PIÈCES FUGITIVES.
Paulin Paris translation
I.
PENSÉES
SUGGÉRÉES PAR UN EXAMEN DE COLLÉGE (1806).
Tel est le jeune homme, dont le cerveau scientifique obtiendra les honneurs scholaires, les médailles, les bourses, ou peut-être même le prix de déclamation, s'il élève ses regards jusques à ce faîte glorieux. Mais ce n'est point un talent ordinaire qui peut espérer d'atteindre à cette coupe d'argent si enviée: non pas que nos esprits exigent beaucoup d'éloquence, le style brûlant de l'orateur athénien ou le feu de Cicéron; une matière claire ou animée est inutile, puisque nous n'essayons pas de convaincre par la parole. Que d'autres orateurs soient fiers du talent de plaire, nous parlons pour nous plaire à nous-mêmes, et non pour émouvoir la multitude: notre gravité préfère, le ton du murmure, un mélange approprié du cri et du gémissement; aucune grâce ne doit être empruntée de l'action; le geste le plus léger déplairait au doyen, et tous les gradués ébahis clabauderaient contre ce qu'ils ne pourraient jamais imiter.
L'homme qui espère obtenir la coupe promise doit se tenir toujours dans la même posture, et ne jamais lever les yeux, ni s'arrêter, mais manger chaque mot, peu importe qu'on n'entende rien. Qu'il se presse donc sans songer au repos; qui parle le plus vite est certain de parler le mieux; qui prononce le plus de mots dans le plus court espace de tems, peut espérer à coup sûr de gagner le prix à cette course de paroles.
II.
AU COMTE DE ***.
Tu semper amoris Sis memor, et cari comitis ne abscedat imago. (Valérius Flaccus.)
1. Ami de ma jeunesse! Quand nous errions ensemble, écoliers l'un de l'autre aimés, embrasés de l'amitié la plus pure; le bonheur qui emportait sur son aile ces heures de roses était une pluie de délices, telle qu'il en tombe rarement sur les mortels d'ici-bas.
2. Le souvenir seul m'est plus cher que toutes les joies que j'aie jamais connues. Loin de vous, c'est une peine; mais c'est encore une peine agréable que de repasser en mémoire ces jours et ces heures, et de soupirer encore le mot d'adieu!
3. Ma pensée mélancolique se nourrit de ces scènes dont je ne jouirai plus, de ces scènes que je regretterai toujours; la mesure de notre jeunesse est comblée, le rêve du soir de la vie est sombre et noir. Nous rencontrerons-nous?... Ah! jamais!
4. Comme deux fleuves, enfans d'une même fontaine, en vain sortent ensemble d'une commune source, bientôt, divergeant de cette unique origine, suivent chacun, en murmurant, une route diverse, jusqu'à ce qu'ils se confondent dans l'Océan:
5. Ainsi, nos vies désormais couleront séparées; leurs ondes, heureuses ou funestes, quoique voisines, hélas! ne se mêleront plus comme naguère; rapides ou lentes, noires ou limpides, elles arriveront au gouffre sans fond de la mort, pour quitter à jamais le rivage.
6. Nos ames, ô mon ami! qu'animait auparavant un seul désir, qui vivaient de la même pensée, sont aujourd'hui entraînées dans des sphères différentes. Dédaignant les humbles amusemens de la campagne, c'est votre destin de vous mêler à une cour élégante, et de briller dans les annales de la mode.
7. Le mien est de perdre mon tems à l'amour, ou d'exhaler mes rêveries en rimes, sans le secours de la raison; car le bon sens et la raison, au su et au vu des critiques, ont abandonné tout poète amoureux, et ne se sont laissés saisir par aucune de ses pensées.
9. Et cependant, lorsque tu as en partage les éloges de la beauté, ne te plains pas de ton lot, harmonieux favori des neuf sœurs: on lira encore tes lays délicieux, quand le bras de la persécution sera mort et que les critiques seront oubliés.
11. Peut-être feraient-ils tout aussi bien d'écraser la lyre d'un tel commençant, cette lyre aux sons âpres et rudes: celui qui offense si impertinemment à dix-neuf ans, avant trente deviendra, je gage, un pécheur endurci.
