GÉRARD DE NERVAL (continued 9)
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Enfin, j'ai fini par remarquer un particulier d'un blond fadasse, qui paraissait suivre assidûment les mêmes rues que moi. Je prends ma résolution; je traverse un passage, puis je m'arrête tout à coup, et je me trouve, en me retournant, nez à nez avec le monsieur qui me servait d'ombre. Il était fort essoufflé.
—Il est inutile, lui dis-je, de vous fatiguer autant. J'ai l'habitude de marcher très-vite, mais je puis régler mon pas sur le vôtre et jouir ainsi de votre conversation.
Ce pauvre homme paraissait très-embarrassé; je l'ai mis à son aise, en lui disant que je savais à quelles précautions la police de Vienne était obligée vis-à-vis des étrangers, et particulièrement des Français.
—Demain, ajoutai-je, j'irai voir votre directeur et le rassurer sur mes intentions.
L'estafier ne répondit pas grand'chose et s'esquiva en feignant de ne point trop comprendre mon mauvais allemand.
Pour t'édifier sur ma tranquillité dans cette affaire, je te dirai qu'un journaliste de mes amis m'avait donné une excellente lettre de recommandation pour un des chefs de la police viennoise. Je m'étais promis de n'en profiter que dans une occasion grave. Le lendemain donc, je me dirigeai vers la Politzey-direction.
J'ai été parfaitement accueilli: le personnage en question, qui s'appelle le baron de S***, est un ancien poëte lyrique, ex-membre du Tugendbund et des sociétés secrètes, qui a passé à la police, en prenant de l'âge, à peu près comme on se range, après les folies de la jeunesse.... Beaucoup de poëtes allemands se sont trouvés dans ce cas. A Vienne, du reste, la police a quelque chose de patriarcal qui explique mieux qu'ailleurs ces sortes de transitions.
Nous avons causé littérature, et M. de S***, après s'être assuré de ma position, m'a admis peu à peu dans une sorte d'intimité.
—Savez-vous, m'a-t-il dit, que vos aventures m'amusent infiniment?
—Quelles aventures?
—Mais celles que vous racontez si agréablement à votre ami ***, et que vous mettez ici à la poste pour Paris.
—Ah! vous lisez cela?
—Oh! ne vous en inquiétez pas; rien dans votre correspondance n'est de nature à vous compromettre. Et même le gouvernement fait grand cas de ceux des étrangers qui, loin de fomenter des intrigues, profitent avec ardeur des plaisirs de la bonne ville de Vienne.
Je fus loin de m'étonner de cette confidence; je savais parfaitement que toutes les lettres passaient par un cabinet noir, non pas seulement en Autriche, mais dans la plupart des pays allemands. Je tournai le tout en plaisanterie;—si bien que je suis arrivé fort loin dans la confiance du baron de S***, qui me fournira lui-même bien des sujets d'observation. Ne sommes-nous pas aussi, nous autres écrivains, les membres d'une sorte de police morale?...
Il finit par m'engager à venir, quand je le voudrais, lire les journaux de l'opposition à la police, ... attendu que c'était l'endroit le plus libre de l'empire.... On pouvait y causer de tout sans danger.
14 janvier.—Hier, le baron de S*** m'a fait mander chez lui, et m'a dit: «Amusez-vous donc à lire cette lettre.» Mon étonnement fut très-grand en reconnaissant qu'elle s'adressait à mon oncle du Périgord, et qu'elle était la copie d'une lettre de mon cousin Henri, le diplomate, qui a quitté Vienne depuis quelques jours.
Voici l'écrit:
«Mon cher oncle,
»Depuis le moment où M. le ministre des affaires étrangères a daigné, sur votre puissante recommandation, m'ouvrir enfin la carrière diplomatique, en m'attachant à l'ambassade de Suède, je puis dire qu'un nouveau jour s'est levé pour moi! Mon esprit, agrandi par les conseils de votre expérience, demande à se déployer largement dans cette sphère, où vous avez obtenu jadis de si beaux triomphes. Quoique je doive, d'après vos conseils, me borner, quant à présent, à écrire lisiblement les dépêches, notes, mémorandum, conférences, etc., dont la copie me sera confiée, à donner des légalisations et des visas en l'absence du chancelier, à résumer des rapports, et surtout à couper des enveloppes et à former des cachets de cire d'une rondeur satisfaisante, je sens que je ne m'arrêterai pas toujours à ces préliminaires de l'art diplomatique, qui ne sont pas à négliger, sans doute, mais qui recouvrent comme d'un voile les profonds arcanes politiques auxquels je brûle d'être bientôt initié.
»Et d'abord, puisque vous m'avez permis de vous soumettre mes observations personnelles avec toute la prudence possible, je profite d'un courrier extraordinaire pour vous envoyer cette lettre, qui ne sera point lue à la poste, ainsi que peuvent l'être celles que je vous adresserai par la voie ordinaire dans le courant de mon voyage.
»Ne vous étonnerez-vous pas, me sachant parti pour la froide Suède, de recevoir ma lettre datée de Vienne, capitale de l'Autriche? J'en suis moi-même tout surpris encore et ne puis attribuer ce qui m'arrive qu'aux complications nouvelles qui ont surgi tout à coup dans la question d'Orient.
»Il y a justement sept jours, j'allais prendre congé de mes supérieurs afin de partir le soir même pour ma destination; j'avais choisi la voie de terre, vu la saison avancée, et je comptais d'abord me rendre en droite ligne à Francfort, puis à Hambourg, en me reposant dans chacune de ces deux villes, n'ayant plus ensuite, comme vous le savez, qu'une courte traversée par mer de Hambourg à Stockholm. J'ai étudié cent fois la carte en attendant l'audience du ministre; mais ce dernier en a décidé autrement. Son Excellence était, ce jour-là, visiblement préoccupée. J'ai été reçu entre deux portes après bien des difficultés. «Ah! c'est vous, monsieur de N***? Votre oncle est toujours en bonne santé, n'est-ce pas?—Oui, monsieur le ministre, mais un peu souffrant ... c'est-à-dire qu'il se croit malade.—Une belle intelligence, monsieur! Voilà de ces hommes qu'il nous faudrait encore; de ceux dont Bonaparte avait dit: C'est une race à créer! Et il l'a créée. Mais la voilà qui s'éteint comme le reste....» J'allais répondre que j'espérais vous succéder en tout, quand le chef du cabinet est entré: «Pas un courrier!» a-t-il dit au ministre; «celui qui arrive d'Espagne est malade; les autres sont partis, ou ne sont pas arrivés. Les routes sont si mauvaises!—Eh bien,» dit le ministre, «nous avons là M. de N***; donnez-lui vos lettres; il faut bien qu'un attaché serve à quelque chose.—Pouvez-vous partir aujourd'hui?» me dit le secrétaire. «Je comptais partir justement ce soir.—Quelle route prenez-vous?—Par Trêves et par Francfort.—Eh bien, vous irez porter ce paquet à Vienne. Cela vous détournera un peu,» a dit le ministre avec bonté; «mais vous étudierez l'Allemagne en passant, c'est utile.... Vous avez une chaise de poste?—Oui, monsieur le ministre.—Il vous faut six jours.—Six jours et demi peut-être, à cause des inondations, a observé le secrétaire.—Enfin, c'est aujourd'hui jeudi, M. de N*** arrivera jeudi prochain.» Telles furent les dernières paroles du ministre, et je partis le même soir.
»Vous jugez de ma joie, mon cher oncle, en me voyant chargé d'un message d'État! Et quel bon conseil vous m'aviez donné d'acheter cette chaise de poste, que ma tante a trouvée si chère! «Un attaché sans chaise de poste,» m'avez-vous dit, «c'est un ... (je crois que vous avez employé cette comparaison) c'est un colimaçon sans coquille.» L'image me semble fort juste, à part la rapidité, qui n'est nullement dévolue à l'animal cité par vous.
»J'aime à plaisanter, j'ai même fait bien des folies de jeunesse; mais je songe sérieusement à ma carrière, je me préoccupe de mon avenir, suivant en cela vos bons avis; tous les jeunes gens ne pensent pas de même, malheureusement. Qui croyez-vous que je rencontre à Munich à la table d'hôte de l'hôtel d'Angleterre?... Je m'entends appeler d'un bout à l'autre de la table, je me détourne, je crois me tromper ... Point du tout: c'était mon cousin Fritz, parti de Paris huit jours avant moi, et parti pour aller vous voir dans votre terre du Périgord.
»Vous comprenez, mon oncle, que l'idée n'était pas venue de lui, mais de son père, lequel imagine toujours que je vous fais la cour aux dépens de mon cousin. Dieu merci, vous savez si j'en ai dit jamais le moindre mal. Qu'il ait rejeté toute occupation sensée, ou du moins qu'il se soit livré à mille occupations frivoles; qu'il ait dissipé tout le bien de sa mère, et le tiers de notre domaine de M***; qu'il ait promené par le monde ses goûts d'artiste, ses prétentions d'esprit, ses amourettes folles, et ses mille caprices qui choquent toutes les idées reçues, vous savez, mon oncle, que je m'en préoccupe fort peu. Cependant, j'avouerai qu'il ne m'est jamais agréable de me rencontrer avec un pareil étourdi dans les hautes sociétés où m'appelle ma position.
»Ce n'est point encore là le cas, nous ne sommes encore qu'à une table d'hôte de Munich. Je ne sais pourquoi, d'ailleurs, je ne m'étais point fait servir dans mon appartement, ce qui m'aurait épargné cette rencontre. Chaque fois qu'on n'agit pas en homme très comme il faut, on peut être sûr d'avoir à s'en repentir; c'est un de vos principes que je n'oublierai plus. Enfin, voilà la conversation qui s'établit de loin entre nous deux; vous pensez bien que je ne répondais que par monosyllabes. La table n'était garnie que d'Anglais et d'Allemands, mais on nous comprenait très-bien. Il me plaisante avec l'esprit que vous lui connaissez sur ma nouvelle position diplomatique, me demande si j'apporte la guerre ou la paix, et autres folies. Je lui fais signe qu'il n'est pas prudent de parler ainsi; et, en effet, j'ai appris ensuite qu'il y avait à cette même table un espion prussien et un espion anglais; moi-même, je passais pour un espion français, malgré mon titre d'attaché. Les Allemands ignorent ou ne veulent pas croire que notre gouvernement n'use pas de pareils moyens et que nous n'employons jamais qu'une politique loyale ou constitutionnelle.
»J'ai fini par me lever, je l'ai pris à part, et je lui ai fait comprendre tout ce que sa conduite avait d'indiscret à mon égard. «Nous ne sommes plus de jeunes fous,» lui ai-je dit; «la confiance du gouvernement m'a créé un titre et des devoirs nouveaux. La chaise de poste qui me transporte à Vienne est peut-être chargée des destinées d'un grand pays.... »—Tu es en chaise de poste?» m'a dit aussitôt mon cousin. «Je ne voyage pas autrement.—C'est fort commode, en effet, quand on n'aime pas aller à pied. Moi, je voyage à pied quand le pays est beau.—Bien du plaisir.—Par exemple, ce pays-ci est fort triste: des campagnes plates, sablonneuses, et des forêts de sapins pour varier; des rivières sans eau, des villes sans pierres, des tavernes sans vin, des femmes.... » Je me hâtai de lui couper la parole, car il m'aurait compromis davantage encore, «Il faut que je reparte,» lui dis-je; «je ne me suis arrêté à Munich que pour dîner.—C'est-à-dire pour souper, car on dîne ici à une heure, et il en est huit.— Adieu donc.—Tu ne restes pas pour voir la vieille madame Schrœder-Devrient dans Médée?—J'ai des devoirs plus pressants.—Je suis capable de faire une folie....— Je le crois.—Voici ma position. J'étais parti de Paris pour aller voir notre oncle; j'ai pris par la Bourgogne, afin d'éviter la monotonie de nos routes du centre. J'ai fait un coude pour voir le Jura, puis pour voir Constance, la ville des conciles (les décorations de l'Opéra sont tout à fait inexactes, et elles ont bien raison); ce qu'il y a de plus beau à Constance, c'est le bateau à vapeur qui vous en éloigne, et qui vous fait toucher en six heures à cinq nations différentes. Je ne voulais que poser le pied en Bavière; mais, à Lindau, l'on m'a dit des merveilles de Munich. Je viens de parcourir la ville en un jour, et j'en ai assez; tu as une place vide dans ta chaise de poste, tu vas à Vienne, je t'y accompagne. Je suis fort curieux de voir cette capitale.»
