EN DANEMARK
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J’ai fait deux fois le voyage de Paris à Copenhague : une première fois au mois d’août 1867, avec un petit nombre de journalistes parisiens et un plus petit nombre de députés, pour répondre à une invitation fraternelle venue d’outre-mer et serrer les mains des amis inconnus qui voulurent accueillir en nous la presse et la nation françaises, — beau voyage, tout plein de fêtes et d’illusions, dont il ne faut plus parler aujourd’hui ; une seconde fois, avec un aimable compagnon de route, pour revoir, dans des conditions plus simples et dans leur cadre ordinaire, les hommes et les choses dont je gardais le plus charmant souvenir, attristé néanmoins par la pensée des événements terribles qui avaient brusquement mis fin aux rêves de nos amis danois et aux nôtres. J’étais parti d’abord sans presque rien savoir, comme la plupart de mes compatriotes, de cette petite nation qui a une grande histoire, et n’éprouvant guère que la curiosité banale de touriste pour un pays assez peu connu ; j’y suis retourné avec un intérêt et une sympathie qui ne pouvaient que s’accroître à un examen nouveau et que je voudrais faire partager au lecteur.
Du Danemark je n’ai vu qu’une seule île, mais la plus grande, la plus peuplée, celle qui possède la capitale et les principales villes du royaume, et je l’ai bien vue. Elle est comme le résumé du pays tout entier, dans sa plus haute et sa plus brillante expression ; elle est le centre de la vie politique, sociale et littéraire, le foyer de la civilisation, des arts et des sciences du royaume. Elle nous permettra d’embrasser en une vue d’ensemble l’étude pittoresque et morale du pays.
I ALTONA ET KIEL.
Le chemin de fer nous transporta sans désemparer de Paris à Hambourg. Partis de la gare du Nord, à cinq heures du soir, le lendemain nous débarquions, un peu avant midi, dans l’ancienne ville libre, qui n’est plus maintenant qu’une ville prussienne.
La traversée de la Belgique dure une partie de la nuit. Vers deux heures du matin, on pénètre dans le pays où le ia résonne et où fleurit la landwehr. Il y a quelques années, le trajet d’une frontière à l’autre de la Prusse, sur ce point, demandait à peine plus de temps que celui de Paris à Bougival. Aujourd’hui, il a plus que quintuplé : pendant vingt heures consécutives, d’Herbestahl à Hambourg, j’ai vu étinceler le casque pointu. Et ce n’est pas fini à Hambourg. En remontant vers le nord, d’abord jusqu’à Kiel, puis dans toute l’étendue du Slesvig, le casque menaçant ne cessera de vous poursuivre longtemps encore comme une obsession. La Prusse a fait tache d’huile sur la carte, et, dès qu’on approche du centre de l’Europe, on se heurte partout aux sentinelles avancées de M. de Bismarck, cet ogre de la diplomatie moderne, qui mange les petits États et court sus à ses victimes avec les bottes de sept lieues du conte.
Une heure d’arrêt, dans l’après-midi, m’a permis de jeter sur Hanovre le coup d’œil du touriste pressé. C’est une belle ville, mais c’est une ville triste. On dirait qu’elle porte le deuil de son roi. Par ses monuments d’une sévère élégance, par ses larges rues, où ne passent que de rares piétons et qui ressemblent aux vastes couloirs d’un cloître désert, elle offre quelque ressemblance avec Versailles, dont elle a la mélancolie et la majesté. Le palais royal est vide, mais les casernes sont pleines, et les soldats prussiens se promènent d’un air martial et d’un pas conquérant sur les trottoirs solitaires de cette capitale en disponibilité.
Nous avions compté, en partant, pouvoir aller d’une traite de Paris à Copenhague. Mais en arrivant à Hambourg, nous apprenons qu’il faut y attendre jusqu’au lendemain soir le départ du train qui correspond avec le bateau de Kiel à Korsoër. Si le retard est fâcheux, le repos est le bienvenu. Après trente heures de chemin de fer, il est doux de se coucher, même dans un lit germanique, sous des couvertures massives et carrées qui tombent au moindre mouvement, et entre deux draps pareils à des serviettes.
J’aurais plaisir à vous décrire Hambourg, qui a toute la physionomie d’une grande et riche capitale, et dont la partie neuve pourrait aisément rivaliser avec les boulevards de M. Haussmann, si je ne craignais de trop m’attarder au seuil du sujet. L’Elbe y ressemble à un bras de mer. Partout on voit un air d’opulence et de luxe, qui se retrouve jusque dans les hôtels, et m’inspire des inquiétudes un peu tardives sur la note à payer. Tout le monde y fait le commerce, et tous les commerçants qui circulent pour vaquer à leurs affaires ont des allures de princes en tournée, comme il sied en un lieu où le commerce est roi. Il n’y a pas ici d’autre monument que la Bourse, mais cette Bourse est un palais.
Les fenêtres de ma chambre donnent sur le Binnen Alster, le plus gracieux et le plus coquettement encadré des nombreux bassins qui font de Hambourg, après Amsterdam et La Haye, une des cinq ou six villes entre lesquelles se partage le nom banal de « Venise du Nord. » Ce bassin est sillonné de cygnes, de pirogues, de barques bariolées, de petits bateaux à voiles, d’esquifs bizarres, nuancés des couleurs de l’arc-en-ciel et surmontés d’oriflammes. Tout autour s’étendent des lignes de quais superbes, où circule une population tranquillement agitée. Hambourg a considérablement changé depuis vingt ans. Il a pris de jour en jour une physionomie plus moderne, plus confortable et plus cossue. A chaque pas qu’on fait, on se sent dans une ville où l’unique affaire est de gagner et de dépenser de l’argent.
L’ancien Danemark, le Danemark d’avant 1864, commence à un kilomètre de là, et il ne faut pas dix minutes pour passer de l’extrémité de Hambourg sur le territoire du duché de Holstein.
Une allée plantée d’arbres, qui traverse le faubourg Saint-Paul, et qui, au sortir de la ville hanséatique, se change en une belle promenade, semée de boutiques et pleine de mouvement, monte jusqu’à Altona, que les Hambourgeois considèrent comme un de leurs faubourgs ; mais c’est une prétention que celle-ci n’accepte en aucune façon. Avec son port libre, son commerce étendu et ses trente-quatre mille habitants, elle a été longtemps, après Copenhague, la plus importante et la plus peuplée de toutes les villes du Danemark, où elle jouissait de priviléges considérables.
Au sortir de Hambourg, Altona n’offre aucune espèce de caractère et d’originalité. Incendiée en 1713 par les Suédois, elle a été rebâtie sur un plan régulier, qui lui a fait perdre la plus grande partie de sa vieille physionomie pittoresque. Un riche armateur dépensa la moitié de sa fortune à embellir sa ville natale, suivant les procédés en usage : c’est à lui qu’on doit la rue de la Palmaille, dont la double rangée de tilleuls et les belles maisons font le juste orgueil des habitants d’Altona. Néanmoins, en s’égarant dans quelques ruelles détournées, on y retrouve encore le type des anciennes maisons de Hambourg, aux frontons pointus, aux fenêtres contiguës et à fleur de façade.
J’ai erré au hasard pendant deux heures, cherchant, avec une persévérance assez mal récompensée, les moindres bribes de couleur locale. Je suis passé devant l’hôtel de ville, le gymnase et l’observatoire, à côté d’une église en brique et d’une statue de bronze élevée, sous les arbres d’une promenade, à un général dont j’ai oublié le nom. Tout à coup je me suis trouvé en face du port ; il était presque vide : Hambourg finira par absorber entièrement à son profit le mouvement industriel et commercial de cette voisine déchue, dont la fondation avait excité ses défiances et sa jalousie. Puis, en longeant de charmants jardins et de coquettes maisons de campagne noyées dans la verdure, je suis arrivé au petit village d’Ottensen, qui touche aux portes d’Altona, comme Altona touche aux portes de Hambourg.
Ottensen est un lieu sacré pour la poésie. C’est dans son cimetière, sous l’ombre d’un tilleul, que repose, entre ses deux femmes, Marguerite Moeller et Jeanne de Winthen, le chantre de la Messiade. Marguerite Moeller mourut en 1758, quand Klopstock était, depuis sept ans déjà, l’hôte de Copenhague, qu’il ne devait pas quitter pendant vingt années. Le poëte, voulant que celle qu’il avait aimée de toute son âme et chantée si souvent, reposât sous le sol natal, mais encore à portée de ses yeux et de son cœur, choisit pour sa sépulture ce village frontière. Il partageait la chère dépouille entre ses deux patries. Brisé de douleur, mais soutenu par l’espoir chrétien, il fit graver sur le monument ces mots qu’on y lit encore : « Semence plantée par Dieu, qui mûrit pour la résurrection », et il marqua près de la tombe la place où lui-même devait reposer un jour.
Quarante-cinq ans plus tard, Klopstock, qui était revenu se fixer à Hambourg, aux lieux mêmes où il avait rencontré pour la première fois celle dont ni la gloire, ni la vieillesse, n’effacèrent jamais le souvenir en son âme, descendait à son tour au cercueil. Sa mort réveilla l’enthousiasme un peu refroidi, et l’Allemagne entière envoya des députations aux funérailles de son poëte. Ce fut le premier jour du printemps, le 22 mars 1803, dit M. Saint-René Taillandier, sous un ciel sans nuages, que le cortége sortit de la maison mortuaire. Toutes les cloches sonnaient à pleines volées. On se rendit de Hambourg à Altona, et d’Altona au petit village d’Ottensen. Quand le corps fut présenté à l’église, des chœurs entonnèrent quelques-uns de ses chants religieux, et le pasteur, prenant l’exemplaire de la Messiade placé sur la bière au milieu de branches de laurier, y lut à haute voix l’épisode de la mort de Marie. Au moment où le cercueil disparut sous la terre, des centaines de voix chantèrent la belle ode du poëte sur la résurrection, tandis que, selon la coutume danoise, des jeunes gens et des jeunes filles jetaient à pleines mains les fleurs sur sa tombe.
De Hambourg à Kiel, le chemin de fer qui sert de pont entre l’Elbe et la Baltique, ne met guère plus de deux heures à accomplir son trajet. Il traverse un paysage d’une désespérante uniformité et d’une incomparable platitude. Partout, à perte de vue, des prairies coupées de flaques d’eau et de petits fossés, qui auraient un faux air de Pays-Bas, si elles étaient plus grasses. Mais, en approchant de Kiel, on voit se lever à l’horizon la silhouette de quelques collines, qui se changent peu à peu en montagnes, comme si elles voulaient élever une barrière infranchissable entre les débordements de la Baltique et les plaines de la basse Allemagne.
Kiel, lorsque je l’ai traversé pour la première fois, ne m’apparut, pour ainsi dire, qu’en rêve, à l’obscure clarté des étoiles pendant le trajet de la gare au bateau. Mais, au retour, j’y ai passé deux heures en attendant le départ du train, et il n’en faut pas davantage pour se faire une idée de la ville.
Il était six heures du matin : l’aube se levait en grelottant, et Kiel, mal éveillé, entr’ouvrait à peine çà et là une fenêtre, soulevait un store, poussait la porte d’une boutique, comme un dormeur, qui s’étire et se frotte les yeux, avant de sauter à bas du lit. Quelques servantes seulement jasaient déjà aux fontaines, et sur le pavé sonore, au détour de chaque rue, on entendait retentir le talon de l’éternel soldat prussien. Puis, en approchant de la ville haute, et à mesure que le soleil montait à l’horizon, la vieille cité universitaire se dévoilait peu à peu. L’étudiant matinal, coiffé de sa casquette rouge, se croisait avec le professeur en lunettes, enseveli dans son ample houppelande noire. Les magasins s’ouvraient et les commis affairés se montraient sur le seuil, gourmandant les garçons flegmatiques, ou échangeant un bonjour guttural avec quelque passant à la longue pipe de porcelaine, au paletot vert orné de brandebourgs, comme le dolman de nos hussards. Kiel est ce qu’on appelle une ville bien bâtie : elle a des rues droites et régulières, assez larges, bordées de belles maisons bourgeoises sans physionomie pittoresque et sans aucun cachet architectural. Mais de loin en loin, l’œil se dérobe à la banale monotonie du spectacle par une échappée soudaine qui lui permet de plonger sur le port, hérissé de mâts où flottent les drapeaux de tous les pays de l’Europe.
