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Œuvres complètes de lord Byron, Tome 12

DE LORD BYRON. (continued 3)

Paulin Paris translation

»Sorti à huit heures,--appris quelques nouvelles. On dit que le roi de Naples a déclaré aux puissances (c'est ainsi qu'on appelle maintenant les méchans couronnés) que sa constitution lui avait été arrachée par la force, etc., etc., et que les barbares Autrichiens touchent de nouveau la solde de guerre et vont entrer en campagne. Qu'ils viennent! «Ils viennent comme des victimes dans leur ajustement» ces chiens de l'enfer! Espérons toujours voir leurs os entassés, comme j'ai vu ceux des dogues humains tombés à Morat, en Suisse.

10 janvier 1821.

«Belle journée;--il n'a plu que le matin. Examiné des comptes. Lu les Poètes de Campbell;--noté les erreurs de l'auteur pour les corriger. Dîné,--sorti,--musique,--air tyrolien, avec des variations. Soutenu la cause de la simplicité primitive de l'air contre les variations de l'école italienne... Politique un peu à l'orage, et de jour en jour plus chargée de nuages. Demain, c'est le jour de l'arrivée des postes étrangères, nous saurons probablement quelque chose.

»Rentré chez moi,--lu. Corrigé les lapsus calami de Tom Campbell. Bon ouvrage, quoique le style en soit affecté;--mais l'auteur défend Pope glorieusement. Certainement c'est sa propre cause;--mais n'importe, c'est fort bien, et cela lui fait grand honneur.

11 janvier 1821.

«Lu les lettres. Corrigé la tragédie et les Imitations d'Horace. Dîné, après quoi je me suis senti mieux disposé. Sorti,--rentré,--fini mes lettres, au nombre de cinq. Lu les Poètes et une anecdote dans Spence.

»All... m'écrit que le pape, le grand duc de Toscane et le roi de Sardaigne sont aussi appelés au congrès, mais le pape s'y fera représenter. Ainsi les intérêts de plusieurs millions d'hommes sont dans les mains de quelques fats réunis dans un lieu appelé Laybach!

»Je regretterais presque que mes propres affaires allassent bien, quand les nations sont en péril. Si la destinée du genre humain pouvait être radicalement améliorée, et surtout celle de ces Italiens actuellement si opprimés, je ne songerais pas tant à mon «petit intérêt.» Dieu nous accorde de meilleurs tems, ou plus de philosophie.

»En lisant, je viens de tomber sur une expression de Tom Campbell; en parlant de Collius, il dit que nul lecteur ne se soucie de la vérité des moeurs dans les églogues de l'auteur, pas plus que de l'authenticité du siége de Troie.» C'est faux:--nous nous soucions de l'authenticité du siége de Troie. J'étudiai ce sujet tous les jours, pendant plus d'un mois, en 1810; et si quelque chose diminuait mon plaisir, c'était de penser que ce vaurien de Bryant avait nié la véracité du poète grec. Il est vrai que je lus l'Homère travesti (les douze premiers livres), parce que Hobhouse et d'autres me fatiguèrent de leur érudition locale. Mais je vénérai toujours l'original comme la vérité même en histoire (quant aux faits matériels), et en description des lieux. Autrement je n'y aurais pris aucun plaisir. Qui me persuadera, quand je me penche sur une tombe magnifique, qu'un héros n'y est pas renfermé? les hommes ne travaillent pas sur les morts obscurs et médiocres. Mais voici le pourquoi. Tom Campbell a pris la défense de l'inexactitude de costume et de description: c'est que sa Gertrude, etc., n'a pas plus la couleur locale de la Pensylvanie que de Penmanmaur. Ce poème est notoirement plein de scènes d'une fausseté grossière, comme disent tous les Américains, qui d'ailleurs en louent quelques parties.»

12 janvier 1821.

«Le tems est toujours à tel point humide et impraticable, que Londres, dans ses plus insupportables jours de brouillard, serait un lieu de printems en comparaison de la brume et du sirocco, qui ont régné (sans un seul jour d'intervalle), avec de la neige ou de fortes pluies pour toute variation, depuis le 30 décembre 1820. C'est si ennuyeux, que j'ai un accès littéraire;--mais c'est très-fatigant de ne pouvoir se consoler qu'en chevauchant sur Pégase, durant tant de jours. Les routes sont encore pires que le tems,--par la masse de la boue, la mollesse du sol, et la crue des eaux.

»Lu les Poètes Anglais, c'est-à-dire--dans l'édition de Campbell. Il y a quelquefois beaucoup d'apprêt dans les phrases de préface de Tom; mais l'ensemble de l'ouvrage est bon. Je préfère néanmoins la poésie même de l'auteur.

»Murray écrit qu'on veut jouer la tragédie de Marino Faliero;--quelle sottise! ce drame a été composé pour le cabinet. J'ai protesté contre cet acte d'usurpation (qui paraît pouvoir être légalement consommé par les directeurs sur tout ouvrage imprimé, contre la propre volonté de l'auteur); j'espère toutefois qu'on ne le fera pas. Pourquoi ne pas produire quelques-uns de ces innombrables aspirans à la célébrité théâtrale, qui encombrent aujourd'hui les cartons, plutôt que de me traîner hors de la librairie? J'ai écrit une fière protestation mais j'espère toujours qu'elle ne sera pas nécessaire, et qu'on verra que la pièce n'est point faite pour le théâtre. Marino est trop régulier;--la durée de l'action est de vingt-quatre heures;--les changemens de lieu sont rares;--rien de mélodramatique,--point de surprises, de péripéties, ni de trappes, ni d'occasions «de remuer la tête et de frapper du pied,»--et point d'amour, ce principal ingrédient du drame moderne.»............................................................ ..................................................................

Minuit

«Lu, dans la traduction italienne de Guido Sorelli, l'allemand Grillparzer,--diable de nom, sans doute, pour la postérité; mais il faudra qu'elle apprenne à le prononcer. Si l'on tient compte de l'infériorité nécessaire d'une traduction, et surtout d'une traduction italienne (car les Italiens sont les plus mauvais traducteurs du monde, excepté pour les classiques,--Annibal Caro, par exemple,--et dans ce cas ils sont servis par la bâtardise même de leur idiome, vu que, pour avoir un air de légitimité, ils singent la langue de leurs pères);--si donc on tient compte, dis-je, d'un tel désavantage, la tragédie de Sappho est superbe et sublime. On ne peut le nier: L'auteur a fait une belle oeuvre en écrivant ce drame. Et qui est-il? je ne le sais pas; mais les siècles le sauront. C'est une haute intelligence.

»Je dois toutefois avertir que je n'ai rien lu d'Adolphe Müller, et pas autant que je désirerais de Goëthe, Schiller et Wieland. Je ne les connais que par l'intermédiaire des traductions anglaises, françaises et italiennes. Leur langue réelle m'est absolument inconnue,--excepté des jurons appris de la bouche de postillons et d'officiers en querelle. Je peux jurer en allemand:--sacranient,--verfluchter,--hundsfott, etc., mais je n'entends guère la conversation moins énergique des Allemands.

»J'aime leurs femmes (j'aimai jadis en désespéré une Allemande nommée Constance), et tout ce que j'ai lu de leurs écrits dans les traductions, et tout ce que j'ai vu de pays et de peuple sur le Rhin,--tout, excepté les Autrichiens que j'abhorre, que j'exècre, que--je ne puis trouver assez de mots pour exprimer la haine que je leur porte, et je serais fâché de leur faire du mal en proportion de ma haine; car j'abhorre la cruauté encore plus que les Autrichiens, sauf un instant de passion, et alors je suis barbare,--mais non pas de propos délibéré.

»Grillparzer est grand,--antique,--non aussi simple que les anciens, mais très-simple pour un moderne;--il est trop madame de Staël-iste par-ci par-là; mais c'est un grand et bon écrivain.

Samedi 13 janvier 1821.

»Esquissé le plan et les Dramatis Personæ d'une tragédie de Sardanapale, à laquelle j'ai songé pendant quelque tems. Pris les noms dans Diodore de Sicile (je sais l'histoire de Sardanapale depuis l'âge de douze ans), et lu un passage du neuvième volume, édition in-8°, dans la Grèce de Mitford où l'auteur réhabilite la mémoire de ce dernier roi des Assyriens.

»Dîné,--nouvelles politiques,--les puissances veulent faire la guerre aux peuples. L'avis semble positif,--Ainsi soit-il,--elles seront enfin battues. Les tems monarchiques sont près de finir. Il y aura des fleuves de sang, et des brouillards de larmes, mais les peuples triompheront à la fin. Je ne vivrai pas assez pour le voir, mais je le prévois.

»J'ai apporté à Teresa la traduction italienne de la Sappho de Grillparzer, elle m'a promis de la lire. Elle s'est disputée avec moi, parce que j'ai dit que l'amour n'était pas le plus élevé des sujets pour la vraie tragédie; et comme elle avait l'avantage de parler dans sa langue maternelle, et avec l'éloquence naturelle aux femmes, elle a écrasé le petit nombre de mes argumens. Je crois qu'elle avait raison. Je mettrai dans Sardanapale plus d'amour que je n'avais projeté,--si toutefois les circonstances me laissent du loisir. Ce si ne sera qu'avec grande peine pacificateur.

14 janvier 1821.

»Parcouru les tragédies de Sénèque. Écrit les vers d'exposition de la tragédie projetée de Sardanapale. Fait quelques milles à cheval dans la forêt. Brouillard et pluie. Rentré,--dîné,--écrit encore un peu de ma tragédie.

»Lu Diodore de Sicile, parcouru Sénèque, et quelques autres livres. Écrit encore de ma tragédie. Pris un verre de grog. Après m'être fatigué à cheval par un tems pluvieux, après avoir écrit, écrit, écrit,--les esprits animaux (du moins les miens) ont besoin d'un peu de récréation, et je n'aime plus le laudanum comme autrefois. Aussi j'ai fait remplir un verre d'un mélange d'eaux spiritueuses et d'eau pure, et je parviendrai à le vider. Je conclus ainsi et ici le journal d'aujourd'hui»...

15 janvier 1821.

»Beau tems.--Reçu une visite.--Sorti et fait un tour à cheval dans la forêt,--tiré des coups de pistolet,--Revenu à la maison; dîné,--lu un volume de la Grèce de Mitford, écrit une partie d'une scène de Sardanapale. Sorti,--entendu un peu de musique,--appris quelques nouvelles politiques. Les autres puissances italiennes ont aussi envoyé des ministres au congrès. La guerre paraît certaine,--en ce cas, elle sera cruelle. Parlé de diverses matières importantes avec un des initiés. À dix heures et demie rentré chez moi.

»C'était une grande gloire que celle d'être nommé avec Moore; une plus grande, de lui être comparé; et la plus grande des jouissances du moins, que d'être avec lui: et certes c'était une bizarre coïncidence que de dîner ensemble tandis qu'on disputait sur nous au-delà de la ligne équinoxiale.

»Hé bien, le même soir, je me trouvai avec le peintre Lawrence, et j'entendis une des filles de lord Grey (jeune personne belle, grande, et animée, ayant de cet air patricien et distingué de son père, ce que j'aime à la folie) jouer de la harpe avec tant de modestie et d'ingénuité qu'elle semblait la déesse de la musique. Hé bien, j'aurais mieux aimé ma conversation avec Lawrence (qui conversait délicieusement), et le plaisir d'entendre la jeune fille, que toute la renommée de Moore et la mienne réunies.

»Le seul plaisir de la gloire est qu'elle prépare la route au plaisir, et plus notre plaisir est intellectuel, mieux vaut pour le plaisir et pour nous-mêmes. C'était toutefois agréable que d'avoir entendu le bruit de notre renommée avant le dîner, et la harpe d'une jeune fille après.

16 janvier 1821.

»Lu,--promenade à cheval,--tir du pistolet,--rentré,--dîné,--écrit,--fait une visite,--entendu de la musique,--parlé d'absurdités,--et retourné au logis.

»Écrit de ma tragédie,--j'avance dans le premier acte avec toute la hâte possible...... Le tems est toujours couvert et humide comme au mois de mai à Londres,--brouillard, bruine, air rempli de scotticismes, qui, tout beaux qu'ils sont dans les descriptions d'Ossian, sont quelque peu fatigans dans leur perspective réelle et prosaïque.--Politique toujours mystérieuse.

17 janvier 1821.

»Promenade à cheval dans la forêt,--tir du pistolet;--dîner. Arrivé d'Angleterre et de Lombardie un paquet de livres,--anglais, italiens, français et latins. Lu jusqu'à huit heures,--puis sorti.

18 janvier 1821.

«Aujourd'hui, la poste arrivant tard, je ne suis point sorti à cheval. Lu les lettres;--deux gazettes seulement, au lieu de douze que l'on doit à présent m'envoyer. Fait écrire par Lega à ce négligent de Galignani, et ajouté moi-même un postscriptum. Dîné.

»À huit heures je me proposais de sortir. Lega entre avec une lettre au sujet d'un billet qui n'a pas été acquitté à Venise, et que je croyais acquitté depuis plusieurs mois. Je suis entré dans un accès de fureur qui m'a presque fait tomber en défaillance. Je ne me suis pas remis depuis. Je mérite cela pour être si fou;--mais j'avais de quoi être irrité;--bande de faquins! Ce n'est, toutefois, que vingt-cinq livres sterling.»

19 janvier 1821.

«Promenade à cheval. Le vent d'hiver est un peu moins cruel que l'ingratitude, quoique Shakspeare dise le contraire. Du moins, je suis si accoutumé à rencontrer plus souvent l'ingratitude que le vent du nord, que je regarde le premier mal comme le pire des deux. J'avais rencontré l'un et l'autre dans l'espace de vingt-quatre heures; ainsi j'ai pu en juger.

»Songé à un plan d'éducation pour ma fille Allegra, qui doit bientôt commencer ses études. Écrit une lettre,--puis un postscriptum. J'ai les esprits abattus,--c'est certainement de l'hypocondrie,--le foie est malade;--je prendrai une dose de sels.