»Je crus l'arrêter en lui demandant s'il avait des lettres de crédit; il me montra une circulaire de l'un des Rothschild, qui le recommandait à tous ses correspondants. Je ne sais trop ce que vaut ce papier, qui me paraît être une simple lettre de politesse; mais, à Vienne, on en jugera. J'ai appris de bonne source que l'on n'y garderait pas vingt-quatre heures un étranger dont le portefeuille ne serait pas bien et valablement garni.
»Après tout, sa conversation m'a distrait pendant la route, qui n'était pas fort commode, surtout dans le pays de Salzbourg, l'un des endroits les plus sauvages de la terre. A Vienne, il est descendu dans une auberge de faubourg, voulant, dit-il, garder le plus strict incognito. J'en suis charmé, et je désire le rencontrer le moins possible. Il vous écrira sans doute pour s'excuser d'avoir pris la route de Vienne au lieu de celle du Périgord. Il est vrai que, la terre étant ronde, rien ne l'empêchera de vous aller rendre ses devoirs dans le courant de l'an prochain. »
Voilà la lettre de l'enfant.... Qu'en dis-tu? C'est ainsi que l'on est servi par ses parents:
M. de S*** m'a recommandé le plus grand secret sur sa communication amicale; mais ne trouves tu pas que la police paternelle de Vienne est bonne à quelque chose ... au moins, quand on a des amis!
Vienne me fait entièrement l'effet de Paris au XVIIIe siècle, en 1770, par exemple; et, moi-même, je me regarde comme un poëte étranger, égaré dans cette société mi-partie d'aristocratie brillante et de populaire en apparence insoucieux. Ce qui manque à la classe inférieure viennoise pour représenter l'ancien peuple de Paris, c'est l'unité de race. Les Slaves, les Magyares, les Tyroliens, Illyriens et autres sont trop préoccupés de leurs nationalités diverses, et n'ont pas même le moyen de s'entendre ensemble, dans le cas où leurs principes se rapprocheraient. De plus, la prévoyante et ingénieuse police impériale ne laisse pas séjourner dans la ville un seul ouvrier sans travail. Tous les métiers sont organisés en corporations; le compagnon qui vient de la province est soumis à peu près aux mêmes règles que le voyageur étranger. Il faut qu'il se fasse recommander par un patron ou par un habitant notable de la ville qui réponde de sa conduite ou des dettes qu'il pourrait faire. S'il ne peut pas offrir cette garantie, on lui permet un séjour de vingt-quatre heures pour voir les monuments et les curiosités, puis on lui signe son livret pour toute autre ville qu'il lui plaît d'indiquer et où les mêmes difficultés l'attendent. En cas de résistance, il est reconduit à son lieu de naissance, dont la municipalité devient solidaire de sa conduite et le fait généralement travailler à la terre, si l'industrie chôme dans les villes.
Tout ce régime est extrêmement despotique, j'en conviens; mais il faut bien se persuader que l'Autriche est la Chine de l'Europe. J'en ai dépassé la grande muraille ... et je regrette seulement qu'elle manque de mandarins lettrés.
Une telle organisation, dominée par l'intelligence, aurait, en effet, moins d'inconvénients: c'est le problème qu'avait voulu résoudre l'empereur philosophe Joseph II, tout empreint d'idées voltairiennes et encyclopédistes. L'administration actuelle suit despotiquement cette tradition, et n'étant, plus guère philosophique, reste simplement chinoise.
En effet, l'idée d'établir une hiérarchie lettrée est peut-être excellente; mais, dans un pays où la tradition de l'hérédité domine, il est assez commun de penser que le fils d'un lettré en est un lui-même. Il reçoit l'éducation qui convient, fait des vers et des tragédies, comme on apprend à en faire au collège, et succède au génie et à l'emploi de son père, sans exciter la moindre réclamation. S'il est entièrement incapable, il fait faire un livre historique, un volume de vers ou une tragédie héroïque par son précepteur, et le même effet est obtenu.
Ce qui prouve combien la protection accordée aux lettres par la noblesse autrichienne est intelligente, c'est que j'ai vu les écrivains allemands les plus illustres, méconnus et asservis, traînant dans des emplois infimes une majesté dégradée.
J'avais une lettre de recommandation pour l'un d'eux, dont le nom est plus célèbre peut-être à Paris qu'à Vienne; j'eus beaucoup de peine à le découvrir dans l'humble coin de bureau ministériel qu'il occupait. Je voulais le prier de me présenter dans quelques salons, où j'aurais voulu n'être introduit que sous les auspices du talent; je fus surpris et affligé de sa réponse.
—Présentez-vous simplement, me dit-il, en qualité d'étranger; dites aussi que vous êtes parent d'un attaché d'ambassade (mon cousin Henri!), et vous serez parfaitement reçu; car ici tout le monde est bon, et l'on est heureux d'accueillir les Français, ceux du moins qui ne font aucun ombrage au gouvernement. Quant à novis autres, pauvres poëtes, de quel droit irions-nous briller parmi les princes et les banquiers?
Je me sentis navré de cet aveu et de l'ironique misanthropie de l'homme célèbre, que cependant le sort avait forcé d'accepter un emploi misérable dans une société qui pourtant sait ce qu'il vaut, et qui n'a accordé à son talent que des lauriers stériles.
La position des artistes n'est pas la même: ils ont l'avantage d'amuser directement les nobles compagnies qui les accueillent avec tous les dehors de la sympathie et de l'admiration. Ils deviennent aisément les familiers et les amis des grands seigneurs, dont l'amour-propre est flatté de leur accorder une ostensible protection. Aussi les invite-t-on à toutes les fêtes. Seulement, il faut qu'ils apportent leur instrument, leur gagne-pain: c'est là le collier.—L'un d'eux, qui affecte des idées socialistes, s'est avisé de déclarer au prince de ..., son ami,— et remarque qu'il était aussi l'ami de la princesse,—qu'il voulait paraître comme simple invité, à la première fête qui serait donnée dans le palais, et ne jouerait d'aucun instrument.
—C'est facile, lui dit le prince; je dirai que vous êtes malade.
—Non, je tiens à ne pas paraître malade.
—Eh bien, mon ami, j'en parlerai à mes amis.
Le résultat est que l'artiste n'a pas reçu d'invitation. Il est parti, furieux, pour la Hongrie, où des ovations magnifiques le vengent déjà de la sotte étiquette des salons de Vienne.
18 janvier.—Parlons un peu encore des plaisirs du peuple viennois; c'est plus gai. Le carnaval approche, et je fréquente beaucoup les bals du Sperl et de la Birn plus amusants que d'autres, et qui s'adressent spécialement à la classe bourgeoise. Ce sont de vastes établissements splendidement décorés. Les femmes sont mieux mises, c'est-à-dire d'une mise plus parisienne, que celles de la classe inférieure; c'est ce qui représenterait ici la classe des grisettes. La valse est aussi énergique, aussi folle que dans les tavernes, et le nuage de tabac qu'elle agite n'est guère moins épais.
Au Sperl aussi, l'on dîne ou l'on soupe toujours au milieu des danses et de la musique, et le galop serpente autour des tables sans inquiéter les dîneurs. Le premier aspect du Sperl m'a rappelé un peu celui des musicos de Hollande; j'aime à croire, toutefois, que les danseuses appartiennent en général à une condition plus respectable que celles dont les aïeules ont fourni tant de modèles à Rubens.
Ces dernières, par exemple, ne seraient point souffertes par le gouvernement paternel de l'Autriche. Les étrangers présomptueux assurent que ce système est loin d'avoir amélioré les mœurs, et chacun d'eux, pour peu qu'il ait passé seulement un hiver à Vienne, vous énumérera tout au moins les deux cent et trente conquêtes qui forment le contingent de l'Allemagne sur la liste de don Juan. Mais ce sont des exagérations auxquelles a pu donner lieu la facilité des Viennoises à entrer en conversation avec les cavaliers qui se placent près d'elles, dans les spectacles ou dans les bals. Si l'on te dit aussi que les grandes dames sont toujours un peu du XVIIIe siècle dans ce pays, où le XIXe siècle n'a pas encore commencé, ne crois pas tous les récits de nos modernes Casanovas; mais songe aussi que le nombre des femmes belles est si grand dans toute l'Autriche, que la plupart deviennent moins fières en raison de ce qu'elles sont moins appréciées.
La beauté des femmes est encore une chose qui saisit l'étranger d'étonnement en passant à Lintz, la première ville d'Autriche du côté de la Bavière. J'arrivai un dimanche, et je vis les femmes de la campagne qui se rendaient aux églises; elles portaient presque toutes le costume national: des jupons de couleur éclatante, des corsets brodés, des colliers et de grands bonnets de drap d'or, à ravir un directeur de théâtre. Ces femmes étaient en général d'une éclatante beauté; les livres de voyages ne manquent pas d'en prévenir les voyageurs, et, en cela du moins, leur indication est parfaitement juste. Je passai la journée à parcourir les places et les rues sans me lasser de cette admiration. Toutefois, à Lintz, le type des physionomies est toujours à peu près le même: ce sont de grandes femmes à la figure régulière et douce, à l'œil beau, blondes et blanches, avec une délicatesse de teint qui est le même chez les paysannes et chez les personnes de la ville. A la longue, on se fatiguerait de cette uniformité de figures, qui explique leur beauté, comme la pureté du sang et l'excellence du climat font comprendre les belles races parmi les animaux.
A Vienne, au contraire, les figures sont très-variées, bien qu'il soit possible encore de les classer en un petit nombre de types analogues. En général, blondes et brunes ont toutes la peau extrêmement blanche et délicate, la taille parfaite et les bras superbes. On pourrait dire que la classe moyenne est moins favorisée; mais les beautés de l'aristocratie, que l'on voit toutes réunies dans les grandes soirées et dans les concerts, et celles de la classe inférieure, qui ne manquent guère les réunions du Sperl et du Volksgarten, luttent, à chance égale, de beauté, de fraîcheur, et même souvent d'élégance et de grâce.
Ce sont là d'heureux pays, surtout lorsque l'on pense aux tristes créatures qui peuplent nos villes et nos campagnes; c'est le signe à la fois du bien-être de la population inférieure et du facile travail qui suffit à le lui procurer. Sans prétendre faire ici le panégyrique du gouvernement de l'Autriche, je puis t'assurer que c'est le plus favorable de tous au bonheur du peuple, ainsi que des classes élevées; quant à la bourgeoisie, nous savons déjà qu'il n'y a qu'elle qui gagne aux révolutions.
Je regrette de ne pouvoir te parler encore que des plaisirs d'hiver de la population viennoise. Le Prater, que je n'ai vu que lorsqu'il était dépouillé de sa verdure, n'avait pas perdu pourtant toutes ses beautés; les jouis de neige surtout, il présente un coup d'œil charmant, et la foule venait de nouveau envahir ses nombreux cafés, ses casinos et ses pavillons élégants, trahis tout d'abord par la nudité de leurs bocages. Les troupes de chevreuils parcourent en liberté ce parc où on les nourrit, et plusieurs bras du Danube coupent en îles les bois et les prairies. A gauche commence le chemin de Vienne à Brunn. A un quart de lieue plus loin coule le Danube (car Vienne n'est pas plus sur le Danube que Strasbourg sur le Rhin). Tels sont les Champs-Elysées de cette capitale. Son plus grand jardin public se rencontre à peu de distance, dans le quartier de Léopoldstadt. Lorsque j'y suis entré, ses longues allées étaient vides, ses parterres jaunis. De loin en loin, on découvrait des horizons charmants; des montagnes couronnées de châteaux indiquent à distance les rives du Danube. Un autre jardin qu'on appelle jardin du Peuple, est situé dans l'intérieur même des remparts, près du château impérial.
