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Voyages hors de ma chambre

UNE EXCURSION EN SUÈDE

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En lisant le nom de la Suède en tête de ces pages, le lecteur indulgent me fera la grâce de ne pas s’attendre à une description complète de ce vaste pays qui va se perdre jusqu’aux confins de l’océan Glacial, par 69° de latitude nord. Je n’ai point dépassé la région des chemins de fer, et n’ai vu de la Suède que ce qu’on en peut voir en une excursion d’une quinzaine de jours, dont le but principal et presque unique était la visite de Stockholm. Mais du moins, j’ai reçu et remporté de cette courte visite une impression vive et nette, et, sans vouloir m’élever à des considérations générales qui déborderaient le cadre de ce simple récit de voyage, je ne dirai que ce que j’ai vu et observé par moi-même.

I ENTRÉE EN SUÈDE. — MALMOË ET LA SCANIE. — LUND ET LA LÉGENDE DE SAINT LAURENT.

Nous nous embarquâmes à Copenhague à neuf heures du matin pour faire voile vers la Suède. C’était un dimanche ; le bateau débordait de passagers. Une troupe de pauvres musiciens danois était montée avec nous, et, pendant toute la traversée, resta sur le pont, soufflant dans ses instruments de cuivre les mélancoliques mélodies du Nord.

La traversée de Copenhague à Malmoë dure moins de deux heures, et cependant on se trouve en pleine mer durant une heure au moins, sans rien voir autre chose que l’immobile azur des cieux reflété dans le mobile azur des flots. Mais peu à peu, sur la ligne où ces deux océans se rejoignent à l’horizon, monte une apparition confuse. Les côtes de Suède émergent du milieu des vagues ; on voit se dessiner d’abord une grosse tour carrée, puis un dôme, qui signalent au loin la gare et l’église de Malmoë. Une demi-heure après, nous débarquons sur une vaste jetée. Il nous reste, avant le départ du chemin de fer, le temps nécessaire pour parcourir la ville.

Je me suis promené au hasard à travers cette capitale de la Scanie, d’une antiquité respectable, mais d’une médiocre étendue. Les maisons basses, couvertes de tuiles vernies que fait reluire le soleil d’août, sont illustrées d’arabesques qui se déroulent en frises, d’écrans de paille, de stores à images ou à bandes bleues. Sur la grande place s’élève un hôtel de ville du seizième siècle, qui disparaît tout entier sous une carapace d’échafaudages. C’est là, dans la grande salle qui porte son nom, que se réunissait jadis l’ordre de Canut, placé si haut dans l’opinion et dans la loi elle-même que chacun de ses membres valait six témoins devant les tribunaux. L’ordre de Canut est aujourd’hui une société de danse. O vicissitudes des choses et décadence de la gloire ! Il ne tiendrait qu’à moi de présenter cette transformation comme un signe des temps.

Lorsqu’on aura visité encore l’église Saint-Pierre, bâtie en briques dans le style gothique du quatorzième siècle, et qui mérite l’attention, sinon l’admiration du voyageur ; puis, si l’on veut pousser la conscience jusqu’au bout, le vieux château, devenu caserne et prison, où fut enfermé Bothwel, on pourra quitter Malmoë sans retourner la tête.

Malmoë, ruinée par une peste meurtrière, par la décadence de la pêche du hareng et par le traité de Roëskilde, qui l’enlevait au Danemark, comptait à peine 200 habitants à la fin du dix-septième siècle. Je lis dans une grande Géographie illustrée, où l’on s’est borné à réimprimer Malte-Brun, que sa population dépasse maintenant 7,000 âmes ; elle les dépasse, en effet, puisqu’elle est de plus du triple. Voilà des lecteurs bien instruits ! L’éditeur n’a pas réfléchi que Malte-Brun écrivait dans les premières années de ce siècle, et qu’en soixante ans, avec l’impulsion donnée à Malmoë par la création de son port et le mouvement rapide de la population en Suède, ces 7,000 âmes avaient eu tout le temps de croître et de se multiplier.

Le train express qui se rend à Stockholm marche avec un flegme tout septentrional. Il couche en route, comme les pataches de temps héroïques, et, bien qu’on ait pris au départ son billet pour la capitale de la Suède, il faut absolument passer la nuit dans la petite ville de Jonkoping. Les chemins de fer sont encore une nouveauté dans ce pays. Le trajet de Malmoë à Lund, que nous parcourons tout d’abord, n’a été inauguré qu’en 1856, et c’était le premier tronçon livré à la circulation publique. En 1862 seulement, la voie ferrée est parvenue à Stockholm : il faut pardonner à cet enfant en bas âge un peu de lenteur et d’hésitation dans sa marche.

C’est quelque chose de charmant que cette première partie du voyage. On traverse une campagne d’une délicieuse variété d’aspects, d’un caractère très-pittoresque, sans avoir rien pourtant de cette physionomie sauvage et grandiose qu’une imagination vive s’attend à trouver dès le premier pas sur la vieille terre scandinave. Les bois, où domine le sapin ; les canaux, les étangs ou les petits lacs encadrés dans un cercle de vigoureuse verdure, défilent tour à tour sous nos yeux et se succèdent comme les tableaux d’un panorama mouvant. Çà et là, sur le bord de la voie, se dressent des blocs granitiques, pareils à ceux de la forêt de Fontainebleau. L’œil ne se lasse pas de savourer ce paysage aux ondulations douces, mystérieux, paisible et recueilli, si je puis ainsi dire, comme la nature du Nord, et pourtant baigné de teintes lumineuses et chaudes par un soleil du Midi.

Des signes irrécusables annoncent que cette partie du pays est habitée par une population industrieuse et active. De nombreuses maisons apparaissent sur la lisière des forêts, au penchant des collines ou sur le bord des cours d’eau : toutes sont en bois, d’une propreté presque coquette, avec la bordure légère qui court le long de leur toiture, et l’encadrement blanc des portes et des fenêtres éclatant sur le fond brun des parois. Les stations surtout, bâties uniformément sur le type dont on a vu à l’Exposition universelle de 1867, dans les quartiers russe et suédois, des exemplaires un peu enjolivés, forment pour la plupart autant de jolis chalets, peints en rouge et recouverts de gazon, qui se marient admirablement au paysage.

Nous sommes en plein cœur de la Scanie, c’est-à-dire de la province la plus riche et la plus fertile de Suède. L’agriculture y fleurit, et les produits du sol peuvent rivaliser presque avec ceux de nos provinces septentrionales. Par ses vastes plaines, ses beaux champs de blé, ses fermes, ses églises, ses châteaux, la Scanie ressemble fort, avec un caractère plus vigoureux et accentué, à ces campagnes du Seeland, que nous avons vues de l’autre côté du Sund. Ce sont bien là les deux faces, diverses et semblables à la fois, d’une même contrée, disjointe jadis par un cataclysme de la nature ou par la lente trouée de la mer.

Mais à mesure qu’on monte vers le nord, l’aspect se modifie. Ce pays, qui se développe en hauteur sur une étendue de 1,550 kilomètres, presque double de celle de la France, comprend en quelque sorte toutes les variétés de sol et d’aspect, comme de climat. Déjà, en sortant de la Scanie pour pénétrer sur le territoire de l’ancienne province de Smaland, on s’aperçoit d’un changement de paysage, dans la physionomie des maisons et dans l’aspect même des habitants.

Une demi-heure à peine après notre départ, nous apercevons, sur la droite, les deux tours carrées qui désignent aux regards la vieille et célèbre église byzantine de la ville de Lund, aujourd’hui bien déchue de sa gloire, s’il faut en croire le proverbe qui assure qu’à la naissance du Christ Lund était déjà une cité florissante. Mais si dégénérée qu’elle soit, cette toute petite ville se recommande toujours au voyageur par son église, son académie et le souvenir du grand poëte Tegner, dont elle se glorifie d’avoir été le berceau.

Comme la cathédrale de Cologne, comme le Dôme d’Aix-la-Chapelle, comme Notre-Dame de Paris et toutes les vieilles basiliques, l’église de Lund a sa légende, et celle-là a bien gardé le caractère scandinave sous la physionomie chrétienne. Un pasteur, qui professe la théologie à l’Université de Lund me l’a contée de point en point dans le wagon.

Vous saurez donc qu’autrefois le géant Jätten Finn s’en vint trouver le grand saint Laurent.

« Grand saint Laurent, lui dit-il, je m’offre à te bâtir la plus belle église du monde, à une seule condition.

— Parle, géant, répondit le saint.

— Quand la cathédrale sera finie, si tu es parvenu à savoir mon nom, tu ne me devras rien ; sinon, comme toute peine mérite salaire, tu me donneras, à ton choix, le soleil et la lune, ou bien les deux yeux de ta tête.

— Soit ! fit saint Laurent, qui crut avoir son église pour rien.

Je ne sais si ce géant était le diable déguisé, comme il est d’usage dans les légendes : mon professeur n’a pu m’éclairer sur ce point délicat. Quoi qu’il en soit, saint Laurent signa un papier au géant, avec cette confiance imperturbable qui ferait en pareil cas taxer les saints de présomption s’ils ne comptaient sur le secours de Dieu et s’il n’était de règle que l’esprit de ruse et de malice soit infailliblement joué comme un innocent par les clercs qu’il aide à bâtir des cathédrales.

Les murs s’élevèrent bien vite. Le géant remuait les pierres comme des grains de sable ; saint Laurent venait le regarder avec admiration et s’applaudissait de son marché, en se disant qu’on viendrait du bout du monde pour voir une si belle église. De temps à autre, le géant s’arrêtait et, souriant d’un air narquois, il demandait au saint :

— Eh bien ! grand saint Laurent, sais-tu mon nom ?

— Pas encore, répondait saint Laurent, qui ne se pressait pas, persuadé qu’il serait très-facile d’apprendre le nom d’un géant pareil.

Cependant, lorsqu’il vit la rapidité avec laquelle l’église marchait à son achèvement, il se dit qu’il était temps de se mettre en quête. Il interrogea d’abord tous les paysans qui passaient, tous les moines et tous les curieux qui venaient regarder l’église : aucun ne connaissait le géant. Il interrogea ensuite son patron, puis son ange gardien, puis tous les anges et tous les saints du paradis : personne n’avait jamais entendu parler du géant. Alors il prit à saint Laurent une peur terrible et une tristesse mortelle, et comme il savait bien qu’il ne pourrait pas donner le soleil et la lune au géant, il pleurait d’avance la perte de ses deux yeux. Ah ! comme saint Laurent se repentait alors d’avoir signé si vite !

— Eh bien ? lui cria de nouveau le géant, qui était en train d’arrondir la voûte.

— Pas encore, fit saint Laurent d’un ton piteux.

— Je crois qu’il serait temps de préparer la lune et le soleil, reprit le géant, tandis que le saint homme s’éloignait navré de douleur.

Saint Laurent se promena jusqu’au soir, tout rêveur, à travers la campagne. Chemin faisant, il questionnait les oiseaux, les ours et les chevreuils ; les oiseaux, les ours et les chevreuils connaissaient le bon saint, mais ils ne connaissaient pas le géant. Il alla bien loin de la sorte et se trouva, vers la nuit tombante, dans un pays qu’il n’avait jamais vu. Comme il pressait le pas pour rentrer, il aperçut une maison, et devant cette maison il y avait une femme tenant dans ses bras un enfant qui pleurait :

— Tais-toi, disait la mère à son fils pour le consoler, ton père Jätten Finn va rentrer, et si tu es sage, il t’apportera le soleil et la lune, ou les deux yeux de saint Laurent.

Nous n’avons pas besoin de dire avec quelle joie notre saint revint chez lui. Le géant mettait la première main à la toiture, et dès qu’il le vit apparaître, il ne manqua pas de lui rappeler sa promesse.

— C’est bien, Jätten Finn, répondit saint Laurent, mais attendons que l’église soit terminée.

A ces mots, le géant poussa un grand cri, et, se précipitant dans les catacombes de l’église avec sa femme et son fils, il saisit dans ses bras un pilier pour renverser le monument, comme avait fait Samson chez les Philistins, mais à l’instant même tous trois furent changés en pierre par saint Laurent.

