GÉRARD DE NERVAL (continued 11)
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Il y a aussi la scène de fantasmagorie à la cour de l'empereur d'Allemagne, dans laquelle ce dernier prie l'enchanteur de le faire souper avec Alexandre, César et Cléopâtre; ce qui, dit-on, eut lieu en effet.
Gœthe s'est servi, dans le second Faust, de cette anecdote, en la modifiant et en faisant apparaître Hélène; ce qui appartient encore à la tradition primitive. On se demande pourquoi celle-ci suppose unanimement que Faust avait commandé au diable de ressusciter pour lui la belle Hélène de Sparte dont il eut un fils, et avec laquelle il vécut vingt-quatre ans, aux termes de son pacte? Peut-être est-ce le souvenir de l'anecdote relative au manuscrit de l'Iliade qui conduisit à cette idée. L'admirateur d'Homère devait être en esprit l'amant d'Hélène.
Dans le Faust primitif qui se joue en Allemagne, sur les théâtres de marionnettes, on voit paraître ce personnage d'Hélène. Là, le diable s'appelle Gaspard, et un duc de Parme y joue le rôle de l'empereur, qu'on n'aurait pas sans doute laissé représenter sous forme de pantin.
On peut citer encore le roman de Klinger, sur Faust, écrit très-spirituellement à la manière de Diderot, et dans lequel on voit Faust porter son invention dans toutes les cours de l'Europe, sans réussir à autre chose que se faire rouer, pendre ou brûler, ce dont le diable le sauve toujours au dernier moment, en vertu de leur pacte. Dans chacun des pays où il se réfugie tour à tour, il ne voit que meurtres, débauches et iniquités; en France, Louis XI; en Angleterre, Glocester; en Espagne, l'inquisition; en Italie, Borgia.... Si bien que le diable lui dit:
—Quoi! tu te donnes tant de peine pour ce misérable genre humain?
—Pour le sauver! pour le transformer!... s'écrie Faust; car l'ignorance est la source du crime.
—Ce n'est pas, répond le diable, ce qui se dit dans l'histoire du pommier....
Il n'est pas dans tout cela question de Marguerite; c'est que Marguerite est une création de Gœthe, et même le type d'une femme qu'il avait aimée. Cette figure éclaire délicieusement toute la première partie de Faust, tandis que celle d'Hélène, dans la seconde partie, est généralement moins sympathique et moins comprise, quoiqu'elle appartienne exactement à la tradition.
Il y a encore à Francfort un autre théâtre qu'on appelle Théâtre d'été; on y jouait ce même jour une pièce en deux actes sur la jeunesse de Voltaire. L'affiche annonce que les spectateurs sont à couvert contre le soleil et la pluie, ce qui indique que c'est une sorte de théâtre forain.
II—LA STATUE DE GŒTHE
Vous comprenez, mon ami, combien j'ai été heureux en me levant, le lendemain matin, de rencontrer sur cette même place du théâtre, au milieu des arbres, un monument qui n'existait pas lorsque nous nous trouvions ici ensemble: la statue colossale de Gœthe, par Schwanthaler.
La place aussi, qui était appelée auparavant place de la Comédie, s'appelle aujourd'hui Gœthe-Platz. Francfort n'a dans ses murs que deux statues, celle de Gœthe et celle de Charlemagne: la première en bronze, l'autre en pierre rouge du Rhin.
Gœthe a été représenté dans l'attitude de la méditation, appuyé du coude sur un tronc de chêne autour duquel s'enlace la vigne. La composition est fort belle, ainsi que celle des bas-reliefs qui entourent le piédestal. On voit sur la face du devant trois figures, qui représentent la Tragédie, la Philosophie et la Poésie; sur les autres côtés, les principales scènes de ses drames, de ses poëmes et de ses romans. Werther et Mignon occupent une face entière, l'un ayant au bras Charlotte, l'autre accompagné du vieux joueur de harpe.
Après avoir admiré la statue, je suis allé voir la maison de la rue du Marché-aux-Herbes, où le poëte est né il y a juste cent un ans. Elle est indiquée par une plaque de marbre qui porte qu'il était né là le 28 août (august en allemand) 1749. Au-dessus de la grande porte, on voit un ancien écusson armorié, dont le champ d'azur, par un singulier hasard, porte une bande semée de trois lyres d'or.