Kiel était jadis une ville savante, qui s’enorgueillissait d’avoir, dans les chaires de son illustre université, des hommes comme Heiberg, le romancier et poëte dramatique du Danemark ; comme Hauch, à qui ses poésies lyriques, ses pièces de théâtre, ses récits historiques et nationaux, ont valu une légitime célébrité. Ce n’est plus aujourd’hui qu’un port et un arsenal maritime. Les Prussiens ont retourné la vieille devise romaine, et la toge a cédé le pas aux armes.
II TRAVERSÉE DE KIEL A KORSOËR.
Nous voici sur le bateau à vapeur. Nous descendons déposer nos bagages et choisir nos cadres ; puis nous remontons, pour assister à la sortie du port.
Une lune qui équivaut pour le moins à un demi-soleil, éclaire à souhait le départ. Ses rayons d’argent glissent sur les voiles et les cordages des vaisseaux voisins, et viennent tomber en pluie de perles à la surface des flots tranquilles, unis comme un miroir. Les sombres et puissantes silhouettes d’une centaine de navires se découpent autour de nous, dans une immobilité redoutable, sur les vagues éclairées par ce mystérieux embrasement, ou sur la pénombre de l’horizon lointain, et les lueurs solitaires allumées à leurs flancs prolongent sur nos pas comme un cortége d’étoiles, suspendues entre la mer et le ciel. Ce premier coup d’œil est incomparable, et la Baltique vient de se révéler à nous sous un aspect féerique, digne de toutes les métaphores de la poésie scandinave.
« C’est un décor de l’Opéra ! » s’écrie avec enthousiasme mon compagnon de voyage, traduisant à sa manière l’impression générale.
O Parisien que vous êtes, vous vous croyez encore sur le boulevard ! Voilà l’inconvénient de voyager si vite ! ni les yeux, ni l’esprit, n’ont le temps de s’acclimater à ces nouveaux spectacles, que la vapeur déroule en un tourbillon rapide, accumulant dans l’espace d’un jour ce qui jadis tenait à peine en un mois. On passe d’un monde à l’autre, sans transition, sans préparation, en un saut gigantesque qui supprime, pour ainsi dire, toutes les nuances intermédiaires, et l’on se réveille sur la Baltique avec les idées, les habitudes et le style parisiens.
J’ai ri de cette comparaison, qui venait d’évoquer d’une façon si imprévue le souvenir de l’Africaine à deux cents lieues du boulevard, et mon compagnon de route en a ri lui-même de fort bonne grâce. Mais qui de nous n’a commis dans sa vie quelqu’une de ces métaphores dissonnantes, et, du haut du Righi, ou sur les bords du Léman, ne s’est extasié, comme devant les toiles peintes du colonel Langlois, sur le magnifique panorama de la nature ?
Enfin, nous débouchons en pleine mer. Isolé des autres, un grand bâtiment se tient là, solidement planté sur ses ancres comme une forteresse, et semblant avoir pris racine dans les flots : c’est un vaisseau prussien, commis à la surveillance de ce port qui garde la Baltique, et qui commande au Nord de l’Europe. La Prusse a réalisé son rêve : elle s’appuie maintenant sur la mer, et c’est peut-être de toutes ses conquêtes celle dont elle s’applaudit le plus. Elle est allée à Kiel, comme la Russie voudrait aller à Constantinople.
La nuit est superbe, mais le vent glacial. Tous les passagers viennent de descendre dans leur cabine. Je ne puis m’arracher encore au charme du spectacle, et à cette vague volupté qu’on éprouve de se sentir glisser avec une rapidité vertigineuse dans la nuit, comme sur les ailes d’un monstre invisible. Penché sur le bord, je regarde le sillage écumeux que trace avec son bruit monotone l’hélice infatigable, ou bien, hermétiquement enveloppé dans ma couverture de voyage, je me promène de l’avant à l’arrière, examinant avec une curiosité d’enfant les chaloupes suspendues au flanc du bateau, les petits pierriers de signaux ou d’alarme, protégés contre la rosée de la nuit et des flots par des housses de serge, la lumière qu’on vient de hisser en haut du grand mât comme un phare, et le pilote, debout au gouvernail, silencieux et solitaire. Le roulis est à peine sensible : au centre surtout, dans le voisinage de la machine, on croirait naviguer sur la Seine. Une femme même ne craindrait pas le mal de mer avec une marche aussi calme. Les derniers vaisseaux et les derniers feux du rivage ont disparu maintenant, et le bâtiment, qui file avec une rapidité de six lieues à l’heure, paraît immobile au milieu des flots.
Notre bateau appartient à la marine danoise, et il lui fait honneur. Le capitaine est jeune, d’une figure douce, intelligente et triste, qui semble porter le deuil de sa patrie. Il parle le français avec un léger embarras qui n’est pas sans grâce, et dont il s’excuse à moi presque timidement, comme d’une incivilité. Mince et d’apparence assez frêle, il ne rappelle en rien les terribles rois de la mer chantés par les Sagas, et il n’y a pas moyen de rêver devant lui aux exploits quasi fabuleux des pirates du Nord, dont il descend peut-être, mais à dix siècles d’intervalle.
Le nom du bateau réservait un beau dédommagement à mon amour de la couleur locale. Il s’appelle la Freya, et ces cinq lettres, que je viens d’apercevoir tout à coup dans la nuit, ont déchaîné dans mon imagination tous les souvenirs de la mythologie scandinave. J’ai vu se dresser autour de moi, dans l’écume des flots, les héros des Eddas, les braves du Walhalla buvant l’hydromel que leur versent les douze Valkyries. Freya, la Vénus du Nord, passait dans son char attelé de chats, recueillant les corps des femmes mortes et des guerriers tués dans les batailles ; et à côté d’elle flottaient, dans les ombres du ciel, Niord, son père, qui commande à la mer et au vent ; ses fils, l’aimable Balder et le formidable Thor, qui lance la foudre et dont le marteau magique revient de lui-même dans sa main dès qu’il a frappé ; son époux Odin, le père et le maître universel, avec les deux corbeaux divins perchés sur ses épaules. Les sifflements de la bise qui me glace sur le pont, ressemblent à ceux du serpent Midgard, né de Loke, le génie du mal ; et en voyant trembler de loin, à la surface des flots, les lumières d’un bateau qui vient des côtes du Danemark ou de la Suède, je crois voir, à la lueur des yeux flamboyants du loup Fenris, qui doit un jour dévorer le soleil, passer le vaisseau Nagflar, construit avec les ongles des morts.
Mais je me sentais gelé jusqu’à la moelle des os, et la mythologie scandinave ne suffisait pas à me réchauffer. Je descendis à la chambre à coucher et m’insinuai dans mon cadre, avec les gémissements d’un condamné à la gêne. Je sommeillai deux heures environ, au bruit combiné de la machine, de l’hélice et du ronflement pénible de mes compagnons. Le premier rayon de l’aurore me réveilla. Le soleil se levait au loin dans le ciel gris, écartant doucement le rideau de vapeurs et de brumes qui enveloppait encore l’horizon. En cinq minutes ma toilette fut terminée, et je regagnai le pont. Il était toujours désert. Seul, le pilote, grelottant sous son manteau de fourrure, tournait impassiblement en tous sens la roue du gouvernail. A gauche sortaient des flots les rochers de Langeland, derrière lesquels se cache la petite île d’Alsen, illustrée par les héros de Duppel ; à droite, les plaines de Laaland émergeaient des vagues comme un rêve indécis. Nous étions engagés en plein dans ce fécond archipel danois, où les îles semblent se multiplier et s’épanouir au sein de la mer comme des massifs de fleurs dans un jardin.
Personne n’ignore la bizarre configuration géographique du Danemark, qui se compose d’une péninsule, le Jutland, aiguisée en pointe comme la proue d’un vaisseau, et dont le tranchant aigu sépare la Baltique de la mer du Nord, puis d’une foule de petites îles ramassées en un groupe que séparent seulement des détroits exigus, et dont le Seeland[1] forme la principale. Mises bout à bout, toutes les côtes de ce petit royaume se déploieraient sur une ligne de plus de quinze cents lieues d’étendue. Il semble qu’elles aient formé jadis, en des temps dont le souvenir même est perdu, une masse compacte, reliée au Danemark et aux États scandinaves, puis séparée à la suite de je ne sais quels violents cataclysmes, et, pour ainsi dire, émiettée en fragments inégaux par la mer, qui a creusé sur leurs rives d’innombrables et profondes échancrures, dans son effort impuissant pour les déchirer. Le Danemark en est sorti tout hérissé de caps aigus, de golfes étroits et profonds, qui font ressembler ses contours à une dentelle déchiquetée par la main d’un enfant. Ces golfes, qu’on appelle des fiords dans la langue danoise, revêtent une variété de formes infinie et sont l’un des plus grands charmes pittoresques du pays. Une longue découpure, où le Cattégat entre par un mince détroit, sépare presque entièrement du reste de la péninsule la pointe septentrionale du Jutland lui-même ; ce détroit s’élargit, fort avant dans les terres, en un golfe d’une configuration bizarre, au centre duquel s’étend un îlot, dernière épave respectée par cette invasion des vagues, et vient mourir à quelques kilomètres à peine de la mer du Nord. Il suffirait d’une nouvelle poussée de la Baltique pour abattre ce mur de séparation, déjà percé par un canal, et le Danemark compterait encore une île de plus.
La légende est d’accord avec la constitution géologique, la forme extérieure et les monuments historiques du pays, pour expliquer ainsi la multiplication de ces îles et leur rapprochement. Une tradition, enregistrée par M. Dargaud, raconte que la déesse Géfion creusa les détroits des deux Belt et du Sund avec une charrue attelée de quatre taureaux sauvages, fils d’un géant. Odin lui avait promis la propriété de tout ce qu’elle enceindrait d’un sillon en vingt-quatre heures. Sans perdre de temps, elle découpa avec son soc le Séeland et la Fionie en trois sillons qui formèrent les trois détroits. Une autre tradition, rapportée par M. Xavier Marmier, assure que toutes ces îles n’étaient si rapprochées les unes des autres qu’afin de permettre aux enchanteurs du bon vieux temps de les parcourir plus à l’aise. Dans le rude hiver de 1657 à 1658, le roi de Suède, Charles-Gustave, renouvela les exploits des enchanteurs en traversant d’île en île toute la Baltique sur les glaces avec son armée. Parti de la Pologne, qu’il venait de ravager, il enjamba successivement les détroits qui séparent du continent la petite île de Brandsoë, et celle-ci de la Fionie ; puis, avec une audace et un bonheur qui frappèrent les Danois d’épouvante, lançant son artillerie et sa cavalerie sur ce pont de glace où un homme seul eût à peine osé se hasarder, il arriva jusqu’en Seeland et vint mettre le siége devant Copenhague.
Vers six heures du matin, les côtes de Seeland commencent à se lever à l’horizon. L’île que nous avons devant nous est la vieille terre des Northmans et peut-être l’ultima Thule des anciens. Peu à peu le rivage se dessine et s’accuse nettement. On aperçoit d’abord un moulin à vent, dont les ailes semblent s’élancer au-devant de nous en tournant sur elles-mêmes, puis un grand bâtiment qui domine le port, puis des files de maisons basses qui sortent de la mer pour s’aller ranger sur la rive. C’est Korsoër.
III DE KORSOËR A COPENHAGUE.
Korsoër est une toute petite ville, peu connue dans l’histoire, et que je ne puis décrire, puisque je n’en ai vu que la gare. Je m’y suis arrêté seulement le temps nécessaire pour prendre mon billet et monter en wagon.
