DE PARIS A L’EXPOSITION DE VIENNE JOURNAL D’UN CHRONIQUEUR EN VOYAGE (continued 2)
Reading edition
Pain 6 kr.
Bifteck aux pommes 1 fl. 25
Omelette » 90
Fraises » 80
Demi-bouteille 1 »
–––––––––
Total 4 fl. 01 kr.
Dès qu’on a bien compris qu’il s’agit là de florins, et non de francs, de kreutzers et non de centimes, comme un voyageur arrivant de France est toujours tenté de le croire, on trouve cela cher. Et pourtant je ne devais pas tarder à voir que c’était là, pour Vienne, des prix très-modérés.
J’avais hâte de sortir, pour m’orienter dans la ville. Mon hôtel s’élève à l’extrémité du faubourg de Vienne appelé le Léopoldstadt, qui confine au Prater. Une promenade de vingt minutes tout au plus le sépare de l’Exposition. Le Léopoldstadt est traversé par une large rue, très-vivante, qui relie le Prater à la ville intérieure. On sait que la capitale de l’Autriche se compose d’une cité formant une espèce d’île centrale, entourée sur deux côtés par le canal du Danube et la Vienne, sur les autres par des boulevards et des promenades, — et d’immenses faubourgs qui rayonnent de toutes parts autour d’elle.
Comme à Paris et à Londres, la Cité de Vienne, si l’on me permet de lui donner ce nom par analogie, a été le noyau de la ville, ou plutôt elle a été longtemps toute la ville à elle seule ; mais, à l’inverse de Londres et de Paris, elle est la résidence et comme la forteresse de l’aristocratie. Là aussi se trouve la plupart des administrations, des établissements publics et des édifices. C’est vraiment le cœur de Vienne. Un grand mouvement de piétons et de voitures anime les rues étroites, bordées de hautes maisons, entre lesquelles se détachent de vastes hôtels blasonnés et armoriés, que décorent plus richement encore des suisses en livrée magnifique, avec le tricorne et la grande canne à pomme d’argent, plantés comme des cariatides sous le vestibule. Çà et là s’ouvrent, en guise de soupiraux, dans cet étroit labyrinthe de ruelles, des places ornées de fontaines, de colonnes et d’ex-voto bizarres. Les cent vingt-sept rues et les douze cents maisons de la vieille ville semblent se presser à l’ombre de la haute tour de Saint-Étienne, qui les domine de sa masse imposante et sombre.
Vienne, étranglée, jusqu’à ces derniers temps, dans la ceinture de ses fortifications intérieures, qu’elle avait déjà fait craquer de toutes parts, s’est répandue au dehors avec une rapidité prodigieuse, dès que le décret de 1857 eut rompu la digue qui la retenait encore. En quinze ans, elle a plus que doublé de superficie. Une spéculation effrénée, en comparaison de laquelle les tripotages des marchands de terrains et des entrepreneurs de bâtisses sous le khalifat de M. Haussmann ne sont, pour ainsi dire, que des jeux d’enfants, s’est emparée de tout le sol disponible à une lieue à la ronde, et en a fait sortir des myriades de maisons, de rues et de faubourgs. Vienne est la ville de l’agiotage. Les Juifs y pullulent : ils ont la main partout, sur la presse, dans les administrations et dans les banques. On n’a pas oublié la grande débâcle financière du mois de mai dernier, résultat naturel de cette fièvre d’argent qui est le mal ordinaire des sociétés molles, gâtées par le bien-être, par l’amour et l’habitude des jouissances matérielles, et qui n’aboutit qu’à l’appauvrissement général, quand ce n’est pas à la ruine, par l’exagération des besoins, la hausse extravagante des prix, le déplacement et la rupture d’équilibre dans les conditions normales de l’économie publique et privée. Vienne est une ville qui vit de l’agiotage, et qui en mourra. Elle a bâti sa fortune sur des bulles de savon, qui finiront par crever toutes à la fois. Déjà son papier-monnaie offre avec nos assignats cette double ressemblance, heureusement lointaine encore, qu’il subit une dépréciation sensible et qu’il contribue pour sa part à la cherté de toutes choses à Vienne ; car on s’habitue à traiter ces petits chiffons de papier, qui s’envolent au vent, avec un sans-façon que n’admettrait pas au même degré la respectable pièce d’un florin.
Mais voilà une parenthèse bien philosophique et bien longue. Il est temps de la fermer et de revenir aux faubourgs, qui m’y ont conduit par un chemin assurément très-imprévu. Les trente-quatre faubourgs de Vienne, formant à eux seuls plus des neuf dixièmes de son étendue et presque les dix-neuf vingtièmes de sa population totale, offrent tous les agréments d’une ville neuve, richement peuplée de bazars, d’hôtels, de cafés, de jardins publics et de magasins « à l’instar de Paris. » Les gares et les théâtres en sont les principaux édifices. En fait de monuments dignes d’intérêt, on ne découvrirait guère, dans cette immense étendue, que le Belvédère, avec sa belle collection de tableaux ; le grand arsenal, dont les salles luxueuses et de dimensions imposantes, décorées de peintures, de statues et de marbres, n’abritent qu’une collection peu digne, en son ensemble, d’un si magnifique logement ; enfin, dans le voisinage de la vieille ville, la belle église gothique de Saint-Sauveur, érigée par souscription, à la suite de l’attentat de 1853 contre l’empereur, et commencée, il y a dix-sept ans, dans le feu d’un enthousiasme qui semble s’être un peu ralenti depuis, car elle ne marche pas vite à son achèvement. Les monuments d’ailleurs ne sont pas très-nombreux à Vienne, quoiqu’il n’y ait peut-être pas de ville où le mot de palais soit prodigué davantage. Le palais impérial, particulièrement, est un amalgame aussi incorrect qu’irrégulier de constructions sans style et sans physionomie. En revanche, une foule de maisons particulières, hôtels, brasseries, cafés, bureaux de grandes compagnies industrielles ou financières, ressemblent à des palais.
