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Voyages hors de ma chambre

EN DANEMARK (continued 2)

Reading edition

Le Danemark a perdu récemment trois écrivains qui, par des titres divers, avaient conquis les premiers rangs dans son histoire littéraire. C’est d’abord le fécond Ingemann, qui a exploité avec un bonheur constant les vieilles chroniques de son pays et mis en scène, d’une plume facile et souple, dans une longue série de poésies lyriques, d’épopées et de romans, les mœurs et les hommes du moyen âge ; puis L. Heiberg, d’un talent plus fécond et plus flexible encore, mais moins profondément national, — critique, philosophe, érudit, poëte, journaliste, qui passait tour à tour d’une dissertation à une ode, d’une nouvelle à une cantate, et du drame au vaudeville. Le spirituel et malin Heiberg fut surtout le Scribe du Danemark, comme Ingemann en fut le Walter Scott, et si celui-ci est le conteur du foyer, celui-là est demeuré longtemps le fournisseur en titre du théâtre, dont il reste toujours l’auteur favori. C’est un Français du Nord ; il a la gaieté primesautière, le style et l’esprit parisiens.

Le troisième est le nom le plus populaire et le plus universellement connu de la littérature danoise contemporaine ; c’est Andersen, mort en 1875.

Andersen n’a pas été bercé sur les genoux d’une duchesse, comme disait feu Timon en parlant de M. Thiers. Vous trouverez sa biographie partout ; il l’a écrite lui-même avec l’intérêt et le charme de ses plus jolis contes. Andersen est né à Odensée, capitale de la Fionie, en 1805. Son père était un pauvre cordonnier, — si pauvre qu’en se mariant il acheta pour lit de noces les débris d’un catafalque où l’on venait d’exposer le corps d’un gentilhomme. Les grandes tentures noires semées de taches de cire, avaient été disposées en rideaux. C’est là qu’Andersen vint au monde. Admirable sujet pour un poëte romantique !

Dès qu’il fut en âge de travailler, on le mit dans une fabrique, et le peu d’heures qui lui restaient, il les passait assidûment à l’école des pauvres. Un voisin lui prêta quelques livres, qui donnèrent le premier essor à son imagination enfantine. Une fois éveillée, elle marcha vite. A quatorze ans, après la mort de son père, il partait pour Copenhague avec trente-trois francs dans sa bourse et tout son bagage dans un mouchoir de poche, ne doutant pas d’y arriver en un clin d’œil à la fortune et à la gloire. Il avait une jolie voix, que le maître d’école avait souvent admirée, et en lisant les comédies prêtées par le voisin, il les déclamait avec de si beaux gestes que toutes les commères du quartier, émerveillées, pronostiquaient à l’envi qu’il serait le Talma du Danemark.

A Copenhague, les déboires commencent. En quelques jours, il dépense à l’hôtel tout son trésor, qu’il croyait inépuisable, et se voit refuser par le directeur du théâtre, parce qu’il est trop maigre ! Il entre comme apprenti chez un tailleur, puis devient élève du plus célèbre professeur de musique de Copenhague, et au moment où il se flatte de devenir un chanteur illustre, il perd subitement la voix. Jugez de sa douleur ! Mais il se raccroche encore à l’espoir et s’engage, pour vivre, parmi les figurants du théâtre. Andersen figurant, et figurant dans les ballets ! Il faut avoir connu ce charmant poëte, qui s’est peint lui-même dans un de ses Contes sous les traits du Vilain canard pour comprendre toute la navrante profondeur de comique qu’il y a dans le rapprochement de ces simples mots ! Il gagnait six francs par mois, le malheureux, et n’avait qu’un pantalon de toile pour affronter les rudes hivers du Nord. Mais il s’obstinait toujours, s’enveloppant dans la couverture de son lit pour apprendre et répéter ses rôles à loisir : c’est ainsi qu’il jetait au dehors toute la surabondance de son bouillonnement poétique, et donnait le change, sans s’en douter, à ses premiers besoins, confus encore, de création littéraire.

« A cette époque, dit-il, j’avais la candeur, l’ignorance et toutes les naïves superstitions d’un enfant. J’avais entendu dire que ce qu’on fait le 1er janvier, on le répète habituellement toute l’année. Ce jour-là donc, tandis que les voitures circulaient dans les rues, je me glissai par une porte dérobée dans la coulisse et m’avançai sur la scène. Mais alors le sentiment de ma misère me saisit tellement qu’au lieu de prononcer le discours que j’avais préparé, je tombai à genoux et récitai en pleurant mon Pater noster. »

Tout Andersen est là.

Cependant son sort allait changer. Le vieux poëte Guldberg le prit en affection, lui donna les honoraires de son dernier livre, et l’engagea à compléter son instruction, singulièrement négligée. Des amis obtinrent pour lui une bourse au gymnase de Slagelse, et, près d’atteindre sa vingtième année, Andersen commença résolûment ses études avec des écoliers de dix ans, qui le firent souffrir de leur mieux. Le recteur lui-même semblait prendre à tâche de l’humilier, en lui faisant sentir sans cesse le poids de sa pauvreté et de son isolement. « Jamais je n’ai tant souffert, ni tant pleuré », dit-il. Lisez dans le Vilain petit canard ce qu’il eut à souffrir des persécutions de ses camarades, qui le trouvaient laid, gauche et trop grand. C’est au prix de ces rudes épreuves que se forment les talents originaux et vigoureux. Il persévéra vaillamment, jusqu’au jour où l’on s’aperçut enfin, comme dans son conte, que le caneton méprisé était un cygne.

Nous ne donnerons pas l’énumération des œuvres d’Andersen. Elles sont aujourd’hui bien connues de tous les lettrés. On les a traduites dans la plupart des langues de l’Europe ; elles ont inspiré les peintres et fourni à Kaulbach le sujet d’un de ses plus beaux dessins. Il aimait à raconter lui-même ses succès, et il en jouissait avec le naïf orgueil d’un enfant. Poëte, il a l’accent rêveur et voilé de la nature du Nord, la douce et vague mélancolie, la tendresse religieuse et candide qu’on retrouve, mêlée à une imagination fraîche et variée, à un humour délicieux, dans les Contes, qui sont ses vrais titres de gloire. Presque tous tiennent à la fois de l’historiette et de la fable : de celle-là, par l’intérêt dramatique : de celle-ci, par la leçon morale, à laquelle il donne un tour imprévu. L’émotion, la malice et la philosophie s’y montrent tour à tour, quelquefois en même temps, sous des teintes discrètes et tout intimes. La bonhomie en est fine et piquante. Il aime à choisir ses héros, comme ses incidents, au milieu de la vie commune, dans les sphères les plus modestes et les plus déshéritées, mais il les relève en allumant à leur front, jusqu’en ses tableaux les plus familiers, le rayon d’or de la poésie.

Les enfants sont les favoris d’Andersen : il a écrit pour eux de vrais contes de fées, où le merveilleux abonde, mais qui s’adressent à tous les âges par la vérité saisissante de l’observation, l’originalité de l’allure, la portée philosophique, la couleur et le charme d’un style imagé, à la fois exquis et ingénu, plein de souplesse et d’abandon, où le naturel s’allie toujours à la recherche et la simplicité à la grâce. L’auteur vous fait sourire ou vous émeut doucement. On y voit son âme à jour, et en le lisant il est impossible de ne point l’aimer.

Les contes d’Andersen portent au plus haut point le caractère général de la littérature danoise. Il y a des exceptions sans doute, mais il ne reste pas moins vrai que dans son ensemble, elle a su allier le culte de l’art au respect des meilleurs sentiments de l’âme humaine, et qu’elle offre une physionomie religieuse et morale qui lui mérite une place à part dans l’histoire littéraire de l’Europe. Poëtes et romanciers ont compris ce qu’ils avaient à gagner, même en gloire, à se faire les écrivains de la famille et les hôtes du foyer. Joignez-y le caractère national et patriotique dont ils ont vigoureusement empreint leurs œuvres, et vous comprendrez mieux encore leur popularité.

Les poëtes danois aiment à faire pour le peuple des refrains que le peuple n’aime pas moins à chanter. Nulle part peut-être les hymnes nationaux ne sont aussi nombreux qu’en Danemark : c’est là un trait significatif, qui marque à la fois le caractère de la poésie et celui du pays. Combien de fois n’ai-je pas entendu les chansons populaires de M. Erik Boegh, un ancien maître d’école, devenu rédacteur en chef d’un journal très-répandu, auteur dramatique, directeur de théâtre, et les chants nationaux de M. Carl Ploug, d’une mâle vigueur, d’un style ferme, expressif et concis, d’un accent belliqueux, et qui semblent faits pour retentir à la tête d’une armée par la bouche de cuivre des clairons. La liberté et la grandeur de la patrie sont l’unique inspiration de ce Tyrtée danois. Il s’est fait l’interprète des sentiments, des intérêts et des souvenirs du peuple dans les strophes qu’il intitule le Nord uni, et il a formulé, avec une énergie véhémente et une saisissante âpreté de style, qu’on ne peut rendre, par malheur, en une traduction, les aspirations du parti qui le reconnaît pour son chef :

Depuis longtemps le tronc magnifique du Nord s’était divisé en trois branches maladives. Mais une heure viendra où se réuniront les fragments aujourd’hui séparés, et alors le Nord, libre et puissant, prendra en main la cause des peuples pour les conduire à la victoire.

Les revers du Danemark ne lui ont pas fait oublier non plus le Vaillant soldat, du professeur Faber (mort récemment), composé au réveil de la nationalité danoise en 1858, pendant la première campagne du Slesvig, et mis en musique par Horneman sur un rythme entraînant et martial, où l’on retrouve çà et là comme un écho, mais singulièrement accéléré et accentué, de Partant pour la Syrie. Le Vaillant soldat, écrit sur le ton d’une familiarité héroïque, est allé droit au cœur du peuple ; en quelques jours, d’un bout à l’autre du royaume, tout le monde le sut par cœur. Le paysan le chantait en conduisant sa charrue, le bourgeois dans sa maison, l’étudiant à son club, le soldat pendant la bataille. C’est aux accents de cette Marseillaise que le Danemark s’est levé contre l’Allemagne, qu’il a vaincu à Frédéricia, défendu Sonderborg et Duppel.