La première station, sur la route de Korsoër à Copenhague, est celle de Slagelse, dont l’église remonte au onzième siècle. Aux portes de la ville, s’élevait jadis l’illustre abbaye d’Antvorskov, fondée par le grand roi Valdemar Ier, dans la forêt du même nom. Là vécut le moine André, devenu plus tard le patron de la ville, et qui est le héros de plusieurs légendes curieuses : « On prétendait, écrit M. de Flaux, que, lorsqu’il disait sa prière en plein air, il suspendait son chapeau et son manteau aux rayons du soleil. La chronique dit aussi qu’un jour Valdemar lui ayant promis, par dérision, de lui donner toutes les terres qu’il pourrait parcourir, monté sur un poulain d’un an, le saint homme avait enjambé un ânon nouveau-né, qui, au lieu d’être écrasé sous le poids, avait été doué tout à coup d’une agilité et d’une force surnaturelles, si bien que l’île entière serait devenue la propriété d’un couvent, si les courtisans effarés n’étaient venus trouver le roi jusque dans le bain, et ne l’avaient supplié de rétracter sa promesse. »
Vingt minutes après, le train s’arrête à Soroë, la plus célèbre académie du Danemark, où les académies sont innombrables. Des villes qui n’équivalent même pas à nos plus humbles sous-préfectures, possèdent souvent de vastes gymnases, où se donne l’enseignement le plus solide et le plus étendu. Telle est Soroë, jadis riche et puissante abbaye, où vécut probablement le premier historien du Danemark, Saxo le Grammairien, ce moine qui, dans la barbarie du douzième siècle, parvint à retrouver le secret des élégances latines, et, mêlant l’étude des mœurs à celle des faits, puisant à la source dédaignée des légendes populaires, consultant les sagas et les chants des scaldes, nous a légué l’un des monuments les plus originaux de la littérature du moyen âge et les plus authentiques de l’histoire.
Transformé en collége après la réforme, qui avait dispersé les moines, le couvent fut richement doté par le roi Christian IV et par plusieurs autres souverains, qui tinrent à honneur d’imiter son exemple. Au milieu du dernier siècle, Holberg, le Molière du Danemark, légua en mourant, à l’académie de Soroë, ses riches propriétés et sa vaste bibliothèque. En reconnaissance de ce don royal, l’académie paye chaque année à la mémoire de l’historien illustre et du grand poëte, le tribut d’une oraison funèbre, où le même éloge reparaît perpétuellement, en essayant de se déguiser sous des formes diverses. J’ai peine à croire que l’écrivain comique qui a si bien raillé les travers et les ridicules de la vanité, ait poussé la vanité posthume jusqu’à assigner cette tâche monotone à l’académie par une clause secrète de son testament, comme on l’en accuse. Il est vrai que Holberg, après avoir mené longtemps une vie pauvre et précaire, eut le petit orgueil d’acheter des propriétés seigneuriales et de se faire nommer baron, ce qui est à peu près la même chose que si Molière eût sollicité le titre de marquis. Malgré ce précédent, si l’on me passe ce terme de palais, j’aime mieux penser que l’académie de Soroë s’est librement imposé cette servitude, par une reconnaissance mal entendue, comme l’Académie française imposait jadis à tous ses nouveaux membres l’éloge de Richelieu et à tous les concurrents aux prix d’éloquence ou de poésie celui des vertus de Louis XIV ; comme l’académie des jeux floraux prononce solennellement encore chaque année le panégyrique de Clémence Isaure.
Un chiffre suffira pour donner l’idée de la prospérité matérielle à laquelle atteignit le collége de Soroë. Il fut un temps où il possédait 400,000 fr. de revenus, tout en terres. Sans être aussi riche aujourd’hui, il l’est assez pour attirer à lui les plus savants hommes du pays. L’illustre Ingemann y a longtemps professé l’esthétique et fait un cours de littérature danoise. C’est un titre sérieux que d’être professeur à l’académie de Soroë. Placée au centre d’un domaine qui lui appartient et qui s’étend à plusieurs lieues à la ronde, située sur le bord d’un lac charmant, qui reflète en ses eaux tranquilles la ceinture de bois sombres et de coteaux verts dont il est entouré, elle forme à elle seule comme une petite ville, comme une véritable colonie universitaire.
Le chemin de fer marche avec une vitesse de neuf à dix lieues à l’heure, pour franchir en trois heures les quatorze milles et demi, c’est-à-dire les 108 à 110 kilomètres qui séparent Korsoër de Copenhague. Les wagons sont confortables : en Danemark, comme en Allemagne, les secondes équivalent à nos premières. A neuf heures, nous dépassons Ringsted, qui partage avec bien d’autres villes l’honneur d’avoir été la résidence des souverains, et où mourut Valdemar le Grand. C’est à Ringsted, suivant la chanson populaire, que dort la reine Dagmar, la seconde femme de Valdemar le Victorieux. La Scandinavie, du Danemark et de la Suède à l’Islande, est le sol classique des chansons populaires. Elles y sont nées comme les fleurs des champs ; elles voltigent dans l’air comme les elfes qui s’élèvent la nuit au milieu des lacs. Un écho des sagas lointaines vibre en ces œuvres d’une poésie ingénue, où la muse anonyme et collective du peuple a écrit à sa façon la chronique nationale. J’aime les chansons populaires, comme j’aime les légendes, quelquefois plus poétiques que de savantes épopées. Ce sont des monuments caractéristiques, qu’il ne faut pas négliger dans l’étude d’un pays[2]. Voici la chanson de Dagmar :
La reine Dagmar est malade à Ribe[3], on l’attend toujours à Ringsted. Toutes les dames de Danemark sont appelées auprès de son lit.
La reine Dagmar dort à Ringsted.
« Envoyez chercher quatre dames, cherchez-en cinq, cherchez les plus instruites ; cherchez surtout la sœur du chevalier Charles de Ribe. »
La reine Dagmar dort à Ringsted.
« Cherchez les jeunes et les vieilles. Oh ! cherchez la petite noble Kirstine. Elle vaut bien cet honneur. »
La petite Kirstine arrive ; sa parure brillait d’or rouge[4]. Elle ne voyait pas l’éclat de la couronne, car elle était baignée de larmes.
La petite Kirstine arrive, charmante et pleine de grâce ; la reine Dagmar la reçoit et l’embrasse tendrement.
« Sais-tu lire et sais-tu écrire ? Saurais-tu soulager ma souffrance ? Tu porterais toujours de l’écarlate et monterais toujours mes coursiers.
— Je lirai, j’écrirai, n’en doutez pas, de tout mon cœur je lirai ; mais votre douleur est certainement plus forte et plus dure que l’acier. »
La petite Kirstine, les Heures à la main, lisait de son mieux ; mais, je ne vous dis que la vérité pure, elle était tout en larmes.
La reine était bien souffrante, ses douleurs allaient toujours croissant… « Jamais je ne pourrai me remettre. Envoyez chercher mon seigneur.
« La volonté de Dieu sera faite, la mort viendra me chercher. Envoyez vite à Skanderborg, vous y trouverez mon seigneur. »
Le petit page de la reine ne tarda guère : il arracha la selle de la solive, et la mit sur le coursier blanc.
Le petit page de la reine montait sur le cheval. Il courait certainement plus vite que ne vole le faucon rapide.
Le roi était sur le belvédère, il regardait à l’horizon. « Je vois là-bas mon petit page. Il arrive bien tristement.
« Je vois là-bas mon page, il accourt plein d’angoisse. O Dieu, mon père dans les cieux, comment va Dagmar maintenant ?…
— La reine Dagmar m’envoie ici, elle voudrait vous parler. Ardemment elle désire vous voir ; elle est accablée de douleurs… »
Le roi sortit de Skanderborg, accompagné de cent et un chevaliers. Quand il arriva au pont de Grindsted, il n’en restait que vingt.
Le roi traversa la lande de Rasdhal, accompagné de quinze cavaliers. Quand il eut passé le pont de Ribe, le noble seigneur allait tout seul.
Il y avait bien de la douleur chez la reine, toutes les femmes étaient en larmes. La reine mourut dans les bras de Kirstine, lorsque le roi descendait de cheval.
Le seigneur entre avec un œil hagard. La petite noble Kirstine se lève à son arrivée :
« O mon lord et roi, ne vous affligez pas ! essuyez vos larmes : aujourd’hui Dagmar vous a donné un fils, arraché à ses entrailles.
— Je vous conjure toutes, mes dames et mes demoiselles, je conjure chacune de vous, priez pour l’âme de Dagmar, qu’il lui soit permis de me parler.
— Je vous supplie, mes dames et demoiselles, vous toutes qui êtes ici présentes, oh ! priez pour moi, que Dieu m’accorde de lui parler encore une fois. »
Ils mirent tous les genoux à terre, tous ceux qui étaient présents. Leur prière et les pleurs du roi furent exaucés. La reine retourna à la vie.
La reine Dagmar se lève de la bière, les yeux tout rouges de sang : « Miséricorde, mon noble seigneur ! pourquoi me donner cette peine !
« Je n’ai rien fait de mal que de lacer mes petites manches de soie le dimanche.
« Si je ne les avais lacées, en prenant plaisir à me parer le dimanche, je ne brûlerais pas dans le purgatoire, et n’aurais pas tant de douleurs.
« La première prière que je vous adresse, vous me l’accorderez volontiers : Oh ! rappelez tous les proscrits, et brisez les fers des prisonniers !
« La seconde prière que je vous adresse ne sera qu’à votre avantage : n’épousez pas Berengaria[5], car c’est un fruit bien amer.
« La troisième prière que je vous adresse, c’est mon suprême désir : que notre très-cher fils soit élu roi de Danemark !
« Oh ! faites-le roi de Danemark, quand vous quitterez la vie. Berengaria vous donnera un second fils, qui cherchera à le détruire.
« Épousez plutôt la petite Kirstine, elle est une noble jeune fille ; mais si cela ne se pouvait, n’oubliez pas ma dernière prière.
— Je vous accorde volontiers cette demande. Votre fils portera la couronne, mais jamais je n’épouserai Kirstine, ni autre dame.
— Jamais vous n’épouserez Kirstine ni aucune autre dame, mais vous irez en Portugal chercher la perfide femme.
« Mon noble seigneur, oh ! dites-moi si vous souhaitez me parler encore, car les petits anges m’attendent là-haut dans les cieux.
« Il est temps que je vous quitte, je ne puis rester davantage ici : les cloches du paradis m’appellent, il me tarde de rejoindre les âmes. »
La reine Dagmar dort à Ringsted.
Un peu avant dix heures, l’on nous montre, sur la gauche, les flèches de l’église de Roëskilde, qui est le Saint-Denis du Danemark. Nous y reviendrons plus tard. Les stations suivantes, jusqu’à Copenhague, n’ont plus aucune importance, et il est inutile de les nommer.
La voie traverse une succession de plaines, semées de bois de sapins, de hêtres et de petits chênes, où se dessinent à peine çà et là quelques douces et faibles ondulations de terrain. Tout y respire l’aisance : les fermes qu’on aperçoit de loin et les paysans qui nous regardent passer ont cet air de propreté et de bonne tenue auquel on ne peut se méprendre. Le sol est bien cultivé, les forêts sont en pleine exploitation. Partout une verdure douce et tendre, qui caresse le regard. C’est un beau pays, mais jusqu’à présent sans accent local et sans grand caractère. Le voyageur qui viendrait en Danemark dans l’espoir d’y retrouver les types de la vieille Chersonèse cimbrique, ou les aspects sauvages et grandioses qu’il semble naturel de demander à la patrie d’Hamlet, éprouverait un désappointement profond. Mais le Danemark a du moins pour lui trois choses qu’on ne peut lui ravir : il a ses bois immenses, ses lacs gracieux et la mer qui le baigne de toutes parts.
IV COPENHAGUE. — ASPECT GÉNÉRAL DE LA VILLE. — LES PALAIS.
Tandis que la voiture roule vers l’hôtel, je jette sur la ville le premier coup d’œil du touriste curieux. Les rues sont larges, entretenues avec soin, bordées de beaux trottoirs de granit, mais pavées de petits cailloux pointus qui doivent être fort désagréables à la plante des pieds ; les maisons bien bâties, hautes et généralement neuves. Chacune d’elles a un sous-sol, comme à Amsterdam et à Hambourg, où s’installent les petits commerçants, les épiciers, les fruitiers, les restaurants et les cafés, et dont les fenêtres, protégées par des barreaux de fer, s’élèvent à peine au-dessus du sol. Le commerce de luxe, les boutiques de premier ordre, — librairies, marchands d’estampes et d’objets d’art, magasins de nouveautés, etc. — occupent les rez-de-chaussée, auxquels on monte par quelques marches, et dont la porte s’ouvre invariablement dans l’allée. L’amour des gens du Nord pour la clôture et pour le chez soi se retrouve jusque dans cette disposition particulière, qui supprime aux magasins l’entrée banale et béante par où ils semblent, chez nous, la continuation de la voie publique et qui en fait, pour ainsi dire, autant d’appartements particuliers. Mais on conçoit également, par là même, ce qu’elle enlève au coup d’œil d’animation, de variété et d’imprévu.