Ce qui m’a le plus frappé pendant ces deux premiers jours de promenade à travers la ville, c’est la quantité incroyable de brasseries, de cafés et de restaurants. Leur nombre a de quoi étonner même les habitués des boulevards parisiens. Il est difficile de faire dix pas sans en rencontrer, et parfois, dans les rues centrales ou les grandes voies de communication, comme le Prater-strasse, on en compte une demi-douzaine à la file, sans interruption, débordant sur le trottoir avec leurs doubles rangées de tables toujours encombrées. Évidemment, on mange et on boit beaucoup ici. Mais, pour le moment, je me borne à noter ce nouveau trait de la physionomie de Vienne, sans tirer encore de conclusions trop hâtives.
La circulation dans les rues, bien qu’elle ne puisse se comparer à celle de Paris, est très-active, et donne bien l’idée d’une grande capitale. Fiacres, confortables, omnibus, tramways, se croisent dans un mouvement perpétuel. Vienne a devancé Paris dans l’organisation de ce dernier genre de véhicules. Elle est sillonnée en entier de rails qui suivent le cercle des boulevards, conduisent à l’Exposition, mettent en communication toutes ses gares et toutes ses lignes, comme on appelle ici les barrières de la ville, mais se bornent à contourner la cité extérieure, sans pénétrer dans l’inextricable réseau de ses rues. Les voitures des tramways sont immenses, ouvertes de toutes parts à l’air et à la lumière, et la toiture en est simplement soutenue par des tiges de fer. Elles contiennent dix-huit places, disposées en forme de fauteuils qui se font vis-à-vis, et séparées par un couloir qui laisse le passage libre. Mais il est sans exemple que le tramway, fût-il deux fois complet, ait jamais refusé un voyageur. Les derniers venus restent sur leurs jambes en se maintenant aux courroies qui pendent du plafond, s’empilent sur les marches ou sur les plates-formes à l’arrière et à l’avant, à côté du conducteur et du cocher. Rien de plus curieux que de voir ces lourdes voitures passer en tous sens au galop, emportant des grappes humaines qui se forment et se déforment sans cesse.
Je n’entends guère autour de moi résonner que l’allemand : peu de français, moins d’anglais encore. Aucune particularité de types ou de costumes. Vienne est presque la porte de l’Orient, mais l’Orient ne s’y montre pas. A peine si, de loin en loin, on pouvait signaler par les rues le fez ottoman ou le tarbouch égyptien. Les Viennois ressemblent fort aux Parisiens, à cela près qu’ils m’ont paru généralement plus gras, plus fleuris et moins pressés. Le goût des Viennoises pour les toilettes claires, élégantes et décolletées saute aux yeux tout d’abord, comme la beauté de leur sang et la grâce nonchalante de leurs personnes. On dirait que les innombrables races qui se partagent le territoire de l’Autriche se sont combinées et fondues pour former à la Viennoise ce teint pétri de lis et de roses auquel elle sait fort bien assortir les nuances de ses robes. Je n’avais jamais vu, en pleine rue et dès la première heure du jour, tant de couleurs tendres, tant d’épaules et de bras simplement recouverts de la gaze la plus transparente. S’il fallait absolument trouver à Vienne un symptôme de l’approche de l’Orient, c’est dans la Viennoise que je le découvrirais : sa beauté, sa démarche, sa toilette, l’expression vague et presque somnolente d’une physionomie dont le charme un peu froid ne s’anime jamais par la flamme du sentiment ou de la pensée, tout en elle fait songer aux femmes du harem.
Mais c’est assez vu pour les deux premiers jours. Je me suis promené sans relâche jusqu’à dix heures du soir. Les rues deviennent désertes : on se couche tôt dans cette bienheureuse ville, si calme sans être rangée. Il est temps de rentrer. A demain.
23 juillet.
Je sors de l’Exposition, en allemand Welt-Austellung. Je suis allé ce matin chercher ma carte au commissariat français, très-bien installé dans une magnifique maison neuve du Park-Ring, sans parler du pavillon de parade qu’il s’est fait construire à l’Exposition universelle, et où il a voulu donner un spécimen du goût français dans toutes les industries qui se rattachent à l’ameublement et à l’ornementation.
A l’Étoile du Prater, d’où partent des avenues dans toutes les directions, j’ai suivi la Haupt-allée, qui conduit en un quart d’heure de marche à l’entrée principale de la Welt-Austellung. Le Prater, île immense formée par les deux bras du Danube, est la promenade viennoise par excellence, et réunit les amusements des Champs-Élysées aux ombrages du bois de Boulogne. Les grands travaux entrepris depuis quelques années pour la régularisation du fleuve, qui ne manquait jamais, à la fonte des neiges, de déborder tumultueusement en inondant les faubourgs orientaux de la ville, l’ont réduit de près de moitié ; mais il lui reste encore une superficie de 700 hectares.