Je suis entré dans la maison, et j'ai pu voir encore la chambre du poëte, avec sa petite table, ses chaises couvertes de vieux velours d'Utrecht, ses collections d'oiseaux, et le cadre où il a lui-même placé en évidence son brevet de président de la Société minéralogique de Francfort, dont il s'honorait plus que de tous ses autres titres.—En regardant du haut de ce troisième étage, qui donne à gauche sur une cour étroite, et à droite sur quelques toits entremêlés d'arbres, mais presque sans horizon, on comprend cette phrase de Faust:
«Et c'est là ton monde!... Et cela s'appelle un monde! »
Les escaliers sont immenses, et, à chaque étage, on remarque d'immenses armoires sculptées dans le style de la Renaissance.
Je n'ai voulu qu'indiquer ici les deux points extrêmes de la vie du grand poëte, sa misère primitive en regard de la splendeur où se termina sa destinée.
Mais je ne vous ai pas encore dit le but de mon voyage. Je vais voir à Weimar les fêtes qui célèbrent après cent ans l'anniversaire de la naissance de Herder, l'ami de Gœthe. Le temps me presse.
Je n'ai pu donner qu'un coup d'œil d'admiration et de regret à cette belle promenade du Meinlust, où se croisent les allées d'ébéniers et de tilleuls qui bordent le fleuve. Au delà, le faubourg de Sachsenhausen étend, le long de la rive opposée, une ligne de blanches villas se découpant dans la bruine et dans la verdure des jardins.
Les flottes pacifiques du Mein fendent au loin la surface unie des eaux, enflant à la brise du soir ces voiles gracieuses, qui rendent si pittoresques l'aspect des grands fleuves d'Allemagne. Un adieu encore à la cathédrale de Francfort, à cet édifice si curieux du Rœmer, où l'on voit les trente-trois niches de trente-trois empereurs d'Allemagne, établies d'avance avec tant de certitude par l'architecte primitif, qu'il serait impossible d'y loger un trente-quatrième César.
Victor Hugo a tracé une peinture impérissable de cette ville si animée et si brillante. Je me garderai d'essayer le croquis en regard du tableau. Aussi bien, quelque chose d'attristant plane aujourd'hui sur la cité libre, qui fut si longtemps le cœur du vieil empire germanique. J'ai traversé avec un sentiment pénible cette grande place triangulaire dont le monument central est un vaste corps de garde, et où l'on a rétabli les deux canons de bronze qui continuent à menacer Francfort et qui ne l'ont jamais défendu. J'ai jeté un dernier regard sur la verdoyante ceinture de jardins qui remplacent les fortifications; puis je suis allé prendre mon billet à l'Eisenbahn (chemin de fer) de Cassel.
Ce chemin de fer est une déception. On vous promet de vous faire arriver à Cassel directement et sans secousse, sauf une légère interruption d'un bout de ligne non terminé que desservent des omnibus.—La locomotive fume, elle crache, elle part.—Les locomotives allemandes ne sont pas douées de la puissance nerveuse que possèdent celles d'Angleterre et de Belgique.... (Je craindrais de faire de la réclame en parlant des nôtres.) Le spirituel écrivain viennois Saphir prétendait que les locomotives allemandes avaient des motifs pour rester in loco; cela tient, je pense, au désir de garder les voyageurs le plus longtemps possible dans cette multitude de petits États souverains qui ont chacun leur douane, leurs hôtels, ou même leurs simples buffets de station dans lesquels le vin, la bière et la nourriture se combinent pour vous donner une idée avantageuse des productions du pays. Dans les voitures, on fume; dans les stations, on boit et on mange. C'est toujours par ces deux points essentiels qu'il a été possible de dompter les velléités libérales de ce bon peuple allemand.
A dix heures, après nous être suffisamment amusés sur ce brimborion de chemin de fer, nous arrivons à la station des omnibus intermédiaires. On charge les bagages; on prend place dans un berlingot à rideaux de cuir, qui doit remonter au temps du baron de Thunder-ten-Tronck, et qui a peut-être servi de calèche à la belle Cunégonde. J'ai trouvé là, du reste, une fort aimable société d'étudiants, vêtus du costume classique: pantalon blanc collant, bottes à l'écuyère, redingote de velours à brandebourgs de soie, pipe à long tuyau emmanchée d'un fourneau en porcelaine peinte, qui fonctionne abondamment. J'entendais retentir à tout propos dans la conversation le nom de M. Hassenpflug, qu'ils prononçaient Hessenfluch (malheur de la Hesse). L'Allemagne aime beaucoup les calembours par à peu près.
A minuit, on changea de voiture dans un village, en nous laissant une demi-heure sur le pavé, par une pluie très-fine. Deux heures plus tard, nous sommes encore transvasés dans une nouvelle patache, et une autre fois encore, vers trois heures du matin. A six heures, nous descendions à Marburg.