Si vous doutez de cette histoire, allez à Lund, descendez dans la curieuse église souterraine, vaste crypte aux voûtes écrasées et aux colonnes massives, qui fut un des derniers asiles du catholicisme expirant en Suède, et vous y verrez les corps pétrifiés du géant, de sa femme et de son enfant, encore enlacés aux lourds piliers qu’ils voulaient renverser.

II JONKOPING. — LE LAC WETTER. — LA TRAVERSÉE DU SMALAND. — CHEMINS DE FER ET BUFFETS SUÉDOIS.

Les stations qui suivent Lund n’offrent par elles-mêmes aucun intérêt particulier ; mais une tradition guerrière, qui semble empruntée à l’histoire des Amazones, attend le voyageur entre Alfvesta et Moheda, et je n’ai point manqué de la cueillir au passage. Par delà le petit lac de Dan, mon voisin suédois m’a montré à l’horizon lointain le village de Warend, que j’ai fait semblant d’apercevoir pour ne pas le désobliger. C’est là qu’une troupe de Suédoises, guidée par l’héroïne Blenda, sauva la patrie en exterminant dans un festin l’armée ennemie, qui avait profité pour envahir la contrée de l’absence des hommes, partis tous en guerre contre les Danois. Par une ruse que purifie l’intention patriotique et qui rappelle celles de Judith et de Sisara, elles avaient pris au préalable la précaution d’enivrer l’ennemi, à qui leur accueil avait enlevé toute défiance. En récompense, le beau sexe de Warend fut doté de priviléges destinés à perpétuer chez les générations futures le souvenir de son héroïsme.

Nous arrivons vers dix heures du soir à Jonkoping, dont, je l’avoue, je n’avais jamais entendu prononcer le nom ; je crois pouvoir risquer cette confession sans me déshonorer aux yeux de mes concitoyens.

Jonkoping, située à l’extrémité méridionale du lac Wetter, est une ville industrieuse et commerçante, à laquelle sa position centrale assure une importance particulière, et que les chemins de fer et les bateaux à vapeur mettent en communication directe avec les autres parties du pays. Incendiée à trois reprises, elle a chaque fois profité de ces désastres pour se rajeunir, et s’est relevée plus belle de ses ruines. Elle passe pour une des villes les mieux bâties du royaume, et cette réputation n’est point usurpée, autant que j’en puis juger par le peu que j’en ai vu, au clair de lune et aux lueurs incertaines de l’aube naissante. Mais elle compte à peine dix à douze mille habitants, et ce chiffre, qui suffit à lui assurer le septième ou le huitième rang, immédiatement après Carlskrona et Upsal, sur la courte liste des cités suédoises, n’est pas de nature, j’en conviens, à lui mériter beaucoup d’attention en un pays comme le nôtre, habitué à ne tenir compte que du nombre et à mesurer son estime à l’importance matérielle de l’objet qui la sollicite.

Nul n’ignore d’ailleurs que la Suède est un des pays les moins peuplés de l’Europe, relativement à l’étendue de son territoire ; mais la rapide progression qu’elle suit, et qui en un demi-siècle a presque doublé sa population, diminue chaque jour la distance qui lui reste à franchir pour se rapprocher sur ce point des pays plus favorisés par la nature.

Les hôtes auxquels on nous avait recommandés nous attendaient à la gare de Jonkoping pour nous conduire à une fête, qui se donnait sur la grande place de la ville. Nous montâmes en voiture, et au bout de quelques minutes, nous débouchions aux abords d’une place brillamment illuminée. Nous laissâmes nos bagages, à la grâce de Dieu, dans les calèches ou sur les bancs voisins, et nous marchâmes vers la fête. Une grande partie de la population était groupée sur la place ; les autorités et les personnes de marque se tenaient sous le portique d’un monument que j’ai pris pour l’hôtel de ville. Au centre se dressait une longue table, où des sommeliers empressés versaient à pleins verres cet excellent punch national qui joue un rôle si actif dans toutes les réunions des habitants du pays, et autour de la table étincelait une mer de casquettes blanches, dont chaque flot était piqué d’une lueur fauve par les feux du gaz : c’était la société philharmonique des étudiants d’Upsal, qui se trouvait à Jonkoping par suite de je ne sais plus quelles circonstances, et qui donnait à la ville, en passant, un concert composé de mélodies nationales.

Rangés autour de la table, nous trinquâmes d’abord, à la mode suédoise, en heurtant le verre, puis en l’élevant d’un mouvement onduleux à la hauteur de l’œil, en le vidant d’un trait et en le renversant dans la paume de la main. Il n’est pas donné à tout le monde d’aller en Suède !… Puis on nous conduisit sous le vestibule de l’hôtel de ville, et le concert commença par le chant national de la Suède :

« O vieux Nord, tu es grand comme tes montagnes, dont tu as la fraîcheur ! Tu rayonnes dans ta splendeur calme et sereine. Je te salue, ô le plus beau pays de la terre, toi, ton soleil et tes prés verdoyants !

« Plein des souvenir de ton ancienne gloire, aux jours où ton nom, partout célébré, vola d’un bout du monde à l’autre, je sais, ô ma patrie, que tu es et que tu seras toujours la même ! Oui, je vivrai et je mourrai dans le Nord ! »

La mélodie, grave et profonde, débute avec une lenteur majestueuse, et semble expirer par degrés dans un murmure mélancolique et mystérieux, comme le bruit lointain des flots sur la plage.

Les étudiants exécutèrent encore divers morceaux populaires, avec un talent consommé et ce sens musical qui semble inné chez les Suédois. Si le Danemark produit peu de belles voix et de grands chanteurs, la Suède, par contre, est la patrie de Jenny Lind et de mademoiselle Nilsson : elle a bien changé depuis le temps où ses lois chassaient les musiciens du royaume et permettaient, en certains cas, de les tuer comme des bêtes inutiles ou malfaisantes.

Nous avions été accueillis par les auditeurs pressés autour de nous avec cette courtoisie hospitalière et cette affabilité qui semblent naturelles aux peuples du Nord. L’un de nos plus aimables introducteurs me présenta une jeune personne habillée à la mode parisienne, mais dont les cheveux blonds, la peau blanche et les grands yeux bleus, limpides et rêveurs, trahissaient l’origine scandinave : c’était sa fille, fiancée du jour même. Les fiançailles se font en Suède avec beaucoup plus de solennité que chez nous, et constituent une cérémonie presque aussi sacrée que celle du mariage. Les coutumes varient suivant les provinces ; dans quelques-unes, dit M. Marmier en ses Lettres sur le Nord, lorsque deux jeunes gens se fiancent, on les lie l’un à l’autre avec la corde des cloches, et on croit rendre ainsi l’amour inaltérable et les serments indissolubles. Je brûlais de demander à la jeune Suédoise si cette superstition poétique florissait à Jonkoping, mais le bracelet et l’anneau des fiançailles qui brillaient à sa main démontraient suffisamment qu’on y fait usage, au moins dans la classe riche, de liens plus civilisés.

« Eh bien ! Monsieur, fit-elle, comment trouvez-vous la Suède et la ville de Jonkoping ?

— Le peu que j’en ai vu, Mademoiselle, me charme et me met fort en appétit du reste.

— Vous commencez donc à croire qu’on a tort, en France, de nous confondre avec les Lapons !

— Oh ! Mademoiselle, je vous proteste…

— Ne jurez pas, Monsieur. J’ai habité Paris, l’an dernier, rue Balzac, dans un quartier qui ne passe pas pour le plus ignorant de votre capitale, et je n’oublierai jamais la stupéfaction des quelques personnes avec qui j’ai causé, en apprenant ma patrie et en voyant que je ressemblais à peu près à tout le monde. Plusieurs m’ont avoué par la suite que, dans leur idée, les Suédoises s’habillaient de peaux d’ours, mangeaient du poisson cru, portaient un anneau dans le nez et se parfumaient la chevelure avec de l’huile de baleine. Beaucoup prenaient la Suède pour un pays perdu par delà le Groënland et le Spitzberg, et enseveli toute l’année sous les glaces polaires. Les plus instruites et les plus polies se bornaient à me dire dans l’intimité, sur un ton de commisération bienveillante : « Eh ! mon Dieu, Mademoiselle, comment une personne telle que vous peut-elle demeurer dans un pays pareil ? Vous devez y périr d’ennui… Quelles fonctions monsieur votre père remplit-il à Stockholm ? » Et lorsqu’elles apprenaient que je n’étais point la fille d’un haut fonctionnaire de Stockholm, mais d’un simple bourgeois de Jonkoping, d’un commerçant, leur surprise redoublait. Une Suédoise en robe de soie, parlant français, ayant lu Racine et Boileau, et sachant les Méditations de Lamartine à peu près par cœur, cela confondait leur imagination.

— Mademoiselle, permettez-moi de vous dire qu’il serait injuste de juger sur cet échantillon l’instruction de nos Parisiennes. Vous avez vraiment joué de malheur, et je vous assure qu’il ne manque pas à Paris de salons où la présence d’une Suédoise civilisée n’eût excité aucun étonnement, ni de femmes du monde qui ont entendu parler de la Suède dans leurs classes et qui s’en souviennent. Aujourd’hui surtout, depuis mademoiselle Nilsson, j’aime à croire que la rue Balzac elle-même commence à se douter que tous les Suédois ne sont pas anthropophages. Cependant, la vérité me force à confesser que le peuple français, qui est, vous ne l’ignorez pas, Mademoiselle, le peuple le plus spirituel de la terre, n’en est peut-être pas le plus instruit. Il voyage peu. En fait de géographie, il connaît à peine celle de son pays ; en fait de langue, il croit que la sienne suffit, qu’elle a droit de cité et de primauté partout, et il s’impatiente ou s’indigne, lorsqu’il interroge en français, dans les rues de Saint-Pétersbourg, un paysan russe qui ne le comprend pas ; en fait de mœurs, il n’en admet point d’autres que celles au milieu desquelles il a toujours vécu. Il n’y a qu’une France… Il n’y a qu’un Paris… Il n’y a qu’un peuple… du moins on nous l’a dit longtemps. Balzac, dont vous habitiez la rue, Mademoiselle, a mis de même en circulation cet axiome impertinent dont notre fatuité s’accommoderait volontiers, qu’il n’y a qu’une femme au monde : la Parisienne. Je vous proteste que je n’en crois rien.

— Vous êtes bien bon, Monsieur, fit-elle en souriant.

— Les courtisans de Louis XIV renfermaient la France dans Versailles ; le Parisien pur sang renferme l’univers dans Paris : il croit que sa fenêtre ouvre sur l’infini et qu’il n’existe rien en dehors des boulevards. Le théâtre des Variétés et le bois de Boulogne marquent pour lui les bornes du monde. Aussi est-il tout surpris, de très-bonne foi, lorsqu’il rencontre, au delà de ces frontières, quelque chose ou quelqu’un qui peut rivaliser avec ce qu’il a été habitué à considérer comme hors de toute comparaison, et c’est sur un ton de conviction parfaite qu’il s’écrie : « Comment peut-on être Suédoise ? » à la façon des grandes dames du temps de Montesquieu, qui se demandaient l’une à l’autre : « Comment peut-on être Persan ? »

— Je suis assez française pour comprendre cela, Monsieur.

— Ce qui prouve, Mademoiselle, que vous l’êtes plus que bien des Parisiennes de ma connaissance.

— Mais il me semble que tout ceci part d’un bon naturel et a son côté excellent. Heureux ceux qui ont conservé la faculté de l’admiration !

— Oui, pourvu qu’ils ne l’exercent pas vis-à-vis d’eux-mêmes ! Seulement, quand cette faculté, au lieu d’être fondée sur le sens du respect, ne repose que sur l’instinct de la vanité, et s’accorde à merveille avec l’esprit de dénigrement et même de destruction, qu’en faut-il croire et qu’en faut-il dire ? Mais, bon Dieu, Mademoiselle, nous voici bien loin de notre point de départ ! Je crois que j’allais philosopher, et je vous demande pardon de mon pédantisme.

— Nullement, Monsieur, j’aime beaucoup la philosophie.