12. Maintenant, je reviens à vous, et certes, je vous dois des excuses. Recevez donc mon apologie: en vérité, cher--, dans l'essor de mon imagination, je vole à droite et à gauche; ma muse aime la digression.
13. Je vous disais, ce me semble, que votre destin serait d'ajouter une étoile au royal empyrée; puisse un royal sourire vous accueillir! Sous le règne d'un noble monarque, vous ne chercheriez pas en vain ce sourire, si le mérite vous sert de recommandation.
14. Mais la cour abonde en périls; de perfides rivaux y étalent un éclat trompeur. Puissent les saints vous garantir de leurs piéges! Puisse votre amour ou votre amitié ne demander une tendre affection qu'à ceux qui seront le plus dignes de vous.
15. Puissiez-vous ne pas vous écarter un moment du sûr et droit chemin de la vérité; n'être jamais leurré par l'appât des plaisirs! Puissent vos pas imprimer leur trace sur les roses; vos sourires être toujours des sourires d'amour; vos larmes, des larmes de joie!
16. Oh! si vous souhaitez que le bonheur charme vos jours et vos années à venir, et que les vertus couronnent votre front, soyez toujours ce que vous étiez, aussi pur que je vous ai connu; soyez toujours ce que vous êtes aujourd'hui.
17. Une part légère de gloire, qui viendrait réjouir mes ans à leur déclin, me serait alors doublement chère; mais lorsque je bénis votre nom chéri, je renoncerais à la renommée du poète pour être au moins ici un prophète.
III.
GRANTA, MACÉDOINE (1806).
Ἀργυρέαις λόγχαισι µάχου καὶ πάντα κρατήσαις.
2. Là, il me montrerait les salles de l'antique Granta, dont les toits découverts n'arrêteraient plus mes regards, pleines d'habitans pédantesques, gens rêvant le surplis de linon ou la stalle d'honneur qui doivent être la proie de leur vote vénal.
3. Là, je verrais les concurrens rivaux, Petty et Palmerston aux aguets, cabaler de toute leur puissance pour le prochain jour d'élection.
4. Quoi? candidats et votans; troupe sainte, tous sont dans les bras du sommeil; c'est une race renommée pour sa piété, et dont les remords ne troublent jamais le repos.
6. Ils savent que le chancelier a maintenant quelques jolis bénéfices à sa disposition; chacun d'eux espère en avoir un en partage, et sourit par conséquent à ses offres.
8. Là, dans une chambre étroite et humide, le candidat pour les prix de collége travaille, le nez sur ses cahiers, à la clarté d'une lampe nocturne, se couche tard et se lève matin.
9. Certes, il mérite bien de gagner ces prix avec tous les honneurs de son collége, celui qui, faisant de si pénibles efforts pour les obtenir, court ainsi après un stérile savoir;
10. Celui qui sacrifie ses heures de repos pour scander avec précision les mètres attiques, ou fatigue sa cervelle agitée à résoudre des problèmes mathématiques;
13. Mais du moins ces occupations, sont innocentes, et ne font de mal qu'au pauvre étudiant; elles sont louables en comparaison d'autres récréations qui rassemblent la troupe imprudente.
14. Comme la vue est choquée de leurs débauches désordonnées, lorsqu'ils unissent le vice et l'infamie, lorsque l'ivresse et les dés les entraînent, lorsque tous leurs sens sont noyés dans le vin!
15. Telle n'est pas la bande des méthodistes, qui méditent des plans de réforme: ceux-ci invoquent le Seigneur dans une humble attitude, et prient pour les péchés d'autrui.
16. Mais ils oublient que leur esprit d'orgueil, leur triomphante fierté dans cette vie d'épreuves, diminue grandement le mérite de cette abnégation dont ils se targuent si fort.
18. La cloche de la chapelle retentit à grand bruit dans les airs; elle se tait:--quels sons entends-je alors? Les accords doux et célestes de l'orgue pénètrent mon oreille attentive.
19. A cela se joint l'hymne sacré, le chant solennel du roi poète; et toutefois, lorsqu'on entend long-tems cette musique, on ne désire pas l'entendre une seconde fois.
