MISCELLANÉES. (continued 2)
Paulin Paris translation
XL.
LE DÉPART.
XLI.
VERS COMPOSÉS A ATHÈNES,
le 16 janvier 1810.
Le charme est brisé, l'enchantement n'est plus! Telle est la vie avec ses accès de fièvre: nous sourions en délire alors que nous devrions soupirer; la folie est la meilleure de nos illusions. Chaque intervalle lucide, laissé à la pensée, rappelle les misères à nous imposées par la charte de la nature; et celui qui agit en homme sage, vit comme sont morts les saints,--en martyr.
XLII.
VERS
ÉCRITS SUR UN FEUILLET BLANC DES «PLAISIRS DE LA MÉMOIRE 155.»
19 avril 1812.
Absent ou présent, ô mon ami, de quel pouvoir magique es-tu doué! Ceux-là peuvent le proclamer, qui, comme moi, jouissent tour à tour de tes entretiens et de tes chants. Mais lorsque viendra l'heure terrible que toujours l'amitié juge trop hâtive; lorsque «la Mémoire»; pleurant sur la tombe de son druide, se plaindra qu'il y ait eu en lui quelque chose de périssable, avec quelle reconnaissance elle paiera les hommages que tu offris à ses autels, et mêlera son nom au tien durant le cours éternel des âges!
XLIII.
SUR UN COEUR DE CORNALINE
QUI S'ÉTAIT BRISÉ PAR ACCIDENT.
Malheureux cœur! faut-il donc que tu te sois ainsi rompu en deux moitiés? Tant d'années de soucis pour toi comme pour ton maître ont donc été pareillement employées en vain? Néanmoins, chacune de tes parties me semble précieuse, chaque morceau m'est devenu plus cher; car celui qui te porte sent que tu es aujourd'hui un plus fidèle emblême de son propre cœur.
XLIV.
VERS ÉCRITS SOUS UN PORTRAIT.
Cher objet d'une ardeur malheureuse! Quoique je sois aujourd'hui privé d'amour et de toi, il me reste, pour me réconcilier avec le désespoir, ton image et mes larmes. On dit que le chagrin cède au tems: mais cela, je le sens, n'est point vrai; car le coup de mort qui frappa mon espérance a rendu mon souvenir impérissable.
XLV.
RÉPONSE A CETTE QUESTION:
«QUELLE EST l'ORIGINE DE L'AMOUR?»
«L'origine de l'amour!»--Ah! pourquoi m'adresser cette question cruelle, quand tu peux lire dans tant de regards que l'amour naît à ton aspect?--Veux-tu savoir aussi quelle est sa fin?--Hélas! voici ce que présage mon cœur, ce que mes craintes prévoient: il languira long-tems dans une misère muette; mais vivra--jusqu'à ce que je cesse de vivre.
XLVI.
A UNE PRINCESSE QUI PLEURAIT.
Mars, 1812.
1. Pleure, fille d'une race royale, la disgrâce d'un père et la ruine d'un trône. Heureuse! si tes larmes pouvaient laver la faute de ce prince à qui tu dois le jour.
2. Pleure:--car tes larmes sont celles de la vertu,--propices à ces îles en souffrance; puissent-elles dans les ans à venir être récompensées par les sourires de ton peuple.
XLVII.
VERS ÉCRITS DANS UN ALBUM.
14 septembre 1809.
1. Comme un nom arrête le regard du passant sur la froide pierre d'un sépulcre; ainsi puisse le mien, quand tu verras cette page isolée, attirer ton œil mélancolique!
2. Peut-être, dans quelques années, liras-tu ce nom: alors songe à moi comme l'on songe aux morts, et pense que mon cœur ici gît enseveli.
XLVIII.
VERS TRADUITS DU PORTUGAIS.
Dans les momens consacrés au plaisir, d'un ton plein de tendresse, vous vous écriez: «ô ma vie!» Douces paroles, dont mon cœur serait fou, si la jeunesse ne devait jamais décliner ou périr! Mais ces heures de délices marchent aussi vers la mort. Ne répète donc jamais ces accens, ou change-les: dis non pas «ma vie», mais «mon ame»! Comme mon amour, mon ame existe pour l'éternité.
XLIX.
IMPROMPTU,
EN RÉPONSE A UN AMI.
Lorsque le chagrin, du fond du cœur où il siège, projette trop haut son ombre noire, et vient occuper mon visage altéré, obscurcir mon front ou mouiller mes yeux, ne prends point garde à ce nuage qui bientôt s'évanouira: nos pensées connaissent trop bien leur prison; elles retombent dans mon sein, d'où elles s'échappèrent quelque tems, et languissent, en silence, dans leur étroite demeure.
