DE LORD BYRON. (continued 2)
Paulin Paris translation
»Votre, etc.»
La séparation qui avait eu lieu entre le comte Guiccioli et sa femme, s'était faite à la condition que la jeune dame habiterait, à l'avenir, sous le toit paternel:--en conséquence, Mme Guiccioli quitta Ravenne le 16 juillet, et se retira dans une villa appartenant au comte Gamba, et située à environ quinze milles de cette ville. Lord Byron allait la voir rarement,--une ou deux fois peut-être par mois,--et passait le reste de son tems dans une solitude complète. Pour une ame comme la sienne, qui avait tout son monde en elle-même, un tel genre de vie n'aurait peut-être été ni nouveau ni désagréable; mais pour une femme jeune et admirée, qui avait à peine commencé à connaître le monde et ses plaisirs, ce changement, il faut l'avouer, était une expérience fort brusque. Le comte Guiccioli était riche, et la comtesse, comme une jeune épouse, avait acquis sur lui un pouvoir absolu. Elle était fière, et la position de son mari la plaçait à Ravenne dans le rang le plus élevé. On avait parlé de voyager à Naples, à Florence, à Paris;--bref, tout le luxe que la richesse peut donner était à sa disposition.
Maintenant elle sacrifiait volontairement et irrévocablement tout cela pour Lord Byron. Sa splendide maison abandonnée,--tous ses parens en guerre ouverte avec elle,--son bon père se bornant à tolérer par tendresse ce qu'il ne pouvait approuver:--elle vécut alors avec une pension de deux cents livres sterling par an, et n'eut loin du monde, pour toute occupation, que la tâche de se donner à elle-même une éducation digne de son illustre amant, et pour toute récompense, que les rares et courtes entrevues que permettaient les nouvelles restrictions imposées à leur liaison. L'homme qui put inspirer et faire durer un dévoûment si tendre, on peut le dire avec assurance, n'était pas tel qu'il s'est représenté lui-même dans les accès de son humeur fantasque; et d'autre part, l'histoire entière de l'affection de la jeune dame montre combien une femme italienne, soit par nature, soit par suite de sa position sociale, est portée à intervertir le cours ordinaire que suivent chez nous les faiblesses semblables, et comment, faible pour résister aux premières attaques de la passion, elle réserve toute la force de son caractère pour déployer ensuite tant de constance et de dévoûment.
LETTRE CCCLXXX.
À M. MURRAY.
Ravenne, 17 juillet 1820.
LETTRE CCCLXXXI.
À M. MURRAY.
Ravenne, 31 août 1820.
»Bankes est un homme étonnant. Il y a à peine un seul de mes camarades d'école ou de collége qui ne se soit plus ou moins illustré. Peel, Palmerston, Bankes, Hobhouse, Tavistock, Bob Mills, Douglas Kinnaird, etc., etc., ont tous parlé, et fait parler d'eux...............................................
»Nous sommes ici sur le point de nous battre un peu le mois prochain, si les Huns traversent le Pô, et probablement aussi s'ils ne le font. S'il m'arrive mésaventure, vous aurez dans mes manuscrits de quoi faire un livre posthume; ainsi, je vous prie, soyez civil. Comptez là-dessus; ce sera une oeuvre sauvage, si l'on commence ici. Le Français doit son courage à la vanité, l'Allemand au phlegme, le Turc au fanatisme et à l'opium, l'Espagnol à l'orgueil, l'Anglais au sang-froid, le Hollandais à l'opiniâtreté, le Russe à l'insensibilité, mais l'Italien à la colère; aussi vous verrez que rien ne sera épargné.»
LETTRE CCCLXXXII.
À M. MOORE.
Ravenne, 31 août 1820.
»Que pensez-vous de la reine? J'entends dire que M. Hoby prétend «qu'il pleure en la voyant, et qu'elle lui rappelle Jane Shore.»
Sieur Hoby le bottier a la coeur déchiré,
Car en voyant la reine il songe à Jane Shore,
»Excusez, je vous prie, cette gaillardise. Où en est votre poème?................................
»Votre, etc.
»Est-ce vous qui avez fait ce brillant morceau sur Peter Bell? C'est assez spirituel pour être de vous, et presque trop pour être de tout autre homme vivant. C'était dans Galignani l'autre jour.»
LETTRE CCCLXXXIII.
A M. MURRAY.
Ravenne, 7 septembre 1820.
«En corrigeant les épreuves, il faut les comparer au manuscrit, parce qu'il y a diverses leçons. Faites-y attention, je vous prie, et choisissez ce que Gifford préférera. Écrivez-moi ce qu'il pense de tout l'ouvrage.
»Mes dernières lettres vous ont averti de compter sur une explosion par ici; l'on a amorcé et chargé, mais on a hésité à faire feu. Une des villes s'est séparée de la ligue. Je ne puis m'expliquer davantage pour mille raisons. Nos pauvres montagnards ont offert de frapper le premier coup, et de lever la première bannière, mais Bologne est demeurée en repos; puis c'est maintenant l'automne, et la saison est à moitié passée. «Ô Jérusalem, Jérusalem!» Les Huns sont sur le Pô; mais une fois qu'ils l'auront passé pour faire route sur Naples, toute l'Italie sera derrière eux. Les chiens!--les loups!--puissent-ils périr comme l'armée de Sennachérib! Si vous désirez publier la Prophétie du Dante, vous n'aurez jamais une meilleure occasion.»
LETTRE CCCLXXXIV.
A M. MURRAY.
Ravenne, 11 septembre 1820.
...........................................................................................................................
LETTRE CCCLXXXV.
A M. MURRAY.
Ravenne, 14 septembre 1820.
«Quoi! pas une ligne? Bien, prenez ce système.
»Je ne puis profiter des remarques de M. Gifford, parce que je n'ai reçu que celles du premier acte.
»Votre, etc.»
»P. S. Priez les éditeurs de journaux de dire toutes les sottises qu'il leur plaira, mais de ne pas me placer au nombre de ceux dont ils signalent l'arrivée. Ils me font plus de mal par une telle absurdité que par toutes leurs insultes.»
LETTRE CCCLXXXVI.
A M. MURRAY.
Ravenne, 21 septembre 1820.
«Ainsi, vous revenez à vos anciens tours. Voici le second paquet que vous m'avez envoyé, sans l'accompagner d'une seule ligne de bien, de mal ou de nouvelles indifférentes. Il est étrange que vous ne vous soyez pas empressé de me transmettre les observations de Gifford sur le reste. Comment changer ou amender, si je ne reçois plus aucun avis? Ou bien ce silence veut-il dire que l'oeuvre est assez bonne telle qu'elle est, ou qu'elle est trop mauvaise pour être réparée? Dans le dernier cas, pourquoi ne le dites-vous pas sur-le-champ, et ne jouez-vous pas franc jeu, quand vous savez que tôt ou tard vous devrez déclarer la vérité.
»P. S.--Ma soeur me dit que vous avez envoyé chez elle demander où j'étais, dans l'idée que j'étais arrivé, conduisant un cabriolet, etc., etc., dans la cour du Palais. Me croyez-vous donc un fat ou un fou, pour ajouter foi à une telle apparition? Ma soeur ma mieux connu, et vous a répondu qu'il n'était pas possible que ce fût moi. Vous auriez pu tout aussi bien croire que je fusse entré sur un cheval pâle, comme la mort dans l'Apocalypse.»
LETTRE CCCLXXXVII.
A M. MURRAY.
Ravenne, 23 septembre 1820.
»Si les Allemands passent le Pô, ils seront servis d'une messe selon le bréviaire du cardinal de Retz. *** est un sot, et ne pourrait comprendre cela: Frere le comprendra. C'est un aussi joli jeu de mots que vous puissiez en entendre un jour d'été.
Personne ici ne croit à un mot d'évidence contre la reine. Les hommes du peuple poussent eux-mêmes un cri général d'indignation contre leurs compatriotes, et disent que pour moitié moins d'argent que le procès n'en a coûté, on ferait venir d'Italie tous les témoignages possibles. Vous pouvez regarder cela comme un fait: je vous l'avais dit auparavant. Quant aux rapports des voyageurs, qu'est-ce que c'est que les voyageurs? Moi, j'ai vécu parmi les Italiens;--je n'ai pas seulement couru Florence, Rome, les galeries et les conversations pendant quelques mois, puis regagné mon pays:--mais j'ai été de leurs familles, de leurs amitiés, de leurs haines, de leurs amours, de leurs conseils et de leur correspondance, dans la région de l'Italie la moins connue des étrangers,--et j'ai été parmi les gens de toutes classes, depuis le comte jusqu'au contadino, et vous pouvez être sûr de ce que je vous dis.»
LETTRE CCCLXXXVIII.
A M. MURRAY.
Ravenne, 28 septembre 1820.
«Je croyais vous avoir averti, il y a long-tems, que la tragédie n'avait jamais été conçue ou écrite le moins du monde pour le théâtre: je l'ai même dit dans la préface. C'est trop long et trop régulier pour votre théâtre; les personnages y sont trop peu nombreux, et l'unité trop observée. C'est plutôt dans le genre d'Alfieri que dans vos habitudes dramatiques (soit dit sans prétendre à égaler ce grand homme); mais il y a de la poésie, et ce n'est pas au-dessous de Manfred, quoique je ne sache quelle estime on a pour Manfred.
»Je suis absent d'Angleterre depuis un tems aussi long que celui durant lequel j'y suis resté alors que je vous voyais si fréquemment. Je revins le 14 juillet 1811, et repartis le 25 avril 1816, en sorte qu'au 28 septembre 1820, il ne s'en faut que de quelques mois que la durée de mon absence n'égale celle de mon séjour. Ainsi, je ne connais le goût et les sentimens du public que par ce que je peux glaner dans les lettres, etc., etc., etc. Au reste, goût et sentimens, tout me semble aussi mauvais que possible.
»J'ai trouvé Anastasius excellent: ne l'ai-je pas dit? le journal de Matthews excellentissime; cela, et Forsyth, et des morceaux de Hobhouse, voilà tout ce que nous avons de vrai et de sensé sur l'Italie. La Lettre à Julia est, certes, fort bonne. Je ne méprise pas ***; mais si elle eût tricoté des bas bleus au lieu d'en porter, c'eût été bien mieux. Vous êtes déçus par ce style faux, guindé et plein de friperies, mélange de tous les styles du jour, qui sont tous ampoulés (je n'en excepte pas le mien:--nul n'a plus que moi contribué par négligence à corrompre la langue); mais ce n'est ni de l'anglais ni de la poésie, le tems le prouvera.
»Je suis fâché que Gifford n'ait pas poussé ses remarques au-delà du premier acte: trouve-t-il l'anglais d'aussi bon aloi dans les autres actes qu'il l'a trouvé dans le premier? Vous avez eu raison de m'envoyer les épreuves: j'étais un sot, mais je hais réellement la vue des épreuves; c'est une absurdité, mais elle vient de la paresse.
»Vous pouvez glisser sans bruit dans le monde les deux chants de Don Juan, annexés aux autres. Le drame comme vous voudrez,--le Dante aussi; mais quant au Pulci, j'en suis fier: c'est superbe; vous n'avez pas de traduction pareille. C'est la meilleure chose que j'aie faite en ma vie..................................................
LETTRE CCCLXXXIX.
A M. MURRAY.
Ravenne, 6 octobre 1820.
«Vous devez avoir reçu tous les actes de Marino Faliero, revus et corrigés. Ce que vous dites du pari de 100 guinées fait par quelqu'un qui dit m'avoir vu la semaine dernière, me rappelle une aventure de 1810. Vous pouvez aisément constater le fait, qui est vraiment bizarre.
»À la fin de 1811, je rencontrai un soir chez Alfred mon ancien camarade d'école et de classe, le secrétaire irlandais Peel. Il me raconta qu'en 1810 il avait cru me rencontrer dans Saint-James-Street, mais que nous avions tous deux passé outre sans nous parler. Il parla de cette rencontre, qui fut niée comme chose impossible, puisque j'étais alors en Turquie. Un jour ou deux après, il montra à son frère une personne à l'autre côté de la rue, en disant: «Voici l'homme que j'ai pris pour Byron.» Son frère répondit sur-le-champ: «Comment! c'est Byron, et non pas un autre.» Mais ce n'est pas tout:--quelqu'un m'a vu écrire mon nom parmi ceux qui venaient s'informer de la santé du roi alors attaqué de folie. Or, à cette époque, j'étais à Patras, en proie à une fièvre violente que j'avais gagnée de la malaria dans les marais près d'Olympia. Si j'étais mort alors, c'eût été pour vous une nouvelle histoire de revenant. Vous pouvez facilement vous assurer de l'exactitude du fait par le témoignage de Peel lui-même qui me l'a raconté en détail. Je suppose que vous serez de l'opinion de Lucrèce, qui nie l'immortalité de l'ame, mais--affirme que «les surfaces ou cases où les corps sont renfermés, s'en séparent quelquefois comme les pellicules d'un oignon, et peuvent être vues dans un état de parfaite intégrité, en sorte que les formes et les ombres des vivans et des morts apparaissent fréquemment.»....................................... ............................................................