Au moment de partir (bis), — Ma fiancée voulait me suivre, — Oui, ma fiancée voulait me suivre. — « Impossible, mon amie, — Je m’en vais en guerre. — Que la mort m’épargne, et je reviendrai t’épouser. — Je resterais avec toi si le pays n’était en péril ; — Mais toutes les jeunes filles du Danemark se reposent sur moi. »

Voilà pourquoi je vais combattre en vaillant soldat. Hourrah ! hourrah ! hourrah !…

Je sais que le Danebrog (bis), — Nous tomba du ciel, — Oui, nous tomba du ciel. — Il flotte dans notre port, à la tête de notre armée. — Aucun autre drapeau n’a un nom à lui comme le nôtre. — Les Allemands l’ont traité avec mépris ; ils l’ont foulé aux pieds. — Notre étendard est trop bon et trop vieux pour eux.

Voilà pourquoi, etc.

Que chaque Danois combatte (bis), — Pour sa fiancée et la patrie, — Oui, pour sa fiancée et la patrie ! — Honte au misérable nigaud, — Qui n’aime point sa langue, — Qui a peur de donner sa vie pour notre cher drapeau ! — Si je ne reviens pas vers mes vieux parents, — Le roi les consolera, en leur disant :

Il a fait honneur à sa promesse, le vaillant soldat. Hourrah ! hourrah ! hourrah !

Combien de perles enfouies dans les solitudes de ces langues étrangères, que la petitesse du peuple qui les parle condamne à rester ignorées ! Trouverait-on en France dix personnes qui sachent le danois ? J’en doute. Cet idiome simple, doux et pourtant concis, dérivé de la souche primitive du Norsk qui s’est perpétuée jusqu’à nous sur le sol vierge de l’Islande, mais modifié par des influences étrangères où la France peut revendiquer sa part ; tenant à la fois de l’allemand par la méthode de la composition des mots, et plus encore de l’anglais par le génie, les tournures et les formes grammaticales, garde sous une triple barrière, dont les meilleures traditions ne suffisent pas à donner la clef, des trésors de traditions et de poésie. « Il vaudrait la peine d’apprendre le hollandais rien que pour lire Bilderdick dans l’original », me disait un jour l’un des écrivains les plus distingués des Pays-Bas. Il vaudrait la peine aussi d’apprendre le danois rien que pour lire Evald, Œhlenschläger et Andersen.

VIII DERNIER COUP D’ŒIL SUR LES MONUMENTS DE COPENHAGUE. — LA BOURSE. — LA TOUR RONDE. — LES ÉGLISES.

Je ne sais si quelque lecteur me reprochera cette longue parenthèse, qui, se rattachant à la description des musées et des établissements d’instruction de Copenhague comme à son point de départ, m’a conduit peu à peu, d’incidents en incidents, par la loi de l’association des idées, à présenter le tableau sommaire de la littérature du pays. Ceux-là même qui seraient tentés de me la reprocher reconnaîtront du moins que ce n’est pas un hors-d’œuvre.

Mais il est temps de reprendre à travers la ville, pour l’achever au plus vite, notre promenade interrompue. Il nous reste à voir trois monuments anciens et caractéristiques : la Bourse, — l’Église de marbre — et la Tour ronde.

La Bourse de Copenhague est encore un souvenir du règne de Christian IV. Au premier aspect, elle semble plus vieille que son âge. Avec sa façade bizarre, les ornements nombreux dont elle est historiée, ses hautes et sombres fenêtres, sa tourelle fantastique où quatre dragons, la gueule allongée vers les quatre points cardinaux, forment la flèche par l’enroulement de leurs queues en spirales, elle ne rappelle en rien l’architecture classique dont l’idée s’attache chez nous au nom du dix-septième siècle, pas plus que le patron monotone et banal dont le seul mot de Bourse évoque aussitôt le souvenir dans notre imagination.

L’édifice domine le petit bras de mer qui sépare l’île de Seeland de l’île microscopique d’Amack. Une forêt de mâts s’agite à ses pieds, et les navires de commerce, revenus de leurs excursions lointaines, aiment à s’abriter sous son ombre. A quelques pas aussi, devant la vieille maison, tout enguirlandée de pierres blanches, que la tradition désigne comme la demeure de la belle Dyveké, cette fille d’auberge qui gouverna le Danemark sous le règne de Christian II, se tient le grand marché de la ville, — la Bourse des ménagères à côté de la Bourse des spéculateurs. Tandis que les négociants règlent le cours de la rente, les cuisinières négocient le cours des poulets et des légumes. Dès que j’arrive dans une ville étrangère, l’une de mes premières visites est pour le marché public : nulle part on ne surprend mieux sur le fait la vie intime et familière d’une population. C’est au marché d’Amack que j’ai vu apparaître pour la première fois une ombre de couleur locale dans les costumes indigènes. La fruitière, en ample tablier blanc faisant le tour du corps, en coiffe de laine bordée d’un large liseré noir, en mouchoir rouge tordu autour du cou et sur ses épaules ; le jardinier, en chapeau rond, en pantalon de zouave, en veste sans basques sous laquelle apparaît le gilet fermé à deux rangées de boutons, se tiennent debout entre leurs paniers, ou sur leurs chars plats attelés de deux chevaux. L’île d’Amack est un immense potager, d’une fertilité rare, où s’est conservée jusqu’à nos jours, presque pure de tout mélange, la petite colonie frisonne que la reine Élisabeth, sœur de Charles-Quint, y fit venir dans les premières années du seizième siècle.

En flânant dans les rues de Copenhague, j’ai vu encore çà et là quelques spécimens des costumes nationaux : une jeune fille de l’île lointaine de Bornholm, ensevelie dans son manteau de roulier, coiffée d’un bonnet aux longues barbes qui se relèvent en double éventail au-dessus de sa tête ; la femme d’Œrö, au gigantesque chapeau de paille projeté comme un auvent sur sa figure ; la paysanne seelandaise, en grand col rond recouvrant les épaules comme celui de nos marins, le visage encadré dans son bonnet à la passe plate et empesée, à la coiffe recouverte de larges rubans de diverses couleurs noués au-dessous et retombant le long du dos. Ces costumes se rencontrent de loin en loin dans les quartiers populaires de Copenhague, aux extrémités des faubourgs, et spécialement dans cette série de ruelles bizarres qui du jardin de Rosenborg à la rue de Groënland et à la citadelle, s’étendent en lignes parallèles et très-rapprochées. Ces ruelles, régulièrement tracées, bordées de petites maisons uniformes d’un seul étage, et portant des noms singuliers : rue de l’Éléphant, rue de l’Ours, rue du Crocodile, etc., ont été bâties dans les environs du port pour servir de centre général aux matelots qui s’y trouvaient casernés, tout en gardant chacun son foyer et sa famille ; mais les besoins de la marine royale, qui ne compte aujourd’hui qu’une flottille à hélices et quelques bâtiments cuirassés, ne sont plus les mêmes qu’au temps de sa splendeur, et l’on a démoli déjà une partie de ce quartier curieux dans les embellissements de la ville.

Hélas ! le pittoresque est traqué partout à Copenhague, au nom de la civilisation et du progrès, comme dans la plupart des capitales de l’Europe. D’après les récits de quelques voyageurs, je m’attendais à y rencontrer ce veilleur de nuit, tradition vivante du moyen âge que j’ai retrouvée en Hollande et en Espagne. Il y a quelques années encore, le veilleur de nuit parcourait d’un pied infatigable les rues de Copenhague, chantant à chaque heure, sur un de ces airs monotones et rêveurs où se reflète la mélancolie de la nature du Nord, une strophe de l’hymne religieux composé expressément dans ce but par l’évêque Kinbo. Cet usage touchant et naïf est allé rejoindre les vieilles lunes et les neiges d’antan. Je conçois assurément que les habitants de Copenhague trouvassent désagréable d’être réveillés toutes les heures, sous prétexte d’apprendre qu’ils pouvaient dormir tranquilles ; mais il est permis à un touriste d’exprimer ses regrets, au simple point de vue de la couleur locale.

A quelques pas de ces ruelles s’élève l’Église de marbre, débris inachevé d’un temple fastueux, commencé au dix-septième siècle, pour lequel l’argent manqua tout à coup avant qu’on eût pu le conduire à son terme. Ces colonnes sans chapiteaux, construites aux trois quarts de leur hauteur, ces murs et ces fenêtres sans couronnement, la masse imposante et triste de cette ruine moderne, devenue ruine avant d’avoir été monument, produisent un effet étrange, et le pendent opera interrupta du poëte revient à la mémoire.

Comme le palais de Rosenborg, comme la Bourse, comme tous les monuments, sans exception, qui offrent une physionomie originale et caractéristique, la Tour ronde est encore une œuvre du règne de Christian IV, ce souverain glorieux qui réunit le triple talent de Henri IV à la magnificence de Louis XIV et à son amour de bâtir. Cinq rangs de fenêtres cintrées, que séparent des piliers plats en briques, percent de toute leur hauteur les murs massifs de la Tour ronde, couronnée d’un rebord et coiffée d’un pavillon qui servit d’observatoire à Longomontanus, disciple de Tycho-Brahé. On monte au sommet par une route qui s’enroule sur elle-même, comme l’escalier sans marches du vieil hôtel de ville de Genève. Pendant son séjour à Copenhague, le czar Pierre le Grand aimait à faire cette ascension en voiture, au trot des chevaux.

La Tour ronde est adossée à l’église de la Trinité, qui contenait autrefois sous sa voûte supérieure la bibliothèque de l’Université, transférée depuis dans un beau monument de style semi-gothique, quoique de construction récente, qui est l’un des ornements de Copenhague. A quelques pas de là s’élève l’église Notre-Dame, dont l’architecture rappelle de loin celle de la Madeleine. Le fronton repose sur six colonnes cannelées, et une tour, surmontée d’une croix d’or, en couronne assez lourdement le faîte. A l’intérieur, les arcades supportent un premier étage en galeries, bordé d’une colonnade qui soutient la voûte.