III—EISENACH
Nous voilà enfin sur un nouveau chemin de fer qui appartient au territoire de la Hesse. Le nom de M. Hassenpflug revient plus fréquemment encore, criblé d'imprécations cette fois par des bourgeois, non moins bruyants dans leur haine que les étudiants. Cependant, ces cris s'évaporaient en fumée à travers les nuages des longues pipes, et, quand j'arrivai à Cassel, je trouvai à cette petite ville l'aspect morne et paisible que présentait Paris l'avant-veille de la révolution de Juillet. On fumait, on consommait beaucoup de bière, mais on ne dépavait pas.
Cassel est une ville monotone, avec un château qui semble une caserne, des églises surmontées de clochers aigus, couverts d'ardoises, quelques-uns renflés en boule, comme si l'on y avait enfilé d'énormes oignons. Je ne pensai pas que le spectacle d'une révolution commençante, mais pacifique, valût ce que j'allais voir, c'est-à-dire l'inauguration de la statue de Herder et la fête de Gœthe, à Weimar.—Je repris le chemin de fer pour Eisenach.
Mon esprit, agité par les conversations révolutionnaires de la nuit, reprenait du calme en franchissant les limites de ce beau pays de Thuringe, séjour d'une population intelligente et plein de souvenirs poétiques et légendaires.
A Eisenach, on s'arrêta trois heures. C'était juste le temps qu'il fallait pour aller visiter le château de la Wartburg, deux fois célèbre par les anciennes luttes de chant et de poésie des minnesingers (ménestrels), et par le séjour de Luther, qui y trouva à la fois un abri et une prison.
Après avoir traversé la petite ville d'Eisenach, simple localité allemande, dépourvue de beautés artistiques, on voit le terrain s'élever. Une verte montagne, couverte de chênes, qu'on avait aperçue de loin, s'ouvre à vous par une longue allée de peupliers d'Italie, entremêlés de sorbiers dont les grappes éclatent dans la verdure comme des grains de corail. Après une heure de marche, on aperçoit le vieux château de la Wartburg, dont les bâtiments, construits en triangle, n'offrent aucune recherche d'architecture, aucun ornement. Il faut se contenter d'admirer la hauteur des murailles grises se découpant sinistrement sur la verte pelouse qui l'entoure, et commandant au delà des vallées profondes.
L'intérieur n'a de curieux qu'un musée d'armures anciennes, et les deux salles gothiques où l'on retrouve les souvenirs de Luther: la chapelle, avec la haute tribune où il prêchait la réforme, et le cabinet de travail où il passa trois jours en extase et où il jeta son encrier à la tête du diable. On montre toujours l'encrier et la tache d'encre répandue sur la muraille.... Mais le diable, intimidé par la malice des esprits modernes, n'ose plus se faire voir de notre temps!
Deux heures après, j'avais traversé Gotha et Erfurth. L'aspect d'une vallée riante, d'un groupe harmonieux de palais, de villas et de maisons, espacés dans la verdure, m'annonça la paisible capitale du grand-duché de Saxe-Weimar.
IV—LES FÊTES DE WEIMAR— LE PROMÉTHÉE
«Commençons par les dieux....» Le 25 august, comme disent les Allemands,—et nous savons aussi que Voltaire donnait ce nom au mois d'août,—a été le premier jour des fêtes célébrées dans la ville de Weimar, en commémoration de la naissance de Herder et de la naissance de Gœthe. Un intervalle de trois jours seulement sépare ces deux anniversaires; aussi les fêtes comprenaient-elles un espace de cinq jours.
Un attrait de plus à ces solennités était l'inauguration d'une statue colossale de Herder, dressée sur la place de la cathédrale. Herder, à la fois homme d'Église, poëte et historien, avait paru convenablement situé sur ce point de la ville. On a regretté cependant que ce bronze ne fit pas tout l'effet attendu près du mur d'une église. Il se serait découpé plus avantageusement sur un horizon de verdure, on au centre d'une place régulière.
Arrivé un jour trop tard pour voir l'inauguration de la statue, à cause du retard éprouvé sur le prétendu chemin de fer de Francfort à Cassel, j'ai pu du moins admirer cette statue et assister aux fêtes des jours suivants. Je dois donc, pour atteindre une complète exactitude, traduire la relation détaillée de cette cérémonie, qui doit intéresser les artistes ainsi que les littérateurs.
L'Allemagne élève tous les jours de nouveaux monuments destinés à glorifier et à populariser ses hommes les plus remarquables. Ce fait peut être attribué, en partie, à l'impulsion énergique donnée par le roi Louis de Bavière à tous les arts, mais en particulier à la sculpture, et qui ne se borna point aux frontières de ses États.
