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Voyage en Orient, Volume 2

GÉRARD DE NERVAL (continued 2)

Reading edition

Le mari revient et s'applaudit d'apprendre que la chasteté de Caragueus lui a conservé une femme pure. Cette pièce est le triomphe de l'amitié.

J'aurais donné moins de développement à cette analyse, si cette pièce populaire ne représentait quelque chose des mœurs du pays. D'après le costume de l'ambassadeur, on peut juger qu'elle remonte au siècle dernier, et se joue traditionnellement comme nos arlequinades. Le Caragueus est l'éternel acteur de ces farces, où cependant il ne tient pas toujours le principal rôle. J'ai tout lieu de croire que les mœurs de Constantinople sont changées depuis la réforme. Mais, aux époques qui précédèrent l'avènement du sultan Mahmoud, on peut croire que le sexe le plus faible protestait à sa manière contre l'oppression du fort. C'est ce qui expliquerait la facilité des femmes à se rendre aux mérites de Caragueus.

Dans les pièces modernes, presque toujours ce personnage appartient à l'opposition. C'est ou le bourgeois railleur, ou l'homme du peuple dont le bon sens critique les actes des autorités secondaires. A l'époque où les règlements de police ordonnaient, pour la première fois, qu'on ne pût sortir sans lanterne après la chute du jour, Caragueus parut avec une lanterne singulièrement suspendue, narguant impunément le pouvoir, parce que l'ordonnance n'avait pas dit que la lanterne dût enfermer une bougie. Arrêté par les cavas et relâché d'après la légalité de son observation, on le vit reparaître avec une lanterne ornée d'une bougie qu'il avait négligé d'allumer.... Cette facétie est pareille à celles que nos légendes populaires attribuent à Jean de Calais; ce qui prouve que tous les peuples sont les mêmes. Caragueus a son franc-parler; il a toujours délié le pal, le sabre et le cordon.

Après l'entr'acte, pendant lequel on renouvela les provisions de tabac et les divers rafraîchissements, nous vîmes tomber tout à coup la toile de gaze derrière laquelle s'étaient dessinées les marionnettes, et de véritables acteurs parurent sur l'estrade pour représenter le Mari des Deux Veuves. Il y avait dans cette pièce trois femmes et un seul homme; cependant, il n'y avait que des hommes pour la représenter; mais, sous le costume féminin, des jeunes gens orientaux, avec cette grâce toute féminine, cette délicatesse de teint et cette intrépidité d'imitation qu'on ne trouverait pas chez nous, arrivent à produire une illusion complète. Ce sont ordinairement des Grecs ou des Circassiens.

On vit paraître d'abord une juive, de celles qui font à peu près le métier de revendeuses à la toilette, et qui favorisent les intrigues des femmes chez lesquelles elles sont admises. Elle faisait le compte des sommes qu'elle avait gagnées, et espérait tirer plus encore d'une affaire nouvelle, étant liée avec un jeune Turc nommé Osman, amoureux d'une riche veuve, épouse principale d'un bimbachi (colonel) tué à la guerre. Toute femme pouvant se remarier après trois mois de veuvage, il était à croire que la dame choisirait l'amant qu'elle avait distingué déjà du vivant de son mari, et qui plusieurs fois lui avait offert, par l'entremise de la juive, des bouquets emblématiques.

Aussi cette dernière se hâte-t-elle d'introduire l'heureux Osman, de qui la présence dans la maison est désormais sans danger.

Osman espère qu'on ne tardera pas à allumer le flambeau, et presse son amante d'y songer.... Mais, ô ingratitude! ou plutôt caprice éternel des femmes! celle-là refuse de consentir au mariage, à moins qu'Osman ne lui promette d'épouser aussi la seconde femme du bimbach.

—Par Tcheytan (le diable)! se dit Osman, épouser deux femmes, c'est plus grave.... Mais, lumière de mes yeux, dit-il à la veuve, qui a pu vous donner cette idée? C'est une exigence qui n'est pas ordinaire.

—Je vais vous l'expliquer, dit la veuve. Je suis belle et jeune, comme vous me l'avez dit toujours.... Eh bien, il y a dans cette maison une femme moins belle que moi, moins jeune aussi, qui, par ses artifices, s'est fait épouser et ensuite aimer de feu mon mari. Elle m'a imitée en tout, et a fini par lui plaire plus que moi.... Eh bien, sûre comme je suis de votre affection, je voudrais qu'en m'épousant, vous prissiez aussi cette laide créature comme seconde femme. Elle m'a tellement fait souffrir par l'empire que sa ruse lui avait procuré sur l'esprit très-faible de mon premier mari, que je veux désormais qu'elle souffre, qu'elle pleure de me voir préférée, de se trouver l'objet de vos dédains ... d'être enfin aussi malheureuse que je l'ai été.

—Madame, répond Osman, le portrait que vous me faites de cette femme me séduit peu en sa faveur. Je comprends qu'elle est fort désagréable ... et qu'au bonheur de vous épouser il faut joindre l'inconvénient d'une seconde union qui peut m'embarrasser beaucoup.... Vous savez que, selon la loi du prophète le mari se doit également à ses épouses, soit qu'il en prenne un petit nombre ou qu'il aille jusqu'à quatre ... ce que je me dispenserai de faire.

—Eh bien, j'ai fait un vœu à Fathima (la fille du prophète), et je n'épouserai qu'un homme qui fera ce que je vous dis.

—Madame, je vous demande la permission d'y réfléchir.... Que je suis malheureux!... se dit Osman resté seul; épouser deux femmes, dont l'une est belle et l'autre laide. Il faut passer par l'amertume pour arriver au plaisir....

La juive revient et il l'instruit de sa position.

—Que dites-vous? répond cette dernière, mais la seconde épouse est charmante! N'écoutez donc pas une femme qui parle de sa rivale. Il est vrai que celle que vous aimez est blonde et l'autre brune. Est-ce que vous haïssez les brunes?

—Moi? dit l'amant. Je n'ai pas de tels préjugés.

—Eh bien, dit la juive, craignez-vous tant la possession de deux femmes également charmantes? car, quoique différentes de teint, elles se valent l'une l'autre.... Je m'y connais!

—Si tu dis vrai, reprend Osman, la loi du prophète qui oblige tout époux à se partager également entre ses femmes me deviendra moins dure.

—Vous allez la voir, dit la juive; je l'ai prévenue que vous étiez amoureux d'elle, et que, quand elle vous avait vu passer dans la rue et vous arrêter sous ses fenêtres, c'était toujours à son intention.

Osman se hâte de récompenser l'intelligente messagère et voit bientôt entrer la seconde veuve du bimbachi. Elle est fort belle, en effet, quoique un peu bronzée. Elle se montre flattée des attentions du jeune homme et ne recule pas devant le mariage.

—Vous m'aimiez en silence, dit-elle, et l'on m'a instruite que vous ne vous déclariez pas par timidité.... J'ai été touchée de ce sentiment. Maintenant, je suis libre et je veux récompenser vos vœux. Faites demander le cadi.

—Il n'y a point de difficultés, dit la juive; seulement, ce malheureux jeune homme doit de l'argent à la grande dame (la première).

—Quoi! dit la seconde, cette créature laide et méchante fait l'usure?

—Hélas, oui!... et c'est moi qui me suis entremise dans cette affaire, par l'empressement que j'ai toujours de rendre service à la jeunesse. Ce pauvre garçon a été sauvé d'un mauvais pas, grâce à mon intervention, et, comme il ne peut pas rendre l'argent, la khanoun ne veut donner quittance que moyennant le mariage.

—Telle est la triste vérité, dit le jeune homme.

La dame s'attendrit.

—Mais quel plaisir vous auriez, lui dit la juive, avoir cette femme astucieuse méprisée et dédaignée par l'homme qui vous aime!

Il est dans la nature d'une femme fière et convaincue de ses avantages de ne pas douter d'un pareil résultat.

On signe le contrat. Dès lors, la question est de savoir laquelle des deux femmes aura la prééminence. La juive apporte à l'heureux Osman un bouquet, qui doit devenir le signe du choix que fera le nouvel époux pour la première nuit des noces. Embarras de ce dernier: chacune des femmes tend déjà la main pour recevoir le gage de préférence. Mais, au moment où il hésite entre la brune et la blonde, un grand bruit se fait dans la maison; les esclaves accourent effrayés en disant qu'ils viennent de voir un revenant. Tableau des plus dramatiques. Le bimbachi entre en scène avec un bâton. Cet époux si peu regretté n'est pas mort comme on l'imaginait. Il manquait au cadre de l'armée, ce qui l'avait fait noter parmi les morts, mais il n'avait été que prisonnier. Un traité de paix intervenu entre les Russes et les Turcs l'a rendu à sa patrie ... et à ses affections. Il ne tarde pas à comprendre la scène qui se passe et administre une volée de coups de bâton à tous les assistants. Les deux femmes, la juive et l'amant s'enfuient après les premiers coups, et le cadi, moins alerte, est battu pour tout le monde, aux applaudissements les plus enthousiastes du public.

Telle est cette scène, dont le dénoûment moral réjouit tout les maris présents à la représentation.

Ces deux pièces peuvent donner une idée de l'état où l'art dramatique se trouve encore en Turquie. Il est impossible d'y méconnaître ce sentiment de comique primitif que l'on retrouve dans les pièces grecques et latines. Mais cela ne va pas plus loin. L'organisation de la société musulmane est contraire à l'établissement d'un théâtre sérieux. Un théâtre est impossible sans les femmes, et, quoi qu'on fasse, on ne pourra pas amener les maris à les laisser paraître en public. Les marionnettes, les acteurs même qui paraissent dans les représentations des cafés, ne servent qu'à amuser les habitués de ces établissements, peu généreux d'ordinaire.... L'homme riche donne des représentations chez lui. Il invite ses amis, ses femmes invitent également leurs connaissances, et la représentation a lieu dans une grande salle de la maison. En sorte qu'il est impossible d'établir un théâtre machiné, excepté chez les grands personnages. Le sultan lui-même, quoique fort amateur de représentations théâtrales, n'a chez lui aucune salle de spectacle solidement construite; il arrive souvent que les dames du sérail, entendant parler de quelque représentation brillante qui s'est donnée au théâtre de Péra, veulent en jouir à leur tour, et le sultan s'empresse alors d'engager la troupe pour une ou plusieurs soirées.

On fait aussitôt construire, au palais d'été, un théâtre provisoire, adossé à l'une des façades du bâtiment. Les fenêtres des cadines (dames), parfaitement grillées d'ailleurs, deviennent des loges, d'où partent parfois des éclats de rire ou des signes d'approbation; et la salle en amphithéâtre placée entre ces loges et le théâtre n'est garnie que des invités masculins, des personnages diplomatiques et autres conviés à ces fêtes théâtrales.

Le sultan a eu récemment la curiosité de faire jouer devant lui une comédie de Molière: c'était M. de Pourceaugnac; l'effet en a été immense. Des interprètes expliquaient à mesure les situations aux personnes de la cour qui ne comprenaient pas le français. Mais il faut reconnaître que la plupart des hommes d'État turcs connaissent plus ou moins notre langue, attendu que, comme on sait, le français est la langue diplomatique universelle. Les fonctionnaires turcs, pour correspondre avec les cabinets étrangers, sont obligés d'employer notre langue. C'est ce qui explique l'existence à Paris des collèges turcs et égyptiens.

Quant aux femmes du sérail, ce sont des savantes: toute dame appartenant à la maison du sultan reçoit une instruction très-sérieuse en histoire, poésie, musique, peinture et géographie. Beaucoup de ces dames sont artistes ou poètes, et l'on voit souvent courir à Péra des pièces de vers ou des morceaux lyriques dus aux talents de ces aimables recluses.

IV—LES BUVEURS D'EAU

On peut s'arrêter un instant aux spectacles de la place de Sérasquier, à ces scènes de folie qui se renouvellent dans tous les quartiers populaires, et qui prennent partout une teinte mystique inexplicable pour nous autres Européens. Qu'est-ce, par exemple, que Caragueus, ce type extraordinaire de fantaisie et d'impureté, qui ne se produit publiquement que dans les fêtes religieuses? N'est-ce pas un souvenir égaré du dieu de Lampsaque, de ce Pan, père universel, que l'Asie pleure encore?...

Lorsque je sortis du café, je me promenai sur la place, songeant à ce que j'avais vu. Une impression de soif que je ressentis me fit rechercher les étalages des vendeurs de boissons.

Dans ce pays où les liqueurs fermentées ou spiritueuses ne peuvent se vendre extérieurement, on remarque une industrie bizarre, celle des vendeurs d'eau à la mesure et au verre.