— Ah ! pour le coup, voici qui n’est plus parisien, — ou du moins, qui n’est plus parisienne !

Mais le concert était fini. Je pris respectueusement congé de mon interlocutrice, et nous regagnâmes les voitures. Elles étaient restées seules, à cinquante pas, en l’absence des cochers, qui n’avaient pu résister à l’envie d’aller entendre les chanteurs, et nos valises nous attendaient, sous la garde invisible, mais toujours présente, de cette honnêteté septentrionale qu’on ne vante pas à tort. « Il y a peu de pays, dit Ampère, où l’on puisse se confier à la probité des classes inférieures autant qu’en Scandinavie. » Et, à l’appui de cette remarque, il raconte que, voyageant de poste en poste sur les charrettes suédoises, il tirait de sa poche, à chaque relais, le paquet de papier-monnaie qui contenait toute sa fortune. « On prenait, on changeait, on remettait, tout à fait à discrétion. Je laissais faire, n’ayant pas d’opinion sur la valeur de ces chiffons. Ce qui restait, je le remettais dans mon portefeuille. Je me suis informé de ce que j’avais dû payer : on ne m’avait pas fait tort d’un schelling[22]. »

A minuit, nous étions à l’hôtel. Il est vaste et tenu avec luxe ; le portier parle français comme le propriétaire, si bien qu’en descendant de voiture, nous pourrions presque nous croire à l’hôtel du Louvre. Mais le lendemain, au moment de notre départ, le propriétaire et le portier sont couchés, et il nous est impossible de faire comprendre aux gens de service que nous désirons une tasse de café au lait avant de monter en wagon. J’exécute à diverses reprises, à travers la dédale des couloirs, des cours et des escaliers, d’infructueuses expéditions à la recherche de la salle à manger, suivi par le regard inquiet des garçons, qui jugent à propos d’aller réveiller le portier.

Celui-ci accourt juste au moment où nous n’avons plus que le nombre de minutes nécessaire pour arriver à la gare, et il s’arrache les cheveux de désespoir en apprenant que la France part à jeun.

Nous montons en wagon un peu avant sept heures du matin, pour arriver à Stockholm vers dix heures du soir. On longe d’abord le grand lac Wetter, aux rapides courants, aux tourbillons impétueux, aux tempêtes soudaines et terribles. Ses belles eaux vertes, claires et limpides comme l’émeraude, les brusques mouvements d’ondulation et de dépression qu’il subit chaque jour, comme s’il s’engouffrait tout à coup dans un abîme, ou si une force irrésistible l’aspirait et le rejetait tour à tour, les mirages fréquents qui se jouent à la surface de ses flots, font du lac Wetter un des plus curieux du monde, et le rendent aussi digne des études de la science que des traditions du roman et de la poésie. Parfois, en hiver, il lui arrive de briser, d’un violent soubresaut, la couche de glace sous laquelle il était tout entier captif. Le Wetter s’appuie sur quatre provinces, il est parsemé d’une foule de petites îles, absorbe quatre-vingt-dix cours d’eau, et s’écoule par une rivière, ou plutôt par un torrent, dans le golfe de Bothnie.

Longtemps l’immense nappe verdâtre, qui se développe sur une étendue de plus de trente lieues, nous escorte et prête au paysage un peu monotone le charme de ses flots. Mais, dès qu’on l’a dépassé, la contrée qu’on traverse apparaît dans sa nudité triste et morne. L’aspect a bien changé depuis la veille. Autant la Scanie, que nous franchissions hier, est une province riche, fertile et plaisante à l’œil, autant le Smaland est pauvre, terne et désolé. Des terrains plats, semés de maigres sapins, des champs de bruyères, de loin en loin quelque cabane chétive, c’est tout, ou à peu près. Chaque province de Suède a sa physionomie propre : de l’une à l’autre, les aspects varient si profondément quelquefois qu’on pourrait se croire transporté dans une autre partie de l’Europe.

Un ennui lourd, écrasant, se dégage de cette triste et aride nature. La route s’allonge, interminable ; on se dit avec désespoir qu’on n’arrivera jamais, et l’on essaye de dormir pour dérober quelques moments à la fastidieuse obsession du tableau. La seule diversion qui se présente pendant ces sept à huit heures d’une désespérante monotonie, c’est le buffet. La vaste table est toute garnie d’avance de ses munitions : le knäckebrod, c’est-à-dire ce pain de seigle ou de froment à tranches minces, sèches, dures et croquant sous la dent, comme une galette âgée de quinze jours ; les petits gâteaux, le potage, les sandwichs aux sardines, les viandes froides, les sauces au sucre, les hors-d’œuvre et les desserts, tout cela attend pêle-mêle le terrible assaut de cent voyageurs lancés pour dix minutes à travers la salle à manger. En entrant, chacun se munit d’une assiette, sur laquelle il entasse à son gré ce qui lui convient, et se retire en un coin, où il mange debout, ou bien sur l’une des petites tables dressées dans les angles de la salle. On voit des convives pressés et plus soucieux de satisfaire leur appétit que d’observer les harmonies d’un repas classique, piquer au hasard dans tous les plats qu’ils rencontrent, au risque des accouplements les plus étranges, et dévorer les gâteaux avec le potage et le poisson avec le poulet. Cinq minutes après l’invasion des voyageurs, le champ de bataille est jonché de débris informes, et la table ne présente plus que le spectacle sans nom d’une ville prise d’assaut et livrée au pillage des soldats.

Ce n’est point un repas qu’on fait dans les buffets suédois, c’est une ripaille. Le prix ne dépasse pas un rixdaler (environ 1 fr. 40), autant qu’il m’en souvienne ; seulement, les sybarites qui désirent arroser leurs sandwichs aux sardines d’un verre de bière nationale ou de toute autre boisson, vont se faire servir au comptoir. Ce supplément léger se prend en général à la suite du repas ; j’ai souvent admiré la faculté des Suédois de manger sans boire, en admirant aussi la façon dont ils s’en dédommagent ensuite. Si j’en jugeais par mon expérience personnelle, je serais porté à croire que, dans ces dîners où une horde d’affamés mènent dix plats de front, sans en achever aucun, comme s’ils craignaient d’être devancés par un voisin plus expéditif, il doit souvent arriver qu’on ne mange pas pour la moitié d’un rixdaler, mais qu’on gâche pour le double.

Entre deux et trois heures de l’après-midi, aux environs de Cathrineholm, le pittoresque, si longtemps éclipsé, commence enfin à reparaître, et va s’accentuant de plus en plus, à mesure qu’on approche de Stockholm. Les rochers, les petits lacs, les étangs encadrés par les bois, se multiplient autour de la voie ferrée et consolent un peu nos regards attristés par les longs steppes que nous avons parcourus le matin. Les traits caractéristiques du paysage suédois sont les forêts de sapins, de chênes ou de hêtres, les collines, et les eaux innombrables distribuées en rivières, en lacs ou en canaux. Les montagnes qui forment comme la grande épine dorsale à laquelle viennent s’appuyer les deux royaumes unis, donnent naissance à de nombreux et considérables cours d’eau, dont la marche vers la mer est des plus accidentées. Examinez la carte de la Suède : c’est une véritable guipure de lacs.

Ces cours d’eau et ces forêts sont la fortune en même temps que l’ornement de la contrée. Il n’est pas un pays en Europe dont la surface boisée soit relativement aussi considérable, puisque celle de la Suède occupe plus de la moitié de sa superficie totale. Longtemps négligée ou gaspillée, cette source intarissable de richesse nationale est aujourd’hui protégée par des lois salutaires, surtout dans les vastes régions forestières du Norrland, où le pin, le bouleau, l’osier, le tremble, le saule et le sorbier remplacent le chêne et le hêtre des provinces méridionales, et que peuplent, en compagnie des loups-cerviers et des ours, l’hermine et la martre, ces hôtes frileux du pôle.

Les pêcheurs ne sont pas moins heureusement partagés que les chasseurs en Suède, grâce aux milliers de lacs et à l’immense étendue des côtes. Sans doute, les grands jours de la pêche sont passés ; j’ai traversé le Sund sans ramasser les poissons à la main et sans que le bateau fût obligé, comme au temps de Saxo le Grammairien, de se frayer laborieusement un passage à travers les couches compactes des harengs ; mais le saumon du Cattégat, la morue, le homard, le maquereau et l’huître, gardent encore de quoi consoler les pêcheurs d’une décadence qui n’est que momentanée peut-être, et dont la pisciculture se vante d’arrêter bientôt les progrès.

Si l’on joint aux eaux et aux forêts les mines de fer, de cuivre, de plomb, de charbon de terre, etc., on aura à peu près le total des richesses naturelles du pays. Elles sont loin d’être exploitées encore avec une activité et une industrie suffisantes. Un jour viendra, sans doute, où la Suède, plus peuplée, mieux connue, rapprochée du reste de l’Europe, pénétrée et animée jusqu’en ses déserts par les voies ferrées, saura tirer plus largement parti de ses trésors.

III STOCKHOLM COUP D’ŒIL GÉNÉRAL. — PROMENADE A TRAVERS LA VILLE.

A six heures du soir, on entrait en gare de Stockholm.

Si jamais un de mes lecteurs va à Stockholm, je lui conseille de se faire conduire, avant même de gagner l’hôtel, au sommet du Mose-Backe, qui avoisine la gare, et d’où il pourra, d’un coup d’œil, embrasser l’ensemble et les détails de la ville, admirer la beauté singulière de sa position et s’en graver la topographie dans la tête.

Stockholm est bâtie sur sept îles et sur deux presqu’îles ; elle s’appuie à gauche sur le lac Mälar, à droite sur la Baltique. Du haut de la colline, toute la ville apparaît, disséminée sur les rives du golfe par où le lac se décharge dans la mer, avec ses deux vastes faubourgs, ses grappes de maisons rouges semées sur les îles, que réunissent entre elles et que relient à la ville des ponts de bois et de pierre ; étagée çà et là sur les rocs arides et les coteaux verdoyants que la nature a disposés autour d’elle pour l’harmonie du spectacle et le plaisir des yeux, et qui se marient à souhait aux pittoresques échancrures du lac ; sillonnée de canaux qui sont des bras de mer, et étalant de tous côtés ses forêts de sapins et de clochers, de dômes et de mâts. Au milieu du bras de mer qui la divise en deux parties égales, s’étend une grande île, le berceau et la cité de Stockholm. Partout, aussi loin que le regard peut s’étendre — et rien ne vient gêner son essor — partout, non-seulement autour de la ville, mais sur ses places et entre ses maisons, des coteaux et des vallons, des golfes et des promontoires, et pour fond continu au tableau, l’immense nappe aquatique, s’effilant en mille rameaux ténus, comme pour l’enlacer tout entière d’un inextricable réseau mobile et vivant, pareil aux veines qui portent le sang jusqu’aux extrémités du corps humain.

Stockholm semble occuper le centre d’un vaste jardin, mais d’un jardin romantique, dessiné par un architecte-paysagiste imbu de la lecture des poëtes scandinaves. Ses grands parcs, peuplés de châteaux, de maisons de plaisance et de cabarets, lui forment une ceinture qui semble se renouer à travers les flots. Les noires cheminées des bateaux à vapeur ont l’air de sortir des toits et confondent leur fumée avec celle des foyers ; les navires à trois mâts apparaissent dans ses rues, mêlant les oriflammes de tous les pays du monde à la voile blanche des barques-omnibus.

L’hôtel Rydberg, où l’on m’a conduit, est tenu par un Français qui a conquis tous ses grades dans la cuisine de l’empereur de Russie. Le touriste le plus difficile et le gourmet le plus blasé peuvent descendre sans crainte dans ce caravansérail modèle, digne par son apparence monumentale, par son organisation, par ses prix, par ses caves et par l’habileté culinaire de son chef, de tous les respects du monde civilisé. L’hôtel est situé au cœur de la ville, sur la place de Gustave-Adolphe. Des fenêtres de mon appartement, j’aperçois sous mes yeux la statue en bronze de ce roi, modelée par le sculpteur français Larchevêque, qui passa seize ans de sa vie à Stockholm ; à droite et à gauche, deux édifices absolument semblables, dont l’un est le palais du prince héritier et l’autre le théâtre royal ; devant moi, le large pont du Nord (Norrbro), jeté, pour ainsi dire, au confluent du lac Mälar dans la Baltique, bordé d’un côté par d’élégants magasins sur une moitié de son parcours, de l’autre par un terre-plein converti en jardin et en café ; au fond, la masse imposante et majestueuse du château royal.