Le Prater est une propriété impériale. Longtemps les Hapsbourg s’en étaient réservé la jouissance exclusive : Joseph II l’ouvrit à ses sujets. Vienne aussitôt fit irruption dans le mystérieux domaine dont les fêtes et les grandes chasses avaient tant préoccupé son imagination. Depuis lors on ne l’a plus fermé, et les pacifiques Viennois se mettraient en révolution si on voulait leur enlever leur Prater. Il est rempli de brasseries, de jardins publics, de concerts, d’échoppes et de théâtres. Pour y ramener le beau monde, que le flot de l’invasion populaire avait fini par écarter, et pour dédommager la promenade de tout ce qui lui avait été enlevé, on appela M. Barillet-Deschamps, jardinier en chef au bois de Boulogne, et on lui demanda un plan de transformation, avec avenues régulières, lacs, ronds-points et pelouses, qui se poursuit encore aujourd’hui. Grâce à ces travaux, le Prater est redevenu à la fois une promenade élégante et un lieu de divertissement à l’usage du peuple.
La Haupt-allée se prolonge en ligne droite sur une étendue de plus d’une lieue, entre des ombrages magnifiques, mais pourtant d’une épaisseur insuffisante contre les rayons ardents du soleil. A certains jours, par exemple le lundi de Pâques et le 1er mai, c’est un coup d’œil merveilleux et presque féerique, dit-on, que le spectacle de cette grande avenue envahie tout entière, entre deux rangs pressés de bourgeois, par des voitures aux riches armoiries précédées de courriers, escortées de cavaliers qui caracolent aux portières, et dirigées d’une main sûre par des cochers aux livrées éclatantes. Le Maifahrt, comme on l’appelle, est le Longchamps de Vienne. En outre, chaque jour, dans la saison, le défilé des cavaliers fringants et des brillants équipages dans la Haupt-allée rappelle le tour du lac à Paris et les cavalcades de Hyde-Park à Londres. Mais l’Exposition, jointe aux chaleurs tropicales et à la crise financière, a mis en fuite la majeure partie de la haute société viennoise. Elle a voulu céder la place à l’invasion cosmopolite qu’on lui prédisait de toutes parts et qui n’est pas venue. Si bien que la Haupt-allée, depuis l’ouverture de l’Exposition, loin de présenter l’affluence prévue, semble plus délaissée qu’à l’ordinaire. Je n’aperçois pas du tout, aux abords du Palais de l’Industrie, ce mouvement de voitures, — fiacres, omnibus, tapissières, — qui convergeaient à Paris en 1867, vers le Champ de Mars, pour déverser sans trêve dans ce tonneau sans fond des torrents de curieux ; et si ma première expérience ne m’avait considérablement refroidi à l’égard des fiacres viennois, j’en trouverais vingt pour un, chaque fois que j’en aurais besoin.
Il faudrait cent mille visiteurs quotidiens pour peupler suffisamment ces immenses galeries et ce parc plus immense encore. Les quinze à vingt mille personnes qui s’y promènent, pareils aux naufragés de Virgile,
Apparent rari nantes in gurgite vasto.
C’est le moindre inconvénient de cette Exposition, conçue dans des proportions extravagantes qui dépassent également les forces des jambes et de l’attention humaine. Notre Champ de Mars y tiendrait cinq fois à l’aise. Un statisticien qui avait du temps à perdre, ce qui arrive assez souvent aux statisticiens, a calculé que toutes les galeries du palais et les rues du parc, mises bout à bout, couvriraient un développement de 342 lieues, et qu’il faudrait marcher 3 heures 48 minutes par jour, pendant les six mois que doit durer la Welt-Austellung, pour les parcourir en entier. On est parvenu à en faire, pour ainsi dire, quelque chose d’illimité, où l’ensemble s’efface dans la multiplicité infinie des détails, où le classement disparaît dans le chaos, où les points de comparaison se dérobent au regard, où l’on erre au hasard comme dans une forêt touffue, étourdi par la fatigue et s’affaissant sur tous les siéges qu’on rencontre.
Le besoin qu’elle inspire aux trois quarts de ses visiteurs, c’est de s’échapper aux bagatelles et aux amusements du parc. Aussi les côtés forains qu’on pouvait déjà reprocher à notre Exposition de 1867 ont-ils pris ici un développement excessif. Le parc est littéralement semé de cabarets, où l’on fait payer à des prix de première classe des consommations de deuxième ordre. Les chaumières des Alpes et du Vorarlberg : cabarets ! Le wig-wam indien : cabaret ! Le chalet suisse : cabaret ! La ferme alsacienne : cabaret ! Brasseries Dreher, Pilsner, Liesing ; buffets anglais, bar-rooms américains, restaurants russes, suédois, hongrois, italiens, français ; cafés orientaux, avec chibouks, narguilehs, esclaves et odalisques. Partout des bazars, turcs, arabes, japonais, chinois ; partout des orchestres : orchestre militaire, orchestre de Strauss, musique styrienne, croate, magyare ; partout, pour servir d’enseignes, des demoiselles à volumineux chignons, vêtues en Italiennes ou en Suissesses d’opéra-comique.