»J'ai lu la vie de M. R. L. Edgeworth, père de la fameuse miss Edgeworth, écrite par lui-même et par sa fille. Certes, c'est un grand nom. En 1813, je me souviens d'avoir rencontré le père et la fille dans le monde fashionable de Londres (monde où j'étais alors un item, une fraction, le segment d'un cercle, l'unité d'un million, le rien de quelque chose), dans les cercles, et à un déjeûner chez sir Humphrey et lady Davy. J'avais été le lion de 1812; miss Edgeworth, et madame de Staël, etc., avec les cosaques, vers la fin de 1813, furent les curiosités de l'année suivante.

»Je trouvai dans Edgeworth un beau vieillard, avec le teint rouge de vin de l'homme âgé, mais actif, vif et inépuisable. Il avait soixante-dix ans, mais il n'en montrait pas cinquante,--non certes, ni même quarante-huit. J'avais vu depuis peu le pauvre Fitzpatrick,--homme de plaisir, d'esprit, d'éloquence,--enfin, homme universel: il chancelait,--mais il parlait toujours en gentilhomme, quoique d'une voix faible. Edgeworth faisait le fanfaron, parlait fort et long-tems; mais il n'était ni faible ni décrépit, et il paraissait à peine vieux........................................ ........................................................................

»Le fait est qu'on s'intéressa davantage à miss Edgeworth. C'était une jeune fille mignonne et modeste,--sinon belle, du moins agréable. Sa conversation était aussi paisible que sa personne. ........ ............................. ..........................................................................

»La famille Edgeworth fut, d'ailleurs, une excellente pièce de curiosité, et eut la vogue pendant deux mois, jusqu'à l'arrivée de Mme de Staël.

»Pour en venir aux ouvrages des Edgeworth, je les admire; mais ils n'excitent point de sentiment, ils ne laissent d'amour--que pour quelque maître-d'hôtel ou postillon irlandais. Mais ils produisent une impression profonde d'intelligence et de sagesse,--et peuvent être utiles.»

20 janvier 1821.

«Promenade à cheval,--tir du pistolet. Lu de la Correspondance de Grimm. Dîné,--sorti,--entendu de la musique,--rentré;--écrit une lettre au lord Chamberlain, pour le prier d'empêcher les théâtres de représenter le Doge, que les journaux italiens disent être sur le point de paraître sur la scène. C'est une belle chose!--Quoi! sans demander mon consentement, et même en opposition formelle à ma volonté!»

21 janvier 1821.

»Dîné,--rendu visite,--rentré,--lu. Remarqué dans la Correspondance de Grimm l'observation suivante, savoir que «Regnard et la plupart des poètes comiques étaient des gens bilieux et mélancoliques, et que M. de Voltaire, qui est très-gai, n'a jamais fait que des tragédies,--et que la comédie gaie est le seul genre où il n'ait point réussi. C'est que celui qui rit et celui qui fait rire sont deux hommes fort différens.» (Vol. VI.)

»En ce moment, je me sens aussi bilieux que le meilleur des écrivains comiques (même que Regnard lui-même, qui est le premier après Molière, dont quelques comédies prennent rang parmi les meilleures qui aient été écrites en quelque langue que ce soit, et qui est supposé avoir commis un suicide), et je ne suis pas en humeur de continuer ma tragédie de Sardanapale, que j'ai, depuis quelques jours, cessé de composer.

»Demain est l'anniversaire de ma naissance,--c'est-à-dire à minuit juste; et ainsi, dans douze minutes, j'aurai trente trois ans accomplis!!!--et je vais me coucher, le coeur navré d'avoir vécu si long-tems et pour si peu de chose.

»Il est minuit et trois minutes.--«Minuit a été annoncé par l'horloge du château,» et j'ai maintenant trente-trois ans!

Eheu! fugaces, Posthume, Posthume,

»Mais je n'éprouve pas tant de regrets pour ce que j'ai fait que pour ce que j'aurais pu faire.

Dans le chemin de la vie, si plein de boue et de ténèbres, Je me suis traîné jusqu'à la trente-troisième année. Que m'a laissé le tems en s'écoulant ainsi? Rien--excepté trente-trois ans.

22 janvier 1821.

1821 CI-GÎT ENTERRÉ DANS L'ÉTERNITÉ DU PASSÉ, D'OU IL N'Y A POINT DE RÉSURRECTION POUR LES JOURS,--QUOI QU'IL PUISSE ADVENIR POUR LA POUSSIÈRE MORTELLE, L'AN TRENTE-TROISIÈME D'UNE VIE MAL DÉPENSÉE; LEQUEL, APRÈS UNE LONGUE MALADIE DE PLUSIEURS MOIS, TOMBA EN LÉTHARGIE, ET EXPIRA LE 22 JANVIER, L'AN DE GRACE 1821. IL LAISSE UN SUCCESSEUR INCONSOLABLE DE LA PERTE MÊME QUI OCCASIONNA SON EXISTENCE.

23 janvier 1821.

»Belle journée. Lecture,--promenade à cheval,--tir du pistolet. Rentré,--dîné,--lu. Sorti à huit heures,--fait la visite ordinaire. Je n'ai entendu parler que de guerre.--«Il n'y a toujours qu'un cri: Les voici.» Les carbonari paraissent n'avoir pas de plan;--rien de convenu entre eux, ni comment, ni quand il faut agir. Dans ce cas, ils ne feront aboutir à rien ce projet, si souvent différé et jamais mis à exécution.

»Rentré chez moi, et donné les ordres nécessaires, en cas de circonstances qui exigeraient un changement de résidence. J'agirai comme il pourra sembler à propos, quand j'apprendrai décidément ce que les barbares veulent faire. A présent, ils bâtissent un pont de bateaux sur le Pô, ce qui sent furieusement la guerre. En peu de jours, nous saurons probablement ce qu'il en est. Je songe à me retirer vers Ancône, plus près de la frontière du nord; c'est-à-dire si Teresa et son père sont obligés de se retirer, ce qui est très-probable, vu que toute la famille est libérale: sinon, je resterai. Mais mes mouvemens ne dépendront que des désirs de la comtesse.

»Ce qui m'embarrasse, c'est que je ne sais pas trop que faire de ma petite-fille, et de mon nombreux mobilier dont la valeur est assez considérable:--le théâtre de la guerre, où je songe à me rendre, ne leur est guère convenable. Mais il y a une dame âgée qui se chargera de la petite, et Teresa dit que le marchese C*** veillera à la sûreté des meubles. La moitié de la ville fait ses bagages, comme pour se mettre en route. Joli carnaval! Les gredins auraient bien pu attendre jusqu'au carême.»

24 janvier 1821.

«Revenu.--Rencontré quelques masques au Corso.--«Vive la bagatelle!»--Les Allemands sont sur le Pô, les barbares aux portes, et leurs maîtres tiennent conseil à Laybach, et voici qu'on danse, qu'on chante et qu'on fait des folies: «car demain on peut mourir.» Qui peut dire que les arlequins n'ont pas raison? Comme lady Baussière et mon vieil ami Burton,--«je continuai à me promener à cheval.»

»Dîné,--(scélérate de plume!)--boeuf coriace: il n'y a pas en Italie de boeuf qui vaille le diable,--à moins qu'on ne puisse manger un vieux boeuf dans sa peau, le tout rôti au soleil.

»Les principaux acteurs des événemens qui peuvent survenir sous peu de jours, sont sortis pour une partie de tir. Si c'était, comme «une partie de chasse des Highlanders», un prétexte pour une grande réunion de conseillers et de chefs, tout irait bien. Mais ce n'est ni plus ni moins qu'un vrai tapage, une mousqueterie en l'air, une petite guerre de poules d'eau, une vaine dépense de poudre, de munitions et de coups de fusil par pur amusement:--drôles de gens pour «un homme qui a envie de risquer son cou avec eux,» comme dit Marishal Wells dans le Nain Noir.

»Si l'on se rassemble,--«la chose est douteuse,»--il n'y aura pas mille hommes à passer en revue. La raison en est que la populace n'a point d'intérêt en ceci;--il n'y a que la noblesse et la classe moyenne. Je voudrais que les paysans fussent de la partie: c'est une race belle et sauvage de léopards bipèdes. Mais les Bolonais ne voudront pas agir,--et sans eux les Romagnols ne peuvent rien. Ou s'ils essaient,--qu'importe? Ils essaieront: l'homme ne peut faire plus;--et s'il veut y consacrer toute sa force, il peut faire beaucoup. Témoins les Hollandais contre les Espagnols,--alors les tyrans,--ensuite les esclaves,--et depuis peu les hommes libres de l'Europe.

»L'année 1820 n'a pas été heureuse pour moi en particulier, quels qu'en soient les résultats pour les nations. J'ai perdu un procès, après deux décisions en ma faveur. Le projet de prêter de l'argent sur une hypothèque irlandaise a été définitivement rejeté par l'homme d'affaires de ma femme, après un an d'espérances et de peines. Le procès Rochdale a duré quinze ans, et a toujours prospéré jusqu'à mon mariage; depuis quoi tout a été mal,--pour moi du moins.

»Dans la même année, 1820, la comtesse Teresa Guiccioli, née Gamba, et malgré tout ce que j'ai dit et fait pour le prévenir, a voulu se séparer de son mari, il cavalier commendatore Guiccioli, etc. Plus, plusieurs autres petite vexations de l'année,--voitures versées,--meurtre commis devant ma porte, et la victime mourant dans mon lit,--crampes en nageant,--coliques,--indigestions et accès bilieux, etc., etc., etc.,--

Maints menus articles font une somme, Oui-dà, pour le pauvre Caleb Quotem.

25 janvier 1821.

«Reçu une lettre de lord S*** O***, secrétaire-d'État des Sept-Îles. Il m'a écrit d'Ancône (en route pour retourner à Corfou), sur quelques affaires particulières. Il est fils du second lit de feu le duc de L***. Il veut que j'aille à Corfou. Pourquoi non?--peut-être irai-je le printems prochain.

»Répondu à la lettre de Murray,--lu,--rodé de côté et d'autre. Griffonné cette page additionnelle du Journal de ma Vie. Un jour de plus a passé sur lui et sur moi;--mais «qu'est-ce qui vaut le mieux de la vie ou de la mort? Les Dieux seuls le savent,» comme Socrate dit à ses juges, à la clôture du tribunal. Deux mille ans écoulés depuis que le sage a fait cette profession d'ignorance, ne nous ont pas éclairés davantage sur cette importante question; car, suivant la justice chrétienne, personne ne peut-être sûr de son salut,--pas même le plus juste des hommes, puisqu'un seul instant de foi chancelante peut le jeter à la renverse durant sa paisible marche vers le paradis. Or donc, quelle que puisse être la certitude de la foi, l'individu ne peut avoir une foi plus certaine à son bonheur ou à sa misère que sous le règne de Jupiter.

»On a dit que l'immortalité de l'ame est un grand peut-être:--c'en est toujours un grand. Tout le monde s'y cramponne;--le plus stupide, le plus niais et le plus méchant des bipèdes humains est toujours persuadé qu'il est immortel.»

26 janvier 1821.

»À mon retour, sur le pont près du moulin, j'ai rencontré une vieille femme. Je lui demandai son âge;--elle me dit: Tre croci. Je demandai à mon groom (quoique je sache moi-même assez proprement l'italien), ce que diable elle voulait dire avec ses trois croix. Il me dit, quatre-vingt-dix ans, et qu'elle avait cinq ans par dessus le marché!!! Je répétai la même chose trois fois, crainte de méprise:--quatre-vingt-quinze ans!!!--et cette femme était encore active.--Elle entendit ma question, car elle y répondit;--elle me vit, car elle s'avança vers moi; elle ne paraissait pas du tout décrépite, quoiqu'elle eût bien l'air de la vieillesse. Je lui ai dit de venir demain, et je l'examinerai. J'aime les phénomènes; si elle a quatre-vingt-quinze ans, elle doit se souvenir du cardinal Albéroni, qui fut légat ici.

»En descendant de cheval, j'ai trouvé le lieutenant E*** qui venait d'arriver de Faënza: je l'ai invité à dîner demain avec moi. Je ne l'ai pas invité pour aujourd'hui, parce qu'il n'y avait qu'un petit turbot (repas régulier et religieux du vendredi) que je voulais manger à moi seul: je l'ai mangé.

»Sorti,--trouvé Teresa comme de coutume,--musique. Les gentilshommes qui font des révolutions, et qui sont allés à une partie de tir, ne sont pas encore de retour. Ils ne reviendront pas avant dimanche,--c'est-à-dire ils auront été absens cinq jours pour s'amuser, tandis que les intérêts de tout un pays sont en jeu, et qu'eux-mêmes sont compromis.

»Il est difficile de soutenir son rôle parmi une telle troupe d'assassins et d'écervelés;--mais l'écume du bouillon une fois enlevée ou tombée, il peut y avoir du bon. Si ce pays pouvait seulement être délivré, quel sacrifice serait trop grand pour l'accomplissement de ce désir? pour l'extinction de ce soupir des siècles? Espérons: on espère depuis mille ans. Les vicissitudes même du hasard peuvent amener cette chance:--c'est un coup de dés.

»Si les Napolitains ont un seul Masaniello parmi eux, ils battront les bouchers ensanglantés de la couronne et du sabre. La Hollande, dans des circonstances pires, battit les Espagnes et les Philippe; l'Amérique battit les Anglais; la Grèce battit Xerxès, et la France battit l'Europe, jusqu'à ce qu'elle eût pris un tyran; l'Amérique du sud battit ses vieux vautours et les chassa de leur nid; et, pourvu que ces hommes se tiennent fermes, il n'y a rien qui puisse les faire bouger.»

28 janvier 1821.