Je descends seul et me promène d’abord au hasard à travers les rues, pour prendre une idée ou plutôt une impression générale et sommaire de la ville. En tournant à gauche, je rencontre à vingt pas l’église de Jacob (Jakobs Kirkan), où reposent les cendres du grand maréchal Horn, le bras droit de Gustave-Adolphe, et du poëte-critique Kellgren, dont le théâtre royal joue encore les opéras. Puis on débouche presque aussitôt sur la vaste place de Charles XIII, où se dresse, entre quatre lions, chefs-d’œuvre de Fogelberg, la très-médiocre statue élevée par Bernadotte à la mémoire de son père adoptif. La place de Charles XIII est bordée à l’est d’édifices d’une architecture élégante. En suivant une ruelle qui n’a l’air de mener nulle part, j’arrive à un petit jardin aux maigres ombrages : c’est le parc de Berzélius, que décore (trop peu) la statue de l’illustre chimiste.

Je redescends, toujours au hasard, et me trouve, après un demi-quart d’heure de marche, en face d’un beau monument, qui a tout à fait grand air. L’inscription du frontispice — National museum — m’épargne les frais d’une conjecture. Nous y reviendrons, mais pour le moment je n’entre nulle part et ne fais que passer.

A l’extrémité du Musée national s’ouvre un beau pont en fer, par où l’on pénètre dans l’île de Skeppsholmen. Avec l’appendice qu’elle traîne à sa remorque, comme une chaloupe à l’arrière d’un vaisseau, cette île est en quelque sorte la propriété des marins et des canonniers, leur domaine, leur chose. Là sont les casernes, les citadelles, les magasins, les arsenaux ; là stationne toujours une partie de la flotte suédoise. Mais, après avoir tourné à distance autour de ces bâtiments d’un attrait médiocre, je me suis trouvé fort agréablement surpris en voyant le reste de l’île occupé par une ravissante promenade, toute pleine de verdure et d’ombrages, qui descend jusqu’au bord de l’eau en sentiers mystérieux et voilés, faits pour la rêverie solitaire des poëtes ou des amants.

J’allais revenir sur mes pas : le son de la clochette d’appel, suivi d’un coup de sifflet, m’arrête tout à coup. Le bateau qui parcourt, toutes les cinq minutes, le trajet de l’île de Skeppsholmen à la ville, va partir, et je me hâte d’y monter. Le conducteur me réclame trois œre, c’est-à-dire environ cinq centimes, et quelques minutes se sont à peine écoulées, que je débarque aux environs du Norrbro, au milieu de la grande station centrale des omnibus et des fiacres aquatiques.

J’ai repris ma promenade de l’autre côté de l’hôtel, et je suis tombé du premier coup sur la rue Drottninggatan (rue de la Reine), qui est le boulevard Sébastopol de Stockholm et qui traverse la partie nord de la ville dans toute sa longueur. Je m’aperçois que j’ai commis un pléonasme en parlant de la rue Drottninggatan, car ces deux dernières syllabes, qui terminent les noms de presque toutes les voies de Stockholm, veulent précisément dire rue ; mais ce pléonasme était nécessaire tant que le lecteur n’avait point été averti. Déjà suffisamment barbares par elles-mêmes pour nos oreilles françaises, les désignations des rues de Stockholm prennent encore, de cette adjonction uniforme, un caractère plus compliqué. Il faut un effort sérieux pour venir à bout de déchiffrer les étiquettes en menus caractères anglais qui inscrivent à chaque coin ces noms interminables, comme il faut une étude constante du plan de la ville pour se retrouver à travers tant d’îles et tant de ponts.

La ville est pavée de durs galets, qui font cruellement sentir leurs angles aux piétons, mais qui fournissent aux pieds des chevaux, dans ces rues étroites et souvent escarpées, le point d’appui dont ils ont besoin. Les maisons, en pierres ou en briques, quelquefois en bois peint, mais seulement aux extrémités des faubourgs, sont garnies de vastes fenêtres doubles qui leur font un rempart contre les rigueurs de l’hiver, et au milieu desquelles on a pratiqué une porte étroite. Les magasins, au lieu de s’ouvrir au dehors et d’étaler sur la voie publique de luxueuses devantures, forment presque toujours, comme à Copenhague, des appartements bien clos, où l’on entre par l’allée centrale. Un détail qui frappe l’étranger, c’est la physionomie des enseignes, disposées au-dessus des boutiques en saillies perpendiculaires, comme celles du vieux Paris avant la réforme de La Reynie ; elles affectent pour la plupart, surtout dans les quartiers un peu éloignés du centre, une forme primitive qui contribue à l’originalité de la ville. La longue perche y domine. Les épiciers ont la perche emmanchée d’une tête de loup, pareille à celle dont se servent les ménagères pour enlever les toiles d’araignée du plafond ; les barbiers, la perche emmanchée de deux rangées de grands plats ; les cordonniers et les marchands de nouveautés, la perche garnie à son extrémité de morceaux de cuirs ou d’étoffes multicolores. D’autres y pendent des robes, y drapent des châles ou des mantelets, si bien que les rues semblent, au premier abord, toutes pavoisées de drapeaux.

Mais c’est en vain qu’on chercherait dans les costumes les mêmes restes de couleur locale. L’affreux paletot a fait son tour d’Europe et achèvera bientôt son tour du monde. Les belles Suédoises portent le chapeau de paille rond et la crinoline. Le touriste désappointé en est réduit à suivre de l’œil, comme autant de bonnes fortunes, les petites filles se rendant à l’école, le sac au dos ; les femmes des faubourgs avec leurs longs mouchoirs noués sous le menton et tombant en pointe sous la nuque ; les commissionnaires avec la large plaque de cuivre fixée à leur bonnet ; les paysans debout dans les voitures basses et plates où ils étalent leurs légumes au marché, — espèces de boutiques ambulantes, qu’ils rangent côte à côte, sans les dételer. A peine si, de loin en loin, on rencontre quelque échantillon, généralement bien effacé, de ces costumes nationaux dont la galerie suédoise de l’Exposition universelle nous a montré les types les plus curieux : un Dalécarlien, à chapeau rond, à longue houppelande brune, aux énormes souliers ferrés ; une paysanne des environs de Carlskrona, avec son corsage de velours retenu sur le sein par des aiguillettes d’argent ; un Sudermanien en pourpoint blanc à revers bleus ou rouges ; une jeune fille de Wingaker, coiffée d’un bonnet en forme de mitre et portant sur sa robe blanche, qui monte jusqu’au menton, un autre tablier aux teintes vives et tranchées. Quoi qu’en puissent croire M. Taine et l’école qui professe à sa suite la théorie de l’influence souveraine des climats, le Nord sur ce point ne diffère pas du Midi, et il faut croire que le goût des couleurs éclatantes est un pur instinct de nature, puisqu’on le retrouve partout chez les gens du peuple, les enfants et les sauvages.

Ce n’est pas dans ses rues, dans ses magasins, dans ses monuments, qu’on doit chercher la beauté de Stockholm, c’est dans le charme et la variété de ses points de vue. Si fiers que soient les habitants de leur palais royal, de leur nouvelle école polytechnique, de la monumentale caserne d’artillerie signalée par les Guides à l’admiration de messieurs les militaires, de leurs musées et de leurs églises, Stockholm n’est qu’une ville de troisième ordre, au-dessous même de Copenhague par son aspect intérieur, si je puis ainsi dire, bien qu’elle ait une physionomie plus tranchée. Mais à tout instant, d’un quai ou d’un pont, l’œil est saisi par un panorama splendide, auquel il ne manque peut-être qu’une lumière plus brillante et plus chaude pour égaler celui de Constantinople. Sans cesse le tableau change et le point dominant varie. Le golfe s’élargit, se contourne, se dérobe, s’évase en lac, semblant, à chaque transformation, faire jaillir du sein des flots de nouveaux groupes de maisons étagés en amphithéâtres. Ici, jaillit dans les airs la flèche noire de l’église des Allemands ; là, se dessine sur le ciel le clocher gothique et découpé à jour de l’église de l’île Équestre ; ailleurs s’arrondit la large coupole qui couronne l’église de l’île Navale, tandis que le dôme de Sainte-Catherine, les dominant tous du haut de l’éminence qui lui fait un piédestal, plane majestueusement sur la ville entière.

IV LE CHATEAU ROYAL. — LE MUSÉE. — L’ÉGLISE DE L’ILE ÉQUESTRE. — LES RAPPORTS ENTRE LA SUÈDE ET LA FRANCE. — L’ART EN SUÈDE.

C’est avec la conscience d’un touriste qui ne voyage pas pour s’amuser que j’ai visité les uns après les autres tous les monuments de Stockholm ; mais que le lecteur se rassure : je n’aurai point pour lui les mêmes scrupules que pour moi. J’en choisirai trois seulement, qu’on ne peut se dispenser de voir et dont il serait impardonnable de ne point dire quelques mots : le château royal, le musée et l’église de l’île équestre.

Le château royal, qui passe pour l’un des chefs-d’œuvre de Tessin, et dont les Suédois ne parlent qu’avec une admiration excessive, est un immense et lourd quadrilatère, flanqué d’une aile à chaque angle, et dont le premier aspect tient beaucoup de la forteresse. Il frappe par ses dimensions, par sa masse solide et compacte, comme par sa position au centre de la ville, sur une éminence qui commande le golfe. Le Norrbro, qui débouche en face du palais, semble fait tout exprès pour lui servir d’avenue et pour en dégager la perspective. On y monte par une rampe bordée d’une balustrade de granit et défendue par deux énormes lions de bronze.

A l’intérieur, le château royal ressemble à peu près à tous les palais, et peut rivaliser avec les plus luxueux. Beaucoup de salles sont tendues de cuir de Cordoue et de tapisseries des Gobelins. Les vases de malachite, les porcelaines de Sèvres, les lustres de cristal de roche, les mosaïques de porphyre, les vieilles glaces de Venise et les jeunes glaces de Saint-Gobain, que sais-je encore ? Tout ce mobilier d’une magnificence un peu banale, tous les velours et toutes les dorures de ces demeures princières qu’on dirait meublées par le même tapissier, qu’il s’agisse d’y loger l’empereur des Français ou le prince de Monaco, y jouent le rôle et y tiennent la place qu’on devine, sans qu’il soit besoin d’y appuyer davantage.

Mais ce qui frappera le visiteur, comme j’en ai été frappé moi-même, c’est de rencontrer, pour ainsi dire, la France à chaque pas dans ce palais suédois. Par moments, on se croirait à Versailles. Les plafonds sont peints par Jacques Fouquet et Taraval ; les sculptures et les ornements sont de Chauveau, de Laporte, de Claude Henrion et de Bernard Fouquet. Dans la grande galerie, la chapelle et la magnifique salle des États, où s’élève le trône d’argent massif offert par le comte de la Gardie à la reine Christine, Larchevêque et Bouchardon ont laissé des traces de leur passage. Au dix-huitième siècle, la France avait envoyé à Stockholm toute une petite colonie artistique, mais qui fut surtout utile à la Suède en formant des disciples et en communiquant une vive impulsion à l’école nationale, encore au berceau.

Ces relations intellectuelles et artistiques entre la Suède et la France dataient de loin déjà, comme on sait. Il y avait plus d’un siècle que la reine Christine avait frayé la voie aux Frédéric Ier et aux Gustave III, en appelant à sa cour Bourdelot et Descartes, Bochard, Huet, Saumaise et Naudé, en correspondant avec Benserade, Chevreau, Chapelain, Scarron et Ménage, en protégeant Pascal et Scudéri. Mais la Suède, de son côté, ne restait pas sans action sur la France. Sans parler de la légitime et profonde influence exercée par ses savants, depuis Linné jusqu’à Berzélius, qui ne sait, par exemple, tout ce qu’a produit chez nous, vers la fin du dix-huitième siècle, cette école de mystiques et d’illuminés suédois dont Swedenborg est le plus illustre, et d’où sortent, directement ou indirectement, les Saint-Martin, les Mesmer et les Cagliostro ? Il y aurait tout un livre à écrire sur ces influences et ces pénétrations réciproques de deux pays si éloignés, d’un génie et d’un tempérament si divers.