Ces cabaretiers extraordinaires ont des étalages où l'on distingue une foule de vases et de coupes remplis d'une eau plus ou moins recherchée. A Constantinople, l'eau n'arrive que par l'aqueduc de Valens, et ne se conserve que dans des réservoirs dus aux empereurs byzantins, où elle prend souvent un goût désagréable.... Si bien qu'en raison de la rareté de cet élément, il s'est établi à Constantinople une école de buveurs d'eau, gourmets véritables, au point de vue de ce liquide.

On vend, dans ces sortes de boutiques, des eaux de divers pays et de différentes années. L'eau du Nil est la plus estimée, attendu qu'elle est la seule que boive le sultan; c'est une partie du tribut qu'on lui apporte d'Alexandrie. Elle est réputée favorable à la fécondité. L'eau de l'Euphrate, un peu verte, un peu âpre au goût, se recommande aux natures faibles ou relâchées. L'eau du Danube, chargée de sels, plaît aux hommes d'un tempérament énergique. Il y a des eaux de plusieurs années. On apprécie beaucoup l'eau du Nil de 1833, bouchée et cachetée dans des bouteilles que l'on vend très-cher....

Un Européen non initié au dogme de Mahomet n'est pas naturellement fanatique de l'eau. Je me souviens d'avoir entendu soutenir, à Vienne, par un docteur suédois, que l'eau était une pierre, un simple cristal naturellement à l'état de glace, lequel ne se trouvait liquéfié, dans les climats au-dessous du pôle, que par une chaleur relativement forte, mais incapable cependant de fondre les autres pierres. Pour corroborer sa doctrine, il faisait des expériences chimiques sur les diverses eaux des fleuves, des lacs ou des sources, et y démontrait, dans le résidu produit par l'évaporation, des substances nuisibles à la santé humaine. Il est bon de dire que le but principal du docteur, en dépréciant l'usage de l'eau, tendait à obtenir du gouvernement un privilège de brasserie impériale. M. de Metternich avait paru frappé de ses raisonnements. Du reste, comme grand producteur de vin, il avait intérêt à en partager l'idée.

Quoi qu'il en soit de la possibilité scientifique de cette hypothèse, elle m'avait laissé une impression vive: on peut n'aimer pas à avaler de la pierre fondue. Les Turcs s'en arrangent, il est vrai; mais à combien de maladies spéciales, de fièvres, de pestes et de fléaux divers ne sont-ils pas exposés!

Telles sont les réflexions qui m'empêchaient de me livrer à ce rafraîchissement. Je laissai les amateurs à leur débauche d'eaux plus ou moins vieilles, plus ou moins choisies, et je m'arrêtai devant un étalage où brillaient des flacons qui semblaient contenir de la limonade. On m'en vendit un, moyennant une piastre turque (vingt-cinq centimes). Dès que je l'eus porté à ma bouche, je fus obligé d'en rejeter la première gorgée. Le marchand riait de mon innocence (on saura plus tard ce qu'était cette boisson!); de sorte qu'il me fallut retourner à Ildiz-Khan pour trouver un rafraîchissement plus agréable.

Le jour était venu, et les Persans, rentrés de meilleure heure, dormaient depuis longtemps. Quant à moi, excité par cette nuit de courses et de spectacles, je ne pus arriver à m'endormir. Je finis par me rhabiller, et je retournai à Péra pour voir mon ami le peintre.

On me dit qu'il avait déménagé et demeurait à Kouroukschemé, chez des Arméniens qui lui avaient commandé un tableau religieux. Kouroukschemé est situé sur la rive européenne du Bosphore, à une lieue de Péra. Il me fallut prendre un caïque à l'échelle de Tophana.

Rien n'est charmant comme ce quai maritime de la cité franque. On descend de Péra par des rues montueuses aboutissant par en haut à la grande rue, puis aux divers consulats et aux ambassades; ensuite on se trouve sur une place de marché encombrée d'étalages fruitiers où s'entassent les magnifiques productions de la côte d'Asie. Il y a des cerises presque en tout temps, la cerise étant un produit naturel de ces climats. Les pastèques, les figues de cactus et les raisins marquaient la saison où nous nous trouvions,—et d'énormes melons de la Cassaba, les meilleurs du monde, arrivés de Smyrne, invitaient tout passant à un déjeuner simple et délicieux. Ce qui distingue cette place, c'est une fontaine admirable dans l'ancien goût turc, ornée de portiques découpés, soutenue par des colonnettes et des arabesques sculptées et peintes. Autour de la place et dans la rue qui mène au quai, on voit un grand nombre de cafés sur la façade desquels je distinguais encore des transparents aux lumières éteintes,—qui portaient en lettres d'or ce même nom de Caragueus, aussi aimé là qu'à Stamboul.

Quoique Tophana fasse partie des quartiers francs, il s'y trouve beaucoup de musulmans, la plupart portefaix (hamals), ou mariniers (caïdjis). Une batterie de six pièces est en évidence sur le quai; elle sert à saluer les vaisseaux qui entrent dans la Corne d'or, et à annoncer le lever et le coucher du soleil aux trois parties de la ville séparées par les eaux: Péra, Stamboul et Scutari.

Cette dernière apparaît majestueusement de l'autre côté du Bosphore, festonnant l'azur de dômes, de minarets et de kiosques, comme sa rivale Stamboul.

Je n'eus pas de peine à trouver une barque à deux rameurs. Le temps était magnifique, et la barque, fine et légère, se mit à fendre l'eau avec une vitesse extraordinaire.—Le respect des musulmans pour les divers animaux explique comment le canal du Bosphore, qui coupe comme un fleuve les riches coteaux d'Europe et d'Asie, est toujours couvert d'oiseaux aquatiques qui voltigent ou nagent par milliers sur l'eau bleue, et animent ainsi la longue perspective des palais et des villas.

A partir de Tophana, les deux rivages, beaucoup plus rapprochés en apparence qu'ils ne le sont en effet, présentent longtemps une ligne continue de maisons peintes de couleurs vives, relevées d'ornements et de grillages dorés.

Une série de colonnades commence bientôt sur la rive gauche et dure pendant un quart de lieue. Ce sont les bâtiments du palais neuf de Béchik-Tasch. Ils sont construits entièrement dans le style grec et peints à l'huile en blanc; les grilles sont dorées. Tous les tuyaux de cheminée sont faits en forme de colonnes doriques, le tout d'un aspect à la fois splendide et gracieux. Des barques dorées flottent attachées aux quais, dont les marches de marbre descendent jusqu'à la mer. D'immenses jardins suivent au-dessus les ondulations des collines. Le pin parasol domina partout les autres végétations. On ne voit nulle part de palmiers, car le climat de Constantinople est déjà trop froid pour ces arbres. Un village, dont le port est garni de ces grandes barques nommées caïques, succède bientôt au palais; puis on passe encore devant un sérail plus ancien, qui est le même qu'habitait en dernier lien la sultane Esmé, sœur de Mahmoud. C'est le style turc du dernier siècle: des festons, des rocailles comme ornements, des kiosques ornés de trèfles et d'arabesques, qui s'avancent comme d'énormes cages grillées d'or, des toits aigus et des colonnelles peintes de couleurs vives.... On rêve quelque temps les mystères des Mille et une Nuits.

Dans les caïques, le passager est couché sur un matelas, à l'arrière, tandis que les rameurs s'évertuent à couper l'onde avec leurs bras robustes et leurs épaules bronzées, coquettement revêtus de larges chemises en crêpe de soie à bandes satinées. Ces hommes sont très-polis, et affectent même dans les attitudes de leur travail une sorte de grâce artistique.

En suivant la côte européenne du Bosphore, on voit une longue file de maisons de campagne habitées généralement par des employés du sultan. Enfin, un nouveau port rempli de barques se présente; c'est Kouroukschemé.

Je retins la barque pour me ramener le soir, c'est l'usage; les rameurs entrèrent au café, et, en pénétrant dans le village, je crus voir un tableau de Decamps. Le soleil découpait partout des losanges lumineuses sur les boutiques peintes et sur les murs passés au blanc de chaux; le vert glauque de la végétation reposait çà et là les yeux fatigués de lumière. J'entrai chez un marchand de tabac pour acheter du latakeh, et je m'informai de la maison arménienne où je devais trouver mon ami.

On me l'indiqua avec complaisance. En effet, la famille qui favorisait en ce moment la peinture française était celle de grands personnages arméniens. On m'accompagna jusqu'à la porte, et je trouvai bientôt l'artiste installé dans une salle magnifique qui ressemblait au café Turc du boulevard du Temple, dont la décoration orientale est beaucoup plus exacte qu'on ne le croit.

Plusieurs Français se trouvaient réunis dans cette salle, admirant les cartons des fresques projetées par le peintre, plusieurs attachés de l'ambassade française, un prince belge et l'hospodar de Valachie, venu pour les fêtes à Constantinople. Nous allâmes visiter la chapelle, où l'on pouvait voir déjà la plus grande partie de la décoration future. Un immense tableau, représentant l'adoration des Mages, remplissait le fond derrière l'endroit où devait s'élever le maître-autel. Les peintures latérales étaient seules à l'état d'esquisse.... La famille qui faisait faire ces travaux, ayant plusieurs résidences à Constantinople et à la campagne, avait donné au peintre toute la maison avec les valets et les chevaux, qui se trouvaient à ses ordres; de sorte qu'il nous proposa d'aller faire des promenades dans les environs. Il y avait une fête grecque à Arnaut-Kueil, situé à une lieue de là; puis, comme c'était un vendredi (le dimanche des Turcs), nous pouvions, en faisant une lieue de plus et en traversant le Bosphore, nous rendre aux Eaux-Douces d'Asie.

Quoique les Turcs dorment en général tout le jour pendant le mois du Ramazan, ils n'y sont pas obligés par la loi religieuse, et ne le font que pour n'avoir pas à songer à la nourriture, puisqu'il leur est défendu de manger avant le coucher du soleil. Les vendredis, ils s'arrachent au repos et se promènent comme d'ordinaire à la campagne, et principalement aux Eaux-Douces d'Europe, situées à l'extrémité de la Corne d'or, ou à celles d'Asie, qui devaient être le but de notre promenade.

Nous commençâmes par nous rendre à Arnaut-Kueil; mais la fête n'était pas encore commencée; seulement, il y avait beaucoup de monde et un grand nombre de marchands ambulants. Dans une vallée étroite, ombragée de pins et de mélèzes, on avait établi des enceintes et des échafaudages pour les danses et pour les représentations. Le lieu central de la fête était une grotte ornée d'une fontaine consacrée à Élie, dont l'eau ne commence à couler chaque année que le jour d'un certain saint dont j'ai oublié le nom. On distribue des verres de cette eau à tous les fidèles qui se présentent. Plusieurs centaines de femmes grecques se pressaient aux abords de la fontaine sainte; mais l'heure du miracle n'était pas venue. D'autres se promenaient sous l'ombrage ou se groupaient sur les gazons. Je reconnus parmi elles les quatre belles personnes que j'avais vues déjà dans la maison de jeu de San-Dimitri; elles ne portaient plus les costumes variés qui servaient là à présenter aux spectateurs l'idéal des quatre races féminines de Constantinople; seulement, elles étaient très-fardées et avaient des mouches. Une femme âgée les guidait; la pure clarté du soleil leur était moins favorable que la lumière. Les attachés de l'ambassade paraissaient les connaître de longue date; ils se mirent à causer avec elles et leur firent apporter des sorbets.

V—LE PACHA DE SCUTARI

Pendant que nous nous reposions sous un énorme sycomore, un Turc d'un âge mûr, vêtu de sa longue redingote boutonnée, coiffé de son fezzi à houppe de soie bleue, et décoré d'un petit nichan presque imperceptible, était venu s'asseoir sur le banc qui entourait l'arbre. Il avait amené un jeune garçon vêtu comme lui en diminutif, et qui nous salua avec la gravité qu'ont d'ordinaire les enfants turcs lorsque, sortis du premier âge, ils ne sont plus sous la surveillance des mères. Le Turc, nous voyant louer la gentillesse de son fils, nous salua à son tour, et appela un cafedji qui se tenait près de la fontaine. Un instant après, nous fûmes étonnés de voir apporter des pipes et des rafraîchissements, que l'inconnu nous pria d'accepter. Nous hésitions, lorsque le cafetier dit:

—Vous pouvez accepter; c'est un grand personnage qui vous fait cette politesse; c'est le pacha de Scutari.

On ne refuse rien d'un pacha.