Les jardins de Schœnbrunn n'étaient pas les moins désolés dans le moment où je les ai parcourus. Schœnbrunn est le Versailles de Vienne; le village de Hitzing qui l'avoisine est toujours, chaque dimanche, le rendez-vous des joyeuses compagnies. Strauss fils préside toute la journée son orchestre au casino de Hitzing, et n'en retourne pas moins, le soir, diriger les valses du Sperl. Pour arriver à Hitzing, on traverse la cour du château de Schœnbrunn; des Chimères de marbre gardent l'entrée, et toute cette cour déserte est négligée et décorée dans le goût du XVIIIe siècle; le château lui-même, dont la façade est imposante, n'a rien de riche dans son intérieur que l'immensité de ses salles, où le badigeonnage recouvre presque partout les vieilles rocailles dorées. Mais, en sortant du côté des jardins, on jouit d'un coup d'œil magnifique, dont les souvenirs de Saint-Cloud et de Versailles ne rabaissent pas l'impression.
Le pavillon de Marie-Thérèse, situé sur une colline qui déroule à ses pieds d'immenses nappes de verdure, est d'une architecture toute féerique, et à laquelle je ne puis rien comparer. Composé d'une longue colonnade tout à jour, et dont les quatre arcades du milieu sont seules vitrées de glaces pour former un cabinet de repos, ce bâtiment est à la fois un palais et un are de triomphe. Vu de la route, il couronne le château dans toute sa largeur et semble en faire partie, parce que la colline sur laquelle il est bâti élève sa base au niveau des toits de Schœnbrunn. Il faut monter longtemps par les allées de pins, par les gazons, le long des fontaines sculptées dans le goût du Puget et de Bouchardon, en admirant toutes les divinités de cet Olympe maniéré, pour parvenir enfin aux marches de ce temple digne d'elles, qui se découpe si hardiment dans l'air, et y fait flotter tous les festons et tous les astragales de mademoiselle de Scudéri....
Je me sauve au travers du jardin pour revenir aux faubourgs de Vienne par cette belle avenue de Maria-Hilf, ornée pendant une lieue d'un double rang de peupliers immenses. La foule endimanchée se presse toujours vers Hitzing en faisant des haltes nombreuses dans les cafés et les casinos qui bordent toute la chaussée. C'est la plus belle entrée de Vienne: c'est une Courtille décente et bourgeoise dont les beaux équipages ne se détournent pas.
Pour en finir avec les faubourgs de Vienne, desquels on ne peut guère séparer Schœnbrunn et Hitzing, je dois te parler encore des trois théâtres qui complètent la longue série des amusements populaires. Le théâtre de la Vienne (an der Wien), celui de Josephstadt, et celui de Léopoldstadt, sont, en effet, des théâtres consacrés au peuple, et que nous pouvons comparer à nos scènes de boulevard. Les autres théâtres de Vienne, celui de la Burg pour la comédie et le drame, et celui de la Porte-de-Carinthie pour le ballet et l'opéra, sont situés dans l'enceinte des murs. Le théâtre de la Vienne, malgré son humble destination, est le plus beau de la ville et le plus magnifiquement décoré. Il est aussi grand que l'Opéra de Paris, et ressemble beaucoup, par sa coupe et ses ornements, aux grands théâtres d'Italie. On y joue des drames historiques, de grandes féeries-ballets et quelques petites pièces d'introduction, imitées généralement de nos vaudevilles. Lorsque j'arrivai à Vienne, un mélodrame de madame Birch-Pfeiffer, les Styriens, y obtenait un grand succès. Pendant ce temps, on représentait à Léopoldstadt, ainsi que je te l'ai déjà appris, une autre pièce de cette même dame. Madame Birch-Pfeiffer est le Bouchardy du théâtre allemand. Elle intitule franchement ses pièces drames populaires; mais ce serait lui faire trop d'honneur que de la comparer à notre compatriote autrement que par ses succès. J'ai vu jouer aussi au théâtre de la Vienne le Guillaume Tell de Schiller; ce qui prouverait que la censure impériale n'est pas si farouche qu'on la fait; car, assurément, personne ne lui contesterait le droit de défendre la représentation de Guillaume Tell.
Mais la censure nous a permis de voir représenter aussi Ruy Blas à Léopoldstadt, sous le titre de Maître et Valet; il est vrai que le dénoûment est légèrement modifié. Ruy Blas ne fait que menacer son maître avec cette fameuse épée qu'il lui arrache si hardiment. On s'explique alors; le valet retrouve ses parents, comme Figaro; mais, plus heureux que ce dernier, il les retrouve riches et grands seigneurs. Je crois même qu'au dénoûment il épouse la reine, et devient une sorte de mari-Cobourg, ce qui est encore bien plus constitutionnel.
Les théâtres de Léopoldstadt et de la Vienne sont desservis tous les deux par la troupe du directeur Carl. Le fond de leur répertoire se compose de farces locales, sortes de pièces bizarres à grand spectacle, dont les Viennois ne peuvent se lasser. Pour s'en faire une idée en France, il faudrait réunir la' pantomime de Deburau aux vaudevilles les plus excentriques du théâtre des Variétés. Celui des Saltimbanques en donnerait une sorte d'aperçu. L'esprit logique et régulier du bourgeois parisien ne supporterait pas la liberté folle et la gaieté humoristique de ces compositions. La plus célèbre, et pour ainsi dire le modèle du genre, est intitulée: Trente ans de la vie d'un mauvais sujet. Presque toutes ces farces locales ont pour auteur un acteur nommé Nestroy, qui en joue les principaux rôles avec beaucoup de verve et d'esprit.
Le théâtre de Josephstadt, dont l'intérieur ressemble à la salle du Gymnase, vient d'être occupé pendant deux mois par les séances d'un physicien nommé Dobler. Cet artiste ne s'élève point au-dessus de Bosco, qui charme en ce moment le public de Constantinople. Depuis son départ, Josephstadt a rajeuni l'éternel sujet de la Révolte au sérail, qui, grâce aux jolies figurantes et aux tribulations des malheureux Turcs européanisés, fait fureur en ce moment; le peuple viennois ne commence à rire des Turcs que depuis fort peu d'années, ce qui explique aussi l'excès de sa satisfaction.
J'ai été témoin, à Josephstadt, d'une représentation dont nous n'avons guère l'idée en France. C'était l'Académie du célèbre Saphir, l'un des journalistes et des poëtes les plus distingués d'Allemagne. Une foule d'artistes concourait, d'ailleurs, à cette séance littéraire. Elle a commencé par une scène en vers, de Saphir, intitulée la Conjugaison du verbe aimer. Trois des plus jolies actrices du Théâtre-Impérial représentaient, l'une la maîtresse, les deux autres les écolières. Cette ingénieuse idée était d'une exécution charmante. Ensuite, la Revue nocturne chantée par un acteur du théâtre delà Porte-de-Carinthie, était accompagnée au piano par Liszt. Puis mademoiselle Caroline Miller vint jouer, elle seule, une comédie en trois actes, fort courte heureusement, composée aussi par Saphir. C'était une sorte de parodie où le spirituel bénéficiaire faisait la critique de nos comédies modernes. Mademoiselle Miller partagea les applaudissements donnés à l'ouvrage. On sait que cette actrice est appelée la Mars de l'Allemagne. Un journaliste de Vienne remarquait dernièrement, à ce propos, qu'il serait peut-être plus convenable de dire que mademoiselle Mars est la Caroline Miller, de la France. Nous déclarons ne nous y point opposer. La séance académique, après plusieurs lectures de vers, fut terminée par une lecture humoristique que Saphir vint faire en personne. Nous avions conçu d'abord quelque inquiétude sur le sort de cette longue production littéraire, qui arrivait après les chanteurs et les acteurs, après Liszt, après Bériot. On viendrait lire alors à un public français un article inédit de Voltaire, qu'il demanderait bien vite ses chevaux et ses socques, comme M. de Buffon. Eh bien, tout ce public brillant de Vienne resta à la lecture de cet article, qui était le développement d'un paradoxe philosophique, et l'on applaudit Saphir, et on le redemanda deux fois. Voilà ce que c'est qu'une académie dans les villes d'Allemagne; un homme de lettres donne des concerts de poésie et de musique, comme un simple artiste exécutant. L'Académie de Saphir lui a rapporté trois mille florins. Impossible de te donner une idée plus exacte des plaisirs du grand monde à Vienne; il faut séparer absolument celui-là de l'autre; car, ici, il y a encore un grand monde, n'en doute pas.
Ce sont là les plaisirs de la population de Vienne pendant l'hiver. Et c'est l'hiver seulement qu'on peut étudier cette ville dans toutes les nuances originales de son caractère semi-slave et semi-européen. L'été, le beau monde s'éloigne, parcourt l'Italie, la Suisse et les villes de bains, ou va sièger dans ses châteaux de Hongrie et de Bohême; le peuple transporte au Prater, à l'Augarten, à Hitzing, toute l'ardeur et tout l'enivrement de ses fêtes, de ses valses et des interminables soupers. Il faut donc prendre alors les bateaux du Danube ou la poste impériale, et laisser cette capitale à sa vie de tous les jours, si variée et si monotone à la fois.
Vienne, pendant l'été, devient une ville aussi ennuyeuse que l'est Munich dans tous les temps.
X—SUITE DU JOURNAL
1er février.—Reprenons l'histoire de nos aventures.... Et maintenant, sonnons de la trompette; couvrons nos défaites passées avec tous les triomphes de ce qui nous arrive aujourd'hui. Ce sont de beaux drapeaux, des drapeaux de lin et de soie que nous élevons à présent. Nous voilà du faubourg dans la ville, et de la ville....
Pas encore.
Mon ami, je t'ai décrit jusqu'à présent fidèlement mes liaisons avec des beautés de bas lieu; pauvres amours! elles sont cependant bien bonnes et bien douces. La première m'a donné tout l'amour qu'elle a pu; puis elle est partie comme un bel ange pour aller voir sa mère à Brunn. Les deux autres m'accueillaient fort amicalement et m'ouvraient leur bouche souriante comme des fleurs attendant les fruits; ce n'était plus que patience à prendre quelque temps pour l'honneur de la ville et de ses faubourgs. Mais, ma foi, mes belles, le Français est volage!... le Français a rompu cette glace viennoise qui présente des obstacles au simple voyageur, à celui qui passe et qui s'envole. Maintenant, nous avons droit de cité, pignon sur rue: nous nous adressons à de grandes dames!... «Ce sont de grandes dames, voyez-vous!» comme disait mon ami Bocage.
Tu vas croire que je suis fou de joie; mais non, je suis très-calme; cela est comme je te le dis, voilà tout.
J'hésite à te continuer ma confession, ô mon ami! comme tu peux voir que j'ai longtemps hésité à t'envoyer cette lettre. Ma conduite n'est-elle pas perfide envers ces bonnes créatures, qui n'imaginaient pas que les secrets de leur beauté et de leurs caprices s'éparpilleraient dans l'univers, et s'en iraient à quatre cents lieues réjouir la pensée d'un moraliste blasé (c'est toi-même), et lui fournir une série d'observations physiologiques.
Ne va pas révéler, à des Parisiens surtout, le secret de nos confidences, ou bien dis-leur que tout cela est de pure imagination; que, d'ailleurs, cela est si loin (comme disait Racine dans la préface de Bajazet)! et enfin, que les noms, adresses et autres indications sont suffisamment déguisés pour que rien, en cela, ne ressemble à une indiscrétion. Et, d'ailleurs, qu'importe après tout?... Nous ne vivons pas, nous n'aimons pas. Nous étudions la vie, nous analysons l'amour, nous sommes des philosophes, pardieu!
Représente-toi une grande cheminée de marbre sculpté. Les cheminées sont rares à Vienne, et n'existent guère que dans les palais. Les fauteuils et les divans ont des pieds dorés. Autour de la salle, il y a des consoles dorées; et les lambris ... ma foi, il y a aussi des lambris dorés. La chose est complète, comme tu vois.
Devant cette cheminée, trois dames charmantes sont assises: l'une est de Vienne; les deux autres sont, l'une Italienne, l'autre Anglaise. L'une des trois est la maîtresse de la maison. Des hommes qui sont là, deux sont comtes, un autre est un prince hongrois, un autre est ministre, et les autres sont des jeunes gens pleins d'avenir. Les dames ont parmi eux des maris et des amants avoués, connus; mais tu sais que les amants passent en général à l'état de maris, c'est-à-dire ne comptent plus comme individualité masculine. Cette remarque est très-forte, songes-y bien.
Ton ami se trouve donc seul d'homme dans cette société, à bien juger sa position; la maîtresse de la maison mise à part (cela doit être), ton ami a donc des chances de fixer l'attention des deux dames qui restent, et même il a peu de mérite à cela par les raisons que je viens d'exposer.