A part ces quelques points, à part aussi les noms des rues et les inscriptions des enseignes, il est difficile de saisir, dans cette première promenade à travers la ville, la moindre trace de couleur locale. On se croirait presque dans une grande préfecture française, ou dans le vieux faubourg Saint-Denis. N’était la tranquillité de leur allure, je prendrais tous ces passants en paletots pour des Parisiens. Avec leurs chapeaux de paille bruns et ronds, retenus sous le cou par de larges brides qui cachent les oreilles et une partie des joues, leur costume décent et modeste, d’un goût parfait, mais sans aucun éclat, les femmes rappellent ces excellentes ménagères de province qui ont horreur des couleurs voyantes et des modes tapageuses. Tout sent ici, dès l’abord, je ne sais quelle saine odeur de dignité et de simplicité. On y respire l’atmosphère salubre et calmante de la vie de famille, des habitudes patriarcales, d’une aisance honorable et digne, conquise par le travail.
J’aperçois çà et là quelques canaux. Nous traversons successivement le Gammel Torv, que décore une honnête fontaine qui ne fera jamais parler d’elle, l’Amager Torv, l’Ostergade[6], la rue à la mode de Copenhague, une sorte de boulevard hanté par les élégants et bordé de luxueuses boutiques ; le Kongens Nytorv, ou la place Neuve-Royale, au centre de laquelle s’élève, dans un maigre square, une déplorable statue équestre, en plomb, de Christian V terrassant la Suède, ce qui est une des plus jolies fictions inventées par le zèle des faiseurs de statues[7] ; puis nous entrons dans Bredgade (la rue large), pour aller descendre à l’Hôtel Phœnix.
L’hôtel Phœnix est tapissé du haut en bas, jusque dans les couloirs et les escaliers, de tableaux qui font généralement plus d’honneur à l’amour du propriétaire pour la peinture qu’à son goût artistique. On y trouve toutes les traditions des caravansérails les plus civilisés. Les garçons portent l’habit noir et la cravate blanche ; ils parlent français, comme le portier et comme le maître de l’établissement. Je me suis souvent étonné, dans le cours de mes voyages, de la prodigieuse variété de connaissances nécessaires à l’homme qui aspire à l’honneur de garder la porte d’un hôtel de premier ordre. A Madrid, à Cologne, à Hambourg, à la Haye, à Aix-les-Bains, à Genève, à Bade, à Stockholm, à Dresde, à Vienne, comme à Copenhague, j’ai rencontré dans la loge du concierge des linguistes émérites, capables de soutenir la conversation dans tous les idiomes de l’Europe, et à qui il n’a manqué peut-être, comme au Z. Marcas de Balzac, que d’avoir le moyen de s’acheter une paire de bottes, ou une paire de gants, pour devenir professeurs de philologie et correspondants de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. A moins toutefois que ce ne soit, de la part de ces hommes pratiques, pure affaire de choix et de vocation. Mais la plupart d’entre eux pourraient dire à leurs maîtres, avec une variante au mot célèbre de Figaro : « Aux connaissances qu’on exige dans un concierge, Votre Excellence sait-elle beaucoup de propriétaires qui fussent dignes d’être portiers ? »
Après un excellent déjeuner, composé par l’artiste de l’hôtel d’après les sains principes de la cuisine française, nous remontons en voiture, et nous partons en reconnaissance. Mais auparavant je me suis fait expliquer la ville, et j’ai relevé sur un plan tous les points de repère de cette excursion.
Kjobenhavn, que nous appelons Copenhague[8], est une ville d’environ 175,000 habitants, bâtie sur deux îles, que sépare un étroit bras de mer. La partie de la capitale qui s’élève sur l’île microscopique d’Amack, porte le nom particulier de Christianhavn.
La position de Copenhague est presque, au septentrion de l’Europe, ce que celle de Constantinople est au midi. Bâtie à portée de la mer du Nord et, pour ainsi dire, au confluent de tous ces détroits qui sont comme les avenues de la Baltique, Copenhague est la capitale naturelle du monde scandinave, qu’elle relie au reste de l’Europe.
Ce ne fut longtemps qu’un humble village de pêcheurs, et elle ne devint pas avant le quinzième siècle la résidence de la royauté. Cette date expliquerait déjà la physionomie généralement moderne de ses rues et de ses monuments ; mais voici qui l’explique mieux encore. En 1728, un incendie effroyable dévora plus de seize cents maisons. Un nouvel incendie en 1795, et le bombardement des Anglais en 1807, achevèrent à peu près la destruction de la vieille ville. Les maisons de bois furent rebâties en pierre, les rues élargies et régularisées : Copenhague y gagna cette apparence correcte et presque rectiligne qui plaît tant aux préfets, aux rédacteurs de Guides et aux Anglais en voyage. Restée stationnaire pendant longtemps, — par une apparente bizarrerie, qui s’explique pourtant sans trop de peine, elle s’est accrue après les désastres des dernières guerres. Les émigrés du Slesvig, en se repliant sur Copenhague pour fuir la domination prussienne, ont largement contribué à ce résultat. Aujourd’hui elle déborde de ses anciennes barrières, et prolonge en tous sens les ramifications de ses faubourgs.
Bredgade, où je suis logé, partant de la Grande place, qui est un point central, pour traverser toute la partie du nord de la ville dans la direction du port, est ce qu’on appelle en style municipal une des grandes artères de Copenhague. En la suivant jusqu’au bout, on arrive à la citadelle et aux promenades des remparts, d’où l’on domine le Sund. Le coup d’œil qui tout à coup s’ouvre là sous vos pieds est de ceux qu’il ne faut pas essayer de décrire. Quelques vaisseaux à voile vont et viennent lentement, déployant entre le bleu du ciel et le bleu de la mer leur aile blanche, gonflée par le vent. Au loin, sur des bancs de sable exhaussés en îles, s’élèvent en pleine mer des forts détachés, qui semblent sortir directement du sein des flots pour défendre l’entrée du port. C’est là qu’arrivent presque toutes les marchandises d’importation pour le Danemark.
A cinquante pas de l’hôtel, une courte rue transversale conduit à la belle place d’Amalienborg, que décore la statue équestre de Frédéric V, le pacifique et libéral successeur du rigide Christian VI. Le palais d’Amalienborg[9], qui a donné son nom à la place, se compose de quatre édifices entièrement distincts, mais absolument semblables, qui se font pendant aux quatre coins, reproduisant avec symétrie cette maigre et froide colonnade qu’on retrouve si souvent sur la façade des monuments publics de Copenhague. L’un de ces palais bourgeois sert de résidence habituelle à Sa Majesté Christian IX, dont la petite cour tient à l’aise dans cette maison de Socrate de la royauté.
On ne se figure pas le nombre de palais que possède Copenhague : peut-être y en a-t-il plus qu’à Paris, et les alentours de la ville en sont aussi largement peuplés. La vieille monarchie danoise a semé partout les témoignages de sa magnificence et de son goût pour les arts. Copenhague renferme à elle seule, en y comprenant les quatre bâtiments d’Amalienborg, une douzaine de palais, dont plusieurs ont été changés en musées. Rosenborg et Christiansborg sont les seuls qui méritent de nous arrêter un moment.
Christiansborg ne s’élève guère au-dessus de la banalité architecturale de ses modestes confrères que par sa masse et ses proportions immenses. La façade a la majesté régulière et un peu froide du plus pur style classique. Ce palais géant semble fait pour loger une armée plutôt qu’un homme. Le roi Christian VI le fit bâtir, en un jour d’ambition, pour rivaliser avec le souvenir de Louis XIV, et l’on assure que trois mille ouvriers y travaillèrent sans interruption pendant six ans, ce qui paraît une légende renouvelée du temple de Salomon. Dix mille poutres énormes furent enfoncées dans le sol pour le raffermir, et toutes les charrettes de Copenhague et des environs suffirent à peine au déblayement du terrain et au transport des matériaux. Après l’incendie de 1795, qui l’avait entièrement détruit, le jeune prince royal, qui fut depuis Frédéric VI, le fit rebâtir sur le premier plan pierre à pierre, et ne l’habita jamais. C’était recommencer la folie primitive dans des circonstances aggravantes, et doubler l’étendue de la faute. On eût dit que les architectes de Christiansborg voulaient compenser la diminution de leur puissance par l’augmentation de leur luxe, et qu’ils espéraient dissimuler au peuple la décadence de la monarchie danoise et l’affaiblissement du royaume sous la pompe toujours accrue de leur palais, comme ces banquiers qui ajoutent une aile à leur château, multiplient leurs fêtes et prennent quelques laquais de plus, lorsqu’on commence à dire qu’ils sont ruinés. Le prédécesseur du roi actuel, Frédéric VII, de populaire mémoire, logeait dans un coin du vaste monument, qui ne sert plus aujourd’hui, en dehors des salles consacrées au musée de peinture et à diverses collections, qu’aux réunions des chambres et aux grandes cérémonies officielles.
La perle de tous ces palais, c’est Rosenborg, construit, au début du dix-septième siècle, par l’illustre architecte Inigo Jones, le Vitruve anglais, celui auquel Londres doit Whitehall. Rien de plus original et de plus charmant que la physionomie de cet édifice, avec sa maçonnerie de briques rouges, ses trois tours noires aux flèches élancées, sa façade étroite et la prodigalité d’ornements dont l’a décoré la fantaisie de l’artiste. Rosenborg tient à la fois de l’église gothique, du donjon féodal et du château de la Belle au bois dormant. On y arrive par un délicieux jardin plein d’ombrages et d’eaux vives. Sous ces tilleuls deux fois centenaires, qui ont vu passer le grand roi Christian IV, et abrité plus d’une fois, dit-on, les entrevues furtives de Caroline-Mathilde et de Struensée, les petits Danois se livrent à leurs ébats tumultueux, avec ces rires et ces larmes qui sont les mêmes partout et constituent la langue universelle. Par les allées sinueuses, le long des pelouses et des parterres de fleurs, on arrive jusqu’à un pont-levis fermé d’une grille de fer, qui clôt le palais comme une forteresse.
Rosenborg est le musée des souverains danois. On y a réuni, salle par salle, les portraits des rois, depuis Christian IV, qui l’a fait construire, et les objets qui leur ont appartenu : meubles, vêtements, tapisseries, glaces, cristaux, armes, bijoux, ivoires. Il y a là d’incomparables richesses artistiques et historiques, des merveilles de luxe, d’élégance et de goût, qui racontent aux yeux charmés les splendeurs de la dynastie d’Oldenbourg. A côté des épées de Charles XII et de Gustave-Adolphe, armes de soldats, faites pour tuer et non pour éblouir, étincelle, sous sa garniture de diamants, l’épée à poignée d’émail de Christian IV, et reluit de mille feux le harnachement de velours brodé de perles, qui coûta deux millions à ce magnifique monarque. Non loin des chenets en argent massif, des buffets en or, des porcelaines de Saxe, des étoffes splendides, des lustres et des vases en cristal de roche, des carabines ciselées, des tables, des fauteuils, des écrans incrustés de saphirs et de rubis, qui rappellent les noms de Frédéric III, Christian V et VI, s’alignent, sur de riches étagères, les innombrables verreries de Venise envoyées par le doge à Frédéric IV. Près de la corne d’argent des Oldenbourg, qui remonte au chef de la dynastie, vous verrez la coupe de chasse de Christian VI, qui contient deux bouteilles, et que cet héroïque buveur, digne de ses aïeux, vidait tout d’une haleine. De nos jours, quel est celui, roi ou chasseur, qui pourrait se vanter d’en faire autant ? Plus loin, on voit mieux encore : c’est un cavalier avec son cheval, en argent creux, disposé de façon à pouvoir servir de coupe lorsqu’on en a enlevé la partie supérieure, qui forme le couvercle. La tradition parle de vaillants Danois du bon vieux temps, qui vidaient en un repas ce bol gigantesque, bien autrement redoutable que la botte de Bassompierre. Les Danois d’aujourd’hui savent boire en fils non dégénérés de ce dieu Thor, à qui trois barils de bière suffisaient à peine pour apaiser sa soif, même quand il se cachait sous le déguisement d’une fiancée. Tout dégénère pourtant, et le cheval bachique de Rosenborg n’est plus aujourd’hui qu’un objet d’art.