Je fus étonné d'être le seul à n'avoir point part à la distribution; mon ami en fit l'observation au cafedji, qui répondit:

—Je ne sers point un kafir (un hérétique).

—Kafir! m'écriai-je, car c'était une insulte: un kafir, c'est toi-même, fils de chien!

Je n'avais pas songé que cet homme, sans doute fidèle musulman sunnite, n'adressait son injure qu'au costume persan que je portais, et qui me déguisait en sectateur d'Ali ou schiite.

Nous échangeâmes quelques mots vifs, car il ne faut jamais laisser le dernier mot à un homme grossier en Orient; sans quoi, il vous croit timide et peut vous frapper, tandis que les plus grosses injures n'aboutissent qu'à faire triompher l'un ou l'autre dans l'esprit des assistants. Cependant, comme le pacha voyait la scène avec étonnement, mes compagnons, qui avaient ri beaucoup d'abord de la méprise, me firent reconnaître pour un Franc. Je ne cite cette scène que pour marquer le fanatisme qui existe encore dans les classes inférieures, et qui, très-calmé à l'égard des Européens, s'exerce toujours avec force entre les différentes sectes. Il en est, du reste, à peu près de même du côté des chrétiens: un catholique romain estime plus un Turc qu'un Grec.

Le pacha rit beaucoup de l'aventure et se mit à causer avec le peintre. Nous nous rembarquâmes en même temps que lui après la fêle; et, comme nos barques avaient à passer devant le palais d'été du sultan, situé sur la côte d'Asie, il nous permit de le visiter.

Ce sérail d'été, qu'il ne faut pas confondre avec l'autre, situé sur la côte européenne, est la plus délicieuse résidence du monde. D'immenses jardins, étages en terrasses, arrivent jusqu'au sommet de la montagne, d'où l'on aperçoit nettement Scutari sur la droite, et, aux derniers plans, la silhouette bleuâtre de l'Olympe de Bithynie. Le palais est bâti dans le style du XVIIIe siècle. Il fallut, avant d'y entrer, remplacer nos bottes par des babouches qui nous furent prêtées; puis nous fûmes admis à visiter les appartements des sultanes, vides, naturellement, dans ce moment-là.

Les salles inférieures sont construites sur pilotis, la plupart de bois précieux; on nous a parlé même de pilotis d'aloès, qui résistent davantage à la corruption que produit l'eau de mer. Après avoir visité les vastes pièces du rez-de-chaussée que l'on n'habite pas, nous fûmes introduits dans les appartements. Il y avait, au milieu, une grande salle, sur laquelle s'ouvraient une vingtaine de cabinets avec des portes distinctes, comme dans les galeries des établissements de bains.

Nous pûmes entrer dans chaque pièce, uniformément meublée d'un divan, de quelques chaises, d'une commode d'acajou et d'une cheminée de marbre, surmontée d'une pendule à colonnes. On se serait cru dans la chambre d'une Parisienne, si le mobilier eût été complété par un lit à bateau; mais, en Orient, les divans seuls servent de lits.

Chacune de ces chambres était celle d'une cadine. La symétrie et l'exacte uniformité de ces chambres me frappèrent: on m'apprit que l'égalité la plus parfaite régnait entre les femmes du sultan.... Le peintre m'en donna pour preuve ce fait: que, lorsque Sa Hautesse commande à Péra des boîtes de bonbons, achetées ordinairement chez un confiseur français, on est obligé de les composer de sucreries exactement pareilles. Une papillote de plus, un bonbon d'une forme particulière, des pastilles ou des dragées en plus ou en moins seraient cause de complications graves dans les relations de ces belles personnes; comme tous les musulmans, quels qu'ils soient, elles ont le sentiment de l'égalité.

On fit jouer pour nous, dans la salle principale, une pendule à musique, exécutant plusieurs airs d'opéras italiens. Des oiseaux mécaniques, des rossignols chantants, des paons faisant la roue, égayaient l'aspect de ce petit monument. Au second étage se trouvaient les logements des odaleuk, qui se divisent en chanteuses et en servantes. Plus haut se trouvaient logées les esclaves. Il règne dans le harem un ordre pareil à celui qui existe dans les pensions bien tenues. La plus ancienne cadine exerce la principale autorité; mais elle est toujours au-dessous de la sultane mère, qu'elle doit, de temps en temps, aller consulter au vieux Séraï, à Stamboul.

Voilà ce que j'ai pu saisir des habitudes intérieures du sérail. Tout s'y passe en général beaucoup plus simplement que ne le supposent les imaginations dépravées des Européens. La question du nombre de femmes ne tient chez les Turcs à aucune autre idée que celle de la reproduction. La race caucasienne, si belle, si énergique, a diminué de beaucoup par un de ces faits physiologiques qu'il est difficile de définir. Les guerres du siècle dernier ont surtout affaibli beaucoup la population spécialement turque. Le courage de ces hommes les a décimés, comme il est arrivé pour les races franques du moyen âge.

Le sultan paraît fort disposé, pour sa part, à repeupler l'empire turc, si l'on se rend compte du nombre de naissances de princes et de princesses annoncées à la ville de temps en temps par le bruit du canon et par les illuminations de Stamboul.

On nous fit voir ensuite les celliers, les cuisines, les appartements de réception et la salle de concert; tout est arrangé de manière à ce que les femmes puissent participer, sans être vues, à tous les divertissements des personnes imitées par le sultan. Partout on remarque des loges grillées ouvertes sur les salles comme des tribunes, et qui permettent aux dames du harem de s'associer d'intention à la politique ou aux plaisirs.

Nous admirâmes la salle des bains, construite en marbre, et la mosquée particulière du palais. Ensuite on nous fit sortir par un péristyle donnant sur les jardins, orné de colonnes et fermé d'une galerie en vitrages qui contenait des arbustes, des plantes et des fleurs de l'Inde. Ainsi, Constantinople, déjà froid à cause de sa position montueuse et des orages fréquents de la mer Noire, a des serres de plantes tropicales comme nos pays du Nord.

Nous parcourûmes de nouveau les jardins, et l'on nous fit entrer dans un pavillon où l'on nous avait servi une collation de fruits du jardin et de confitures. Le pacha nous invita à ce régal; mais il ne mangea rien lui-même, parce que la lune du Ramazan n'était pas encore levée. Nous étions tout confus de sa politesse, et un peu embarrassés de ne pouvoir la reconnaître qu'en paroles.

—Vous pourrez dire, répondit-il à nos remercîments, que vous avez fait un repas chez le sultan!

Sans s'exagérer l'honneur d'une réception si gracieuse, on peut y voir du moins beaucoup de bienveillance, et l'oubli, presque complet aujourd'hui chez les Turcs, des préjugés religieux.

VI—LES DERVICHES

Après avoir suffisamment admiré les appartements et les jardins du sérail d'Asie, nous renonçâmes à visiter les Eaux-Douces d'Asie; ce qui nous eût obligés à remonter le Bosphore d'une lieue, et, nous trouvant près de Scutari, nous fîmes le projet d'aller voir le couvent des derviches hurleurs.

Scutari est la ville de l'orthodoxie musulmane beaucoup plus que Stamboul, où les populations sont mélangées, et qui appartient à l'Europe. L'asiatique Scutari garde encore les vieilles traditions turques; le costume de la réforme y est presque inconnu; le turban vert ou blanc s'y montre encore avec obstination; c'est, en un mot, le faubourg Saint Germain de Constantinople. Les maisons, les fontaines et les mosquées sont d'un style plus ancien; les inventions nouvelles d'assainissement, de pavage ou de cailloutage, les trottoirs, les lanternes, les voitures attelées de chevaux, que l'on voit à Stamboul, sont considérés là comme des innovations dangereuses. Scutari est le refuge des vieux musulmans qui, persuadés que la Turquie d'Europe ne tardera pas à être la proie des chrétiens, désirent s'assurer un tombeau paisible sur la terre de Natolie. Ils pensent que le Bosphore sera la séparation des deux empires et des deux religions, et qu'ils jouiront ensuite en Asie d'une complète sécurité.

Scutari n'a de remarquable que sa grande mosquée et son cimetière aux cyprès gigantesques; ses tours, ses kiosques, ses fontaines et ses centaines de minarets ne la distingueraient pas, sans cela, de l'autre ville turque. Le couvent des derviches hurleurs est situé à peu de distance de la mosquée; il est d'une architecture plus vieille que le téké des derviches de Péra, qui sont, eux, des derviches tourneurs.

Le pacha, qui nous avait accompagnés jusqu'à la ville, voulait nous dissuader d'aller visiter ces moines, qu'il appelait des fous; mais la curiosité des voyageurs est respectable. Il le comprit, et nous quitta en nous invitant à retourner le voir.

Les derviches ont cela de particulier, qu'ils sont plus tolérants qu'aucune institution religieuse. Les musulmans orthodoxes, obligés d'accepter leur existence comme corporation, ne font réellement que les tolérer.

Le peuple les aime et les soutient; leur exaltation, leur bonne humeur, la facilité de leur caractère et de leurs principes plaisent à la foule plus que la roideur des imans et des mollahs. Ces derniers les traitent de panthéistes et attaquent souvent leurs doctrines, sans pouvoir absolument toutefois les convaincre d'hérésie.

Il y a deux systèmes de philosophie qui forment le fond de la religion turque et de l'instruction qui en découle. L'un est tout aristotélique, l'autre tout platonicien. Les derviches se rattachent au dernier. Il ne faut pas s'étonner de ce rapport des musulmans avec les Grecs, puisque nous n'avons connu nous-mêmes que par leurs traductions les derniers écrits philosophiques du monde ancien.

Que les derviches soient des panthéistes, comme le prétendent les vrais Osmanlis, cela ne les empêche pas toutefois d'avoir des titres religieux incontestables. Ils ont été établis, disent-ils, dans leurs maisons et dans leurs privilèges par Orhan, second sultan des Turcs. Les maîtres qui ont fondé leurs ordres sont au nombre de sept, chiffre tout pythagoricien qui indique la source de leurs idées. Le nom général est mewelevis, du nom du premier fondateur; quand à derviches ou durvesch, cela veut dire pauvre. C'est au fond une secte de communistes musulmans.

Plusieurs appartiennent aux munasihi, qui croient à la transmigration des âmes. Selon eux, tout homme qui n'est pas digne de renaître sous une forme humaine entre, après sa mort, dans le corps de l'animal qui lui ressemble le plus comme humeur ou comme tempérament. Le vide que laisserait cette émigration des âmes humaines se trouve comblé par celles des bêtes dignes, par leur intelligence ou leur fidélité, de s'élever dans l'échelle animale. Ce sentiment, qui appartient évidemment à la tradition indienne, explique les diverses fondations pieuses faites dans les couvents et les mosquées en faveur des animaux; car on les respecte aussi bien comme pouvant avoir été des hommes que comme capables de le devenir. Cela explique pourquoi aucun musulman ne mange de porc, parce que cet animal semble, par sa forme et par ses appétits, plus voisin de l'espèce humaine.

Les eschrakis ou illuminés s'appliquent à la contemplation de Dieu dans les nombres, dans les formes et dans les couleurs. Ils sont, en général, plus réservés, plus aimants et plus élégants que les autres. Ils sont préférés pour l'instruction, et cherchent à développer la force de leurs élèves par les exercices de vigueur ou de grâce. Leurs doctrines procèdent évidemment de Pythagore et de Platon. Ils sont poëtes, musiciens et artistes.

Il y a parmi eux aussi quelques haïretis ou étonnés (mot dont peut être on a fait le mot d'hérétiques), qui représentent l'esprit de scepticisme ou d'indifférence. Ceux-là sont véritablement des épicuriens. Ils posent en principe que le mensonge ne peut se distinguer de la vérité, et qu'à travers les subtilités de la malice humaine, il est imprudent de chercher à démêler une idée quelconque. La passion peut vous tromper, vous aigrir et vous rendre injuste d«ms le bien comme dans le mal; de sorte qu'il faut s'abstenir et dire: Allah bilour bizé haranouk! «Dieu le sait et nous ne le savons pas,» ou: «Dieu sait bien ce qui est le meilleur! »

Telles sont les trois opinions philosophiques qui dominent là comme à peu près partout, et, parmi les derviches, cela n'engendre point les haines que ces principes opposés excitent dans la société humaine; les eschrakis, dogmatistes spirituels, vivent en paix avec les munasihi, panthéistes matériels, et les haïretis, sceptiques, se gardent bien d'épuiser leurs poumons à discuter avec les autres. Chacun vit à sa manière et selon son tempérament, les uns usant souvent immodérément de la nourriture, d'autres des boissons et des excitants narcotiques, d'autres encore de l'amour. Le derviche est l'être favorisé par excellence parmi les musulmans, pourvu que ses vertus privées, son enthousiasme et son dévouement soient reconnus par ses frères.