Ce continuel échange d’idées ou de personnes, où la Suède rendait à la France, dans la mesure de son pouvoir, tout ce qu’elle lui empruntait, dura jusqu’à la Révolution. Tandis que celle-ci donnait à celle-là les La Gardie et les de Mornay, tandis que la cour de Stockholm faisait de nombreuses commandes à Boucher, à Natoire, à Carle Vanloo, à Coysevox, à Chardin ; tandis que Voltaire écrivait Charles XII et que, à la suite du mouvement encyclopédique, notre littérature et notre théâtre importaient dans cette contrée lointaine les mœurs et l’esprit français ; tandis que Gustave III, préparé par une éducation toute française aussi, faisait à Paris deux voyages où il se mêlait avec ardeur aux divertissements de la société aristocratique, où il s’initiait, pour les reporter en Suède, à tous les détails, à toutes les découvertes, à toutes les nouveautés philosophiques, littéraires et scientifiques qui agitaient chez nous la fin de ce siècle bouillonnant, et recueillait partout sur son passage des ovations qui flattaient son orgueil, le comte Oxenstiern, petit neveu de l’illustre homme d’État, écrivait en français des Pensées et Réflexions morales ; l’ingénieur Polhem venait former son génie en France, l’illustre industriel Alströmer demandait à nos fabriques nationales les secrets dont il allait doter sa patrie, les peintres Roslin et Vertmuller se signalaient au premier rang de nos portraitistes ; Hall, nationalisé parmi nous, élevait la miniature à un degré de force et d’éclat qu’elle ne connaissait pas encore ; de brillants officiers suédois faisaient dans nos rangs la guerre d’Amérique ; le baron de Staël continuait, à la légation suédoise, les grandes traditions d’urbanité, d’esprit, de magnificence et de goût laissées dans le monde diplomatique et la haute société par un Tessin, un maréchal de Sparre, un comte de Creutz ; enfin Stedingk et de Fersen conquéraient la place que chacun sait à la cour de Louis XVI et dans la faveur de la reine.

La révocation de l’édit de Nantes, en peuplant Stockholm de réfugiés français, n’avait pu que contribuer à affermir et à étendre ces relations, commencées bien avant ce coup d’État religieux, accrues ensuite par un concours de circonstances nouvelles dont nous avons indiqué quelques-unes. Aussi, lorsqu’en 1810 la Suède alla chercher Bernadotte pour lui assurer la succession au trône de Charles XIII, est-il à croire que sa qualité de Français ne fut pas moins puissante que le souvenir de sa gloire militaire, pour décider le vote de la diète.

L’établissement d’une dynastie d’origine française sur le trône de Suède n’a pas resserré autant qu’on eût pu le croire les relations entre les deux pays, tant le prince de Ponte-Corvo mit d’empressement et d’abnégation à oublier son ancienne patrie pour sa nouvelle ! Mais il a contribué du moins — et c’est par là que nous rentrons au château Royal, dont cette longue parenthèse nous avait fait sortir — à marquer plus profondément encore le palais de ce caractère français qui nous y a frappés tout d’abord. Les souvenirs de la république et de l’empire abondent dans la moitié des appartements. On a multiplié partout les reliques de Charles-Jean XIV, que j’ai contemplées, je l’avoue, avec une médiocre vénération, et non loin du sabre d’honneur donné par le Directoire à Bernadotte, qui fait le principal ornement de la salle d’armes, les sabres turcs de Ney et de Kléber ornent les murs de la chambre orientale.

Le château royal de Stockholm est un véritable musée, et c’est là son second caractère. L’historien et l’archéologue y regardent avec intérêt les drapeaux de la bataille de Narva, un arc dalécarlien du dixième siècle, des armures du moyen âge, l’épée de Gustave Wasa, le couteau de Linné et le bocal de Charles XII, souvenirs parfois un peu puérils, mais qui excitent la curiosité de ceux même qu’ils font sourire. Les artistes parcourront volontiers la galerie de tableaux et les innombrables portraits, bustes ou statues de famille, semés dans presque toutes les salles. Sauf quelques toiles de Rubens, de Van-Dick et du Guide, dans l’oratoire, la collection artistique du château royal, formée à peu près exclusivement de productions indigènes, est plus riche néanmoins par le nombre que par la qualité. S. M. Charles XV[23], qui cultive assidûment les arts et dont on a pu voir, à l’Exposition universelle, quelques paysages modestes, a prodigué ses ouvrages. Son atelier occupe les combles du palais. Une statuette de Garibaldi, sur la cheminée ; sur le chevalet dressé près de la fenêtre, une tête de Napoléon Ier, achevée de la veille, m’ont sauté aux yeux tout d’abord. J’ai poussé l’indiscrétion jusqu’à retourner quelques toiles qui se confessaient au mur et jusqu’à parcourir d’un coup d’œil les titres des revues et des livres entassés sur la table, et je puis dire que cette visite à l’atelier royal m’a mieux fait connaître S. M. Charles XV que toutes les biographies du monde.

Le roi actuel n’est point, d’ailleurs, le premier de sa race qui se soit distingué par ses goûts artistiques. Le fils de Bernadotte, Oscar Ier, a peint aussi un certain nombre de tableaux qui décorent le palais, et, s’il n’eût été roi, peut-être eût-il marqué parmi les premiers compositeurs de musique de la Suède. Le frère cadet du monarque actuel et l’héritier présomptif du trône, le prince Oscar[24], est un lettré, comme l’était aussi son père, et comme l’avait été avant eux Gustave III et même Gustave-Adolphe. Nous ne sommes plus au temps où un gentilhomme aurait cru déroger en touchant une plume ; aujourd’hui les lettres et les arts ennoblissent les princes comme les simples citoyens.

La bibliothèque royale, installée dans la façade du nord, complète la physionomie particulière de ce palais. Malgré l’effroyable incendie de 1697, elle renferme encore bien des trésors dont plusieurs ont été dérobés à Wittemberg ou à Prague, pendant la guerre de Trente ans, par ces terribles Suédois de Gustave-Adolphe, dont le nom était devenu synonyme de pillage et de dévastation, et qui inspiraient à Callot sa lugubre série des Malheurs et des misères de la guerre. Il suffira de citer, parmi ces merveilles bibliographiques, le Codex aureus, où les quatre Évangiles sont reproduits en lettres d’or sur des feuilles de parchemin dont la couleur alterne sans cesse du blanc au pourpre, et surtout le Codex giganteus ou Gigas librorum, colosse bibliographique dont la masse énorme remplit à elle seule une grande table. Fruit de la collaboration assidue, pendant cinq siècles — du neuvième au treizième, autant qu’on en peut juger par les caractères — d’une succession de bénédictins, ce manuscrit immense est écrit sur trois cents parchemins, chacun de la grandeur d’une peau d’âne[25]. Il comprend la Bible presque entière, les vingt livres des Origines d’Isidore, des Antiquités de Josèphe, une Chronique des Bohémiens, et, sans parler de bien d’autres ouvrages encore, une série de conjurations, précédée d’un épouvantable portrait du roi des ténèbres, qui a fait donner à cette partie du livre, et par suite au livre tout entier, le sobriquet populaire de Bible du diable. La légende raconte qu’un moine condamné à mort réussit à remplir ce manuscrit en une seule nuit, pour sauver sa vie, avec l’aide de l’esprit malin, dont le portrait authentique aurait été peint dans le livre par l’original lui-même ; mais elle ne dit point par quel ingénieux subterfuge le moine parvint à dérober à Satan, toujours berné dans les légendes, son âme, que celui-ci n’avait pas manqué, sans doute, de réclamer pour salaire.

C’est au musée national qu’il faut aller surtout pour étudier dans son ensemble et son intégrité l’art suédois, qu’on ne connaîtrait point suffisamment après avoir parcouru les salles et la galerie du palais. Le rez-de-chaussée est occupé tout entier par la collection égyptienne, un cabinet des médailles et un musée d’antiquités nationales où figurent les objets les plus divers, depuis les couteaux en silex trouvés dans les tumuli et les monuments funèbres couverts de mystérieux caractères runiques, jusqu’aux vêtements de Gustave Wasa et à la mandoline du poëte populaire Bellmann. La galerie des antiquités scandinaves est infiniment moins riche et moins intéressante que celle de Copenhague. Au premier étage sont les statues, et au deuxième les tableaux. Je n’ai pu examiner ceux-ci que d’une façon très-sommaire et très-imparfaite ; mais ce que je voudrais donner au lecteur, c’est moins une description méthodique, besogne ingrate et fastidieuse qui l’ennuierait sans beaucoup l’instruire, qu’une revue rapide de l’art suédois, à propos du musée qui le résume dans ses œuvres les plus remarquables. Sauf quelques exceptions, en effet, telles que les dessins de Raphaël, du Titien et du Corrége, et un assez grand nombre de bustes ou de statues antiques parmi lesquelles brille d’un éclat que nul autre n’égale, l’Endymion, exhumé des fouilles de la villa Adrienne et acheté à Rome par Gustave III, en 1795, le musée de Stockholm est à peu près exclusivement national.

La Suède, à demi barbare et fidèle au rude génie scandinave, resta longtemps étrangère au culte des arts. Ni son froid soleil, ni les mœurs farouches et guerrières de ses habitants, ni les traditions de la race, ni sa pauvreté et son ignorance, ni son isolement du reste de l’Europe, loin des foyers féconds de la Grèce et de l’Italie, n’étaient propres à éveiller dans son sein cette inspiration créatrice qui se traduit par les formes et les couleurs. Elle appelait de Flandre et d’Allemagne, quelquefois de France, les architectes chargés d’édifier ses cathédrales, et surtout les sculpteurs chargés de les décorer. La Réforme vint retarder encore son entrée dans la voie où presque toutes les autres nations européennes l’avaient précédée, et le siècle de la Renaissance ne se traduisit pour elle que par un redoublement de stérilité.

C’est après la guerre de Trente ans qu’on voit naître en Suède le goût des arts, et que les premiers germes d’une école indigène commencent à se dessiner peu à peu. L’Allemagne fit pour elle ce que Virgile a dit de la Grèce : Græcia capta ferum victorem cepit. La Suède fut conquise par la nation qu’elle avait envahie, et c’est en pillant les chefs-d’œuvre qu’elle apprit à les comprendre et à les aimer. Christine, la docte et la lettrée, contribua par ses goûts, par les collections qu’elle forma, par les hommes qu’elle appela autour d’elle, à accélérer ce mouvement, sans parvenir à créer encore un noyau d’artistes indigènes. C’est seulement sous le règne de son successeur, Charles XI, que l’on voit apparaître, à côté des architectes Tessin et Rüdbeck, la première génération de peintres nationaux.

La peinture resta toujours en un rang très-subalterne, sous ce ciel voilé du Nord qui n’a pas les secrets magiques de la lumière. C’est en vain qu’on chercherait dans la plupart des œuvres qu’elle a produites un caractère original et personnel, une forte empreinte locale, quelque chose enfin de ce qui constitue une école. La nomenclature des peintres suédois n’offrirait aucun intérêt sérieux. De nos jours seulement, la Suède et la Norwége, comme on l’a pu voir à l’Exposition universelle de 1867, sont arrivées à conquérir une place vraiment distincte et bien à elles, quoique très-restreinte encore, dans le domaine artistique. Par la franche reproduction des types et des sites du Nord, des mœurs et des paysages locaux, des scènes de la vie familière, de l’histoire et de la légende indigènes, MM. Berg, Malstrom, Jernberg, Nordenberg, Tidemand, Hœckert, etc., ont réussi à se faire, dans la grande mêlée cosmopolite, une place sans éclat, mais non sans honneur.