«La Gazette de Lugano n'est pas arrivée. Lettres de Venise. Il paraît que ces animaux d'Autrichiens ont saisi mes trois ou quatre livres de poudre anglaise. Les gredins!--j'espère les payer en balles. Promenade à cheval jusqu'à la tombée de la nuit.

»Considéré les sujets de quatre tragédies que j'écrirai (si je vis, et si les circonstances le permettent): Sardanapale, déjà commencé; Caïn, sujet métaphysique, un peu dans le style de Manfred, mais en cinq actes, peut-être avec le choeur; Françoise de Rimini, en cinq actes; et je ne suis pas sûr de ne pas essayer Tibère. Je crois que je pourrais tirer quelque chose (dans mon genre de tragique, au moins) du sombre isolement et de la vieillesse du tyran, et même de son séjour à Caprée, en adoucissant les détails, et en exposant le désespoir qui a dû conduire à ces vicieux plaisir. Car ce n'est qu'un sombre et puissant esprit en désespoir qui a pu recourir à ces solitaires horreurs,--outre que Tibère était vieux, et maître du monde tout à-la-fois.»

MÉMORANDA.

«Qu'est-ce que la poésie?--Le sentiment d'un ancien monde et d'un monde à venir.»

Seconde pensée.

Pensée pour un discours de Lucifer dans la tragédie de Caïn.

Si la mort était un mal, te laisserais-je vivre?

Insensé! vis comme je vis moi-même, comme vit ton père,

Comme les fils de tes fils vivront à jamais.

29 janvier 1821.

«Hier, la femme de quatre-vingt-quinze ans est venue me voir. Elle m'a dit que son fils aîné (s'il était maintenant en vie) aurait soixante-dix ans. Elle est grêle, courte, mais active;--elle entend, elle voit,--et sans cesse elle parle. Elle a encore plusieurs dents,--toutes à la mâchoire inférieure, et rien que des dents de devant. Elle est très-profondément ridée, et a au menton une sorte de barbe grise clair-semée, au moins aussi longue que mes moustaches. Sa tête, en vérité, ressemble au portrait de la mère de Pope, portrait que l'on trouve dans quelques éditions des oeuvres de ce poète.

»J'ai oublié de lui demander si elle se rappelait Albéroni (qui a été légat ici), mais je le lui demanderai la prochaine fois. Je lui ai donné un louis,--lui ai commandé un habillement complet, et lui ai assigné une pension hebdomadaire. Jusqu'à présent, elle avait travaillé à ramasser du bois et des pommes de pin dans la forêt,--joli travail à quatre-vingt-quinze ans! Elle a eu une douzaine d'enfans, dont quelques-uns vivent encore. Elle se nomme Maria Montanari.

»Rencontré dans la forêt une compagnie de la secte dite des Américains (sorte de club libéral), tous armés, et chantant de toute leur force, en romagnol:--Sem tutti soldat' per la liberta. (Nous sommes tous soldats pour la liberté.) Ils m'ont salué comme je passais;--je leur ai rendu leur salut, et ai continué ma promenade à cheval. Ce fait peut montrer l'esprit actuel de l'Italie.

»Mon journal d'aujourd'hui se compose de ce que j'ai omis hier. Aujourd'hui, tout a été comme à l'ordinaire. J'ai peut-être une meilleure opinion des écrits des frères Schlegel que je n'avais il y a vingt-quatre heures; et mon opinion leur deviendra encore plus favorable, si c'est possible.

»On dit que les Piémontais ont enfin chanté:--Ça ira! Lu Schlegel. Il dit de Dante que, «dans aucun tems, le plus grand et le plus national de tous les poètes italiens n'a jamais été le grand favori de ses compatriotes.» C'est faux! Il y a eu plus d'éditeurs et de commentateurs,--et dernièrement d'imitateurs de Dante, que de tous les autres poètes italiens pris ensemble. Il n'a pas été le favori de ses compatriotes! Quoi donc! en ce moment (1821), on parle Dante,--on écrit Dante,--on pense et on rêve Dante avec un excès d'admiration qui serait ridicule si le poète n'en était pas si digne.

»C'est dans le même style que l'écrivain allemand parle de gondoles sur l'Arno:--gentil garçon, pour oser parler de l'Italie!

Une heure après minuit.

«Aie confiance, et songe que demain acquittera sa dette.»

30 janvier 1821.

»Nous avons parlé sur diverses affaires du moment et du mouvement. Je les omets; si elles aboutissent à quelque chose, elles parleront d'elles-mêmes. Ensuite, nous avons parlé de Kosciusko. Le comte Ruggiero Gamba m'a raconté qu'il a vu les officiers polonais, dans la campagne d'Italie, fondre en larmes en entendant le nom de ce héros.

»Il faut que le Piémont soit en mouvement:--toutes les lettres et tous les papiers sont arrêtés. On ne sait rien du tout, et les Allemands se concentrent près de Mantoue. On ne connaît rien de la décision de Laybach: cet état de choses ne peut durer long-tems. On ne peut concevoir la fermentation actuelle des esprits sans en être soi-même témoin.»

31 janvier 1821.

«Depuis plusieurs jours je n'ai rien écrit, sauf quelques lettres de réponse. Quand on attend à chaque moment une explosion quelconque, il n'est pas aisé de se mettre à son pupitre pour des sujets de haute composition. Je pus le faire, sans doute; car, l'été dernier, je composai mon drame dans le tumulte du divorce de Mme la comtesse Guiccioli, et au milieu des embarras qui en furent l'accompagnement nécessaire. En même tems, je reçus la nouvelle de la perte d'un procès important en Angleterre. Mais ce n'étaient que des affaires privées et personnelles; l'affaire présente est d'une différente nature.

»Je suppose que c'est là le motif qui m'empêche d'écrire; mais j'ai quelque soupçon que ce pourrait être la paresse, surtout puisque La Rochefoucauld dit que «la paresse domine souvent toutes les passions.» Si cela était vrai, on ne pourrait guère dire que «la fainéantise est la source de tous les maux,» puisqu'on suppose que les passions seules en sont l'origine: ergo, ce qui domine toutes les passions (c'est à savoir, la paresse) serait par cela même un bien. Qui sait?»

Minuit.

«J'ai lu la Correspondance de Grimm. Il répète fréquemment, en parlant d'un poète, ou d'un homme de génie en un genre quelconque, même en musique (Grétry, par exemple), que cet homme a nécessairement «une ame qui se tourmente, un esprit violent.» Jusqu'à quel point cette remarque est-elle vraie? je n'en sais rien. Mais s'il en était ainsi; je serais un poète per eccellenza; car j'ai toujours eu une ame qui, non-seulement se tourmentait elle-même, mais tourmentait encore quiconque était en contact avec elle, et un esprit violent qui m'a presque laissé sans esprit du tout. Quant à définir ce qu'un poète doit être, cela ne vaut pas la peine; car qu'est-ce que les poètes valent? Qu'est-ce qu'ils ont fait?

»Grimm, toutefois, est un excellent critique et historien littéraire. Sa Correspondance forme les annales littéraires de la France dans le tems où il a vécu, et comprend en sus beaucoup de la politique et encore plus du genre de vie de la nation française. Il est aussi précieux et bien plus amusant que Muratori ou Tiraboschi,--j'ai presque dit que Ginguené,--mais nous devons en rester là. Toutefois, c'est un grand homme dans son genre.» .............................................

2 février 1821.

«J'ai considéré quelle peut être la raison pourquoi je m'éveille toujours à une certaine heure de la matinée, et toujours dans un état d'abattement, et je puis dire dans le découragement et dans le désespoir, sous tous les rapports,--même sous le rapport de ce qui me plaisait la soirée précédente. En une heure ou deux environ, cet état se passe, et je me calme assez pour dormir encore, ou du moins pour reposer. En Angleterre, il y a cinq ans, j'eus la même espèce d'hypocondrie, mais accompagnée d'une soif si vive, que je bus près de quinze bouteilles de soda-water en une nuit, après m'être couché, sans cesser néanmoins d'être altéré;--il faut toutefois tenir compte de la perte due à l'explosion, à l'effervescence et au débordement du liquide, lorsque je débouchais les bouteilles ou que j'en cassais le goulot dans mon impatiente envie de boire. À présent, je n'ai pas cette soif, mais l'abattement de mes esprits n'est pas moins fort.

»Je lis dans les Mémoires d'Edgeworth quelque chose de semblable (hormis que la soif s'assouvissait sur la petite bière), dans le cas de sir F. B. Delaval;--mais celui-ci était alors plus vieux que moi d'au moins vingt ans. Qu'est-ce?--le foie? En Angleterre, Le Man (l'apothicaire) me guérit en trois jours de cette soif, qui m'avait duré tant d'années. Je présume que tout cela n'est que de l'hypocondrie.

»Ce que je sens de plus en plus prendre empire sur moi, c'est la paresse, et un dégoût beaucoup plus fort que l'indifférence. Si je m'irrite, c'est jusqu'à la fureur. Je présume que je finirai (si je ne meurs pas plus tôt, par accident ou quelque autre terminaison semblable) comme Swift,--en mourant comblé de vie. J'avoue que je ne contemple pas cette fin avec autant d'horreur que Swift paraît l'avoir fait quelques années avant qu'elle ne survînt; mais Swift avait à peine commencé la vie à l'âge même (de trente-trois ans) où je me sens tout-à-fait vieux de sentimens.

»Oh! il y a un orgue qui joue dans la rue;--c'est une valse: il faut que j'écoute. L'on joue une valse que j'ai entendue dix mille fois dans les bals à Londres, de 1812 à 1815. La musique est une étrange chose.»

5 février 1821.

«Enfin, «le sort en est jeté.» Les Allemands ont reçu l'ordre de marcher, et l'Italie est devenue, pour la dix-millième fois, un champ de bataille. La nouvelle est arrivée hier soir.

»Cet après-midi, le comte Pietro Gamba est venu me consulter sur divers points. Nous avons été nous promener à cheval ensemble. On a envoyé chercher des ordres. Demain la décision doit arriver, et alors on fera quelque chose. Rentré,--dîné,--lu,--sorti,--conversé. Fait un achat d'armes pour les nouvelles recrues des Américains qui sont tous prêts à marcher. Donné des ordres pour avoir des harnais et des porte-manteaux nécessaires pour les chevaux.

»Lu quelque chose de la controverse de Bowles sur Pope, avec toutes les réponses et répliques. Je m'aperçois que mon nom a été fourré dans la discussion, mais je n'ai pas le tems d'établir ce que je sais là-dessus. «Au premier jour de paix,» il est probable que je reprendrai l'affaire.»

9 février 1821.

»Les Autrichiens n'ont que cinquante ou soixante mille hommes, armée qui pourrait tout aussi bien entreprendre de conquérir le monde que de pacifier l'Italie dans l'état actuel. L'artillerie marche en arrière, et seule; et on a l'idée d'entreprendre de la couper. Tout cela dépendra beaucoup des premiers pas des Napolitains. Ici, l'esprit public est excellent; il faut seulement le maintenir: on verra par l'événement.

»Il est probable que l'Italie sera délivrée des barbares, pourvu que les Napolitains tiennent ferme et soient unis entre eux. À Ravenne, on les juge ainsi.

10 février 1821.

»La journée s'est passée comme d'ordinaire,--rien de nouveau. Les barbares sont toujours en marche;--mal équipés, et, sans doute, mal accueillis sur leur route. On parle d'un mouvement à Paris.

»Promené à cheval entre quatre et six,--fini ma lettre à Murray sur les pamphlets de Bowles,--ajouté un postscriptum. Passé la soirée comme d'ordinaire,--resté dehors jusqu'à onze heures,--puis rentré chez moi.»

11 février 1821.

«Écrit,--fait prendre copie d'un extrait des lettres de Pétrarque, relatif à la conspiration du doge Marino Faliero, et contenant l'opinion du poète sur la matière. Entendu un grand coup de canon dans la direction de Comacchio;--les barbares célèbrent la veille du jour anniversaire de la naissance de leur principal cochon--ou du jour de sa fête:--je ne sais plus lequel des deux. Reçu un billet d'invitation pour le premier bal, pour demain. Je n'irai pas au premier, mais j'ai l'intention d'aller au second, comme aussi chez les Veglioni.»

13 février 1821.

«Aujourd'hui, un peu lu de la Hollande de Louis B***; mais je n'ai rien écrit depuis que j'ai terminé ma lettre sur la controverse relative à Pope. La politique est tout-à-fait entourée de brouillards à présent. Les barbares continuent leur marche. Il n'est pas aisé de deviner ce que les Italiens vont faire.

14 février 1821.

«Journée très-ordinaire. Écrit, avant de sortir à cheval, partie d'une scène de Sardanapale. Le premier acte est presque fini. Le reste du jour et de la soirée comme précédemment,--partie hors de chez moi, en conversazione,--partie à la maison.

»Appris les détails de la dernière querelle à Russi, ville non loin d'ici: c'est exactement l'histoire de Roméo et Juliette. Deux familles de contadini sont en inimitié. Dans un bal, les plus jeunes membres de l'une et l'autre famille oublient leur querelle, et dansent ensemble. Un vieillard de l'une des familles entre, et reproche aux jeunes gens de danser avec des femmes ennemies. Les parens mâles de celles-ci s'offensent d'un tel reproche. Les deux partis courent dans leurs foyers et s'arment. Ils en viennent aux mains sur la voie publique, au clair de la lune, et se battent. Trois sont tués et six blessés, la plupart dangereusement;--c'est un fait de la semaine dernière. Un autre assassinat a eu lieu à Césenne,--en tout, environ quarante en Romagne depuis trois mois. Ce peuple tient encore beaucoup du moyen-âge.»

15 février 1821.

«Hier soir, j'ai fini le premier acte de Sardanapale. Ce soir ou demain, je répondrai aux lettres que j'ai reçues.»

16 février 1821.