La sainteté dont il fait profession, la pauvreté qu'il embrasse en principe, et qui ne se trouve soulagée parfois que par les dons volontaires des fidèles, la patience et la modestie qui sont aussi ses qualités ordinaires, le mettent autant au-dessus des autres hommes moralement, qu'il s'est mis naturellement au-dessous. Un derviche peut boire du vin et des liqueurs si on lui en offre, car il lui est défendu de rien payer. Si, passant dans la rue, il a envie d'un objet curieux, d'un ornement exposé dans une boutique, le marchand le lui donne d'ordinaire ou le lui laisse emporter. S'il rencontre une femme, et qu'il soit très-respecté du peuple, il est admis qu'il peut l'approcher sans impureté. Il est vrai que ceci ne se passerait plus aujourd'hui dans les grandes villes, où la police est médiocrement édifiée sur les qualités des derviches; mais le principe qui domine ces libertés, c'est que l'homme qui abandonne tout peut tout recevoir, parce que, sa vertu étant de repousser toute possession, celle des fidèles croyants est de l'en dédommager par des dons et des offrandes.

Par la même cause de sainteté particulière, les derviches ont le droit de se dispenser du voyage de la Mecque; ils peuvent manger du porc et du lièvre, et même toucher les chiens; ce qui est défendu aux autres Turcs, malgré la révérence qu'ils ont tous pour le souvenir du chien des sept Dormants.

Quand nous entrâmes dans la cour du téké, nous vîmes un grand nombre de ces animaux auxquels des frères servants distribuaient le repas du soir. Il y a pour cela des donations fort anciennes et fort respectées. Les murs de la cour, plantée d'acacias et de platanes, étaient garnis çà et là de petites constructions en bois peint et sculpté suspendues à une certaine hauteur, comme des consoles. C'étaient des logettes consacrées à des oiseaux qui, au hasard, en venaient prendre possession et qui restaient parfaitement libres.

La représentation donnée par les derviches hurleurs ne m'offrit rien de nouveau, attendu que j'en avais déjà vu de pareilles au Caire. Ces braves gens passent plusieurs heures à danser en frappant fortement la terre du pied autour d'un mât décoré de guirlandes, qu'on appelle sâry; cela produit un peu l'effet d'une farandole où l'on resterait en place. Ils chantent sur des intonations diverses une éternelle litanie qui a pour refrain: Allah hay! c'est-à-dire «Dieu vivant!» Le public est admis à ces séances dans des tribunes hautes ornées de balustrades de bois. Au bout d'une heure de cet exercice, quelques-uns entrent dans un état d'excitation qui les rend melbous (inspirés). Ils se roulent à terre et ont des visions béatifiques.

Ceux que nous vîmes dans cette représentation portaient des cheveux longs sous leur bonnet de feutre en forme de pot de fleurs renversé; leur costume était blanc avec des boutons noirs; on les appelle kadris, du nom de leur fondateur.

Un des assistants nous raconta qu'il avait vu les exercices des derviches du téké de Péra, lesquels sont spécialement tourneurs. Comme à Scutari, on entre dans une immense salle de bois, dominée par des galeries et des tribunes où le public est admis sans conditions; mais il est convenable de déposer une légère aumône. Au téké de Péra, tous les derviches ont des robes blanches plissées comme des fustanelles grecques. Leur travail est, dans les séances publiques, de tourner sur eux-mêmes pendant le plus longtemps possible. Ils sont tous vêtus de blanc; leur chef seul est vêtu de bleu. Tous les mardis et tous les vendredis, la séance commence par un sermon, après lequel tous les derviches s'inclinent devant le supérieur, puis se divisent dans toute la salle de manière à pouvoir tourner séparément sans se toucher jamais. Les jupes blanches volent, la tête tourne avec sa coiffe de feutre, et chacun de ces religieux a l'air d'un volant. Cependant, certains d'entre eux, exécutent des airs mélancoliques sur une flûte de roseau. Il arrive pour les tourneurs comme pour les hurleurs un certain moment d'exaltation pour ainsi dire magnétique qui leur procure une extase toute particulière.

Il n'y a nulle raison pour des hommes instruits de s'étonner de ces pratiques bizarres. Ces derviches représentent la tradition non interrompue des cabires, des dactyles et des corybantes, qui ont dansé et hurlé durant tant de siècles antiques sur ce même rivage. Ces mouvements convulsifs, aidés par les boissons et les pâtes excitantes, font arriver l'homme à un état bizarre où Dieu, touché de son amour, consent à se révéler par des rêves sublimes, avant-goût du paradis.

En descendant du couvent des derviches pour regagner l'échelle maritime, nous vîmes la lune levée qui dessinait à gauche les immenses cyprès du cimetière de Scutari, et, sur la hauteur, les maisons brillantes de couleurs et de dorures de la haute ville de Scutari, qu'on appelle la Cité d'argent.

Le palais d'été du sultan, que nous avions visité dans la journée, se montrait nettement à droite au bord de la mer, avec ses murs festonnés peints de blanc et relevés d'or pâle. Nous traversâmes la place du marché, et les caïques, en vingt minutes, nous déposèrent à Tophana, sur la rive européenne.

En voyant Scutari se dessiner au loin sur son horizon découpé de montagnes bleuâtres, avec les longues allées d'ifs et de cyprès de son cimetière, je me rappelai cette phrase de Byron;

«O Scutari! tes maisons blanches dominent sur des milliers de tombes,—tandis qu'au-dessus d'elles, on voit l'arbre toujours vert, le cyprès élancé et sombre, dont le feuillage est empreint d'un deuil sans fin—comme un amour qui n'est pas partagé! »

III

LES CONTEURS

UNE LÉGENDE DANS UN CAFÉ

On ne donnerait qu'une faible idée des plaisirs de Constantinople pendant le Ramazan et des principaux charmes de ses nuits, si l'on passait sous silence les contes merveilleux récités ou déclamés par des conteurs de profession attachés aux principaux cafés de Stamboul. Traduire une de ces légendes, c'est en même temps compléter les idées que l'on doit se faire d'une littérature à la fois savante et populaire qui encadre spirituellement les traditions et les légendes religieuses considérées au point de vue de l'islamisme.

Je passais, aux yeux des Persans qui m'avaient pris sous leur protection, pour un taleb (savant); de sorte qu'ils me conduisirent à des cafés situés derrière la mosquée de Bayézid, et où se réunissaient autrefois les fumeurs d'opium. Aujourd'hui, cette consommation est défendue; mais les négociants étrangers à la Turquie fréquentent par habitude ce point éloigné du tumulte des quartiers du centre.

On s'assied, on se fait apporter un narghilé ou une chibouk, et l'on écoute des récits qui, comme nos feuilletons actuels, se prolongent le plus possible. C'est l'intérêt du cafetier et du narrateur.

Quoique ayant commencé fort jeune l'étude des langues de l'Orient, je n'en sais que les mots les plus indispensables; cependant, l'animation du récit m'intéressait toujours, et, avec l'aide de mes amis du caravansérail, j'arrivais à me rendre compte au moins du sujet.

Je puis donc rendre à peu près l'effet d'une de ces narrations imagées où se plaît le génie traditionnel des Orientaux. Il est bon de dire que le café où nous nous trouvions est situé dans les quartiers ouvriers de Stamboul, qui avoisinent les bazars. Dans les rues environnantes se trouvent les ateliers des fondeurs, des ciseleurs, des graveurs, qui fabriquent ou réparent les riches armes exposées au Bésestain, de ceux aussi qui travaillent aux ustensiles de fer et de cuivre; divers autres métiers se rapportent encore aux marchandises variées étalées dans les nombreuses divisions du grand bazar.

De sorte que l'assemblée eût paru, pour nos hommes du monde, un peu vulgaire. Cependant, quelques costumes soignés se distinguaient çà et là sur les bancs et sur les estrades.

En Turquie, le sentiment de l'égalité existe sincèrement chez tous, et ce qui le soutient encore, c'est que tout le monde possède une instruction sommaire, suffisante pour tout comprendre et pour tout sentir;—attendu que l'éducation est obligatoire, et que les gens de toute classe envoient leurs enfants étudier longtemps aux mosquées, où on les instruit gratuitement.—Aussi ne s'étonne-t-on pas de voir l'homme du dernier rang arriver aux plus hautes positions, pour lesquelles il ne lui reste plus à acquérir que les connaissances spéciales.

Le conteur que nous devions entendre paraissait être renommé. Outre les consommateurs du café, une grande foule d'auditeurs simples se pressait au dehors. On commanda le silence, et un jeune homme au visage pâle, aux traits pleins de finesse, à l'œil étincelant, aux longs cheveux s'échappant, comme ceux des santons, de dessous un bonnet d'une autre forme que les tarbouchs ou les fezzi, vint s'asseoir sur un tabouret dans un espace de quatre à cinq pieds qui occupait le centre des bancs. On lui apporta du café, et tout le monde écouta religieusement; car, selon l'usage, chaque partie du récit devait durer une demi-heure. Ces conteurs de profession ne sont pas des poëtes: ce sont, pour ainsi dire, des rapsodes; ils arrangent et développent un sujet traité déjà de diverses manières, ou fondé sur d'anciennes légendes. C'est ainsi qu'on voit se renouveler, avec mille additions ou changements, les aventures d'Antar, d'Abou-Zeyd ou de Medjnoun. Il s'agissait, cette fois, d'un roman destiné à peindre la gloire de ces antiques associations ouvrières auxquelles l'Orient a donné naissance.

—Louange à Dieu! dit-il, et à son favori Ahmad, dont les yeux noirs brillent d'un éclat si doux. Il est le seul apôtre de la vérité.

Tout le monde s'écria:

—Amin! (Cela est ainsi.)

HISTOIRE DE LA REINE DU MATIN ET DE SOLIMAN, PRINCE DES GÉNIES

I—ADONIRAM

Pour servir les desseins du grand roi Soliman-Ben-Daoud[1], son serviteur Adoniram avait renoncé depuis dix ans au sommeil, aux plaisirs, à la joie des festins. Chef des légions d'ouvriers qui, semblables à d'innombrables essaims d'abeilles, concouraient à construire ces ruches d'or, de cèdre, de marbre et d'airain que le roi de Jérusalem destinait à Adonaï et préparait à sa propre grandeur, le maître Adoniram passait les nuits à combiner des plans, et les jours à modeler les figures colossales destinées à orner l'édifice.

Il avait établi, non loin du temple inachevé, des forges où sans cesse retentissait le marteau, des fonderies souterraines, où le bronze liquide glissait le long de cent canaux de sable, et prenait la forme des lions, des tigres, des dragons ailés, des chérubins, ou même de ces génies étranges et foudroyés ... races lointaines, à demi perdues dans la mémoire des hommes.

Plus de cent mille artisans soumis à Adoniram exécutaient ses vastes conceptions: les fondeurs étaient au nombre de trente mille; les maçons et les tailleurs de pierre formaient une armée de quatre-vingt mille hommes; soixante et dix mille manœuvres aidaient à transporter les matériaux. Disséminés par bataillons nombreux, les charpentiers épars dans les montagnes abattaient les pins séculaires jusque dans les déserts des Scythes, et les cèdres sur les plateaux du Liban. Au moyen de trois mille trois cents intendants, Adoniram exerçait la discipline et maintenait l'ordre parmi ces populations ouvrières qui fonctionnaient sans confusion.

Cependant, l'âme inquiète d'Adoniram présidait avec une sorte de dédain à des œuvres si grandes. Accomplir une des sept merveilles du monde lui semblait une tâche mesquine. Plus l'ouvrage avançait, plus la faiblesse de la race humaine lui paraissait évidente, et plus il gémissait sur l'insuffisance et sur les moyens bornés de ses contemporains. Ardent à concevoir, plus ardent à exécuter, Adoniram rêvait des travaux gigantesques; son cerveau, bouillonnant comme une fournaise, enfantait des monstruosités sublimes, et, tandis que son art étonnait les princes des Hébreux, lui seul prenait en pitié les travaux auxquels il se voyait réduit.