»Votre, etc.
»P. S. L'an dernier (en juin 1819), je rencontrai chez le comte Mosti, à Ferrare, un Italien qui me demanda «si je connaissais Lord Byron.»--Je lui dis que non (personne ne se connaît, comme vous savez).--«Eh bien, dit-il, je le connais, moi; je l'ai vu à Naples l'autre jour.»--Je tirai ma carte, et lui demandai si c'était ainsi que le nom était écrit; il me répondit: «Oui.» Je soupçonne que c'était un mauvais chirurgien de la marine, qui suivait une jeune dame en voyage, et se faisait passer pour un lord dans les maisons de poste.»..............
LETTRE CCCXC.
A M. MURRAY.
Ravenne, 8 octobre 1820.
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«La lettre de Foscolo est précisément la chose nécessaire; premièrement, parce que Foscolo est un homme de génie, et puis, parce qu'il est Italien, et par conséquent le meilleur juge des compositions relatives à l'Italie. En outre,
«Il est plutôt un antique Romain qu'un Danois.»
c'est-à-dire, il ressemble plus aux anciens Grecs qu'aux modernes Italiens. Quoi qu'il soit «un peu,» comme dit Dugald Dalgetty, «trop sauvage et trop farouche» (ainsi que Ronald du Brouillard), c'est un homme merveilleux, et mes amis Hobhouse et Rose ne jurent tous deux que par lui, et ils sont bons juges des hommes, et des humanités italiennes.
»Voilà en tout deux voix considérables déjà gagnées. Gifford dit que c'est du bon et pur anglais sterling, et Foscolo dit que les caractères sont vraiment vénitiens. Shakspeare et Otway ont eu un million d'avantages sur moi, outre le mérite incalculable d'être morts depuis un ou deux siècles, et d'être nés tous deux de rien (ce qui exerce une telle attraction sur les aimables lecteurs vivans). Il faut au moins que je conserve le seul avantage qui puisse m'appartenir:--celui d'avoir été à Venise, et d'être entré plus avant dans la couleur locale; je ne réclame rien de plus.
»Je sais ce que Foscolo veut dire relativement à Calendaro, crachant contre Bertram; cela est national,--je parle de l'objection. Les Italiens et les Français, avec ces «étendards d'abomination,» ou mouchoirs de poche, crachent çà et là, et partout,--presque à votre face, et par conséquent objectent que c'est une action trop familière pour être transportée sur le théâtre. Mais nous, qui ne crachons nulle part--hors à la face d'un homme quand nous devenons furieux--nous ne pouvons sentir cela: rappelez-vous Massinger et le Sir Giles Overreach de Kean.
«Seigneur! ainsi je crache contre toi et ton conseil.»
»D'ailleurs, Calendaro ne crache pas à la face de Bertram; il crache contre lui, comme j'ai vu les Musulmans le faire quand ils sont dans un accès de colère. De plus, il ne méprise pas, dans le fond, Bertram, quoiqu'il l'affecte,--comme nous faisons tous lorsque nous sommes irrités contre quelqu'un que nous regardons comme notre inférieur. Il est en colère qu'on ne le laisse pas mourir naturellement (quoiqu'il n'ait pas peur de la mort); et souvenez-vous qu'il soupçonnait et haïssait Bertram dès le commencement. D'autre part, Israël Bertuccio est un individu plus froid et plus concentré; il agit par principe et par impulsion; Calendaro par impulsion et par exemple.
»Il y a aussi un argument pour vous.
»Le doge répète;--c'est vrai, mais c'est parce que la passion le possède, parce qu'il voit différentes personnes, et qu'il est toujours obligé de recourir au motif prédominant dans son esprit. Ses discours sont longs;--c'est encore vrai, mais j'ai écrit pour le cabinet, et sur le patron français et italien plutôt que sur le vôtre, dont je n'ai pas une haute opinion: car tous vos vieux dramaturges, Dieu sait qu'ils sont assez longs:--regardez tel d'entre eux qu'il vous plaira.
»Ainsi vous voyez que j'ai vu d'étranges choses dans mon tems. Quant à votre offre, c'était en 1815, lorsque je n'étais pas sûr de demeurer avec cinq livres sterling. Je la refusai, mais je ne l'ai pas oubliée, quoique probablement vous l'ayiez oubliée vous-même.
»P. S. Le Ricciardo de Foscolo a été prêté, sans avoir eu ses feuilles coupées, à quelques Italiens, maintenant en villeggiatura, en sorte que je n'ai pas eu l'occasion d'écouter leur avis ou de lire moi-même l'ouvrage. Ils s'en sont emparés, et parce que c'était de Foscolo, et en raison de la beauté du papier et de l'impression. Si je trouve qu'il prend, je le ferai réimprimer ici. Les Italiens ont de Foscolo une aussi haute opinion que de qui que ce soit au monde, tout divisés et misérables qu'ils sont, sans loisirs à consacrer à la lecture, et n'ayant de tête ni de coeur que pour juger les extraits des journaux français et de la gazette de Lugano.
»Nous nous entre-regardons tous les uns les autres, comme des loups à la poursuite de leur proie, n'attendant que la première occasion pour faire des choses inexprimables. C'est un grand monde dans le chaos, ou ce sont des anges en enfer, tout comme il vous plaira: mais du chaos est sorti le paradis, et de l'enfer--je ne sais quoi; mais le diable est entré ici, et c'est un rusé compagnon, vous savez.
»Vous n'avez pas besoin de m'envoyer d'autres ouvrages périodiques que la Revue d'Édimbourg et la Quarterly, et de tems en tems un Blackwood-Magazine ou une Monthly Review. Quant au reste, je ne me sens jamais assez de curiosité pour porter mon regard au-delà des couvertures........................... .........................................................
»Songez que si vous mettiez mon nom à Don Juan dans ces jours d'hypocrisie, les hommes de loi pourraient faire opposition auprès de la chancellerie à mon droit de tutelle sur ma fille, en articulant que c'est une parodie:--tels sont les dangers d'une folle plaisanterie. Je n'ai pas su cela d'abord, mais vous pourrez, je crois, en constater l'exactitude, et soyez sûr que les Noël ne laisseraient pas échapper cette occasion. Or, je préfère mon enfant à un poème, et vous feriez vous-même ainsi, quoique vous en ayez une demi-douzaine..................... ...................................................
»Si vous feuilletez les premières pages de l'Histoire de la Pairie d'Huntingdon, vous verrez combien Ada fut un nom commun dans les premiers tems des Plantagenet. J'ai trouvé ce nom dans ma propre lignée, sous les règnes de Jean et de Henri, et l'ai donné à ma fille. C'était aussi celui de la soeur de Charlemagne. Il est dans un des premiers chapitres de la Genèse, comme nom de la femme de Lamech, et je suppose qu'Ada est le féminin d'Adam. Il est court, ancien, sonore, et a été dans ma famille; voilà pourquoi je l'ai donné à ma fille.»
LETTRE CCCXCI.
A M. MURRAY.
Ravenne, 12 octobre 1820.
«Par terre et par mer une quantité considérable de livres est arrivée, et je vous en ai obligation et reconnaissance; mais
Medio de fonte leporum
Ce qui, par interprétation, veut dire:
»Je suis reconnaissant de vos livres, mon cher Murray, mais pourquoi ne m'envoyez-vous pas le Monastère de Scott, le seul livre d'auteur vivant en quatre volumes que je voudrais voir au prix d'un baioccolo, plus les autres ouvrages du même auteur, et quelques Revues d'Édimbourg et Quarterly Review, comme chroniques concises des tems. Au lieu de cela, voici la ***, poésie de Johnny Keats, et trois romans, par Dieu sait qui, excepté que l'un d'eux porte le nom de Peg***,--fille que je croyais avoir été renvoyée à sa quenouille. Crayon est fort bon; les Nouvelles de Hogg sont dures, mais de haut-goût, et bien venues.
»Dans les notes j'ai omis Foscolo sur ma liste des illustres Vénitiens vivans; je le considère comme un auteur italien en général, et non comme un pur provincial ainsi que les autres; et en tant qu'Italien, il a eu son mot dans la préface du quatrième chant de Childe-Harold.
»Je suis fort en colère de ne pas avoir le Monastère de Scott. Vous êtes trop libéral de vos envois en fait de quantité, et vous inquiétez trop peu de la qualité. J'avais déjà tous les numéros de la Quarterly (au nombre de quatre), et douze de la Revue d'Édimbourg; mais peu importe, nous en aurons de nouveaux bientôt. Plus de Keats, je vous en conjure:--déchirez-le tout vivant; si quelqu'un d'entre vous ne le fait pas, je l'écorcherai moi-même. Il n'y a pas moyen de supporter les niaises stupidités de ce vain idiot.
»Je ne me sens pas disposé à m'occuper encore de Don Juan. Que croyez-vous que disait l'autre jour une jolie Italienne? Elle l'avait lu en français, et m'en faisait ses complimens avec les restrictions de rigueur. Je répondis que ce qu'elle disait était vrai, mais que je soupçonnais que Don Juan vivrait plus long-tems que Childe-Harold.--«Ah! (dit-elle) j'aimerais mieux la renommée de Childe-Harold pour trois ans, qu'une immortalité due à Don Juan!».--La vérité est que c'est trop vrai, et les femmes détestent maintes choses qui arrachent les oripeaux du sentiment; et elles ont raison, puisqu'elles seraient dépouillées de leurs armes. Je n'ai point connu de femme qui n'eût en horreur les Mémoires du chevalier de Grammont, pour la même raison; même lady *** avait coutume de les calomnier.
»Je n'ai pas reçu l'ouvrage de Rose. Il a été saisi à Venise. Tel est le libéralisme des Huns, avec leur armée de deux cent mille hommes, qu'ils n'osent pas laisser circuler un volume tel que celui de Rose.»
LETTRE CCCXCII.
A M. MURRAY.
Ravenne, 16 octobre 1820.
»L'Abbé sera pour moi d'un intérêt plus qu'ordinaire, car un de mes ancêtres maternels, sir J. Gordon de Gight, le plus bel homme de son siècle, mourut sur l'échafaud à Aberdeen, pour sa fidélité à Marie Stuart, dont il était le parent, et dont on le prétendait aussi l'amant. Son histoire a été longuement traitée par les chroniques du tems. Si je ne me trompe, il fut mêlé à l'évasion de la reine du château Loch-Leven, ou à sa captivité dans ce même château-fort. Mais vous savez cela mieux que moi.
»Je me rappelle Loch-Leven comme un souvenir d'hier. Je le vis en allant en Angleterre en 1798, à l'âge de dix ans. Ma mère, qui était aussi orgueilleuse que Lucifer d'appartenir à une branche des Stuarts, et de descendre en ligne directe des vieux Gordons, non des Seyten-Gordons, comme elle nommait avec dédain la branche ducale, me raconta l'histoire, en me rappelant toujours combien les Gordons, ses aïeux, étaient supérieurs aux Byrons du Sud,--nonobstant notre descendance normande et toujours perpétuée de mâle en mâle, sans tomber jamais en quenouille, comme a fait la lignée de ces Gordons dans la propre personne de ma mère.
»Je vous ai depuis peu si souvent écrit, que cette courte lettre sera sans doute bien venue.»
»Votre, etc.»
LETTRE CCCXCIII.
A M. MURRAY.
Ravenne, 17 octobre 1820.
«Je vous envoie ci-joint la dédicace de Marino Faliero à Goëthe. Informez-vous s'il a ou non le titre de baron. Je crois que oui. Faites-moi connaître votre opinion.
»P. S. Faites-moi savoir ce que M. Hobhouse et vous avez décidé sur les deux lettres en prose et leur publication.
»Je vous envoie aussi un abrégé italien de l'appendix du traducteur allemand de Manfred, où vous verrez cité ce que Goëthe dit du corps entier des poètes anglais (et non de moi en particulier.) C'est là-dessus que la dédicace se fonde, comme vous le verrez, quoique j'y eusse songé auparavant; car je regarde Goëthe comme un grand homme.»
DÉDICACE AU BARON GOETHE.
«Monsieur,
»Dans l'appendix d'un ouvrage anglais, traduit depuis peu en allemand et publié à Leïpsik, un jugement de vous sur la poésie anglaise est cité dans les termes suivans: «Dans la poésie anglaise, on trouve un grand génie, une puissance universelle, un sentiment de profondeur, avec assez de tendresse et de force; mais ces qualités ne constituent pas tout-à-fait le poète.»