«Hier soir, il conte Pietro Gamba a envoyé chez moi un homme avec un sac plein de bayonnettes, de mousquets, et de cartouches au nombre de quelques centaines, sans m'en avoir donné avis, quoique je l'eusse vu tout au plus une demi heure auparavant. Il y a environ dix jours, quand il devait y avoir ici un soulèvement, les libéraux et mes frères carbonari me dirent d'acheter des armes pour quelques-uns de nos braves. J'en achetai immédiatement, et je commandai des munitions, etc., et conséquemment les hommes furent armés. Eh bien!--le soulèvement est contremandé, parce que les barbares se mettent en marche une semaine plus tôt que l'on ne comptait; et un ordre exprès est rendu par le gouvernement, que toutes personnes ayant des armes cachées, etc., seront passibles de, etc., etc.»--Et que font mes amis, les patriotes, deux jours après? Ils rejettent entre mes mains, et dans ma maison (sans un mot d'avertissement préalable) ces mêmes armes que je leur avais fournies sur leur requête, et à mes propres périls et dépens.

»Ç'a été un heureux hasard que Lega ait été à la maison pour recevoir ces armes, car (excepté Lega, Tita et F***) tous mes autres domestiques auraient trahi le secret sur-le-champ. D'ailleurs, si l'on dénonce ou découvre ces armes, je serai dans l'embarras.

»Sorti à neuf heures,--rentré à onze. Battu la corneille qui avait volé la nourriture du faucon. Lu les Contes de mon Hôte,--écrit une lettre,--et mêlé une tasse médiocre d'eau avec d'autres ingrédiens.»

18 février 1821.

«La nouvelle du jour est que les Napolitains ont coupé un pont, et tué quatre carabiniers pontificaux qui voulaient s'y opposer. Outre la violation de la neutralité, c'est pitié que le premier sang versé dans cette querelle allemande ait été du sang italien. Toutefois, la guerre semble commencée tout de bon; car si les Napolitains tuent les carabiniers du pape, ils ne seront pas plus délicats envers les barbares.....................

»En parcourant aujourd'hui la Correspondance de Grimm, j'ai trouvée une pensée de Tom Moore dans une chanson de Maupertuis à une femme laponaise:

Et tous les lieux Où sont ses yeux Font la zone brûlante.

»Voici la phrase de Moore:

»Mais je suis sûr que Moore ne vit jamais les vers de Maupertuis; car ils ne furent publiés dans la Correspondance de Grimm qu'en 1813, et j'appris Moore par coeur en 1812. Il y a aussi une autre coïncidence, mais de pensées opposées:

Le soleil luit, Des jours sans nuit Bientôt il nous destine; Mais ces longs jours Seront trop courts, Passés près de Christine.

»C'est la pensée retournée de la dernière stance de la jolie ballade sur Charlotte Lynes, ballade rapportée dans les Mémoires de miss Seward de Darwin:--je cite de mémoire pour avoir appris les vers il y a quinze ans:

Pour ma première nuit j'irai

Dans ces contrées de neige,

Où le soleil reste six mois sans luire;

Et je crois, même alors,

Qu'il reviendra trop tôt

»Aujourd'hui, je n'ai eu aucune communication avec mes vieux amis les carbonari; mais cependant mes bas-appartemens sont pleins de leurs bayonnettes, fusils, cartouches, et je ne sais quoi encore. Je suppose que l'on me considère comme un dépôt à sacrifier en cas d'accidens. Peu importe, dans la supposition de la délivrance de l'Italie, qui ou quoi soit sacrifié; c'est un grand objet:--c'est la poésie même de la politique. Rêver seulement--une Italie libre!!! Eh quoi! il n'y a rien eu de pareil depuis les jours d'Auguste. Je regarde les tems de Jules-César comme libres, parce que les commotions politiques permirent à chacun de choisir son côté, et que les partis furent à-peu-près égaux en force dans le principe. Mais ensuite ce ne fut plus qu'une affaire de troupes prétoriennes et légionnaires;--et depuis!--nous verrons, ou du moins quelqu'un verra quelle carte tournera. Mieux vaut espérer, lors même qu'il n'y a pas d'espoir. Les Hollandais firent plus dans la guerre de soixante-dix ans que les Italiens n'ont à faire aujourd'hui.»

19 février 1821.

»Fait une visite,--conversazione. Toutes les femmes sont effrayées par le vacarme; elles ne veulent point aller à la mascarade parce qu'il fait des éclairs,--la pieuse raison!

»A*** m'a envoyé des nouvelles aujourd'hui. La guerre approche de plus en plus. Ô les gueux de souverains! Puissions-nous les voir battus! Puissent les Napolitains avoir la force des Hollandais d'autrefois, ou des Espagnols d'aujourd'hui, ou des protestans allemands, ou des presbytériens écossais, ou de la suisse sous Guillaume Tell, ou des Grecs sous Thémistocle,--toutes nations petites et isolées (excepté les Espagnols et les luthériens allemands),--et il y a une résurrection pour l'Italie, et une espérance pour le monde!»

20 février 1821.

»Depuis ces derniers jours, j'ai lu, mais je n'ai pas écrit.»

21 février 1821.

«Comme d'ordinaire, j'ai fait ma promenade à cheval,--ma visite, etc., etc. L'affaire commence à s'embrouiller. Le pape a fait imprimer une déclaration contre les patriotes, qui, dit-il, méditent un soulèvement. La conséquence de ceci sera que, dans une quinzaine, tout le pays sera en insurrection. La proclamation n'est pas encore publiée, mais imprimée, et prête pour la distribution. *** m'en a envoyé une copie en secret,--signe qu'il ne sait que penser. Quand il croit avoir besoin d'être bien avec les patriotes, il m'envoie quelque message de politesse ou autre.

»Pour ma part, il me semble que rien, hors le succès le plus décisif des barbares, ne peut prévenir un soulèvement général et immédiat de toute la nation.»

23 février 1821.

«Presque comme hier;--promenade à cheval;--visite;--rien écrit;--lu l'Histoire romaine.

»J'ai reçu une lettre curieuse d'un particulier (c'est probablement un espion ou un imposteur) qui m'informe que les barbares sont indisposés contre moi; mais ainsi soit-il. Les coquins ne peuvent accorder leur hostilité à personne qui les haïsse et les exècre plus que je ne fais, ou qui s'oppose avec plus de zèle à leurs vues quand l'occasion s'en offrira.»

24 février 1821.

«Promenade à cheval, etc., comme à l'ordinaire. L'avis secret qui, ce matin, est arrivé de la frontière aux carbonari, est aussi mauvais que possible. Le plan a manqué,--les chefs militaires et civils sont trahis,--et les Napolitains non-seulement n'ont pas bougé, mais ont déclaré au gouvernement papal et aux barbares qu'ils ne savent rien de l'affaire!!!

»Ainsi va le monde; ainsi les Italiens sont toujours perdus par défaut d'union entre eux. On n'a point décidé ce qu'on doit faire ici, entre deux feux, et coupés que nous sommes de la frontière nord. Mon opinion a été--qu'il vaut mieux se soulever que d'être pris en détail; mais comment sera-t-elle prise à présent? c'est ce que je ne puis dire. Des messagers sont dépêchés aux délégués des autres cités pour apprendre leurs résolutions.

»J'ai toujours eu idée que ça irait à la diable; mais j'aimais à espérer, et j'espère encore. Mon argent, mon bien, ma personne, enfin tout ce que je puis aventurer, je l'aventurerai hardiment pour la liberté italienne; c'est ce que j'ai dit, il y a une demi-heure, à quelques-uns des chefs. J'ai chez moi deux mille cinq cents scudi (plus de cinq cents livres sterling) que je leur ai offerts pour commencer.»

25 février 1821.

«Rentré chez moi,--la tête me fait mal,--surabondance de nouvelles, mais trop accablantes pour être enregistrées. Je n'ai ni lu, ni écrit, ni pensé, mais mené une vie purement animale pendant toute la journée. Je veux essayer d'écrire une page ou deux avant de me coucher; mais, comme dit Squire Sullen, «j'ai un mal de tête terrible; Scrub, verse-moi un petit coup.» Bu du vin d'Imola et du punch.»

CONTINUATION DU JOURNAL108.

27 février 1821.

«J'ai été un jour sans continuer le journal, parce que je ne pouvais trouver un cahier blanc. Enfin, je rassemble ces souvenirs.

»Tel est l'esprit du jour, et ces gens-là ne paraissent pas s'en apercevoir. Le fait simplement considéré, les jeunes gens avaient raison, les domestiques ayant toujours été exclus des fêtes.

»Hier, j'ai écrit deux notes sur la controverse de Bowles et Pope, et les ai envoyées à Murray par la poste. La vieille femme que j'assistai dans la forêt (elle a quatre-vingt-quatorze ans) m'a apporté deux bouquets de violettes. Nam vita gaudet mortua floribus. Le cadeau m'a plu beaucoup. Une femme anglaise m'aurait offert une paire de bas de laine tricotés, au moins, dans le mois de février. Les bouquets et les bas sont d'excellentes choses; mais les premiers sont plus élégans. Le cadeau, dans cette saison, me rappelle une stance de Gray omise dans son élégie:

Ici sont souvent répandues les violettes printanières, Que des mains inconnues font pleuvoir; Le rouge-gorge aime à nicher et à gazouiller ici, Et la trace légère d'un petit pas s'imprime sur le sol.

»C'est une stance aussi belle qu'aucune autre de son élégie; je m'étonne qu'il ait eu le courage de l'omettre.

»Cette nuit, j'ai horriblement souffert--d'une indigestion, je crois. Je ne soupe jamais,--c'est-à-dire, jamais chez moi; mais hier soir, je me laissai entraîner, par le cousin de la comtesse Gamba, et par l'énergique exemple de son frère, à avaler au souper quantité de moules bouillies, et à les délayer sans répugnance avec du vin d'Imola. Quand je fus rentré chez moi, dans l'appréhension des conséquences, j'avalai trois ou quatre verres de liqueurs spiritueuses, que les hommes (les marchands) nomment eau-de-vie, rum ou curaçao, mais que les dieux intituleraient esprit-de-vin coloré ou sucré. Tout alla bien jusqu'à ce que je me fusse mis au lit; alors je devins un peu enflé, et fus pris d'un fort vertige. Je sortis du lit, et, faisant dissoudre du soda-powder, j'en bus. Cette boisson me procura un soulagement momentané. Je rentrai dans le lit; mais je redevins malade et triste. Je repris encore du soda-water. Enfin, je tombai dans un affreux sommeil. Je m'éveillai et fus souffrant tout le jour, jusqu'à ce que j'eusse galopé quelques milles. Question:--Est-ce à cause des moules, ou de ce que je pris pour les corriger, que j'éprouvai cette secousse? Je crois à l'une et l'autre cause. J'observai durant mon indisposition la complète inertie, inaction et destruction de mes principales facultés mentales. J'essayai de les ranimer,--mais je ne le pus;--et voilà ce que c'est que l'ame! Je croirais qu'elle est mariée au corps, si elle ne sympathisait pas si étroitement avec lui. Si elle s'exaltait quand le corps s'affaisse, et vice versa, ce serait un signe que le corps et l'ame soupirent pour un état naturel de divorce; mais au contraire corps et ame semblent aller ensemble comme des chevaux de poste.

»Espérons ce qui vaut le mieux;--c'est le grand point.»

Durant les deux mois que comprend ce journal, Byron écrivit quelques-unes des lettres de la série suivante. Le lecteur doit donc s'attendre à y trouver des détails relatifs aux mêmes événemens.

LETTRE CCCCIV.

A M. MOORE.

Ravenne, 2 janvier 1821.

«En entrant dans notre projet relativement aux Mémoires, vous me faites grand plaisir. Mais je doute (contre l'opinion de ma chère Mme Mac F***, que j'ai toujours aimée et aimerai toujours,--non-seulement parce que j'éprouvai une réelle affection pour elle personnellement, mais encore parce que c'est elle et environ une douzaine d'autres personnes de son sexe qui seules me soutinrent dans le grand conflit de 1815),--mais je doute, dis-je, que les Mémoires puissent paraître ma vie durant, et, en vérité, je préférerais qu'ils ne parussent pas; car un homme a toujours l'air mort après que sa vie a été publiée, et certes je ne survivrais pas à la publication de la mienne.

»Je ne puis consentir à altérer la première partie des Mémoires......................................

»Quant à notre journal projeté, je l'appellerai comme il vous plaira: nous l'appellerons, si vous voulez, «La Harpe,» ou lui donnerons tout autre titre.

»Je désire que vous songiez sérieusement à notre plan de journal;--car je suis aussi sérieux qu'on peut l'être, dans ce monde, pour quoi que ce soit. ..................................................

»Votre, etc.

»Je ne puis vous exposer l'état actuel des circonstances, parce qu'on ouvre toutes les lettres.

»Me placerez-vous dans vos maudits Champs-Élysées? Est-ce és ou ées pour l'adjectif? Je ne sais rien du français, vu que je suis tout Italien. Quoique je lise et comprenne le français, je n'essaie jamais de le parler; car je le déteste.

»Quant à la seconde partie des Mémoires, retranchez ce qu'il vous plaira de retrancher.»

LETTRE CCCCV.

A M. MURRAY.

Ravenne, 4 janvier 1821.

«Je viens de voir, par le journal de Galignani, qu'on est dans une grande attente d'une tragédie nouvelle par Barry Cornwall. Parmi ce que j'ai déjà lu de lui, j'ai fort goûté les Esquisses Dramatiques; mais j'ai trouvé que son Histoire sicilienne et son Marcien Colonne, en vers, étaient tout-à-fait gâtés par je ne sais quelle affectation imitée de Wordsworth, de Moore et de moi-même,--le tout confondu en une sorte de chaos. Je crois cet auteur très-capable de produire une bonne tragédie, s'il garde un style naturel et ne s'amuse pas à faire des arlequinades pour l'auditoire. Comme il fut un de mes camarades d'école (Barry Cornwall n'est pas son vrai nom), je prends à son succès un intérêt plus qu'ordinaire, et je serai charmé d'en être vite instruit. Si j'avais su qu'il travaillât en ce genre, j'aurais parlé de lui dans la préface de Marina Faliero. Il créera une merveille du monde s'il fait une belle tragédie; je suis toutefois convaincu qu'il n'y réussira pas en suivant les vieux dramaturges,--qui sont pleins de fautes grossières, effacées par la beauté du style,--mais en écrivant naturellement et régulièrement, et en composant des tragédies régulières, à l'instar des Grecs; mais non par voie d'imitation,--en suivant seulement les bases de leur méthode, et en les adaptant aux tems et aux circonstances actuelles,--et, sans contredit, point de choeur.