Grâce à son dôme et à ses galeries, le palais offre au premier abord un aspect plus monumental que l’énorme chaudière en tôle et en zinc de notre Champ de Mars en 1867. Le second aspect lui est moins favorable : on remarque alors l’analogie de ces galeries transversales qui coupent à angles droits la principale galerie, avec les dents d’un peigne ou les arêtes d’un poisson ; et le dôme colossal, gauche et trop surbaissé, produit l’effet d’un parapluie gigantesque déployé sur ce grand étalage. Mais du haut de la coupole on jouit d’une vue magnifique : à l’intérieur, sur l’Exposition où s’agite une fourmilière humaine autour des vitrines qui ressemblent à des jouets d’enfants ; au dehors, sur le parc où se dessinent dans le chaos des pelouses, des fontaines, des parterres, des fourrés, des constructions de tous genres et de tous styles, les trois grands corps de bâtiments dont tous les autres ne sont que des annexes : le palais proprement dit, les galeries des beaux-arts et la galerie des machines ; puis sur le Prater, sur la ville de Vienne et les environs, sur le Danube et les montagnes qui bordent l’horizon.
A six heures, un mugissement monotone, pareil à celui que pourrait faire entendre un géant en soufflant un point d’orgue dans une corne des Alpes, donne le signal de la fermeture du palais. C’est le moment où le parc fait feu de toutes ses pièces et de tous ses orchestres, pour glaner sa dernière récolte de clients. Après avoir repris quelques forces dans un établissement hospitalier où je fus servi par des mougicks en robes d’un bleu d’azur, je regagnai mon hôtel en traversant le Wurstel-Prater, c’est-à-dire le coin de la grande promenade viennoise où tous les spectacles populaires se sont donné rendez-vous.
La plupart de nos compatriotes traduisent Wurstel-Prater par le Prater des saucisses ; c’est le Prater des marionnettes qu’il faut dire : il doit ce nom à Hans Wurst — Jean Saucisse ou Jean Boudin — le polichinelle viennois, qui a depuis longtemps émigré dans ce lieu de plaisance, et dont les petits théâtres portatifs, un peu délaissés aujourd’hui pour des divertissements plus en rapport avec le progrès des lumières, se dressent encore çà et là.
Le Wurstel-Prater est une curiosité de Vienne, et une curiosité caractéristique. L’amour de ce peuple pour le plaisir se trahit en toutes choses. Figurez-vous une foire de Saint-Cloud en permanence. On y est étourdi par le vacarme et la cohue. Ce qu’il y a là de femmes colosses, de phénomènes, de somnambules lucides, de tableaux vivants, bibliques ou mythologiques, d’athlètes, d’anthropophages, de chevaux de bois perfectionnés, de cirques vélocipédistes, d’hippodromes, de chemins de fer tournant avec une rapidité vertigineuse et un tapage infernal, de balançoires déguisées en traîneaux, en gondoles vénitiennes, en bateaux à vapeur avec roulis et tangages combinés, de cafés chantants, de brasseries et de restaurants à orchestre, est vraiment inimaginable. J’ai vu une voiture de la cour arrêtée à la porte d’un de ces établissements. Un cocher majestueux et un chasseur à livrée grise, dont la plume blanche flottait au vent, attendaient le plus jeune des archiducs, descendu pour aller rendre visite à je ne sais quel spectacle forain ; et la foule faisait cercle avec une bonhomie égale à celle du prince, semblant heureuse et flattée, autant que peut l’être une population si paisible, de le voir se mêler et se plaire à ses amusements.
24 juillet.
Ce matin, en sortant vers onze heures, je me suis arrêté à lire les affiches de théâtre. Elles sont sur papier blanc, de dimensions modestes, et ne tirent point l’œil, comme les nôtres, par des combinaisons et des artifices typographiques. Vienne a sept ou huit théâtres, pas davantage, sans parler des cirques, des cafés-concerts, des jardins publics, de tous les lieux de réunion et de plaisir, qui sont innombrables, et leur font une sérieuse concurrence. Au Grand-Opéra, terminé depuis trois ou quatre années seulement, et qui peut rivaliser en étendue et en magnificence avec celui qu’on nous a construit à Paris, on chante ce soir l’Hamlet de M. Ambroise Thomas. Le Hofburg-Theater, qui correspond à notre Comédie-Française, représente Christiane de M. Gondinet ; le Stadt-Theater, ouvert seulement depuis l’Exposition, est l’Odéon viennois ; on y joue Tricoche et Cacolet. Le théâtre Josephstadt annonce la Chatte blanche. Au Carls-Theater, où l’on donnait hier la Princesse Georges, on donne aujourd’hui les Cent vierges, et on annonce pour demain la Princesse de Trébizonde. Si l’Opéra-Comique, actuellement en construction sur le Schotten-Ring, était terminé, on y donnerait sans doute le Domino noir ou Mignon. Il n’y a que le théâtre An der Wien qui ne soit pas envahi par la France : il représente l’Otello de Shakespeare, avec le tragédien Rossi ; mais il prépare le Kean d’Alex. Dumas, traduit en italien, et ses drames alternent avec le répertoire d’Offenbach.