»Je regrette de voir un grand homme tomber dans une grande erreur. Une telle opinion de votre part prouve seulement que le Dictionnaire des dix mille auteurs anglais vivans, n'a pas été traduit en allemand. Vous aurez lu, dans la version de votre ami Schlegel, le dialogue de Macbeth:
Ils sont dix mille! MACBETH. Dix mille oies, coquin? Réponse. Dix mille auteurs, seigneur.
»Or, sur ces dix mille auteurs, il y a présentement dix-neuf cent quatre-vingt-sept poètes, tous vivans en ce moment, quels que soient devenus leurs ouvrages, ce que leurs libraires savent bien; et parmi eux il y en a plusieurs qui possèdent une bien plus grande réputation que la mienne, quoique considérablement moindre que la vôtre. C'est à la négligence de vos traducteurs allemands que vous devez de ne pas soupçonner les oeuvres ........................................................... ............................................................ Il y en a encore un autre nommé.............................. .............................................................
»Je mentionne ces poètes par forme d'exemple, pour vous éclairer. Ils ne constituent que deux briques de notre Babel (briques de Windsor, soit dit en passant), mais ils peuvent servir comme spécimen de l'édifice.
»Vous avancez, de plus, «que ce caractère dominant de l'ensemble de la poésie anglaise actuelle, est le dégoût et le mépris de la vie.» Mais je soupçonne plutôt que, par un seul ouvrage en prose, vous, oui, vous-même, avez excité un plus grand mépris pour la vie que tous les volumes anglais de poésie qui aient été jamais écrits. Mme de Staël dit «que Werther a occasioné plus de suicides que la plus belle femme», et je crois réellement qu'il a mis plus d'individus hors de ce monde que Napoléon lui-même,--excepté dans l'exercice de sa profession. Peut-être, illustre baron, le jugement acrimonieux porté par un célèbre journal du Nord sur vous en particulier, et sur les Allemands en général, vous a autant indisposé contre la poésie que contre la critique de l'Angleterre. Mais vous ne devez pas avoir égard à nos critiques, qui sont au fond de bons vivans,--et vu leurs deux professions,--car ils font la loi, et puis l'appliquent. Personne ne peut déplorer leur jugement précipité et injuste à votre égard, plus que je ne le fais moi-même; et j'ai exprimé mes regrets à votre ami Schlegel, en 1816, à Coppett.
»Dans l'intérêt de mes dix mille frères vivans, et dans le mien propre, j'ai pris ainsi en considération une opinion relative à la poésie anglaise en général, opinion qui méritait d'être remarquée, puisqu'elle était de vous.
»Mon principal but en m'adressant à vous, a été de témoigner mon sincère respect et mon admiration pour un homme qui, pendant un demi-siècle, a conduit la littérature d'une grande nation, et qui passera à la postérité comme le premier caractère littéraire de son tems.
»Vous avez été heureux, monsieur, non-seulement par les écrits qui ont illustré votre nom, mais par ce nom même, suffisamment musical pour être articulé par la postérité. En ceci vous avez l'avantage sur quelques-uns de vos compatriotes, dont les noms seraient peut-être immortels aussi,--si l'on pouvait les prononcer. On pourrait peut-être supposer, d'après ce ton apparent de légèreté, que j'ai l'intention de vous manquer de respect; mais ce serait une erreur; je suis toujours égrillard en prose. Vous considérant, comme je le fais, avec une conviction réelle et ardente, tant dans votre propre pays que chez la plupart des autres nations, comme la plus haute supériorité littéraire qui ait existé en Europe depuis la mort de Voltaire, j'ai senti et sens encore le désir de vous dédier l'ouvrage suivant,--non comme tragédie ou comme poème (car je ne puis prononcer s'il doit avoir l'une ou l'autre qualification, ou même n'avoir ni l'une ni l'autre), mais comme marque d'estime et d'admiration de la part d'un étranger envers un homme qui a été salué en Allemagne le Grand Goëthe.
»J'ai l'honneur d'être, avec le plus sincère respect, votre très-obéissant et très-humble serviteur. BYRON.
Ravenne, 14 octobre 1820.
»P. S. Je m'aperçois qu'en Allemagne ainsi qu'en Italie, il y a un grand débat sur ce qu'on nomme le classique et le romantique,--termes qui n'étaient point des objets de classification en Angleterre, du moins quand je l'ai quittée, il y a quatre ou cinq ans. Quelques écrivassiers anglais, il est vrai, ont outragé Pope et Swift, mais la raison en est qu'ils ne savaient eux-mêmes écrire ni en prose ni en vers; mais on ne les a pas crus dignes de former une secte. Peut-être quelque distinction de ce genre est-elle née depuis peu, mais je n'en ai pas beaucoup entendu parler, et ce serait la preuve d'un si mauvais goût, que je serais fâché d'y croire.»
LETTRE CCCXCIV.
A M. MOORE.
Ravenne, 17 octobre 1820.
»Avez-vous continué votre poème? J'ai reçu la traduction française du mien. Pensez seulement à être traduit dans une langue étrangère sous un si abominable travestissement!!!....................
»Avez-vous fait copier mon Mémoire? J'en ai commencé une continuation. Vous l'enverrai-je telle qu'elle est maintenant?
»Je ne puis rien vous dire sur l'Italie, car le gouvernement me regarde ici d'un oeil soupçonneux, comme j'en suis bien informé. Pauvres gens!--comme si moi, étranger solitaire, je pouvais leur faire quelque mal. C'est parce que j'aime avec passion le tir de la carabine et du pistolet; car ils ont pris l'alarme à la quantité de cartouches que je consommais,--les benêts!
»La reine a fourni un joli thème aux journaux. Publia-t-on jamais pareille évidence? C'est pire que Little ou Don Juan. Si vous ne m'écrivez bientôt, je vous ferai une querelle.»
LETTRE CCCXCV.
A M. MURRAY.
Ravenne, 25 octobre 1820.
«Pressez, je vous prie, la remise du paquet ci-joint à lady Byron. C'est pour affaires.
»En vous remerciant pour l'Abbé, j'ai commis quatre grandes erreurs. Sir John Gordon n'était pas de Gight, mais de Bogagight; il périt non pour sa fidélité, mais dans une insurrection. Il n'eut aucun rapport avec les événemens de Loch-Leven; car il était mort quelque tems avant l'époque de l'emprisonnement de la reine: et quatrièmement je ne suis pas sûr qu'il ait été ou non l'amant de la reine; car Robertson n'en dit rien, tandis que Walter Scott place Gordon dans la liste qu'à la fin de l'Abbé il donne des admirateurs de Marie (comme ayant tous été malheureux.)
»J'ai dû commettre toutes ces méprises en me rappelant le récit de ma mère sur ce sujet, quoiqu'elle fût plus exacte que je ne suis, et se piquât de précision sur les points de généalogie, comme toute l'aristocratie écossaise..................
»Votre, etc.
»P. S. Vous avez bien fait de ne pas publier la prose destinée aux Blackwood's et Robert's Magazines, excepté ce qui concerne Pope;--vous avez laissé le tems se passer.»
Le pamphlet en réponse au Blackwood's Magazine, dont il est ici question, fut occasioné par un article inséré dans cet ouvrage périodique, sous le titre de Remarques sur Don Juan, et, quoique mis sous presse par M. Murray, ne fut jamais publié. L'auteur de l'article ayant, à propos de certains passages de Don Juan, pris occasion d'exprimer quelques censures sévères sur la conduite conjugale du poète, Lord Byron, dans sa réplique, entre dans quelques détails sur ce pénible sujet; et les extraits suivans de sa défense, si l'on doit nommer défense une réponse à des griefs qui n'ont jamais été définis,--seront lus avec un vif intérêt.
»Mon savant confrère poursuit: «C'est en vain, dit-il, que Lord Byron essaierait de justifier sa conduite dans cette affaire; et aujourd'hui qu'il a si publiquement et si audacieusement appelé l'enquête et le reproche, nous ne voyons pas pourquoi il ne serait point clairement averti par la voix de ses concitoyens.» Jusqu'à quel point la publicité d'un poème anonyme, et l'audacieuse fiction d'un caractère imaginaire, que le rédacteur suppose avoir été créé en vue de lady Byron, peuvent-elles mériter cette formidable dénonciation de leurs douces voix? je ne le sais ni ne m'en soucie. Mais quand il dit que je ne puis justifier ma conduite dans cette affaire, j'acquiesce à cette assertion, parce qu'on ne peut se justifier tant qu'on ne sait pas de quoi l'on est accusé; et je n'ai jamais eu,--Dieu le sait,--qu'un désir, celui d'obtenir une accusation--des charges spéciales quelconques, qui me fussent soumises, sous une forme tangible, par ma partie adverse, non par des tiers,--à moins qu'on ne prenne pour telles les atroces calomnies de la rumeur publique, et le mystérieux silence des conseillers officiels de milady. Mais le rédacteur n'est-il pas content de ce qu'on a déjà dit et fait? Le cri général de ses concitoyens n'a-t-il pas prononcé sur ce sujet--une sentence sans débats, et une condamnation sans charges? N'ai-je pas été exilé par l'ostracisme, hormis que les écailles sur lesquelles on écrivait ma proscription étaient anonymes? Le rédacteur ignore-t-il l'opinion et la conduite du public à cette occasion? S'il l'ignore, je ne l'ignore pas; le public même l'oubliera long-tems avant que je cesse de m'en souvenir.
»Si j'en puis juger par les rapports du petit nombre d'amis qui se groupèrent autour de moi, le cri de réprobation dont je parle outrepassa tout précédent, toute circonstance analogue, même les cas où des motifs politiques ont animé la calomnie et doublé l'inimitié. Je fus averti de ne point paraître dans les théâtres, de crainte que je ne fusse sifflé, ni d'aller exercer mes droits dans le parlement, de crainte que je ne fusse insulté dans la route. Le jour même de mon départ, mon plus intime ami m'a dit ensuite qu'il était dans l'appréhension de voies de fait de la part du peuple qui pourrait s'assembler à la porte de la voiture. Toutefois, ces conseils ne m'empêchèrent pas de voir Kean dans ses meilleurs rôles, ni de voter conformément à mes principes; et quant aux troisièmes et dernières appréhensions de mes amis, je ne pouvais les partager, parce que je n'ai pu en comprendre l'étendue que quelque tems après avoir traversé la Manche. D'ailleurs, je ne suis pas de nature à être très-impressionné par la colère des hommes, quoique je puisse me sentir blessé par leur aversion. Contre tout outrage individuel, je pouvais moi-même m'assurer protection et vengeance; et contre les outrages de la foule, j'aurais été probablement capable de me défendre, avec l'assistance d'autrui, comme en diverses occasions semblables.
»Je quittai mon pays, en voyant que j'étais l'objet du blâme général. Je n'imaginai pas, à la vérité, comme Jean-Jacques Rousseau, que tout le genre humain était en conspiration contre moi, quoique j'eusse peut-être d'aussi bons motifs qu'il en eut jamais pour une telle chimère; mais je m'aperçus que j'étais à un point extraordinaire devenu personnellement odieux en Angleterre, peut-être par ma faute, mais le fait était incontestable. Le public, en général, aurait été difficilement excité jusqu'à un tel point contre un homme plus populaire, sans accusation du moins ou sans charge quelconque positivement exprimée ou spécifiée: car je puis à peine concevoir que l'accident commun et quotidien d'une séparation entre mari et femme ait pu de lui-même produire une si grande fermentation. Je n'élèverai pas les plaintes usuelles de préjugé, de condamnation par avance, d'injustice, de partialité, etc., monnaie ordinaire des personnes qui ont eu ou doivent subir un procès; mais je fus un peu surpris de me trouver condamné sans acte d'accusation, et de m'apercevoir que, dans l'absence de ces griefs monstrueux, si énormes qu'ils pussent être, tout crime possible ou impossible était substitué en leur place par la rumeur publique, et tenu pour accordé. Cela ne pouvait arriver qu'à l'égard d'une personne fort peu aimée, et je ne connaissais aucun remède, ayant déjà usé de tous les moyens que je pouvais avoir de plaire à la société. Je n'avais point de parti dans le monde, quoiqu'on m'ait dit le contraire dans la suite;--mais je ne l'avais pas formé, et je n'en connaissais donc pas l'existence:--point en littérature:--et en politique j'avais voté avec les whigs, avec cette importance qu'un vote whig possède dans ces jours de torysme, sans autre liaison personnelle avec les meneurs des deux chambres que celle que sanctionnait la société où je vivais, sans droit ou prétention au moindre témoignage d'amitié de la part de qui que ce fût, excepté quelques camarades de mon âge, et quelques hommes plus avancés dans la vie, que j'avais eu le bonheur de servir dans des circonstances difficiles. C'était, en effet, être seul; et je me souviens que quelque tems après Mme de Staël me dit en Suisse: «Vous n'auriez pas dû entrer en guerre avec le monde:--c'est trop fort pour un seul individu; je l'ai essayé moi-même dans ma jeunesse, mais cela ne mène à rien.» J'acquiesce complètement à la vérité de cette remarque; mais le monde m'a fait l'honneur de commencer la guerre, et assurément, si la paix ne peut être obtenue qu'en le courtisant et lui payant tribut, je ne suis pas propre à obtenir sa faveur. Je pensai, avec Campbell:
Allons; épouse une destinée d'exil, Et si le monde ne t'a pas aimé, Tu peux supporter l'isolement.