20. Nos chœurs seraient à peine excusables, même comme troupe de commençans novices: tout pardon, maintenant, doit être refusé à un tel synode de pécheurs croassans.
21. Si David, après avoir achevé sa tâche sublime, eût entendu ces lourdauds chanter en sa présence, jamais ses psaumes ne seraient descendus jusqu'à nous: il les eût déchirés tout en fureur.
22. Les malheureux Israélites, dans leur captivité, étaient, par l'ordre d'un tyran inhumain, obligés de chanter, le cœur plein d'amertume, sur les bords du fleuve de Babylone.
23. Oh! s'ils eussent chanté sur un ton semblable, soit par ruse, soit par crainte, ils auraient pu rassurer leurs esprits; du diable si une ame eût voulu les entendre!
24. Mais si je griffonne le papier encore davantage, au diable si une ame voudra me lire: ma plume est émoussée, mon encre à sec; il est en vérité tems de m'arrêter.
25. Adieu donc, Granta aux vieux clochers! Je ne voltige plus comme Cléophas; tes scènes n'inspirent plus ma muse; le lecteur est fatigué, et moi aussi.
IV.
LACHIN Y GAIR.
AVANT-PROPOS DE L'AUTEUR.
Lachin y Gair, ou, comme on le prononce en langue erse, Loch na Garr, s'élève comme une orgueilleuse tour dans les Highlands du nord, près d'Invercauld. Un de nos modernes tourists en parle comme de la plus haute montagne de la Grande-Bretagne; quoi qu'il en soit, c'est à coup sûr une des plus aériennes et des plus pittoresques de nos Alpes calédoniennes. L'aspect en est d'une teinte sombre, mais le sommet est le siége de neiges éternelles. Je passai près de Lachin y Gair une partie de mes premières années, et c'est le souvenir de ce tems qui a donné naissance aux stances suivantes.
1. Arrière, gais paysages, et vous, jardins de roses! Que les mignons du luxe se promènent au milieu de vous. Qu'on me rende ces rocs où l'avalanche repose, séjour sacré de la liberté et de l'amour. Oui, Calédonie, tes montagnes me sont chères, quoique les élémens se livrent la guerre autour de leurs blanches cimes; oui, quoique au lieu de sources paisibles mugissent les cataractes écumantes, je soupire après la vallée du sombre Loch na Garr.
3. Ombres des morts! n'ai-je pas entendu vos voix s'élever avec le souffle de la brise murmurante du soir? Certes, l'ame heureuse du héros parcourt, sur l'aile du vent, la vallée qui fut son domaine; autour de Loch na Garr, tandis que les vapeurs de l'ouragan s'amoncellent, l'hiver préside dans son char de glaces; les nuages y environnent les ombres de mes pères, qui séjournent dans les tempêtes du sombre Loch na Garr.
5. Que d'années ont fui, Loch na Garr, depuis que je t'ai quitté! Que d'années s'écouleront encore avant que tu reçoives la trace de mes pas! La nature t'a déshérité de verdure et de fleurs: mais qu'importe? tu m'es encore plus cher que les plaines d'Albion. Angleterre! tes beautés sont fades et bourgeoises aux yeux de celui qui erra au loin sur les montagnes. Oh! gloire aux cimes sauvages et majestueuses! Gloire aux rocs escarpés et sourcilleux du sombre Loch na Garr.
V.
AU ROMAN.
1. Mère des rêves dorés, ô muse du roman! reine sacrée des joies enfantines! toi qui guides au milieu de danses aériennes ton fidèle cortége de jouvencelles et de jeunes garçons; enfin, tes charmes ne me retiennent plus, je brise les fers de mon premier àge, je ne prends plus part à ta ronde mystérieuse; mais j'abandonne tes royaumes pour ceux de la vérité.
2. Et pourtant il est pénible de laisser les rêves qui habitent l'ame libre de toute défiance, qui nous font voir chaque nymphe comme une déesse dont les yeux rayonnent d'immortelles flammes, lorsque l'imagination tient son sceptre tout-puissant, et qu'elle embellit tout de mille couleurs variées, lorsque les vierges ne semblent plus une chimère, que tout est vrai, jusques aux sourires de la femme.