Je me retourne et m’arrête devant l’étalage d’un libraire. Me voici encore en pays de connaissance. Les deux tiers de la vitrine sont envahis par l’article Paris. M. Dumas fils s’y étale à côté de M. Renan ; M. Jules Sandeau, près des Lettres à la princesse de Sainte-Beuve, et non loin de MM. Gaboriau, Paul de Kock et Ponson du Terrail. L’influence parisienne règne ici, comme dans les bazars et les boutiques de mode. Il est permis d’y voir le témoignage, parfois puéril et peu raisonné, d’un certain amour, ou tout au moins d’un certain faible pour la France, sentiment qui a résisté à la guerre de 1859 et à notre alliance avec l’Italie, que les derniers événements ont ravivé, et qui se fonde sur des analogies d’esprit et de caractère, dont on ne doit pas plus méconnaître qu’exagérer l’importance. Mais peut-être faut-il y voir plus encore la preuve d’une paresse d’esprit, contractée d’ancienne date, longtemps entretenue par une censure vigilante, et dont cette ville de plaisir n’a pas encore entièrement secoué la douce habitude. On raconte qu’un professeur allemand, surmené par les travaux et les veilles, alla un jour consulter un médecin, et que celui-ci, pour guérir son cerveau fatigué, lui ordonna de passer ses vacances à Vienne, où il serait exposé moins que partout ailleurs à la tentation de penser. Ce conte est assez impertinent, et je suis loin d’en vouloir garantir l’authenticité ; mais, quoique Vienne ne soit plus au temps où elle ne publiait guère, en fait de livres, que des almanachs, des traités de musique ou d’histoire naturelle, où elle n’avait que deux journaux et qu’un seul théâtre, qui était un théâtre de marionnettes ; quoiqu’elle ait produit dans ces derniers temps des poëtes et des écrivains dramatiques, comme Nicolas Lenau, le baron de Zedlitz, le comte d’Auersperg (Anastasius Grün), le baron Münch-Bellinghausen (Frédéric Halm), Laube, Grillparzer, etc., il lui reste encore de quoi justifier jusqu’à un certain point cette jolie épigramme.
Je voulais aller passer ma soirée à l’Opéra ; il ne restait pas une place disponible. La buraliste m’engage à m’y prendre plusieurs jours à l’avance, si je ne veux recevoir chaque fois la même réponse. Malgré les chaleurs caniculaires que nous traversons, la crise financière, qui a mis en déroute beaucoup des plus riches habitués du théâtre, l’absence de la haute société viennoise, en villégiature dans ses châteaux ; malgré le nombre et le prix exorbitant des places, l’Opéra refuse du monde tous les soirs. Vienne se souvient toujours qu’elle est la patrie de Mozart et de Haydn. Mais le succès inouï de l’Opéra ne s’explique pas seulement par l’amour de la musique, il s’explique aussi par la nouveauté, l’entraînement de la mode, les splendeurs de la décoration et de la mise en scène, le soin qu’on a pris d’unir à toutes les magnificences de l’architecture toutes les recherches du bien-être, et de ménager au spectateur les commodités qui lui permettent de savourer sans fatigue les jouissances de l’art le mieux fait pour être goûté d’un peuple d’épicuriens. Il suffira de dire qu’on a trouvé moyen d’y supprimer la chaleur par un système de ventilation graduée, qu’on peut régler dans chaque loge comme la lumière d’une lampe. C’est ainsi qu’on entend le confortable à Vienne.
J’ai résolu de remplacer l’Opéra par l’un des jardins publics de la ville. Je n’avais que l’embarras du choix entre le Volksgarten, concert-promenade comme celui des Champs-Élysées, à la fois rendez-vous du peuple dans sa partie publique, et du monde élégant dans son enceinte réservée ; le Blume-Saal, dont l’attrait principal est un orchestre de dames composé de quarante jeunes filles, toutes uniformément vêtues de blanc, et qui jouent avec la gravité et l’aplomb des virtuoses les plus consommés ; le Vauxhall, récemment ouvert sous les ombrages du Prater, et dix autres. Je me suis décidé pour le Vauxhall. Là, tout en dînant — car on dîne partout et toujours à Vienne — j’ai assisté à la série d’exercices dont se compose le répertoire habituel de nos cafés-concerts : romances, chansonnettes comiques et grands airs, coupés de danses grotesques et de tours de force. Il m’a paru que la police était fort tolérante pour ce qu’on chante et ce qu’on danse là, mais que le public l’était plus encore. La vaste enceinte débordait de spectateurs venus en famille, avec leurs femmes et leurs enfants, et les femmes applaudissaient à des chansons, les jeunes filles à des danses qui eussent excité à Paris l’honorable susceptibilité des sergents de ville. Peut-être trouvera-t-on que ce détail ne valait pas la peine d’être noté, et que j’aurais pu laisser le lecteur à la porte de cet Eldorado suspect ; mais il y a là un nouveau trait de mœurs qui confirme et complète nos observations précédentes.
30 juillet.
J’arrive d’une excursion à Pesth, faite en compagnie de tous les membres du jury international et des représentants de la presse locale et étrangère, sur l’invitation de la municipalité de cette ville. Quel était le mobile secret de cette invitation ? Je l’ignore. A la suite des fêtes organisées par la commission autrichienne, sans la participation de la commission hongroise, celle-ci, blessée d’un tel procédé, a-t-elle prétendu montrer qu’elle ne se laisserait ni vaincre ni oublier ? ou bien, en dehors de toute rivalité mesquine, n’a-t-elle pas voulu simplement achever l’œuvre commencée par l’Exposition, où elle occupe une place à part sous le drapeau de saint Étienne, en prouvant que la Hongrie vit de sa vie propre, et qu’elle est la sœur, plus ou moins turbulente et acariâtre, mais non la vassale de l’Autriche ? Quoi qu’il en soit de ces deux hypothèses, qui sont peut-être vraies toutes deux, on peut jurer que le dualisme n’était pas étranger à l’invitation.