C'était un personnage sombre, mystérieux. Le roi de Tyr, qui l'avait employé, en avait fait présent à Soliman. Mais quelle était la patrie d'Adoniram? Nul ne le savait! D'où venait-il? Mystère. Où avait-il approfondi les éléments d'un savoir si pratique, si profond et si varié? On l'ignorait. Il semblait tout créer, tout deviner et tout faire. Quelle était son origine? à quelle race appartenait-il? C'était un secret, et le mieux gardé de tous: il ne souffrait point qu'on l'interrogeât à cet égard. Sa misanthropie le tenait comme étranger et solitaire au milieu de la lignée des enfants d'Adam; son éclatant et audacieux génie le plaçait au-dessus des hommes, qui ne se sentaient point ses frères. Il participait de l'esprit de lumière et du génie des ténèbres!

Indifférent aux femmes, qui le contemplaient à la dérobée et ne s'entretenaient jamais de lui, méprisant les hommes, qui évitaient le feu de son regard, il était aussi dédaigneux de la terreur inspirée par son aspect imposant, par sa taille haute et robuste, que de l'impression produite par son étrange et fascinante beauté. Son cœur était muet; l'activité de l'artiste animait seule des mains faites pour pétrir le monde, et courbait seule des épaules faites pour le soulever.

S'il n'avait pas d'amis, il avait des esclaves dévoués, et il s'était donné un compagnon, un seul ... un enfant, un jeune artiste issu de ces familles de la Phénicie, qui naguère avaient transporté leurs divinités sensuelles aux rives orientales de l'Asie Mineure. Pâle de visage, artiste minutieux, amant docile de la nature, Benoni avait passé son enfance dans les écoles, et sa jeunesse au delà de la Syrie, sur ces rivages fertiles où l'Euphrate, ruisseau modeste encore, ne voit sur ses bords que des pâtres soupirant leurs chansons à l'ombre des lauriers verts étoiles de roses.

Un jour, à l'heure où le soleil commence à s'incliner sur la mer, un jour que Benoni, devant un bloc de cire, modelait délicatement une génisse, s'étudiant à deviner l'élastique mobilité des muscles, maître Adoniram, s'étant approché, contempla longuement l'ouvrage presque achevé, et fronça le sourcil.

—Triste labeur! s'écria-t-il. De la patience, du goût, des puérilités!... du génie, nulle part; de la volonté, point. Tout dégénère, et déjà l'isolement, la diversité, la contradiction, l'indiscipline, instruments éternels de la perte de vos races énervées, paralysent vos pauvres imaginations. Où sont mes ouvriers: mes fondeurs, mes chauffeurs, mes forgerons?... Dispersés!... Ces fours refroidis devraient, à cette heure, retentir des rugissements de la flamme incessamment attisée; la terre aurait dû recevoir les empreintes de ces modèles pétris de mes mains. Mille bras devraient s'incliner sur la fournaise ... et nous voilà seuls!

—Maître, répondit avec douceur Benoni, ces gens grossiers ne sont pas soutenus par le génie qui t'embrase; ils ont besoin de repos, et l'art qui nous captive laisse leur pensée oisive. Ils ont pris congé pour tout le jour. L'ordre du sage Soliman leur a fait un devoir du repos.... Jérusalem s'épanouit en fête.

—Une fête! que m'importe? Le repos!... je ne l'ai jamais connu, moi. Ce qui m'abat, c'est l'oisiveté! Quelle œuvre faisons-nous? Un temple d'orfèvrerie, un palais pour l'orgueil et la volupté, des joyaux qu'un tison réduirait en cendres. Ils appellent cela créer pour l'éternité!... Un jour, attirés par l'appât d'un gain vulgaire, des hordes de vainqueurs, conjurés contre ce peuple amolli, abattront en quelques heures ce fragile édifice, et il n'en restera rien qu'un souvenir. Nos modèles fondront aux lueurs des torches, comme les neiges du Liban quand survient l'été, et la postérité, en parcourant ces coteaux déserts, redira: «C'était une pauvre et faible nation que cette race des Hébreux!... »

—Eh quoi! maître, un palais si magnifique, ... un temple, le plus riche, le plus vaste, le plus solide....

—Vanité! vanité! comme dit, par vanité, le seigneur Soliman. Sais-tu ce que firent jadis les enfants d'Hénoch? Une œuvre sans nom ... dont le Créateur s'effraya: il fit trembler la terre en la renversant, et, des matériaux épars, on a construit Babylone,... jolie ville où l'on peut faire voler dix chars sur la tranche des murailles. Sais-tu ce que c'est qu'un monument, et connais-tu les Pyramides? Elles dureront jusqu'au jour où s'écrouleront dans l'abîme les montagnes de Kaf qui entourent le monde. Ce ne sont point les fils d'Adam qui les ont élevées!

—On dit pourtant....

—On ment: le déluge a laissé son empreinte à leur cime. Écoute: à deux milles d'ici, en remontant le Cédron, il y a un bloc de rocher carré de six cents coudées. Que l'on me donne cent mille praticiens armés du fer et du marteau; dans le bloc énorme, je taillerais la tête monstrueuse d'un sphinx ... qui sourit et fixe un regard implacable sur le ciel. Du haut des nuées, Jéhovah le verrait et pâlirait de stupeur.... Voilà un monument. Cent mille années s'écouleraient, et les enfants des hommes diraient encore: «Un grand peuple a marqué là son passage. »

—Seigneur, se dit Benoni en frissonnant, de quelle race est descendu ce génie rebelle?...

—Ces collines, qu'ils appellent des montagnes, me font pitié. Encore, si l'on travaillait à les échelonner les unes sur les autres, en taillant sur leurs angles des figures colossales, ... cela pourrait valoir quelque chose. A la base, on creuserait une caverne assez vaste pour loger une légion de prêtres: ils y mettraient leur arche avec ses chérubins d'or et ses deux cailloux qu'ils appellent des tables, et Jérusalem aurait un temple; mais nous allons loger Dieu comme un riche seraf (banquier) de Memphis....

—Ta pensée lève toujours l'impossible.

—Nous sommes nés trop tard; le monde est vieux, la vieillesse est débile; tu as raison. Décadence et chute! tu copies la nature avec froideur, tu t'occupes comme la ménagère qui tisse un voile de lin; ton esprit hébété se fait tour à tour l'esclave d'une vache, d'un lion, d'un cheval, d'un tigre, et ton travail a pour but de rivaliser par l'imitation avec une génisse, une lionne, une tigresse, une cavale;... ces bêtes font ce que tu exécutes, et plus encore, car elles transmettent la vie avec la forme. Enfant, l'art n'est point là: il consiste à créer. Quand tu dessines un de ces ornements qui serpentait le long des frises, te bornes-tu à copier les fleurs et les feuillages qui rampent sur le sol? Non: tu inventes, tu laisses courir le stylet au caprice de l'imagination, entremêlant les fantaisies les plus bizarres. Eh bien, à côté de l'homme et des animaux existants, que ne cherches-tu de même des formes inconnues, des êtres innomés, des incarnations devant lesquelles l'homme a reculé, des accouplements terribles, des figures propres à répandre le respect, la gaieté, la stupeur et l'effroi? Souviens-toi des vieux Égyptiens, des artistes hardis et naïfs de l'Assyrie. N'ont-ils pas arraché des flancs du granit ces sphinx, ces cynocéphales, ces divinités de basalte dont l'aspect révoltait le Jéhovah du vieux Daoud? En revoyant d'âge en âge ces symboles redoutables, on répétera qu'il exista jadis des génies audacieux. Ces gens-là songeaient-ils à la forme? Ils s'en raillaient, et, forts de leurs inventions, ils pouvaient crier à celui qui créa tout: «Ces êtres de granit, tu ne les devines point et tu n'oserais les animer. » Mais le Dieu multiple de la nature vous a ployés sous le joug: la matière vous limite; votre génie dégénéré se plonge dans les vulgarités de la forme; l'art est perdu.

—D'où vient, se disait Benoni, cet Adoniram dont l'esprit échappe à l'humanité?

—Revenons à des amusettes qui soient à l'humble portée du grand roi Soliman, reprit le fondeur en passant sa main sur son large front dont il écarta une forêt de cheveux noirs et crépus. Voilà quarante-huit bœufs en bronze d'une assez bonne stature, autant de lions, des oiseaux, des palmes, des chérubins.... Tout cela est un peu plus expressif que la nature. Je les destine à supporter une mer d'airain de dix coudées, coulée d'un seul jet, d'une profondeur de cinq coudées et bordée d'un cordon de trente coudées, enrichi de moulures. Mais j'ai des modèles à terminer. Le moule de la vasque est prêt. Je crains qu'il ne se fendille par la chaleur du jour: il faudrait se hâter, et, tu le vois, ami, les ouvriers sont en fête et m'abandonnent.... Une fête! dis-tu; quelle fête? à quelle occasion?...

Le conteur s'arrêta ici, la demi-heure était passée. Chacun alors eut la liberté de demander du café, des sorbets ou du tabac. Quelques conversations s'engagèrent sur le mérite des détails ou sur l'attrait que promettait la narration. Un des Persans qui étaient près de moi fit observer que cette histoire lui paraissait puisée dans le Soliman-Nameh.

Pendant cette pause,—car ce repos du narrateur est appelé ainsi, de même que chaque veillée complète s'appelle séance,—un petit garçon qu'il avait amené parcourait les rangs de la foule en tendant à chacun une sébile, qu'il rapporta remplie de monnaie aux pieds de son maître. Ce dernier reprit le dialogue par la réponse de Benoni à Adoniram:

II—BALKIS

—Plusieurs siècles avant la captivité des Hébreux en Égypte, Saba, l'illustre descendant d'Abraham et de Kétura, vint s'établir dans les heureuses contrées que nous appelons l'Iémen, où il fonda une cité qui d'abord a porté son nom, et que l'on connaît aujourd'hui sous le nom de Mahreb. Saba avait un frère nommé Iarab, qui légua son nom à la pierreuse Arabie. Ses descendants transportent çà et là leurs tentes, tandis que la postérité de Saba continue de régner sur l'Iémen, riche empire qui obéit maintenant aux lois de la reine Balkis, héritière directe de Saba, de Jochtan, du patriarche Héber, ... dont le père eut pour trisaïeul Sem, père commun des Hébreux et des Arabes.

—Tu préludes comme un livre égyptien, interrompit l'impatient Adoniram, et tu poursuis sur le ton monotone de Moussa-Ben-Amran (Moïse), le prolixe libérateur de la race de Iacoub. Les hommes à paroles succèdent aux gens d'action.

—Comme les donneurs de maximes aux poëtes sacrés. En un mot, maître, la reine du Midi, la princesse d'Iémen, la divine Balkis, venant visiter la sagesse du seigneur Soliman, et admirer les merveilles de nos mains, entre aujourd'hui même à Solime. Nos ouvriers ont couru à sa rencontre à la suite du roi, les campagnes sont jonchées de monde et les ateliers sont vides. J'ai couru des premiers, j'ai vu le cortége, et je suis rentré près de toi.

—Annoncez-leur des maîtres, ils voleront à leurs pieds.... Désœuvrement, servitude....

—Curiosité, surtout, et vous le comprendriez, si.... Les étoiles du ciel sont moins nombreuses que les guerriers qui suivent la reine. Derrière elle apparaissent soixante éléphants blancs chargés de tours où brillent l'or et la soie: mille Sabéens à la peau dorée par le soleil s'avancent, conduisant des chameaux qui ploient les genoux sous le poids des bagages et des présents de la princesse. Puis surviennent les Abyssiniens, armés à la légère, et dont le teint vermeil ressemble au cuivre battu. Une nuée d'Éthiopiens noirs comme l'ébène circulent çà et là, conduisant les chevaux et les chariots, obéissant à tous et veillant à tout. Puis.... Mais à quoi bon ce récit? Vous ne daignez pas l'écouter.

—La reine des Sabéens, murmurait Adoniram rêveur; race dégénérée, mais d'un sang pur et sans mélange.... Et que vient-elle faire à cette cour?

—Ne vous l'ai-je pas dit, Adoniram? Voir un grand roi, mettre à l'épreuve une sagesse tant célébrée, et ... peut-être la battre en brèche. Elle songe, dit-on, à épouser Soliman-Ben-Daoud, dans l'espoir d'obtenir des héritiers dignes de sa race.