Somme toute, cet édifice, correct et froid, coulé dans l’éternel moule classique d’où sont sortis tant de milliers d’épreuves toujours semblables, mériterait à peine un coup d’œil s’il n’était une sorte de musée où se trouvent réunies le plus grand nombre et les plus belles des œuvres religieuses de Thorvaldsen. L’exposition commence au dehors par le magnifique fronton en terre cuite qui représente la Prédication de saint Jean-Baptiste, et par le bas-relief en plâtre qui déroule au-dessus de la porte principale l’Entrée du Christ à Jérusalem. Elle se poursuit, à l’intérieur, par la frise de Jésus sur le chemin du Calvaire, qui surmonte l’autel ; par l’ange du baptistère et surtout par les statues colossales du Christ et des douze Apôtres. Cette œuvre trop vantée ne nous semble occuper qu’un rang secondaire parmi les productions du fécond et puissant artiste. C’est qu’il y fallait autre chose que de la science et du goût, de nobles attitudes et de belles draperies : il y fallait le souffle de l’inspiration chrétienne, ce tendre et profond sentiment religieux qui manquait au calme génie de Thorvaldsen, exclusivement nourri de la moelle de l’antiquité. A ces morceaux d’un grand style, mais qui représentent plutôt les sages de la Grèce que les apôtres de l’Évangile, je préfère les humbles statuettes dressées au porche de nos vieilles cathédrales par le ciseau naïf et anonyme des tailleurs d’images du treizième siècle.

Notre-Dame est la cathédrale de Copenhague, qui a beaucoup d’autres églises. Nous ne les décrirons pas : ce sont moins les pierres qui nous intéressent que les hommes ; moins les monuments que les idées et les mœurs. Pas une, d’ailleurs, n’offre un grand intérêt artistique. Toutes, ou presque toutes, sont modernes. Elles ont quelque chose de la froideur jetée par le protestantisme sur tous ses temples comme un linceul, sans en avoir pourtant la nudité navrante et presque sinistre. Placées sous l’invocation des saints, de la Vierge même, elles ne rejettent pas, avec l’austérité hargneuse et farouche du puritanisme calviniste, les décorations et les œuvres d’art. Après Thorvaldsen, toute l’école de sculpture danoise, tous ses émules et ses disciples, depuis Viedvelt et Freund jusqu’à Bissen et Jérichau, les ont enrichies de remarquables statues. Elles ont gardé le chœur et l’autel : ce ne sont point des temples, ce sont bien réellement des églises.

Dans Holmens Kirke, j’ai vu le tombeau de l’amiral Niels Juel et de Pierre Tordenskjold, le dernier des Vikings, qui périt à vingt-neuf ans sous l’épée d’un escroc, après dix années d’exploits dignes de Jean-Bart et de Duguay-Trouin. Devant ces tombeaux héroïques, j’ai relu le drame d’Œhlenschläger et les strophes du chant national d’Evald :

Niels Juel entend le tumulte du combat. Voici l’heure : il déploie le pavillon rouge et frappe les ennemis à coups redoublés. Ils crient éperdus, dans le tumulte du combat : « Fuyons, cachons-nous. Qui pourrait, pendant la bataille, résister à Juel de Danemark ? »

Mer du Nord, l’éclair de Wessel[20] a percé ton voile sombre. Les ennemis se sont jetés dans ton sein, car la mort et la terreur marchaient avec lui. On entendit au loin un grand bruit qui perçait ton voile sombre. Du Danemark, Tordenskjold tombe comme la foudre. Que chacun fuie, en implorant la clémence du ciel !

Si vous allez jusqu’au bout de Christianshavn, vous trouverez une autre église curieuse, celle de Notre-Sauveur, avec sa haute flèche, merveille de grâce et de légèreté, que contourne un escalier extérieur aux innombrables marches de cuivre. Au sommet de la flèche, l’image du Christ, portant la bannière de la victoire, repose sur un vaste globe doré, où les amateurs de beaux coups d’œil qui ne sont pas sujets au vertige grimpent par une échelle, quand ils ont franchi la dernière marche de l’escalier aérien.

Les différentes sectes protestantes, même celle des frères moraves, ont leur temple à Copenhague. Le Danemark a devancé la Suède dans la pratique de la liberté religieuse, et le catholicisme y jouit de tous les droits civils et politiques ; mais il compte à peine un millier d’adhérents dans le royaume, et la petite chapelle catholique de Copenhague, bâtie depuis peu d’années, suffit largement à ceux qui habitent la ville. La vieille terre si laborieusement conquise sur le paganisme par l’archevêque de Reims Ebbo, et par le moine de Corbie, saint Ansgard ; la patrie de Canut le Grand, de l’évêque Absalon et de Saxo le Grammairien, a été toute entière précipitée dans la réforme par Tausen, le Luther danois. Le roi doit appartenir à la religion de l’État, et il en est le chef.

Le protestantisme commence à présenter en Danemark, bien qu’à un moindre degré, quelques-uns des symptômes de division et de dissolution qui s’y produisent depuis plusieurs années en Allemagne, en Angleterre et en France. Tandis que le pasteur Grundtvig, poussant l’esprit national et patriotique jusqu’à fusionner en quelque sorte la mythologie scandinave dans le christianisme, s’efforçait de remonter aux traditions verbales des premiers âges, à la parole vivante, comme disent ses disciples, aux vérités primitives du Symbole des Apôtres et de l’Oraison dominicale, obscurcies par la nuit des temps, et se faisait accuser par ses adversaires de prêcher une morale penchant vers le catholicisme, d’autres, comme le docteur Erricksson, un Renan en sous-ordre, se rattachaient au rationalisme germanique, et faisaient table rase des principaux dogmes, sans en excepter la divinité du Christ. Ajoutons néanmoins, à la louange du bon sens et de l’esprit religieux des Danois, que ces dernières doctrines ont rallié jusqu’à présent peu d’adeptes, et que la haine pour tout ce qui vient d’Allemagne n’est pas plus disposée à fléchir devant les exégètes de Tubingue que devant les soldats de Berlin.

IX LIEUX DE RÉUNION, DE PLAISIR ET DE PROMENADE. LES ENVIRONS DE COPENHAGUE.

Aucun théâtre n’était ouvert pendant mon séjour à Copenhague : comme nos préfectures de second ordre, la capitale du Danemark a ses mortes saisons dramatiques. J’ai dû me contenter de voir en passant les façades peu monumentales du théâtre du Peuple, où l’on joue le drame, la comédie, le vaudeville, et du théâtre Royal, où l’on s’élève jusqu’à la tragédie, l’opéra et le ballet. Chateaubriand raconte quelque part qu’il rencontra un jour dans une forêt du nouveau monde un petit maître à danser français qui enseignait les grâces du menuet à une demi-douzaine de sauvages. C’est ainsi, toutes proportions gardées, que les plus pures traditions de la grande école des Noverre et des Vestris ont été transplantées sur les bords de la Baltique, par une famille française où la gloire chorégraphique est héréditaire, et qui a conquis une place à côté de ses illustres maîtres, dans le livre d’or des professeurs et des compositeurs de ballets. Je conseille aux vieux habitués de l’Opéra, qui, se souvenant encore d’avoir vu danser Vestris II, déplorent amèrement la décadence de la pirouette et la corruption des sains principes de l’art, de faire le voyage de Copenhague, s’ils veulent les retrouver dans tout leur éclat.

Mais si les théâtres étaient fermés, Tivoli était ouvert, et Tivoli résume en lui seul tous les divertissements, tous les spectacles, tous les plaisirs réunis. Tivoli est une réduction de l’Eldorado. Figurez-vous un parc trois ou quatre fois plus grand que les plus vastes de nos jardins parisiens, avec d’immenses pelouses, des bosquets, des rivières et des montagnes, des perspectives sans fin, au fond desquelles n’arrive plus le bruit des dix orchestres semés çà et là dans ce lieu de délices, et où l’on s’égare comme en pleins champs. Rien n’y manque de ce qui peut contenter les goûts les plus divers. La foule s’épand le long des allées, examinant les arcs de triomphe en verres de couleur, les guirlandes lumineuses suspendues aux arbres et courant en cordons de feu le long des frises et des colonnes, les girandoles, les lampions, les lanternes vénitiennes, les becs de gaz dessinant dans les airs ou sur des transparents force scènes historiques ou humoristiques, des épisodes guerriers ou la danse de Colombine et les grimaces de Pierrot. Ceux-ci s’amassent devant un ballon ou un feu d’artifice, autour de Polichinelle, des acrobates, des jongleurs et des écuyers qui se disputent sur tous les points la curiosité publique ; ceux-là visitent les bazars, s’asseoient aux tables abritées sous l’ombrage discret des arbres et dans les salles d’un restaurant que ne dédaignent pas les gourmets, vont entendre les chansons et les scènes dialoguées des cafés-concerts, courent au cirque, se pressent aux jeux de tout genre, descendent et remontent avec fracas les pentes escarpées de la montagne russe, écoutent les mélodies entraînantes exécutées par l’orchestre, ou, dans l’enceinte réservée, se livrent avec une gravité tranquille, qui ferait l’étonnement des habitués de Mabille, aux douceurs recueillies de la valse du Nord.

Nous n’avons rien de pareil, depuis la mort des grands jardins publics du Directoire et de l’Empire. Tivoli serait impossible chez nous, avec la fièvre de construction qui nous possède, et le prix fabuleux des terrains. Le spéculateur le plus ingénieux et le plus hardi ne pourrait le créer sans s’exposer à la ruine, quelle que fût l’affluence publique ; et s’il existait quelque part, le premier soin du propriétaire serait d’en détacher les deux tiers pour les vendre aux entrepreneurs de bâtisses.

Le Tivoli de Copenhague est plus qu’une entreprise particulière ; c’est, on l’a dit, presque une institution. Comme l’entrée en coûte à peine quelques sous, il jouit d’une popularité sans rivale. A certains soirs, dès six ou sept heures, vingt mille personnes ont défilé devant le contrôle et circulent à l’aise dans les innombrables méandres du parc. On y vient en famille, car rien n’y choque et n’y repousse les honnêtes gens.