Je ne puis entraîner le lecteur avec moi jusqu’à Pesth : il ne m’en reste ni le temps ni la place. Disons seulement que la capitale de la Hongrie, ville à l’aspect tout moderne, aux rues larges et régulières, dépourvue de monuments caractéristiques, n’a pas du tout l’originalité que sembleraient promettre sa situation aux confins de l’Europe, sur la lisière qui sépare de l’Orient la civilisation occidentale, et la physionomie si fière et si nettement tranchée de la race magyare. Les efforts qu’elle a faits depuis un demi-siècle pour se mettre à la hauteur de son titre de capitale, sa prospérité croissante, la rapidité de ses développements, sont un juste sujet d’orgueil pour les Hongrois, et peuvent intéresser les économistes, les ingénieurs et les écrivains politiques, mais non les artistes, qui cherchent avant tout la couleur locale. Sans les enseignes et les noms des rues, écrits dans cette langue étrange, aux mots compliqués et farouches, tout hérissés de consonnes, dont la prononciation ressemble à un exercice gymnastique, et sans la richesse et la variété des costumes indigènes, conservés par les portiers des hôtels et des établissements publics, les pandours, les heiduques, les magistrats et les fonctionnaires, on pourrait se croire à Lyon ou à Rouen.
J’ai renouvelé connaissance, sur le Franz Josef, l’un des deux steamers frétés par la municipalité hongroise pour le transport de ses invités, avec un certain nombre de confrères belges, hollandais, allemands, italiens, anglais, espagnols, scandinaves, chevaliers errants de la presse, amis d’une heure, avec qui j’avais échangé jadis sur terre et sur mer, par monts et par vaux, depuis Stockholm jusqu’à Suez, des poignées de mains dont chacune était séparée de la suivante par des intervalles de cinq ou six ans, et j’ai répété à diverses reprises la scène du chevalier de Narbonne avec l’ami intime qui l’abordait en lui demandant : « Bonjour, mon ami, comment vous portez-vous ? » et à qui il répondait : « Très-bien, mon cher ami, comment vous appelez-vous ? »
Aucun d’eux ne put m’éclairer sur la question du choléra à Vienne. Mais on me prodigua les renseignements sur les préparatifs faits par la capitale de l’Autriche et ses habitants pour profiter du riche butin que la Welt-Austellung devait jeter dans leurs filets, sur l’exagération des espérances conçues et l’amertume des déboires qui les ont suivies. On sait quel exemple de rapacité sans vergogne des Viennois, gâtés par la contagion des juifs dont leur ville est infestée et par leurs habitudes de spéculation à outrance, ont donné au monde, surtout dans les premières semaines de l’Exposition. La moralité de la comédie, c’est qu’ils ont été les premières victimes de cette spéculation éhontée, et que, après avoir avidement égorgé la poule aux œufs d’or, ils assistent maintenant à l’avortement de tous leurs rêves.
Ce n’est plus un secret pour personne : la Welt-Austellung est peut-être une glorieuse entreprise, mais c’est une mauvaise affaire, et il ne faut point compter sur elle pour guérir les plaies faites par la grande débâcle financière du mois de mai dernier[26].
Hier, j’ai rencontré le shah à l’Exposition, qui lui est redevable pour ce jour-là d’une magnifique recette. J’avais quitté Paris la veille de son arrivée, et ne m’attendais pas à retrouver à Vienne cet inévitable souverain. Il a fait son entrée à midi, avec l’empereur d’Autriche à sa gauche, au milieu d’une foule compacte et silencieuse, dans une voiture de la cour, attelée de six chevaux, que montaient deux postillons à la livrée jaune. A quatre heures du soir, je l’ai revu, promenant d’un air flegmatique et résigné, à travers les curiosités du parc, son aigrette de diamants et son sabre au fourreau constellé de pierreries, escorté du grand vizir et d’une demi-douzaine de fonctionnaires en hauts bonnets fourrés.
J’ai suivi quelques moments S. M. Nasr-ed-Din, dans sa promenade à travers les galeries des Beaux-Arts. Son regard languissant et ennuyé s’est ranimé tout à coup, sous ses lunettes d’or, devant la Femme couchée, de M. Jules Lefebvre, et il a échangé avec son grand vizir quelques observations d’amateur qui devaient rappeler les lettres d’Usbeck au premier eunuque noir. Pendant une minute d’illusion, le shah s’est cru sans doute dans son sérail. C’est là un triomphe dont je ne me suis pas senti très-flatté pour mon compatriote ni pour mon pays. La France tient admirablement sa place, qui est la première, dans ce grand concours de l’art européen ; mais pourquoi avoir fourni un si large prétexte, par l’abus des nudités équivoques, aux déclamations hypocrites de la vertueuse Allemagne, heureuse de trouver ce terrain pour y réfugier sa jalousie, et de justifier sa haine opiniâtre en la plaçant sous la protection de la moralité publique ? Notre dignité nationale était doublement tenue à plus de réserve, et les convenances de la situation nous en faisaient une loi autant que la décence de l’art. J’en suis fâché pour les trop nombreux peintres français qui ne l’ont pas compris.