Le regard finit par se fatiguer de ces magnificences ; mais si l’on monte à l’étage supérieur, c’est bien autre chose encore. La galerie du trône et du couronnement est une véritable salle des Mille et une Nuits. Son plafond sculpté, ses fonts baptismaux d’argent, autour desquels se déroule en bas-reliefs le baptême de Jésus-Christ ; ses cariatides, ses tapis, ses tentures, ses candélabres, composent un ensemble saisissant. Le trône est gardé par trois grands lions d’argent, symboles des trois détroits, le Sund, le Grand-Belt et le Petit-Belt, qui font au Danemark une barrière de vagues. Partout, à Copenhague, sur les écussons et au frontispice des palais, reparaissent ces lions allégoriques, aiguisant leurs griffes et secouant leurs crinières, comme les monstres dont Ulysse entendit les hurlements autour du rocher de Scylla.
Rosenborg est une magique évocation du passé. On en sort avec des éblouissements dans les yeux, et l’imagination enflammée par cet entassement de merveilles historiques. Les richesses de deux siècles sont concentrées dans cet écrin de pierre, où vous apparaît, en toute sa splendeur, l’âge d’or de la monarchie danoise, alors qu’elle régnait sur la Norwége, qu’elle humiliait la Suède, qu’elle occupait l’Europe de sa gloire, et que l’oriflamme rouge, à croix blanche, se promenait triomphalement sur toutes les mers.
V LA VILLE LITTÉRAIRE, ARTISTIQUE ET SAVANTE. — LE MUSÉE THORVALDSEN ET LA STATUE D’ŒHLENSCHAGER.
Rosenborg n’est pas le seul musée de Copenhague, il s’en faut. Les collections de tout genre y abondent, ainsi que les écoles, les bibliothèques, les établissements d’instruction. Il n’est pas de ville où l’on trouve plus de trésors d’art et de science, où l’enseignement soit plus répandu et mieux en honneur.
Si j’étais M. Joanne, j’énumérerais soigneusement les dix ou douze musées de Copenhague ; on m’en dispensera sans peine. Je n’ai fait, d’ailleurs, que les parcourir au pas accéléré, m’arrêtant seulement à ce qui m’offrait un intérêt local, un trait de race, un caractère indigène. Au musée de Christiansborg, assez pauvre en maîtres italiens ou français, l’école flamande et surtout l’école hollandaise, dont le Danemark subit longtemps l’influence avec docilité, se trouvent représentées largement ; mais ce n’est pas là ce que j’y cherche, j’y cherche l’art national du Danemark. J’oublie Le Poussin, Salvator Rosa et Gérard Dow, pour m’arrêter devant les beaux portraits de Juel et les compositions d’Eckersberg, qui a été l’initiateur de la peinture contemporaine dans son pays natal ; devant les paysages de Skovgaard et de Rump, les batailles de Sonne, les marines de Melbye et de Simonsen, les scènes de genre d’Exner, le peintre des villageois ; les toiles humoristiques de Marstrand ; les tableaux d’histoire de Bloch, un artiste énergique et original, et toutes ces toiles où revit, dans sa vérité et dans sa poésie, la beauté mélancolique et voilée de la nature du Nord[10].
Mais si l’on veut étudier l’art danois dans sa plus haute et sa plus pure expression, c’est au musée Thorvaldsen qu’il faut aller. Thorvaldsen est un de ces hommes qui suffisent à la gloire d’une époque et d’une nation. Le Danemark peut s’enorgueillir, à juste titre, d’avoir produit l’un des plus grands sculpteurs du dix-neuvième siècle, le rival et le vainqueur peut-être de Canova ; le maître illustre, dont l’influence ne s’est pas seulement exercée sur l’école danoise, sortie tout entière de lui, mais domine aujourd’hui encore presque toute la sculpture du nord de l’Europe et celle de l’Allemagne.
A quelques pas du palais de Christiansborg s’élève un édifice qui a l’aspect d’un mausolée. L’architecture reproduit en partie celle des sépulcres grecs et étrusques, et la décoration rappelle les ornements des tombeaux antiques. C’est à la fois le musée et la sépulture de Thorvaldsen. Le grand sculpteur repose dans la cour centrale, sous un petit tertre ombragé de lierre, au milieu de ses innombrables chefs-d’œuvre.
Le monument fut érigé par la ville de Copenhague, avec le concours d’une souscription publique, du vivant même de Thorvaldsen, pour recevoir les objets d’art qu’il avait légués à ses compatriotes. La façade est surmontée d’un groupe de la Victoire arrêtant son quadrige et, sur les murs extérieurs, de vastes compositions en ciments de diverses couleurs incrustés dans la pierre, représentent le retour de Thorvaldsen dans sa ville natale en 1838, et le transport de ses œuvres du vaisseau jusqu’au Musée. L’art antique a fourni les motifs de toutes les décorations. Ici, c’est un génie qu’un char emporte dans l’arène ; là, ce sont des vases et des trépieds, comme les anciens en donnaient pour prix dans les jeux publics, couronnés des lauriers et des palmes du triomphe.
Entre le vestibule, qui occupe toute la largeur de l’édifice, et la grande salle du fond, sont disposés en enfilade une série de cabinets, dans chacun desquels s’élève une statue choisie, entourée d’un cortége de bustes et de bas-reliefs. Les plafonds sont égayés de cartouches dans le goût des peintures de Pompéi ; mais la nudité des murailles, simplement recouvertes d’une couche de couleur brunâtre, laisse toute leur valeur aux statues, qui se détachent vigoureusement dans les conditions les plus favorables et les mieux calculées pour les faire valoir. Le musée Thorvaldsen rachète sa physionomie vraiment trop funèbre par son heureux aménagement et l’intelligente appropriation des moindres parties de l’édifice au but qu’on s’est proposé. C’est vraiment le temple de l’art.
Un Grec du temps de Périclès se fût promené avec délices dans ce monument peuplé de chefs-d’œuvre où l’antiquité revit. Thorvaldsen est un élève de Phidias : il a, sans effort, et comme par un épanouissement naturel, la noblesse, la simplicité sévère, l’harmonie et la grandeur des lignes, la science du dessin, la pureté de style, l’élégance correcte et la clarté lumineuse des maîtres souverains. Ce fils du Nord, dont le génie de bonne heure éveillé s’échauffa lentement, et resta longtemps à demi engourdi comme dans les brumes de son pays natal, a l’heureuse fécondité, la hardiesse tranquille, la perfection calme et sûre d’elle-même, qui caractérisent le génie grec. Ses bustes sont presque tous admirables par l’accent de réalité, le caractère et l’expression qu’il leur donne, sans jamais violer en rien les vieilles traditions classiques. Par la science de la composition, la pondération des groupes, la sagesse du plan, la gravité des lignes, il a conquis dans le bas-relief une suprématie qui n’est pas discutée. La plupart de ses sujets antiques, les Trois Grâces, l’Amour triomphant, la Vénus, le Jason, le Mercure, le Bacchus, l’Adonis, le Ganymède, semblent arrachés aux ruines du Parthénon. Bien qu’il ait surtout la noblesse et la force, il a aussi la finesse ingénieuse et la grâce délicate. Toutefois son œuvre charme plus qu’elle n’émeut ; elle s’adresse aux yeux et à l’esprit sans arriver jusqu’au cœur ; elle ne cause que cette admiration presque froide où l’âme ne se sent pas suffisamment intéressée. Il resta toujours, sous l’inspiration du puissant artiste, un peu de cette glace du Nord que les flammes du soleil d’Italie ne suffirent point à faire fondre entièrement, et tout en rendant à ce tranquille et harmonieux génie l’hommage qu’il mérite, je lui voudrais parfois plus de chaleur, de vie et d’élan pathétique.
Le musée Thorvaldsen contient les dessins, les esquisses et les modèles originaux en plâtre de son œuvre entière, qui est immense. On y a joint tous les objets d’art qui se trouvaient en sa possession au moment de sa mort, et ce second musée n’offre qu’un intérêt bien médiocre à côté du premier. Les tableaux danois y abondent, mais les bons ouvrages y sont rares. On y remarquera surtout un très-spirituel et très-vivant portrait de l’artiste, par son ami Horace Vernet. Thorvaldsen est dans son atelier, en costume de travail, tenant en main l’ébauchoir et accoudé sur le socle qui supporte la statue d’Œhlenschläger. Une bonhomie loyale et une sorte de naïveté rêveuse se lisent sur cette figure encadrée de longs cheveux gris et percée de petits yeux bleus. La tête est puissante, et pourtant elle a quelque chose d’enfantin ; le regard est limpide comme une source ; l’expression a cette placidité qui fit plus d’une fois accuser d’insouciance et même de paresse l’un des artistes les plus prodigieusement, mais aussi les plus tranquillement actifs qu’on ait jamais vus.
Lorsque Thorvaldsen avait quitté Rome pour revenir dans sa patrie, on l’avait accueilli comme un triomphateur. Quand il mourut, la nation fit cortége à son cercueil, et ses funérailles eurent presque le caractère d’une apothéose. Moins de six ans après, l’ami et l’émule du grand sculpteur, qui nous a conservé ses traits ; celui qui éleva la gloire de la poésie danoise presque aussi haut que Thorvaldsen avait élevé la gloire de l’art danois, Œhlenschläger mourait à son tour. Tous les spectacles et toutes les réjouissances publiques étaient suspendues pendant huit jours. La stalle qu’il avait coutume d’occuper au grand théâtre restait vide et voilée d’un crêpe durant six mois. Vingt mille personnes, le prince royal, le conseil entier des ministres, les généraux, tout le clergé, tous les corps et métiers avec leurs bannières, suivaient par les rues sablées et jonchées de verdure, entre les maisons tendues de draperies funèbres, le cercueil du poëte, que les étudiants avaient réclamé l’honneur de porter eux-mêmes. Nous sommes ici chez un peuple qui sait honorer ses grands hommes et qui est digne d’en avoir.
J’ai vu, à deux pas de l’hôtel Phœnix, au milieu d’une avenue plantée d’arbres, la statue d’Œhlenschläger. Il est représenté en robe de chambre, assis dans son fauteuil ; il a le front haut, le visage ouvert et la mâle stature de ces héros du Nord qui revivent si bien dans ses vers. Personne n’a mieux chanté que lui ce « pays charmant, couvert de larges hêtres, à côté de la Baltique amère, — qui s’appelle le vieux Danemark, et qui est la demeure de Freya » ; cette patrie des géants héroïques, « dont les os reposent sous les monuments des collines », et qui n’a point perdu sa beauté, « car la mer bleue lui fait une ceinture, et le feuillage vert une couronne ; et de nobles femmes, de belles filles, des hommes vaillants et des jeunes gens au cœur déterminé peuplent les îles des Danois[11]. » Thorvaldsen est un Grec, qui demande son inspiration à l’Olympe ; Œhlenschläger, un Scandinave pur-sang, qui est allé chercher la sienne dans le Walhalla.