Certes, je ne prétends pas faire de Copenhague une ville de l’âge d’or ; je n’oserais affirmer que la moralité y soit plus parfaite qu’ailleurs, mais je puis dire au moins que la décence y est plus respectée. Nulle part le vice ne s’y étale avec cette effronterie provocante qu’il a dans la plupart des capitales de l’Europe : il se cache, et on le cache. Il ne lui est point permis de se montrer au grand jour et d’empiéter sur la voie commune. La loi ne couvre pas de sa tolérance ces exhibitions honteuses qui lâchent sur les trottoirs des boulevards parisiens toutes les écumes de l’égout social, et métamorphosent nos rues chaque soir en succursales des plus hideux bazars de l’Orient. Les grands scandales publics y sont à peu près inconnus. Le mariage, préparé par des fiançailles solennelles, est généralement respecté. Comme toutes les nations protestantes, le Danemark porte au flanc la plaie domestique du divorce, mais il est assez rare qu’on use, sinon dans les cas extrêmes, de ce remède pire que le mal, et la crainte de la déconsidération arrête presque toujours ceux que ne suffiraient pas à retenir le sentiment de l’honneur conjugal et le respect de la famille.

Le jour même de notre arrivée, Tivoli donnait une grande fête. Le jardin féerique, tout ruisselant de lumière, tout embrasé des couleurs de l’arc-en-ciel et tout retentissant d’harmonie, pouvait vraiment rivaliser avec le palais d’Aladin. Une douzaine de barques pavoisées de lanternes rouges et bleues, comme des gondoles d’opéra-comique, étaient amarrées à la rive du canal. Nous montâmes dans la première. De loin nous arrivaient des rafales d’harmonie où la voix grêle d’un chanteur, perçant quelquefois le mugissement des cuivres, semblait s’engouffrer et disparaître tout à coup dans un abîme grondant. La barque avançait toujours, et les puissants accords de l’orchestre ne nous parvenaient plus que par bouffées sourdes et confuses. Mais, d’un autre côté, j’entendais depuis quelques minutes un chœur de voix mâles, affaiblies par l’éloignement, qui s’élevaient devant nous du sein des flots. L’effet mystérieux de ce chant dans la nuit avait je ne sais quelle couleur fantastique qui reporta mon imagination aux légendes de la mythologie scandinave. On eût dit un concert organisé par l’homme des eaux dans sa grotte de cristal.

— Qu’est-ce ? demandai-je à mes guides.

— C’est l’île des Volontaires, où les jeunes soldats vont s’exercer le soir. Encore quelques coups de rames, et vous la verrez.

— Que chantent-ils ?

— Notre chant national, ou plutôt l’un de nos chants nationaux, car nous en avons pour le moins autant que vous. Ils chantent le Danebrog :

« Flotte orgueilleusement sur la Baltique, ô Danebrog, rouge comme le sang ! Les ombres de la nuit ne voileront pas ton éclat ; la foudre ne t’a point abattu… Jusqu’aux nues ta croix blanche a fait monter le nom du Danemark. Tombée des cieux, ô relique sacrée, tu as conduit aux cieux des héros comme le monde en voit rarement. Avec fierté déploie tes couleurs sur les rives danoises, sur la côte de l’Inde et dans les climats barbares. Écoute la grande voix des flots, qui chante les louanges et la gloire de tes soldats. Ceux qui restent encore s’enflamment d’orgueil à ton nom, et, pour te défendre, sont prêts à courir à la mort. Plane donc sur les mers ! Tant que les vaisseaux du Nord n’auront pas volé en éclats, tant qu’un cœur battra dans une poitrine danoise, non, tu ne marcheras jamais seul. »

J’entendais alors pour la première fois ce chant au rythme grave et guerrier. Il respire l’enthousiasme presque religieux des Danois pour le drapeau national envoyé par le ciel à Valdemar le Victorieux, dans une bataille contre les Esthoniens. La tradition conte que les Danois commençaient à plier sous le nombre des idolâtres ; l’archevêque Sunesen, qui assistait au combat, leva les bras vers Dieu, comme Moïse sur la Montagne. En réponse à sa prière, le Danebrog tomba du ciel. Suivant d’autres, il fut apporté par un ange. Les soldats de Valdemar se rallièrent autour du nouveau labarum et écrasèrent les païens. Cette légende héroïque et religieuse n’est que la traduction vivante du sentiment patriotique. Le Danebrog a donné son nom au plus ancien ordre de chevalerie du pays. C’est le titre que portait aussi le vaisseau de l’intrépide Hvitfeld, qui, en 1710, aima mieux sauter en mer, avec son équipage, que de se rendre aux Suédois. Tant de souvenirs l’ont rendu sacré au cœur du peuple. Tous considèrent cet étendard divin comme le palladium de la terre natale. D’une rive à l’autre du Seeland, je n’ai pas rencontré un château, pas une ferme, pas une maison isolée, qui n’eût son Danebrog planté sur un mât comme un phare, et flottant en liberté à toutes les brises de la mer et à tous les vents du ciel.

Le succès de Tivoli a naturellement suscité des concurrences qui ne l’ont pas atteint. Quatre ou cinq cents pas plus loin, l’Alhambra sollicite le public par le même genre d’attractions. L’Alhambra est une création du genre mauresque, comme le Dernier des Abencerrages. L’arc en fer à cheval, les moucharabiehs et les minarets sont prodigués dans le grand édifice qui s’élève au fond du jardin. On y donne des concerts, on y danse des ballets, on y joue le vaudeville et la pantomime. Rien n’y manque, en un mot, excepté la foule, qui s’obstine à ne point dépasser Tivoli.

Quelques minutes encore, et, en suivant la longue allée de tilleuls bordée de maisons de campagne, de guinguettes et de jardins chantants, vous arriverez au parc de Frédériksberg, promenade favorite des citadins, peuplée de temples, de statues, de chalets, de pavillons chinois, et qui rappelle notre Trianon. Le château, bâti dans les premières années du dix-huitième siècle, jadis résidence royale, aujourd’hui loué par la liste civile à de simples particuliers, mais qui garde le souvenir du populaire Frédéric VI et celui du poëte Œhlenschläger, élevé dans la demeure princière dont son père était régisseur, domine de sa masse imposante les sombres et tortueuses allées du parc. Du haut de la terrasse et du belvédère, la vue s’étend sur le Sund, atteint la pointe d’Elseneur et finit par discerner au loin, dans la brume indécise, où elles se confondent d’abord avec les nuages, les côtes de la Suède.

A l’autre extrémité de la ville, s’ouvre une promenade non moins fréquentée. Par une belle et large route, qui passe entre deux haies de villas charmantes, pareilles à des nids de verdure, on arrive au pavillon champêtre de Charlottenlund, à l’entrée d’une des plus belles forêts du royaume. J’ai suivi cette route par un soleil qui en doublait la beauté. De grands réservoirs, pareils à des cuves, où vient aboutir l’eau de la mer, qu’on y tient en dépôt pour arroser le chemin, sont échelonnés à notre droite. De distance en distance, nous franchissons une barrière, et une main s’étend vers nous pour recevoir l’impôt du péage. La persistance de cette coutume surannée m’étonne dans un pays comme le Danemark : abolir les octrois et laisser subsister les péages, c’est une contradiction bizarre qui s’explique malaisément. Les Danois en sont un peu honteux ; mais on m’apprend que c’est le dernier reste d’un usage jadis général, qui ne subsiste plus guère aujourd’hui qu’aux environs de Copenhague, pour maintenir en bon état les abords de la capitale, et qui sera prochainement aboli. Nul pour les piétons, presque nul pour les charrettes, cet impôt s’élève à une somme équivalente à vingt-cinq centimes pour chaque voiture : on a trouvé juste et naturel sans doute de mettre l’entretien de ces routes de plaisance à la charge de ceux pour qui elles ont été faites. La villégiature est fort pratiquée en Danemark, et, je l’ai dit déjà, il n’est pas rare qu’on ait ses affaires à la ville et son habitation aux champs ; qu’on mène de front les occupations libérales et la vie de fermier.

Après un déjeuner dans le pavillon rustique de Charlottenlund, j’ai parcouru la vaste et magnifique forêt de Dyrehave, domaine royal semé de palais, de métairies, de fabriques, de restaurants et de cafés, de délicieuses propriétés privées, et enclos tout entier, malgré son étendue, de barrières qu’on ferme la nuit. C’est là surtout qu’on peut admirer la richesse forestière du pays. Le hêtre est l’essence la plus abondante dans les bois du Danemark, dont le défrichement est interdit par la loi, et il y atteint parfois un développement énorme. Dyrehave est un véritable Parc-aux-cerfs, en prenant le mot dans son étymologie rigoureuse. Les daims, les biches et les chevreuils réservés aux plaisirs royaux s’y reposent tranquillement, couchés, comme le berger Tityre, à l’ombre des grands hêtres.

Nous sommes revenus par une route qui longe le Sund, et où s’ouvrent de splendides échappées sur la mer. Debout au seuil de leurs fermes, les paysans, la tête découverte, nous regardent passer. De jeunes garçons à la chevelure blonde, aux grands yeux bleus, s’accoudent paisiblement aux fenêtres et nous saluent avec une gravité toute septentrionale. Un vieux mendiant éclopé, qui a peut-être fait la guerre avec nous du temps de l’autre, s’est posté au détour d’un sentier et racle sur un violon faux : Veillons au salut de l’Empire ! L’Ermitage, un royal rendez-vous de chasse, isolé au milieu de la forêt, mais qui, malgré son nom, n’a rien de cénobitique ; Sorgenfri, le château de la reine douairière ; Bernstorff, le palais d’été du roi ; l’ex-résidence de la comtesse Danner, l’épouse morganatique de Frédéric VII, qu’elle avait captivé par les grâces de son esprit plus que par les charmes de sa figure, ont défilé successivement sous nos yeux. Nous traversons quelques villages, dont les maisons, comme les habitants, ont un air de propreté et de bien-être à réjouir le cœur. Au centre, l’église de briques élève lourdement sa tour carrée et trapue. — Si l’industrie n’a pris jusqu’à présent en Danemark qu’un essor restreint, l’agriculture, plus encore que le commerce, a atteint un degré de prospérité qui pourrait exciter l’envie et l’émulation de la France. Moins fertile que les îles d’Amack et de Fionie, qui sont les jardins du Danemark, le Seeland est cultivé dans toute son étendue, en dehors des forêts, avec une ardeur et un soin qui ne laissent pas un pouce de terrain sans en tirer parti. Aussi n’est-il pas rare de trouver dans les familles des paysans danois, le plus souvent propriétaires du sol qu’ils cultivent, une aisance qui va jusqu’à la richesse.