»Vous rirez et direz: «Que ne faites-vous ainsi vous-même?» J'ai, comme vous voyez, tenté une ébauche dans Marino Faliero; mais beaucoup de gens pensent que mon talent est «essentiellement contraire au genre dramatique», et je ne suis pas du tout certain qu'on n'ait pas raison. Si Marino Faliero ne tombe pas--à la lecture,--je ferai peut-être un nouvel essai (mais non pour le théâtre); et comme je pense que l'amour n'est pas la principale passion pour une tragédie (quoique la plupart des nôtres reposent sur ce sujet), vous ne me trouverez pas écrivain populaire. À moins que l'amour ne soit furieux, criminel et infortuné, il ne doit pas servir pour sujet tragique. Quand il est moelleux et enivré, il en sert, mais il ne le doit pas: c'est alors pour la galerie et les secondes loges.

»Si vous désirez avoir une idée de l'essai que je tente, prenez une traduction d'un quelconque des tragiques grecs. Si je disais l'original, ce serait de ma part une impudente présomption; mais les traductions sont si inférieures aux auteurs originaux, que je pense pouvoir risquer cette question: ainsi jugez «de la simplicité de l'intrigue», etc., et ne me jugez point d'après vos vieux fous d'auteurs dramatiques, car ce serait boire de l'eau-de-vie pour goûter ensuite d'une fontaine. Après tout, néanmoins, je présume que vous ne prétendez pas que l'esprit-de-vin soit un plus noble élément qu'une source limpide bouillonnant au soleil. Et telle est la différence que je mets entre les Grecs et ces nuageux charlatans,--en exceptant toutefois Ben Johnson, qui était humaniste et classique. Ou bien prenez une traduction d'Alfieri, et, près de ce tragique mis sous forme anglaise, faites expérience de l'intérêt de mes nouveaux essais dans l'ancien genre, puis dites-moi franchement votre opinion. Mais ne me mesurez pas à l'aune de vos vieux ou nouveaux tailleurs: Rien de plus aisé que de compliquer les ressorts du drame. Mrs. Centlivre, dans la comédie, a dix fois plus d'intrigue que Congreve. Mais lui est-elle comparable? et cependant elle chassa Congreve du théâtre.»

LETTRE CCCCVI.

A M. MURRAY.

Ravenne, 19 janvier 1821.

«Votre lettre du 29 du mois dernier est arrivée. Il faut que je vous requière positivement et sérieusement de prier M. Harris ou M. Elliston de laisser le Doge tranquille. Ce n'est pas un drame à jouer; la représentation ne remplira pas leur but, nuira au vôtre (qui est la vente de l'ouvrage); et me fera de la peine. C'est manquer de courtoisie, et même d'honnêteté, que de persister dans cette usurpation des écrits d'un homme.

»Je vous ai déjà fait passer par le dernier courrier une courte protestation, adressée au public, contre ce procédé; au cas que ces gens-là persistent, ce que je n'ose point croire, vous la publierez dans les journaux. Je ne m'en tiendrai pas là, s'ils vont leur train; mais je ferai un plus long appel sur ce point, et établirai l'injustice que je vois dans leur manière d'agir. Il est dur que je doive avoir affaire à tous les charlatans de la Grande-Bretagne, aux pirates qui me publieront, et aux acteurs qui me joueront,--tandis qu'il y a des milliers de braves gens qui ne peuvent trouver ni libraire ni directeur...... ..............................................

»Le troisième chant de Don Juan est «faible»; mais, si les deux premiers et les deux suivans sont tolérables, qu'attendez-vous? surtout puisque je ne dispute pas avec vous sur ce point, ni comme objet de critique ni comme objet d'affaires.

»D'ailleurs, que dois-je croire? Vous, Douglas Kinnaird, et d'autres, m'écrivez que les deux premiers chants déjà publiés sont au nombre des meilleures pièces que j'aie écrites, et sont réputés comme tels; Augusta écrit qu'ils sont jugés «exécrables» (mot bien amer pour un auteur:--qu'en dites-vous, Murray?) même comme composition littéraire, et qu'elle en avait entendu dire tant de mal, qu'elle a résolu de ne jamais les lire, et a tenu sa résolution. Quoiqu'il en soit, je ne puis retoucher; ce n'est pas mon fort. Si vous publiez les trois nouveaux chants sans ostentation, ils réussiront peut-être.

»Publiez, je vous prie, le Dante et le Pulci (je veux dire la Prophétie de Dante). Je regarde la traduction de Pulci comme ma grande oeuvre. Le reste des Imitations d'Horace où est-il? Publiez tout en même tems: autrement «la variété» dont vous vous targuez sera moins évidente.

»Je suis de mauvaise humeur.--Des obstacles en affaires venus de ces maudits procureurs, qui s'opposent à un prêt avantageux que je devais faire sur hypothèque à un noble personnage, parce que la propriété de l'emprunteur est en Irlande, m'ont appris comment un homme est traité pendant son absence. Oh! si je reviens, je ferai marcher droit quelques hommes qui n'y songent guère;--ou eux ou moi, nous déménagerons.»..........................

LETTRE CCCCIX113.

A M. MOORE.

Ravenne, 22 janvier 1821.

«Rétablissez votre santé, je vous prie. Je ne suis pas content de votre maladie. Ainsi écrivez-moi une ligne pour me dire que vous êtes sur pied, sain et dispos de plus belle. Aujourd'hui j'ai trente-trois ans.

Les bronziers, ce semble, se disposent à voter Une adresse, et à la présenter tout revêtus de bronze; Pompe superflue!--car, près de lord Harry, Ils trouveront où ils veulent aller, plus de bronze qu'ils n'en porteront.

»Il y a une ode pour vous, n'est-ce pas?--digne

De ****, grand poète métaphysiqueur,

Homme d'un vaste mérite, quoique peu de gens s'en doutent,

J'en suis pour beaucoup redevable à ma passion pour la pâtisserie.

»Mestri et Fusina sont les passages ordinaires par où on va à Venise; mais ce fut de Fusina que vous et moi nous nous embarquâmes, quoique «la misérable nécessité de rimer» m'ait fait mettre Mestri dans le voyage.

»Ainsi, un livre vous a été dédié? J'en suis charmé, et je serais très-heureux de voir le volume.

»Je suis au comble de l'embarras à propos d'une mienne tragédie qui n'est bonne que pour le cabinet d***; et que les directeurs, s'arrogeant un droit absolu sur toute poésie une fois publiée, sont déterminés à faire représenter, avec ou sans mon agrément, peu leur importe, et, je présume, avec les changemens que M. Dibdin fera pour leur usage. J'ai écrit à Murray, à lord Chamberlain, et à d'autres, pour qu'ils interviennent dans cette affaire et me préservent d'une telle exposition publique. Je ne veux ni les impertinens sifflets, ni les applaudissemens insolens d'un auditoire de théâtre. Je n'écris que pour le lecteur, et ne me soucie que de l'approbation silencieuse de ceux qui ferment un livre de bonne humeur, et avec une paisible satisfaction.

»Or, si vous voulez écrire aussi à notre ami Perry, pour le prier d'employer sa médiation auprès d'Harris et d'Elliston, afin d'empêcher l'exécution de ce projet, vous m'obligerez beaucoup. La pièce n'est pas du tout propre au théâtre, comme un simple coup-d'oeil le leur montrera, ou le leur a, j'espère, déjà montré; et, y fût-elle jamais propre, je n'aurai jamais, la volonté d'avoir rien à faire avec les théâtres.

»Je me hâte de me dire votre, etc.»

LETTRE CCCCX.

A M. MURRAY.

Ravenne, 27 janvier 1821.

«Je diffère d'avis avec vous sur le compte de la Prophétie de Dante, que je crois devoir être publiée avec la tragédie. Mais faites ce qu'il vous plaît; vous êtes nécessairement le meilleur juge des finesses de votre métier. Je suis d'accord avec vous sur le titre. Le drame peut être bon ou mauvais, mais je me flatte que c'est un tableau original, d'un genre de passion si naturel à mon esprit, que je suis convaincu que j'aurais agi précisément comme le doge, sous l'influence des mêmes provocations.

»Je suis charmé de l'approbation de Foscolo.

»Excusez-moi si je me hâte. Je crois vous avoir dit que:--je ne sais plus ce que c'était: mais peu importe.

LETTRE CCCCXI.

A M. MURRAY.

Ravenne, 2 février 1821.

«Votre lettre d'excuse est arrivée. J'accueille la lettre, mais je n'admets pas les excuses, si ce n'est par courtoisie; ainsi, lorsqu'un homme vous marche sur les orteils et vous demande pardon, on lui accorde ce pardon, mais la phalange ne vous fait pas moins mal, surtout s'il y existe un cor.

»Dans le dernier discours du doge, il y a la phrase suivante (voici, du moins, comme ma mémoire me la donne):

Et toi qui fais et défais les soleils;

Il faut la changer en celle-ci:

Et toi qui allumes et éteins les soleils,

c'est-à-dire, si le vers coule également bien, et si M. Gifford croit l'expression meilleure. Ayez, je vous prie, la bonté d'y faire attention. Vous êtes tout-à-fait devenu un ministre d'état. Songez s'il n'est pas possible qu'un jour vous soyez jeté à bas. *** ne sera pas toujours tory, quoique Johnson dise que le premier whig fut le diable lui-même.

»Vous avez, par la correspondance de M. Galignani, appris un secret (un peu tard, à la vérité); savoir qu'un Anglais peut exclusivement disposer de ses droits d'auteur en France,--fait de quelque importance au cas qu'un écrivain obtienne une grande popularité. Or, je veux bien vous dire ce qu'il faut que vous fassiez, et ne point prendre d'avantage sur vous, quoique vous ayez été assez méchant pour rester trois mois sans accuser réception de ma lettre. Offrez à Galignani l'achat du droit de propriété en France; s'il refuse, désignez tel libraire qu'il vous plaira, et je vous signerai tel contrat qu'il vous plaira aussi, et il ne vous en coûtera pas un sou de mon côté.

»Songez que je ne veux point me mêler de cette affaire, sinon pour vous assurer la propriété de mes oeuvres. Je n'aurai jamais de marché qu'avec les libraires anglais, et je ne désire aucun honoraire hors de ma patrie.

»Or, cela est candide et sincère, et un peu plus beau que votre silence matois, pour voir ce qu'il en adviendrait. Vous êtes un excellent homme, mio caro Moray, mais il y a encore en vous, par-ci par-là, un peu de levain de Fleet-Street,--une miette de vieux pain. Vous n'avez pas le droit d'agir envers moi en homme soupçonneux; car je ne vous en ai donné aucune raison. Je serai toujours franc avec vous..................................

»Je ne dirai plus rien à présent, sinon que je suis,

»Votre, etc.

»P. S. Si vous vous aventurez, comme vous le dites, à Ravenne cette année, je remplirai les devoirs de l'hospitalité tant que vous y vivrez, et vous enterrerai bel et bien (pas en terre sainte, néanmoins), si vous êtes tué par la balle ou par le glaive; ce qui devient fréquent depuis peu parmi les indigènes. Mais peut-être votre visite sera prévenue; je viendrai probablement dans votre pays; et dans ce cas, écrivez à milady le duplicata de l'épître que le roi de France adressa au prince Jean.»

LETTRE CCCCXII.

A M. MURRAY.

Ravenne, 16 février 1821.

«Au mois de mars arrivera de Barcelonne signor Curioni, engagé pour l'Opéra. C'est une de mes connaissances, un jeune homme de manières distinguées, et fameux dans sa profession. Je requiers en sa faveur votre bienveillance personnelle et votre patronage. Introduisez-le, je vous prie, chez tous les gens de théâtre, éditeurs de journaux, et autres, qui pourront lui rendre, dans l'exercice de sa profession, des services publics et particuliers.

»Le cinquième chant de Don Juan est si loin d'être le dernier, que c'est à peine si le poème commence. Je veux faire faire à Don Juan le tour de l'Europe, avec un mélange convenable de siéges, de batailles et d'aventures, et le faire finir, comme Anacharsis Clootz, dans la révolution française. Je ne sais combien de chants ce plan exigera, ni si je l'achèverai (même hormis le cas de mort prématurée); mais enfin telle a été ma première idée. J'ai songé à faire de Don Juan un cavaliere servente en Italie, la cause d'un divorce en Angleterre, et un homme sentimental «à figure de Werther» en Allemagne, afin de mettre au jour les différens ridicules de la société dans chacun de ces pays, et de montrer mon héros graduellement gâté et blasé au fur et à mesure qu'il vieillira, comme c'est naturel. Mais je n'ai pas définitivement arrêté si je le ferai finir en enfer ou par un malheureux mariage, car je ne sais lequel est le pire; la tradition espagnole dit l'enfer; mais il est probable que ce n'est qu'une allégorie de l'autre état. Vous êtes maintenant en possession de mes idées sur le sujet.

»Vous dites que le Doge ne sera pas populaire; ai-je écrit jamais pour la popularité? Je vous défie de me montrer un de mes ouvrages (excepté un conte ou deux), de style ou mine populaire. Il me paraît qu'il y a place pour un différent genre de drame, qui ne soit ni une imitation servile du drame ancien, genre erroné et grossier, ni trop français non plus, comme ceux qui succédèrent aux écrivains du vieux tems. Il me paraît qu'un bon style anglais et une observation plus sévère des règles pourraient produire une combinaison qui ne déshonorât pas notre littérature. J'ai essayé, de plus, à faire une pièce sans amour; et il n'y a non plus ni anneaux, ni méprises, ni surprises, ni scélérats enragés, ni mélodrame enfin. Tout cela l'empêchera d'être populaire, mais ne me persuadera pas qu'elle soit par conséquent mauvaise. Toutes les fautes y naîtront plutôt de l'imperfection dans l'exécution et la conduite que de la conception, qui est simple et sévère............................................. ...................................................