4. Je l'avoue avec honte, j'ai senti ta puissance: je me repens aujourd'hui, ton règne est passé, je n'obéirai plus à tes préceptes, je ne m'élancerai plus sur les ailes de l'imagination. Pauvre sot! aimer un œil étincelant, et croire cet œil cher à la vérité; se confier à la première coquette qui soupire, et mollir devant la coquette qui pleure.
5. O muse trompeuse! Dégoûté de tes illusions, je fuis loin de ta cour bigarrée, où siégent l'affectation et la languissante sensibilité, dont les sottes larmes ne peuvent jamais couler pour d'autres douleurs que pour les tiennes; qui se détourne des maux réels pour baigner de pleurs tes pompeuses idoles.
6. Unis-toi maintenant à la sympathie, vêtue de noir, couronnée de cyprès, qui niaisement soupire avec toi, dont le cœur saigne pour toutes les ames: appelle ta cour féminine et champêtre pour pleurer un adorateur perdu à jamais, qui jadis put brûler d'une ardeur égale, mais ne s'incline plus aujourd'hui devant ton trône.
7. Et vous, tendres nymphes, dont les larmes sont prêtes à couler à grands flots en toute occasion, dont les cœurs gémissent sous le poids de craintes imaginaires, et brûlent d'imaginaires délires: dites, pleurerez-vous mon nom absent, pleurerez-vous un apostat de votre aimable cortége? Un barde enfant peut du moins réclamer de vous quelques accens de sympathie.
8. Adieu, troupe folâtre; adieu pour toujours! L'heure du destin approche; déjà paraît le gouffre où vous devez être englouties sans causer de regrets: je vois le lac noir de l'oubli, agité par des vents que vous ne sauriez apaiser, abîme où vous et votre gracieuse souveraine devez, hélas! périr ensemble.
VI.
ÉLÉGIE SUR L'ABBAYE DE NEWSTEAD 44.
It is the voice of years that are gone! They roll before me with all their deeds. (Ossian.) C'est la voix des ans qui sont passés! Ils roulent devant moi avec tous leurs événemens.
2. Salut! édifice plus honoré dans ta décadence que nos modernes demeures encore debout sur leurs colonnes! L'orgueil majestueux de tes voûtes porte un sombre défi aux orages de la destinée.
4. Autrement, le magique regard de l'imagination pourrait suivre leur marche à travers le cours du tems, et contempler toute cette ardente jeunesse, destinée à mourir sous le ciel de la Judée, pour accomplir le pélerinage dont elle fit vœu.
5. Mais ce n'est pas de tes noires murailles, ô Newstead! que le baron part pour la guerre; son domaine féodal est dans d'autres contrées. Dans ton enceinte, la conscience déchirée cherche le repos et fuit l'éclat importun du jour.
6. Oui, dans tes obscures cellules et sous tes ombrages profonds, le moine abjura un monde qu'il ne pouvait plus revoir;--le crime, taché de sang, vint, en son repentir, chercher la consolation, et l'innocence échappa à la tyrannie de ses oppresseurs.
7. Un monarque ordonna que tu t'élevasses près de ces bois déserts, où jadis les bannis de Sherwood avaient coutume de rôder; et les crimes de la superstition, à couleurs si diverses, trouvèrent un abri sous le froc protecteur du prêtre.
8. Où maintenant croît l'herbe mouillée de rosée, humide vêtement de l'argile dont la vie s'est éteinte, là jadis les révérends pères vivaient en odeur de sainteté, et n'élevaient leurs voix pieuses que pour prier.
10. Les ans suivent les ans: les siècles chassent les siècles; les abbés se succèdent l'un à l'autre sans interruption: la charte de la religion est leur égide, jusqu'à ce qu'un royal sacrilége ait décrété leur condamnation.
12. Vaine est la menace ou la suppliante prière! Il les chasse de leur fortuné séjour; les condamne à errer dans un monde odieux, proscrits, désespérés, sans ami, sans asile, sans refuge, hormis leur Dieu.
13. Écoutez! Les échos répondent aux nouveaux bruits de cette musique martiale qui les ébranle! Les hérauts d'un seigneur belliqueux et hautain agitent les hautes bannières dans l'enceinte de ces murs.