Ton ami a dîné confortablement; il a bu des vins de France et de Hongrie, pris du café et de la liqueur; il est bien mis, son linge est d'une finesse exquise, ses cheveux sont soyeux et frisés très-légèrement; ton ami fait du paradoxe, ce qui est usé depuis dix ans chez nous, et ce qui est ici tout neuf. Les seigneurs étrangers ne sont pas de force à lutter sur ce bon terrain que nous avons tant remué. Ton ami flamboie et pétille; on le touche, il en sort du feu.
Voilà un jeune homme bien posé; il plaît prodigieusement aux dames; les hommes sont très-charmés aussi. Les gens de ce pays sont si bons! Ton ami passe donc pour un causeur agréable. On se plaint qu'il parle peu; mais, quand il s'échauffe, il est très-bien!
Je te dirai que, des deux dames, il en est une qui me plaît beaucoup, et l'autre beaucoup aussi. Toutefois, l'Anglaise a un petit parler si doux, elle est si bien assise dans son fauteuil; elle a de si beaux cheveux blonds à reflets rouges, la peau si blanche; de la soie, de la ouate et des tulles, des perles et des opales: on ne sait pas trop ce qu'il y a au milieu de tout cela, mais c'est si bien arrangé!
C'est là un genre de beauté et de charme que je commence à présent à comprendre; je vieillis. Si bien que me voilà à m'occuper toute la soirée de cette jolie femme dans son fauteuil. L'autre paraissait s'amuser beaucoup dans la conversation d'un monsieur d'un certain âge qui semble fort épris d'elle, et dans les conditions d'un patito tudesque, ce qui n'est pas réjouissant. Je causais avec la petite dame bleue; je lui témoignais avec feu mon admiration pour les cheveux et le teint des blondes. Voici l'autre, qui nous écoutait d'une oreille, qui quitte brusquement la conversation de son soupirant et se mêle à la nôtre. Je veux tourner la question. Elle avait tout entendu. Je me hâte d'établir une distinction pour les brunes qui ont la peau blanche; elle me répond que la sienne est noire.... De sorte que voilà ton ami réduit aux exceptions, aux conventions, aux protestations. Alors, je pensais avoir beaucoup déplu à la dame brune. J'en étais fâché, parce qu'après tout elle est fort belle et fort majestueuse dans sa robe blanche, et ressemble à la Grisi dans le premier acte de Don Juan. Ce souvenir m'avait servi, du reste, à rajuster un peu les choses. Deux jours après, je me rencontre au Casino avec l'un des comtes qui étaient là; nous allons par occasion dîner ensemble, puis au spectacle. Nous nous lions comme cela. La conversation tombe sur les deux dames dont j'ai parlé plus haut; il me propose de me présenter à l'une d'elles: la noire. J'objecte ma maladresse précédente. Il me dit qu'au contraire, cela avait très-bien fait. Cet homme est profond.
Je craignis d'abord qu'il ne fût l'amant de cette dame et ne tendît à s'en débarrasser, d'autant plus qu'il me dit:
—Il est très-commode de la connaître, parce qu'elle a une loge au théâtre de la Porte-de-Carinthie, et qu'alors vous irez quand vous voudrez.
—Cher comte, cela est très-bien; présentez-moi à la dame.
Il l'avertit, et, le lendemain, me voici chez cette belle personne vers trois heures. Le salon est plein de monde. J'ai l'air à peine d'être là. Cependant; un grand Italien salue et s'en va, puis un gros individu, qui me rappelait le co-registrateur Heerbrand d'Hoffmann, puis mon introducteur, qui avait affaire. Restent le prince hongrois et le patito. Je veux me lever à mon tour; la dame me retient en me demandant si ... (j'allais écrire une phrase qui serait une indication). Enfin, sache seulement qu'elle me demande un petit service que je peux lui rendre. Le prince s'en va pour faire une partie de paume. Le vieux (nous l'appellerons marquis, si tu veux), le vieux marquis tient bon. Elle lui dit:
—Mon cher marquis, je ne vous renvoie pas, mais c'est qu'il faut que j'écrive.
Il se lève, et je me lève aussi. Elle me dit:
—Non, restez; il faut bien que je vous donne la lettre.
Nous voilà seuls. Elle poursuit:
—Je n'ai pas de lettre à vous donner; causons un peu; c'est si ennuyeux de causera plusieurs! Je veux aller à Munich, dites-moi comment cela est?
Je réponds:
—J'en ai un itinéraire superbe avec des gravures, je vous l'apporterai demain.
C'était assez adroit; puis je dis quelques mots de Munich, et nous passons à d'autres sujets de conversation.
Mais ... il me semble que je vais te raconter l'aventure la plus commune du monde. M'en vanter? Pourquoi donc? Je t'avouerai même que cela a mal fini. Je m'étais laissé aller avec complaisance à décrire mes amours de rencontre, mais ce n'était que comme étude de mœurs lointaines; il s'agissait de femmes qui ne parlent à peu près aucune langue européenne ... et, pour ce que j'aurais à dire encore, je me suis rappelé à temps le vers de Klopstock: «Ici, la discrétion me fait signe de son doigt d'airain. »
P.-S.—Ne sois pas trop sévère pour cette correspondance à bâtons rompus.... A Vienne, cet hiver, j'ai continuellement vécu dans un rêve. Est-ce déjà la douce atmosphère de l'Orient qui agit sur ma tête et sur mon cœur?—Je n'en suis pourtant ici qu'à moitié chemin.
XI—L'ADRIATIQUE
Quelle catastrophe, mon ami! Comment te dire tout ce qui m'est arrivé, ou plutôt comment oser désormais livrer une lettre confidentielle à la poste impériale! Songe bien que je suis encore sur le territoire de l'Autriche, c'est-à-dire sur des planches qui en dépendent,—le pont du Francesco-Primo, vaisseau du Lloyd autrichien. Je t'écris en vue de Trieste, ville assez maussade, située sur une langue de terre qui s'avance dans l'Adriatique, avec ses grandes rues qui la coupent à angles droits et où souffle un vent continuel. Il y a de beaux paysages, sans doute, dans les montagnes sombres qui creusent l'horizon; mais tu peux, en lire d'admirables descriptions dans Jean Sbogar et dans Mademoiselle de Marsan, de Charles Nodier; il est inutile de les recommencer. Quant à mon voyage de Vienne ici, je l'ai fait en chemin de fer, sauf une vingtaine de lieues dans les gorges de montagnes couvertes de sapins poudrés de frimas.... Il faisait très-froid. Cela n'était pas gai, mais c'était en rapport avec mes sentiments intérieurs. Contente-toi de cet aveu.
Tu me demanderas pourquoi je ne me rends pas en Orient par le Danube, comme c'était d'abord mon intention. Je l'apprendrai que les aimables aventures qui m'ont arrêté à Vienne beaucoup plus longtemps que je ne voulais y rester, m'ont fait manquer le dernier bateau à vapeur qui descend vers Belgrade et Semlin, où, d'ordinaire, on prend la poste turque. Les glaces sont arrivées, il n'a plus été possible de naviguer. Dans ma pensée, je comptais finir l'hiver à Vienne et ne repartir qu'au printemps ... peut-être même jamais. Les dieux en ont décidé autrement.
Non, tu ne sauras rien encore. Il faut que j'aie mis l'étendue des mers entre moi et ... un doux et triste souvenir. Sais-tu maintenant où je vais, sur ce beau paquebot du Lloyd autrichien?
Je vais rêver à mes amours ... dans l'île même de Cythère (Cérigo).
Nous descendons l'Adriatique par un temps épouvantable; impossible de voir autre chose que les côtes brumeuses de l'Illyrie à notre gauche et les îles nombreuses de l'archipel dalmate. Le pays des Monténégrins ne dessine lui-même à l'horizon qu'une sombre silhouette, que nous avons aperçue en passant devant Raguse, ville tout italienne. Nous avons relâché plus tard à Corfou, pour prendre du charbon et pour recevoir quelques Égyptiens, commandés par un Turc qui se nomme Soliman-Aga. Ces braves gens se sont établis sur le pont, où ils restent accroupis le jour et couchés la nuit, chacun sur son tapis. Le chef seul demeure avec nous, dans l'entre-pont, et prend ses repas à notre table. Il parle un peu l'italien et semble un assez joyeux compagnon.
La tempête a augmenté quand nous approchions de la Grèce. Le roulis était si violent pendant notre dîner, que la plupart des convives avaient peu à peu gagné leurs hamacs.
Dans ces circonstances, où, après maintes bravades, la table d'abord pleine se dégarnit insensiblement, aux grands éclats de rire de ceux qui résistent à l'effet du tangage, il s'établit entre ces derniers une sorte de fraternité maritime. Ce qui n'était pour tous qu'un repas devient pour ceux qui restent un festin, qu'on prolonge le plus possible. C'est un peu comme la poule au billard; il s'agit de ne pas mourir.
Mourir!... et tu vas voir si l'allusion est plaisante. Nous étions restés quatre à table, après avoir vu échouer honteusement trente convives. Il y avait, outre Soliman et moi, un capitaine anglais et un capucin de la terre sainte, nommé le père Charles. C'était un bonhomme qui riait de bon cœur avec nous et qui nous fit remarquer que, ce jour-là, Soliman-Aga ne s'était pas versé de vin, ce qu'il faisait abondamment d'ordinaire. Il le lui dit en plaisantant.
—Pour aujourd'hui, répondit le Turc, il tonne trop fort.
Le père Charles se leva de table et tira de sa manche un cigare qu'il m'offrit fort gracieusement.
Je l'allumai, et je voulais encore tenir compagnie aux deux autres; mais je ne tardai pas à sentir qu'il était plus sain d'aller prendre l'air sur le pont.
Je n'y restai qu'un instant. L'orage était encore dans toute sa force. Je me hâtai de regagner l'entre-pont. L'Anglais se livrait à de grands éclats de gaieté et mangeait de tous les plats en disant qu'il consommerait volontiers le dîner de la chambrée entière (il est vrai que le Turc l'y aidait puissamment). Pour compléter sa bravade, il demanda une bouteille de vin de Champagne et nous en offrit à tous; personne de ceux qui étaient couchés dans les cadres n'accepta son invitation. Il dit alors au Turc:
—Eh bien, nous la boirons ensemble!
Mais, en ce moment, le tonnerre grondait encore, et Soliman-Aga, croyant peut-être que c'était une tentation du diable, quitta la table et se précipita dehors sans rien répondre.
L'Anglais, contrarié, s'écria:
—Eh bien, tant mieux! je la boirai tout seul, et j'en boirai encore une autre après!
Le lendemain matin, l'orage était apaisé; le garçon, en entrant dans la salle, trouva l'Anglais couché à demi sur la table, la tête reposant sur ses bras. On le secoua. Il était mort!
—Bismillah! s'écria le Turc.
C'est le mot qu'ils prononcent pour conjurer toute chose fatale.
L'Anglais était bien mort. Le père Charles regretta de ne pouvoir prier comme prêtre pour lui; mais certainement il pria en lui-même comme homme.
Étrange destinée! cet Anglais était un ancien capitaine de la compagnie des Indes, souffrant d'une maladie de cœur, et à qui l'on avait conseillé l'eau du Nil. Le vin ne lui a pas donné le temps d'arriver à l'eau.
Après tout, est-ce là un genre de mort bien malheureux?
On va s'arrêter à Cérigo pour y laisser le corps de l'Anglais. C'est ce qui me permet d'aborder à cette île, où le bateau ne relâche pas ordinairement. Tu auras compris sans doute la pensée qui m'a fait brusquement quitter Vienne.... Je m'arrache à des souvenirs.—Je n'ajouterai pas un mot de plus. J'ai la pudeur de la souffrance, comme l'animal blessé qui se retire dans la solitude pour y souffrir longtemps ou pour y succomber sans plainte.
LORELY
SOUVENIRS D'ALLEMAGNE
A JULES JANIN
Cologne, 21 juin 1853.
Vous la connaissez comme moi, mon ami, cette Lorely ou Lorelei,—la fée du Rhin,—dont les pieds rosés s'appuient sans glisser sur les rochers humides de Baccarach, près de Coblence. Vous l'avez aperçue sans doute avec sa tête au col flexible, qui se dresse sur son corps penché. Sa coiffe de velours grenat, à retroussis de drap d'or, brille au loin comme la tête sanglante du vieux dragon de l'Éden.