»Dans la lettre sur Bowles (que je vous ai envoyée par le courrier de mardi), après ces mots «on a fait plusieurs tentatives.» (en parlant de la réimpression des Poètes anglais et Réviseurs écossais), ajoutez: «en Irlande;» car je crois que les pirates anglais n'ont commencé leurs tentatives qu'après que j'eus quitté l'Angleterre pour la seconde fois. Veillez-y je vous prie. Faites-moi savoir ce que vous et votre synode pensez sur la controverse Bowles.... ....................................................

»Comment George Bankes a-t-il été amené à citer les Poètes anglais dans la chambre des communes? Tout le monde me jette ce poème à la tête.

»Quant aux nouvelles politiques, les Barbares marchent sur Naples, et s'ils perdent une seule bataille, toute l'Italie sera en insurrection. Ce sera comme la révolution espagnole.

»Vous parlez des lettres ouvertes. Certainement, les lettres sont ouvertes, et c'est la raison pour laquelle je traite toujours les Autrichiens de vils gredins. Il n'y a pas un Italien qui les abhorre plus que je ne fais: et tout ce que je pourrais faire pour délivrer l'Italie et la terre de leur infâme oppression, je le ferais con amore.

»Votre, etc.»

LETTRE CCCCXIII.

A M. MURRAY.

Ravenne, 21 février 1821.

«À la page 44e du premier volume des Voyages de Turner (que vous m'avez dernièrement envoyés), il est dit que «Lord Byron, en établissant avec tant de confiance la possibilité de traverser à la nage le détroit des Dardanelles, semble avoir oublié que Léandre le traversait dans l'un et l'autre sens, tour-à-tour suivant et contre la direction du courant; tandis que lui (Lord Byron) n'a accompli que la partie la plus aisée de la tâche, en nageant suivant le courant d'Europe en Asie.» Je n'ai pas, sans aucun doute, oublié ce que sait le premier écolier venu, c'est-à-dire que Léandre traversait le détroit dans la nuit, et revenait le matin. Mon but a été de démontrer que l'Hellespont pouvait être traversé à la nage, et c'est à quoi M. Ekenhead et moi nous avons réussi, l'un en une heure et dix minutes, l'autre en une heure et cinq minutes. Le courant ne nous était pas favorable; au contraire, la grande difficulté fut d'y résister; car, loin de nous aider à gagner le rivage asiatique, il nous emportait droit dans l'archipel. Ni M. Ekenhead, ni moi, ni, j'oserai ajouter, personne à bord de la frégate, à commencer par le capitaine Bathurst, n'avait la moindre notion de cette différence de courant que M. Turner signale du côté de l'Asie. Je n'en ai jamais entendu parler; autrement, j'aurais fait le trajet dans le sens contraire. Le seul motif qui décida le lieutenant Ekenhead, ainsi que moi-même, à partir du rivage d'Europe, fut que le petit cap au-dessus de Sestos était un lieu plus proéminent, et que la frégate qui était à l'ancre au-dessous du fort asiatique, formait un meilleur point de vue pour diriger notre nage; et, dans le fait, nous abordâmes juste au-dessous.

»M. Turner dit: «Tout ce qu'on jette dans le courant, sur cette partie de la rive européenne, arrive nécessairement à la côte asiatique.» Cette assertion est si loin d'être vraie, que l'objet abandonné au courant arrive nécessairement dans l'archipel, quoiqu'un vent violent, soufflant dans la direction de l'Asie, ait pu quelquefois produire l'effet contraire.

»Quant à la différence du courant, je n'en ai aperçu aucune; la direction n'en est favorable au nageur ni d'un côté ni de l'autre, mais on peut en éluder l'effet en entrant dans la mer à une distance considérable au-dessus du point opposé de la côte où le nageur veut aborder, et en résistant continuellement; le courant est fort, mais, moyennant un bon calcul, vous pouvez arriver à terre. Mon expérience et celle des autres me forcent de déclarer le trajet de Léandre possible et praticable. Tout homme jeune, et doué de quelque habileté dans la natation, peut réussir en partant n'importe de quel côté. Je restai trois heures à traverser le Tage à la nage, ce qui est beaucoup plus hasardeux, puisque le trajet est de deux heures plus long que celui de l'Hellespont. Je mentionnerai encore un exemple de ce qu'il est possible de faire en nageant. En 1818, le chevalier Mengaldo, gentilhomme de Bassano, bon nageur, désira nager avec mon ami M. Alexandre Scott et avec moi. Comme il paraissait attacher à cette partie le plus vif intérêt, nous ne le refusâmes pas. Nous partîmes tous trois de l'île du Lido pour gagner Venise. À l'entrée du Grand Canal, Scott et moi nous étions très en avant, et nous n'apercevions plus notre ami étranger, ce qui, toutefois, était de peu de conséquence, puisqu'il y avait une gondole pour garder ses habits et le prendre au sortir de l'eau.--Scott nagea jusqu'au-delà du Rialto, où il aborda, moins par la fatigue qu'à cause du froid; car il avait été quatre heures dans l'eau, sans se reposer ou s'arrêter, si ce n'est en se laissant aller sur le dos--(c'était la condition expresse de notre partie). Je continuai ma course jusqu'à Santa-Chiara, et parcourus ainsi la totalité du Grand Canal (outre la distance du Lido), et j'abordai là où la lagune se rouvre pour le passage de Fusina. J'avais été dans l'eau, montre en main, sans aide ni repos, sans jamais toucher ni sol ni barque, quatre heures et vingt minutes. M. le consul-général Hoppner fut témoin de cette partie, et plusieurs autres personnes en ont connaissance. M. Turner peut aisément vérifier le fait, s'il y ajoute quelque importance, en s'en informant auprès de M. Hoppner. Nous ne pourrions assigner exactement la distance parcourue, qui toutefois, dut être considérable.

»Je ne mis à traverser l'Hellespont qu'une heure et dix minutes. Je suis maintenant plus vieux de dix ans d'âge, et de vingt ans de constitution que lorsque je traversai le détroit des Dardanelles; et pourtant il y a deux ans, je fus capable de nager pendant quatre heures et vingt minutes; et je suis sûr que j'aurais pu continuer encore deux heures, quoique j'eusse une paire de caleçons, accoutrement qui n'est nullement favorable à ce genre d'exercice. Mes deux compagnons furent aussi quatre heures dans l'eau. Mengaldo pouvait avoir environ trente ans; Scott, environ vingt-six.

»Avec ces expériences de natation, faites par moi ou par d'autres, non-seulement sur le lieu, mais ailleurs encore, pourquoi douterais-je que l'exploit de Léandre ne fût point parfaitement praticable? Puisque trois individus ont parcouru une distance plus grande que la largeur de l'Hellespont, pourquoi lui, Léandre, n'aurait-il pu franchir ce détroit? Mais M. Turner a échoué; et, cherchant une raison plausible de son échec, il rejette la faute sur la rive asiatique du détroit. Il a essayé de nager tout en travers, au lieu de partir de plus haut pour gagner un avantage; il aurait pu tout aussi bien essayer de voler par-dessus le mont Athos.

»Qu'un jeune Grec des tems héroïques, épris d'amour, et doué de membres vigoureux, ait pu réussir dans un pareil trajet, je ne m'en étonne ni n'en doute. A-t-il tenté ou non ce trajet? c'est une autre question; car il aurait pu avoir une petite barque qui lui eût épargné cette peine.

»Je suis votre sincère, etc. BYRON.

»P. S. M. Turner dit que la traversée d'Europe en Asie est «la partie la plus aisée de la tâche.» Je doute que Léandre fût de cet avis; car c'était le retour: toutefois, il y avait plusieurs heures d'intervalle entre les deux traversées. L'argument de M. Turner que «plus haut ou plus bas, le détroit s'élargit si considérablement, qu'il y aurait eu peu d'avantage à s'écarter,» n'est bon que pour de médiocres nageurs; un homme de quelque habileté et de quelque expérience dans la natation, aura toujours moins égard à la longueur du trajet qu'à la force du courant. Si Ekenhead et moi eussions songé à traverser dans le point le plus étroit, au lieu de remonter jusqu'au cap, nous aurions été entraînés à Ténédos. Toutefois le détroit ne s'élargit pas excessivement, même au-dessus ou au-dessous des forts. Comme la frégate stationna quelque tems dans les Dardanelles, en attendant le firman, je me baignai souvent dans le détroit après notre traversée, et généralement sur la côte asiatique, sans apercevoir cette plus grande force dans le courant par laquelle le voyageur diplomatique excuse son échec. Notre amusement, dans la petite baie qui s'ouvre immédiatement au-dessous du fort asiatique, était de plonger pour attraper les tortues de terre, que nous jetions exprès dans l'eau, et qui, en véritables amphibies, se traînaient au fond de la mer; cela ne prouve pas une plus grande violence dans le courant que sur la rive européenne. Quant à la modeste insinuation que nous choisîmes cette dernière rive comme «plus facile,» j'en appelle à la décision de M. Hobhouse et au capitaine Bathurst (le pauvre Ekenhead étant mort). Si nous avions été instruits de cette prétendue différence du courant, nous en aurions du moins tenté l'épreuve, et nous n'étions pas gens à renoncer après les vingt-cinq minutes de l'expérience de M. Turner. Le secret de tout ceci est que M. Turner a échoué et que nous avons réussi; il est par conséquent désappointé, et paraît disposé à rabaisser le peu de mérite qu'il peut y avoir dans notre succès. Pourquoi n'essaya-t-il pas du côté de l'Europe? S'il y avait réussi, après avoir échoué du côté de l'Asie, son excuse aurait été meilleure. M. Turner peut trouver tels défauts qu'il lui plaira dans ma poésie ou ma politique; mais je lui recommande de renoncer aux réflexions aquatiques, jusqu'à ce qu'il soit capable de nager «vingt-cinq minutes sans être épuisé,» quoi qu'il soit, je pense, le premier tory des tems modernes qui ait jamais nagé contre le courant durant une demi-heure.»

LETTRE CCCCXIV.

A M. MOORE.

Ravenne, 22 février 1821.

«Comme je souhaite que l'ame de feu Antoine Galignani repose en paix (vous aurez sans doute lu sa mort, publiée par lui-même dans son journal), vous êtes particulièrement invité à informer ses enfans et héritiers que je n'ai reçu qu'un numéro de leur Literary Gazette, à laquelle je me suis abonné il y a plus de dix mois,--malgré les fréquentes réclamations que je leur ai écrites. S'ils n'ont aucun égard pour moi, simple abonné, ils doivent en avoir pour leur parent défunt, qui indubitablement n'est pas bien traité dans sa présente demeure pour ce manque total d'attention: sinon, il me faut la restitution de mes francs. J'ai payé par l'entremise du libraire vénitien Missiaglia. Vous pouvez aussi faire entendre à ces gens-là que lorsqu'un honnête homme écrit une lettre, il est d'usage de lui adresser une réponse.

»Nous sommes ici à la guerre, et à deux jours de distance du théâtre des hostilités, dont nous attendons la nouvelle de moment en moment. Nous allons voir si nos amis italiens sont bons à autre chose qu'à «faire feu de derrière une encoignure,» comme le fusil d'un Irlandais. Excusez-moi si je me hâte de finir,--j'écris tandis qu'on m'attache mes éperons. Mes chevaux sont à la porte, et un comte italien m'attend pour m'accompagner dans ma promenade équestre.

»Votre, etc.

»Dites-moi, je vous prie, si, parmi toutes mes lettres, vous en avez reçu une qui détaille la mort de notre commandant. Il a été tué près de ma porte, et a expiré dans ma maison.»

LETTRE CCCCXV.

A M. MURRAY.

Ravenne, 2 mars 1821.

«Vous avez ci-joint le commencement d'une lettre que j'écrivais à Perry, mais que j'ai interrompue dans l'espoir que vous auriez le pouvoir d'empêcher les théâtres de me représenter. Vous ne devez certainement pas l'envoyer à son adresse; mais elle vous expliquera mes sentimens à ce sujet. Vous me dites: «Il n'y a rien à craindre; laissez-les faire ce qu'il leur plaît,» c'est-à-dire que vous me verriez damné avec la plus parfaite tranquillité. Vous êtes un gentil garçon.»

À M. PERRY

Ravenne, 22 janvier 1821.

Monsieur,

«J'ai reçu une étrange nouvelle, qui ne peut être plus désagréable à votre public qu'elle ne l'est à moi-même. Des lettres particulières et les gazettes me font l'honneur de dire que c'est l'intention de quelques directeurs de Londres de mettre en scène le poème de Marino Faliero, etc., qui n'a jamais été destiné à cette exposition publique, et qui, j'espère, ne la subira jamais. Il n'y est certainement pas propre. Je n'ai jamais écrit que pour le lecteur solitaire, et ne demande d'autres applaudissemens qu'une approbation silencieuse. Puisque le dessein de m'amener de force, comme un gladiateur, sur l'arène théâtrale est une violation de toutes les convenances littéraires, je compte que la partie impartiale de la presse se rangera entre moi et cette monstrueuse violation de mes droits; car je réclame comme auteur le droit d'empêcher que mes écrits ne soient convertis en pièces de théâtre. Je respecte trop le public pour que cela se fasse de mon gré. Si j'avais recherché sa faveur, c'eût été par une pantomime.