Il voulut faire surgir des œuvres d'art assez durables pour représenter aux siècles futurs les siècles passés; et ceux en qui la nature avait déposé l'étincelle inspiratrice vinrent exécuter de si belles résolutions. Savons-nous si, sans être secondé par la volonté et les immenses sacrifices que ce souverain faisait aux arts, Schwanthaler eût pu faire connaître au monde toute la portée de son génie? Autour de cet illustre maître, Munich vit avec orgueil se grouper bientôt d'autres artistes distingués, et bientôt aussi tous les pays de l'Allemagne, enviant à la Bavière de telles richesses, essayèrent de suivre son noble exemple. Ils ornèrent leurs grandes villes de monuments, et souhaitèrent, avec un juste discernement, qu'elles fussent d'abord honorées par les produits de la statuaire, rappelant le souvenir des grands hommes qui les avaient illustrées. Peu à peu tous les héros se virent ressuscités et dominèrent, du haut de leur piédestal, les lieux qu'ils avaient enrichis de leur célébrité.
Entre toutes les villes de l'Allemagne, il en était une d'importance politique très-secondaire, mais qui, par un concours de circonstances qu'avait provoquées le génie d'un grand prince, comme l'était Charles-Auguste, ayant acquis un immortel renom, s'élevait, dans la sphère intellectuelle, au-dessus des plus grandes capitales, et avait mérité le surnom de Nouvelle Athènes.
A cette ville s'adjoignait l'université d'Iéna, placée à sa porte, et dont les nombreuses chaires avaient retenti de la parole des plus hautes illustrations scientifiques et littéraires de ce pays, durant les dernières années du siècle précédent et les premières de celui-ci. Invitées, encouragées par l'hospitalité généreuse d'un souverain qui eût pu donner son nom à son époque, les supériorités de tout genre que l'Allemagne possédait, s'étaient longtemps rencontrées, comme hôtes constants ou comme visiteurs passagers, dans la verdoyante enceinte de Weimar.
Cette ville semblait donc devoir être une des premières favorisées par l'empressement que les populations témoignaient à ériger des statues à leurs grands hommes. Il n'en fut pourtant pas ainsi. Il est vrai que, dans le nombre des rares génies qui passèrent leur vie à Weimar, il en est peu qui y aient vu le jour. Néanmoins, comme Weimar s'était si fièrement passée de leur gloire, il était assez simple de s'attendre qu'elle songerait à remplir les charges attachées à tous les bénéfices; et nous ne sommes sans doute pas les premiers à remarquer avec étonnement que les statues de Schiller et de Gœthe s'élevaient à Stuttgard et à Francfort, avant que le moindre monument fût placé à Weimar, en souvenir d'aucun des hommes auxquels cette ville doit sa renommée. Son prince lui-même, ce Périclès, ce Médicis de l'Allemagne, ne fut point réveillé de son cercueil, et rendu à la vie et au respect de ses sujets.
La loge franc-maçonnique de Darmstadt résolut, il y a quelques années, de combler ce vide, en partie du moins: elle ouvrit une souscription pour une statue de Herder. On s'adressa aussitôt à un des artistes les plus distingués de Munich, et M. Schaffer fut chargé d'en faire le dessin.
Ici, nous ne saurions faire autrement que de rappeler encore le généreux amour de l'art, l'intelligente entente du sentiment national, dont le roi Louis de Bavière fit si souvent preuve, et de citer un trait qui mérite d'être connu. En visitant un jour l'atelier de M. Schaffer, il y vit le dessin de la statue de Herder, et, après l'avoir examiné, il répéta plusieurs fois avec humeur le mot Trop petit! trop petit! Peu de temps après, le roi revint, demanda à revoir l'esquisse, et répéta les mêmes paroles. L'artiste lui fit remarquer que la statue devait avoir neuf pieds de haut, et que les proportions paraissaient répondre aux exigences habituelles de pareils monuments.
—Vous ne me comprenez pas, reprit le roi; si elle était deux fois plus haute, ce serait encore trop petit. Il faut pour Weimar un groupe représentant Charles-Auguste entouré des quatre grands poëtes qui furent les astres de son règne, et, si on vous le commande, vous pouvez assurer que, pour ma part, je me charge des frais du bronze et de la fonte de ce monument.
Comment se fait-il qu'une si noble proposition soit restée sans réponse, et que Weimar n'ait pas concentré toutes ses ressources sur le devoir qui lui était fait de contribuer à un si patriotique dessein? C'est une de ces énigmes dont la solution ne sera point recherchée.