—Folie! s'écrie l'artiste avec impétuosité; folie!... du sang d'esclave, du sang des plus viles créatures.... Il y en a plein les veines de Soliman! La lionne s'unit-elle au chien banal et domestique? Depuis tant de siècles que ce peuple sacrifie sur les hauts lieux et s'abandonne aux femmes étrangères, les générations abâtardies ont perdu la vigueur et l'énergie des aïeux. Qu'est-ce que ce pacifique Soliman? L'enfant d'une fille de guerre et du vieux berger Daoud; et lui même, Daoud, provenait de Ruth, une coureuse tombée jadis du pays de Moab aux pieds d'un cultivateur d'Ephrata. Tu admires ce grand peuple, mon enfant: ce n'est plus qu'une ombre, et la race guerrière est éteinte. Cette nation, à son zénith, approche de sa chute. La paix les a énervés, le luxe, la volupté leur font préférer l'or au fer, et ces rusés disciples d'un roi subtil et sensuel ne sont bons désormais qu'à colporter des marchandises ou à répandre l'usure à travers le monde. Et Balkis descendrait à ce comble d'ignominie, elle, la fille des patriarches! Et dis-moi, Benoni, elle vient, n'est-ce pas?... Ce soir même, elle franchit les murs de Jérusalem?

—Demain est le jour du sabbat[1]. Fidèle à ses croyances, elle s'est refusée à pénétrer ce soir, et en l'absence du soleil, dans la ville étrangère. Elle a donc fait dresser des tentes au bord du Cédron, et, malgré les instances du roi, qui s'est rendu auprès d'elle, environné d'une pompe magnifique, elle prétend passer la nuit dans la campagne.

—Sa prudence en soit louée! Elle est jeune encore?...

—A peine peut-on dire qu'elle se puisse sitôt encore dire jeune. Sa beauté éblouit. Je l'ai entrevue comme on voit le soleil levant, qui bientôt vous brûle et vous fait baisser la paupière. Chacun, à son aspect, est tombé prosterné; moi comme les autres. Et, en me relevant, j'emportai son image. Mais, ô Adoniram! la nuit tombe, et j'entends les ouvriers qui reviennent en foule chercher leur salaire; car demain est le jour du sabbat.

Alors survinrent les chefs nombreux des artisans. Adoniram, plaça des gardiens à l'entrée des ateliers, et, ouvrant ses vastes coffres-forts, il commença à payer les ouvriers, qui s'y présentaient un à un en lui glissant à l'oreille un mot mystérieux; car ils étaient si nombreux, qu'il eut été difficile de discerner le salaire auquel chacun avait droit.

Or, le jour où on les enrôlait, ils recevaient un mot de passe qu'ils ne devaient communiquer à personne sous peine de la vie, et ils rendaient en échange un serment solennel. Les maîtres avaient un mot de passe; les compagnons avaient aussi un mot de passe, qui n'était pas le même que celui des apprentis.

Donc, à mesure qu'ils passaient devant Adoniram et ses intendants, ils prononçaient à voix basse le mot sacramentel, et Adoniram leur distribuait un salaire différent, suivant la hiérarchie de leurs fonctions.

La cérémonie achevée à la lueur des flambeaux de résine, Adoniram, résolu à passer la nuit dans le secret de ses travaux, congédia le jeune Benoni, éteignit sa torche, et, gagnant ses usines souterraines, il se perdit dans les profondeurs des ténèbres.

Au lever du jour suivant, Balkis, la reine du matin, franchit en même temps que le premier rayon du soleil la porte orientale de Jérusalem. Réveillés par le fracas des gens de sa suite, les Hébreux accouraient sur leur porte, et les ouvriers suivaient le cortége avec de bruyantes acclamations. Jamais on n'avait vu tant de chevaux, tant de chameaux, ni si riche légion d'éléphants blancs conduits par un si nombreux essaim d'Éthiopiens noirs.

Attardé par l'interminable cérémonial d'étiquette, le grand roi Soliman achevait de revêtir un costume éblouissant et s'arrachait avec peine aux mains des officiers de sa garde-robe, lorsque Balkis, touchant terre au vestibule du palais, y pénétra après avoir salué le soleil, qui déjà s'élevait radieux sur les montagnes de Galilée.

Des chambellans, coiffés de bonnets en forme de tour, et la main armée de longs bâtons dorés, accueillirent la reine et l'introduisirent enfin dans la salle où Soliman-Ben-Daoud était assis, au milieu de sa cour, sur un trône élevé dont il se hâta de descendre, avec une sage lenteur, pour aller au-devant de l'auguste visiteuse.

Les deux souverains se saluèrent mutuellement avec toute la vénération que les rois professent et se plaisent à inspirer envers la majesté royale; puis ils s'assirent côte à côte, tandis que défilaient les esclaves chargés des présents de la reine de Saba: de l'or, du cinnomomo, de la myrrhe, de l'encens surtout, dont l'Iémen faisait un grand commerce; puis des dents d'éléphant, des sachets d'aromates et des pierres précieuses. Elle offrit aussi au monarque cent vingt talents d'or fin.

Soliman était alors au retour de l'âge; mais le bonheur, en gardant ses traits dans une perpétuelle sérénité, avait éloigné de son visage les rides et les tristes empreintes des passions profondes; ses lèvres luisantes, ses yeux à fleur de tête, séparés par un nez comme une tour d'ivoire, ainsi qu'il l'avait dit lui-même par la bouche de la Sulamite, son front placide, comme celui de Sérapis, dénotaient la paix immuable et l'ineffable quiétude d'un monarque satisfait de sa propre grandeur. Soliman ressemblait à une statue d'or, avec des mains et un masque d'ivoire.

Sa couronne était d'or et sa robe était d'or; la pourpre de son manteau, présent d'Hiram, prince de Tyr, était tissée sur une chaîne en fil d'or; l'or brillait sur son ceinturon et reluisait à la poignée de son glaive; sa chaussure d'or posait sur un tapis passementé de dorures; son trône était fait en cèdre doré.

Assise à ses côtés, la blanche fille du matin, enveloppée d'un nuage de tissus de lin et de gazes diaphanes, avait l'air d'un lis égaré dans une touffe de jonquilles. Coquetterie prévoyante, qu'elle fit ressortir davantage encore en s'excusant de la simplicité de son costume du matin.

—La simplicité des vêtements, dit-elle, convient à l'opulence et ne messied pas à la grandeur.

—Il sied à la beauté divine, repartit Soliman, de se confier dans sa force, et à l'homme défiant de sa propre faiblesse, de ne rien négliger.

—Modestie charmante, et qui rehausse encore l'éclat dont brille l'invincible Soliman ... l'Ecclésiaste, le sage, l'arbitre des rois, l'immortel auteur des sentences du Sir-Hasirim, ce cantique d'amour si tendre ... et de tant d'autres fleurs de poésie.

—Eh quoi! belle reine, repartit Soliman en rougissant de plaisir, quoi! vous auriez daigné jeter les yeux sur ... ces faibles essais!

—Vous êtes un grand poëte! s'écria la reine de Saba.

Soliman gonfla sa poitrine dorée, souleva son bras doré, et passa la main avec complaisance sur sa barbe d'ébène, divisée en plusieurs tresses et nattée avec des cordelettes d'or.

—Un grand poëte! répéta Balkis. Ce qui ait qu'en vous l'on pardonne en souriant aux erreurs du moraliste.

Cette conclusion, peu attendue, allongea les lignes de l'auguste face de Soliman, et produisit un mouvement dans la foule des courtisans les plus rapprochés. C'étaient: Zabud, favori du prince, tout chargé de pierreries; Sadoc le grand prêtre, avec son fils Azarias, intendant du palais, et très-hautain avec ses inférieurs; puis Ahia, Elioreph, grand chancelier, Josaphat, maître des archives ... et un peu sourd. Debout, vêtu d'une robe sombre, se tenait Ahias de Silo, homme intègre, redouté à cause de son génie prophétique; du reste, railleur froid et taciturne. Tout proche du souverain, on voyait accroupi, au centre de trois coussins empilés, le vieux Banaïas, général en chef pacifique des tranquilles armées du placide Soliman. Harnaché de chaînes d'or et de soleils en pierreries, courbé sous le faix des honneurs, Banaïas était le demi-dieu de la guerre. Jadis, le roi l'avait chargé de tuer Joab et le grand prêtre Abiathar, et Banaïas les avait poignardés. Dès ce jour, il parut digne de la plus grande confiance au sage Soliman, qui le chargea d'assassiner son frère cadet, le prince Adonias, fils du roi Daoud, ... et Banaïas égorgea le frère du sage Soliman.

Maintenant, endormi dans sa gloire, appesanti par les années, Banaïas, presque idiot, suit partout la cour, n'entend plus rien, ne comprend rien, et ranime les restes d'une vie défaillante en réchauffant son cœur aux souriantes lueurs que son roi laisse rayonner sur lui. Ses yeux décolorés cherchent incessamment le regard royal: l'ancien loup-cervier s'est fait chien sur ses vieux jours.

Quand Balkis eut laissé tomber de ses lèvres adorables ces mots piquants, dont la cour resta consternée, Banaïas, qui n'avait rien comprise, et qui accompagnait d'un cri d'admiration chaque parole du roi ou de son hôtesse, Banaïas, seul, au milieu du silence général, s'écria avec un sourire bénin:

—Charmant! divin!

Soliman se mordit les lèvres et murmura d'une façon assez directe:

—Quel sot!

—Parole mémorable! poursuivit Banaïas voyant que son maître avait parlé.

Or, la reine de Saba partit d'en éclat de rire.

Puis, avec un esprit d'à-propos dont chacun fut frappé, elle choisit ce moment pour présenter coup sur coup trois énigmes à la sagacité si célèbre de Soliman, le plus habile des mortels dans l'art de deviner les rébus et de débrouiller des charades. Telle était alors la coutume: les cours s'occupaient de science ... elles y ont renoncé à bon escient, et la pénétration des énigmes était une affaire d'État. C'est là-dessus qu'un prince ou un sage était jugé. Balkis avait fait deux cent soixante lieues pour faire subir à Soliman cette épreuve.

Soliman interpréta sans broncher les trois énigmes, grâce au grand prêtre Sadoc, qui, la veille, en avait payé comptant la solution au grand prêtre des Sabéens.

—La sagesse parle par votre bouche, dit la reine avec un peu d'emphase.

—C'est du moins ce que plusieurs supposent....

—Cependant, noble Soliman, la culture de l'arbre de sapience n'est pas sans péril: à la longue, on risque de se passionner pour la louange, de flatter les hommes pour leur plaire, et d'incliner au matérialisme pour enlever le suffrage de la foule....

—Auriez-vous donc remarqué dans mes ouvrages ...?

-Ah! seigneur, je vous ai lu avec beaucoup d'attention, et, comme je veux m'instruire, le dessein de vous soumettre certaines obscurités, certaines contradictions, certains ... sophismes, tels à mes yeux, sans doute, à cause de mon ignorance, ce désir n'est point étranger au but d'un si long voyage.

—Nous ferons de notre mieux, articula Soliman, non sans suffisance, pour soutenir thèse contre un si redoutable adversaire.

Au fond, il eût donné beaucoup pour aller tout seul faire un tour de promenade sous les sycomores de sa villa de Mello. Affriandés d'un spectacle si piquant, les courtisans allongeaient le cou et ouvraient de grands yeux. Quoi de pire que de risquer, en présence de ses sujets, de cesser d'être infaillible? Sadoc semblait alarmé; le prophète Ahias de Silo réprimait à peine un vague et froid sourire, et Banaïas, jouant avec ses décorations, manifestait une stupide allégresse qui projetait un ridicule anticipé sur le parti du roi. Quant à la suite de Balkis, elle était muette et imperturbable: des sphinx. Ajoutez aux avantages de la reine de Saba la majesté d'une déesse et les attraits de la plus enivrante beauté, un profil d'une adorable pureté où rayonne un œil noir comme ceux des gazelles, et si bien fendu, si allongé, qu'il apparaît toujours de face à ceux qu'il perce de ses traits; une bouche incertaine entre le rire et la volupté; un corps souple et d'une magnificence qui se devine au travers de la gaze; imaginez aussi cette expression fine, railleuse et hautaine avec enjouement des personnes de très-grande lignée habituées à la domination, et vous concevrez l'embarras du seigneur Soliman, à la fois interdit et charmé, désireux de vaincre par l'esprit, et déjà à demi vaincu par le cœur. Ces grands yeux noirs et blancs, mystérieux et doux, calmes et pénétrants, se jouant sur un visage ardent et clair comme le bronze nouvellement fondu, le troublaient malgré lui. Il voyait s'animer à ses côtés l'idéale et mystique figure de la déesse Isis....

La seconde pause était terminée. La politesse naturelle aux Orientaux arrêtait encore les observations critiques. On renouvela le tabac et le feu des pipes; on demanda des rafraîchissements.

Alors, reprit le conteur, s'entamèrent, vives et puissantes, suivant l'usage du temps, ces discussions philosophiques signalées dans les livres des Hébreux.