L.
SONNETS A GENÉVRA.
1. Le tendre azur de tes yeux, ta longue chevelure blonde, et le pâle éclat de tes traits,--qu'a formés la méditation,--et où semble siéger une douce et paisible douleur dont le tems a désarmé le désespoir,--tout, enfin, dans ton air, respire la mélancolie: et--si je ne savais que ton ame heureuse est un fertile trésor de pensées chastes et pures,--je croirais que tu gémis condamnée aux terrestres soucis. Telle naquit sous le pinceau dont la touche créatrice donnait la beauté et la vie aux couleurs; telle (hormis le repentir qui n'est pas ton partage) la Madeleine du Guide vit le jour:--telle tu nous apparais;--mais, ô précieux avantage! en toi le remords n'a rien à saisir;--ni la vertu à mépriser.
2. Ta joue est pâle de méditation, mais non d'infortune, et toutefois possède un tel charme, que, si le vermillon de la joie cachait cette blanche rose sous ses teintes les plus éblouissantes, je soupirerais après l'instant où dut s'évanouir un trop vif éclat:--le sombre azur de tes yeux ne lance pas d'étincelantes flammes;--mais, hélas! en le contemplant, les yeux les plus sévères fondent en pleurs, et les miens, aussi faibles que le cœur de ma mère, laissent échapper une rosée douce comme les dernières gouttes qui entourent l'arc aérien d'Iris; car, à travers tes cils noirs et longs qui se penchent à terre, ton ame mélancolique et tendre brille comme un séraphin descendu d'en haut: elle plane au-dessus de la douleur, et pourtant accorde sa pitié à toute misère; elle unit à la fois tant de majesté et de douceur, que je t'en vénère davantage, sans pouvoir te moins aimer.
LI.
SUR UNE JEUNE RELIGIEUSE.
SONNET TRADUIT DE VITTORELLI.
Ce sonnet fut composé au nom d'un père qui venait de perdre sa fille, peu de tems après l'avoir mariée, et adressé au père d'une jeune personne qui avait tout récemment pris le voile.
Deux filles, don du ciel,--deux filles, aussi modestes que belles au milieu des hommages, faisaient notre bonheur: et maintenant, misérables pères que nous sommes! le ciel appelle leur vertu à de plus nobles destinées, et en les voyant l'une et l'autre, il les a réclamées toutes deux ensemble. La mienne, parmi les flambeaux de l'hymen, qui à peine allumés s'éteignent, expire--hélas!--trop tôt. La tienne, enfermée dans les grilles du cloître, éternelle captive, n'aspire qu'à son Dieu. Mais toi, du moins, à travers la porte jalouse qui interdit à jamais à vos yeux de se rencontrer, tu peux entendre encore la voix douce et pieuse de cette vierge. Moi, je me jette sur le marbre où repose ma fille,--je verse un torrent de larmes amères; je frappe, frappe, frappe--et n'obtiens point de réponse.
LII.
VERS COMPOSÉS A WINDSOR 156 (1813).
Je composai ces vers pour avoir vu par hasard H.R.H. Pr--ce R--nt, entre les tombeaux de Henri VIII et de Charles Ier, sous les royales voûtes de Windsor.
LIII.
SONNET.
LIV.
CHANSON
Ζώη µοῦ, σὰς ἀγαπῶ
Athènes, 1810.
2. J'en jure par ces tresses flottantes que caressent les brises de la mer Égée; par ces paupières dont les franges de jais baisent les roses de ta joue; par ces yeux aussi vifs que les yeux du chevreuil sauvage, ζώη µοῦ, σὰς ἀγαπῶ.
LV.
TRADUCTION
DU FAMEUX CHANT DE GUERRE.
Δεύτε, παἰδες τῶν Ελλήνων.
Ce chant fut composé par Riga, qui périt au milieu des premières tentatives faites pour révolutionner la Grèce. La traduction suivante est aussi littérale que l'auteur a pu le faire en vers: elle offre le même rhythme que l'original.
Allons, enfans des Grecs! le jour de gloire est arrivé. Dignes de votre noble origine, montrez qui vous donna le jour.
CHOEUR.
Allons, enfans des Grecs! etc.