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»Le rédacteur parle de la voix générale de ses concitoyens; je parlerai de quelques-uns en particulier.
»Au commencement de 1817, il parut dans la Quarterly-Review un article écrit, je crois, par Walter-Scott, article qui lui fit grand honneur, et qui fut loin d'être déshonorant pour moi, quoique, sous le double rapport du talent poétique et du caractère personnel, il fût plus favorable qu'il ne fallait à l'ouvrage et à l'auteur dont il traitait. Il fut écrit à une époque où un égoïste n'eût pas voulu et un lâche n'eût pas osé dire un mot en faveur de l'un ou de l'autre; il fut écrit par un homme à qui l'opinion publique m'avait donné un moment pour rival,--distinction haute et peu méritée, mais qui ne nous empêcha point, moi de l'aimer, lui de répondre à cette amitié. L'article en question fut écrit sur le troisième chant de Childe-Harold; et, après plusieurs observations qu'il ne me serait pas plus convenable de répéter que d'oublier, il finissait par exprimer l'espoir de mon retour en Angleterre. Comment ce voeu fut-il accueilli en Angleterre? je ne sais pas; mais il offensa grièvement les dix ou vingt mille respectables voyageurs anglais alors réunis à Rome. Je ne visitai Rome que quelque tems après, en sorte que je n'eus pas l'occasion de connaître par moi-même le fait; mais je fus informé long-tems après, que la plus grande indignation avait été manifestée dans le cercle anglais de cette année, où se trouvaient--parmi un levain considérable de Welbeck-Street et de Devonshire-Place--plusieurs familles réellement bien nées et bien élevées, qui n'en participèrent pas moins aux sentimens de la circonstance. «Pourquoi retournerait-il en Angleterre?» fut l'exclamation générale.--Je réponds; pourquoi? C'est une question que je me suis quelquefois posée à moi-même, et je n'ai jamais pu y donner une réponse satisfaisante. Je n'avais alors aucune pensée de retour, et si j'en ai aujourd'hui, c'est une pensée d'affaires et non de plaisir. De tous ces liens qui ont été mis en pièces, il y a quelques anneaux encore entiers, quoique la chaîne elle-même soit brisée. J'ai des devoirs et des relations qui peuvent un jour requérir ma présence,--et je suis père. J'ai encore quelques amis que je désire rencontrer, et, peut-être, un ennemi. Ces causes, et les minutieux détails d'intérêt que le tems accumule durant l'absence de tout homme dans ses affaires et sa propriété, me rappelleront probablement en Angleterre; mais j'y retournerai avec les mêmes sentimens que lors de mon départ, à l'égard du pays lui-même, quoique j'aie pu en changer relativement aux individus, suivant que j'ai été depuis plus ou moins bien informé de leur conduite: car c'est bien long-tems après mon départ que j'ai connu leurs procédés et leur langage dans toute leur réalité et leur plénitude. Mes amis, comme font tous les amis, par des motifs conciliatoires, m'ont caché tout ce qu'ils ont pu, et même certaines choses qu'ils auraient dû dévoiler. Toutefois, ce qui est différé n'est pas perdu,--mais il n'a pas tenu à moi qu'il n'y ait eu rien de différé.
»J'ai rappelé la scène qu'on a dit s'être passée à Rome, pour montrer que le sentiment dont j'ai parlé n'était pas borné aux Anglais d'Angleterre, et c'est une partie de ma réponse au reproche lancé contre ce qu'on appelle mon exil égoïste et volontaire. Volontaire, oui; car quel homme voudrait demeurer parmi un peuple nourrissant une haine si vive contre lui? Jusqu'à quel point ai-je été égoïste: c'est ce que j'ai déjà expliqué.»
Les passages suivans du même pamphlet ne seront pas trouvés moins curieux, sous un point de vue littéraire.
»Néanmoins, je n'irai pas si loin que *** qui, dans son postscriptum, prétend que nul grand poète n'obtint jamais une renommée immédiate: cette assertion est aussi fausse qu'elle est absurde. Homère a dû sa gloire à sa popularité; il récitait ses vers,--et sans la vive impression du moment, comment l'Iliade eût-elle été apprise par coeur, et transmise par la tradition? Ennius, Térence, Plaute, Lucrèce, Horace, Virgile, Eschyle, Sophocle, Euripide, Sappho, Anacréon, Théocrite, tous les grands poètes de l'antiquité firent les délices de leurs contemporains. Un poète, avant l'invention de l'imprimerie, ne devait son existence même qu'à sa popularité actuelle. L'histoire nous apprend que les meilleurs nous sont parvenus. La raison en est évidente; les plus populaires trouvèrent le plus grand nombre de copistes, et dire que le goût de leurs contemporains était corrompu, c'est une thèse que peuvent difficilement soutenir les modernes, dont les plus puissans ont à peine approché des anciens. Dante, Pétrarque, Arioste, le Tasse furent tous les favoris des lecteurs contemporains. Dante acquit la célébrité long-tems avant sa mort; et, peu après, les états négocièrent pour ses cendres, et disputèrent touchant les lieux où il avait composé la Divina Comedia. Pétrarque fut couronné au Capitole. Arioste fut respecté par les voleurs qui avaient lu l'Orlando furioso... Le Tasse, malgré les critiques des Cruscanti, aurait été couronné au Capitole, sans sa mort prématurée.
»Il est aisé de prouver la popularité immédiate des principaux poètes de la seule nation moderne d'Europe qui ait une langue poétique, de la nation italienne. Chez nous, Shakspeare, Spenser, Johnson, Waller, Dryden, Congreve, Pope, Young, Shenstone, Thomson, Goldsmith, Gray furent tous aussi populaires durant leur vie que depuis leur mort. L'élégie de Gray a plu sur-le-champ, et plaira éternellement. Ses odes n'eurent pas le même succès, mais elles ne sont pas non plus aujourd'hui aussi agréables que son élégie. La carrière politique de Milton nuisit à son succès; mais l'épigramme de Dryden, et le débit même du Paradis perdu, relativement au moindre nombre des lecteurs à l'époque de sa publication, prouvent que Milton fut honoré par ses contemporains....
»On peut demander pourquoi--ayant cette opinion sur l'état actuel de la poésie anglaise, et ayant eu long-tems comme écrivain l'oreille du public,--je n'ai pas adopté un plan différent dans mes propres compositions, ou tâché de corriger plutôt que d'encourager le goût du jour? À cela je répondrai qu'il est plus aisé de voir la mauvaise route que de suivre la bonne, et que je n'ai jamais entretenu la perspective de remplir une place permanente dans la littérature de mon pays. Ceux qui me connaissent le savent et savent aussi que j'ai été grandement étonné du succès temporaire de mes ouvrages, n'ayant flatté aucune personne ni aucun parti, et ayant exprimé des opinions contraires à celles de la généralité des lecteurs. Si j'avais pu prévoir le degré d'attention qui m'a été accordé, assurément j'aurais étudié davantage pour le mériter. Mais j'ai vécu dans des contrées étrangères et lointaines, ou dans ma patrie, au milieu d'un monde agité qui n'était pas favorable à l'étude ou à la réflexion; en sorte que presque tout ce que j'ai écrit a été pure passion,--passion, il est vrai de différentes sortes, mais toujours passion: car chez moi (si ce n'est point parler en Irlandais que parler ainsi), mon indifférence était une sorte de passion, résultat de l'expérience, et non pas la philosophie de la nature. Écrire devient une habitude, comme la galanterie chez une femme. Il y a des femmes qui n'ont point eu d'intrigue, mais fort peu qui n'en aient eu qu'une; ainsi il y a des millions d'hommes qui n'ont jamais écrit un livre, mais peu qui n'en aient écrit qu'un. Donc, ayant écrit une fois, je continuai d'écrire, encouragé sans doute par le succès du moment, mais n'en prévoyant aucunement la durée, et, j'oserai le dire, en concevant à peine le désir.........................................
»J'ai ainsi exprimé publiquement sur la poésie du jour l'opinion que j'ai depuis long-tems exprimée à tous ceux qui me l'ont demandée, et même à quelques personnes qui auraient mieux aimé ne pas l'entendre, comme à Moore, à qui je disais dernièrement: «Nous sommes tous dans la mauvaise voie, excepté Rogers, Crabbe et Campbell.» Sans être vieux d'années je suis trop vieilli pour sentir en moi assez de verve pour entreprendre une oeuvre qui montrât ce que je tiens pour bonne poésie, et je dois me contenter d'avoir dénoncé la mauvaise. Il y a, j'espère, de plus jeunes talens qui s'élèvent en Angleterre, et qui, échappant à la contagion, rappelleront dans leur patrie la poésie aujourd'hui exilée de notre littérature, et la rétabliront telle qu'elle fut autrefois et qu'elle peut encore être.
»En même tems, le meilleur signe d'amendement sera le repentir, et de nouvelles et fréquentes éditions de Pope et de Dryden.
»Je ne cite qu'un exemple sur mille en réponse à l'injustice faite à la mémoire de celui qui donna l'harmonie à notre langage poétique. Les clercs de procureurs et les autres génies spontanés ont trouvé plus aisé de se torturer, à l'imitation des nouveaux modèles, que de travailler d'après l'art symétrique du poète qui avait enchanté leurs pères. Ils ont d'ailleurs été frappés par cette remarque que la nouvelle école faisait revivre le langage de la reine Élisabeth, le véritable anglais, attendu que tout le monde, sous le règne de la reine Anne, n'écrivait qu'en français, par une espèce de trahison littéraire.
»Aux génies célestes et jeunes clercs inspirés de notre tems, ceci, en grande partie, paraîtra paradoxal, et le paraîtra encore à la classe plus élevée de nos critiques; mais ce fut vrai il y a vingt ans, et ce sera de nouveau reconnu pour tel dans dix............................................. ................................................
»Les disciples de Pope furent Johnson, Goldsmith, Rogers, Campbell, Crabbe, Gifford, Matthias, Hayley, et l'auteur du Paradis des Coquettes, auxquels on peut ajouter Richards, Heber, Wrangham, Blaud, Hodgson, Merivale, et d'autres qui n'ont pas eu leur renommée pleine et entière parce qu'il y a un hasard dans la renommée comme dans toute autre chose. Mais de toutes les nouvelles écoles,--je dis toutes, car, comme le démon, dont le nom est Légion, elles sont plusieurs,--a-t-il surgi un seul élève qui n'ait pas rendu son maître honteux de l'avouer? à moins que ce ne soit ***, qui a imité tout le monde, et a quelquefois surpassé ses modèles. Scott a eu la faveur particulière d'être imité par le beau sexe; il y eut miss Halford, et miss Mitford, et miss Francis, mais, sauf respect, aucune imitation n'a fait beaucoup d'honneur à l'original. ***, Southey, Coleridge ou Wordsworth ont-ils fait un élève de renom? ***, Moore, ou tout autre écrivain de quelque réputation, a-t-il eu un imitateur, ou plutôt un disciple passable? Or, il est remarquable que presque tous les partisans de Pope, que j'ai nommés, aient produit eux-mêmes des chefs-d'oeuvre et des modèles; et ce n'a pas été le nombre des imitateurs qui a enfin nui à sa gloire, mais le désespoir de l'imitation... La même raison qui engagea le bourgeois athénien à voter pour le bannissement d'Aristide, «parce qu'il était fatigué de l'entendre toujours appeler le Juste,» a produit l'exil temporaire de Pope des états de la littérature. Mais le terme de son ostracisme expirera, et le plutôt vaudra le mieux, non pour lui; mais pour ceux qui l'ont banni, et pour la génération nouvelle, qui
«Rougira de découvrir que ses pères furent ses ennemis.»
LETTRE CCCXCVI.
A M. MOORE.
Ravenne, 4 novembre 1820.