—Ne conseillez-vous pas, reprit la reine, l'égoïsme et la dureté du cœur quand vous dites: «Si vous savez répondre pour votre ami, vous vous êtes mis dans le piége; ôtez le vêtement à celui qui s'est engagé pour autrui....» Dans un autre proverbe, vous vantez la richesse et la puissance de l'or....

—Mais ailleurs je célèbre la pauvreté.

—Contradiction. L'Ecclésiaste excite l'homme au travail, fait honte au paresseux, et il s'écrie plus loin: «Que retirera l'homme de tous ses travaux? Ne vaut-il pas mieux manger et boire?...» Dans les Sentences, vous flétrissez la débauche, et vous la louez dans l'Ecclésiaste....

—Vous raillez, je crois....

—Non, je cite. «J'ai reconnu qu'il n'y a rien de mieux que de se réjouir et de boire; que l'industrie est une inquiétude inutile, parce que les hommes meurent comme les bêtes, et leur sort est égal.» Telle est votre morale, ô sage!

—Ce sont là des figures, et le fond de ma doctrine....

—Le voici, et d'autres, hélas! l'avaient déjà trouvé: «Jouissez de la vie avec les femmes pendant tous les jours de votre vie; car c'est là votre partage dans le travail ... etc.... » Vous y revenez souvent. D'où j'ai conclu qu'il vous sied de matérialiser votre peuple pour commander plus sûrement à des esclaves.

Soliman se fût justifié, mais par des arguments qu'il ne voulait point exposer devant son peuple, et il s'agitait impatient sur son trône.

—Enfin, poursuivit Balkis avec un sourire assaisonné d'une œillade languissante, enfin, vous êtes cruel à notre sexe, et quelle est la femme qui oserait aimer l'austère Soliman?

—O reine! mon cœur s'est étendu comme la rosée du printemps sur les fleurs des passions amoureuses dans le Cantique de l'époux!...

—Exception dont la Sulamite doit être glorieuse; mais vous êtes devenu rigide en subissant le poids des années....

Soliman réprima une grimace assez maussade.

—Je prévois, dit la reine, quelque parole galante et polie. Prenez garde! l'Ecclésiaste va vous entendre, et vous savez ce qu'il dit: «La femme est plus amère que la mort; son cœur est un piège et ses mains sont des chaînes. Le serviteur de Dieu la fuira, et l'insensé y sera pris.» Eh quoi! suivrez-vous de si austères maximes, et sera-ce pour le malheur des filles de Sion que vous aurez reçu des cieux cette beauté par vous-même sincèrement décrite en ces termes: «Je suis la fleur des champs et le lis des vallées! »

—Reine, voilà encore une figure....

—O roi! c'est mon avis. Daignez méditer sur mes objections et éclairer l'obscurité de mon jugement; car l'erreur est de mon coté, et vous avez félicité la sagesse d'habiter en vous «On reconnaîtra, vous l'avez écrit, la pénétration de mon esprit; les plus puissants seront surpris lorsqu'ils me verront, et les princes témoigneront leur admiration sur leur visage. Quand je me tairai, ils attendront que je parle; quand je parlerai, ils me regarderont attentifs; et, quand je discourrai, ils mettront leurs mains sur leur bouche.» Grand roi, j'ai déjà éprouvé une partie de ces vérités: votre esprit m'a charmée, votre aspect m'a surprise, et je ne doute pas que mon visage ne témoigne à vos yeux de mon admiration. J'attends vos paroles; elles me verront attentive, et, durant vos discours, votre servante mettra sa main sur sa bouche.

—Madame, dit Soliman avec un profond soupir, que devient le sage auprès de vous? Depuis qu'il vous écoule, l'Ecclésiaste n'oserait plus soutenir qu'une seule de ses pensées, dont il ressent le poids: «Vanité des vanités! tout n'est que vanité! »

Chacun admira la réponse du roi.

—A pédant, pédant et demi, se disait la reine. Si pourtant on pouvait le guérir de la manie d'être auteur.... Il ne laisse pas que d'être doux, affable et assez bien conservé.

Quant à Soliman, après avoir ajourné ses répliques, il s'efforça de détourner de sa personne l'entretien qu'il y avait si souvent amené.

—Votre sérénité, dit-il à la reine Balkis, possède là un bien bel oiseau, dont l'espèce m'est inconnue.

En effet, six négrillons vêtus d'écarlate, placés aux pieds de la reine, étaient commis aux soins de cet oiseau, qui ne quittait jamais sa maîtresse. Un de ses pages le tenait sur son poing, et la princesse de Saba le regardait souvent.

—Nous l'appelons Hud-Hud[2], répondit-elle. Le trisaïeul de cet oiseau, qui vit longtemps, a été autrefois, dit-on, rapporté par des Malais, d'une contrée lointaine qu'ils ont seuls entrevue et que nous ne connaissons plus. C'est un animal très-utile pour diverses commissions aux habitants et aux esprits de l'air.

Soliman, sans comprendre parfaitement une explication si simple, s'inclina comme un roi qui a dû tout concevoir à merveille, et avança le pouce et l'index pour jouer avec l'oiseau Hud-Hud; mais l'oiseau, tout en répondant à ses avances, ne se prêtait pas aux efforts de Soliman pour s'emparer de lui.

—Hud-Hud est poëte, ... dit la reine, et, à ce titre, digne de vos sympathies.... Toutefois, elle est comme moi un peu sévère, et souvent elle moralise aussi. Croiriez-vous qu'elle s'est avisée de douter de la sincérité de votre passion pour la Sulamite?

—Divin oiseau, que vous me surprenez! répliqua Soliman.

—«Cette pastorale du Cantique est bien tendre assurément, disait un jour Hud-Hud, en grignotant un scarabée doré; mais le grand roi qui adressait de si plaintives élégies à la fille du pharaon sa femme, ne lui aurait-il pas montré plus d'amour en vivant avec elle, qu'il ne l'a fait en la contraignant d'habiter loin de lui dans la ville de Daoud, réduite à charmer les jours de sa jeunesse délaissée avec des strophes ... à la vérité les plus belles du monde? »

—Que de peines vous retracez à ma mémoire! Hélas! cette fille de la nuit suivait le culte d'Isis.... Pouvais-je, sans crime, lui ouvrir l'accès de la ville sainte, la donner pour voisine à l'arche d'Adonaï, et la rapprocher de ce temple auguste que j'élève au Dieu de mes pères?...

—Un tel sujet est délicat, fit observer judicieusement Balkis; excusez Hud-Hud; les oiseaux sont quelquefois légers; le mien se pique d'être connaisseur, en poésie surtout.

—Vraiment! repartit Soliman-Ben-Daoud; je serais curieux de savoir....

—De méchantes querelles, seigneur, méchantes, sur ma foi! Hud-Hud s'avise de blâmer que vous compariez la beauté de votre amante à celle des chevaux du char des pharaons, son nom à une huile répandue, ses cheveux à des troupeaux de chèvres, ses dents à des brebis tondues et portant fruit, ses joues à la moitié d'une grenade, ses mamelles à deux biquets, sa tête au mont Carmel, son nombril à une coupe où il y a toujours quelque liqueur à boire, son ventre à un monceau de froment, et son nez à la tour du Liban qui regarde vers Damas.

Soliman, blessé, laissait choir avec découragement ses bras dorés sur ceux de son fauteuil également dorés, tandis que l'oiseau, se rengorgeant, battait l'air de ses ailes de sinople et d'or.

—Je répondrai à l'oiseau qui sert si bien votre penchant à la raillerie, que le goût oriental permet ces licences, que la vraie poésie recherche les images, que mon peuple trouve mes vers excellents, et goûte de préférence les plus riches métaphores....

—Rien de plus dangereux pour les nations que les métaphores des rois, reprit la reine de Saba: échappées à un style auguste, ces figures, trop hardies peut-être, trouveront plus d'imitateurs que de critiques, et vos sublimes fantaisies risqueront de fourvoyer le goût des poëtes pendant dix mille ans. Instruite à vos leçons, la Sulamite ne comparait-elle pas votre chevelure à des branches de palmier, vos lèvres à des lis qui distillent de la myrrhe, votre taille à celle du cèdre, vos jambes à des colonnes de marbre, et vos joues, seigneur, à de petits parterres de fleurs aromatiques, plantés par les parfumeurs? De telle sorte que le roi Soliman m'apparaissait sans cesse comme un péristyle, avec un jardin botanique suspendu sur un entablement ombragé de palmiers.

Soliman sourit avec un peu d'amertume; il eût avec satisfaction tordu le cou de la huppe, qui lui becquetait la poitrine à l'endroit du cœur avec une persistance étrange.

—Hud-Hud s'efforce de vous faire entendre que la source de la poésie est là, dit la reine.

—Je ne le sens que trop, répondit le roi, depuis que j'ai le bonheur de vous contempler. Laissons ce discours; ma reine fera-t-elle à son serviteur indigne l'honneur de visiter Jérusalem, mon palais, et surtout le temple que j'élève à Jéhovah sur la montagne de Sion?

—Le monde a retenti du bruit de ces merveilles; mon impatience en égale les splendeurs, et c'est la servir à souhait que de ne point retarder le plaisir que je m'en suis promis.

A la tête du cortége, qui parcourait lentement les rues de Jérusalem, il y avait quarante-deux tympanons faisant entendre le roulement du tonnerre; derrière eux venaient les musiciens vêtus de robes blanches et dirigés par Asaph et Iditimie; cinquante-six cymbaliers, vingt-huit flûtistes, autant de psaltérions, et des joueurs de cithare, sans oublier les trompettes, instrument que Gédéon avait mis jadis à la mode sous les remparts de Jéricho. Arrivaient ensuite, sur un triple rang, les thuriféraires, qui, marchant à reculons, balançaient dans les airs leurs encensoirs, où fumaient les parfums de l'Iémen. Soliman et Balkis se prélassaient dans un vaste palanquin porté par soixante et dix Philistins conquis à la guerre....

La séance était terminée. On se sépara en causant des diverses péripéties du conte, et nous nous donnâmes rendez-vous pour le lendemain.

III—LE TEMPLE

Le conteur reprit:

Nouvellement rebâtie par le magnifique Soliman, la ville était édifiée sur un plan irréprochable: des rues tirées au cordeau, des maisons carrées toutes semblables, véritables ruches d'un aspect monotone.

—Dans ces belles et larges rues, dit la reine, la bise de mer que rien n'arrête doit balayer les passants comme des brins de paille, et, durant les fortes chaleurs, le soleil, y pénétrant sans obstacle, doit les échauffer à la température des fours. A Mahreb, les rues sont étroites, et, d'une maison à l'autre, des pièces d'étoffe tendues en travers de la voie publique appellent la brise, répandent les ombres sur le sol et entretiennent la fraîcheur.

—C'est au détriment de la symétrie, répondit Soliman. Nous voici arrivés au péristyle de mon nouveau palais: on a employé treize ans à le construire.

Le palais fut visité et obtint le suffrage de la reine de Saba, qui le trouva riche, commode, original et d'un goût exquis.

—Le plan est sublime, dit-elle, l'ordonnance admirable, et, j'en conviens, le palais de mes aïeux, les Hémiarites, élevé dans le style indien, avec des piliers carrés ornés de figures en guise de chapiteaux, n'approche pas de cette hardiesse ni de cette élégance: votre architecte est un grand artiste.

—C'est moi qui ai tout ordonné et qui défraye les ouvriers, s'écria le roi avec orgueil.

—Mais les devis, qui les a tracés? quel est le génie qui a si noblement accompli vos desseins?

—Un certain Adoniram, personnage bizarre et à demi sauvage, qui m'a été envoyé par mon ami le roi des Tyriens.

—Ne le verrai-je point, seigneur?

—Il fuit le monde et se dérobe aux louanges. Mais que direz-vous, reine, quand vous aurez parcouru le temple d'Adonaï? Ce n'est plus l'œuvre d'un artisan: c'est moi qui ai dicté les plans et qui ai indiqué les matières que l'on devait employer. Les vues d'Adoniram étaient bornées au prix de mes poétiques imaginations. On y travaille depuis cinq ans; il en faut deux encore pour amener l'ouvrage à la perfection.

—Sept années vous auront donc suffi pour héberger dignement votre Dieu; il en a fallu treize pour établir convenablement son serviteur.

—Le temps ne fait rien à l'affaire, objecta Soliman.

Autant Balkis avait admiré le palais, autant elle critiqua le temple.

—Vous avez voulu trop bien faire, dit-elle, et l'artiste a eu moins de liberté. L'ensemble est un peu lourd, quoique fort chargé de détails.... Trop de bois, du cèdre partout, des poutres saillantes.... Vos bas côtés planchéiés semblent porter les assises supérieures des pierres, ce qui manque à l'œil de solidité.