Sa longue chevelure blonde tombe à sa droite sur ses blanches épaules, comme un fleuve d'or qui s'épancherait dans les eaux verdâtres du fleme. Son genou plié relève l'envers chamarré de sa robe de brocart, et ne laisse paraître que certains plis obscurs de l'étoffe verte qui se colle à ses flancs.
Son bras gauche entoure négligemment la mandore des vieux minnesingers de Thuringe, et entre ses beaux seins, aimantés de rose, étincelle le ruban pailleté qui retient faiblement les plis de lin de sa tunique. Son sourire est doué d'une grâce invincible, et sa bouche entr'ouverte laisse échapper les chants de l'antique sirène.
Je l'avais aperçue déjà dans la nuit, sur cette rive où la vigne verdoie et jaunit tour à tour, relevée au loin par la sombre couleur des sapins et par la pierre rouge, de ces châteaux et de ces forts, dont les balistes des Romains, les engins de guerre de Frédéric Barberousse et les canons de Louis XIV ont édenté les vieilles murailles.
Eh bien, mon ami, cette fée radieuse des brouillards, cette ondine fatale comme toutes les nixes du Nord qu'a chantées Henri Heine, elle me fait signe toujours: elle m'attire encore une fois!
Je devrais me méfier pourtant de sa grâce trompeuse,—car son nom même signifie en même temps charme et mensonge; et, une fois déjà, je me suis trouvé jeté sur la rive, brisé dans mes espoirs et dans mes amours, et bien tristement réveillé d'un songe heureux qui promettait d'être éternel.
On m'avait cru mort de ce naufrage, et l'amitié, d'abord inquiète, m'a conféré d'avance des honneurs que je ne me rappelle qu'en rougissant, mais dont plus tard peut-être je me croirai plus digne.
Voici ce que vous écriviez, il y a environ dix ans,—et cela n'est pas sans rapport avec certaines parties du livre que je publie aujourd'hui. Permettez-moi donc de citer quelques lignes de cette biographie anticipée, que j'ai eu le bonheur de lire autrement que des yeux de l'âme.
Alas! poor Yorick!...
«Ceux qui l'ont connu pourraient dire au besoin toute la grâce et toute l'innocence de ce gentil esprit qui tenait si bien sa place parmi les beaux esprits contemporains. Il avait à peine trente ans, et il s'était fait, en grand silence, une renommée honnête et loyale, qui ne pouvait que grandir. C'était tout simplement, mais dans la plus loyale acception de ce mot-là, la poésie, un poëte, un rêveur, un de ces jeunes gens sans fiel, sans ambition, sans envie, à qui pas un bourgeois ne voudrait donner en mariage même sa fille borgne et bossue; en le voyant passer le nez au vent, le sourire sur la lèvre, l'imagination éveillée, l'œil à demi fermé, l'homme sage, ce qu'on appelle un homme sage, se dit à lui-même:
»—Quel bonheur que je ne sois pas fait ainsi!
»Il vivait an jour le jour, acceptant avec reconnaissance, avec amour, chacune des belles heures de la jeunesse, tombées du sein de Dieu. Il avait été riche un instant; mais, par goût, par passion, par instinct, il n'avait pas cessé de mener la vie des plus pauvres diables. Seulement, il avait obéi plus que jamais au caprice, à la fantaisie, à ce merveilleux vagabondage dont ceux-là qui l'ignorent disent tant de mal. Au lieu d'acheter avec son argent de la terre, une maison, un impôt à payer, des droits et des devoirs, des soucis, des peines et l'estime de ses voisins les électeurs[1], il avait acheté des morceaux de toile peinte, des fragments de bois vermoulu, toute sorte de souvenirs des temps passés, un grand lit de chêne sculpté de haut en bas; mais, le lit acheté et payé, il n'avait plus eu assez d'argent pour acheter de quoi le garnir, et il s'était couché, non pas dans son lit, mais à côté de son lit, sur un matelas d'emprunt. Après quoi, toute sa fortune s'en était allée pièce à pièce, comme s'en allait son esprit, causerie par causerie, bons mots par bons mots; mais une causerie innocente, mais des bons mots sans malice et qui ne blessaient personne. Il se réveillait en causant le matin, comme l'oiseau se réveille en chantant, et en voilà pour jusqu'au soir. Chante donc, pauvre oiseau sur la branche; chante et ne songe pas à l'hiver;—laisse les soucis de l'hiver à la fourmi qui rampe à tes pieds.
»Il serait impossible d'expliquer comment cet enfant, car, à tout prendre, c'était un enfant, savait tant de choses sans avoir rien étudié, sinon au hasard, par les temps pluvieux, quand il était seul, l'hiver, au coin du feu. Toujours est-il qu'il était très-versé dans les sciences littéraires. Il avait deviné l'antiquité, pour ainsi dire, et jamais il ne s'est permis de blasphème contre les vieux dieux du vieil Olympe; au contraire, il les glorifiait en mainte circonstance, les reconnaissait tout haut pour les vrais dieux, et disant son meâ culpâ de toutes ses hérésies poétiques. Car, en même temps qu'il célébrait Homère et Virgile, comme on raconte ses visions dans la nuit, comme on raconte un beau songe d'été, il allait tout droit à Shakspeare, à Gœthe surtout; si bien qu'un beau matin, en se frottant les yeux, il découvrit qu'il savait la langue allemande dans tous ses mystères, et qu'il lisait couramment le drame du docteur Faust. Vous jugez de son étonnement et du nôtre. Il s'était couché la veille presque Athénien, il se relevait le lendemain un Allemand de la vieille roche. Il acceptait non-seulement le premier, mais encore le second Faust; et cependant, nous autres, nous lui disions que c'était bien assez du premier. Bien plus, il a traduit les deux Faust, il les a commentés; il les a expliqués à sa manière; il voulait en faire un livre classique, disait-il. Souvent il s'arrêtait en pleine campagne, prêtant l'oreille, et, dans ces lointains lumineux que, lui seul, il pouvait découvrir, vous eussiez dit qu'il allait dominer tous les bruits, tous les murmures, toutes les imprécations, toutes les prières venus à travers les bouillonnements du fleuve, de l'autre côté du Pihin.
»Si jeune encore, comme vous voyez, il avait eu toutes les fantaisies, il avait obéi à tous les caprices. Vous lui pouviez appliquer toutes les douces et folles histoires qui se passent, dit-on, dans l'atelier et dans la mansarde, tous les joyeux petits drames du grenier où l'on est si bien à vingt ans, et encore c'eût été vous tenir un peu en deçà de la vérité. Pas un jeune homme, plus que lui, n'a été facile à se lier avec ce qui était jeune, beau et poétique; l'amitié lui poussait comme à d'autres l'amour, par folles bouffées; il s'enivrait du génie de ses amis comme on s'enivre de la beauté de sa maîtresse! Silence! ne l'interrogez pas! où va-t-il? Dieu le sait. A quoi? que veut-il? quelle est la grande idée qui l'occupe à cette heure? Respectez sa méditation, je vous prie; il est tout occupé du roman ou du poëme et des rêves de ses amis de la veille. Il arrange dans sa tête ces turbulentes amours; il dispose tous ces événements amoncelés; il donne à chacun son rêve, son langage, sa joie ou sa douleur. «Eh bien, Ernest, qu'as-tu fait? Moi, j'ai tué cette nuit cette pauvre enfant de quinze ans, dont tu m'as conté l'histoire. Mon cœur saigne encore, mon ami, mais il le fallait; cette enfant n'avait plus qu'à mourir!... Et toi, cher Auguste, qu'as-tu fait de ton jeune héros que nous avons laissé dans la bataille philosophique? Si j'étais à ta place, je le rappellerais de l'Université, et je lui donnerais une maîtresse.» Telles étaient les grandes occupations de sa vie: marier, élever, accorder entre eux toute sorte de beaux jeunes gens, tous frais éclos de l'imagination de ses voisins; il se passionnait pour les livres d'autrui bien plus que pour ses propres livres; quoiqu'il fît, il était tout prêt à tout quitter pour vous suivre. «Tu as une fantaisie, je vais me promener avec elle, bras dessus, bras dessous, pendant que tu resteras à la maison à te réjouir.» Et, quand il avait bien promené votre poésie, çà et là, dans les sentiers que, lui seul, il connaissait, au bout de huit jours, il vous la ramenait calme, reposée, la tête couronnée de fleurs, le cœur bien épris, les pieds lavés dans la rosée du matin, la joue animée au soleil du midi. Cela fait, il revenait tranquillement à sa propre fantaisie qu'il avait abandonnée, sans trop de façon, sur le bord du chemin. Cher et doux bohémien de la prose et des vers! admirable vagabond dans le royaume de la poésie! braconnier sur les terres d'autrui! Mais il abandonnait à qui les voulait prendre les beaux faisans dorés qu'il avait tués!
»Une fois, il voulut voir l'Allemagne, qui a toujours été son grand rêve. Il part; il arrive à Vienne par un beau jour pour la science, par le carnaval officiel et gigantesque qui se fait là-bas. Lui alors, il fut tout étonné et tout émerveille de sa découverte. Quoi! une ville en Europe où l'on danse toute la nuit, où l'on boit tout le jour, où l'on fume le reste du temps de l'excellent tabac. Quoi! une ville que rien n'agite, ni les regrets du passé, ni l'ambition du jour présent, ni les inquiétudes du lendemain! une ville où les femmes sont belles sans art, où les philosophes parlent comme des poëtes, où les poëtes pensent comme des philosophes, où personne n'est insulté, pas même l'empereur, où chacun se découvre devant la gloire, où rien n'est bruyant, excepté la joie et le bonheur! Voilà une merveilleuse découverte. Notre ami ne chercha pas autre chose. Il disait que son voyage avait assez rapporté. Son enthousiasme fut si grand et si calme, qu'il en fut parlé à M. de Metternich. M. de Metternich voulut le voir et le fit inviter à sa maison pour tel jour. Il répondit à l'envoyé de Son Altesse qu'il était bien fâché, mais que justement, ce jour-là, il allait entendre Strauss, qui jouait avec tout son orchestre une valse formidable de Liszt, et que, le lendemain, il devait se trouver au concert de madame Pleyel, qu'il devait conduire lui-même au piano, mais que, le surlendemain, il serait tout entier aux ordres de Son Altesse. En conséquence, il ne fut qu'au bout d'un mois chez le prince. Il entra doucement, sans se faire annoncer; il se plaça dans un angle obscur, regardant toutes choses et surtout les belles dames; il prêta l'oreille sans mot dire à l'élégante et spirituelle conversation qui se faisait autour de lui; il n'eut de contradiction pour personne,—il ne se vanta ni des chevaux qu'il n'avait pas,—ni de ses maisons imaginaires, —ni de son blason,—ni de ses amitiés illustres; il se donna bien de garde de mal parler de quelques hommes d'élite dont la France s'honore encore à bon droit.—Bref, il en dit si peu et il écouta si bien, que M. de Metternich demandait à la fin de la soirée quel était ce jeune homme blond, bien élevé, si calme, au sourire si intelligent et si bienveillant à la fois; et, quand on lui eut répondu: «C'est un homme de lettres français, monseigneur!» M. de Metternich, tout étonné, ne pouvait pas revenir d'une admiration qui allait jusqu'à la stupeur.
»Ainsi il serait resté à Vienne toute sa vie peut-être; mais les circonstances changèrent, et il revint après quelques mois de l'Allemagne en donnant toute sorte de louanges à cette vie paisible, studieuse et cependant enthousiaste et amoureuse, qu'il avait partagée. Le sentiment de l'ordre, uni à la passion, lui était venu en voyant réunis tout à la fois tant de calme et tant de poésie. Il avait bien mieux fait que de découvrir dans la poussière des bibliothèques quelques vieux livres tout moisis qui n'intéressent personne; il avait découvert comment la jeune Allemagne, si fougueuse et si terrible, initiée à toutes les sociétés secrètes, qui s'en va le poignard à la main, marchant incessamment sur les traces sanglantes du jeune Sand, quand elle a enfin jeté au dehors toute sa fougue révolutionnaire, s'en revient docilement à l'obéissance, à l'autorité, à la famille.—Double phénomène qui a sauvé l'Allemagne et qui la sauve encore aujourd'hui.