Comme les poèmes sont devenus votre propriété par achat, droit et justice, toute affaire de publication doit être décidée par vous. Je ne sais jusqu'à quel point mon acquiescement à la requête de M. Galignani serait légal; mais je doute qu'il fût honnête. Au cas que vous vous décidiez à vous arranger avec lui, je vous envoie les pouvoirs nécessaires, et, en agissant ainsi, je me lave les mains relativement à cette affaire. Je ne les signe que pour vous mettre à même d'exercer le droit que vous possédez à juste titre. Je n'ai plus rien à faire, sauf à dire, dans ma réponse à M. Galignani, que les lettres, etc., vous sont envoyées, et pourquoi.
»Si vous pouvez réprimer ces pirates étrangers, faites-le; sinon, jetez au feu les procurations. Je ne puis avoir d'autre but que de vous garantir votre propriété.
»Votre, etc.
»P. S. J'ai lu une partie de la Quarterly, qui vient d'arriver; M. Bowles aura une réponse:--il n'est pas tout-à-fait exact dans son dire touchant les Poètes anglais et les Réviseurs écossais. On défend Pope, à ce que je vois, dans la Quarterly. Que l'on continue toujours ainsi. C'est un péché, une honte, une damnation que de penser que Pope ait besoin d'un tel secours;--mais il en est ainsi. Ces misérables charlatans du jour, ces poètes se déshonorent et renient Dieu, en courant sus à Pope, le plus irréprochable des poètes, et peut-être même des hommes.»
LETTRE CCCXCVII.
A M. MOORE.
Ravenne, 15 novembre 1820.
»Galignani m'envoie, dans une lettre pressée, une permission pour lui, donnée par moi, de publier, etc., etc., lequel permis j'ai signé et envoyé à M. Murray. Voulez-vous expliquer à Galignani que je n'ai aucun droit de disposer de la propriété de Murray sans l'agrément de celui-ci? et que je dois par conséquent l'adresser à Murray pour retirer le permis de ses griffes,--chose fort difficile, je présume. J'ai écrit à Galignani dans ce sens; mais un mot de la bouche d'un illustre confrère le convaincrait que je n'ai pu honnêtement acquiescer à son désir, quoique je le pusse légalement. J'ai fait ce qui dépendait de moi, c'est-à-dire j'ai signé l'autorisation et l'ai envoyée à Murray. Que les chiens divisent la carcasse, si elle est tuée à leur gré.
»Je suis content de votre épigramme. Il est ridicule que nous laissions tous deux notre esprit rompre avec nos sentimens; car je suis sûr que nous sommes au fond partisans de la reine. Mais il n'y a pas moyen de résister à un jeu de mots.--À propos, nous avons aussi, dans cette partie du monde, une diphthongue non pas grecque, mais espagnole,--me comprenez-vous?--qui est sur le point de bouleverser tout l'alphabet. Elle a été d'abord prononcée à Naples, et se propage;--mais nous sommes plus près des barbares, qui sont en force sur le Pô, et le traverseront sous le premier prétexte légitime.
»Il y aura à régler avec le diable, et l'on ne peut dire qui sera ou ne sera pas sur son livre de comptes. Si une gloire inattendue survenait à quelqu'un de votre connaissance, faites-en une Mélodie, afin que son ombre, comme celle du pauvre Yorick, ait la satisfaction d'être plaintivement pleurée--ou même plus noblement célébrée, comme Oh! n'exhalez pas son nom. Au cas que vous ne l'en jugiez pas digne, voici un chant à la place:
Quand un homme n'a pas à combattre pour la liberté dans sa patrie, Qu'il combatte pour celle de ses voisins; Qu'il songe aux gloires de la Grèce et de Rome; Et se fasse briser la tête pour ses travaux. Servir le genre humain est un plan chevaleresque, Qui toujours est noblement récompensé; Combattez donc pour la liberté partout où vous pouvez, Et si vous n'êtes pas fusillé ou pendu, vous serez chevalier.
............................................................... ....................................................................
»Voici une épigramme que je fis pour l'endossement de l'acte de séparation en 1816; mais les hommes de loi objectèrent qu'elle était superflue.
Endossement de l'acte de Séparation, en avril 1816. Il y a un an, vous juriez, chère amie! D'aimer, de respecter, et cætera; Tel fut le serment que vous me fîtes, Et voici précisément ce qu'il vaut.
»Pour l'anniversaire du 2 janvier 1821, j'ai d'avance un petit compliment, que j'ajoute en cas d'accident.
À Pénélope, 2 janvier 1821. Ce jour fut de tous les jours Le pire pour vous et pour moi: Il y a juste six ans que nous n'étions qu'un, Et cinq que nous redevînmes deux.
»Excusez, je vous prie, toutes ces absurdités; car il faut que je les dise, dans la crainte de m'étendre sur de plus sérieux sujets, que, dans l'état actuel des choses, il n'est pas prudent de confier à une poste étrangère. Je vous disais, dans ma dernière, que j'avais continué mes Mémoires, et que j'en avais fait douze feuilles de plus; mais je soupçonne que je les interromprai: en ce cas, je vous enverrai cela par la poste, quoique j'éprouve quelque remords à faire payer à un ami tant de frais de port; car nous n'avons pas nos ports francs au-delà de la frontière.................................... ...................................................
LETTRE CCCXCVIII.
A M. MURRAY.
Ravenne, 9 novembre 1820.
..................................................... .................................................................
«La semaine dernière, je vous ai envoyé la correspondance de Galignani et quelques documens sur votre propriété. Vous avez maintenant, je crois, une occasion de réprimer, ou du moins de limiter ces réimpressions françaises. Vous pouvez laisser tous vos auteurs publier ce qu'il leur plaît contre moi et mes oeuvres. Un éditeur n'est et ne peut être responsable de tous les ouvrages qui sortent de chez son imprimeur.
»La Dame blanche d'Avenel n'est pas tout-à-fait aussi bonne qu'une réelle et authentique (Donna Bianca) dame blanche de Colalto, spectre qu'on a vu plusieurs fois dans la Marche de Trévise. Il y a un homme (un chasseur) encore vivant qui l'a vue. Hoppner pourrait vous raconter tout ce qui la concerne, et Rose peut-être aussi. Je n'ai moi-même aucun doute sur l'histoire et le spectre. Ce fantôme est toujours apparu dans des circonstances particulières, avant la mort d'un membre de la famille, etc. J'ai entendu Mme de Benzoni dire qu'elle connaissait un monsieur qui avait vu la dame blanche traverser sa chambre au château de Colalto. Hoppner a vu et questionné un chasseur qui la rencontra à la chasse, et ne chassa plus depuis. C'était une jeune femme de chambre qu'un jour la comtesse Colalto, qu'elle était en train de coiffer, vit dans la glace faire un sourire à son mari; la comtesse l'avait fait sceller dans la muraille du château, comme Constance de Beverley. Depuis, elle a toujours hanté les Colalto. On la peint comme femme blonde fort belle. C'est un fait authentique.»
LETTRE CCCXCIX.
A M. MURRAY.
Ravenne, 18 novembre 1820.
»Je savais que Waite était marié; mais je ne songeais guère que les autres funérailles viendraient sitôt le surprendre. C'était un tel élégant, un tel petit-maître, un tel bijou d'homme! Il y a à Bologne un tailleur qui lui ressemble beaucoup et qui est aussi au pinacle de sa profession. Ne négligez pas ma commission. Par qui ou par quoi peut-il être remplacé? Que dit le public?
»Je vous renvoie la préface. N'oubliez pas que l'extrait de la chronique italienne doit être traduit. Quant à ce que vous dites pour m'engager à retoucher les chants de Don Juan et les Imitations d'Horace, c'est fort bien; mais je ne puis fourbir. Je suis comme le tigre (en poésie); si je manque mon coup au premier bond, je retourne en grondant dans mon antre. Je n'ai point de second élan; je ne puis corriger; je ne le puis ni ne le veux. Personne ne réussit dans cette tâche, grands ou petits. Le Tasse refit toute sa Jérusalem; mais qui lit jamais cette version? tout le monde va à la première. Pope ajouta au Vol de la boucle de cheveux, mais ne réduisit pas son poème. Il faut que vous preniez mes productions comme elles sont; si elles ne sont pas propres au succès, réduisez-en le prix d'estimation en conséquence. Je les jetterais plutôt que de les tailler et les rogner. Je ne dis pas que vous m'ayez pas raison; je répète seulement que je ne puis perfectionner...
«Votre, etc.»
»P. S. Quant aux éloges de ce petit *** Keats, je ferai la même observation que Johnson, quand Sheridan, l'acteur, obtint une pension. «Quoi! il a obtenu une pension? Alors il est tems que je résigne la mienne.» Personne n'a pu être plus fier des éloges de la Revue d'Édimbourg que je ne le fus, ou plus sensible à sa censure, comme je l'ai montré dans les Poètes Anglais et les Réviseurs Écossais. À présent, tous les hommes qu'elle a jamais loués sont dégradés par cet absurde article. Pourquoi n'examine-t-elle et ne loue-t-elle pas le Guide de la Santé de Salomon? Il y a plus de bon sens et autant de poésie que dans Johnny Keats..........................
LETTRE CCCC.
A M. MURRAY.
Ravenne, 23 novembre 1820.
«Les Imitations, dit Hobhouse, demanderont bon nombre de taillades pour être adaptées aux tems, ce qui sera une longue affaire, car je ne me sens pas du tout laborieux à présent. L'effet quelconque qu'elles doivent avoir serait peut-être plus grand sous une forme séparée, et d'ailleurs elles doivent porter mon nom. Or, si vous les publiez dans le même volume que Don Juan, elles me déclarent auteur de Don Juan, et je ne juge pas à propos de risquer un procès en chancellerie sur la tutelle de ma fille, puisque dans votre Code actuel un poème facétieux est suffisant pour ôter à un homme ses droits sur sa famille.
»Quant à l'état des affaires en ce pays, il serait difficile et peu prudent d'en parler longuement, les Huns ouvrant toutes les lettres. S'ils les lisent, quand ils les ont ouvertes, ils peuvent voir en caractères lisibles tracés de ma main, que je les regarde comme de damnés bélitres et barbares, et leur empereur comme un sot, et eux-mêmes comme plus sots que lui; ce qu'ils peuvent envoyer à Vienne sans que je m'en soucie. Ils se sont rendus maîtres de la police papale, et font les fanfarons; mais un jour ou l'autre ils paieront tout cela; ce ne sera peut-être pas bientôt, parce que ces malheureux Italiens n'ont aucune consistance; mais je suppose que la Providence se fatiguera enfin des barbares.....................
«Votre, etc.»
LETTRE CCCCI.
A M. MOORE.
Ravenne, 9 décembre 1820.
«Outre cette lettre, vous recevrez trois paquets contenant, somme toute, dix-huit autres feuilles de Memoranda, qui, je le crains, vous coûteront plus de frais de port que ne rapportera leur impression dans le siècle prochain. Au lieu d'attendre si long-tems, si vous pouviez en faire quelque chose maintenant en cas de survivance (c'est-à-dire après ma mort), je serais fort content,--attendu qu'avec tout le respect dû à votre progéniture, je vous préfère à vos petits-enfans. Croyez-vous que Longman ou Murray voulussent avancer une certaine somme à présent, en s'engageant à ne pas publier avant mon décès?--Qu'en dites-vous?
»Je vous laisse sur ces dernières feuilles un pouvoir discrétionnaire, parce qu'elles contiennent peut-être une ou deux choses d'une trop dure sincérité envers le public. Si je consens à ce que vous disposiez maintenant de ces Mémoires, où est le mal? Les goûts peuvent changer. Je voudrais, à votre place, essayer d'en disposer, non les publier; et si vous me survivez (comme cela est fort probable), ajoutez ce qu'il vous plaira de ce que vous savez vous-même; mais surtout contredisez-moi, si j'ai parlé à faux; car mon principal but est la vérité, même à mes propres dépens.
»J'ai quelques notions de votre compatriote Muley Moloch. Il m'a écrit plusieurs lettres sur le christianisme pour me convertir, et, en conséquence, si je n'avais pas été déjà chrétien, je le serais probablement à présent. Je pensai qu'il y avait en lui un talent sauvage, mêlé à un nécessaire levain d'absurdité,--comme cela doit être à l'égard de tout talent, lâché sur le monde sans martingale......................
»J'ai d'énormes quantités de papiers en Angleterre, tant pièces originales que traductions,--une tragédie, etc., etc.; et je copie maintenant un cinquième chant de Don Juan, en cent quarante-neuf stances..................... ................... ..................................................................
»Dans ce pays-ci on court aux armes; mais je ne veux point parler politique. Parlons de la reine, de son bain et de sa bouteille,--ce sont les seules bigarrures du jour.
»Si vous rencontrez quelques-unes de mes connaissances, saluez-les de ma part. Les prêtres essaient ici de me persécuter,--mais je m'en moque.
»Votre, etc.»
LETTRE CCCCII.
A M. MOORE.