—Mon but, objecta le prince, a été de préparer, par un piquant contraste, aux splendeurs du dedans.

—Grand Dieu! s'écria la reine arrivée dans l'enceinte, que de sculptures! Voilà des statues merveilleuses, des animaux étranges et d'un imposant aspect. Qui a fondu, qui a ciselé ces merveilles?

—Adoniram: la statuaire est son principal talent.

—Son génie est universel. Seulement, voici des chérubins trop lourds, trop dorés et trop grands pour cette salle qu'ils écrasent.

—J'ai voulu qu'il en fut ainsi: chacun d'eux coûte six vingt talents. Vous le voyez, ô reine! tout ici est d'or, et l'or est ce qu'il y a de plus précieux. Les chérubins sont en or; les colonnes de cèdre, dons du roi Hiram, mon ami, sont revêtues de lames d'or; il y a de l'or sur toutes les parois; sur ces murailles d'or, il y aura des palmes d'or et une frise avec des grenades en or massif, et, le long des cloisons dorées, je fais appendre deux cents boucliers d'or pur. Les autels, les tables, les chandeliers, les vases, les parquets et les plafonds, tout sera revêtu de lames d'or....

—Il me semble que c'est beaucoup d'or, objecta la reine avec modestie.

Le roi Soliman reprit:

—Est-il rien de trop splendide pour le roi des hommes? Je tiens à étonner la postérité.... Mais pénétrons dans le sanctuaire, dont la toiture est encore à élever, et où déjà sont posées les fondations de l'autel, en face de mon trône à peu près terminé. Comme vous le voyez, il y a six degrés; le siège est en ivoire, porté par deux lions, aux pieds desquels sont accroupis douze lionceaux. La dorure est à brunir, et l'on attend que le dais soit érigé. Daignez, noble princesse, vous asseoir la première sur ce trône vierge encore; de là, vous inspecterez les travaux dans leur ensemble. Seulement, vous serez en butte aux traits du soleil, car le pavillon est encore à jour.

La princesse sourit, et prit sur son poing l'oiseau Hud-Hud, que les courtisans contemplèrent avec une vive curiosité.

Il n'est pas d'oiseau plus illustre ni plus respecté dans tout l'Orient. Ce n'est point pour la finesse de son bec noir, ni pour ses joues écarlates; ce n'est pas pour la douceur de ses yeux gris de noisette, ni pour la superbe huppe en menus plumages d'or qui couronnent sa jolie tête; ce n'est pas non plus pour sa longue queue noire comme du jais, ni pour l'éclat de ses ailes d'un vert doré, rehaussé de stries et de franges d'or vif, ni pour ses ergots d'un rose tendre, ni pour ses pattes empourprées, que la sémillante Hud-Hud était l'objet des prédilections de la reine et de ses sujets. Belle sans le savoir, fidèle à sa maîtresse, bonne pour tous ceux qui l'aimaient, la huppe brillait d'une grâce ingénue sans chercher à éblouir. La reine, on l'a vu, consultait cet oiseau dans les circonstances difficiles.

Soliman, qui voulait se mettre dans les bonnes grâces de Hud-Hud, chercha en ce moment à la prendre sur son poing; mais elle ne se prêta point à cette intention. Balkis, souriant avec finesse, appela à elle sa favorite et sembla lui glisser quelques mots à voix basse.... Prompte comme une flèche, Hud-Hud disparut dans l'azur de l'air.

Puis la reine s'assit; chacun se rangea autour d'elle; on devisa quelques instants; le prince expliqua à son hôtesse le projet de la mer d'airain conçu par Adoniram, et la reine de Saba, frappée d'admiration, exigea de nouveau que cet homme lui fut présenté. Sur l'ordre du roi, on se mit à chercher partout le sombre Adoniram.

Tandis que l'on courait aux forges et à travers les bâtisses, Balkis, qui avait fait asseoir le roi de Jérusalem auprès d'elle, lui demanda comment serait décoré le pavillon de son trône.

—Il sera décoré comme tout le reste, répondit Soliman.

—Ne craignez-vous point, par cette prédilection exclusive pour l'or, de paraître critiquer les autres matières qu'Adonaï a créées? et pensez-vous que rien au monde n'est plus beau que ce métal? Permettez-moi d'apporter à votre plan une diversion ... dont vous serez juge.

Soudain les airs sont obscurcis, le ciel se couvre de points noirs qui grossissent en se rapprochant; des nuées d'oiseaux s'abattent sur le temple, se groupent, descendent en rond, se pressent les uns uns contre les autres, se distribuent en feuillage tremblant et splendide; leurs ailes déployées forment de riches bouquets de verdure, d'écarlate, de jais et d'azur. Ce pavillon vivant se déploie sous la direction habile de la huppe, qui voltige à travers la foule emplumée.... Un arbre charmant s'est formé sur la tête des deux princes, et chaque oiseau devient une feuille. Soliman, éperdu, charmé, se voit à l'abri du soleil sous cette toiture animée, qui frémit, se soutient en battant des ailes, et projette sur le trône une ombre épaisse d'où s'échappe un suave et doux concert de chants d'oiseaux. Après quoi, la huppe, à qui le roi gardait un reste de rancune, s'en vient, soumise, se poser aux pieds de la reine.

—Qu'en pense monseigneur? demanda Balkis.

—Admirable! s'écria Soliman en s'efforçant d'attirer la huppe, qui lui échappait avec obstination, intention qui ne laissait pas que de rendre la reine attentive.

—Si cette fantaisie vous agrée, reprit-elle, je vous fais hommage avec plaisir de ce petit pavillon d'oiseaux, à la condition que vous me dispenserez de les faire dorer. Il vous suffira de tourner vers le soleil le chaton de cet anneau quand il vous plaira de les appeler.... Cette bague est précieuse. Je la tiens de mes pères, et Sarahil, ma nourrice, me grondera de vous l'avoir donnée.

—Ah! grande reine, s'écria Soliman en s'agenouillant devant elle, vous êtes digne de commander aux hommes, aux rois et aux éléments. Fasse le ciel et votre bonté que vous acceptiez la moitié d'un trône où vous ne trouverez à vos pieds que le plus soumis de vos sujets!

—Votre proposition me flatte, dit Balkis, et nous en parlerons plus tard.

Tous deux descendirent du trône, suivis de leur cortége d'oiseaux, qui les suivait comme un dais en dessinant sur leurs têtes diverses figures d'ornement.

Lorsqu'on se trouva près de l'emplacement où l'on avait assis les fondations de l'autel, la reine avisa un énorme pied de vigne déraciné et jeté à l'écart. Son visage devint pensif, elle fit un geste de surprise, la huppe jeta des cris plaintifs, et la nuée d'oiseaux s'enfuit à tire-d'aile.

L'œil de Balkis était devenu sévère; sa taille majestueuse parut se hausser, et, d'une voix grave et prophétique:

—Ignorance et légèreté des hommes? s'écria-t-elle; vanité de l'orgueil!... tu as élevé ta gloire sur le tombeau de tes pères. Ce cep de vigne, ce bois vénérable....

—Reine, il nous gênait; on l'a arraché pour faire place à l'autel de porphyre et de bois d'olivier que doivent décorer quatre séraphins d'or.

—Tu as profané, tu as détruit le premier plant de vigne ... qui fut planté jadis de la main du père de la race de Sem, du patriarche Noé.

—Est-il possible? répondit Soliman profondément humilié; et comment savez-vous ...?

—Au lieu de croire que la grandeur est la source de la science, j'ai pensé le contraire, ô roi! et je me suis fait de l'étude une religion fervente.... Écoute encore, homme aveuglé de ta vaine splendeur: ce bois que ton impiété condamne à périr, sais-tu quel destin lui réservent les puissances immortelles?

—Parlez.

—Il est réservé pour être l'instrument du supplice où sera cloue le dernier prince de ta race.

—Qu'il soit donc scié par morceaux, ce bois impie, et réduit en cendres!

—Insensé! qui peut effacer ce qui est écrit au livre de Dieu? Et quel serait le succès de ta sagesse substituée à la volonté suprême? Prosterne-toi devant les décrets que ne peut pénétrer ton esprit matériel: ce supplice sauvera seul ton nom de l'oubli, et fera luire sur ta maison l'auréole d'une gloire immortelle....

Le grand Soliman s'efforçait en vain de dissimuler son trouble sous une apparence enjouée et railleuse, lorsque des gens survinrent, annonçant que l'on avait enfin découvert le sculpteur Adoniram.

Bientôt Adoniram, annoncé par les clameurs de la foule, apparut à l'entrée du temple. Benoni accompagnait son maître et son ami, qui s'avança l'œil ardent, le front soucieux, tout en désordre, comme un artiste brusquement arraché à ses inspirations et à ses travaux. Nulle trace de curiosité n'affaiblissait l'expression puissante et noble des traits de cet homme, moins imposant encore par sa stature élevée que par le caractère grave, audacieux et dominateur de sa belle physionomie.

Il s'arrêta avec aisance et fierté, sans familiarité comme sans dédain, à quelques pas de Balkis, qui ne put recevoir les traits incisifs de ce regard d'aigle sans éprouver un sentiment de timidité confuse.

Mais elle triompha bien vite d'un embarras involontaire; une réflexion rapide sur la condition de ce maître ouvrier, debout, les bras nus et la poitrine découverte, la rendit à elle-même; elle sourit de son propre embarras, presque flattée de de s'être sentie si jeune, et daigna parler à l'artisan.

Il répondit, et sa voix frappa la reine comme l'écho d'un fugitif souvenir; cependant, elle ne le connaissait point et ne l'avait jamais vu.

Telle est la puissance du génie, cette beauté des âmes; les âmes s'y attachent et ne s'en peuvent distraire. L'entretien d'Adoniram fit oublier à la princesse des Sabéens tout ce qui l'environnait; et, tandis que l'artiste montrait en cheminant à petits pas les constructions entreprises, Balkis suivait à son insu l'impulsion donnée, comme le roi et les courtisans suivaient les traces de la divine princesse.

Cette dernière ne se lassait pas de questionner Adoniram sur ses œuvres, sur son pays, sur sa naissance.

—Madame, répondit-il avec un certain embarras et en fixant sur elle des regards perçants, j'ai parcouru bien des contrées; ma patrie est partout où le soleil éclaire; mes premières années se sont écoulées le long de ces vastes pentes du Liban, d'où l'on découvre au loin Damas dans la plaine. La nature et aussi les hommes ont sculpté ces contrées montagneuses, hérissées de roches menaçantes et de ruines.

—Ce n'est point, fit observer la reine, dans ces déserts que l'on apprend les secrets des arts où vous excellez.

—C'est là du moins que la pensée s'élève, que l'imagination s'éveille, et qu'à force de méditer, l'on s'instruit a concevoir. Mou premier maître fut la solitude; dans mes voyages, depuis, j'en ai utilisé les leçons. J'ai tourné mes regards sur les souvenirs du passé; j'ai contemplé les monuments, et j'ai fui la société des humains....

—Et pourquoi, maître?

—On ne se plaît guère dans la compagnie de ses semblables ... et je me sentais seul.

Ce mélange de tristesse et de grandeur émut la reine, qui baissa les yeux et se recueillit.

—Vous le voyez, poursuivit Adoniram, je n'ai pas beaucoup de mérite à pratiquer les arts, car l'apprentissage ne m'a point donné de peine. Mes modèles, je les ai rencontrés parmi les déserts; je reproduis les impressions que j'ai reçues de ces débris ignorés et des figures terribles et grandioses des dieux du monde ancien.

—Plus d'une fois déjà, interrompit Soliman avec une fermeté que la reine ne lui avait point vue jusque-là, plus d'une fois, maître, j'ai réprimé en vous, comme une tendance idolâtre, ce culte fervent des monuments d'une théogonie impure. Gardez vos pensées en vous, et que le bronze ou les pierres n'en retracent rien au roi.

Adoniram, en s'inclinant, réprimait un sourire amer.

—Seigneur, dit la reine pour le consoler, la pensée du maître s'élève sans doute au-dessus des considérations susceptibles d'inquiéter la conscience des lévites.... Dans son âme d'artiste, il se dit que le beau glorifie Dieu, et il cherche le beau avec une piété naïve.

—Sais-je d'ailleurs, moi, dit Adoniram, ce qu'ils furent en leur temps, ces dieux éteints et pétrifiés pas les génies d'autrefois? Qui pourrait s'en inquiéter? Soliman, roi des rois, m'a demandé des prodiges, et il a fallu me souvenir que les aïeux du monde ont laissé des merveilles.

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