»Toujours est-il que notre ami se mit à songer sérieusement à ce curieux miracle, dont pas une nation moderne ne lui offrait l'analogie, à toute cette turbulence et à tout ce sang-froid, et que, de cette pensée-là, longtemps méditée, résulta un drame, un beau drame sérieux, solennel, complet. Mais vous ne sauriez croire quel fut l'étonnement universel quand on apprit que ce rêveur, ce vagabond charmant, cet amoureux sans fin et sans cesse, écrivait quoi? Un drame!—Lui, un drame, un drame où l'on parle tout haut, un drame tout rempli de trahisons, de sang, de vengeances, de révoltes? Allons donc, vous êtes dans une grave erreur, mon pauvre homme! Moi qui vous parle, pas plus tard qu'hier, j'ai rencontré Gérard dans la forêt de Saint-Germain, à cheval sur un âne qui allait au pas. Il ne songeait guère à arranger des coups de théâtre, je vous jure; il regardait tout à la fois le soleil qui se couchait et la lune qui se levait, et il disait à celui-là: «Bonjour, monsieur!» à celle-là: «Bonne nuit, madame!» Pendant ce temps, l'âne heureux broutait le cytise en fleurs.
»Et, comme il avait dit, il devait faire. Tout en souriant à son aise, tout en vagabondant selon sa coutume, et sans quitter les frais sentiers non frayés qu'il savait découvrir, même au milieu des turbulences contemporaines, il vint à bout de son drame. Rien ne lui coûta pour arriver à son but solennel. Il avait disposé sa fable d'une main ferme; il avait écrit son dialogue d'un style éloquent et passionné; il n'avait reculé devant pas un des mystères du carbonarisme allemand; seulement, il les avait expliqués et commentés avec sa bienveillance accoutumée.—Voilà tout son drame tout fait. Alors, il se met à le lire, il se met à pleurer, il se met à trembler, tout comme fera le parterre plus tard. Il se passionne pour l'héroïne qu'il a faite si belle et si touchante; il prend en main la défense de son jeune homme, condamné à l'assassinat par le fanatisme; il prête l'oreille au fond de toutes ces émotions souterraines pour savoir s'il n'entendra pas retentir quelques accents égarés de la muse belliqueuse de Kœrner. Si bien qu'il recula le premier devant son œuvre. Une fois achevée, il la laissa là parmi ses vieilles lames ébréchées, ses vieux fauteuils sans dossier, ses vieilles tables boiteuses, tous ces vieux lambeaux entassés çà et là avec tant d'amour, et que déjà recouvrait l'araignée de son transparent et frêle linceul. Ce ne fut qu'à force de sollicitations et de prières, que le théâtre put obtenir ce drame, intitulé Léo Burckart. Il ne voulait pas qu'on le jouât. Il disait que cela lui brisait le cœur, de voir les enfants de sa création exposés sur un théâtre, et il se lamentait sur la perte de l'idéal. «De l'huile, disait-il, pour remplacer le soleil! Des paravents pour remplacer la verdure; la première venue, qui usurpe le nom de ma chaste jeune fille, et, pour mon héros, un grand gaillard en chapeau gris qu'il faut aller chercher à l'estaminet voisin!» Bref, toutes les peines que se donnent les inventeurs ordinaires pour mettre leurs inventions an grand jour, il se les donnait, lui, pour garder les siennes en réserve. Le jour de la première représentation de Léo Burckart, il a pleuré.
»—Au moins, disait-il, si j'avais été sifflé, j'aurais emporté ces pauvres êtres dans mon manteau; eux et moi, nous serions partis à pied pour l'Allemagne, et, une fois là, nous aurions récité en chœur le Super flumina Babylonis!
»Il avait ainsi à son service toute sorte de paraboles et de consolations; il savait ainsi animer toutes choses, et leur prêter mille discours pleins de grâce et de charme; mais il faudrait avoir dans l'esprit un peu de la poésie qu'il avait dans le cœur, pour vous les raconter.
»Je vous demande pardon si je vous écris, un peu au hasard, cette heureuse et modeste biographie; mais je vous l'écris comme elle s'est faite, au jour le jour, sans art, sans préparation aucune, sans une mauvaise passion, sans un seul instant d'ambition ou d'envie. Un enfant bien né, naturellement bien élevé, qui serait enfermé dans quelque beau jardin des hauteurs de Florence, au milieu des fleurs, et tenant sous ses yeux tous les chefs-d'œuvre amoncelés, n'aurait pas de plus honnêtes émotions et de plus saints ravissements que le jeune homme dont je vous parle. Seulement, il faisait naître les fleurs sur son passage, c'est-à-dire qu'il en voyait partout; et, quant aux chefs-d'œuvre, il avait la vue perçante, il en savait découvrir sur la terre et dans le ciel. Il devinait leur profil imposant dans les nuages, il s'asseyait à leur ombre; il savait si bien les décrire, qu'il vous les montrait lui-même souvent plus beaux que vous ne les eussiez vus de vos yeux. Tel il était; et si bien que pas un de ceux qui l'ont connu ne se refuserait à ajouter quelque parole amie à cet éloge. »
Cet éloge, qui traversa l'Europe et ma chère Allemagne,—jusqu'en cette froide Silésie, où reposent les cendres de ma mère, jusqu'à cette Bérésina glacée où mon père lutta contre la mort, voyant périr autour de lui les braves soldats ses compagnons, —m'avait rempli tour à tour de joie et de mélancolie. Quand j'ai traversé de nouveau les vieilles forêts de pins et de chênes et les cités bienveillantes où m'attendaient des amis inconnus, je ne pouvais parvenir à leur persuader que j'étais moi-même. On disait: «Il est mort, quel dommage! une vive intelligence, bonne surtout, sympathique à notre Allemagne, comme à une seconde mère,—et que nous apprécions seulement depuis son dernier instant illustré par Jules Janin.... Et vous qui passez parmi nous, pourquoi dérobez-vous la seule chose qu'il ait laissée après lui, un peu de gloire autour d'un nom. Nous les connaissons trop, ces aventuriers de France, qui se font passer pour des poëtes, vivants ou morts, et s'introduisent ainsi dans nos cercles et dans nos salons!» Voilà ce que m'avaient valu les douze colonnes du Journal des Débats, seul toléré par les chancelleries;—et, dans les villes où j'étais connu personnellement, on ne m'accueillait pas sans quelque crainte en songeant aux vieilles légendes germaniques de vampires et de morts fiancés. Vous jugez s'il était possible que, là même, quelque bourgeois m'accordât sa fille borgne ou bossue. C'est la conviction de cette impossibilité qui m'a poussé vers l'Orient.
Je serais toutefois plus Allemand encore que vous ne pensez si j'avais intitulé la présente épître: Lettre d'un mort, ou Extrait des papiers d'un défunt, d'après l'exemple du prince Puckler-Muskau.
C'est pourtant ce prince fantasque et désormais médiatisé, qui m'avait donné l'idée de parcourir l'Afrique et l'Asie. Je l'ai vu un jour passer à Vienne, dans une calèche que le monde suivait. Lui aussi, avait été cru mort, ce qui donna sujet à une foule de panégyriques et commença sa réputation;—par le fait, il avait traversé deux fois le lac funeste de Karon, dans la province égyptienne du Fayoum. Il ramenait d'Égypte une Abyssinienne cuivrée qu'on voyait assise sur le siège de sa voiture, à côté du cocher. La pauvre enfant frissonnait dans son habbarah quadrillé, en traversant la foule élégante, sur les glacis et les boulevards de la porte de Carinthie, et contemplait avec tristesse le drap de neige qui couvrait les gazons et les longues allées d'ormes poudrés à blanc.
Cette promenade a été un des grands divertissements de la société viennoise, et je ne sais si le regard éclatant de l'Abyssinienne ne fut pas encore pour moi un des coups d'œil vainqueurs de la trompeuse Lorely. Depuis ce jour, je ne fis que rêver à l'Orient, comme vous l'avez dit dans la suite de votre article, et je me promenais tous les soirs pensif le long de ce Danube orageux qui touche au Rhin par ses sources et par ses bouches vaseuses aux flots qui vont vers le Bosphore.
Alors, j'ai tout quitté, Vienne et ses délices, et cette société qui vivait encore en plein XVIIIe siècle, et qui ne prévoyait ni sa révolution sanglante,—ni les révoltes de ces magyars chamarrés de velours et d'or, avec leurs boutons d'opale et leurs ordres de diamants, qui vivaient si familièrement avec nous, artistes ou poëtes,—adorant madame Pleyel, admirant Liszt et Bériot. Je vous adressais alors les récits de nos fêtes, de nos amitiés, de nos amours, et certaines considérations sur le tokay et le johannisberg, qui vous ont fait croire que j'étais dans l'intimité de M. de Metternich. Ici se trouve une erreur dans votre article biographique. J'ai rencontré bien des fois ce diplomate célèbre, mais je ne me suis jamais rendu chez lui. Peut-être m'a-t-il adressé quelque phrase polie, peut-être l'ai-je complimenté sur ses vignes du Danube et du Rhin, voilà tout. Il est des instants où les extrêmes se rapprochent sur le terrain banal des convenances....
Finissons ce bavardage, et louons encore une fois ce joyeux Rhin, qui touche maintenant à Paris, et qui sépare, en les embrassant, ses deux rives amies. Oublions la mort, oublions le passé, et ne nous méfions pas désormais de cette belle aux regards irrésistibles que nous n'admirons plus avec les yeux de la première jeunesse!
SENSATIONS D'UN VOYAGEUR ENTHOUSIASTE
I
DU RHIN AU MEIN
(1838-1840)
INTRODUCTION
Pourquoi le public supporte-t-il les feuilletons de théâtre les plus insipides, les analyses les plus nues, les chroniques théâtrales les plus minutieuses? C'est que, d'après l'article, il ira voir la pièce, ou bien qu'il en saura assez pour se dispenser de la voir. Le goût des voyages n'est pas aujourd'hui moins répandu que le goût du spectacle, et l'on tient à recueillir plusieurs avis, car chacun voit à sa manière;, et les impressions sont plus diverses encore entre les voyageurs qu'entre les critiques.
Cela est tellement vrai, qu'il y a eu des temps où l'impression de voyage n'existait pas. Chapelle et Bachaumont n'ont vu que des tables plus ou moins bien servies dans les diverses provinces de France; ajoutez-y comme couleur locale le Suisse avec sa hallebarde, peint sur la porte de Notre-Dame de la Garde, et, comme poésie, toutes les rimes du Château d'If, et vous n'avez point d'autre idée de la France pendant tout un siècle. Les voyages de Casanova ne sont que le commentaire de la liste de don Juan; Dupaty ne s'occupe que des statues et des tableaux; le spirituel Ermite, l'auteur des paroles de Guillaume Tell, M. de Jouy, ne voit sur toute la surface de la France que des opprimés, des philanthropes, des galériens vertueux, des soldas laboureurs et des tabatières-Touquet, que les commis voyageurs propagent avec courage et précaution.
Jusque-là, on ne sait pas même qu'il existe une cathédrale en France; on n'a pas dit un mot des richesses que le moyen âge et la renaissance ont semées sur le sol, et qui sont comme les glorieux ossements de notre gloire nationale. Voltaire a rempli le XVIIIe siècle et n'en a pas dit un mot, à part quelques allusions vagues à l'art des Velches et des Vandales. Bien plus, Rousseau, si coloré, si habile à retracer les grands spectacles de la nature, Rousseau a vu Gênes et Milan, et Venise, et n'a pas une ligne d'étonnement ou d'admiration touchant l'aspect des cités.
Il est donc possible qu'on voyage sans regarder, ou bien qu'on regarde sans voir. Il a fallu que Bernardin de Saint-Pierre vît les étranges paysages de l'Amérique et des Indes, pour créer en quelque sorte la couleur locale, dont on a tant abusé depuis. Eh bien, Bernardin de Saint-Pierre lui-même ne trouve d'admiration que pour les arbres et pour les fleurs; il a vu l'Italie, et la Flandre, et l'Allemagne, sans y remarquer autre chose que des villes bien ou mal bâties, et Dieu sait celles qu'on appelait alors bien bâties! il a trouvé Venise malsaine, et le clocher d'Anvers bizarrement tailladé; il a vu l'Espagne, et n'en a pas conçu d'autres idées que celles qui avaient pu naître dans le cerveau de M. de Florian! La Révolution arrive, échauffe toutes les idées, laboure toutes les cervelles, change l'axe de tous les systèmes et de toutes les opinions, et il en sort, comme poëtes didactiques, l'abbé Delille, Esmenard, Roucher et vingt autres qui ont décrit tout l'univers, sans laisser une impression vraie et sentie, une peinture, une image.