2. Sparte! ô Sparte! pourquoi demeures-tu plongée dans une léthargie profonde? Eveille-toi, et réunis tes armées aux Athéniens, tes anciens alliés! Rappelle Léonidas, ce héros des chants antiques, guerrier terrible! guerrier fort! qui jadis vous sauva de la ruine; qui fit cette diversion hardie dans les gorges des vieilles Thermopyles; qui, pour la liberté de sa patrie, soutint avec ses trois cents soldats une longue bataille contre le Perse; et, comme un lion furieux, expira dans une mer de sang.
Allons, enfans des Grecs! etc.
LVI.
TRADUCTION
DE LA CHANSON ROMAIQUE.
Μπενω µες᾿ τὸ περιζολι, Ὠραιοτάτη Χαηδή, κ.τ.λ.
La chanson que je traduis est en grande faveur parmi les jeunes Athéniennes de toutes les classes. Elles la chantent en rond, chacune entonnant tour à tour un vers, qui est répété en chœur par la troupe entière. J'ai souvent entendu cela dans nos «χὀροι» durant l'hiver de 1810-11. L'air est plaintif et assez joli.
LVII.
CHANSON D'AMOUR.
(Traduite du grec moderne.)
1. Hélas! l'amour n'exista jamais sans ce cortége de peines, d'angoisses et de doutes qui déchire mon cœur, et le condamne à d'éternels soupirs durant la nuit et durant le jour aussi sombre que la nuit même.
2. Sans qu'une oreille amie écoute ma plainte, je languis, je meurs sous le coup qui m'a blessé. Je savais bien que l'amour avait des flèches: mais, hélas! je sens que ces flèches sont empoisonnées.
3. Oiseaux encore en liberté, fuyez les rets que l'amour a tendus autour de vos demeures: sinon, environnés par des flammes fatales, vos cœurs s'embraseront, et vous perdrez toute espérance!
4. Moi aussi, je voltigeais insouciant et libre: ainsi ai-je passé plus d'un heureux printems. Mais enfin je tombai dans le piége trompeur: j'y brûle, maintenant, et trémousse de l'aile sans force et sans essor.
5. Qui n'a jamais aimé,--jamais aimé en vain, ne peut ni comprendre ni plaindre la douleur: il ne connaît ni les froids refus, ni les regards dédaigneux, ni les éclairs dont l'amour arme un œil irrité.
7. Flambeau de ma vie! ah! réponds-moi, pourquoi cette lèvre boudeuse et cet œil altéré? O ma colombe! ô ma belle compagne! as-tu donc changé, et peux-tu désormais haïr?
8. Mes yeux ruissellent comme deux torrens d'hiver. Quel malheureux voudrait échanger sa misère contre la mienne? Ma colombe! apaise-toi: un seul de tes accens aurait un charme magique pour faire vivre ton amant.
9. Mon sang se fige, mon cerveau se perd dans le délire: voilà le supplice que je souffre en silence. Et cependant ton cœur; insensible à toutes mes angoisses, triomphe,--tandis que le mien se brise.
10. Verse-moi le poison: n'aie point peur! Tu ne peux m'assassiner plus que tu ne fais maintenant. J'ai vécu pour maudire le jour de ma naissance, et l'amour qui fait mourir d'une mort si lente.
11. Mon ame est blessée à mort, mon cœur saigne: la patience peut-elle me donner quelque repos? Hélas! je l'apprends trop tard (et je paie cher la leçon): le plaisir est l'avant-coureur de la misère.
LVIII.
CHANSON.
2. L'on méprise les cœurs faux: l'on dédaigne la femme perfide et sa perfidie. Mais quand celle qui ne déguise aucune pensée, celle dont l'amour est aussi vrai que doux,--quand celle qui aimait si naïvement vient à changer, alors on éprouve la peine que j'ai tout à l'heure éprouvée.
4. Que doivent donc ressentir ceux qu'embrasa non pas une vision trompeuse, mais la passion la plus vraie, la plus tendre? passion sincère, mais, hélas! aussi passagère que si elle fût née d'un rêve? Ah! sans doute, une telle douleur est un jeu de l'imagination, et ton changement n'est qu'un rêvé lui-même!
LIX.
ADIEU.
1. Adieu! Si jamais tendre prière pour la félicité d'autrui fut écoutée d'en haut, mes vœux ne se perdront pas tous dans les airs, mais porteront ton nom par-delà les cieux. Il serait vain de parler, de pleurer, de gémir. Oh! les larmes de sang, que le remords arrache des yeux du crime mourant, n'en disent pas tant que ce seul mot:--Adieu!--adieu!