Je résume également, d’après les confidences d’un personnage de la suite, adroitement sondé, les objets qui ont le plus frappé Sa Majesté persane dans les galeries du palais, et qui ont paru lui donner l’idée la plus brillante de la civilisation occidentale. — En Prusse, une magnifique exposition de pendules — quel aveu ! — un échiquier d’ivoire où les pièces ordinaires sont remplacées par les personnages historiques qui ont joué un rôle dans la guerre de l’Allemagne contre la France, — les rois par l’empereur Napoléon et l’empereur Guillaume, le cavalier par M. Thiers, la tour par de Moltke, et le fou par Gambetta ; puis un superbe buste de M. de Bismarck en stéarine, que la chaleur tropicale faisait régulièrement entrer en fusion, à partir de dix heures du matin, et qui semait chaque jour ses larmes de cire autour de lui, à l’ébahissement profond des visiteurs qui ne le soupçonnaient point si sensible. En France, un piano perfectionné exécutant mécaniquement, à l’aide d’une manivelle, tous les morceaux de musique imaginables, représentés par des cartons perforés qu’on achète au mètre comme la cotonnade et qu’on dépose sur le clavier, où ils se déroulent et se replient d’eux-mêmes. En Suisse, un autre piano plus redoutable encore, se remontant comme une pendule et jouant tout seul, comme une boîte à musique, avec le bruit d’un orchestre entier. En Amérique enfin, l’ingénieux appareil qui marque si bien l’esprit commercial et pratique des Yankees et porte cette inscription naïvement effrontée : Machine à transformer un vin quelconque en vin de Champagne.
Le Persan avec qui j’ai eu dix minutes d’entretien m’a paru surtout frappé de l’intolérable chaleur qu’il fait à Vienne. Il m’a assuré que le soleil était moins rude à Téhéran. Tout en causant avec moi, il soulevait son bonnet d’Astrakan pour éponger la sueur qui lui baignait le front, et il faisait des zigs-zags et des détours innombrables pour éviter les sillons de soleil qui le séparaient des galeries couvertes. Les oiseaux mécaniques de l’Exposition française n’avaient même plus la force de chanter, et les coucous des horloges de la Forêt-Noire se bornaient à secouer leurs ailes sans rien dire, en guise d’éventails.
On dirait que le Tropique du Cancer et le Tropique du Capricorne se sont donné rendez-vous ici. Vienne n’est plus une ville, c’est une fournaise ardente. Dès l’aurore, les passants se traînent le long des murs en cherchant l’ombre ; de dix heures du matin à huit heures du soir, toute la population s’abat dans les brasseries, dans les jardins publics, et n’en bouge plus. Même en pleine nuit, la chaleur reste aussi intense, et les fenêtres ouvertes on ne parvient pas à trouver assez d’air respirable pour s’endormir en paix.
Voici quinze jours que cet état dure sans une minute de répit. Depuis que je suis arrivé j’ai envié bien des fois la température des Esquimaux et la félicité des Groënlandais. Que ne donnerais-je pas pour trouver, en me levant, l’eau de ma cuvette gelée ! La vue d’un morceau de neige me paraît pour le moment l’une des choses les plus souhaitables de ce monde, et presque le dernier comble du bonheur.
2-10 juillet.
Il serait trop long et il deviendrait monotone de continuer jour par jour cette description morcelée de Vienne pendant l’Exposition. Il est temps de fondre et de résumer maintenant, dans un tableau d’ensemble, ces impressions quotidiennes, où nous ne pourrions nous arrêter davantage sans une sorte de puérilité, et qui n’ont de valeur que par les conclusions qu’elles amènent. Quelques-uns au moins de mes lecteurs n’ont pas oublié le village autrichien qui figurait dans le parc du Champ de Mars, à Paris, en 1867, et où l’on avait représenté l’architecture locale des grandes provinces de l’empire par une demi-douzaine de guinguettes rustiques semées autour d’une brasserie monumentale. Ce qu’ils avaient pris peut-être pour une fantaisie architecturale d’une maladresse singulière était vraiment un symbole. S’il fallait résumer Vienne et sa banlieue sous une image sensible et vivante, je ne trouverais rien de mieux. Manger, boire, fumer, entendre la musique de Strauss et de sa dynastie, telles sont évidemment les grandes préoccupations des Viennois. Strauss et Dreher se partagent avec S. M. François Ier la royauté de l’Autriche, ou du moins de sa capitale. La brasserie, complétée par la restauration, par le jardin et par le concert, occupe le premier rang parmi les établissements nationaux, on pourrait dire parmi les institutions de Vienne. Quand le Viennois va à la brasserie, il veut jouir par tous les sens à la fois : en le berçant dans son doux farniente, la musique achève le plaisir que lui procurent le grand air, les frais ombrages, le cigare et la bière. Vers le soir surtout, Vienne n’est plus qu’un immense concert en une centaine d’orchestres qui semblent se disputer le prix d’une gageure. L’étranger qui passe fuit, agacé, sous ces douches d’harmonie, auxquelles le Viennois vient s’exposer avec béatitude et recueillement, pendant des heures entières. J’ai vu aux environs de la ville, à Hietzing, des jardins où trois orchestres se relayaient pour ne point laisser jeûner un moment les oreilles des convives.
Dès cinq heures, on commence à les voir arriver en famille, dans le jardin qu’ils ont choisi ce jour-là : une fois installés, ils ne bougent plus jusqu’à neuf ou dix heures. Le flegme des garçons est en rapport avec celui des habitués. La bizarre hypothèse qu’on puisse avoir autre chose à faire que de savourer deux ou trois bocks d’excellente bière, en écoutant l’éternelle valse de Strauss : Au bord du bleu Danube, n’entre pas dans la tête de ces philosophes. Le mot pressé n’a pas de sens pour eux. Notre agitation les étonne, et nos réclamations ne peuvent entamer leur impassible lenteur.
