'ailleurs, maintenant que tout le monde s'attaque à Murray à cause de moi, je ne peux ni ne dois l'abandonner, à moins qu'il ne vaille mieux pour lui que je le fasse, comme je l'ai cru réellement.
»Je n'ai point eu d'autres nouvelles d'Angleterre, excepté une lettre du poète Barry Cornwall, mon ancien camarade d'école. Quoique je vous aie importuné de lettres dernièrement, croyez-moi.
»Votre, etc.
»S'il fallait choisir, je jugerais un long sommeil meilleur qu'une veille d'agonie. Mais les hommes, tout misérables qu'ils sont, s'attachent tellement à tout ce qui ressemble à la vie, qu'ils préféreraient probablement la damnation au repos. D'ailleurs, ils se croient si importans dans la création, que rien de moins ne peut satisfaire leur vanité;--les insectes!
»En m'écrivant sous la date du 24 janvier, on se rappelle qu'il dit:--«Soyez assuré que la coalition que vous appréhendez n'existe pas». Les extraits suivans de mes lettres postérieures, expliqueront ce que cette phrase signifie:--«J'ai appris il y a quelques jours que Leigh Hunt était en route avec toute sa famille pour se rendre près de vous, et l'on conjecture que vous, Shelley et lui, allez conspirer ensemble dans l'Examiner. Je ne puis croire cela,--et m'élève de tout mon pouvoir contre un pareil projet. Seul vous pouvez faire tout ce qu'il vous plaira; mais les associations de réputation, comme celles de commerce, rendent le plus fort responsable des fautes ou des délits des autres, et je tremble même pour vous en vous voyant avec de tels banqueroutiers.--Ce sont deux hommes habiles, et Shelley même est à mon sens un homme de génie, mais je dois vous redire que vous ne pouvez procurer à vos ennemis (les ***s et hoc genus omne) un plus grand triomphe qu'en formant une alliance si inégale et si peu sainte. Vous êtes, avec vos seuls bras, capable de lutter contre le monde,--ce qui est beaucoup dire, le monde étant comme Briarée, un géant à cent bras,--mais pour demeurer tel, vous devez être seul. Rappelez-vous que les méchans édifices qui entourent la basilique de Saint-Pierre, paraissent s'élever au-dessus d'elle.»
»Voici, relativement à Caïn, les passages de mes lettres dans l'ordre des dates.
30 septembre 1821.
»Depuis que j'écrivis les lignes ci-dessus, j'ai lu les Foscari et Caïn. Le premier drame ne me plaît pas autant que Sardanapale. Il a le défaut de toutes ces terribles histoires vénitiennes;--il n'est ni naturel ni probable, et par conséquent, malgré la rare habileté avec laquelle vous l'avez conduit, il n'excite que fort peu d'intérêt. Mais Caïn est merveilleux,--terrible,--digne de l'immortalité. Si je ne me trompe, il fera une impression profonde dans le coeur des hommes, et tandis que les uns frémiront de ses blasphèmes, les autres seront obligés de se prosterner devant sa grandeur. Ne parlez plus d'Eschyle et de son Prométhée!!!--C'est dans votre drame que respire le véritable esprit du poète--et du diable.
9 février 1822.
»Ne vous mettez pas dans la tête, mon cher Byron, que le flot de la marée se tourne entièrement contre vous en Angleterre. Jusqu'à ce que j'aperçoive quelques symptômes d'oubli à votre égard, je ne croirai pas que vous perdiez du terrain. Pour le moment;
19 février 1822.
»Relativement à notre polémique religieuse, je dois tenter de me faire comprendre sur un ou deux points. En premier lieu, je ne vous identifie pas plus avec les blasphèmes de Caïn que je ne m'identifie moi-même avec les impiétés de mon Mokanna;--tout ce que je désire et implore, c'est que vous qui êtes un si puissant artisan de ces foudres, vous ne choisissiez pas les sujets qui vous mettent dans la nécessité de les lancer. En second lieu, fussiez-vous décidément athée, je ne pourrais vous blâmer,--si ce n'est peut-être pour le ton décidé qui n'est pas toujours sage; je ne pourrais qu'avoir pitié de vous,--sachant par expérience quels doutes affreux obscurcissent parfois l'avenir brillant et poétique que je suis disposé à donner au genre humain et à ses destinées. Je regarde l'ouvrage de Cuvier comme un des livres les plus désespérans par les conclusions auxquelles il peut conduire certains esprits. Mais les hommes jeunes, les hommes simples,--tous ceux dont on aimerait à conserver les coeurs dans toute leur pureté, ne se troublent guère la tête à propos de Cuvier. Et vous, vous avez incorporé Cuvier dans une poésie que tout le monde lit; et comme le vent, frappant où vous avez envie, vous portez cette froidure mortelle, mêlée avec vos suaves parfums, dans ces coeurs qui ne devraient être visités que par ces parfums seuls. C'est ce que je regrette, et ce dont je conjurerais la répétition par toute mon influence. Maintenant, me comprenez-vous!
»Quant à votre solennelle péroraison», la vérité est, mon cher Moore, etc., etc. qui ne signifie rien sinon que je donne dans la tartuferie du monde, elle prouve une triste vérité, c'est que vous et moi sommes séparés par des centaines de lieues. Si vous pouviez m'entendre exprimer mes opinions au lieu de les lire sur un froid papier, je me flatte qu'il y a encore assez d'honnêteté et de franchise dans ma physionomie pour vous rappeler que votre ami Tom Moore;--quoi qu'il puisse être d'ailleurs--n'est pas un tartufe.