En compagnie d’un riche banquier de Copenhague, qui fait autorité au parlement dans les questions financières, j’ai visité de fond en comble la maison d’un de ces paysans, véritable ferme-modèle qui a pris en quelques années, grâce à l’activité laborieuse et à l’intelligence de son propriétaire, une extension prodigieuse, et où les diverses exploitations de la vie rurale sont organisées sur le plus large pied. Bien que la Providence m’ait dépourvu de toute aptitude agricole, j’ai parcouru pendant une heure, avec l’intérêt que m’eût inspiré un voyage en pays inconnu, les moindres régions de ce domaine rustique, depuis la fromagerie souterraine, tenue avec une propreté hollandaise, — d’autres diraient appétissante, — jusqu’aux vastes étables pleines du mugissement des bœufs. Comme pour provoquer une comparaison dont il a le droit d’être fier, le fermier a laissé debout, près des bâtiments nouveaux, l’ancien corps de logis qui marque son point de départ, et qui n’est plus maintenant qu’un appendice subalterne dans l’ensemble des constructions environnantes. Son regard semblait nous dire : « Voilà ce que j’ai pu faire en quelques années, seul, sans l’appui de personne, dans un pays à peine connu des Français, et dans une solitude dont les députés ne savaient pas autrefois le chemin. La ville est loin : de ma ferme, j’ai fait une petite ville, où je me suffis à moi-même. Je suis monarque absolu d’un domaine créé de mes mains et qui n’existe que par moi. La terre est rude, mais je le suis plus encore, et je l’ai vaincue, en la forçant de me rendre au centuple ce que je lui avais donné. »

Cette excursion en forêt, qui a duré un jour, est l’une de celles où j’ai pu le mieux voir le caractère pour ainsi dire tout intime de la nature en Danemark. Il ne faut y chercher décidément ni les grands aspects, ni les paysages variés et dramatiques. Pas un fleuve, pas une montagne, presque pas un coteau proprement dit ; seulement de douces et continuelles ondulations de terrain. La plus haute colline du Seeland a 200 pieds d’élévation. Le Jutland, mieux partagé, en possède une de 500 pieds, qui est l’Himalaya du royaume : aussi, dans leur orgueil, les indigènes l’ont-ils baptisée d’un nom qui veut dire la Montagne du ciel. Et pourtant ces paysages à l’horizon restreint ont en eux-mêmes un charme étrange et pénétrant. J’aime le Nord d’un amour particulier, je l’avoue ; moins battue en tous sens par les pieds des touristes que la nature du Midi, moins profanée par les investigations profanes, les admirations convenues, la curiosité avide et gloutonne des Anglais en voyage, d’un éclat moins pompeux et moins saisissant à coup sûr, la nature du Nord agit sur l’âme avec plus de mystère et de recueillement. Fontenelle, qui a si ingénieusement réhabilité la lune, dirait que c’est une blonde à la beauté mélancolique et voilée. Les échappées du soleil à travers le ciel profond et brumeux y produisent l’effet délicieux d’un sourire dont la grâce illumine tout à coup un visage un peu triste. D’ailleurs, à chaque pas, la mer vient mêler sa forte saveur et ajouter ses perspectives lointaines aux horizons bornés, qu’elle agrandit tout à coup d’une ouverture par où le regard plonge sur l’infini. La mer est la grande poésie visible ou cachée de ces paysages, à travers lesquels, pour ainsi dire, elle circule comme l’âme dans le corps et la séve dans les plantes. Même lorsqu’on ne l’aperçoit pas, on la sent dans la fraîche verdure des prés et des arbres, dans l’eau des lacs et dans le vent qui souffle.

Le climat du Danemark, généralement humide et assez variable, est moins froid que celui de la Suède. Après un hiver parfois très-rude, l’été arrive tout à coup, presque sans transition. En un clin d’œil la glace est fondue, et la campagne, quelques jours auparavant ensevelie sous un linceul de neige, apparaît revêtue d’un moelleux et délicat tapis de verdure, qu’émaille une flore ravissante. Aussi le 1er mai ramène-t-il, en Danemark comme en Suède, une fête nationale où les villageois endimanchés, sous la direction d’un roi élu pour la circonstance, célèbrent par des chants et des danses le réveil de la nature et le retour du printemps.

J’ai revu la forêt de Dyrehave sous un autre aspect, mais avec des impressions semblables. C’était la nuit, après avoir dîné avec quelques amis à quelques kilomètres de Copenhague, dans l’établissement de bains de Klampenborg, le Trouville de la Baltique, une des plus belles plages du monde, dont les grands arbres vont baigner leurs pieds dans les flots. Pendant le repas, nos regards, par les fenêtres entr’ouvertes, embrassaient une mer d’azur éclairée par les derniers et chauds rayons d’un soleil italien. En levant les yeux, on se fût cru sur les bords du golfe de Naples, et, en prêtant l’oreille, sur le boulevard Montmartre. Un de mes amis danois m’avait pris dans sa voiture pour me conduire, à 2 ou 3 lieues de là, au domaine où il vit en sage et en homme heureux, dans une laborieuse solitude, au milieu de ses champs et de ses livres, cumulant l’étude et l’économie rurale, qu’il pratique dans sa ferme, avec celle de l’économie politique, qu’il enseigne à l’université de Copenhague.

Minuit sonnait quand nous partîmes de Klampenborg. Malgré la chaleur du jour, qui devait être suivie d’un lendemain plus chaud encore, je me sentais grelotter sous le paletot garni de fourrures que mon ami m’avait jeté sur les épaules. La lune avait noyé toutes les étoiles du ciel dans son éclat, et inondait la terre d’une clarté froide et blanche, pareille à celle d’une aurore boréale. Dans le silence et le calme absolus de la nuit, la nature apparaissait comme pétrifiée en sa pâleur marmoréenne, pareille à Ophélie au linceul. Au-dessus des petits lacs planaient des vapeurs qu’on eût prises de loin pour des fantômes aux longues draperies pendantes : c’est le phénomène, fréquent dans les régions septentrionales, que le peuple appelle la danse des fées.

Nous rentrâmes dans la forêt. Bien qu’il fût près d’une heure du matin, une vieille femme vint nous ouvrir la barrière, en nous souhaitant la bienvenue d’une voix cordiale. Nous marchions, sans autre rencontre que celle de troupeaux de bœufs sommeillant sur le gazon et qui nous regardaient d’un air indolent, ou de bandes de cerfs effarouchés qui prenaient leur vol sur notre passage comme des nichées d’oiseaux. Le bois semblait agité de tressaillements invisibles : des craquements de branches, des froissements de feuilles, des bramements plaintifs et étouffés s’élevaient autour de nous, puis l’on entendait un bruit de pas rapides, et l’on voyait déboucher, au fond des clairières, des troupeaux d’ombres bondissantes qui semblaient affolées de terreur.

La voiture roula une heure encore. Un petit cocher de quatorze ans, à la chevelure d’un blond pâle, aux oreilles percées d’anneaux, magnifique type du sang-froid et de l’impassibilité du Nord, taciturne comme un diplomate et recueilli comme un juge, tenait les rênes et le fouet, en ayant l’air de sommeiller sur son siége. Depuis quelques minutes, mon compagnon paraissait inquiet et promenait ses regards en tous sens autour de lui. Enfin il se pencha vers le cocher, et lui adressa vivement la parole.

« Qu’y a-t-il ? demandai-je.

— Je l’avertis que nous sommes égarés.

— Et qu’est-ce qu’il vous répond ?

— Il me répond : « Ah !… » Il paraît qu’il s’en doutait.

— Alors pourquoi n’en disait-il rien ?

— Il attendait que je m’en doutasse moi-même. »

Mon ami se pencha de nouveau et recommença ses explications en termes animés. Soulevant à peine son visage endormi, le petit cocher écouta tranquillement, sans donner d’autre signe de vie.

« Voyez-vous, reprit mon compagnon, il ne connaît pas encore le chemin, qui est assez compliqué, la nuit surtout. Je lui explique qu’il s’est trompé de barrière, et qu’il faut retourner à celle par où nous sommes entrés il y a une heure.

— Et que dit-il à cela ?

— Il m’a répondu : « Bon ! »

— Pourquoi donc ne retourne-t-il pas ?

— Mais laissez-lui le temps, Français que vous êtes ! »

En effet, au bout de quelques pas, le petit cocher, qui était enfin parvenu à loger solidement cette idée nouvelle dans sa tête, tira les rênes en claquant doucement de la langue, et la voiture revint sur ses pas, du même train paisible et modéré.

« Superbe ! m’écriai-je, il est superbe ! Un monosyllabe et un claquement de langue, voilà tout ce que lui a coûté, à deux heures du matin, par un froid de quelques degrés au-dessous de zéro, une bévue qui eût arraché des cris de colère et de désespoir à tous les cochers de la création. Un Français en aurait eu pour un quart d’heure d’exclamations, d’explications et de lamentations : il eût commencé par prouver qu’il n’était point perdu ; puis il eût prouvé qu’il n’y avait pas de sa faute ; puis il eût juré et accablé ses chevaux de coups de fouet, pour se soulager.

— Vous voyez donc que mon petit Scandinave a encore économisé quatorze minutes, malgré ses allures placides ; car je vous prie de me dire si votre Français, avec tous ses coups de fouet et tous ses jurements, pourrait revenir plus vite sur ses pas. »

En effet, d’un second claquement de langue, le cocher avait animé son cheval, qui courait maintenant comme le bon coursier Skimming en personne.