La souscription proposée et ouverte par les francs-maçons pour la statue de Herder se propagea avec activité et par le concours de toute l'Allemagne, ainsi que par celui de tous ses enfants disséminées dans les pays les plus éloignés, et jusqu'en Amérique. Elle atteignit une somme suffisante: dès que le chiffre fut obtenu, la statue dut être coulée par M. Schaffer, qui la termina au printemps de cette année. Nous l'avons longtemps contemplée, c'est-à-dire longtemps admirée, la couleur du bronze est trop claire et peut-être trop éclatante. Le piédestal est en marbre de Thuringe, d'une teinte verdâtre, et porte le nom et la date de la naissance et celle de la mort du poëte. Au dessous, on lit encore ces mots: Von Deutschen allen Landen. (Erigée par les Allemands de tous les pays.) La statue est très-heureusement conçue, et l'auteur l'a empreinte d'une rare noblesse. Il a réussi à rendre, en l'idéalisant, le caractère de son modèle, dans l'attitude qu'il a donnée à son corps, et dans l'expression qu'il a imprimée à son visage. Le jour anniversaire de la naissance du poëte, 25 août, fut fixé pour l'inauguration du monument: cette date précède de peu celle du 28 août, que toute l'Allemagne avait célébrée l'année dernière, comme étant le centième anniversaire de la naissance de Gœthe.
Weimar, comme patrie adoptive de ces deux grands hommes et de tant d'autres célébrités, avait réuni toutes les forces dont elle disposait pour célébrer la mémoire de Herder, et commémorer une fois de plus celle de Gœthe. On fixa donc pour cette époque la représentation de quelques œuvres dramatiques, et l'exécution de grandes compositions lyriques; car cette ville, possédant actuellement une des renommées musicales les plus brillantes de notre temps, le principal intérêt de ses habitants se concentre sur le développement qu'y acquiert la musique. Ce développement est dû à la protection que lui accorde une souveraine qui possède cet art, dit-on, à un haut degré, et qui, instruite de tous ses secrets, peut en apprécier et en goûter tontes les grandeurs, toutes les beautés, toutes les finesses, ainsi qu'à l'intelligente et infatigable activité que Liszt déploie pour amener les faibles ressources qu'il a trouvées dans cette ville à produire tout ce qu'il est possible de leur demander. L'attrait que ces fêtes pouvaient offrir aux étrangers reposait encore, cette année comme la précédente, sur le festival dont elles devaient être l'occasion. L'inauguration de la statue de Herder a eu lieu le 25 au matin. La garde nationale et toutes les corporations de la ville ont défilé en nombre imposant. La place était remplie d'une foule silencieuse et émue. Quelques discours furent prononcés, celui du conseiller Scholl, président du comité, qui s'était occupé de cette entreprise, fut seul entendu: les paroles des autres orateurs furent complètement perdues pour tous ceux qui ne les entouraient pas immédiatement, et surtout pour la famille souveraine à laquelle elles s'adressaient souvent, et qui, d'une tribune située de l'autre côté de la place, n'en pouvait certes distinguer un seul mot. Le dernier de ces discours fut celui du conseiller docteur Hom, collègue et ami de Herder, et dont l'âge, par conséquent, ne pouvait guère permettre une haute élocution. A cet instant, ce fut encore la musique qui fixa le plus l'attention des spectateurs. Le cortége défila aux sons d'une belle marche de Liszt, et la statue fut dévoilée pendant qu'on chantait un chœur composé par lui sur des vers écrits par le conseiller Scholl, qui paraphrasaient, avec une heureuse ampleur de pensées et de sentiments, la devise adoptée par Herder, gravée sur sa tombe et inscrite sur le rouleau que la statue tient dans sa main droite: Lumière, vie, amour.