On comprend que je ne parle pas ici des voyageurs spéciaux qui se bornent à dire: «Ce pays est agréablement varié et coupé de rivières, qui y répandent l'abondance et la fertilité, etc. La ville est grande et bien bâtie, et les rues sont suffisamment aérées; ses habitants sont actifs et industrieux; le commerce des cuirs y fleurit particulièrement,» A la fin du XVIIIe siècle déjà, l'on s'apercevait que ces froides nomenclatures avaient peu d'intérêt pour le lecteur; aussi quelques écrivains avaient-ils imaginé de mêler à leurs tableaux une certaine dose d'idées sentimentales; Raynal, par exemple, l'encyclopédiste, s'écriait en décrivant un pays des rives du Gange: «O rivage d'Ayauba! tu n'es rien, mais tu possèdes le tombeau d'Élisa!» suivait une méditation à la façon des Nuits d'Young, sur la mort d'Élisa, amie du voyageur, dont le destin se trouvait singulièrement mêlé à l'Histoire philosophique des deux Indes.
Vous comprenez que je ne prétends pas ici sacrifier l'intelligence des écrivains d'autrefois à celle des modernes, mais constater seulement ce fait singulier, que les paysagistes littéraires sont presque tous de notre siècle.
Il semble ainsi que cette faculté soit un appendice à des qualités de peinture et de poésie beaucoup plus élevées encore. Il y a dans tout grand poëte un voyageur sublime; mais plusieurs, comme Walter Scott, comme Chateaubriand et comme Victor Hugo, ne se servent des impressions qu'ils ont recueillies, recomposées ou devinées à l'aspect des villes et des pays, que pour poser la scène de leurs vastes compositions; d'autres, comme Byron et Lamartine, font des poésies et des poëmes avec la partie idéale et majestueuse de leur voyage; ceux-là parcourent la terre comme les anges de Thomas Moore, en la frôlant à peine du pied. Il est vrai que leur génie les met au-dessus des impressions vulgaires et triviales, et que leur fortune les défend également des bizarres traverses qui peuvent émouvoir la fantaisie humoristique d'un touriste ordinaire. En effet, le Voyage de Sterne, les Feuilles éparses d'un voyageur enthousiaste d'Hoffmann, les Impressions de voyage d'Alexandre Dumas, les Reisebilder de Henri Heine, les Tournées flamandes de Royer et de Roger de Beauvoir, appartiennent tous à une façon particulière et fantastique de voir et de sentir, dont l'expression paraît avoir un grand attrait pour le public. Il est tels poëtes aussi, qui, sans sortir de Paris, devinent complètement la couleur et l'effet des régions étrangères, et qui ne trouvent plus rien à dire quand la réalité succède à cette sorte de mirage intellectuel et magique. Tels sont, par exemple, Balzac, Janin, de Musset et Eugène Sue, et je me fierais plus volontiers à de pareils voyageurs d'imagination et d'intention qu'à bien d'autres qui ont traîné leurs semelles sur tous les chemins des deux mondes. On pourrait leur appliquer la magnifique pensée d'un sonnet de Schiller sur Christophe Colomb. «Va devant toi, et, si ce monde que tu cherches n'a pas été créé encore, il jaillira des ondes exprès pour justifier ton audace; car il existe un Éternel entre la nature et le génie, qui fait que l'une tient toujours ce que l'autre promet.» N'allez pas croire maintenant que toutes ces généralités tendent à fournir une préface à mes impressions personnelles. Je pensais plutôt, en les écrivant, au travail que prépare en ce moment mon illustre compagnon de voyage[1], qui s'est déjà acquis en Allemagne, comme voyageur, la popularité de Pierre Schlemild. Je dis mon compagnon de voyage sans savoir encore seulement si je le rejoindrai ailleurs qu'au bout du monde, ou, pour mieux dire, à Paris. Jusqu'ici, nous avançons parallèlement vers l'Allemagne, à cinquante lieues l'un de l'autre, et les journaux seulement des villes qu'il traverse m'apportent tous les matins de ses nouvelles; pour moi qui ne jouis pas du même privilège de célébrité, j'ai besoin de ces lignes pour lui faire savoir des miennes, et je n'aurais, d'ailleurs, à écrire aujourd'hui qu'une causerie de route seulement, et tout au plus, ensuite, une chronique des eaux de Bade, comme celles d'Aix ou de Bagnères, points cardinaux où l'on rencontrerait la plus grande partie de la société parisienne, éparse et rayonnant partout loin du centre, comme la rose des vents.
D'ailleurs, on sait comment je voyage, et que je n'ai aucune des habitudes et des qualités du touriste littéraire; j'ai déjà parcouru autant de pays que Joconde, et je suis sorti ou rentré par toutes les portes de la France; mais, quant à voir les points de vue et les curiosités selon l'ordre des itinéraires, c'est de quoi je me suis toujours soigneusement défendu. Je suis rarement préoccupé des monuments et des objets d'art, et, une fois dans une ville, je m'abandonne au hasard, sûr d'en rencontrer assez toujours pour ma consommation de flâneur. J'ai perdu beaucoup sans doute à cette indifférence; mais je lui dois aussi beaucoup de rencontres et d'admirations imprévues que le guide officiel ne m'eût pas fait connaître ou qu'il m'aurait gâtées. Ce que j'aime surtout en voyage, c'est à respirer l'air des forêts et des plaines, c'est à suivre rapidement les longues prairies brumeuses de la Flandre, ou lentement les campagnes joyeuses de l'Italie, pleines d'or et de soleil; c'est à parcourir au hasard les rues tortueuses des villes, à me mêler inconnu à cette foule bigarrée qui bruit d'un langage étrange, à prendre part, pour un jour, à sa vie éternelle; curieuse épreuve, isolement salutaire pour l'homme qui sait échapper quelquefois aux molles contraintes de l'habitude, et qui, après une âpre montée, se retourne et parvient à regarder sa vie d'un point unique et sublime, comme on parcourt de ses yeux, du haut du clocher de Strasbourg, le chemin qu'on vient de faire péniblement durant une longue journée.
I—STRASBOURG
Vous comprenez que la première idée du Parisien qui descend de voiture à Strasbourg est de demander à voir le Rhin; il s'informe, il se hâte, il fredonne avec ardeur le refrain semi-germanique d'Alphonse Karr: «Au Rhin! au Rhin! c'est là que sont nos vignes!» Mais bientôt il apprend avec stupeur que le Rhin est encore à une lieue de la ville. Quoi! le Rhin ne baigne pas les murs de Strasbourg, le pied de sa vieille cathédrale?... Hélas! non. Le Rhin à Strasbourg et la mer à Bordeaux sont deux grandes erreurs du Parisien sédentaire. Mais, tout moulu qu'on est du voyage, le moyen de rester une heure à Strasbourg sans avoir vu le Rhin? Alors, on traverse la moitié de la ville, et l'on s'aperçoit à peine que son pavé de cailloux est plus rude et plus raboteux encore que l'inégal pavé du Mans, qui cahotait si durement la charrette du Roman comique. On marche longtemps encore à travers les diverses fortifications, puis on suit une chaussée d'une demi-lieue, et, quand on a vu disparaître enfin derrière soi la ville tout entière, qui n'est plus indiquée à l'horizon que par le doigt de pierre de son clocher, quand on a traversé un premier bras du Rhin, large comme la Seine, et une île verte de peupliers et de bouleaux, alors on voit couler à ses pieds le grand fleuve, rapide et frémissant, et portant dans ses larmes grisâtres une tempête éternelle. Mais, de l'autre côté, là-bas à l'horizon, au bout du pont mouvant de soixante bateaux, savez-vous ce qu'il y a?... Il y a l'Allemagne! la terre de Gœthe et de Schiller, le pays d'Hoffmann; la vieille Allemagne, notre mère à tous!... Teutonia!...
N'est-ce pas là de quoi hésiter avant de poser le pied sur ce pont qui serpente, et dont chaque barque est un anneau; l'Allemagne au bout? Et voilà encore une illusion, encore un rêve, encore une vision lumineuse qui va disparaître sans retour de ce bel univers magique que nous avait créé la poésie!... Là, tout se trouvait réuni, et tout plus beau, tout plus grand, plus riche et plus vrai peut-être que les œuvres de la nature et de l'art. Le microcosmos du docteur Faust nous apparaît à tous au sortir du berceau; mais, à chaque pas que nous faisons dans le monde réel, ce monde fantastique perd un de ses astres, une de ses couleurs, une de ses régions fabuleuses. Ainsi, pour moi, déjà bien des contrées du monde se sont réalisées, et le souvenir qu'elles m'ont laissé est loin d'égaler les splendeurs du rêve qu'elles m'ont fait perdre. Mais qui pourrait se retenir pourtant de briser encore une de ces portes enchantées, derrière lesquelles il n'y a souvent qu'une prosaïque nature, un horizon décoloré? N'imagine-t-on pas, quand on va passer la frontière d'un pays, qu'il va tout à coup éclater devant vous dans toute la splendeur de son sol, de ses arts et de son génie!... Il n'en est pas ainsi, et chaque nation ne se découvre à l'étranger qu'avec lenteur et réserve, laissant tomber ses voiles un à un comme une pudique épousée.
Tout en songeant à cela, nous avons traversé le Rhin; nous voici sur le rivage et sur la frontière germaniques. Rien ne change encore; nous avons laissé des douaniers là-bas, et nous en retrouvons ici; seulement, ceux de France parlaient allemand, ceux de Bade parlent français; c'est naturel. Kehl est aussi une petite ville toute française, comme toutes les villes étrangères qui avoisinent nos frontières. Si nous voulons observer une ville allemande, retournons à Strasbourg.
Aussi bien il n'existe à Kehl que des débitants de tabac. Vous avez là du tabac de tous les pays, et même du tabac français vraie régie, façon de Paris, passé en contrebande sans doute, et beaucoup meilleur que tous les autres; les étiquettes sont très-variées et très-séduisantes, mais les boîtes ne recèlent que de ce même caporal, autrement nommé chiffonnier.
Il n'y a donc point de contrebande à faire, et il faut bien repasser, pur de tout crime, devant les douanes des deux pays.
Mais, pour votre retour, les douaniers vous demandent deux kreutzers (prononcez kritch); vous donnez deux sous, et l'on vous rend une charmante petite médaille ornée du portrait du grand-duc de Bade, et représentant la valeur d'un kreutzer. Vous avez donc fait une première fois connaissance avec la monnaie allemande; puissiez-vous vous en tenir là!
La seconde idée du Parisien, après avoir vu le Rhin et foulé la terre allemande, se formule tout d'abord devant ses yeux quand il se retourne vers la France; car les rocs dentelés du clocher de Strasbourg, comme dit Victor Hugo, n'ont pas un instant quitte l'horizon. Seulement, les jambes du voyageur frémissent quand il songe qu'il a bien une lieue à faire en ligne horizontale, mais que, du pied de l'église, il aura presque une lieue encore en ligne perpendiculaire. A l'aspect d'un clocher pareil, on peut dire que Strasbourg est une ville plus haute que large; en revanche, ce clocher est le seul qui s'élance de l'uniforme dentelure des toits; nul autre édifice n'ose même monter plus haut que le premier étage de la cathédrale, dont le vaisseau, surmonté de son mât sublime, semble flotter paisiblement sur une mer peu agitée.
En rentrant dans la ville, on traverse la citadelle aux portes sculptées, où luit encore le soleil de Louis XIV, nec pluribus impar. La place contient un village complet, à moitié militaire, à moitié civil. Dans Strasbourg, après avoir passé la seconde porte, on suit longtemps les grilles de l'arsenal, qui déploie une ostentation de canons vraiment formidable pour l'étranger qui entre en France. Il y a là peut-être six cents pièces de toutes dimensions, écurées comme des chaudrons, et des amas de boulets à paver toute la ville. Mais hâtons-nous vers la cathédrale, car le jour commence à baisser.