Vers trois heures, nous étions à Hammeltofte, et quelques minutes après, je dormais de toute mon âme dans un lit grand comme une chambre à coucher parisienne. Au premier rayon de l’aube, un concert toujours grandissant, formé du croassement des corbeaux perchés sur les arbres voisins, du roucoulement des pigeons, du mugissement des bœufs, du bêlement des moutons, des aboiements répétés d’un grand chien danois, — car, quoi qu’en aient prétendu des voyageurs légers, il y a au moins un chien danois en Danemark ; je l’ai vu, — du gloussement des poules et de la fanfare des coqs, du roulement des chariots, du hennissement et du piétinement des chevaux, vint d’abord se mêler à mes rêves, puis secouer le sommeil de plomb sous lequel je gisais écrasé, comme Encelade sous sa montagne. J’eus beau lutter de mon mieux, opposant la force d’inertie aux bruits qui m’assiégeaient de toutes parts : ils me poursuivaient sous la couverture, avec une persistance flegmatique et une ténacité douce, semblant, à mesure que je faisais effort pour ne point les entendre, se resserrer autour de moi, se concentrer dans la chambre et enfin éclater dans ma tête. Je ne tardai pas à voir qu’il était inutile de résister davantage : la vie s’était levée avec le jour, et le mouvement ne devait plus s’arrêter.

Je sommeillais à demi dans un reste de torpeur, entrecoupé de soubresauts à chaque note plus aiguë de ce concert rustique, lorsque mon hôte entra, l’air frais, dispos et gaillard. Il n’était pas tout à fait six heures du matin.

« Eh quoi ! déjà levé, m’écriai-je.

— Oui, je viens de prendre mon bain.

— Vous avez des bains ici ?

— Dans le petit lac que je vous ai montré cette nuit. A cinq heures du matin l’eau est excellente. On s’y jette la tête la première, et l’on y barbote cinq minutes. Cela fouette le sang et éveille les idées. Il n’y a guère que deux ou trois kilomètres de marche : c’est l’affaire d’une heure. J’avais bien envie de vous éveiller, mais j’ai pensé que vous étiez peut-être un peu las.

« Ah ! lui dis-je, ne vous excusez pas, je vous pardonne de grand cœur, et je me lève tout de suite, car je vois bien que votre maison n’est pas faite pour être habitée par les paresseux. »

Nous déjeunâmes à la hâte, et une demi-heure après, nous nous acheminions vers la gare, afin de rentrer par le premier train à Copenhague, d’où nous devions repartir dans la matinée pour aller visiter Roëskilde, l’ancienne capitale du Danemark.

X ROESKILDE, FRÉDÉRIKSBORG, ELSENEUR ET LE TOMBEAU D’HAMLET.

Comme un voyageur qui, séduit par les charmes de la route, s’est amusé à l’école buissonnière, il faut maintenant que je prenne les chemins de traverse pour arriver au but.

Roëskilde n’est plus aujourd’hui qu’une toute petite ville de cinq mille habitants. De ses vingt-sept églises, il ne lui en reste qu’une, et de sa splendeur passée elle n’a gardé que le souvenir. Mais les souverains reposent aux lieux qui furent le berceau de la royauté et qui n’en sont plus que le cimetière. En perdant son titre de capitale, Roëskilde est restée la nécropole monarchique ; elle a sa grande salle du trône dans la galerie funèbre où se succèdent les tombeaux des rois.

La cathédrale est une magnifique église en style romano-byzantin, où le plein-cintre se marie à l’ogive, et dont l’architecture simple et sévère emprunte un caractère particulier à l’emploi de la brique. Fondée en 980 par le terrible roi Harald à la dent bleue, qui se convertit au christianisme pendant le cours de son règne, elle a été reconstruite deux ou trois siècles plus tard. Ses deux tours, que surmontent des flèches élancées, et le clocher aérien qui s’élève sur la toiture de cuivre, à la jonction du transept avec le chevet, dominent de loin le paysage. Dès qu’on a dépassé le seuil, la hauteur des piliers et la hardiesse des voûtes saisissent le regard. Elle est entourée, à l’intérieur, d’une galerie que décorent de grandes toiles, généralement plus remarquables par leurs dimensions que par le talent des artistes. Une belle chaire de pierre peinte décore la nef centrale, et les boiseries des stalles, où se déroule l’histoire de la Bible, méritent l’attention des archéologues. Son autel colossal est un rare chef-d’œuvre d’orfévrerie et de sculpture religieuses.

Mais les principaux ornements de la cathédrale de Roëskilde ce sont les tombeaux des rois. La Sémiramis du Nord, la grande Marguerite, qui réunit sous son sceptre, par le traité de Calmar, les trois royaumes scandinaves, y est enterrée. Le monument de Christian IV, surmonté d’une statue de bronze par Thorvaldsen, n’est qu’un cénotaphe : le grand roi dort dans un simple caveau, sous la garde de sa victorieuse épée. Une chapelle magnifique conserve presque toutes les tombes de la dynastie d’Oldenbourg, depuis celle de son fondateur, Christian Ier, géant dont on a marqué la taille à l’un des piliers de l’église, jusqu’à celle des derniers souverains de cette maison, qui ne s’est éteinte qu’en 1863. Christian III et Frédéric II ont d’incomparables mausolées, qui, comme ceux des ducs de Bourgogne au musée de Dijon, et de Marguerite d’Autriche dans l’église de Brou, demanderaient des pages entières de description, écrites avec le style plastique de Théophile Gautier. Le dernier roi, Frédéric VII, repose sous un monument que les Danoises ont décoré d’une couronne votive en or, symbole touchant du deuil et des regrets de la patrie. Une plaque de marbre désigne la tombe de Saxo le Grammairien, enseveli au milieu des rois, comme Pope et Dryden à Westminster.

La cathédrale de Roëskilde domine la Baltique, dont les flots éternellement bleus s’agitent d’un mouvement presque insensible à ses pieds. De la place qui l’avoisine, on nous a montré l’Ise-fjord, c’est-à-dire le Golfe de glace, qui découpe profondément sur la rive de l’île son échancrure azurée. Par les hivers rigoureux, la mer gèle dans ces détroits resserrés qui baignent les innombrables îles de l’archipel danois, et l’Ise-fjord, fermé aux navires, n’est plus abordable qu’en patins ou en traîneaux.

Le lendemain, nous nous embarquions sur un bateau à vapeur pour remonter vers la pointe nord du Seeland, jusqu’à Elseneur et Kronborg. Comment venir en Danemark sans aller voir la ville dont Shakespeare a fait le théâtre de son plus beau drame ? La côte que nous suivons est charmante, et la vue qui se déroule devant nous incomparable. Il faut aller bien loin, peut-être jusqu’au Bosphore, pour trouver un coup d’œil plus grandiose que celui dont le haut du Sund nous offre le magique spectacle. Le rivage du Danemark et celui de la Suède, que séparent quelques kilomètres à peine, semblent s’arrondir et se rejoindre, et le détroit qui unit le Sund au Cattégat disparaît dans l’éloignement. La Baltique ressemble à un lac d’azur entouré d’une blanche ceinture de villes. Sur notre gauche se dessine la tour carrée d’Elseneur ; en avant, jaillissent des flots la flèche orientale, les bizarres tourelles et les bastions du château de Kronborg, sentinelle avancée de la mer, jetée comme par un trait d’arbalète sur la pointe aiguë d’un cap, pour garder l’entrée du Sund. Quand le Danemark possédait la Suède, nul vaisseau n’eût pu franchir sans sa permission le défilé redoutable, gardé de part et d’autre par deux rangées de bouches à feu : depuis qu’il l’a perdue, et même avant qu’on eût racheté le droit de péage qu’il s’était arrogé de temps immémorial, Kronborg n’était qu’un épouvantail auquel on échappait aisément en passant hors de portée de ses canons. Aujourd’hui ce n’est plus qu’un objet d’art, un décor admirable qui ferme dignement la perspective d’un des plus beaux tableaux du monde. A droite, la côte suédoise apparaît comme à portée de la main, avec les maisons d’Helsingborg émergeant en vapeurs indécises du milieu des vagues, et qu’on dirait groupées humblement au pied du château.

Le capitaine me signale à quelque distance la petite île de Hwen. S’il faut en croire un vieux chant danois des temps héroïques, elle a reçu son nom de la belle Hwenilde, la femme du chevalier Haagen, qui la conquit par maints exploits. Mais l’île de Hwen emprunte au séjour de Tycho-Brahé une gloire plus récente et plus authentique. Étrange figure que celle de cet illustre personnage, qui tient à la fois du mage et du savant, du gentilhomme et de l’aventurier ! Chimiste et alchimiste, astronome et astrologue, il mêle dans son système les vérités de Copernic aux vieilles erreurs de Ptolémée, et dépense un savoir immense et un trésor d’observations sans rivales à soutenir une hypothèse impossible. Dans l’île de Hwen, que le roi Frédéric II lui avait donnée pour la vie, Tycho fit élever un observatoire, entre deux forteresses baptisées de noms allégoriques qu’il avait empruntés à l’objet habituel de ses études. Autour de sa demeure, le Palais d’Uranie, surmontée d’un belvédère qui s’appelait le Château des étoiles, s’étendaient de vastes ateliers pour la construction et la réparation des instruments, une imprimerie pour publier ses travaux, et des laboratoires où il poursuivait, concurremment avec ses études astronomiques, celle des métaux soumis aux influences sidérales. Vingt jeunes gens, la fleur des universités danoises, se disputaient l’honneur de travailler à ses observations et à ses calculs. Tycho menait l’existence d’un souverain dans son île, où les plus hauts personnages, les ducs et les landgraves allemands, les rois et les reines du Danemark, venaient le visiter à l’envi, et où il semblait exercer une domination absolue sur les cieux aussi bien que sur la terre. Les habitants entouraient d’un respect superstitieux et craintif cet homme surnaturel, qui passait sa vie au milieu des étoiles, qui déchaînait la pluie ou les vents, présidait aux éclipses, causait avec les comètes, et n’apparaissait jamais à leurs yeux que dans le faste d’un prince, entouré d’une cour empressée.