On a souvent comparé le Viennois au Parisien : oui, pour une certaine grâce aimable et frivole, pour l’amour du luxe, de l’élégance et du plaisir ; non certes pour la vivacité, la fièvre et le mouvement. Il entre à la brasserie, le soir, comme il entrerait dans son lit. Il s’incruste sur sa chaise. Les morceaux de musique et les chopes se succèdent ; les marchands nomades défilent par centaines devant lui avec leurs éventaires ; les étrangers vont et viennent : lui ne bouge pas ! A certaines heures du jour, on se croirait dans une ville où personne n’a rien autre chose à faire qu’à tuer le temps et à dépenser son argent de la façon la plus douce du monde. Rabelais l’eût prise pour l’abbaye de Thélème, et la Fontaine pour « le pays où l’on dort. » Vienne mérite doublement ce dernier titre : on n’y connaît pas cette circulation nocturne qui anime et remplit nos boulevards jusqu’à une heure du matin. Les théâtres eux-mêmes sont fermés à dix heures et demie du soir, et chaque fois qu’on rentre à l’hôtel après dix heures, il faut donner dix kreutzers au concierge de nuit. On a voulu concilier l’amour du Viennois pour les distractions avec son amour du repos, l’entretenir en fraîcheur et en santé, ménager une égale satisfaction à tous les besoins de sa nature physique : les gros mangeurs ont besoin de longs sommeils. Il réalise le dicton : passer de la table au lit et du lit à la table. C’est un voluptueux, mais un voluptueux nonchalant, dont l’épicurisme pratique n’a garde de négliger aucune des conditions normales du bien vivre.
« Dans ce sage pays, dit madame de Staël, l’on traite les plaisirs comme les devoirs, et l’on a même l’avantage de ne s’en lasser jamais, quelque uniformes qu’ils soient. On porte dans la dissipation autant d’exactitude que dans les affaires, et l’on perd son temps aussi méthodiquement qu’on l’emploie[27]. » Et elle ajoute, sur le sérieux des Viennois dans leurs amusements, sur l’existence végétative des Allemands du Midi, sur la nature de leur joie, dont le silence ne vient d’aucune disposition naturellement triste de l’âme, mais plutôt d’un certain bien-être physique qui fait rêver aux sensations, comme ailleurs on rêve aux idées, d’ingénieuses réflexions qui restent, aujourd’hui encore, d’une justesse absolue.
Il en est des alentours de Vienne comme de la ville elle-même. Les endroits de plaisir, pour employer le terme technique, forment une grande ceinture autour de celle-ci, et tel village des environs se compose à peu près exclusivement de maisons de campagne et de maisons de bouteille, comme on disait au dix-septième siècle. Le Viennois n’hésite pas à prendre, avec ses enfants et sa femme, les omnibus spéciaux qui desservent ces établissements, pour aller passer sa soirée à la campagne, et les citadins se partagent entre ces Édens champêtres de façon à les remplir à peu près tous également. De toutes les villes d’Europe, Vienne est probablement celle où l’on vit le plus en dehors de chez soi.
En définitive, la capitale de l’Autriche est une ville de cocagne, à la seule condition qu’on ait assez d’argent pour y vivre. Je comprends maintenant l’âpreté au gain des hôteliers, des restaurateurs et des commerçants, comme l’esprit de spéculation effrénée qui transforme en boursiers la plupart des habitants : il faut gagner beaucoup, en se donnant le moins de mal possible, quand on est habitué à beaucoup dépenser et à beaucoup jouir. J’ai lu quelque part : « Vienne est l’Athènes de l’Allemagne, comme Berlin en est la Sparte. » Mais hélas ! Athènes se double de Sybaris et de Capoue, si même Capoue n’étouffe entièrement Athènes. Sur ce chapitre il faudrait en trop dire pour en dire assez. En parcourant les rues de Vienne pendant quelques jours, en entrant dans ses cafés, dans ses parcs, dans ses tramways, en voyant ce que regardent, écoutent et applaudissent, au Vauxhall ou ailleurs, les bourgeoises du Graben et du Ring, attablées côte à côte avec des créatures dont le voisinage ne semble pas les effaroucher, on sera édifié sur l’espèce de démoralisation générale que dénote cet incroyable abandon. Elle ne s’affiche pas d’une façon brutale ou provocante, mais elle ne prend pas non plus la peine de se cacher ; elle se montre partout avec bonhomie, si je puis m’exprimer ainsi, et elle est paisiblement acceptée par tous, même par les sergents de ville, comme un fruit de la civilisation moderne. Pour tout dire, ou du moins pour tout faire entendre en deux mots, Vienne est une grande ville de tolérance. Laissez faire et laissez passer, tel semble être le mot d’ordre de sa police, qui ne mérite guère aujourd’hui, non plus que sa douane, l’ancienne réputation farouche qu’on lui avait faite. Au demeurant, les Viennois sont les gens les plus faciles, les plus doux, les plus affables du monde, pleins de qualités excellentes, fort attachés à leur empereur et à l’autorité, de relations agréables, d’une humeur égale et tranquille ; et, morale à part, tout cela serait charmant, si ce n’était par ces chemins semés de fleurs qu’on arrive à Sadowa.
Comme je n’ai pu entraîner le lecteur jusqu’à Pesth, je ne veux pas le ramener avec moi par Prague, Dresde, Francfort, Mayence. Chacune de ces étapes exigerait une longue station, mais aucune ne nous montrerait ce que nous avons vu à Vienne : la décomposition morale d’un empire dans sa prospérité même. Tenons-nous-en là, sans oublier que Paris avait donné au monde, en 1867, le spectacle que Vienne lui donne à son tour, et que Sedan vaut Sadowa.