Il y a peu d’exemples, en poésie, d’une activité, d’une abondance et d’une variété pareilles à celles d’Œhlenschläger. Il a abordé tous les genres, — tragédies, comédies, opéras, épopées, odes, ballades, idylles, épigrammes, satires, contes et romans, que sais-je encore ? — et dans tous il a marqué sa trace. Esprit curieux, naïf et mobile, comme un poëte doublé d’un enfant, cet homme du Nord a en lui quelque chose de la flamme et aussi de la couleur du Midi. Mais ce qui domine, dans la diversité de cette œuvre multiple qu’on ne peut examiner en détail, la figure qui se dégage et qui restera la sienne aux yeux de la postérité, c’est celle du poëte patriotique et national, qui a rendu un nouvel éclat aux vieilles chroniques et aux traditions populaires. L’auteur d’Hakon Jarl, de Palnatoke, d’Axel et Valborg, d’Hagbart et Signe, de la Mort de Balder et des Dieux du Nord est un scalde inspiré pour qui les Sagas et les Eddas n’ont plus de secret, qui déchiffre les runes mystérieuses, qui a ressuscité les géants et leurs fils, ces intrépides et farouches vikings, dont la félicité suprême consistait en un combat perpétuel arrosé de perpétuelles libations. Œhlenschläger fait autorité comme un contemporain dans le domaine primitif, reconquis et restitué par lui. C’est le classique de la poésie nationale ; c’est l’Hésiode de la mythologie du Nord. Il a mérité cette couronne de poëte scandinave que son rival suédois, Tegner, déposa solennellement un jour sur sa tête dans la cathédrale de Lund.
VI LE MUSÉE DES ANTIQUITÉS SCANDINAVES ET LES CHANTS POPULAIRES DU NORD.
Œhlenschläger a puisé à pleines mains dans le riche trésor des chants populaires, sans plus dédaigner la légende que l’histoire ; la danse du troll espiègle et mutin, que les terribles coups d’épée des vieux adorateurs de Thor. Ces chants sont innombrables : on en compte plus de trois mille, précieusement recueillis par les érudits et les critiques, et qui forment une mine inépuisable de traditions et de poésie. M. Xavier Marmier, qui a tant fait pour répandre chez nous la connaissance de la littérature des peuples du Nord, nous en a donné un recueil curieux, qu’il eût pu facilement doubler. Souvent mes amis danois m’ont chanté et traduit ces vieilles mélodies nationales, que tout le monde aime et connaît chez eux, et qui apportent le plus précieux concours à l’étude de l’histoire et des mœurs.
Il n’est pas possible ici de séparer le Danemark de la Suède et de la Norwége : au fond, c’est le même peuple et c’est la même langue. La vieille souche scandinave s’est divisée en trois branches, mais qui ont été plus d’une fois réunies et le seront peut-être encore. Leurs annales, leurs traditions et leurs chants se mêlent sur presque tous les points.
Beaucoup de ceux-ci remontent fort haut. Ils plongent par leurs racines dans les temps héroïques et quasi-fabuleux, d’où ils sont venus sur les lèvres des nourrices et des paysans, jusqu’à ceux qui les ont recueillis pour la première fois, mais non sans avoir subi bien des modifications en route. La plupart datent du moyen âge. La forme est souvent plus moderne que le fond, et le style a été remanié et rajeuni. Par la contexture générale, ils se rapprochent des ballades allemandes et écossaises ; mais le refrain y joue un rôle plus considérable. D’après leur date et leurs sujets, on les divise en cinq groupes principaux.
Le premier groupe comprend les chansons héroïques proprement dites Kœmpeviser[12], roulant sur des traditions guerrières qui remontent, pour la plupart, aux temps antérieurs à l’introduction du christianisme. Les exploits y revêtent un caractère gigantesque et fabuleux, et madame de Sévigné, qui aimait tant les grands coups d’épée des romans de La Calprenède, eût pris un bien autre plaisir à ceux d’Axel, de Vonved et de Viderik, si elle avait pu seulement oublier que ces terribles hommes du Nord ne parlent, ni n’agissent en preux chevaliers de la cour de Louis XIV. On ne saurait lire les combats du fils de Verland, le forgeron magique, contre le géant Langben, et d’Orm, le jeune écuyer, contre le géant Berner, sans songer à la fois à l’histoire biblique de David et de Goliath et aux légendes chevaleresques de Brut et d’Artus. Les héros des Niebelungen y figurent, car les Niebelungen ne sont qu’une dérivation et un amoindrissement des vieux poëmes scandinaves, et l’on y voit Sivard, le Sigurd de l’Edda, ici arracher des chênes, fendre les enclumes et tuer les serpents magiques ; là, galoper à cheval, sans prendre un moment de repos, pendant quinze jours et quinze nuits, et sauter à quinze pieds au-dessus des murailles dans les forteresses dont la porte est fermée. On y rencontre Charlemagne et Ogier le Danois. La Norwége chante encore une chanson populaire sur Roland et la bataille de Roncevaux. L’empereur Théodoric, qui tient une si grande place dans les traditions semi-historiques et semi-fabuleuses du moyen âge, y revient souvent, sous le nom de Diderik. Le cheval Skimming et le cheval Grane, les bonnes épées Birting et Mimering qui coupent les géants en deux, y rappellent le Bayard des quatre fils Aymon et la Durandal de Roland. Ces rapprochements seraient infinis. Il y a comme un grand fonds commun de poésie populaire où tous les peuples ont puisé, et souvent, d’un bout de l’Europe à l’autre, les mêmes traditions reparaissent, arrangées suivant le génie des différentes nations.
Le caractère de la race et celui de la nature ont gravé fortement leur empreinte sur ces productions incultes, pleines d’une majesté sauvage et sombre. Les hommes y sont plus grands que nature, et les moindres combats y prennent des proportions épiques. La touche en est vigoureuse, mais la couleur monotone et le dessin naïf. En lisant ces chants guerriers, on sent qu’il y manque la rude déclamation des scaldes, accompagnée par la harpe aux accords puissants, dont les sons vibraient comme ceux de la trompette. Les mélodies sont mâles, quelques-unes remplies d’une ardeur martiale et d’une sorte d’impétuosité belliqueuse[13]. Les plus grandes et les plus belles chansons de cette classe appartiennent d’abord à l’Islande, où, comme en un sanctuaire inaccessible au reste du monde, s’est conservé, avec la pureté de la langue primitive, le trésor de ces traditions nationales, dont la réunion composa l’Edda ; puis en Norwége et dans les Feroë, ce groupe d’îles arides et chétives, où la vieille poésie, comme un foyer vivace, console et réchauffe le pauvre paysan dans sa cabane solitaire.
Le Tournoi donnera une idée de ce que sont les Kœmpeviser :
Sept et soixante-dix furent les chevaliers qui quittèrent le château. Arrivés à Brattingsborg, ils dressèrent leur tente.
Le roi Nilaus était sur le belvédère, il regardait à l’horizon : « Les chevaliers aiment bien peu leur vie, puisqu’ils souhaitent nous combattre.
« Arrive, Sivard Snarensvend. Tu as vu les pays étrangers : examine les armes de ces chevaliers, et va les visiter dans leurs tentes. »
Sivard Snarensvend entre dans la première tente : « Chevaliers du roi de Danemark, soyez les bienvenus chez mon seigneur.
« Ne vous fâchez pas, nobles seigneurs, ne le prenez pas en mauvaise part. Demain nous voulons bien vous combattre. Montrez-moi vos armes. »
Le premier bouclier porte un lion couronné ; c’est l’écu du roi Diderik.
Le second bouclier porte un martel ; c’est l’écu de Viderik Verlandson, lui qui ne fait point de prisonniers, qui tue[14].
Sur le troisième bouclier brille un aigle rouge ; c’est l’écu de Holger (Ogier) le Danois, qui est toujours victorieux.
Le quatrième bouclier porte un violon et un archet ; c’est l’écu de Folmer Spillemmand (le ménestrel), qui préfère le boire au sommeil.
Tels étaient les champions et les écus. Impossible de les tous énumérer. Le noble Sivard Snarensvend ne pouvait plus attendre davantage :
« Lequel des chevaliers du roi de Danemark veut lutter contre moi ? Il ne doit plus tarder. Il me rejoindra sur la lande. »
Les chevaliers jetèrent le dé sur la table. Le sort désigna le jeune Humble pour lutter avec Sivard.
Le jeune Humble ferma brusquement l’échiquier. Il ne tenait plus à jouer. Je ne vous dis que la vérité pure, ses joues étaient très-pâles.
« Je te dis, Viderik Verlandson : tu es un homme hardi. Prête-moi aujourd’hui Skimming, ton cheval ; prête-le-moi sur caution.
« Je te donne huit châteaux en gage, et puis ma sœur jeune et charmante. Elle vaut encore mieux.
— Sivard a la vue bien basse ; il ne voit pas où porte son glaive, et si Skimming est blessé aujourd’hui, tous tes parents ne le guériront point. »
Humble monte sur Skimming, et chevauche avec grande allégresse. Skimming était bien étonné de sentir des coups d’éperon…
Les vers suivants décrivent la défaite de Humble. Il raconte son extraction à Sivard, qui le reconnaît comme le fils de sa sœur, l’embrasse, lui dit de reprendre son cheval et veut bien se déclarer vaincu par lui. Il se fait lier avec des lanières de cuir à un grand chêne par Humble. Celui-ci revient trouver le roi Nilaus, et l’avertit d’aller chercher Sivard enchaîné sur la lande. Nilaus n’en veut pas croire ses oreilles. Au moment où il monte à cheval, Sivard, qui a eu honte de sa situation humiliante, vient au-devant du roi, traînant après lui l’arbre qu’il a arraché. La chanson finit par une grande fête en l’honneur des chevaliers danois, où Sivard Snarensvend (le garçon rapide) danse, le chêne à la ceinture.
On peut assigner le treizième siècle comme limite générale aux Kœmpeviser proprement dits. Parmi les chansons qui roulent particulièrement sur les croyances superstitieuses du Nord et sur les êtres mystérieux dont l’imagination du peuple a rempli la mer et les montagnes, beaucoup se rapportent aussi à la même date. Ce deuxième groupe répond à une nouvelle face de la poésie instinctive et spontanée : il représente le sentiment de la nature réfléchi dans la fantaisie populaire et fécondé par le christianisme, la puissance des anciennes traditions, le penchant au merveilleux, inné dans le cœur de la foule que tout mystère attire, et si particulièrement vivace en ces pays du Nord encore peuplés des légendes héroïques de la vieille mythologie scandinave. Les magiciens et les sorciers aiment à s’envelopper dans un voile de brumes ; le conte de fées éclôt aussi bien dans le brouillard et la tempête que sous les rayons brûlants du soleil.
Vous retrouverez dans ces chansons de féeries beaucoup de thèmes communs à la poésie populaire de tous les pays : c’est un amant qui sort de sa tombe pour revoir et consoler sa bien-aimée ; c’est une mère qui revient de l’autre monde pour caresser et soigner ses petits enfants, maltraités par une marâtre ; c’est un soldat ou un chevalier dont le fantôme apparaît pour ordonner à sa veuve de restituer le champ mal acquis, si elle veut procurer le repos à son âme, ou pour révéler, comme le père d’Hamlet, le crime dont il a été victime. Mais on y trouve aussi bien des traits particuliers aux peuples du Nord. Les elfes, ces sirènes de la colline, qui dansent dans les rayons de la lune pour séduire le voyageur ; les trolls, qui gardent les trésors dans la montagne ; le nek, dont la harpe retentit dans les flots du torrent ; l’homme des eaux, qui attire les jeunes filles dans son palais de cristal, et la femme des eaux, qui devine l’avenir[15], tels sont les héros habituels de ces chants merveilleux. Tantôt ils célèbrent la puissance des runes, ces talismans magiques dont l’effet rappelle, en le dépassant, celui des incantations de Canidie, et tantôt le pouvoir de la harpe d’or, qui charme les oiseaux et les flots et qui force le havmanden à la barbe verte de quitter ses grottes profondes pour restituer sa proie.
Quelques-unes de ces ballades étranges sont d’un charme exquis et d’une forme presque parfaite :
— Je sommeillais sur la colline des elfes. Deux jeunes filles s’avancent vers moi. L’une me frappe doucement à la joue, et l’autre me chuchote à l’oreille :
« Éveille-toi, beau garçon, si tu veux danser avec nous. Pour toi, mes jeunes sœurs chanteront leur plus doux chant. »
— L’une d’elles, la plus belle des femmes, commence à chanter. Le fleuve rapide s’arrête pour l’entendre ; les petits poissons l’écoutent en remuant la queue, et les oiseaux gazouillent d’admiration dans le bois.