Pendant vingt ans, Tycho fit de son île le royaume de la science et l’Éden de l’astronomie. Mais la mort de son protecteur lui fut fatale. Vaincu par la conspiration des ennemis que lui avaient mérités son caractère altier, le luxe de sa vie, les faveurs du souverain et l’éclat de ses découvertes, il dut quitter Hwen, qui devint après lui la propriété d’une favorite royale. Tandis que l’astronome s’embarquait, avec sa femme, ses six enfants et quelques élèves dévoués, sur un vaisseau équipé à ses frais, la nouvelle reine de l’île entrait derrière lui pour prendre sa place à peine vide, et se hâtait de faire démolir l’observatoire avec le Palais d’Uranie.

Les rues d’Elseneur sont bordées de maisons riantes, où la variété des goûts se trahit dans la variété des couleurs. Peu de villes ont été plus éprouvées : à cinq reprises différentes elle fut détruite par l’incendie, et autant de fois ravagée par la peste, sans compter les malheurs courants ; toujours elle s’est relevée de ses ruines, grâce à sa position merveilleuse. L’abolition du péage, il y a vingt ans, a porté un coup sensible à la prospérité matérielle et à l’animation d’Elseneur, qui était, à certains moments de l’année, l’une des villes maritimes les plus pittoresques de l’Europe. Aujourd’hui c’est un port paisible, peuplé de neuf mille habitants, où l’on entend parfois encore, grâce à la multitude des vaisseaux qui franchissent chaque année le détroit du Sund, et à la sûreté de l’abri qu’il leur offre contre les vents et le courant de ces dangereux parages, résonner tous les idiomes des deux mondes.

Nous reviendrons dîner ici ; mais, en attendant, les amis qui nous servent de guides nous entraînent vers la petite ville de Frédériksborg, dont le château compte parmi les merveilles du pays.

Frédériksborg est l’un des plus curieux spécimens et en même temps le chef-d’œuvre, avec Rosenborg, de ce style pseudo-gothique inauguré en Danemark sous le règne de Christian IV, et qui constitue une architecture très-caractéristique et très-reconnaissable entre toutes. Il est difficile de se rendre compte, à première vue, de la configuration exacte de ce monument étrange, vaste et irrégulier, qui tient à la fois de la forteresse et du palais. On y entre, comme dans une citadelle, par trois ponts aux arches massives jetées sur les bras du lac au centre duquel il est bâti. Une tour isolée dresse sa masse imposante en avant de l’édifice, dans l’ornementation duquel les dômes se mêlent aux clochetons, aux campaniles, aux flèches et aux lanternes aériennes ; où l’ogive alterne avec les colonnes et les arcades classiques, surmontées de statues. On retrouve dans les détails de la façade plusieurs des traits distinctifs de l’architecture hollandaise, en particulier les obélisques soutenus ou surmontés de boules, les hauts frontons bizarres, à plusieurs étages, aux lignes rompues et arrondies en sens inverse, les bordures de pierres blanches, de longueur inégale, contournant les angles, encadrant les fenêtres, et se détachant avec éclat sur le ton brun des briques.

Quoi qu’il en soit, le château de Frédériksborg a grand air, et je regrette vivement de n’avoir pu l’étudier plus à fond. Ce n’est pas en un simple coup d’œil qu’on juge un édifice si étendu et si compliqué. Je n’ai vu à l’aise que la chapelle, merveille d’art et de luxe, qui égale au moins, si elle ne les dépasse, toutes les magnificences de Versailles. Les matériaux les plus rares et les plus précieux, l’or, le marbre, l’ivoire, le cèdre et d’autres essences exotiques, choisies et travaillées à grands frais, ont été seuls employés à la décoration du somptueux édifice. La chaire où, dans l’encadrement des colonnes, se détachent les figures du Christ et des apôtres, éblouit et charme les yeux. Les murs sont blasonnés par les écussons des chevaliers de l’Éléphant.

On sait que l’ordre de l’Éléphant, le premier du Danemark, et dont l’origine est toute catholique, ne se donne, du moins en principe, qu’aux souverains et aux grands personnages qui peuvent justifier de leurs titres authentiques de noblesse. Si les statuts en étaient rigoureusement observés, il faudrait pour l’obtenir autant de quartiers qu’il en fallait jadis pour monter dans les carrosses de Louis XIV. Mais, par bonheur, il est avec les généalogistes des accommodements : je n’en veux d’autre preuve que l’ordonnance royale qui conféra la grand’croix du Danebrog à Thorvaldsen, fils d’un pauvre artisan, et portant dans la composition même de son nom le certificat de sa naissance roturière[21]. Le roi lui avait octroyé des lettres de noblesse près de trente années auparavant, mais le grand artiste savait à quoi s’en tenir sur l’antiquité de son origine. Je n’en ai pas moins vu dans la salle de l’ordre, à Frédériksborg, son blason entouré d’armoiries féodales, avec l’image du dieu Thor au centre. L’idée est ingénieuse, assurément, et nul autre chevalier ne peut se vanter d’avoir de plus illustres ancêtres.

Frédériksborg est le Versailles de la monarchie danoise. La dynastie d’Oldenbourg l’a rempli de ses souvenirs et de sa magnificence. Caroline-Mathilde, cette touchante et dramatique figure, la Marie Stuart du Danemark, a gravé avec un diamant, sur l’une des vitres du château, un vers anglais qu’on ne peut lire sans une émotion poignante :

O Dieu, garde-moi innocente, et fais les autres grands !

Innocente, malgré les aveux arrachés à Struensée par la torture, peut-être le fut-elle en effet. L’histoire n’a pas encore débrouillé cette sombre énigme, et qui ne sait tout ce que peuvent la haine et la calomnie contre une reine détrônée ?

En 1859, un incendie terrible dévora presque en entier le château de Frédériksborg. Mais, grâce au sentiment patriotique, si profond dans le cœur des Danois ; grâce à l’amour de la nation pour le roi populaire Frédéric VII, dont ce palais était le séjour favori, les ravages produits par cette catastrophe sont réparés en très-grande partie. Il n’y eut pas un pauvre qui ne se jugeât tenu d’apporter son obole à la souscription publique. Quelques années encore, et malgré les ressources restreintes du pays, le monument national, enrichi à l’envi par les plus illustres rois et les plus habiles artistes, revivra dans l’intégrité de sa splendeur primitive, relevé par la main du peuple sur les trois îles qui lui servent de soutien.

Les environs sont charmants, et, sans la chaleur tropicale qui nous accable, on ne se lasserait pas de les admirer. Près du château, la Chambre des bains se cache sous la verdure, au bord des flots paisibles. Les lacs, les petites îles et leurs pavillons de plaisance, les kiosques, les chalets, les villas avec leurs pelouses fleurissantes et leurs vergers dignes de la Normandie, les fermes de briques étincelantes de propreté, les forêts touffues, entrecoupées de délicieuses clairières, et les prairies alternant avec les champs de blé ; çà et là une barque qui vogue doucement, sa voile blanche arrondie comme l’aile d’un cygne ; la flèche d’une église rustique trouant les sombres masses du feuillage ; puis, jeté comme une note mélancolique dans cette heureuse nature, un dolmen ou un tumulus, du fond duquel un mort de trois mille ans nous murmure au passage l’et ego in Arcadia qu’épelle sur un tombeau le berger du Poussin, — ainsi se déroule, pendant quelques lieues, ce paysage dont le charme discret, sans éblouir les sens, finit par s’insinuer jusqu’au cœur.

Nous laissons derrière nous Fredensborg, le château de la Paix, bâti au siècle dernier par Frédéric IV, délicieux réduit pastoral à l’usage de la royauté. Le palais, construit en briques blanches, au milieu des bois qui l’abritent sous leurs barrières de verdure, et sur les rivages du beau lac d’Esrom, n’a guère de monumental que sa grande coupole, flanquée aux angles de quatre clochetons ; mais les jardins qui, avec un caractère plus intime, rappellent ceux de Versailles, comme le parc de Frédériksborg nous a rappelé Trianon, inspireraient des goûts bucoliques au monarque le plus belliqueux.

Enfin nous voici de retour à Elseneur. La table est dressée dans le château de Marienlyst (le délice de Marie), qui touche à la ville. C’est un grand établissement de bains de mer, qui s’est ouvert juste à temps pour consoler Elseneur du coup que venait de lui porter l’abolition des droits du Sund, et pour combattre la ruine dont elle concevait déjà le sinistre présage. L’admirable beauté des vues et des sites environnants n’a pas moins contribué à son rapide succès que les principes fortifiants des eaux et la salubrité de l’air, purifié sans cesse par la brise marine. Les baigneurs peuvent se partager, à leur gré, entre deux mers, et passer des flots tranquilles de la Baltique aux vagues plus profondes, plus âpres et plus salées de la mer du Nord. Le petit cap de Kronborg marque la ligne de démarcation de l’une à l’autre, et les distingue sans les séparer : en bas, le Sund vient doucement caresser le rivage ; en haut, le Cattégat se brise impétueusement sur le sable.

A la fin du dîner, tandis que, selon la coutume danoise, les convives échangeaient de cordiales poignées de main, accompagnées du Grand bien vous fasse ! qui termine invariablement chaque repas, je m’échappais clandestinement avec mon voisin de table, un fort aimable et savant magistrat par qui j’aimerais à être jugé, si je dois jamais l’être, pour aller voir le ruisseau d’Ophélie et le tombeau d’Hamlet. Nous avions dîné au troisième étage, mais nous sortîmes de plain-pied par l’une des porte-fenêtres qui s’ouvrent sur la forêt à laquelle est adossé le château.

« Et d’abord Hamlet a-t-il jamais vécu, ou n’est-il qu’un personnage légendaire ?… Il est permis de se le demander, fit mon compagnon en me prenant le bras.

— C’est justement ce que dit le héros lui-même : To be or not to be, that is the question !

— En tout cas, s’il a vécu, c’est dans le Jutland, d’après le récit de Saxo Grammaticus, qui a servi de guide à votre Belleforest et à Shakespeare. Il n’a certainement jamais mis le pied en Seeland, ni pendant sa vie ni après sa mort, et l’on ne pourrait trouver nulle part un témoignage quelconque à l’appui de cette excursion. Ceci dit, je vais vous montrer son tombeau.

— Mais comment se fait-il qu’Elseneur ait la tombe d’un homme qui est enterré ailleurs, si toutefois il est enterré quelque part ?