»J'ai dit que je n'écris que pour le lecteur: je ne puis consentir à aucun autre genre de publicité, ou à l'abus de la publication de mes ouvrages dans l'intérêt des histrions. Les applaudissemens d'un auditoire ne me causeraient point de plaisir; et pourtant, son improbation pourrait me causer de la peine: les chances ne sont donc pas égales. Vous me direz peut-être: «Comment est-ce possible? Si l'improbation de l'auditoire vous cause de la peine, l'approbation ne pourrait pas vous faire plaisir?» Point du tout: la ruade d'un âne ou la piqûre d'une guêpe peut être pénible pour ceux qui ne trouveraient rien d'agréable à entendre l'un braire et l'autre bourdonner.

»La comparaison peut sembler impolie; mais je n'en ai pas d'autre sous la main, et elle se présente naturellement.»

LETTRE CCCCXVI.

A M. MURRAY.

Ravenne, Marzo 1821.

«Dans mon paquet du 12 courant, dernière feuille--et dernière page,--retranchez la phrase qui définit ou prétend définir ce que c'est que la qualité de gentleman, et quels gens doivent être ainsi qualifiés. Je vous dis de retrancher la phrase entière, parce qu'elle ne vient pas plus à propos que «la cosmogonie ou création du monde» dans le Vicaire de Wakefield.

»Sur tous ces points, prenez une opinion arrêtée; prenez l'avis sensé (ou insensé) de vos savans visiteurs, et agissez en conséquence. Je suis fort traitable--en prose.

»Or, y a-t-il dans tout ce passage un vers qui ne soit pourvu de l'image la plus propre à remplir le but du poète? Faites attention à la variété,--à la poésie de ce passage,--à l'imagination qui y brille; à peine y a-t-il un vers qui ne puisse être peint, et qui ne soit lui-même une peinture! Mais ce n'est rien en comparaison des plus beaux passages de l'Essai sur l'Homme, et de plusieurs autres poèmes sérieux ou comiques. Il n'y eut jamais au monde critique plus injuste que celle de ces marauds contre Pope.

»Demandez à M. Gifford si, dans le cinquième acte du Doge, après la phrase du voile, vous ne pouvez pas intercaler les vers suivans dans la réponse de Marino Faliero?

Ainsi soit fait. Mais ce sera en vain:

Le voile noir qui couvre ce nom flétri,

Et qui cache ou semble cacher ce visage,

Attirera plus de regards que les mille portraits

Qui montrent alentour dans leurs splendides ornemens

»Votre véritable, etc.

»P. S. Je ne dis ici qu'un mot des affaires publiques: vous entendrez bientôt parler d'un soulèvement général en Italie. Il n'y eut jamais de mesure plus folle que l'expédition contre Naples.

»Je veux proposer à Holmes, le miniaturiste, de venir me trouver ce printems. Je le rembourserai de tous ses frais de voyage, en sus du prix de son talent. Je veux lui faire peindre ma fille (qui est à présent dans un couvent), la comtesse Guiccioli, et la tête d'une jeune paysanne qui pourrait être une étude de Raphaël. C'est une vraie physionomie de paysanne, mais de paysanne italienne, et tout-à-fait dans le style de la Fornarina de Raphaël. Cette fille a une taille haute, mais peut-être un peu trop grosse et nullement digne d'être comparée à sa figure, qui est réellement superbe. Elle n'a pas encore dix-sept ans, et je suis curieux d'avoir son-visage avant qu'il ne périsse. Me Guiccioli est aussi fort belle, mais dans un genre tout différent;--elle est blonde et blanche,--ce qui est rare en Italie; ce n'est pourtant pas une blonde anglaise; mais c'est plutôt une blonde de Suède ou de Norwége. Ses formes, surtout dans le buste, sont extraordinairement belles. Il me faut Holmes; j'aime ce peintre, parce qu'il saisit parfaitement les ressemblances. Nous sommes ici en état de guerre; mais un voyageur solitaire, avec un petit bagage et sans aucun rapport avec la politique, n'a rien à craindre. Embarquez-le donc dans la diligence. Veuillez ne pas oublier.

LETTRE CCCCXVII.

A M. HOPPNER.

Ravenne, 3 avril 1821.

»Mille remercîmens pour la traduction. Je vous ai envoyé quelques livres, sans savoir si vous les aviez déjà lus ou non;--en tout cas, vous n'avez pas besoin de les renvoyer. Je vous envoie ci-joint une lettre de Pise. Je ne me suis jamais épargné ni peine ni dépense pour le soin de ma fille, et comme elle avait maintenant quatre ans accomplis et qu'elle devait être tout-à-fait hors de la surveillance des domestiques,--et comme, d'autre part, un homme qui sans femme est seul à la tête de sa maison, ne peut donner une grande attention à une éducation,--je n'ai eu d'autre ressource que de placer l'enfant pour quelque tems (moyennant une forte pension) dans le couvent de Bagna-Cavalli (à une distance de douze milles), endroit où l'air est bon, et où elle fera du moins quelques progrès dans son instruction, et recevra des principes de morale et de religion. J'avais encore une autre raison.--Les affaires étaient et sont encore ici dans un état que je n'ai aucune raison de regarder comme très-rassurant sous le point de vue de ma sûreté personnelle, et j'ai pensé qu'il vaudrait mieux que l'enfant fût éloigné de toute chance périlleuse, pour le moment présent.

»Il est également à propos d'ajouter que je n'ai jamais eu ni n'ai encore l'intention de donner à un enfant naturel une éducation anglaise, parce qu'avec le désavantage de sa naissance, son établissement à venir serait deux fois plus difficile. À l'étranger, avec une éducation conforme aux usages du pays, et avec une part de cinq ou six mille livres sterling, ma fille pourra se marier fort honorablement. En Angleterre une pareille dot donnerait à peine de quoi vivre, tandis qu'ailleurs c'est une fortune. C'est d'ailleurs mon désir qu'Allégra soit catholique romaine, c'est là la religion que je tiens pour la meilleure, comme elle est sans contredit la plus ancienne des diverses branches du christianisme. J'ai exposé mes idées quant à l'endroit où ma fille est à présent, c'est le meilleur que j'aie pu trouver pour le moment, mais je n'ai point de prévention en sa faveur.

»Je ne parle pas de politique, parce que c'est un sujet désespérant, tant que ces faquins auront la faculté de menacer l'indépendance des états.

»Croyez-moi votre ami pour jamais, et de coeur.

»P. S. On annonce ici un changement en France; mais la vérité n'est pas encore connue.

»P. S. Mes respects à Mrs. Hoppner. J'ai la meilleure opinion des femmes de son pays, et à l'époque de la vie où je suis (j'ai eu trente-trois ans le 22 janvier 1821), c'est-à-dire, après la vie que j'ai menée, une bonne opinion est la seule opinion raisonnable qu'un homme doive avoir sur tout le sexe:--jusqu'à trente ans, plus un homme peut penser mal des femmes en général, mieux vaut pour lui; plus tard, c'est une chose sans aucune importance pour elles ou pour lui, qu'il ait telle ou telle opinion,--son tems est passé, ou du moins doit l'être.

»Vous voyez comme je suis devenu sage.

LETTRE CCCCXVIII.

A M. MURRAY.

21 avril 1821.

»Je vous envoie ci-joint une autre lettre sur Bowles, mais je vous avertis par avance qu'elle n'est pas comme la première, et que je ne sais pas ce qu'il en faut publier, si même il n'est pas mieux de n'en rien publier du tout. Vous pouvez sur ce point consulter M. Gifford, et réfléchir deux fois avant de faire la publication.

»Tout à vous sincèrement. B.

»P. S. Vous pouvez porter ma souscription pour la veuve de M. Scott, etc., à trente livres sterling, au lieu des dix déjà convenues, mais n'écrivez pas mon nom: mettez seulement N. N. La raison est que, comme j'ai parlé de M. Scott dans le pamphlet ci-joint, je paraîtrais indélicat. Je voulais donner davantage, mais mes désappointemens de l'année dernière dans l'affaire Rochdale, et dans le transfert des fonds, me rendent plus économe pour l'année actuelle.

LETTRE CCCCXIX.

A M. SHELLEY.

Ravenne, 26 avril 1821.

»L'enfant continue à bien aller, et les rapports sont réguliers et favorables; il m'est agréable que ni vous ni Mrs. Shelley ne désapprouviez la mesure que j'ai prise, et qui d'ailleurs n'est que temporaire.

»Je suis très-peiné d'entendre ce que vous me dites de Keats,--est-ce effectivement vrai? je ne croyais pas que la critique eût été si meurtrière. Quoique je diffère essentiellement de vous dans l'estimation de ses ouvrages, j'abhorre à tel point tout mal inutile, que j'aimerais mieux qu'il eût été placé au plus haut pic du Parnasse que d'avoir à déplorer une telle mort. Pauvre diable! et pourtant, avec un amour-propre si déréglé, il n'aurait probablement pas été heureux. J'ai lu l'examen de l'Endymion dans la Quarterly. La critique était sévère, mais certainement pas autant que beaucoup d'articles de cette Revue et d'autres journaux sur tels et tels auteurs.

»Je me rappelle l'effet que produisit sur moi la Revue d'Édimbourg, lors de mon premier poème: c'était colère, résistance et désir de vengeance,--mais non pas découragement et désespoir. J'accorde que ce ne sont pas là d'aimables sentimens, mais dans ce monde d'intrigues et de débats, et surtout dans la carrière de la littérature, un homme doit calculer ses moyens de résistance avant d'entrer dans l'arêne.

N'espère pas une vie libre de peine et de danger, Et ne crois pas l'arrêt de l'humanité rapporté en ta faveur.

»Vous savez mon opinion sur cette école poétique de seconde main. Vous savez aussi mon opinion sur votre poésie,--parce que vous n'êtes d'aucune école. J'ai lu Cenci:--mais, outre que je regarde le sujet comme essentiellement impropre au drame, je ne suis point admirateur de nos vieux auteurs dramatiques, en tant qu'on les prend pour modèles. Je nie que les Anglais aient eu jusqu'à présent un drame. Toutefois, votre Cenci est une oeuvre de talent et de poésie. Quant à mon drame, vengez-vous, je vous prie, sur lui, en étant aussi franc que je l'ai été à l'égard du vôtre.

»Je n'ai pas encore votre Prométhée, que j'ai le plus grand désir de voir. Je n'ai pas entendu parler de ma pièce, et je ne sais si elle est publiée. J'ai publié en faveur de Pope un pamphlet que vous n'aimerez pas. Si j'avais su que Keats fût mort--ou qu'il fût en vie et sensible à tel point,--j'aurais omis quelques remarques sur sa poésie, remarques qui m'ont été inspirées par l'attaque qu'il s'est permise contre Pope, et par le peu de cas que je fais de son propre style.

»Vous voulez que j'entreprenne un grand poème, je n'en ai ni l'envie ni le talent. À mesure que je vieillis, je deviens de plus en plus indifférent,--non pour la vie, car nous l'aimons par instinct,--mais pour les stimulus de la vie. D'ailleurs, ce dernier échec des Italiens vient de me désappointer pour plusieurs raisons,--les unes publiques, les autres personnelles. Mes respects à Mrs. Shelley.

»Tout à vous pour toujours.

»P. S. Ne pourrions-nous pas, vous et moi, faire en sorte de nous trouver ensemble cet été! Ne pourriez-vous pas faire un tour ici tout seul?»

LETTRE CCCCXX.

A M. MURRAY.

Ravenne, 26 avril 1831.

..................................................................... ...........................................................................

»Hé bien! avez-vous publié la tragédie? et la lettre prend-elle?

»Est-il vrai, comme Shelley me l'écrit, que le pauvre John Keats soit mort à Rome de la Quarterly-Review. J'en suis fâché, quoiqu'il eût, à mon avis, adopté un mauvais système poétique; je sais par expérience, qu'un article hostile est aussi dur à avaler que la ciguë; et celui qu'on fit sur moi (et qui produisit les Poètes anglais, etc.) m'abattit,--mais je me relevai; au lieu de me rompre un vaisseau, je bus trois bouteilles de vin et commençai une réponse, parce que l'article ne m'avait rien offert qui pût me donner le droit légitime de frapper Jeffrey d'une façon honorable. Toutefois je ne voudrais pas être l'auteur de l'homicide article pour tout l'honneur et toute la gloire du monde, quoique je n'approuve point du tout cette école d'écrivassiers qui en fait le sujet.

»Vous voyez que les Italiens ont fait une triste besogne--et cela grâce à la trahison, et à la désunion qui règne entre eux. Cela m'a causé une grande vexation. Les malédictions accumulées sur les Napolitains par tous les autres Italiens sont à l'unisson de celles du reste de l'Europe.

»Tout à vous.

»P. S. Votre dernier paquet de livres est en route, mais n'est pas arrivé: Kenilworth est excellent. Mille remercîmens pour les portefeuilles, dont j'ai fait présent aux dames qui aiment les gravures, les paysages, etc. J'ai maintenant un ou deux livres italiens que je voudrais vous faire passer si j'avais une occasion.

»Je ne suis pas à présent dans le meilleur état de santé,--c'est probablement le printems qui en est cause; aussi j'ai restreint mon régime et me suis mis au sel d'Epsom.

»Puisque vous dites que ma prose est bonne, pourquoi ne traitez-vous pas avec Moore pour la propriété des Mémoires?--à la condition expresse (songez-y bien) qu'ils ne soient publiés qu'après mon décès; Moore a la permission d'en disposer, et je lui ai conseillé de le faire.

LETTRE CCCCXXI.

A M. MOORE.

Ravenne, 28 avril 1821.

«Vous ne pouvez avoir été plus désappointé que moi-même, ni autant trompé. Je l'ai été en courant même quelques dangers personnels dont je ne suis pas encore délivré. Cependant ni le tems ni les circonstances ne changeront ni mes cris ni mes sentimens d'indignation contre la tyrannie triomphante. Le dénoûment actuel a été autant l'ouvrage de la trahison que de la couardise, quoique l'une et l'autre y aient eu leur part. Si jamais nous nous trouvons ensemble, j'aurai avec vous une conversation sur ce sujet. À présent, pour raisons évidentes, je ne puis écrire que peu de chose, vu qu'on ouvre toutes les lettres. On trouvera toujours dans les miennes mes propres sentimens, mais rien qui puisse servir de motif à l'oppression d'autrui.