La sculpture, l’art calme et grave par excellence, devait prendre dans le Nord un épanouissement plus large et plus complet. Non pas cependant que la Suède compte un grand nombre de statuaires illustres, mais quelques-uns de ceux qu’elle a produits peuvent entrer en parallèle avec les meilleurs. Tel fut, au dernier siècle et au commencement de celui-ci, Sergell, dont les œuvres innombrables, où se trahissent à la fois l’amour enthousiaste de l’antiquité et l’étude sévère de la nature, remplissent le musée de sculpture de Stockholm, et notamment la salle qui porte son nom. Tel fut surtout, en ce siècle, le Thorvaldsen suédois, Fogelberg, dont presque toute la vie, comme celle de Thorvaldsen lui-même, s’écoula à Rome, au milieu des chefs-d’œuvre dont il n’avait point le courage de se séparer. Le musée de Stockholm renferme une vingtaine de statues de Fogelberg, dans tous les genres et sur tous les sujets, grecs ou scandinaves, historiques ou mythologiques, de dimension naturelle ou de grandeur colossale, et il n’est jamais resté inférieur à sa tâche, soit qu’il se proposât de rendre la beauté féminine et la grâce antique dans sa Baigneuse et sa Psyché, soit qu’il cherchât, dans ses effigies de Gustave-Adolphe et de Charles-Jean XIV, à concilier les exigences vulgaires du costume et du portrait avec les grandes lois de l’art monumental ; soit enfin qu’il eût à créer, pour ainsi dire, de nouveaux types et à chercher un nouvel idéal, en introduisant dans la statuaire, avec ses compositions de Thor, de Balder et d’Odin, cette mythologie du Nord, qui s’était créé une poésie, mais n’avait point encore pris possession des arts.

Après eux, des noms comme ceux de Göthe et de Bystrom mériteraient de nous arrêter un moment, si nous n’étions forcés de courir. Je suis allé voir à Storkyrkan, — la cathédrale de Stockholm, — le tableau du Jugement dernier, qui passe pour le chef-d’œuvre d’Ehrenstrahl. Le tableau ne m’a point paru tout à la hauteur du sujet ni de sa réputation. L’église, d’un style assez pauvre et très-froid, n’a rien de remarquable. Je l’ai déjà dit, le seul temple de Stockholm — et ce n’en est pas, du moins ce n’en est plus un — qui se distingue par un caractère original et qui mérite une attention sérieuse, c’est l’église de l’île Équestre (Riddarholmskyrkan). Ce temple, d’origine fort ancienne, mais reconstruit dans le style gothique il y a une vingtaine d’années, après avoir été détruit en grande partie par la foudre, s’annonce de loin par son haut et svelte clocher de fer, évidé et travaillé à jour. L’addition successive de plusieurs chapelles, qui dessinent sur ses deux flancs des excroissances diverses, en forme de rotondes ou de quadrilatères, donne à son architecture une physionomie assez bizarre. C’est aujourd’hui le Saint-Denis et le Walhalla de la Suède. Les voûtes sont tapissées, comme celle des Invalides, de drapeaux enlevés à l’ennemi, et les armoiries des chevaliers de l’ordre des Séraphins, le plus ancien et le plus illustre de Suède, en décorent tous les murs. On y marche littéralement sur les tombes des héros, dont les pierres sépulcrales forment le pavé du temple. Des cénotaphes d’un goût sévère se dressent des deux côtés du chœur, et chacune des chapelles forme un mausolée où repose, dans des sarcophages de porphyre, de marbre vert ou blanc, ornés de faisceaux, d’étendards et de trophées guerriers, un roi, un prince ou un grand général. Comme Turenne à Saint-Denis et Marlborough à Westminster, Jean Baner et Lennart Torstenson dorment au milieu des souverains dont ils ont fait la gloire. Des caveaux funèbres, que ne protége aucune barrière, ouvrent dans le sol leurs trous profonds, où l’on descend par des escaliers sombres, et j’ai failli, en me reculant pour embrasser d’un coup d’œil le monument du roi Magnus Lœdulas, le Louis XI suédois, rouler dans la crypte béante de Gustave-Adolphe.

Sur une petite place, à gauche de l’église, s’élève, au sommet d’une colonne de pierre à lourd chapiteau, la statue en bronze de Birger Jarl, le véritable fondateur de Stockholm, érigée par la bourgeoisie de la capitale. A quelque distance, la Maison équestre, construite en briques, comme Riddarholmskyrkan, élève au-dessus d’une façade chargée d’inscriptions latines et flanquée de deux obélisques, son fronton triangulaire que surmontent trois statues. C’est dans ce bel édifice, à mine imposante et à proportions monumentales, que siégeait jadis la noblesse en temps de diète. Une salle du rez-de-chaussée renferme les portraits de tous les maréchaux, sauf de celui qui était en charge quand Gustave III fit passer la loi qui désarmait la noblesse au profit de la royauté. Sa place est restée vide, comme celle du doge Marino Faliero dans la salle du Grand-Conseil, au palais ducal de Venise. Les armoiries de toutes les familles nobles de Suède décorent le premier étage, qui servait de lieu de réunion à la diète. La Maison équestre n’est plus aujourd’hui qu’un ornement de la cité et un souvenir historique, car l’ancien mode de représentation nationale par les quatre ordres — noblesse, clergé, bourgeoisie, paysans — a été remplacé dans ces derniers temps par deux chambres, de droits égaux et toutes deux élues, mais dans des conditions de suffrages et de durée différentes.

A la nouvelle diète revient la tâche d’effacer de la législation les dernières traces de barbarie. La Suède est fière d’avoir la liberté de la presse, mais la liberté de conscience est un bien plus précieux encore, et elle ne l’a pas.

Pour la Suède, comme pour d’autres pays, la question religieuse est identifiée avec la question nationale, et a pris, dans les cœurs, ce caractère de protestation et de vengeance qui donne à l’idée toute l’intensité de la passion. Lorsque je visitai l’église Sainte-Catherine, mon guide suédois ne manqua pas de m’avertir qu’elle était bâtie sur l’emplacement même où eut lieu le Bain de sang, le 7 novembre 1520 : l’histoire a stigmatisé de ce nom le meurtre, à peine juridique, de quatre-vingt-dix citoyens notables, exécutés par ordre de Christian II, comme coupables de révolte contre le pape et excommuniés par lui. Sous prétexte de venger l’Église, dont il se souciait si peu qu’il finit par embrasser la Réforme lui-même, ce monarque conquérant, qui venait de rattacher violemment la Suède à l’Union de Calmar, et n’avait pu entrer dans Stockholm qu’après un siége pénible de quatre mois, voulait frapper d’un coup terrible les résistances de l’aristocratie. Le catholicisme porta la peine du crime commis en son nom, et paya, par surcroît, toute la haine que Christian II sembla prendre à tâche d’accumuler encore sur sa tête, en prodiguant les massacres pour maintenir l’Union. Aussi quand le libérateur Gustave Wasa, dont le père avait péri dans le Bain de sang, se leva contre le tyran abhorré de la Suède, les idées religieuses qu’il avait adoptées se confondirent avec la cause patriotique qu’il représentait, et en prirent, comme elles leur prêtèrent, une force nouvelle.

A Dieu ne plaise que nous fassions au catholicisme l’outrage de couvrir de son nom les hommes violents et les actes cruels qui le compromirent, et que nous nous croyions, comme certains écrivains assez mal inspirés pour défendre la vérité aux dépens de la justice, tenus à des solidarités que réfute l’histoire et que la conscience condamne ! Mais si quelques-uns de ceux qui poussèrent Christian à devenir le bourreau de la Suède firent tout ce qui dépendait d’eux pour tremper la robe de l’Église dans le sang versé par leurs mains, que penser de la violence mêlée d’astuce et de perfidie avec laquelle Gustave Wasa poursuivit sans relâche, au profit de son ambition et de son intérêt, la destruction de la vieille foi suédoise ! Les prélats, couverts de ridicule et livrés aux huées de la populace, le clergé proscrit, les couvents rasés ou pillés, les églises spoliées, tous les biens de l’Église confisqués, les protestations étouffées tour à tour par le mensonge et par la force, telles furent les voies que suivit Gustave pour abolir une autorité qui gênait la sienne et s’arroger un pouvoir sans partage. Dans sa guerre au catholicisme, il ne respecta même ni le couvent, ni la châsse de sainte Brigitte, née du sang royal de Suède. L’histoire, en admirant le soldat, a trop amnistié le souverain. Ce qui est fondé par la force ne peut se maintenir que par l’intolérance. La législation suédoise a trahi longtemps le vice originel de l’église nationale par l’esprit d’injustice et d’arbitraire qu’elle consacrait à sa défense.

Jusqu’en 1860 il était défendu d’embrasser et de professer une autre religion que celle de l’État, et le luthérianisme avait pour gardien tout un arsenal de dispositions draconiennes qui ne restaient — l’émotion de la France catholique l’a dit plusieurs fois assez haut — toujours pas à l’état de lettre morte. Entre autres oublis qu’on est en droit de reprocher à la dynastie française de Bernadotte, le plus grave et le plus triste est de ne s’être même pas assez souvenu de son origine catholique pour assurer du moins au catholicisme la tolérance de la loi. Tant que la Suède n’aura pas entièrement purgé son code de cette tache qui le déshonore, il ne lui sera vraiment pas permis de parler de son libéralisme.

Depuis 1860, un grand pas a été fait en avant : un dernier reste à faire, par la levée des prohibitions qui interdisent aux cultes dissidents l’entrée des fonctions publiques. Il s’accomplira prochainement : le projet de loi présenté en ce sens à la diète de 1866, adopté presque unanimement par la seconde Chambre, n’a été repoussé par la première qu’à une majorité très-faible, et de la discussion qui eut lieu alors, comme des opinions unanimes que j’ai pu recueillir dans de nombreuses causeries avec les principaux représentants de la presse, de l’administration et de la haute bourgeoisie, il résulte que ce débris honteux des vieilles proscriptions, depuis longtemps battu en brèche et condamné en principe, ne peut tarder beaucoup à disparaître. Tous les Suédois éclairés comprennent que leur religion nationale doit désormais se défendre par elle-même.

V LE DJURGARDEN. — BELMANN ET LA POÉSIE SUÉDOISE. — LES ENVIRONS DE STOCKHOLM : ULRIKSDAL, HAGA, CARLBERG, GRIPSHOLM.

Il est peu de capitales qui puissent se vanter d’avoir des environs aussi charmants que Stockholm. La ceinture de parcs, de forêts, de villas et de châteaux qui l’entourent, en se mirant dans les flots du lac et dans ceux de la Baltique, ferait envie à Paris, si Paris la connaissait.

Le plus célèbre de ces lieux de plaisance, le favori de la population stockholmoise, c’est le Djurgarden, parc immense mêlé de bois et de plaines, rempli de restaurants, de guinguettes, de cafés, de théâtres et de vastes solitudes. Le Djurgarden est un Bois de Boulogne, où l’art toutefois n’a fait qu’aider légèrement la nature, sans chercher ni à la vaincre, ni à s’en passer.

On peut s’y rendre par terre ou par eau. La voie de terre traverse un des plus désagréables quartiers de Stockholm, — le quartier des casernes. Un aveugle le reconnaîtrait à l’odeur. Mon guide a naturellement saisi cette occasion de me donner quelques détails sur l’armée suédoise : elle se compose de troupes enrôlées, où l’on s’engage d’ordinaire pour six ans, de troupes de conscriptions, qui comprennent tous les jeunes gens de 20 à 25 ans, soumis, en temps de paix, à des exercices d’une durée très-restreinte, et de troupes cantonnées (indelta) qui sont enrégimentées pendant toute la durée de leur existence active. L’indelta est une création de Charles XI. Au lieu de mener la vie de garnison et de caserne, elle est répartie à la campagne, où chaque soldat possède quelques arpents de terre et une petite maison ; dans l’intervalle des camps, il se mêle à la population rurale, et comme le domaine qui lui est alloué ne suffirait point à le faire vivre, il adopte une industrie et cherche surtout ses moyens d’existence dans les travaux agricoles. Il en résulte que cette partie de l’armée nationale profite au développement pacifique du pays. C’est la réalisation complète d’un type popularisé jadis par Horace Vernet : le soldat laboureur. Comme le maréchal Bugeaud, chaque homme de l’indelta pourrait prendre pour devise : Ense et aratro. On juge de l’élément solide de résistance qu’offriraient à une guerre d’invasion de pareilles troupes, composées d’enrôlés volontaires et attachées au sol par des liens si puissants.