— Et les Anglais en voyage ! Vous n’y songez pas. Ce sont eux qui ont forcé le geôlier du château d’If à inventer le cachot de Monte-Christo : jugez s’il y avait moyen de ne point leur montrer le tombeau d’Hamlet ! Shakespeare est infaillible : il ne se discute pas. Accuser de mensonge le poëte national de l’Angleterre, c’est manquer de respect à l’Angleterre elle-même. Quand on essaye de les avertir, ils se fâchent tout rouges et nous traitent de sauvages : on leur a fait le tombeau d’Hamlet, et ils sont contents. On en avait même fait trois ; il n’en reste qu’un, mais c’est le plus authentique et le premier de tous. Les compatriotes de Shakespeare ont dépecé les deux autres avec leurs couteaux, pour emporter un souvenir. Croiriez-vous que des familles anglaises viennent passer la saison aux bains de Marienlyst, uniquement afin de vivre aux lieux où n’a pas vécu l’amant d’Ophélie, de rechercher la trace imaginaire de ses pas et de méditer chaque jour sur une tombe qui n’est ni la sienne, ni celle de personne !

— Au fond, rien n’est plus digne de respect.

— C’est vrai… Voici le tombeau.

Nous étions arrivés à un petit rond-point de gazon, au centre duquel s’élève un tronçon de colonne haut de deux ou trois pieds. Rien de plus ; pas même un nom gravé sur la pierre. Cette simplicité excessive, contrairement peut-être à l’idée de l’inventeur, n’a absolument rien de sévère ni d’imposant, et le tombeau d’Hamlet produit tout juste l’effet d’une borne milliaire au milieu du bois.

Mais la terrasse qui s’ouvre à deux pas de là sur la mer, dédommage de cette impression mesquine. A droite, la ville aux maisons rouges, avec les drapeaux de tous les pays du monde flottant sur les résidences des consuls ; à gauche, les flèches de Kronborg ; en face, les côtes onduleuses et pittoresques de la Suède, avec les ruines de la tour carrée d’Helsingborg, les rochers bleus du cap Kullen, à l’ombre desquels deux ou trois villages se tiennent accroupis, couronnés d’un phare dont la silhouette se profile à l’horizon ; enfin, sous les pieds du spectateur, aussi loin que son regard s’étende, le Sund aux vagues d’azur, tout couvert d’un fourmillement de bateaux à vapeur, de vaisseaux à voiles, de trois-mâts, de chasse-marée et de petites barques, pareilles à des mouettes qui rasent la surface des flots, se croisant dans un mouvement perpétuel pour passer de la Baltique à la mer du Nord et de la mer du Nord à la Baltique !

Nous sommes descendus vers Kronborg, pour examiner de près la masse imposante et sombre de la vieille forteresse, sa cour, où l’herbe pousse entre les pavés, ses bastions, ses casemates, et ses rangées de canons gothiques qui semblent diriger encore vers la mer une menace inutile. Le jour tombait. Dans les premières ombres du crépuscule, j’ai parcouru en tous sens l’esplanade où l’ombre apparut à Hamlet. Le cadre semble fait à souhait pour la scène ; il la rend vraisemblable et l’évoque à l’imagination du visiteur. Telle est la puissance des lieux, et telle est aussi celle du génie, que j’oubliai un instant les démonstrations de mon guide et l’impitoyable démenti que l’histoire inflige à la légende. Le drame ressuscita devant moi, et j’entendis dans la nuit, mêlées au souffle du vent et au murmure des flots, les paroles du fantôme : « O horreur ! horreur ! ô comble de l’horreur !… Mais déjà le ver luisant, dont le feu sans chaleur commence à pâlir, annonce le retour du matin. Adieu, et souviens-toi !… » L’art est plus fort que la vérité même. Ses créations vivent d’une vie qu’on ne peut plus détruire, et, parce que Shakespeare l’a voulu, Elseneur restera toujours la patrie d’Hamlet. J’ai cherché en vain, aux alentours, le ruisseau ombragé d’un saule où se noya la plaintive Ophélie. Il n’y a pas un seul ruisseau dans les environs de la ville. Les Anglais en sont quittes pour le remplacer par un lac. Si Shakespeare a choisi Elseneur pour en faire le théâtre de sa tragédie, c’est à cause des relations fréquentes entretenues dès lors par l’Angleterre avec ce port célèbre, qui était le point le plus connu, comme le plus pittoresque et le plus dramatique du Danemark, le seul peut-être dont il eût jamais nettement entendu parler.

Le lendemain était la dernière journée de notre séjour à Copenhague ; avant notre départ, nous sommes allés au palais d’Amalienborg, présenter nos hommages au souverain de la maison de Glucksbourg. S. M. Christian IX, qui a eu à traverser, dans les premiers jours de son avénement au trône, la rude épreuve de la guerre de 1864, est un monarque franchement constitutionnel, qui règne et ne gouverne pas. Sa taille est moyenne, sa physionomie affable, et dans ses manières simples et modestes la bienveillance domine encore la distinction. Nous avons quitté le palais, après une audience d’un quart d’heure, plus charmés de la courtoisie de l’homme que frappés de la majesté du souverain.

On connaît la singulière fortune de cette famille royale du Danemark, qui semble destinée à disperser tous ses membres sur les différents trônes de l’Europe. En quelques années, elle a donné la princesse de Galles à l’Angleterre, la princesse Dagmar à la Russie, et le roi Georges Ier à la Grèce. Qui sait si cette monarchie, faible et cruellement éprouvée, n’est point destinée à réparer les malheurs de la patrie par l’éclat et l’appui de ses alliances ?

XI CONCLUSION.

Et maintenant l’heure du départ est venue.

J’emporte un souvenir impérissable de cette bonne, honnête et loyale nation, qui aime la France, qui reste grande, malgré sa petitesse, par ses vertus politiques et civiles, sa dignité, son esprit national et la façon dont elle comprend l’alliance du respect de l’autorité avec le culte de la liberté. Cette race est, comme la poésie de ses anciens bardes, simple et forte, chaste et guerrière. Elle unit la réflexion à la persistance ; rien n’est plus étranger à son tempérament que la mobilité inquiète, les élans superficiels, vagabonds et désordonnés des races méridionales. Fidèle, jusqu’au sein du progrès, à toutes les traditions du passé, elle aime d’un égal amour le sol natal et le foyer domestique, et porte dans le patriotisme ses vertus de famille. Fière et naïve à la fois, alliant un reste de rudesse scandinave à une bonhomie affectueuse et cordiale, hospitalière comme aux âges héroïques et courtoise comme aux temps de la chevalerie, voilant un grand fonds de tendresse et d’enthousiasme sous l’apparente froideur du Nord, comme la verdure du sol natal se cache sous la neige pour s’épanouir aux premiers rayons du soleil printanier, elle a l’instinct des choses nobles, qui respire en tous ses poëmes, la séve et la fraîcheur à demi-sauvages de sa nature sans éclat, mais vigoureuse et salubre.

Ce petit pays a eu une histoire illustre et joué un rôle éclatant. Les Cimbres ont fait trembler Rome, et les Northmans pleurer Charlemagne. Il a conquis l’Angleterre, tenu tout le Nord sous son sceptre et exercé l’empire des mers. Il a compté des souverains qui remplirent l’Europe de leur nom, comme les Canut, les Valdemar, les Marguerite et les Christian IV. De Saxo le Grammairien à Œhlenschläger, de Holberg à Thorvaldsen et de Tycho-Brahé à Œrsted, il a produit en tous genres une longue série d’hommes illustres que pourrait lui envier une nation de premier ordre. Hélas ! les jours de la gloire sont loin, et il est aujourd’hui bien déchu de sa splendeur passée. Après avoir commandé à tant de millions d’hommes, le voilà réduit à 1,700,000 habitants. Il a perdu le Holstein et le Slesvig ; il a vendu Saint-Thomas et les Antilles danoises. Mais il possède encore, avec le Groënland, l’Islande et les Feroë, les terres les plus antiques, les plus mystérieuses, les plus impénétrables du monde, berceaux de sa langue et de son histoire, premiers anneaux d’une chaîne rompue qui le rattachent aux origines de sa légende héroïque, témoins et satellites persistants d’une grandeur évanouie, dont ils gardent le souvenir. Il n’a cessé de prouver, dans le commencement de ce siècle, que la séve du génie national n’est pas tarie, et que le sang généreux des ancêtres n’a point dégénéré dans ses veines.

Mais depuis quelques années, à mesure que s’affaiblit le souvenir du grand désastre national, la discorde se glisse dans cette petite nation que le patriotisme avait réunie tout entière en un sentiment commun de colère et de douleur. Les questions politiques et sociales divisent de plus en plus les esprits. La Chambre basse (le Folkething), peuplée presque exclusivement, par le suffrage universel, de petits paysans et de maîtres d’école, s’est mise en hostilité déclarée avec la Chambre haute et vise à accaparer le gouvernement. Elle n’a point hésité, dans sa dernière session, à refuser le vote du budget. La bataille s’est ardemment engagée entre les partis extrêmes. Les Français, qui aiment le Danemark, ont recueilli avec tristesse l’écho de ces agitations stériles. Plus une nation est petite et faible, plus elle a besoin de concorde : elle ne saurait vivre que par la sagesse et l’union. Le Danemark a sa crise intérieure, qui pourrait devenir plus redoutable que celle dont il est sorti, il y a treize ans, en laissant trois de ses membres sur le champ de bataille. Il avait alors resserré ses tronçons mutilés autour du drapeau national, pareil au régiment dont la mitraille ennemie vient d’éclaircir les rangs. Puisse-t-il ne pas oublier cet exemple qu’il s’est donné à lui-même, et, élevant avec sérénité son âme au-dessus de sa fortune, se consoler d’une décadence purement matérielle par ses progrès intellectuels et moraux, préparer l’inévitable, mais tardive revanche de la justice, par le culte des traditions nationales et la sage pratique de ses libertés, guérir enfin les blessures de la guerre par le calme d’une paix bienfaisante et féconde ! C’est le vœu d’un ami qui l’a vu de près dans ses jours de deuil, et qui s’attriste de ne pouvoir plus suivre, à travers les convulsions de sa fièvre politique, les progrès de sa convalescence.

Notes in this chapter

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