14. Les cris lointains échangés par les sentinelles, le bruit des fêtes, le cliquetis des armes éclatantes, les hennissemens de la trompette et les sons graves du tambour s'unissent de concert et accroissent l'alarme.
16. Vaine défense! Un traître ennemi, quoique vingt fois repoussé dans ses assauts, triomphe enfin de la bravoure par la ruse. Les assaillans à flots pressés écrasent le vassal fidèle; les étendards fumans de la rébellion flottent au-dessus de sa tête.
17. Le baron furieux ne cède pas la place sans vengeance; il engraisse du sang des traîtres la plaine couleur de pourpre. Toujours invaincu, il demeure armé de son sabre, et les jours de la gloire luisent encore pour lui.
18. En ce moment le guerrier souhaitait de s'ouvrir à lui-même une tombe au milieu des lauriers qu'il cueillait; mais sans doute une fée, protectrice de Charles, vint sauver l'ami et l'espoir du monarque.
20. Et toi, pauvre abbaye, livrée au plus effréné pillage, tandis que les mourans soupirent leur dernière prière, combien est changé l'encens que tu fais monter vers le ciel! Que de victimes se débattent sur ton sol ensanglanté!
21. Plus d'un brigand farouche souille ton gazon sacré de son cadavre horrible et pâle: sur les hommes et les chevaux entassés, amas d'impure corruption, court une bande sauvage de pillards.
22. Les sépulcres rangés en longues allées, et couverts des tristes insignes du deuil, sont eux-mêmes saccagés, et rendent par force à la lumière la poussière mortelle. Les morts n'échappent pas aux griffes de ces bandits, qui troublent le repos de la tombe pour chercher l'or enseveli.
23. La harpe se tait; la lyre guerrière est silencieuse; la mort a glacé la main du ménestrel, qui attaquait avec tant de feu les cordes frémissantes, et chantait la gloire de la palme martiale.
24. Enfin, les meurtriers, rassasiés de sang et gorgés de butin, se retirent.--On n'entend plus le bruit des combats. Le silence rentre dans son auguste empire, et l'horreur, noir fantôme, garde la porte massive.
25. C'est là que la désolation établit sa redoutable cour. Quels satellites annoncent son funeste avènement? Des oiseaux de sinistre augure accourent avec des cris funèbres pour veiller dans le temple sacré.
26. Bientôt les rayons réparateurs d'une nouvelle aurore chassent du ciel de la Bretagne les nuages de l'anarchie; le fier usurpateur redescend dans l'enfer, sa patrie: la nature triomphe de joie à la mort du tyran.
29. Alors, Newstead! les mornes habitans de tes cellules abandonnent en hurlant leurs nids violés; le suzerain reprend possession de son fief, dont, après tant d'absence, il jouit avec enthousiasme.
30. Les vassaux, dans ton enceinte hospitalière, bénissent à grands cris, et le verre en main, le retour de leur seigneur; la culture embellit de nouveau la joyeuse vallée, et les femmes, naguère en deuil, cessent de se lamenter.
31. Mille chants frappent les échos mélodieux; les arbres se vêtissent d'un feuillage inaccoutumé. Écoutez! le cor résonne sur un ton suave; le cri du chasseur se prolonge dans le souffle de la brise.
32. Les vallées s'ébranlent sous les pas des coursiers. Que de craintes, que d'inquiètes espérances accompagnent la chasse! Le cerf expirant cherche un refuge dans le lac; de cris de triomphe annoncent que tout est fini.
33. Jours heureux! trop heureux pour durer! Voilà les plaisirs simples que connaissaient nos vertueux ancêtres. Aucun vice brillant ne les leurrait de son éclat trompeur: leurs joies étaient nombreuses, et rares étaient leurs soucis.
34. Durant un long espace, les fils succèdent aux pères; le tems emporte les années, et la mort lance son dard. Un autre baron presse le cheval écumant: une autre bande poursuit le cerf haletant.
35. Newstead! quel triste changement de spectacle! Ta nef qui s'entr'ouvre présage les progrès d'une lente décadence. Le dernier et le plus jeune d'une noble race tient aujourd'hui sous son empire tes tourelles tombant en poudre.