Je fais ici une tournée de flâneur et non des descriptions régulières. Pardonnez-moi de rendre compte de Strasbourg comme d'un vaudeville. Je n'ai ici nulle mission artistique ou littéraire, je n'inspecte pas les monuments, je n'étudie aucun système pénitentiaire, je ne me livre à aucune considération d'histoire ni de statistique, et je regrette seulement de n'être pas arrivé à Strasbourg dans la saison du jambon, de la sauercraut et du foie gras. Quant à la bière de Strasbourg, elle est jugée partout; où l'eau est mauvaise, la bière est mauvaise, et l'eau de Strasbourg n'est bonne qu'à faire débiter son vin. Je me refuse donc à toute description de la cathédrale: chacun en connaît les gravures, et, quant à moi, jamais un monument dont j'ai vu la gravure ne me surprend à voir; mais ce que la gravure ne peut rendre, c'est la couleur étrange de cet édifice, bâti de cette pierre rouge et dure dont sont faites les plus belles maisons de l'Alsace. En vieillissant, cette pierre prend une teinte noirâtre, qui domine aujourd'hui dans toutes les parties saillantes et découpées de la cathédrale.
Je ne vous dirai ni l'âge ni la taille de cette église, que vous trouverez dans tous les itinéraires possibles; mais j'ai vu le clocher de Rouen et celui d'Anvers avant celui de Strasbourg, et je trouve sans préférence que ce sont trois beaux clochers. Que dis-je! celui de la cathédrale de Rouen n'est qu'une flèche, encore est-elle démolie, et figurée seulement aujourd'hui en fer creux; le parallèle ne peut donc s'établir qu'avec le clocher d'Anvers. Ce dernier est d'un gothique plus grandiose, plus hardi, plus efflorescent. On distingue dans le clocher de Strasbourg une minutie de détails fatigante. Toutes ces aiguilles et ces dentelures régulières semblent appartenir à une cristallisation gigantesque. Quatre escaliers déroulent leurs banderoles le long du cône principal, et l'ascension dans cette cage de pierre, dont les rampes, les arêtes et les découpures à jour n'ont guère, en général, que la grosseur du bras, veut une certaine hardiesse que tous les curieux n'ont pas. Pourtant la pierre est dure comme du fer, et l'escalier de la plus haute flèche ne tremble point, comme celui d'Anvers, où les pierres mal scellées font jouer leurs crampons de fer d'une manière inquiétante.
De la dernière plate-forme, le panorama qui se déroule est fort beau; d'un côté les Vosges, de l'autre les montagnes de la forêt Noire, les unes et les autres boisées de chênes et de pins; au milieu, le Rhin dans un cours de vingt lieues, les premières masses touffues de la forêt des Ardennes, et puis un damier de plaines les plus vertes et les plus fraîches du monde, où serpente l'Ille, petite rivière qui traverse deux fois Strasbourg. A vos pieds, la ville répand inégalement ses masses de maisons dans l'enceinte régulière de ses fosses et de ses murs. L'aspect est monotone et ne rappelle nullement les villes de Flandre, dont les maisons peintes, sculptées et quelquefois dorées, dentellent l'horizon avec une fantaisie tout orientale. Les grands carrés des casernes, des arsenaux, et des places principales, jettent seuls un peu de variété dans ces fouillis de toits revêtus d'une brique terreuse et troués presque tous de trois ou quatre étages de lucarnes. On ne rencontre, d'ailleurs, aucune ville remarquable sur cette immense étendue de pays; mais, comme il y a dans les belvéders quelque chose qu'on n'aperçoit jamais que quand le temps est très-pur, le cicérone prétend qu'on peut voir, à de certains beaux jours, le vieux château de Bade sur sa montagne de pins.
A Fourvières, de même, on prétend qu'il est possible de distinguer les Alpes; à Anvers, Rotterdam; au phare d'Ostende, les côtes d'Angleterre. Tout cela n'est rien: à Rome, on vous jure que vous pourrez, du haut de la boule d'or de Saint-Pierre, voir à l'horizon les deux mers qui baignent les États romains. Il y a partout des nuages complaisants qui se prêtent, d'ailleurs, à de pareilles illusions.
Tout l'extérieur de l'église est restauré avec un soin extrême; chaque statue est à sa place; pas une arête n'est ébréchée, pas une côte n'est rompue; les deux portes latérales sont des chefs-d'œuvre de sculpture et d'architecture; l'une est moresque, l'autre est byzantine, et chacune est bien préférable à l'immense façade, plus imposante par sa masse qu'originale par les détails. Quant à l'intérieur, le badigeon y règne avec ferveur, comme vous pensez bien, tout clergé possible tenant à habiter avant tout une église bien propre et bien close. Les vitraux sont, en général, réparés selon ce principe, et répandent çà et là de grandes plaques de clarté qui sont les marques de cette intelligente restauration; le XVIIIe siècle avait commencé l'œuvre en taisant disparaître l'abside gothique sous une décoration en style pompadour, que l'on doit, ainsi que le bâtiments de l'archevêché, au cardinal de Rohan.
Mais j'ai promis de ne point décrire, et je vais me replonger en liberté dans les rues tortueuses de la ville. Le premier aspect en est assez triste, puis on s'y accoutume, et l'on découvre des points de vue charmants à certaines heures du jour. Les quais de l'Ille surtout en fournissent de fort agréables. L'Ille, avec ses eaux vertes et calmes, embarrassées partout de ponts, de moulins, de charpentes soutenant des maisons qui surplombent, ressemble, dans les beaux jours d'été, à cette partie du Tibre qui traverse les plus pauvres quartiers de Rome. Le faubourg de Saverne fait surtout l'effet du quartier des Transtevères. Pour si haute que soit ma comparaison, je sais qu'elle n'est pas à l'éloge de l'administration municipale; mais, pourquoi le cacher? Strasbourg est une ville mal tenue; elle a, dans ce sens même, un parfum de moyen âge beaucoup trop prononcé. Le marché à la viande, qui se recommandait jadis à la plume de Théophile Gautier, a été reconstruit et assaini depuis quelques années; mais on rencontre encore, derrière, de vastes espaces pleins de mares et de gravois, où les animaux indépendants trouvent à vivre sans rien faire. Près de là, il y a toute une rue de juifs, comme au moyen âge; puis les plus infâmes complications de ruelles, de passages, d'impasses, serpentent, fourmillent, croupissent, dans l'espace contenu entre la place d'Armes et le quai des Tanneurs, qui est une rue. Du reste, en accusant la ville de sa négligence à l'égard de tout ce quartier, nous devons dire qu'elle apporte des soins particuliers à l'embellissement des rues qui avoisinent la résidence des autorités: la place d'Armes est fort belle, et l'on s'y promène entre deux allées d'orangers. La rue Brûlée, où siège le gouvernement, ne manque que de largeur, et la rue du Dôme est devenue la rue Vivienne de Strasbourg; à l'heure qu'il est, on l'a pavée en asphalte, et ses trottoirs, déjà terminés, portent partout la signature ineffaçable de la société Lobsann. Le bitume envahit peu à peu Strasbourg, et ce n'est pas malheureux, vu l'imperfection du pavage actuel; dans une ville pavée en cailloux, le bitume est roi. Toutefois, les dames prétendent ici que la boue qu'on emporte d'un pavé de bitume tache les vêtements d'une manière indélébile; en revanche, elle est excellente pour marquer le linge. N'y a-t-il pas là matière à quelque spéculation?
Si vous êtes déjà las de la ville, je ne le suis pas moins que vous; nous n'y laissons plus rien de remarquable que le tombeau du maréchal de Saxe, énorme catafalque de marbre noir et blanc, sculpté par Pigalle, et d'un rococo remarquable, bien que présentant de belles parties de sculpture. Le héros, fièrement cambré dans son armure et dans ses draperies, produit exactement l'effet du commandeur de Don Juan. On est tenté de l'inviter à souper.
Pour sortir de Strasbourg et se rendre aux promenades publiques, il faut traverser de nouveau l'Ille, qui coule de ce côte entre le théâtre et les remparts. Lorsqu'il s'est agi d'établir des bateaux à vapeur devant naviguer de Strasbourg à Bâle, par le canal intérieur, la ville a dû faire couper la plupart des ponts pour les rendre mobiles. Alors, ses architectes y ont construit des ponts-levis qui rappellent l'enfance de la mécanique. Imaginez un énorme cadre en charpente, équivalent juste à la pesanteur du pont et suspendu sur la tête du promeneur; l'idée de ce système doit dater des premières invasions des Saxons; depuis l'obélisque et M. Lebas, la mécanique n'ayant plus de progrès à faire, elle remonte à son origine.
Quand on a traversé les fossés, les tranchées, les bastions, partout revêtus de verdure, on trouve une charmante promenade, des allées silencieuses, une rivière où traîne mollement le feuillage des saules. A droite et à gauche, sont des jardins publics, les Tivoli et les Mabille de l'endroit. Au jardin Lips, on donne tous les dimanches des fêtes et des feux d'artifice; sa décoration serait pour nous un peu passée: des temples de l'Amour, des ermitages, des rochers à cascades, dans le goût bourgeois des pendules et des assiettes montées; puis un moulin d'eau et un pont en fil de fer qui conduit dans un îlot. Tout cela devient fort bruyant et fort animé le dimanche, ce qui me conduit à vous parler de la population.
Il faut bien l'avouer, on parle moins français à Strasbourg qu'à Francfort ou à Vienne, et de plus mauvais français, quand on le parle. Il est difficile de se faire comprendre des gens du peuple, et nous en sommes à nous demander ce qu'apprennent les enfants aux écoles mutuelles qu'on dit si fréquentées dans ce département. Peut-être savent-ils le latin. Cependant, il y a peu d'Allemands réels à Strasbourg, et cette ville a donné des preuves de patriotisme incontestables. Pourquoi ne se fait-elle pas un point d'honneur de parler sa langue maternelle? Le type allemand se retrouve, sans être absolu pourtant, dans les traits gracieux des dames de la société: leur tournure n'a rien de provincial, et elles se mettent fort bien. Nous ne pouvons faire le même éloge des hommes, qui manquent en général d'élégance dans les manières et de distinction dans les traits. La garnison a beau jeu près des dames, si les dames ne sont pas, comme leur ville, imprenables. On ne rencontre plus à Strasbourg ces vêtements pittoresques des paysans de l'Alsace, qui nous étonnent encore le long de la route; mais un grand nombre de femmes du peuple portent, le dimanche, des ajustements très-brillants et très-variés: les uns se rapprochent du costume suisse, les autres même du costume napolitain. Des broderies d'or et d'argent éclatent surtout sur la tête et sur la poitrine. L'harmonie et la vivacité des couleurs, la bizarrerie de la coupe, rendraient ces costumes dignes de figurer dans les opéras. Recommandons-les au directeur de l'Académie royale de musique.
C'est dans les brasseries, le dimanche, qu'il faut observer la partie la plus grouillante de la population. Là, point de sergents de ville, point de gendarmes. Le cancan règne en maître au militaire et au civil; les tourlourous s'y rendent fort agréables; les canonniers sont d'une force supérieure, et les femmes en remontreraient aux Espagnols et aux bayadères pour la grâce et la liberté des mouvements. Il existe pourtant des brasseries qui se rapprochent davantage de nos cafés; mais la musique y élit domicile, soit que l'on danse on non. Strasbourg est parcouru à toute heure par des bandes de violons, qui viennent même accompagner les repas de table d'hôte. On dîne de midi à une heure. A peine êtes-vous admis à consommer une soupe aux boulettes ou un bouilli aux betteraves, que vous voyez six individus qui viennent s'asseoir derrière vous, à une table ronde, où ils étalent leur partition, et se mettent à exécuter avec verve une ouverture, une valse, ou même une symphonie. La musique doit se joindre à tous les assaisonnements bizarres dont s'accompagne forcément la cuisine allemande, qui est encore aujourd'hui la cuisine de Strasbourg.
Maintenant, connaissez-vous assez Strasbourg, et voulez-vous connaître Bade? Nous partirons quand vous voudrez.
II—LA FORÊT NOIRE
J'entame ce chapitre sur un point bien délicat, que nul touriste n'a encore osé toucher, ce me semble, hormis, peut-être, notre vieux d'Assoucy, le joueur, le bretteur, le goinfre, enfin le plus aventureux compagnon du monde. C'est à savoir le cas plus ou moins rare où un voyageur se trouve manquer d'argent.