Ravenne, 9 décembre 1820.
«J'ouvre ma lettre pour vous raconter un fait, qui vous montrera l'état de ce pays mieux que je ne puis le faire. Le commandant des troupes est à présent un cadavre gisant dans ma maison. Il a été tué d'un coup d'arme à feu, à huit heures passées, à deux cents pas environ de ma porte. J'endossais ma redingote pour rendre visite à madame la comtesse G***, quand j'entendis le coup. En arrivant dans la salle, je trouvai tous mes domestiques sur le balcon, s'écriant qu'un homme avait été assassiné. Sur-le-champ je courus en bas, en exhortant Tita (le plus brave de tous) à me suivre. Le reste voulait nous empêcher de sortir, parce que tout le monde ici a, ce me semble, la coutume de fuir loin du daim abattu. Toutefois, nous descendîmes, et trouvâmes l'individu gisant sur le dos, près de mourir, sinon tout-à-fait mort, avec cinq blessures, une au coeur, deux à l'estomac, une au doigt, et l'autre au bras. Quelques soldats voulurent m'empêcher de passer. Cependant nous passâmes, et je trouvai Diego, l'adjudant, se désolant comme un enfant,--un chirurgien qui ne s'occupait nullement de sa profession,--un prêtre qui saccadait une prière tremblante, et le commandant, pendant tout ce tems, sur son dos, sur le dur et froid pavé, sans lumière ni secours, ni rien autour de lui que la confusion et l'épouvante.
»Comme personne ne pouvait ou ne voulait rien faire que hurler et prier, et que nul n'aurait remué du doigt le malheureux dans la crainte des conséquences, je perdis patience,--fis prendre le corps à mon domestique et à une couple de personnes de la foule,--emmenai deux soldats pour la garde,--dépêchai Diego au cardinal pour lui annoncer la nouvelle, et fis monter le commandant dans mon appartement. Mais c'était trop tard, il était fini,--sans être défiguré;--il avait perdu tout son sang à l'intérieur:--on n'en obtint pas au-dehors plus d'une ou deux onces.
»Je le fis déshabiller en partie,--le fis examiner par le chirurgien, et l'examinai moi même. Il avait été tué par deux balles mâchées. Je sentis une de ces balles, qui avait traversé tout son corps, à l'exception de la peau. Tout le monde devine pourquoi il a été tué, mais on ne sait pas comment. L'arme a été trouvée près de lui,--un vieux fusil à moitié limé. Il n'a dit que ô Dio! et Gesù! deux ou trois fois, et il paraît avoir peu souffert. Pauvre diable! c'était un brave officier, mais il s'était fait détester par le peuple. Je le connaissais personnellement, et l'avais souvent rencontré dans les conversazioni et ailleurs. Ma maison est pleine de soldats, de dragons, de docteurs, de prêtres, et de toutes sortes de personnes,--quoique je l'aie maintenant débarrassée et que j'aie placé deux sentinelles à la porte. Demain on emportera le corps. La ville est dans la plus grande confusion, comme vous pouvez présumer.
»Vous saurez que si je n'avais pas fait enlever le corps, on l'aurait laissé dans la rue jusqu'au lendemain matin, par crainte des conséquences. Je n'aimerais pas à laisser même un chien mourir de cette façon, sans secours,--et quant aux conséquences, je ne m'en soucie pas dans l'accomplissement d'un devoir.
»Votre, etc.
»P. S. Le lieutenant de garde près du corps, fume sa pipe dans un grand calme.--Drôle de peuple que celui-ci!»
LETTRE CCCCIII.
A M. MOORE.
Ravenne, 25 décembre 1820.
«Vous recevrez ou devez avoir reçu le paquet et les lettres que j'ai envoyés à votre adresse il y a quinze jours (ou peut-être davantage), et je serai content d'avoir une réponse, parce que, dans ce tems et en ces lieux, les paquets de la poste courent risque de ne pas atteindre leur destination.
»J'ai songé d'un projet pour vous et pour moi, au cas que nous retournions tous deux à Londres, ce qui (si une guerre napolitaine ne s'allume pas) peut être réputé possible pour l'un de nous, au printems de 1821. Je présume que vous aussi, serez de retour à cette époque, ou jamais; mais vous me donnerez là-dessus quelque indication. Voici ce projet: c'est de fonder, vous et moi, conjointement un journal,--ni plus ni moins,--hebdomadaire ou autre, en apportant quelques améliorations ou modifications au plan des bélitres qui dégradent à présent ce département de la littérature,--mais un journal que nous publierons dans la forme voulue, et néanmoins avec attention.
»Il devra toujours y avoir une pièce de poésie de l'un ou l'autre de nous deux, en laissant place, toutefois, à tous les dilettanti rimeurs qui seraient jugés dignes de paraître dans la même colonne; mais ceci doit être un sine qua non, et de plus, autant de prose que nous pourrons. Nous prendrons un bureau,--sans annoncer nos noms, mais en les laissant soupçonner--et, avec la grâce de la Providence, nous donnerons au siècle quelques nouvelles lumières sur la politique, la poésie, la biographie, la critique, la morale et la théologie, et sur toute autre ique, ie et ologie quelconque.
»Ainsi, mon cher, si nous nous y mettions avec empressement, nos dettes seraient payées en une douzaine de mois, et à l'aide d'un peu de diligence et de pratique, je ne doute pas que nous ne missions derrière nous ces mauvais diseurs de lieux communs, qui ont si long-tems outragé le sens commun et le commun des lecteurs. Ils n'ont d'autre mérite que la pratique et l'impudence, deux qualités que nous pouvons acquérir, et quant au talent et à l'instruction, ce serait bien le diable si, après les preuves que nous en avons données, nous ne pouvions fournir rien de mieux que les tristes plats qui ont froidement servi au déjeûner de la Grande-Bretagne pendant tant d'années. Qu'en pensez-vous? dites-le moi, et songez que si nous fondons une telle entreprise, il faut que nous y mettions de l'empressement. Voilà une idée,--faites-en un plan. Vous y ferez telle modification qu'il vous plaira, seulement consacrons-y l'emploi de nos moyens, et le succès est très-probable. Mais il faut que vous viviez à Londres, et moi aussi, pour mener l'affaire à bien, et il faut que nous gardions le secret.......... .............................................
»Votre affectionné, B.
»P. S. Si vous songiez à un juste milieu entre un Spectateur et un journal;--pourquoi non?--Seulement pas le dimanche. Non que le dimanche ne soit un jour excellent, mais il est déjà pris. Nous prendrons le nom de Tenda Rossa, nom que Tassoni donna à une de ses réponses dans une controverse, par allusion à la menace délicate que Timour-Lam adressait à ses ennemis par un Tenda de cette couleur, avant de donner bataille. Ou bien Gli ou I Carbonari, si cela vous fait plaisir,--ou tout autre nom,--récréatif et amusant,--que vous pourrez préférer. Répondez. Je conclus poétiquement avec le crieur: «Je vous souhaite un joyeux Noël.»
L'année 1820 fut, comme on sait, une époque signalée par les nombreux efforts de l'esprit révolutionnaire qui éclata alors, comme un feu mal étouffé, dans la plus grande partie du sud de l'Europe. En Italie, Naples avait déjà levé l'étendard constitutionnel, et son exemple avait promptement agi sur toute cette contrée. Dans la Romagne, il s'était organisé, sous le nom de Carbonari, des sociétés secrètes qui n'attendaient qu'un mot de leurs chefs pour entrer en pleine insurrection. Nous avons vu, dans le journal de Lord Byron, en 1814, quel immense intérêt il prit aux dernières luttes de la France révolutionnaire sous Napoléon; et ses exclamations: «Oh! vive la république!»--Tu dors, Brutus!» montrent jusqu'à quel point, en théorie du moins, son ardeur politique s'étendait. Depuis lors, il n'avait que rarement tourné ses pensées sur la politique, la marche calme et ordinaire des affaires publiques n'ayant que peu intéressé un esprit comme le sien, dont rien moins qu'une crise ne semblait digne d'exciter les sympathies. L'état de l'Italie lui offrait la promesse d'une telle occasion; et en sus de ce grand intérêt national, qui pouvait remplir tous les désirs d'un ami de la liberté, encore tout échauffé par les pages de Dante et de Pétrarque, il avait aussi des liens et des considérations privées pour s'enrôler comme partie dans le débat. Le frère de madame Guiccioli, le comte Pietro Gamba, qui avait passé quelque tems à Rome et à Naples, était alors de retour de son voyage; et les dispositions amicales auxquelles, malgré une première et naturelle tendance à des sentimens opposés, il avait été enfin amené à l'égard du noble amant de sa soeur, ne peuvent être mieux dépeintes qu'avec les propres paroles de la belle comtesse.
Ce fut durant l'agitation de cette crise, au milieu de la rumeur et de l'alarme, et dans l'attente continuelle d'être appelé au champ de bataille, que Lord Byron commença le journal que je donne maintenant au public, et qu'il est impossible de lire, avec le souvenir de son premier journal écrit en 1814, sans songer combien étaient différentes, dans toutes leurs circonstances, les deux époques où ce noble auteur traçait ces procès-verbaux de ses pensées actuelles. Il écrivit le premier à l'époque qui peut être considérée, pour user de ses propres expressions, comme «la période la plus poétique de toute sa vie»--non pas certainement, en ce qui regardait les forces de son génie, auquel chaque année de plus ajoutait une nouvelle vigueur, et un nouveau lustre, mais en tout ce qui constitue la poésie du caractère,--savoir, les sentimens purs de la contagion mondaine, dont en dépit de son expérience prématurée de la vie il conserva toujours l'empreinte, et ce noble flambeau de l'imagination dont, malgré son mépris systématique du genre humain, il projeta toujours l'embellissante lumière sur les objets de ses affections. Il y eut alors, dans sa misanthropie comme dans ses chagrins, autant d'imagination que de réalité; et jusqu'à ses galanteries et intrigues amoureuses de cette même époque partagèrent également, comme j'ai essayé de le montrer, le même caractère d'idéalité. Quoique tombé de bonne heure sous l'empire des sens, il avait été de bonne heure aussi délivré de cet esclavage, d'abord par la satiété que les excès ne manquent jamais de produire, et peu de tems après, par cette série d'attachemens où l'imagination est pour moitié, lesquels tout en ayant même des conséquences morales plus funestes à la société, avaient au moins un vernis de décence à la surface et par leur nouveauté et l'apparente difficulté qui les entourait servaient à entretenir cette illusion poétique, d'où de telles poursuites dérivent leur unique charme.
Sous toutes ces influences si fatales à l'enthousiasme du caractère, et formant, pour la plupart, une partie des épreuves ordinaires qui glacent et endurcissent les coeurs dans le monde, il était impossible qu'un changement matériel ne s'effectuât pas dans un esprit si susceptible d'impressions tout à-la-fois rapides et durables. En contraignant Byron à se concentrer dans ses seules ressources et dans sa seule énergie, comme dans l'unique position à lui laissée contre l'injustice du monde, ses ennemis ne réussirent qu'à donner à un principe intérieur d'indépendance une nouvelle force et un nouveau ressort, qui tout en ajoutant à la vigueur de son caractère, ne pouvaient manquer, par un si grand déploiement de cette activité propre, à en diminuer un peu l'amabilité. Parmi les changemens de disposition principalement imputables à cette source, on doit mentionner la moindre déférence qu'il montra aux opinions et aux sentimens d'autrui après ce ralliement forcé de tous ses moyens de résistance. Sans doute, une portion de cette opiniâtreté doit être mise sur le compte de l'absence de tous ceux dont la plus légère parole, le plus léger regard auraient eu plus d'effet sur lui que des volumes entiers de correspondance, mais nulle cause moins puissante et moins révulsive que la lutte dans laquelle il avait été engagé, n'aurait pu porter un esprit qui tel que le sien se défiait naturellement de lui-même, et s'en défiait encore au milieu de cette excitation, à s'arroger un ton de bravade universelle, plein sinon d'orgueil dans la prééminence de ses moyens, du moins d'un tel mépris pour quelques-uns de ses contemporains les plus capables, qu'il impliquait presque cet orgueil. Ce fut, en effet, comme je l'ai déjà remarqué plus d'une fois dans ces pages, un soulèvement général de tous les élémens, bons et mauvais, qui constituaient la nature du noble poète, soulèvement semblable à celui que, jeune encore, il avait opposé une première fois à l'injustice,--avec une différence, néanmoins, presque aussi grande, sous le point de vue de la force et de la grandeur, entre les deux explosions, qu'entre un incendie et une éruption volcanique.