36. Il escalade tes vieilles tours grises, maintenant si désertes; il regarde tes voûtes, à l'abri desquelles dorment les morts des âges féodaux, tes dortoirs ouverts aux pluies de la froide saison: il regarde, il regarde et pleure.
37. Pourtant ses larmes ne sont point l'emblème du regret; c'est une affection bien chère qui leur commande de couler: la fierté, l'espérance et l'amour lui défendent de t'oublier, et allument dans son sein une flamme brûlante.
38. Oui, il te préfère aux dômes brillans d'or, ou aux mesquines grottes que la vanité des grands décore d'ornemens bizarres: oui, il soupire au milieu de tes tombes humides et moussues, sans exhaler un murmure contre la volonté du sort.
39. Peut-être ton soleil encore se lèvera, et t'éclairera des éblouissans rayons de son midi; peut-être les heures redeviendront pour toi aussi brillantes que jadis, et tes jours à venir n'envieront rien à tes jours passés.
VII.
A. E. N. L. Esq.
Nil ego contulerim jucundo sanus amico. (Hor. Epist.)
Cher L***, dans cette retraite isolée, quand tout autour de moi est plongé dans le sommeil, les jours heureux de notre vie passée renaissent et se déroulent au regard de l'imagination. Ainsi, lorsque au milieu de l'orage, et malgré les nuages amoncelés qui obscurcissent le jour, je vois une bande étincelante de couleurs variées se dessiner sur l'horizon, alors je salue l'arc céleste qui répand le signal de la paix future, et qui commande aux élémens de cesser leur guerre. Ah! quoique le présent n'apporte que des peines, je songe que ces jours d'autrefois peuvent revenir; ou si, dans un moment de noire mélancolie, une crainte, envieuse de mon bonheur, se glisse par surprise en mon sein, combat ma plus chère pensée et interrompt mon songe doré,--j'exorcise le malin esprit, et je m'abandonne encore à ma rêverie accoutumée. Quoique nous ne devions plus désormais répéter dans la vallée de Granta la leçon du pédant, ni poursuivre à travers les bocages de l'Ida nos délicieuses visions; quoique la jeunesse ait fui sur ses ailes de rose, et que l'âge mûr fasse valoir ses droits sévères, le tems ne détruira pas toute espérance, et nous accordera quelques heures d'une joie modérée.
Oui, j'espère que l'aile vaste du tems versera autour de nous quelques rosées printanières; mais si la fatale faux doit moissonner toutes les fleurs de ces bosquets magiques, où la riante jeunesse se plaît à demeurer, où les cœurs palpitent d'un naïf enthousiasme; si l'âge mûr, au front sombre, aux froides contraintes, arrête l'entraînement de l'ame, glace dans l'œil les larmes de la pitié, ou comprime le soupir de la sympathie, s'il entend sans émotion le gémissement de l'infortune, et qu'il m'ordonne de n'avoir plus de sensibilité que pour moi seul, oh! puisse mon cœur n'apprendre jamais à étouffer ses naïfs et généreux instincts! puisse-t-il toujours mépriser un sévère censeur, et n'oublier jamais le malheur d'autrui! Oui, tel que vous m'avez connu dans ces jours sur lesquels mon souvenir s'arrête encore, puisse-je errer toujours sans guide, sans sociales entraves, et jusques au déclin de l'âge, rester enfant par le cœur! Quoique emportée aujourd'hui par d'aériennes visions, mon ame est toujours la même pour vous; ç'a été souvent mon destin de pleurer, et toutes mes anciennes joies sont refroidies. Mais; loin de moi, heures aux couleurs noires! votre sombre empire est passé, mon chagrin n'est déjà plus; j'en jure par toutes les félicités que connut mon enfance; ma pensée ne se fixera plus sur votre ombre. Ainsi, quand la colère de l'ouragan est tombée, et que les cavernes de la montagne ne laissent plus échapper leurs tristes mugissemens, nous ne songeons plus à la bise d'hiver, invités au repos par la douce haleine du zéphir. Trop souvent ma muse enfantine mit au ton de l'amour sa lyre languissante; mais aujourd'hui, sans objet aucun que je puisse choisir, mes chants expirent en soupirs à demi formés. Hélas! mes jeunes