2. Ces lèvres sont muettes, ces yeux arides: mais dans mon sein, dans mon cerveau s'éveillent les angoisses qui ne cesseront pas, une pensée qui ne sommeillera plus. Mon ame ni ne daigne se plaindre ni ne l'ose, malgré la révolte secrète de la douleur et de la passion. Je n'ai qu'une idée: c'est que nous nous sommes aimés en vain. Je n'ai qu'un sentiment:--adieu! adieu!
LX.
STANCES A METTRE EN MUSIQUE.
1. Digne de toi soit la demeure de ton ame! Jamais esprit plus aimable que le tien ne s'échappa de son enveloppe mortelle pour briller dans le monde des bienheureux. Ici-bas il ne te manqua que l'immortalité divine dont ton ame va jouir: notre douleur peut cesser de gémir, lorsque nous savons que ton Dieu est avec toi.
LXI.
STANCES A METTRE EN MUSIQUE (1815).
O lacrymarum fons, tenero sacras Ducentium ortus ex animo; quater Félix! in imo qui scatentem Pectore te, pia Nympha, sensit. (Gray.)
1. Il n'est aucune joie que le monde puisse nous donner en récompense de celle qu'il nous ôte, alors que les feux de la pensée du premier âge s'éteignent peu à peu avec la sensibilité. Ce ne sont pas seulement les douces roses du teint qui se flétrissent si vite; mais le cœur lui-même perd sa délicate fraîcheur avant que la jeunesse soit passée.
2. Alors les esprits qui surnagent en petit nombre sur les débris de leur bonheur naufragé sont entraînés sur les récifs du crime ou dans l'océan du libertinage: l'aiguille de leur boussole est perdue, ou c'est en vain qu'elle leur marque le rivage auquel leur navire brisé n'abordera plus.
3. Alors l'ame est accablée d'un froid égal à celui de la mort: elle n'a plus de sympathie pour les misères d'autrui, à peine rêve-t-elle de sa propre misère. Le souffle de la bise enchaîne la source de nos pleurs: les étincelles que l'œil peut encore lancer partent d'une larme glacée.
4. Mille saillies peuvent encore jaillir de notre bouche, une folle gaîté distraire notre sein de ses soupirs, au milieu de ces nuits qui ne nous ramènent plus l'espérance du repos: mais c'est ainsi qu'autour d'une tour ruinée s'entrelacent les feuilles du lierre; tout est vert et frais en dehors, mais au dedans il n'y a rien que ruine et poussière grisâtre.
5. Oh! que ne puis-je sentir comme j'ai senti jadis,--être ce que j'étais, ou pleurer comme je pleurais naguère sur mainte scène évanouie! Comme une fontaine trouvée dans le désert nous semble douce, quelque saumâtre qu'elle soit; ainsi au milieu des ruines arides de la vie, c'est avec délices que je répandrais ces larmes.
LXII.
STANCES A METTRE EN MUSIQUE.
1. Parmi les filles de la beauté il n'en est aucune dont les attraits aient autant de magie que les tiens: et comme une sérénade sur les eaux, ainsi ta voix m'est douce, alors que tes accens paraissent maintenir le calme de l'océan charmé que les flots demeurent immobiles et brillent d'un paisible azur, et que les vents semblent endormis dans un doux rêve.
2. Cependant la lune en plein minuit entrelace ses brillans reflets sur l'abîme des ondes, qui se soulèvent avec grâce comme le sein d'un enfant qui sommeille. L'ame s'abaisse devant toi pour t'écouter et t'adorer, toute émue, mais d'une douce émotion, comme les vagues d'une mer d'été.
LXIII.
VERS IMPROVISÉS PAR LORD BYRON,
POUR SON AMI T. MOORE, ESQ., AUTEUR DE LALLA ROOKH.
1. Ma chaloupe m'attend près du rivage, et mon navire en pleine mer. Mais avant le départ voici, Tom Moore, une double santé pour toi.
2. Voici un soupir pour ceux qui m'aiment, un sourire pour ceux qui me haïssent, et, sous quelque ciel que je navigue, voici un cœur prêt à toutes les destinées.
3. Quoique l'océan rugisse autour de moi, il me portera encore sur ses flots. Dût un désert m'environner, il y aurait peut-être des sources à découvrir.
4. Fût-ce la dernière goutte de la fontaine, avant que ma poitrine haletante rendît le dernier souffle de ma vie, là je boirais encore à ta mémoire.
5. Cette onde, ainsi que le vin d'aujourd'hui, ne servirait à mes libations que pour souhaiter--paix et bonheur à tes amis et aux miens! à toi paix et bonheur, Tom Moore!
FIN DES MISCELLANÉES.