La Suède a subi la fièvre de militarisation qui s’est emparée de tous les peuples européens. On a combiné je ne sais quel système savant et compliqué, grâce auquel l’effectif de l’armée peut s’élever, en cas de péril, et pour la part de la Suède seule, au chiffre invraisemblable de quatre à cinq cents mille hommes. Il s’est formé aussi, d’un bout à l’autre du pays, des corps nombreux de volontaires qui s’équipent à leurs frais, s’assemblent quand ils veulent et s’exercent comme ils le jugent à propos, sans aucune intervention du gouvernement.

Mon guide était justement volontaire, et il s’étendit avec complaisance sur les services que pourraient rendre ces corps et sur la parfaite liberté d’action que personne ne songeait à leur disputer. Il finissait son explication comme la voiture s’engageait sur le pont qui relie à Stockholm l’île de Djurgarden et venait s’arrêter pour y acquitter le péage, à l’arcade décorée d’emblêmes de chasse qui s’élève à l’entrée de ce vieux Parc-aux-cerfs.

C’est véritablement un endroit délicieux que le Djurgarden. Dans leur enthousiasme, les habitants de Stockholm prétendent que, pour le bien connaître, pour en sentir tout le charme, il faut l’avoir parcouru cent fois, à toutes les heures du jour et de la nuit, dans toutes les saisons de l’année. Je ne l’ai parcouru qu’une fois, et sous les épais ombrages de ces grands chênes aux rameaux tordus et crispés, semés de châlets et de villas italiennes, dans ces sentiers onduleux qui serpentent à travers le bois, ouvrant à chaque pas des échappées sur les flots, j’ai compris la tendresse des Stockholmois pour leur promenade.

Le pavillon d’Armenonville de Djurgarden s’appelle Hasselbacken. Cet établissement modèle s’élève avec majesté sur une petite colline, comme pour mieux dominer les rivaux impuissants dispersés autour de lui. J’y ai dîné, et j’aurais bien envie de donner ici le menu et la carte des vins, afin d’humilier une fois de plus la vanité parisienne. Le café Anglais n’a point, assurément, une cave supérieure à celle de Hasselbacken, et les riches commerçants suédois, grands amateurs des vignes françaises, peuvent boire là du branne-mouton du château-yquem et du champagne-crémant, tels qu’on en trouverait à peine dans les celliers royaux.

Comme la plupart des peuples du Nord, les Suédois sont de solides mangeurs et des buveurs sérieux. Il est pénible de leur tenir tête. Quand on s’est assis à leurs tables, on s’explique mieux le rôle que joue chez eux, depuis le temps des scaldes, la poésie bachique, qui n’est pas seulement à leurs yeux, comme aux nôtres, une œuvre futile et légère, abandonnée aux caveaux et aux cabarets, mais un genre national, apprécié surtout aux soirs d’hiver, dans ces réunions fraternelles où, pour combattre la neige qui tombe et la bise qui souffle, la chaleur de la coupe s’ajoute à celle du foyer et la chaleur de la chanson joyeuse à celle de la coupe. Ils traitent la question de la nourriture avec cet amour de l’aisance et du confortable qu’on remarque dans leur manière de se loger et de se vêtir. Sauf dans les pauvres provinces septentrionales, l’ouvrier ne fait jamais moins de cinq repas par jour, et il va parfois jusqu’à six, sans préjudice des suppléments qu’on lui sert, pour peu que la besogne soit plus rude que d’ordinaire. Faute de vin, le peuple abuse de l’eau-de-vie, et le gouvernement a dû combattre cette fatale passion, source de misère physique et de dégradation morale, par le remaniement complet de l’impôt sur la fabrication. L’effet de la nouvelle loi s’est déjà fait sentir, en amenant, par manière de compensation, un développement considérable dans la consommation du café. Mais l’eau-de-vie n’en reste pas moins la base de tout repas national ; elle a remplacé l’hydromel des Sagas. L’établissement de Hasselbacken lui-même, quel que soit le raffinement de sa civilisation culinaire, reste fidèle à la vieille coutume de servir à part, avant le dîner, sur des tables où chacun va choisir à sa guise, ou sur des plateaux que les domestiques promènent parmi les convives debout, des hors-d’œuvre composés de beurre, de sardines, de viandes froides, qu’escorte l’inévitable petit verre d’eau-de-vie.

C’est à peu près le seul trait de couleur locale que j’ai recueilli dans les dîners de Stockholm. Les minces galettes de pain dur et croquant apparaissent bien aussi sur les tables, mais généralement sans sortir des plateaux où elles sont empilées. Quant aux autres mets indigènes, — les coqs de bruyère des forêts du Norrland, les champignons suédois en coquilles, les filets d’élans à l’anglaise, il n’y a rien là de particulier à Stockholm. La cuisine et les cuisiniers de Paris ont envahi toute l’Europe, comme ont fait aussi ses romans, ses comédies et ses comédiens.

En revenant de Hasselbacken, on m’a montré un buste en bronze érigé sur une éminence, dans l’un des endroits les plus charmants du parc. Je remarquai que la plupart des promeneurs soulevaient leur chapeau en passant. C’est l’effigie du poëte Bellmann, l’Anacréon, le Pindare et le Béranger de la Suède, élevée par souscription, en 1829, au milieu du Djurgarden, qu’il a si souvent et si bien chanté, et au lieu qu’il affectionnait le plus. Rien ne peut donner une idée de la popularité dont jouit Bellmann en Suède. Chaque visage s’épanouit à son nom ; il s’est formé autour de sa vie insouciante et pauvre un cortége de légendes qui grossit chaque jour ; on traite sa gloire comme celle d’un ami ; on n’en parle jamais sans un sourire mêlé d’une sorte d’attendrissement. C’est qu’il a lui-même dans ses vers la note joyeuse et la note mélancolique. Poëte de l’amour et du vin, de la taverne et des gaietés bruyantes, il est aussi, à ses moments, un rêveur et un philosophe, dont l’éclat de rire se fond tout à coup dans une larme. Sous les burlesques folies qu’il aime à peindre des couleurs les plus éclatantes, on sent battre un cœur ému. La guitare de Bellmann a sa corde d’airain.

Chose étrange et tout à fait originale que ce mélange intime de la délicatesse, de la grâce, de l’émotion et de la gravité, à la verve la plus bouffonne et la plus triviale ; que tant de mesure sous tant d’extravagance, tant d’art uni à tant de naturel, et, dans cet essor si libre et si fougueux, cette faculté de rester maître de soi ! Bellmann est un improvisateur dans toute la force du terme ; il ignorait la composition laborieuse, savante et solitaire. Son génie s’échauffait au contact de la foule ou de quelques amis, à table, au coin du feu, parfois au cabaret ou sous les ombrages du Djurgarden, animés par le bruit des joies populaires. Il chantait alors, en s’accompagnant sur la guitare, avec une chaleur et une action extraordinaires, les vers qui jaillissaient de sa veine en flots abondants. La plupart de ses pièces n’ont été écrites qu’après coup, ou recueillies que par ses auditeurs. Pour les bien lire, il faut les chanter et les mimer comme lui. Si vous ajoutez à ces caractères que la poésie de Bellmann est fortement imprégnée de la couleur locale, que tout y est suédois, ou du moins scandinave, et qu’il prend exclusivement autour de lui ses types, ses tableaux et ses cadres, vous comprendrez à la fois pourquoi il est si aimé du peuple, qu’il aimait, et pourquoi aussi il est absolument intraduisible.

Bellmann s’éteignit comme il avait vécu, en chantant. Sa dernière nuit fut une longue improvisation, qu’arrêta seul le râle de l’agonie. Son tombeau fut entouré d’honneurs extraordinaires. L’Académie de Stockholm lui éleva un monument et lui fit frapper une médaille. Le roi assista à l’inauguration de son buste, au milieu de la ville entière, et chaque année, à la date anniversaire de cette inauguration, pendant les beaux jours de l’été, la foule se presse autour de son image pour célébrer la fête du poëte en chantant ses vers et ses mélodies.

Comme le Danemark, d’ailleurs, et comme tous les petits peuples qui vivent concentrés en eux-mêmes et repliés sur les souvenirs de leur histoire, la Suède professe un véritable culte pour sa littérature nationale et ses traditions patriotiques. La Suède, on ne l’ignore pas, tient un des premiers rangs dans la statistique de l’instruction publique en Europe. Bien que Stockholm ne puisse prétendre à égaler Copenhague comme ville savante et que le mouvement intellectuel se soit réfugié surtout dans les universités de Lund et d’Upsal, je n’ai trouvé presque personne, parmi les journalistes, les avocats, les fonctionnaires, les commerçants avec lesquels j’étais en rapport, qui ne fût prêt à me réciter et à me traduire les plus beaux passages des Eddas et de ces poésies populaires, patrimoine commun de toutes les nations scandinaves ; voire du grand poëte Tegner, de l’élégant et harmonieux Kellgren, du sombre Lidner, de Stagnelius, de Geiier, d’Atterbom, de Nicander et de toute cette pléiade de lyriques, légitimes héritiers des vieux scaldes, aux mains desquels revit et frémit encore la harpe si longtemps muette. La poésie lyrique est la fleur naturelle de ce pays du Nord, celle qui domine et qui efface toutes les autres ; elle emprunte généralement à la nature dont elle est le produit un caractère de mélancolie et de gravité pénétrantes. Elle se glisse partout : on la retrouve dans l’épopée et dans le drame, souvent même jusque dans ces romans domestiques, dans ces tableaux de mœurs et ces récits de la vie familière, empreints d’un si grand charme moral, dont mademoiselle Frédérika Bremer a laissé les plus aimables modèles.

La dernière journée de notre séjour à Stockholm fut consacrée à l’exploration de ses alentours. Nous nous embarquâmes, dès l’aube, sur un petit bateau à vapeur, pour nous rendre à Ulriksdal. On descend pendant une heure le fleuve, tantôt étroit comme la Seine au pont des Arts, tantôt s’élargissant tout à coup en bras de mer, qui joint le lac Mälar à la Baltique. En fermant les yeux, je revois encore, au fond du tableau, à demi enveloppé dans son voile de brouillard que percent les flèches d’or du soleil levant, Stockholm, avec ses collines émergeant des flots et ses dômes planant dans la nue ; autour de nous, déployant les ailes de l’oiseau, ou immobiles comme de sombres forteresses de fer, la flottille des omnibus aquatiques en mouvement, les navires pavoisés des étendards de toutes les nations, les sveltes corvettes, les chaloupes canonnières et le lourd Monitor d’Éricsson, qui a servi de type à tant d’autres ; à droite, une forêt de pins aux lignes abruptes et aux gorges sauvages ; à gauche, l’interminable lisière du Djurgarden variant à chaque pas ses admirables points de vue, cachant et démasquant tour à tour, dans chacun de ses replis, de blanches villas, avec leurs fraîches pelouses et leurs coquets pavillons de bains.