nymphes ont fui; E--est épouse, C--est mère, Caroline soupire solitaire, Marie s'est donnée à un autre, et Cora, dont le regard se promenait naguère sur moi, ne saurait plus aujourd'hui ranimer mon amour. En vérité, cher L***, il est tems de fuir, car le regard de Cora brille pour tous. Et quoique le soleil dispense également à tous la lumière de ses rayons bienfaisans, et que l'œil d'une femme soit un soleil, ce dernier ne devrait luire que pour un seul. Le méridien de l'ame ne convient pas à celles dont le soleil dispense un universel été. Ainsi, toutes mes anciennes flammes sont éteintes; et l'amour, pour moi, n'est plus qu'un nom. Quand les flammes de l'incendie s'affaissent, ce qui naguères en accroissait la lumière et la dévorante ardeur, en disperse maintenant dans l'ombre toutes les étincelles: ainsi fait le feu des passions, lorsque le jeune garçon ou la jeune fille se souviennent encore, mais que toute la force de l'amour expire et s'éteint sur une braise mourante. Mais aujourd'hui, cher L***, il est minuit, et les nuages obscurcissent la lune vaporeuse, dont je ne redirai pas les beautés, décrites dans les vers de tous les écoliers; car pourquoi marcherai-je dans le sentier que tout barde a foulé avant moi? Toutefois, avant que ce flambeau argenté des nuits ait trois fois parcouru son cercle accoutumé, trois fois renouvelé sa course de lumière et chassé les ténèbres profondes, je compte, ô mon aimable ami, que nous verrons son disque errant au-dessus du séjour paisible et chèrement aimé qui servit naguère d'asile à notre premier âge. Là, nous nous mêlerons à la bande joyeuse de ceux que connut notre enfance; maint récit des jours passés emportera les heures riantes, et nos ames s'inonderont de la rosée sacrée des plaisirs intellectuels, jusqu'à ce que le croissant de Diane pâlisse et luise à peine à travers le brouillard du matin.
VIII.
A *** 56.
1. Oh! si ma destinée eût été jointe à la tienne comme jadis ce don en semblait le gage, jamais tant de folies ne m'eussent entraîné: car alors ma paix n'eût point été troublée.
2. A toi, je dois ces fautes de mon jeune âge; à toi, la censure des sages et des vieillards: car ils savent mes péchés, et ils ne savent pas que le tien fut de rompre les liens de l'amour.
3. Naguère mon ame était pure comme la tienne, et pouvait étouffer toutes ses flammes naissantes. Mais où sont aujourd'hui tes sermens? c'est un autre qui les a reçus.
4. Peut-être je pourrais détruire la paix de mon rival, lui ravir le bonheur qui l'attend: mais que la joie lui sourie toujours: en mémoire de toi, je ne puis le haïr.
5. Ah! depuis que je t'ai perdue, ange de beauté! mon cœur ne peut rester fidèle à aucune femme. Ce qu'il cherchait en toi seule, il tente, hélas! de le trouver en plusieurs maîtresses.
6. Adieu donc, õ fille perfide! Te regretter serait vain et stérile. Ni l'espérance ni le souvenir ne me prêtent leur aide, mais l'orgueil seul peut m'apprendre à t'oublier.
7. Et pourtant toute cette folle dépense d'années, cercle fatigant de plaisirs éventés, ces mille et mille amours, ces craintes d'une matrone, ces chants de délire inspirés par la passion,
8. Si tu avais été à moi, tout cela ne serait pas:--ces joues, que les désordres de mon jeune âge ont pâlies, n'auraient jamais été colorées par la fièvre des passions, mais auraient fleuri dans le calme du bonheur domestique.
9. Oui, naguère les scènes champêtres m'étaient douces, car la nature semblait sourire devant toi: naguère mon cœur abhorrait l'illusion, car il ne battait que pour t'adorer.
10. Mais aujourd'hui je cours après d'autres joies: la réflexion jetterait mon ame dans la démence; au milieu d'une foule irréfléchie et d'un bruit vide de pensées, je triomphe à demi de ma profonde tristesse.
11. Cependant une idée funeste se glisse encore dans mon sein, en dépit de mes vains efforts; et des démons eux-mêmes plaindraient ce que je sens à penser que tu es perdue pour jamais.