« Écoute, beau garçon, veux-tu demeurer avec nous ? Je t’apprendrai le secret des runes puissantes. Je te dirai comment on dompte l’ours et le sanglier, comment on chasse le dragon qui garde les trésors. »
— Et les jeunes filles dansaient mollement de tous côtés, comme font les elfes, et je les contemplais, appuyé sur la garde de mon épée… Si, par la grâce de Dieu, le chant du coq n’avait tout à coup retenti, je restais avec elles sur la colline. C’est pourquoi, cavaliers qui chevauchez à travers la forêt, ne vous endormez jamais sur la colline des elfes.
Ailleurs, c’est l’homme de la mer qui monte sur un cheval de l’eau la plus limpide, avec une bride et une selle du sable le plus blanc, et qui entre à l’église pour y choisir sa fiancée. Toutes les images des saints se retournent à son approche, mais la fille de Marksig, en le voyant, songe en son cœur et se dit sous son voile : « Dieu veuille que ce beau cavalier soit pour moi ! » Il s’approche d’elle et lui prend la main, puis tous deux s’en vont en dansant jusqu’au rivage, où la jeune fille tombe tout à coup dans les flots. Mais quand elle a vécu huit ans avec lui et l’a rendu père de sept enfants, un jour elle entend le son des cloches en berçant son dernier-né ; elle demande à l’homme des eaux d’aller à l’église, et elle ne revient plus[16]. Ou bien c’est le roi de la montagne, être terrible, qui a attiré chez lui une jeune fille et l’a épousée. Elle lui donne huit enfants, avec cette fécondité des contes populaires que le bon Perrault a traduite en une phrase devenue proverbiale. Après quoi, elle désire revoir sa mère, et le roi de la montagne le lui permet, à condition qu’elle ne parlera pas de lui. Au premier mot qu’elle prononce sur son mari, celui-ci paraît à côté d’elle, la frappe rudement pour la punir d’avoir manqué à sa promesse et la ramène dans la montagne. Là, il la force de boire un breuvage qui lui fait oublier père et mère, frère et sœur, le ciel et le soleil, Dieu et Jésus-Christ[17].
Le groupe des chants historiques est riche surtout en Danemark, où il embrasse une période de trois siècles, et écrit à sa façon la chronique des rois, de 1200 à 1500[18]. C’est peut-être là qu’on trouve les plus belles chansons, dont la poésie contraste singulièrement avec la rare sécheresse de la plupart de nos chants historiques français. La Mort de la reine Dagmar, que j’ai citée plus haut, appartient à ce groupe, qui comprend aussi un très-remarquable cycle de neuf ballades roulant sur le meurtre d’Éric VII (1585) par son marsh (connétable) Stig, dont il avait séduit la femme, et sur le sort des deux filles innocentes du meurtrier, qui s’expatrient pour chercher partout un asile. Après avoir tué le roi dans une grange, le connétable est proscrit par le jeune fils de la victime, et il se retire en son château fortifié de l’île de Hjelm, d’où il fait des excursions dans le voisinage, portant partout avec lui le fer et le feu. Le château est enlevé et démoli ; le connétable prend la fuite et meurt bientôt, mais ses amis continuent la guerre en pirates et dévastent les côtes du Danemark. Ses filles passent d’abord en Suède, d’où elles sont chassées par le roi, neveu d’Éric VII, puis en Norwége, où elles trouvent un asile dans le palais du souverain. Le chant qui raconte leurs pérégrinations présente une forme assez caractéristique. Il est d’un style monotone, d’un rythme lent et plaintif comme une psalmodie. Le dernier vers de chaque strophe se répète au commencement de la suivante, et entre chaque tercet le refrain revient comme un glas funèbre :
« L’aînée prit la main de la plus jeune. Elles partent pour la Norwége. Le roi Erik rentrait à la maison.
— Elles erraient seules dans le monde.
— Le roi Erik rentrait à la maison. Les filles de Marsh Stig vont au devant de lui : « Quelles sont ces femmes étrangères ?
— Elles erraient seules dans le monde.
— Quelles sont ces femmes étrangères ? Pourquoi restez-vous ici si tard ? — Nous sommes les deux filles du Marsh Stig.
— Elles erraient seules dans le monde.
— Nous sommes les filles de Marsh Stig ; ayez pitié de nous, seigneur. — Savez-vous brasser ? Savez-vous cuire le pain ?
— Elles erraient seules dans le monde.
— Nous ne savons brasser, ni cuire le pain… mais nous savons filer de l’or et tisser de belles images…
— La sœur aînée arrangeait le métier, et la plus jeune travaillait. La première image qu’elles tissèrent — fut la sainte Vierge et Jésus-Christ. La seconde image qu’elles tissèrent — fut la reine de Norwége et toutes ses dames. Elles tissaient des cerfs, elles tissaient des daims, — elles tissaient elles-mêmes, tristes et souffrantes, elles tissaient de leurs doigts rapides — tous les petits anges de Dieu. »
L’aînée finit par mourir de douleur, et la cadette épouse le fils du roi.
On peut rattacher à ce groupe quelques productions plus récentes, comme la chanson suédoise de Malcolm Sinclair, qui a été adaptée à un air ancien. Sinclair, revenant de Turquie, fut surpris et tué, dans une forêt de la Silésie, par des émissaires russes, qui lui enlevèrent ses dépêches (1739). Sa mort fut célébrée aussitôt dans un chant populaire, où l’on voit un jeune berger conduit par un vieillard vénérable aux portes de la montagne, qui s’ouvrent et leur livrent passage jusqu’aux Champs Élysées. Là, dans un grand château, ils aperçoivent autour d’une table de marbre les anciens héros et rois de la Suède, surtout ceux du nom de Charles. Le poëte anonyme les décrit tous, et pour tracer le portrait de Charles XII, il trouve dans la douleur nationale des accents d’une grande poésie. Sinclair entre tout saignant de ses blessures ; il raconte le guet-apens dont il est tombé victime, et les héros écartent leurs rangs pour lui faire place parmi eux. Ainsi, en plein dix-huitième siècle, au milieu des fadeurs de la poésie cultivée, l’imagination populaire, frappée fortement, retrouvait le Walhalla scandinave.
Les chansons de chevalerie et d’amour forment un des groupes les plus nombreux. Le Chevalier au bocage, le Chevalier Brenning, la Petite Tove et beaucoup d’autres ont bien du charme ; mais on ne peut tout traduire ni tout analyser. Parmi ces chants figure la plus longue de toutes les ballades danoises, celle d’Axel Thordsen, qui a deux cents strophes de quatre vers, sans compter le refrain, qui reparaît deux cents fois. Une pièce d’une telle dimension peut sembler monotone, et elle l’est, en effet, quand on la lit, mais non quand on la chante. Il y a un rapport intime, dans la poésie populaire, entre la mélodie et les paroles, et on ne peut les séparer sans presque la détruire. Le texte et la musique ne font qu’un corps et qu’une âme : celle-ci explique et complète celui-là, dont certains détails mêmes n’existent souvent que pour elle. C’est surtout en chantant cette interminable ballade d’Axel Thordsen, dont les événements dramatiques ont fourni à Œhlenschläger le cadre tout fait d’une de ses plus belles tragédies, qu’on aperçoit le rapport fin, piquant et toujours nouveau qu’il y a entre le contenu de chaque strophe et le vers du refrain.
Une dernière classe comprend les chansons amoureuses ou familières de date plus récente. L’élément lyrique y prédomine de plus en plus, tandis que le vieux fonds épique va toujours en s’atténuant. La Suède et la Norwége fournissent à ce groupe son principal contingent. Tout le monde en Suède vous chantera la Chanson de la Dalécarlie :
Le fin cristal reluit comme le soleil, comme les astres étincellent parmi les nuages. Je connais une fille resplendissante de vertu, une fille de ce village :
« Mon amie, mon amie, ma fleur de rose, Dieu fasse que nous soyons ensemble !… »
La Norwége n’a point l’accent si lyrique, mais elle a un sentiment plus intime et peut-être plus pénétrant.
« Ah ! Ola, Ola, mon doux ami, pourquoi me causer une si grande douleur ? Non, je n’aurais pas cru que vous me pussiez trahir, moi qui étais si jeune.
« J’ai versé des torrents de larmes ; je croyais en devenir folle ; j’ai répandu plus de pleurs qu’il n’y a de jours en mille années.
« J’ai soupiré bien souvent ; bien souvent j’ai séché mes larmes. Dans mes rêves souvent je pensais : Quel bonheur, si toujours il était à moi !
« Je n’oublierai jamais la dernière fois que je vous vis à table : vous me tendiez la main ; j’avais près de moi un garçon si beau que le soleil en pâlissait.
« Que de tristesse l’amour entraîne avec soi ! Ah ! Dieu, protége tous ceux qui aiment ! L’amour est un feu si brûlant ! Personne n’en connaît bien la souffrance. »
Ces douleurs de l’abandon, la poésie populaire de la Norwége, comme celle de tous les pays, les a chantées plus d’une fois, et presque toujours avec une émotion communicative dans une expression familière. Je laisse de côté les chansons burlesques de ce pays, qui jouissent d’un renom particulier ; mais qu’on me permette de citer encore la complainte de la fille abandonnée, où chaque strophe se compose de deux vers : l’un dépeignant le bonheur passé ; l’autre, par antithèse, le malheur présent. L’air en est d’une tristesse profonde, d’un sentiment et d’une couleur admirables.
L’an dernier, je gardais les chèvres dans les vallées profondes ; cette année, je passe avec mon enfant par les fermes.
L’an dernier, je pouvais danser quand sonnait joyeusement le violon ; cette année, il faut que je berce l’enfant lorsqu’il pleure.
L’an dernier, j’ai dormi chez le plus beau des garçons ; cette année, je me tourmente en enveloppant l’enfant de guenilles.
L’an dernier, j’avais dix-sept ans, et tout le monde me désirait ; cette année, j’en ai dix-huit, et personne ne me regarde plus.
Ne te ris pas de moi, jeune fille : le même sort peut t’arriver. Nul ne sait quand le frappera le malheur.
On me pardonnera cette digression, qui n’en est pas une, sur les chansons populaires, où se manifestent si naïvement le génie d’une race et son caractère national, et ces citations directement puisées à la source, qui donneront peut-être à l’un de nos lecteurs l’envie de reprendre et de compléter le curieux recueil de M. Marmier. Les chants modernes n’ont, d’ailleurs, ni l’intérêt, ni la signification des Kœmpeviser, où l’on trouve une peinture si frappante et si sincère, dans sa rudesse même, des mœurs, des idées, des croyances du Nord. A ce point de vue, on peut dire des légendes poétiques du Danemark qu’elles sont plus vraies que l’histoire, et le recueil formé par M. Svend Grundtvig[19] pourrait susciter un nouveau Saxo Grammaticus.
Pour achever de faire connaissance avec les mœurs des anciens hommes du Nord, il faut entrer maintenant au Musée des antiquités scandinaves, qui est le commentaire vivant d’Œhlenschläger, des Sagas et des chansons populaires. C’est une exhumation des âges héroïques, et au milieu de ces armes colossales, de ces cuirasses, de ces cottes de maille, de ces lourdes épées, de ces fers de lance, de ces umbos de bronze et de fer arrachés aux entrailles du sol qui les avait gardés pendant quinze ou vingt siècles, l’imagination évoque pêle-mêle les personnages mythiques des deux Eddas, côte à côte avec ces terribles Northmans qui faisaient pleurer Charlemagne.
Mais le Musée des antiquités scandinaves remonte bien au delà de Sigurd, plus haut qu’Odin et Balder, plus loin, bien plus loin que les premières figures qu’on voit apparaître, à peine distinctes du chaos et ébauchées en formes encore indécises, dans les Sagas les plus lointaines. Les temps primitifs, décrits par les poëmes les plus reculés ; les origines cosmogoniques et mythologiques, entrevues, avec une mystérieuse terreur, dans les perspectives sans fin du passé par l’œil des sibylles du Nord, ne sont que de l’histoire moderne en regard de ces époques englouties dans la nuit la plus absolue, et qui n’ont laissé d’autre trace que des débris informes retrouvés au fond des tombeaux.