Ulriksdal est une grande maison de plaisance, d’aspect bourgeois, qu’on pourrait prendre à la rigueur pour celle d’un commerçant enrichi : vrai logis d’un monarque constitutionnel, qui n’est que le premier citoyen de son royaume. Tout y sent l’aisance et le confortable ; rien n’y dit, au premier abord, l’illustre origine et les grands souvenirs de ce château historique, bâti sur le bord du golfe par le maréchal Jacques Pontus de la Gardie, habité par la reine Christine et par Ulrique Éléonore, puis tombé de chute en chute au rang d’hospice militaire, avant que le roi actuel n’eût repris en grâce et tiré de l’oubli ce vieux favori délaissé. Mais, dès qu’on a dépassé le seuil, la transformation s’opère à vue d’œil. C’est surtout à Ulriksdal qu’éclatent, dans la richesse et la variété des collections qui font de chaque salle un musée, les goûts artistiques de Charles XV. Les appartements de parade, la chambre du conseil, la salle de chasse, la salle des chevaliers, les tableaux, les armes, les poteries, les faïences et les émaux, les vitraux peints, détachés des églises et des cloîtres en ruines, les bronzes, les bahuts, les porcelaines de vieux sèvres et de vieux Japon, tout y charme le regard et l’esprit. Un curieux, un amateur de bric-à-brac, passerait des semaines entières dans chaque pièce et deviendrait fou de désir à manier ces merveilles. Tout ici a sa physionomie propre et son histoire ; il ne manque à ce château de la Belle au bois dormant que ses hôtes disparus. Mais le cadre fait revivre les personnages, et en entrant dans la grande salle de gala, j’ai cru voir un moment le comte de la Gardie et la belle Ebba Brahe se lever des larges fauteuils, contemporains de la guerre de Trente ans, pour nous faire les honneurs de la maison.

Il pleuvait à torrents lorsque j’ai visité le parc et le château de Haga, comme si la nature eût voulu s’associer, par une secrète harmonie, à l’impression mélancolique de ces lieux, sur lesquels plane encore le fantôme ensanglanté du monarque énigmatique qui s’appelait Gustave III. Haga est une création de Gustave, qui avait médité d’en faire le Versailles de sa royauté absolue. Il aimait à en porter le nom, comme pour se parer de son rêve et le traîner partout avec lui. Ouvrez les chroniqueurs du dix-huitième siècle, et vous y lirez jour par jour le récit du voyage triomphal de M. le comte de Haga à Paris en 1784. On voit encore les fondations du palais splendide, qu’une rue monumentale, aboutissant au Norrbro, devait réunir à Stockholm. En attendant, il avait fait bâtir le modeste pavillon qui subsiste aujourd’hui, et d’où il partit, le soir du 15 mars 1792, pour aller tomber à l’Opéra sous le poignard d’Ankaström. Sur ces jardins, dont les serres abritent les plus belles fleurs de Stockholm et même quelques vignes, qui sont peut-être les seules de toute la Suède ; sur ces massifs ombreux, ces eaux tranquilles, ces allées qui serpentent à travers les pelouses d’un vert tendre et doux, il y a un voile de mystère et de tristesse comme sur la destinée de Gustave lui-même.

Au retour, j’ai vu le château de Carlberg. Ce n’est point un rare monument d’architecture. Un pavillon central, auquel on monte par un large perron, flanqué d’avant-corps, et accru, à droite et à gauche, de deux grands bâtiments dont la physionomie fait songer à une caserne, voilà tout à peu près. Et cette physionomie n’est point menteuse : Carlberg est aujourd’hui le Saint-Cyr de la Suède ; on y élève dans une discipline sévère les futurs officiers de l’armée scandinave. Mais cette école militaire se mire dans le beau canal qui coule à ses pieds entre deux rives verdoyantes, et son parc est digne d’un palais.

Si l’on veut des monuments plus originaux et plus princiers, il faut pousser jusqu’à Gripsholm, le palais gothique aux cinq tours, à la fois forteresse et château, prison et musée, Vincennes et Trianon, sombre comme une geôle, riant comme un théâtre et comme une salle de bal, tout rempli d’antithèses violentes à la façon d’un drame de Victor Hugo, et où l’on entend à chaque pas l’écho lointain des chansons et des rires, mêlé aux gémissements qui montent du cachot sinistre creusé pendant neuf années par les pas d’Éric XIV. Il faut pousser surtout jusqu’à Skokloster, royale résidence élevée des mains du maréchal Wrangel sur les ruines d’un cloître illustre confisqué par la Réforme, et dont le quadrilatère imposant, surmonté d’une coupole et flanqué aux angles de quatre larges tours, apparaît tout à coup sur les bords du lac Mälar, comme une citadelle féodale et comme une vision des grands siècles de la Suède.

Mais ce qu’il y a de plus beau dans ces domaines qui font à Stockholm un cadre si riche et si varié, c’est toujours la nature, cette belle nature du Nord, dont le charme s’accroît du mystère et se fait d’autant plus pénétrant qu’il est plus voilé. Pendant bien des mois, l’hiver l’ensevelit sous son lourd suaire de neige ; la bise souffle dans les branches dépouillées des chênes ; les pins se couronnent de givre et les traîneaux sillonnent en tout sens le Mälar recouvert d’une épaisse couche de glace. Mais quand le 1er mai ramène l’éveil joyeux de la terre si longtemps endormie, quand les premières fleurs percent le sol et que les premières feuilles éclatent dans le bourgeon fécondé, alors c’est fête partout. Le peuple reprend avec ivresse possession du Djurgarden, de Haga et de Tivoli ; il célèbre par ses chants et ses jeux l’arrivée du soleil ; et tandis qu’il plante aux portes de ses maisons des mais ornés de rubans et de couronnes de fleurs, les étudiants d’Upsal arborent solennellement, dans une cérémonie accompagnée d’une procession publique, la casquette blanche qu’ils ne quitteront plus qu’à l’entrée de l’hiver. Le retour du printemps est la grande fête nationale de la Suède.

VI LE CANAL DE GOTHIE. — GOTHEBORG. — LE RETOUR.

Le jour du départ était venu. Nous prîmes, un matin, le chemin de fer de Töreboda, dans l’intention d’achever le reste du trajet par eau, et de pénétrer ainsi plus avant dans l’intérieur du pays.

La Suède est sillonnée de canaux dont le plus célèbre est le canal de Gothie, sur les bords duquel s’élève la station de Töreboda. Achevé seulement en 1832, au prix des plus grands efforts et des plus lourdes dépenses, le canal de Gothie unit la Baltique à la mer du Nord et se relie au système de la défense nationale. Il traverse huit lacs, s’élève à certains endroits jusqu’à une hauteur de plus de 100 mètres et compte cinquante-huit écluses. Les travaux de ce genre ont été singulièrement multipliés dans ces derniers temps, mais la plupart sur une étendue très-restreinte, pour faciliter les communications et les transports. A côté des canaux de Gothie et de Trolhœtte, grandes routes royales qui se développent sur une largeur de 90 pieds, sur une longueur de 40 à 45 lieues, en y comprenant les lacs, et qui ont nécessité toutes les ressources de l’art des ingénieurs, il y a de petits canaux de 4 et de 10 kilomètres, qui sont de véritables chemins vicinaux.

Un des plus grands charmes de cette navigation intérieure vient du nombre et de la beauté des chutes que forment les cours d’eau naturels ou artificiels de la Suède. Écluses des canaux et cataractes des fleuves ménagent fréquemment à l’œil du voyageur des spectacles qu’il ne se lasse pas d’admirer. Celles du fleuve Luléa surtout n’ont pas de rivales en Europe. La chute du Rhin à Schaffouse n’est qu’une vulgaire cascade à côté de la gigantesque cataracte de Harspranget, qui dépasse même de moitié la hauteur du Niagara, et qui serait un but de pèlerinage pour tous les touristes, si elle n’était perdue en pleine Laponie suédoise, dans des solitudes presque inaccessibles, où les chemins de fer ne pénétreront pas de sitôt.

Malheureusement, je n’ai pu voir en face aucune de ces chutes, que les bateliers indigènes descendent quelquefois dans leurs barques avec une audace et une adresse extraordinaires. En arrivant à Töreboda on nous apprit que nous ne pouvions trouver de bateau avant le lendemain soir, et ne nous sentant point la patience d’attendre jusque-là, nous reprîmes le chemin de fer pour gagner Gotheborg.

Gotheborg, que nous appelons Gothembourg, est, après Stockholm, la plus grande ville de la Suède, et compte environ cinquante mille habitants. Depuis trente ans, elle a pris un développement considérable, et, grâce à sa position sur le bord de la mer, à l’embouchure du Gotha ; grâce à l’extension croissante de son commerce, elle ne peut que grandir rapidement encore. Il semble même qu’en construisant la ville, on ait voulu se mettre longtemps d’avance au niveau des besoins futurs, par la largeur des rues, la dimension des places, le nombre et le grand air de ses établissements d’utilité publique. Ce qui frappe au premier abord dans cette ville, dont le nom est presque inconnu en France, c’est le caractère ample et majestueux qui lui donne la physionomie d’une capitale.

La ville est située en partie dans un vallon marécageux, en partie sur un rocher où elle s’étage en amphithéâtre. Du côté de la terre, une sorte de bastion la domine de sa masse imposante : c’est le reste d’un fort démoli qui la défendait jadis, et dont on a fait une prison. Du côté du fleuve, l’école de navigation dresse au sommet d’un roc ses tours massives et son observatoire, pareil à une citadelle. Ailleurs encore, l’école militaire couronne l’une de ces collines aux flancs dénudés qui enserrent la plaine où s’étend Gotheborg. On ne se figure pas la quantité d’établissements d’instruction et de bienfaisance que renferme cette ville. Quelque philanthrope doit avoir passé par là. Ce ne sont qu’écoles publiques, hôpitaux, maisons d’orphelins, d’enfants trouvés et d’ouvriers, sociétés bibliques et fondations de charité. Et tout cela ressemble à des palais : la douane même et les usines qui entourent le port présentent les mêmes proportions monumentales. Ce sont bien, en effet, les palais de cette ville commerçante, grandie par la pêche du hareng et le négoce avec les Indes, trop jeune et trop souvent rebâtie, à la suite de ses désastres, pour avoir des édifices historiques, et faisant de sa richesse l’usage intelligent et pratique de ces grands industriels qui achètent rarement un tableau, et n’ont point le sens artistique ou pittoresque aussi développé qu’on le souhaiterait peut-être, mais qui fondent autour d’eux des crèches, des ouvroirs, des asiles et des hospices.

Cependant Gotheborg a un musée, mais là encore le caractère pratique et positif apparaît. On l’a installé dans l’ancien bâtiment de la Compagnie des Indes, — un spécimen curieux des vieilles maisons en briques de la ville primitive — côte à côte avec les bureaux du télégraphe et l’école des arts et métiers ; et ce musée universel, qui est l’établissement favori des Gothembourgeois, celui qu’ils montrent avec le plus de complaisance et dont ils parlent avec le plus d’orgueil, a fait à l’histoire et à la science une plus large place qu’à l’art.

La galerie de tableaux, composée presque exclusivement de noms scandinaves et contemporains, serait d’un attrait fort médiocre sans un chef-d’œuvre sui generis dont le souvenir me charme encore aujourd’hui. C’est une toile d’assez grande dimension, datée de 1864 et signée du nom d’Ekman, un artiste finnois de quelque renommée en son pays. Sur le premier plan, un marin anglais présente une Bible à un Italien en chemise rouge, qui avance la main droite pour la prendre, tout en serrant de la gauche le drapeau national sur son cœur. Au second plan, le pape, coiffé de sa tiare, s’interpose d’un air farouche entre l’Italien et l’Anglais, et s’efforce d’écarter le bras de l’hérétique. Mais celui-ci persiste avec énergie, et, dans le fond, Notre-Seigneur descend du haut des cieux, en tendant une palme au courageux marin anglais, pour le consoler des mauvais traitements du pape. Cette simple esquisse suffira, je l’espère, à faire comprendre l’hilarité douce dont je fus saisi tout à coup, et que mes guides partagèrent d’ailleurs de très-bonne grâce.

Pic de la Mirandole eût pu trouver dans le Musée de Gotheborg un ample sujet à ses dissertations de omni re scibili et quibusdam aliis. A côté des tableaux et des plâtres d’après l’antique, on y voit une précieuse collection d’objets de l’âge de pierre, de l’âge de fer et de l’âge de bronze, de haches en silex, d’épées scandinaves, de monuments runiques ; des hommes fossiles et des oiseaux empaillés, des monstres qui font reculer la nature d’horreur et des fœtus confits dans de l’esprit-de-vin ; un cabinet de médailles et une galerie d’histoire naturelle, dont le morceau principal est la carcasse d’une énorme baleine, échouée jadis sur la plage de Gotheborg, où elle resta prise dans la vase, et qui exhale encore, après bien des années, une odeur presque suffocante.

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