L'effet de ce chœur fut saisissant, et le temps de sa durée, le plus émouvant de la cérémonie. Les paroles que chacun lisait trouvaient une si puissante vibration dans ces accords longuement modulés, que tous les cœurs tressaillirent.... La statue de Herder est posée très-près de l'église cathédrale, et ne ressemble pas mal à celle d'un saint quelque peu sorti de sa niche. Le choix de cet emplacement nous a paru peu heureux. L'église cathédrale possède déjà les cendres de ce prédicateur qui fit si souvent retentir ses voûtes de sa voix d'une persuasive douceur. Mais on pourrait croire à une étrange méprise sur le génie poétique et philosophique de cet écrivain, de la part de ceux qui se sont le plus ardemment occupés de sa glorification, en le voyant adossé aux murs d'un temple dans lequel il n'enfermait ni sa pensée, ni sa croyance. Cet esprit amoureux du mythe, du symbole, de l'allégorie, de l'emblème, se fût trouvé peu à l'aise, s'il avait dû à jamais borner ses rêveries poétiques et ses spéculations philosophiques par l'infranchissable enceinte d'un dogme positif, tel que le représente nécessairement un autel, un prêtre, un rite. Nous aurions cru plus appropriée à son génie une place de la ville plus fréquentée que ne l'est celle qui a été choisie. Humanité, tel est le mot par lequel on est convenu de résumer toute la direction de sa pensée et de ses sentiments. Lumière, vie, amour, telle fut sa devise. Dans aucun de ces mots, d'une si vague application, ne se trouve résumée clairement la foi aux mystères chrétiens, telle qu'on s'attend à la trouver dans ceux dont l'image ne doit point quitter les saints murs d'une église.
Quittons maintenant la statue de Herder, pour arriver à l'exécution du Prométhée, vaste composition doublement lyrique, dont les paroles, écrites jadis par Herder, ont été mises en musique par Liszt. C'était l'hommage le plus brillant que l'on pût rendre à la mémoire de l'illustre écrivain.
Dans la journée, la chambre de Herder fut ouverte au public. On y voyait trois portraits du poëte, le représentant à différents âges et entourés de fleurs; son pupitre, meuble chétif de bois peint en noir, sa Bible aux fermoirs d'or avec son chiffre, et les signets encore placés par sa main. Dans une boîte sous verre, on avait réuni des objets qui lui avaient appartenu, ses dernières plumes, un bonnet brodé, sorti des mains de la duchesse Amélie, et des vers pour sa femme, qu'il avait dictés à ses enfants.
On voyait dans la cérémonie un cortége d'enfants, parmi lesquels marchaient les petits-fils de ses fils; car la naissance de Herder remonte à plus d'un siècle.—Mais l'Allemagne, bonne mère, n'oublie rien de ce qui peut ajouter de l'éclat ou de la grâce au culte de ses grands hommes.
Le cortége d'enfants, vêtus de blanc et couronnés de feuilles de chêne, se dirigea vers une place, située sur le chemin de Weimar à Ellersberg (résidence du prince héréditaire). Ce lieu était la promenade favorite du poëte, et s'appelle aujourd'hui le Repos de Herder.
Le soir du 24, veille de la fête, avait eu lieu au théâtre la représentation de Prométhée délivré, poëme de Herder qui n'avait pas été écrit pour la scène, mais dont Liszt avait mis en musique les chœurs, en faisant précéder l'ouvrage d'une ouverture. Les vers du poëme étaient déclamés. Le succès de cette représentation fut immense, et Liszt a été prié de transformer cette œuvre en une symphonie dramatique complète, qui aura toute l'importance d'un opéra.
N'étant arrivé que le second jour des fêtes, ainsi que je l'ai déjà dit, je n'ai pu assister à la représentation du Prométhée délivré. Il ne me reste que la ressource de traduire une analyse allemande que j'ai tout lieu de croire exacte.
Herder n'écrit jamais pour le théâtre.—Toutefois, on rencontre dans ses ouvrages plusieurs poëmes dialogués, qu'il intitulait Grandes scènes dramatiques. Presque toutes sont empreintes de symbolisme. Dans quelques-unes, chacun des personnages est allégorique. Dans quelques autres, des noms de héros servent à représenter vivement à l'imagination telles ou telles pensées. De toutes ces esquisses, la plus heureuse, sans contredit, est le Prométhée délivré. La figure principale, étant une des plus grandioses conceptions de l'antiquité, domine puissamment tout le groupe d'idées que Herder a rattaché à cette tradition, qui a si vivement frappé les plus grands génies parmi les premiers chrétiens, tels que Tertullien et autres.
L'auteur nous représente d'abord Prométhée seul et souffrant sur son rocher. Comme dans la tragédie d'Eschyle, les océanides arrivent à lui, mais pour se plaindre des hardiesses des hommes, qui domptent les fureurs de tous les éléments, et se rient de leurs obstacles. Prométhée, à ce récit, saisi d'un élan prophétique, voit d'avance leur puissance sur la nature augmenter, s'agrandir et atteindre à une souveraineté qui doit un jour soumettre à leurs désirs toutes les forces du globe, leur domaine. Aux océanides succèdent les dryades, conduites par Cybèle. La terre se plaint de perdre sa beauté virginale, sa richesse première, d'être labourée, éventrée parle soc des charrues, dépouillée par la hache, mutilée par les travaux des hommes. Mais Prométhée prévoit qu'une harmonie suprême succédera à ce désordre transitoire. Il voit dans une sorte d'extase l'humanité chercher, à travers les peines et les douleurs, au milieu des maux et des souffrances de tout genre, une mystérieuse solution, problème de son existence, et il prophétise une ère nouvelle où la nature sera appelée à porter des fruits bénis pour tous ses enfants, sans qu'une sueur aussi amère et un sang aussi généreux viennent incessamment souiller, en les fécondant, ses tristes sillons. Cérès apparaît, et la déesse des moissons, amie des hommes, vient saluer Prométhée et lui parler de cet âge d'or encore à naître.