Une autre conséquence de l'esprit de bravade qui dès-lors anima Lord Byron, peut-être encore plus propre que toute autre à souiller et à ramener quelque tems au niveau terrestre la poésie de son caractère, fut le genre de vie auquel il s'abandonna à Venise, outrepassant même la licence de sa jeunesse. Il en fut bientôt retiré, comme de ses premiers excès, par l'avertissement opportun du dégoût. Sa liaison avec Mme Guiccioli, liaison qui, toute répréhensible qu'elle était, avait du mariage tout ce qui manquait au mariage réel du poète,--sembla enfin donner à son ame affectueuse cette union et cette sympathie après lesquelles il avait toute sa vie si ardemment soupiré. Mais le trésor vint trop tard;--la pure poésie du sentiment s'était évanouie; et ces larmes qu'il répandait avec tant de passion dans le jardin de Bologne, venaient moins peut-être de l'amour qu'il sentait en ce moment, que de la triste conscience des sentimens si différens qu'il avait auparavant éprouvés. Certes, il était impossible à une imagination même telle que la sienne, de conserver un voile de gloires idéales à une passion que,--plus par défi et par vanité que par tout autre motif,--il avait pris tant de peine à ternir et à dégrader à ses propres yeux. Par conséquent, au lieu d'être capable, comme autrefois, d'élever et d'embellir tout ce qui l'intéressait, de se faire une idole de la moindre création de son imagination, et de prendre pour l'amour même qu'il conjura si souvent, la simple forme de l'amour, il tomba dès-lors dans l'erreur opposée, dans la perverse habitude de déprécier et rabaisser ce qu'il estimait intérieurement, et de verser, comme le lecteur, l'a vu, le mépris et l'ironie sur un lien où les meilleurs sentimens de son ame étaient évidemment engagés. Cet ennemi de l'enthousiasme et de l'idéal, le ridicule, avait, au fur et à mesure qu'il avait échangé les illusions contre les réalités de la vie, pris de plus en plus d'empire sur lui, et avait alors envahi les régions les plus hautes et les plus belles de son esprit, comme on le voit par Don Juan,--cette arène variée où les deux génies; l'un bon et l'autre mauvais, qui gouvernaient ses pensées, se livrent avec des triomphes alternatifs leur puissant et éternel combat.
Et même cette verve d'ironie,--au point où il la porta,--n'était aussi qu'un résultat du choc que son ame fière reçut des événemens qui l'avaient jeté, avec un nom flétri et un coeur brisé, hors de sa patrie et de ses pénates, comme il le dit lui-même d'une façon touchante,
Et si je ris des choses du monde, C'est que je ne puis pleurer.
ce rire,--qui, dans de tels tempéramens, est le proche voisin des pleurs,--servait à le distraire de plus amères pensées; et le même calcul philosophique qui fit dire au poète de la mélancolie, à Young, «qu'il aimait mieux rire du monde que de s'irriter contre lui,» amena aussi Lord Byron à produire la même conclusion, et à sentir que, dans les vues misantropiques auxquelles il était enclin à l'égard du genre humain, la gaîté lui épargnait souvent la peine de haïr.
Si, malgré tous ces obstacles à l'effusion des sentimens généreux, il conserva encore tant de tendresse et d'ardeur, comme il en fit preuve, à travers tous ses déguisemens, dans son incontestable amour pour Mme Guiccioli, et dans le zèle encore moins douteux avec lequel il embrassa alors, de coeur et d'ame, la grande cause de la liberté humaine, n'importe où et par qui elle fut proclamée,--cela seul montre quelle dut être la richesse primitive d'une sensibilité et d'un enthousiasme qu'une telle carrière ne put que si peu refroidir ou épuiser. C'est encore une grande consolation que de songer que les dernières années de sa vie ont été embellies par le retour de ce lustre romantique qui, à la vérité, n'avait jamais cessé d'environner le poète, mais n'avait que trop abandonné le caractère de l'homme; et que, lorsque l'amour--tout répréhensible qu'il était, mais enfin amour véritable,--avait le crédit de retirer Byron des seules erreurs qui le souillèrent dans son jeune âge, à la liberté était réservé le noble mais douloureux triomphe de revendiquer comme sienne la dernière période d'une vie glorieuse, et d'éclairer le tombeau du noble poète au milieu des sympathies du monde.
Ayant tâché, dans cette comparaison entre l'homme actuel et l'homme primitif, d'expliquer, par les causes que je tiens pour véritables, les nouveaux phénomènes que le caractère de Byron présenta à cette époque, je donnerai maintenant le Journal, par lequel ces remarques me furent plus particulièrement suggérées, et que je crains d'avoir ainsi trop différé à présenter au lecteur.
EXTRAITS
D'UN JOURNAL DE LORD BYRON, 1821.
Ravenne, 4 janvier 1821.
«Une idée soudaine me frappe. Commençons un Journal encore une fois. Le dernier que je tins fut en Suisse, en mémoire d'un voyage dans les Alpes bernoises; je le fis pour l'envoyer à ma soeur, en 1816, et je présume qu'elle l'a encore, car elle m'écrivit qu'elle en était fort contente. Un autre, beaucoup plus long, fut tenu par moi en 1813-1814, et donné la même année à Thomas Moore.
»Ce matin, je me levai tard, comme d'ordinaire:--mauvais tems,--mauvais comme en Angleterre,--même pire. La neige de la semaine dernière se fond au souffle du sirocco d'aujourd'hui, en sorte qu'il y a tout à-la-fois deux inconvéniens du diable. Je n'ai pu aller me promener à cheval dans la forêt. Demeuré à la maison toute la matinée,--regardé le feu,--surpris du retard du courrier. Le courrier arrivé à l'Ave Maria, au lieu d'une heure et demie, comme il le doit. Galignani's Messengers, au nombre de six;--une lettre de Faënza, mais aucune d'Angleterre. Fort mauvaise humeur en conséquence (car il y aurait dû y avoir des lettres); mangé en conséquence un copieux dîner: car lorsque je suis vexé, j'avale plus vite,--mais je n'ai que fort peu bu.
»J'étais maussade;--j'ai lu les journaux,--songé ce que c'est que la gloire, en lisant, dans un procès de meurtre, que «M. Wych, épicier, à Tunbridge, vendit du lard, de la farine, du fromage et, à ce qu'on croit, des raisins secs à une Égyptienne accusée du crime. Il avait sur son comptoir (je cite fidèlement) un livre, la Vie de Paméla, qu'il déchirait pour enveloppes, etc., etc. Dans le fromage, on trouva, etc., etc., et une feuille de Pamela roulée autour du lard.» Qu'aurait dit Richardson, le plus vain et le plus heureux des auteurs vivans (c'est-à-dire durant sa vie),--lui qui, avec Aaron Hill, avait coutume de prophétiser et de railler la chute présumée de Fielding (l'Homère en prose de la nature humaine) et de Pope (le plus beau des poètes);--qu'aurait-il dit, s'il avait pu suivre ses pages de la toilette du prince français (voir Boswell's Johnson) au comptoir de l'épicier et au lard de l'Égyptienne homicide!!!
»Qu'aurait-il dit? Que peut-il dire, sauf ce que Salomon a dit long-tems avant nous? Après tout, ce n'est que passer d'un comptoir à un autre, du libraire à un autre commerçant,--épicier ou pâtissier. ............................
»Écrit cinq lettres en une demi-heure environ, courtes et rudes, à toute la racaille de mes correspondans. Le carrosse est arrivé. Appris la nouvelle de trois meurtres à Faënza et à Forli,--un carabinier, un contrebandier et un procureur:--tous trois la nuit dernière. Les deux premiers dans une querelle, le dernier par préméditation.
»Il y a trois semaines,--presque un mois:--c'était le 7,--je fis enlever de la rue le commandant, mortellement blessé; il mourut dans ma maison; assassins inconnus, mais présumés politiques. Ses frères m'ont écrit de Rome, hier soir, pour me remercier de l'avoir assisté à ses derniers momens. Pauvre diable! c'était pitié; il était bon soldat, mais imprudent. Il était huit heures du soir quand on l'a tué. Nous entendîmes le coup de feu; mes domestiques et moi accourûmes dans la rue, et le trouvâmes expirant, avec cinq blessures, dont deux mortelles:--elles semblaient avoir été faites par des balles mâchées. Je l'examinai, mais n'allai pas à la dissection le lendemain matin.
»Le carrosse à 8 heures ou à peu près.--Allé visiter la comtesse Guiccioli.--Je l'ai trouvée à son piano-forté.--Parlé avec elle jusqu'à dix heures, que le comte son père, et son frère, non moins comte, rentrèrent du théâtre. La pièce, dirent-ils, était Filippo d'Alfieri;--bien accueillie.
»Il y a deux jours, le roi de Naples a passé par Bologne pour se rendre au congrès. Mon domestique Luigi a apporté la nouvelle. Je l'avais envoyé à Bologne chercher une lampe. Comment cela finira-t-il? Le tems l'apprendra.
»Rentré chez moi à onze heures, ou même plus tôt. Si le chemin et le tems le permettent, je ferai une promenade à cheval demain. Gros tems,--presque une semaine ainsi,--un jour, neige, sirocco,--l'autre jour, gelée et neige; triste climat pour l'Italie. Mais ces deux saisons, la dernière et la présente sont extraordinaires. Lu une Vie de Léonard de Vinci, par Rossi;--résumé,--écrit ceci, et je vais aller me coucher.»
5 janvier 1821.
«Je me suis levé tard,--morne et abattu;--tems humide et épais. De la neige par terre, et le sirocco dans le ciel, comme hier. Les chemins remplis jusqu'au ventre du cheval, en sorte que l'équitation (du moins comme partie de plaisir) n'est pas praticable. Ajouté un postscriptum à ma lettre à Murray. Lu la conclusion, pour la cinquième fois (j'ai lu tous les romans de Walter-Scott au moins cinq fois) de la troisième série des Contes de mon Hôte,--grand ouvrage,--Fielding écossais, aussi bien que grand poète anglais;--homme merveilleux! Je désire boire avec lui.
»Dîné vers six heures. Oublié qu'il y avait un plum-pudding (j'ai ajouté récemment la gourmandise à la famille de mes vices), et j'avais dîné avant de le savoir. Bu une demi-bouteille d'une sorte de liqueur spiritueuse,--probablement de l'esprit de vin; car, ce qu'on appelle eau-de-vie, rum, etc., etc., n'est pas autre chose que de l'esprit de vin avec telle ou telle couleur. Je n'ai pas mangé deux pommes, qui avaient été servies en guise de dessert. Donné à manger aux deux chats, au faucon, et à la corneille privée (mais non apprivoisée). Lu l'Histoire de la Grèce de Mitford,--la Retraite des Dix Mille de Xénophon. Écrit jusqu'au moment actuel, huit heures moins six minutes,--heure française, non italienne.
»J'entends le carrosse,--je demande mes pistolets et ma redingote, comme d'ordinaire,--ce sont des articles nécessaires. Tems froid,--promené en carrosse découvert;--habitans un peu farouches,--perfides et enflammés de vives passions politiques. Fins matois, néanmoins,--bons matériaux pour une nation. C'est du chaos que Dieu tira le monde, et c'est du sein des passions que sort un peuple.
»L'heure sonne;--sorti pour faire l'amour. C'est un peu périlleux, mais non désagréable........................... ....................... .....................................................................
»Le dégel continue;--j'espère qu'on pourra se promener à cheval demain. Envoyé les journaux à ***;--grands événemens qui se préparent.
»Onze heures neuf minutes. Visité la comtesse Guiccioli, née G. Gamba. Elle commençait ma lettre en réponse aux remercîmens que m'avait écrits Alessio del Pinto de Rome, pour avoir assisté son frère, feu le commandant, à ses derniers momens; car je l'avais priée d'écrire ma réponse pour plus grande pureté de langage, moi qui suis natif de par-delà les monts, et suis peu habile à faire une phrase de bon toscan. Coupé court à la lettre;--on la finira un autre jour. Parlé de l'Italie, du patriotisme d'Alfieri, de madame Albany, et autres branches de savoir. Même la conspiration de Catilina, et la guerre de Jugurtha de Salluste. A 9 heures, entre son frère il conte Pietro;--à 10, son père conte Ruggiero.
»Parlé des divers usages militaires,--du maniement du grand sabre à la mode hongroise et à celle des montagnards écossais, double exercice dans lequel j'étais autrefois un assez habile maître d'escrime. Convenu que la R. éclatera le 7 ou 8 mars, date à laquelle je me fierais, s'il n'avait pas déjà été convenu que la chose devait éclater en octobre 1820.....................................
»Rentré chez moi,--relu de nouveau les Dix Mille, et je vais aller me coucher.