»Vous voudrez bien songer que les Napolitains ne sont maintenant nulle part plus exécrés qu'en Italie, et ne pas blâmer un peuple entier pour les vices d'une province. C'est comme si l'on condamnait la Grande-Bretagne parce qu'on pille des vaisseaux naufragés sur les côtes de Cornouailles.

»Or maintenant occupons-nous de littérature,--triste chute à la vérité, mais c'est toujours une consolation. Si «l'occupation d'Othello est passée» prenons la meilleure après celle-là; et si nous ne pouvons contribuer à rendre le monde plus libre et plus sage, nous pourrons nous amuser, nous et ceux qui aiment à s'amuser ainsi. Qu'est-ce que vous composez à présent? J'ai fait de tems en tems quelques griffonnages, et Murray va les publier.

»Lady Noël, dites-vous, a été dangereusement malade, mais consolez-vous en apprenant qu'elle est maintenant dangereusement bien portante.

»J'ai écrit une ou deux autres feuilles de Memoranda pour vous; et j'ai tenu un petit journal pendant un mois ou deux jusqu'à ce que j'aie eu rempli le cahier. Puis je l'ai interrompu, parce que les affaires me donnaient trop d'occupation, et puis, parce qu'elles étaient trop sombres pour être mentionnées sans un douloureux sentiment. Je serais charmé de vous envoyer ce petit journal, si j'avais une occasion; mais un volume, quelque petit qu'il soit, ne passe pas sûrement par la voie des postes, dans ce pays d'inquisition.

»Je n'ai point de nouvelles. Comme une fort jolie femme assise à son clavecin me le disait un de nos soirs, avec des larmes dans les yeux, «hélas! il faut que les Italiens se remettent à faire des opéras», je crains que cela seul ne soit leur fort, plus les macaroni. Cependant, il y a des ames hautes parmi eux.--Je vous en prie, écrivez-moi.

»Et croyez-moi, etc.

LETTRE CCCCXXII.

A M. MOORE.

Ravenne, 3 mai 1821.

«Quoique je vous aie écrit le 28 du mois dernier, je dois accuser réception de votre lettre d'aujourd'hui et des vers qu'elle contient. Ces vers sont beaux, sublimes, et dans votre meilleure manière. Ils ne sont non plus que trop vrais. Cependant, ne confondez pas les lâches qui sont au talon de la botte avec les gens plus braves qui en occupent le haut. Je vous assure qu'il y a des ames plus élevées.

»Rien, néanmoins, ne peut être meilleur que votre poème, et mieux mérité par les lazzaroni. Ces hommes-là ne sont nulle part plus abhorrés et plus reniés qu'ici. Nous parlerons un jour de ces affaires (si nous nous rencontrons), et je vous raconterai mes propres aventures, dont quelques-unes ont peut-être été un peu périlleuses.

»Ainsi, vous avez lu la Lettre sur Bowles? Je ne me rappelle pas avoir rien dit de vous qui pût vous offenser,--et certainement je n'en ai pas eu l'intention. Quant à ***, je voulais lui faire un compliment. J'ai écrit le tout d'un seul jet, sans recopier ni corriger, et dans l'attente quotidienne d'être appelé sur le champ de bataille. Qu'ai-je dit de vous? Certainement je ne le sais plus. Je dois avoir énoncé quelques regrets de votre approbation de Bowles. Et ne l'avez-vous pas approuvé, à ce qu'il dit?.... ...................................................

»Quant à Pope, je l'ai toujours regardé comme le plus grand nom de notre poésie. Les autres poètes ne sont que des barbares. Lui, c'est un temple grec, avec une cathédrale gothique à son côté, une mosquée turque et toutes sortes de pagodes et de constructions bizarres à l'entour. Vous pouvez, si vous voulez, appeler Shakspeare et Milton des pyramides, mais je préfère le temple de Thésée ou le Parthénon à une montagne de briques.

»Murray ne m'a écrit qu'une seule fois, le jour de la publication, alors que le succès semblait être heureux. Mais je n'ai depuis quelque tems reçu que peu de nouvelles d'Angleterre. Je ne sais rien des autres ouvrages (je ne parle que des miens) que Murray devait publier,--je ne sais pas même s'il les a publiés. Il devait le faire il y a un mois. Je désirerais que vous fissiez quelque chose,--ou que nous fussions ensemble.

»Tout à vous pour toujours et de coeur.» B.

Ce fut à cette époque que Byron commença, sous le titre de Pensées Détachées, ce livre de notices et de memoranda, d'où, dans le cours de cet ouvrage, j'ai extrait tant de passages curieux propres à donner des lumières sur la vie et sur les opinions de notre poète, et dont je vais donner ici l'introduction:

«Parmi les divers Journaux, Mémoires, etc., etc., que j'ai tenus dans le cours de ma vie, il y en a un que j'ai commencé il y a trois mois, et que j'ai continué jusqu'à ce que j'eusse rempli un cahier (assez petit), et environ deux feuilles d'un autre. Puis je l'ai abandonné, en partie parce que je croyais que nous aurions ici quelque chose à faire, que j'avais nettoyé mes armes et fait les préparatifs nécessaires pour agir avec les patriotes, qui avaient rempli mes culottes de leurs proclamations, sermens et résolutions, et caché dans le bas de ma maison quantité d'armes de tout calibre,--et en partie parce que j'avais rempli mon cahier.

Notes in this chapter

Note 1 · Note 90: (retour) Nom de la flotte de Philippe II, engloutie par une tempête sous le règne d'Élisabeth.Note 2 · Note 91: (retour) On nomme ainsi les géologues, qui croient que la terre s'est formée au milieu des eaux de la mer. (Notes du Trad.)Note 3 · »Entendu un peu de musique. A neuf heures, les visiteurs ordinaires,--nouvelles, guerre ou bruits de guerre. Tenu conseil avec Pietro Gamba,Note 4 · Note 92: (retour) Chef politique.--C'est ce même comte Grey qui est aujourd'hui premier ministre. (Note du Trad.)Note 5 · »Je viens de faire une réflexion singulière. En 1814, Moore («le poète par excellence», titre qu'il mérite bien), Moore et moi nous allions Note 6 · Note 93: (retour) Moore, dans une note, nie qu'il ait été l'auteur de cette plaisanterie. (Note du Trad.)Note 7 · »Il ne fut pas fort admiré à Londres, et je me rappelle une plaisanterie assez drôle qui avait cours parmi les gens du bon ton du jour:--voiNote 8 · Note 94: (retour) Petite pièce d'argent. (Note du Trad.)Note 9 · «Beau et brillant jour de gelée,--c'est-à-dire, une gelée d'Italie; car les hivers ici ne vont guère au-delà de la neige.--Promenade à chevaNote 10 · Note 95: (retour) Horace. Hélas! Hélas! ô Posthumus, les années fugitives s'écoulent!Note 11 · Labuntur anni95!Note 12 · Note 96: (retour) Mot supprimé dans le texte anglais par Moore. (Note du Trad.)Note 13 · «Belle journée;--les queues de quelques jumens annoncent un changement de tems, mais le ciel est clair partout. Promenade à cheval,--tir du Note 14 · Note 97: (retour) Ces traits de plume, arrachés à Lord Byron par l'impatience, existent dans le manuscrit original. (Note de Moore.)Note 15 · «Pourquoi, au comble même du désir et des plaisirs humains;--pourquoi, aux jouissances du monde, de la société, de l'amour, de l'ambition etNote 16 · Note 98: (retour) Nous avons supprimé tout un passage contre les frères Schlegel, et en particulier contre W. F. S***, parce que Byron parleNote 17 · ....................................................98Note 18 · Note 99: (retour) Litter. Lieu de ténèbres, enfer, (Note du Trad.)Note 19 · »Il dit encore que le principal défaut de Dante est, en un mot, l'absence de tendres sentimens. De tendres sentimens!--et Françoise de RiminNote 20 · Note 100: (retour) The Vicar of Wakefield; roman de Goldsmith, que l'on fait presque toujours expliquer à ceux qui commencent l'étude de la Note 21 · »J'ai toutefois trouvé un passage où l'Allemand a raison;--c'est sur le Vicaire de Wakefield100.--De tous les romans en miniature (et c'est Note 22 · Note 101: (retour) Dans le manuscrit original, ces mots de passe sont raturés comme pour être rendus illisibles. (Note de Moore.)Note 23 · «Ce soir, le comte Pietro Gamba (de la part des carbonari) m'a transmis les nouveaux mots de passe pour le prochain semestre, *** et ***. LeNote 24 · Note 102: (retour) Probablement à Forli et à Bologne. (Note du Trad.)Note 25 · «Écrit un peu avant le dîner. Avant que je sortisse pour ma promenade à cheval, le comte Pietro Gamba est venu me voir, pour me faire savoirNote 26 · Note 103: (retour) Membre, associé.Note 27 · »J'ai été hier élu socio103 de la société des bals du carnaval. C'est le cinquième carnaval que je passe. Les quatre premiers, j'ai fait beaNote 28 · Note 104: (retour) And those eyes make my climate, wherever I roam.Note 29 · Ces yeux font mon climat, partout où je porte mes pas104.Note 30 · Note 105: (retour) For my first night I'll go To those regions of snow, Where the sun for six months never shines; And think, even then, Note 31 · Me troubler dans les bras de la belle Charlotte Lynes105.Note 32 · Note 106: (retour) Nous avons cherché à rendre l'harmonie imitative du texte, qui s'élève ici au style de la poésie: Rain splashing--lightniNote 33 · «Rentré chez moi tout seul;--vent très-fort,--éclairs,--clair de lune,--traînards solitaires, emmitouflés dans leurs manteaux,--femmes en maNote 34 · Note 107: (retour) Si le mot déplaît, malgré sa propriété, aux ennemis du néologisme, ils y substitueront la périphrase pour les grands repaNote 35 · «La nouvelle du jour est que les Napolitains sont pleins d'énergie. L'esprit public ici s'est certainement bien maintenu. Les Américains (soNote 36 · Note 108: (retour) Dans un autre cahier. (Note de Moore.)Note 37 · Note 109: (retour) L'amie, la maîtresse. (Note du Trad.)Note 38 · »Promené à cheval, etc.,--dîné,--écrit une stance additionnelle pour le cinquième chant de Don Juan; je l'avais composée dans mon lit ce matNote 39 · Note 110: (retour) Ce passage s'expliquera mieux par un extrait d'une de mes lettres; à laquelle celle de Lord Byron faisait réponse: «Par rNote 40 · Note 111: (retour) Suppression pudique de Moore. (Note du Trad.)Note 41 · »J'ai exactement les mêmes sentimens que vous sur notre art110; mais il s'empare de moi dans des accès de rage qui se renouvellent par interNote 42 · Note 112: (retour) Honour comes unlooked for. Expression de Moore pour désigner la mort trouvée dans un combat. (Note du Trad.)Note 43 · »Je resterai ici jusqu'en mai ou juin, et à moins que «la gloire ne survienne imprévue112,» nous nous rencontrerons peut-être, en France ou Note 44 · Note 113: (retour) Les lettres 407 et 408, adressées à M. Murray, ont été supprimées; elles ne parlent que des moyens d'empêcher la mise en Note 45 · Note 114: (retour) Déjà cité dans le Journal. (Note de Moore.)Note 46 · Note 115: (retour) Nous traduisons ainsi en un seul mot braziers, ouvrier en bronze, de brass, bronze. (Note du Trad.)Note 47 · Dans le chemin de la vie, etc., etc.114Note 48 · »Avez-vous entendu dire que la confrérie des Bronziers115 ait présenté ou veuille présenter une adresse à Brandenburgh-House «sous les armesNote 49 · Note 116: (retour) Pour rimer avec pastry, pâtisserie.Note 50 · Si je l'ai lu (comme je vous l'ai dit à Mestri116;Note 51 · Note 117: (retour) On sait qu'Annibal mit fin à ses jours en avalant un poison caché dans son anneau.Note 52 · Note 118: (retour) Célèbre marin anglais, qui, en cherchant un passage dans l'Océan arctique, s'est approché du pôle plus près qu'aucun des Note 53 · »Merci pour vos complimens du premier jour de l'an. J'espère que cette année sera plus agréable que la dernière. Je ne parle que par rapportNote 54 · »Remerciez, je vous prie, Gifford de toutes ses bontés. L'hiver est ici aussi froid que les latitudes polaires de Parry118. Il faut que j'aiNote 55 · Note 119: (retour) Yard, mesure anglaise, qui est la moitié du fathom ou toise, et qui équivaut à trois pieds. (Note du Trad.)Note 56 · »M. Turner essaya la traversée en partant de la rive asiatique, et ne réussit pas: «Après vingt-cinq minutes, pendant lesquelles il n'avançaNote 57 · Note 120: (retour) Écrit ainsi par Lord Byron, suivant l'orthographe italienne.Note 58 · Cher Moray120,Note 59 · Note 121: (retour) Euphuisme est un mot intraduisible, adopté en Angleterre pour désigner le langage maniéré des personnes qui affectent de Note 60 · »Dans la phrase plus haut, presque au commencement de la même page, après les mots: «Il existe toujours ou peut toujours exister une aristocNote 61 · Note 122: (retour) Nous avons dû supprimer la liste des expressions figurées que Lord Byron note une à une; car la plupart de ces expressionNote 62 · »Je ne sais si j'ai décidé la question pour Pope; mais je suis sûr d'avoir mis un grand zèle à la soutenir. Si l'on en vient aux preuves, noNote 63 · Note 123: (retour) Ces vers n'ont jamais été insérés dans la tragédie,--peut-être par la difficulté même de l'intercalation. (Note de Moore.Note 64 · Ces hommes--vos mandataires esclaves--et les tyrans du peuple123.
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