IX.
STANCES.
2. Fortune! reprends ces plaines cultivées, reprends ce nom éclatant! Je hais l'attouchement des mains serviles; je hais les esclaves qui rampent autour de moi: place-moi sur les rochers que j'aime, qui répondent aux rugissemens sauvages de l'océan. Je ne te demande qu'une faveur,--celle d'errer encore au milieu des scènes que ma jeunesse a connues.
3. J'ai vécu peu d'années, et je sens déjà que le monde n'est pas fait pour moi.--Ah! pourquoi d'épaisses ténèbres cachent-elles l'heure où l'homme doit cesser d'être? Autrefois j'avais devant les yeux un rêve éblouissant, une scène imaginaire de bonheur. O vérité!--pourquoi tes odieux rayons éclairèrent-ils à mon réveil un monde tel que celui-ci?
4. J'aimais;--mais ceux que j'aimais ne sont plus; j'avais des amis,--mes jeunes amis ont disparu. Ah! quelle tristesse pèse sur un cœur solitaire, quand toutes ses espérances sont mortes! Quoique de gais compagnons, le verre en main, chassent un instant le sentiment du malheur; quoique le plaisir agite l'ame délirante, ah! le cœur--le cœur est toujours vide.
5. Quel ennui! Entendre la voix de ceux que le rang ou le hasard, que la richesse ou le pouvoir associent sans amitié ou inimitié à nos heures de fête. Rendez-moi quelques amis fidèles, dont l'âge et les sentimens soient les miens, et je fuirai la réunion nocturne et bruyante où la joie n'est pourtant qu'un nom.
6. Et toi, femme! être adorable! mon espoir, ma consolation, mon tout! Combien mon sang doit être refroidi, puisque je commence à me blâser de tes sourires! J'abandonnerais sans soupirer cette scène agitée de maux brillans, pour posséder ce contentement calme que la vertu connaît ou semble connaître.
X.
VERS ÉCRITS SOUS UN ORME
DANS LE CIMETIÈRE DE HARROW-ON-THE-HILL.
Septembre 2, 1807.
Asile de ma jeunesse! toi dont les vieux arbres soupirent agités par la brise qui rafraîchit ton ciel serein, tu me vois rêver solitaire, moi qui souvent ai foulé ton doux et verdoyant gazon avec ceux que j'aimais, avec ceux qui, dispersés au loin, déplorent peut-être comme moi les heureuses scènes de leurs jours passés. En suivant de nouveau les contours de la colline, mes yeux t'admirent, mon cœur t'adore encore, toi, vieil ormeau, dont l'ombrage m'abrita tant de fois pendant ces rêveries qui emportaient rapidement les heures du crépuscule. Je viens encore reposer mes membres au même lieu; mais, hélas! mes pensées ne sont plus les mêmes. Oh! comme tes branches, gémissant sous l'effort du vent, invitent mon cœur à rappeler le passé, et semblent dire dans leur aimable murmure: «Jouis, quand tu le peux encore, d'un long et dernier adieu.»
Quand le sort, enfin, glacera ce sein brûlant de fièvre, et en calmera pour jamais les soucis et les passions... Souvent j'ai pensé qu'il serait doux à ma dernière heure (si quelque chose peut être doux à l'instant où la vie résigne sa puissance) de savoir qu'une humble tombe, une cellule étroite, renfermerait mon cœur là où il aima demeurer. Oui, je le crois, il y aurait un charme à mourir dans ce rêve: ici battit mon cœur; ici puisse-t-il reposer! Puissé-je dormir où naquirent toutes mes espérances! dans ce lieu, théâtre de mon jeune âge, et asile de mon éternel sommeil; puissé-je rester à jamais étendu sous ce dais de feuillage, caché par le gazon sur lequel joua mon enfance, couvert par le sol qui revêt un lieu bien aimé, confondu avec la terre que foulèrent mes pas; béni par les voix qui charmèrent ma jeune oreille, pleuré du petit nombre d'amis que mon ame reconnaissait ici, regretté par ceux qui furent mes compagnons à l'aurore de mes jours, et oublié de tout le reste du monde.