»Mémorandum.--Ordonné à Fletcher (à 4 heures après midi) de copier sept ou huit apophthegmes de Bacon, dans lesquels j'ai découvert des bévues qu'un écolier serait plutôt capable de découvrir que de commettre. Tels sont les sages! Que faut-il qu'ils soient, pour qu'un homme comme moi tombe sur leurs méprises ou leurs mensonges? Je vais me coucher, car je trouve que je deviens cynique.»
6 janvier 1821.
«Brouillard,--dégel,--boue,--pluie. Point de promenade à cheval. Lu les anecdotes de Spence. Pope est un habile homme,--je l'ai toujours pensé. Corrigé les erreurs de neuf apophthegmes de Bacon,--toutes erreurs historiques,--et lu la Grèce de Mitford. Composé une épigramme. Cherché un passage dans Ginguené,--même dans le Lope de Vega de lord Holland. Écrit une note pour Don Juan.
»A huit heures, sorti pour visite. Entendu un peu de musique. Parlé avec le comte Pietro Gamba de l'acteur italien Vestris, qui est maintenant à Rome;--je l'ai vu souvent jouer à Venise,--bon comédien,--très-bon. Un peu maniéré, mais excellent dans la grande comédie, comme dans les sentimens pathétiques. Il m'a fait souvent rire et pleurer, et ce n'est pas chose fort aisée,--du moins à un comédien, de produire sur moi l'un ou l'autre effet.
»Réfléchi à l'état des femmes dans l'ancienne Grèce,--état assez convenable. L'état présent, reste de la barbarie des siècles de chevalerie et de féodalité,--artificiel et contre nature. Elles doivent veiller à la maison,--être bien nourries et bien habillées,--mais non pas mêlées à la société;--recevoir aussi une bonne éducation religieuse,--mais ne lire ni poésie ni politique,--rien que des livres de piété et de cuisine. Musique,--dessin,--danse;--plus, un peu de jardinage et de labourage par-ci par-là. Je les ai vu, en Épire, réparer les chemins avec succès. Pourquoi pas, ainsi que la coupe des foins et le trait du lait?
»Rentré chez moi, lu de nouveau Mitford, et joué avec mon mâtin,--je lui ai donné son souper. Fait une autre leçon de l'épigramme; mais avec le même tour. Le soir au théâtre; il y avait un prince sur son trône à la dernière scène de la comédie,--l'auditoire a ri, et lui a demandé une constitution. Cela explique l'état de l'esprit public en ce pays, ainsi que les assassinats. Il faut une république universelle,--et elle doit être. La corneille est boiteuse,--je m'étonne d'un tel accident,--quelque sot, je présume, lui a marché sur la patte. Le faucon est tout guilleret,--les chats gras et bruyans.--Je n'ai pas regardé les singes depuis le froid. Il fait toujours très-humide,--un hiver italien est une triste chose, mais les autres saisons sont délicieuses.
»Quelle est la raison pour laquelle j'ai été, durant toute ma vie, plus ou moins ennuyé? et pourquoi le suis-je peut-être moins à présent que je ne l'étais à vingt ans, autant je ne puis en croire mes souvenirs? Je ne sais comment résoudre ce problème, sinon présumer que c'est un effet du tempérament,--tout comme l'abattement au réveil, ce qui a été mon invariable manière d'être pendant plusieurs années. La tempérance et l'exercice, dont j'ai fait maintes fois et pendant long-tems une expérience vigoureuse et violente, n'ont produit que peu ou point de différence. Les passions fortes en ont produit une; sous leur immédiate influence,--c'est bizarre, mais--j'eus toujours les esprits agités, et non pas abattus. Une dose de sels excite en moi une ivresse momentanée, comme le champagne léger. Mais le vin et les spiritueux me rendent sombre et farouche jusqu'à la férocité,--silencieux néanmoins, ami de la solitude, et non querelleur, si l'on ne me parle pas. La nage relève aussi mes esprits,--mais en général, ils sont bas, et baissent de jour en jour davantage. Cela est désespérant; car je ne crois pas que je sois aussi ennuyé que je l'étais à dix-neuf ans. La preuve en est qu'alors il me fallait jouer ou boire, ou me livrer à un mouvement quelconque; autrement j'étais malheureux. A présent, je puis rêver avec calme; et je préfère la solitude à toute compagnie,--hormis la dame que je sers. Mais je sens un je ne sais quoi qui me fait penser que si jamais j'atteins la vieillesse, comme Swift, «je mourrai sur le seuil» dès l'abord. Seulement je ne crains pas l'idiotisme ou la démence autant que lui. Au contraire, je regarde quelques phases paisibles de l'un et l'autre de ces états comme préférables à mille circonstances de ce que les hommes appellent la possession de leurs sens.»
Dimanche 7 janvier 1821.
«Toujours de la pluie,--du brouillard,--de la neige,--un tems de bruine,--et toutes les incalculables combinaisons d'un climat où le froid et le chaud se disputent l'empire. Lu Spence, et feuilleté Roscoe pour trouver un passage que je n'ai pas trouvé. Lu le 4e volume de la seconde série des Contes de mon Hôte de Walter-Scott. Dîné. Lu la gazette de Lugano. Lu--je ne sais plus quoi. A huit heures, allé en conversazione. Rencontré là la comtesse Gertrude, Betty V. et son mari, et d'autres personnes. Vu une jolie femme aux yeux noirs,--de vingt-deux ans;--même âge que Teresa, qui est plus jolie, pourtant.
»Le comte Pietro Gamba m'a pris à part pour me dire que les patriotes avaient appris de Forli (à vingt milles d'ici) que cette nuit le gouvernement et son parti veulent frapper un grand coup,--que notre cardinal a reçu des ordres pour faire plusieurs arrestations sur-le-champ, et qu'en conséquence les libéraux s'arment, et ont placé des patrouilles dans les rues, pour sonner l'alarme et appeler au combat.
»Il m'a demandé «qu'est-ce que l'on doit faire?»--Combattre, ai-je répondu, plutôt que se laisser prendre en détail.» Et j'ai offert de recevoir ceux qui sont dans l'appréhension d'une arrestation immédiate, dans ma maison qui est susceptible de défense, et de les défendre, avec l'aide de mes domestiques et la leur propre (nous avons des armes et des munitions), aussi long-tems que nous pourrons,--ou bien d'essayer de les faire échapper à l'ombre de la nuit. En gagnant le logis, j'ai offert au comte les pistolets que j'avais sur moi,--il a refusé, mais il m'a dit qu'il viendrait à moi en cas d'accidens.
»Il s'en faut d'une demi-heure pour être à minuit, et il pleut. Comme dit Gibbet: «Belle nuit pour leur entreprise, il fait noir comme en enfer, et ça tombe comme le diable.» Si l'émeute n'arrive pas aujourd'hui, ce sera bientôt. J'ai pensé que le système de maltraiter le peuple produirait une réaction,--et la voici maintenant qui approche. Je ferai ce que je pourrai dans le combat, quoique j'aie un peu perdu la pratique. La cause est bonne.
»Tourné et retourné une dizaine de livres pour le passage en question, et je n'ai pu le trouver. Je m'attends à entendre au premier moment le tambour et la mousqueterie (car on a juré de résister, et on a raison)--mais je n'entends rien encore, sauf le bruit de la pluie et les bouffées du vent par intervalles. Je ne voudrais pas me coucher, parce que j'ai horreur d'être réveillé, et que je désirerais être prêt pour le tapage, s'il y en a.
»Arrangé le feu,--pris les armes,--et un livre ou deux que je parcourrai. Je ne connais guère le nombre des carbonari, mais je crois qu'ils sont assez forts pour battre les troupes, même ici. Avec vingt hommes, cette maison-ci pourrait être défendue pendant vingt-quatre heures contre toutes les forces que l'on pourrait ici rassembler à présent contre elle dans le même espace de temps; et, cependant, le pays en aurait connaissance, et se soulèverait,--si jamais il doit se soulever, ce dont il est possible de douter. En attendant, je puis aussi bien lire que faire autre chose, puisque je suis seul.»
Lundi 8 janvier 1821.
»Je conseillai d'attaquer en détail et de différens côtés (quoique en même tems), de manière à partager l'attention des troupes, qui, malgré leur petit nombre, mais par l'avantage de la discipline, battraient en combat régulier un corps quelconque de gens non disciplinés;--il faut donc qu'elles soient dispersées par petites fractions, et distraites çà-et-là pour différentes attaques. Offert ma maison pour lieu d'assemblée, si on le veut. C'est une forte position;--la rue est étroite, commandée par le feu qu'on ferait de l'intérieur,--et les murs sont tenables............... ........................ ..........................................................
»Dîné. Essayé un habit neuf. Lettre à Murray, avec les corrections des apophthegmes de Bacon et une épigramme;--cette dernière pièce n'est pas destinée à l'impression. A huit heures, allé chez Teresa, comtesse Guiccioli... A neuf heures et demie, entrent le comte P*** et le comte P. G***; parlé d'une certaine proclamation récemment publiée.......................................... .................................................
»Il paraît après tout qu'il n'y aura rien. J'aurais voulu en savoir autant hier soir,--ou, pour mieux dire, ce matin,--je me serais mis au lit deux heures plus tôt. Et pourtant je ne dois pas me plaindre; car, malgré le sirocco et la pluie battante, je n'ai pas bâillé depuis deux jours.
»Rentré chez moi,--lu l'Histoire de la Grèce;--avant le dîner j'avais lu Rob-Roy de Walter Scott. Écrit l'adresse de la lettre en réponse à Alessio del Pinto, qui m'a remercié de l'assistance que j'ai donnée à son frère expirant (feu le commandant, assassiné ici le mois dernier). Je lui ai dit que je n'avais fait que remplir un devoir d'humanité,--comme il est vrai. Le frère vit à Rome.
»Arrangé le feu avec un peu de sgobole (c'est un mot romagnol), et donné de l'eau au faucon. Bu de l'eau de Seltz. Mémorandum:--reçu aujourd'hui une estampe ou gravure de l'histoire d'Ugolin, par un peintre italien;--elle diffère, comme on pense, de l'oeuvre de sir Josué Reynolds; mais elle n'est pas pire, car Reynolds n'est pas bon en histoire. Déchiré un bouton à mon habit neuf.
»Je ne sais quelle figure ces Italiens feront dans une insurrection régulière. Je pense quelquefois que, comme le fusil de cet Irlandais (à qui l'on avait vendu un fusil recourbé), ils ne seront bons qu'à «tirer leur coup dans une encoignure;» du moins, cette sorte de feu a été le dernier terme de leurs exploits; et pourtant il y a de l'étoffe dans ce peuple, et une noble énergie qu'il s'agirait de bien diriger. Mais qui la dirigera? Qu'importe? C'est dans de telles circonstances que les héros surgissent. Les difficultés sont le berceau des ames hautes, et la liberté est la mère des vertus que comporte la nature humaine.»
Mardi, 9 janvier 1821.
«Je me lève.--Beau jour. Demandé les chevaux; mais Lega, mon secrétaire (par italianisme, au lieu du mot intendant ou maître-d'hôtel), vient me dire que le peintre a fini la fresque de l'appartement pour lequel je l'avais dernièrement fait appeler; je suis allé la voir avant de sortir. Le peintre n'a pas mal copié les dessins du Titien........................................................ .................................................................
»Dîné. Lu la Vanité des désirs humains de Johnson.--Tous les exemples, ainsi que la manière de les présenter, sont sublimes, aussi bien que la dernière partie, à l'exception d'un ou deux vers. Je n'admire pas autant l'exorde. Je me rappelle une observation de Sharpe (que l'on nommait à Londres le conversationiste, et qui était un habile homme), savoir, que le premier vers de ce poème était superflu, et que Pope (le meilleur des poètes, je crois) aurait commencé et mis tout d'abord, sans changer la ponctuation,
Examine le genre humain de la Chine au Pérou.
Le premier vers, livre-toi à l'observation, etc., est, sans aucun doute, lourd et inutile; mais c'est un beau poème,--et si vrai!--vrai comme la dixième satire de Juvénal. Le cours des âges change tout,--le tems,--la langue,--la terre,--les bornes de la mer,--les étoiles du ciel,--enfin tout ce qui est «auprès, autour et au-dessous» de l'homme, excepté l'homme lui-même, qui a toujours été et sera toujours un malheureux faquin. L'infinie variété des vies ne mène qu'à la mort, et l'infinité des désirs n'aboutit qu'au désappointement. Toutes les découvertes qui ont été faites jusqu'à présent ont peu amélioré notre existence. A l'extirpation d'un fléau succède une peste nouvelle; et un nouveau monde n'a donné à l'ancien que fort peu de chose, hormis la v..... d'abord, et la liberté ensuite.--Le dernier présent est beau, surtout puisqu'il a été fait à l'Europe en échange de l'esclavage qu'elle avait apporté; mais il est douteux que les souverains ne regardent pas le premier comme le meilleur des deux pour leurs sujets.