Un douloureux frémissement saisit le titan prisonnier. A ses regards se déroule la longue suite des tourments qui doivent accabler sa race chérie, avant que cette époque fortunée vienne à luire. Et, dans un cruel désespoir, il ne sent que l'atteinte de tant de désolations. Bacchus vient rejoindre Cérès et offre d'unir, pour consoler tant d'infortunes, les joies de l'inspiration aux bienfaits que répandra la bonne déesse sur ces âpres malheurs. En recevant ce don dangereux, cet Isaïe de la Grèce antique déploie les égarements qui accompagneront, parmi les hommes, les vives lueurs de l'inspiration; et, pendant que son âme est en proie à ce martyre des tristes prévisions, un chœur infernal se fait entendre. Ce sont les voix de l'Érèbe qui doivent rendre leurs victimes; c'est Alcide, l'emblème des forces généreuses, qui descend aux enfers et leur arrache Thésée. Soudain il apparaît avec le héros sauvé, et, apercevant Prométhée, il tue le vautour, il brise les chaînes rivées par Jupiter, l'usurpateur, dont Prométhée ne reconnut jamais le sceptre arbitraire. Le fier supplicié, après sa délivrance, adresse un touchant adieu au roc, témoin de ses longues misères, et Alcide le mène devant le trône de sa mère Thémis. Il contemple enfin la justice suprême, et Pallas, dont la sagesse avait présidé à son œuvre, appelle toutes les Muses pour célébrer et chanter sa gloire.
Il est aisé de voir combien, sous la richesse des pensées qui s'entrelacent dans ces scènes diverses, l'art musical devait trouver de nombreux motifs et de plus nombreuses difficultés. Cette composition poétique est trop courte pour jamais pouvoir être adoptée par le théâtre, d'autant plus que l'action n'est point pour cela assez dramatique. Néanmoins, elle serait trop longue pour former un texte à une œuvre purement musicale. Si nous étions à même d'exprimer notre avis à ce sujet, nous conseillerions volontiers à Liszt de tailler dans cette riche étoffe un de ces oratorios profanes, comme on les appelle en Allemagne, et que nous nommerions symphonies avec chant. Pour cela, il devrait nécessairement raccourcir, modifier les vers mis dans la bouche des divers personnages par le poëte allemand, dont Liszt a conservé intégralement les chœurs, remarquables par leur variété, leur beauté et leur grâce.
Nous avons tout lieu de croire que c'est par une sorte de piété pour la mémoire de Herder qu'on célébrait, que Liszt a voulu faire réciter ce poëme avec une si scrupuleuse exactitude. C'est sous forme de mélodrame que cette œuvre fut représentée le soir du 28 août. Les premiers artistes dramatiques du théâtre en déclamèrent les rôles. La mise en scène était brillante. Le peu de mouvement, l'absence totale de situations passionnées furent heureusement remplacés par un effet de décorations scéniques assez neuf. Les costumes antiques se prêtèrent à de beaux groupes et offrirent à chaque fois un tableau attachant pour les yeux. Le succès de cette représentation devint très-grand.
L'ouverture de Liszt a été considérée par les musiciens, rassemblés à cette solennité, comme une œuvre d'une haute portée. Les vieux maîtres et les jeunes disciples admirèrent surtout un morceau fugué, dont l'impression est grandiose, la structure très-savante, le style sévère et plein de clarté. Le commencement de l'ouverture est aussi sombre que pouvaient l'être les solitaires nuits du prisonnier sur les roches caucasiennes. Les éclats d'instruments en cuivre frappent l'oreille comme le battement des ailes de bronze du vautour fatidique. La première scène de la tragédie d'Eschyle est forcément évoquée devant notre souvenir par ces accords brusques et impérieux, et l'on croit voir la Force brutale, l'envoyée criminelle de Jupiter, rivant les chaînes du bienfaiteur des hommes.