C’est en Danemark qu’on a découvert les monuments les plus nombreux et peut-être les plus caractéristiques des premières périodes de l’humanité, et c’est là aussi, on peut le dire, que l’étude des temps préhistoriques a pris naissance. Les sépulcres maçonnés des dolmens et les chambres de bois des tumuli, les enclos de pierres, les marais, les tourbières et les lacs ont livré par milliers à la science ces documents authentiques, qui remplissent les salles du Musée des antiquités scandinaves. Il y a vingt ans, on eût repoussé dédaigneusement du pied, comme des cailloux vulgaires, ces grossiers blocs de silex dont les éclats semblaient le fruit du hasard, avant que l’œil attentif des savants eût trouvé le secret de ce travail rudimentaire dans l’étude approfondie des moindres détails et le rapprochement des formes. Aujourd’hui, on recueille partout avec un soin pieux ces ébauches d’armes et ces embryons d’outils, qui représentent le point de départ de la civilisation et le premier effort de l’humanité.
Plus on remonte dans le passé et plus cette collection unique, peut-être la plus riche du monde, abonde en documents de tout genre. Les haches, les massues, les pioches et les marteaux de pierre, les harpons, les flèches et les hameçons en os de rennes ou d’élans, ressuscitent sous nos yeux les périodes antédiluviennes. Ces coquilles d’huîtres, au milieu desquelles reste soudé encore le couteau qui servait à les ouvrir, écrivent le premier chapitre, après la pomme d’Ève, de l’histoire de la gourmandise humaine, et ces dents de chien, percées d’un trou, qu’on portait au cou en guise de perles, représentent les débuts de la coquetterie féminine. Les instruments de bois ont péri pour la plupart, mais les entrailles de la terre ont gardé les autres et les ont tenus en réserve pour révéler au dix-neuvième siècle un monde dont il ne soupçonnait pas l’existence. La matière indestructible et l’habitude d’enterrer avec le cadavre du mort les objets qui lui avaient servi pendant sa vie, les ont sauvés d’une destruction certaine. L’âge de la pierre s’est, du reste, prolongé en Danemark, comme en Suède et en Norwége, plus avant qu’ailleurs, et il y subsistait toujours, tandis que l’âge de bronze et l’âge de fer régnaient en d’autres pays. La vieille Chersonèse cimbrique a longtemps gardé la rudesse des mœurs primitives, et l’on s’y servait encore d’armes et d’ustensiles en silex après l’introduction du christianisme, qui ne pénétra sur la terre d’Odin qu’au neuvième siècle.
Mais l’homme a découvert le cuivre et l’étain, et il en a fait le bronze ; il a trouvé l’or, et la richesse de la matière semble lui avoir révélé en même temps le secret de l’art. Avec ses nouveaux outils, il creuse des arbres, il les façonne en cercueils et en bateaux, il se forge des boucliers, des épées, des colliers, des bracelets, des couronnes, des urnes et des vases d’un travail délicat. Voici la pesante épée pointue et sans garde, qui servait non à frapper, mais à piquer l’ennemi. Voici les lours colossaux où sonnaient les héros des Sagas, et qui, sous le souffle vigoureux des vieux jarles, rendaient un accent plus terrible que celui du cor de Roland à Roncevaux. On a pu voir au Champ-de-Mars, en 1867, dans la galerie de l’histoire du travail, le plus grand et le plus curieux de ces géants de bronze, près duquel les bugles et les cuivres redoutables de l’artillerie musicale de M. Sax ne sont que des jouets d’enfants. Figurez-vous un énorme serpent vertébré, long de près de sept pieds, contourné sur lui-même en forme d’une S retournée, et dont le tube, étroit à son embouchure, va s’élargissant toujours jusqu’à l’extrémité opposée, qui se termine par un large pavillon plat comme une cymbale !
Les monuments de l’âge de fer ne présentent pas moins d’intérêt. Là encore les plus anciens sépulcres ont fourni la récolte la plus abondante, et la première période est plus riche que la suivante. On a trouvé dans le tombeau du belliqueux roi Gorm et de la reine Thyra, sa femme, un gobelet d’argent, un plat et une sorte de grossier bas-relief en bois offrant l’imitation d’un guerrier, qui sont de précieux spécimens de l’art scandinave au dixième siècle. Tous les autres objets proviennent de tombes anonymes, et la curiosité du spectateur qui voudrait attacher le nom d’un héros à chacune de ces reliques en est réduite à de pures hypothèses. La variété des armes exposées sous les vitrines témoigne du génie destructif des Northmans. Les lames tordues alternent avec les scramasax recourbés ; les piques, les javelots, les fers de lances, avec les arcs hauts de cinq pieds et les flèches encore garnies du goudron qui servait à attacher les plumes ; la hache, avec la fibule en forme d’écaille de tortue qui attachait à l’épaule le vêtement du Jute et du Cimbre, et avec la classique épée des vikings, à la longue poignée, à la lame forte et grossière, au double tranchant, décorée d’inscriptions runiques et garnies d’un bouton triangulaire ou en forme de feuilles de trèfle.
Le Groënland se sert, aujourd’hui encore, de quelques objets semblables à ceux de l’âge de pierre. Les vieilles traditions et les procédés de la civilisation primitive n’ont subi presque aucune atteinte dans cette colonie danoise, gardée par une large barrière de vagues et de glaces contre les invasions du progrès. Dans le musée ethnologique de Copenhague, la galerie du Groënland forme comme une succursale naturelle au musée des antiquités du Nord. Mais je m’arrête sur le seuil, et je me borne à montrer du doigt ces nouvelles richesses. Si l’on ne résistait à l’attrait, les musées de Copenhague ne vous lâcheraient plus.
VII ÉTABLISSEMENTS D’INSTRUCTION. — LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE.
L’Université de Copenhague comprend des facultés de théologie, de médecine, de droit, de philosophie, d’histoire, de mathématiques et de sciences physiques. Autour d’elle se groupent l’École polytechnique, dont le fondateur et le premier directeur fut l’illustre Œrsted, à qui l’on doit la découverte de l’électro-magnétisme ; l’Académie de chirurgie, l’École supérieure militaire, l’École des aspirants de marine, l’École d’agriculture, et une multitude de sociétés savantes, qui embrassent dans le cadre de leurs études et de leurs recherches le cercle entier des connaissances humaines. La ville a un jardin zoologique et un jardin botanique. Elle possède trois bibliothèques publiques, dont deux au moins ont une extrême importance. Les libéralités les plus intelligentes ont grossi à l’envi le trésor de ces magnifiques établissements, particulièrement riches en manuscrits relatifs à l’histoire du Nord. Retranchez Paris et Londres du concours, et la bibliothèque royale de Copenhague sera la première de l’Europe.
L’enseignement, en Danemark, est gratuit et obligatoire ; mais surtout, ce qui vaut mieux, il est en honneur. Les mœurs sont plus efficaces que les lois pour combattre l’ignorance, et il ne servirait à rien de décréter l’instruction, si l’empressement du peuple n’avait, pour ainsi dire, rendu ce décret inutile. Le pasteur Grundtvig, l’une des figures les plus originales de l’histoire littéraire du Danemark, poëte, historien, critique, érudit, théologien et, par-dessus tout, passionnément Danois et Scandinave, a institué pour les paysans des écoles d’hiver, fréquentées avec une ardeur incroyable, qui enseignent au peuple l’histoire de son pays et font marcher de front l’instruction et le patriotisme. Tout s’accorde ici à favoriser les progrès de l’enseignement. Le titre de professeur est prisé à l’égal des plus hauts. Le roi Christian IV, dont on ne peut faire dix pas à Copenhague sans rencontrer le nom, a fondé un asile pour cent étudiants pauvres, pensionnés par l’État, et de riches particuliers ont suivi son exemple. Les étudiants eux-mêmes ont acquis, pour en faire un centre de réunion, un bel hôtel qui renferme une bibliothèque et un cabinet littéraire, tenus au courant de toutes les œuvres dignes d’attention en Europe. Là, ils passent les soirées à lire, à discuter, à faire de la musique, à chanter en chœur les vieux airs nationaux.
Causez avec un paysan ou un ouvrier danois, vous rencontrerez rarement cette ignorance navrante si commune chez nous dans les classes populaires. J’ai trouvé là-bas des commerçants et des agriculteurs fort versés dans l’étude de la science et des arts : c’est que le commerce et l’agriculture y sont considérés franchement comme des professions libérales. Tel député influent vend des étoffes dans Ostergade ; tel professeur de l’Université, tel directeur de journal, tel orateur écouté du Landsthing ou du Folkething, retournent chaque soir dans la ferme des environs où ils habitent et qu’ils font valoir de leurs propres mains. Toutes les personnes de la classe moyenne avec qui je me suis trouvé en rapports, même les femmes, quelquefois les enfants, parlaient français, tantôt avec facilité et presque sans accent, parfois avec une finesse de tournure où se trahissait le commerce assidu de nos auteurs classiques, toujours de façon à nous faire rougir de notre ignorance et de notre paresse philologiques. Beaucoup connaissent notre littérature contemporaine plus à fond que bien des Parisiens qui se vantent de tout lire, et j’en ai eu, pour ma part, des preuves qui m’ont aussi surpris que charmé.
Avant tout, néanmoins, les Danois aiment et lisent leurs propres écrivains. Rien de pareil à ce qu’on voit si souvent chez nous, où la renommée devient une affaire de circonstances et de partis, où les mêmes noms sont exaltés sans mesure et dénigrés sans pudeur, suivant les temps et les lieux ; où un homme qui est la gloire de la France dans les bureaux d’un journal, en est la honte dans les bureaux de la feuille voisine ; où il faut lutter vingt ans contre l’indifférence d’un public étourdi pour arriver enfin au droit d’être adopté par cinquante personnes et injurié par deux cents autres. Ce n’est pas que les partis manquent en Danemark : on y retrouve, sous des noms divers, à peu près tous ceux que nous avons en France ; mais ils sont réunis et dominés par cette admirable unanimité de patriotisme que je ne puis me lasser de signaler à la louange du caractère national, comme par le lien des sentiments, des idées et des croyances que tous leurs écrivains, ou bien peu s’en faut, s’accordent à reconnaître et à respecter. Ce n’est donc pas seulement au public, c’est aux auteurs aussi qu’il faut reporter l’honneur du phénomène qui fait du Danemark, en dehors de la question d’argent, la terre promise de la vie littéraire.
La culture de l’esprit se joint au sentiment patriotique pour populariser davantage encore cette connaissance de la littérature indigène. Sauf à l’École des Chartes et à l’Académie des inscriptions, combien d’hommes trouverez-vous à Paris qui aient étudié les origines de la langue et se puissent débrouiller nettement à travers le chaos des œuvres du moyen âge ? Parmi les plus érudits même, en est-il beaucoup pour qui la poésie populaire ne soit presque lettre close, et qui n’ignorent ou ne dédaignent ce trésor, dont l’exploitation date de peu d’années ? Or partout à Copenhague, sur les chansons populaires comme sur les Sagas et les légendes ; sur les inscriptions runiques comme sur les premiers monuments laissés par les vieux historiens danois, j’ai rarement posé une question à un romancier ou à un journaliste politique, à un magistrat ou à un négociant, sans obtenir aussitôt des renseignements sûrs et précis.
C’est fête au Théâtre royal quand on y joue le Potier politique, Jean de France et toutes ces œuvres piquantes où Holberg a semé les traits de sa verve satirique et raillé les ridicules, les sottises, les préjugés de son temps, avec une vérité d’observation, une franchise de couleur, une gaieté spirituelle et sensée qui en font, dans la comédie bourgeoise, un vrai disciple de Molière. C’est plus grande fête encore lorsqu’on y joue les drames nationaux d’Œhlenschläger. Tous les Danois ont dans leur bibliothèque et relisent les contes, les épigrammes, les chansons et les parodies du joyeux Wessel ; les vers fugitifs, les odes, les élégies, les épîtres, les épopées comiques, les œuvres innombrables et infiniment variées de ce Baggesen, l’un des plus tristes hommes et l’un des plus grands poëtes du Danemark, — nature incomplète et pleine de contrastes, mêlée de tendresse et de haine, d’incrédulité et de foi, de ricanements et de larmes, de frivolité et de profondeur, qui tantôt attire comme une caresse et tantôt repousse comme un sarcasme. Tous savent par cœur les hymnes religieux et patriotiques d’Evald, qui fut le précurseur d’Œhlenschläger, et avant lui l’un des créateurs de la poésie nationale moderne dans son pays.