Au silence qui suit cette introduction succèdent des gémissements étouffés que les violoncelles font entendre avec angoisse, jusqu'à ce qu'une phrase, empreinte d'un sentiment ému, comme une prière, comme une piété, comme une promesse, comme une bénédiction, soit suivie d'un morceau largement traité dans le style fugué. Un calme imposant règne dans cette partie et fait ressortir encore davantage la fougue entraînante et la majesté triomphale de la stretta.
Si nous avions à faire une analyse musicale de l'œuvre de Liszt, telle qu'il l'a donnée ce jour-là, il nous serait impossible de ne point parler en particulier de chacun de ses chœurs; nous nous bornons, toutefois, à rendre compte de l'impression générale qu'en a eue le public.
Le chœur des océanides, auquel se joignent les voix des tritons, a rencontré des applaudissements unanimes. Il s'y trouve d'heureux contrastes, des transitions imprévues. Sur une phrase lente et grave, le mot de paix flotte comme un souffle divin, et une solennité d'un caractère religieux empreint l'accompagnement instrumental; après quoi, les fanfares éclatent et les voix se modulent sur un rhythme de marche si mélancolique, que l'oreille l'aspire avidement et le garde longtemps. Les dryades s'avancent comme en silence d'abord, et l'on n'entend qu'un murmure dans les instruments à cordes, si léger qu'il semble un bruissement de feuillage formé par le plus imperceptible souffle. Peu à peu ces sons, à peine distincts, deviennent des mots; mais ils sont si doucement, articulés, le chant est si vaporeux, son accompagnement si diaphane, qu'ils semblent arriver à travers l'écorce des arbres, du fond des calices des plantes, comme un soupir exhalé par une végétation qui emprisonne des âmes.
Le chœur des moissonneurs et moissonneuses est celui qui a excité la plus bruyante admiration dans cette soirée. Un chant d'alouette se dessine avec délicatesse sur une orchestration aussi sobre que fine. Le sentiment en est pur, calme, comme celui d'une allégresse sereine. Nous avons été tenté, dans le premier moment, d'associer dans notre pensée l'impression délicieuse, produite par ces accents vibrants d'une si chaste sonorité, avec celle que réveille dans l'âme le magnifique tableau des Moissonneurs de Robert. Mais, en écoutant encore ce morceau, qu'on a bissé, nous avons senti que la différence de coloris qui existait entre ces œuvres, également belles, inspirées par des sujets analogues, laissait les émotions qu'elles produisent apparentées entre elles, mais non complètement identiques.
Le pinceau de Robert nous retrace une nature plus vigoureuse, et nous sommes surtout frappés par la chaleur des rayons de son soleil, et les brillants reflets de son atmosphère, baignant de leurs riches lumières ces visages mâles, en qui le travail n'a pas abattu un joyeux sentiment de la vie. Les notes de Liszt nous font rêver à des organisations plus délicates, plus éthérées, plus poétiquement idéales. Quelque chose du recueillement involontaire de l'innocence se révèle dans ce chant d'une si charmante modulation, et nous reporte comme en songe vers ces existences paradisiaques qui eussent été le partage de l'homme, dit-on, alors que le mal n'eût pas été connu.
Sans nous arrêter au chœur infernal, dont la déclamation rappelle le style de Gluck, et produit une terreur infinie, sourde et pénible comme l'approche d'une puissance malfaisante, nous ne parlerons que du chœur des Muses, qui termine la pièce, et qui nous paraît le plus grandement conçu. Il est simple et richement nuancé, plein de force et de grâce en même temps. Il s'évase comme la large coupe de ces fleurs monopétales au tissu aussi ferme et moelleux que le velours, aux rainures accentuées et aux suaves parfums.
Liszt, en entreprenant cette tâche, avait hasardé une difficulté des plus malaisées à vaincre. Il lui fallait trouver un style musical approprié à une œuvre assez étrange, qui n'avait pour ainsi dire ni sol ni cadre. Il lui fallait conserver un caractère d'unité au milieu d'une grande diversité de motifs, ne point s'éloigner de la majesté et de la plasticité antiques; mouvementer et passionner des personnages symboliques; donner un corps et une vie à des idées abstraites; formuler en plus des sentiments profonds et violents, sans l'aide de l'intrigue dramatique, sans le secours de la curiosité qui s'attache à la succession des événements. Par la beauté frappante et l'attrait incontestable de ses mélodies, il a échappé aux dangers contradictoires de sa tâche, et son œuvre a eu le singulier bonheur de surprendre, en les charmant, les personnes du monde, qui ne s'attendaient pas, vu la hauteur d'un sujet si imposant, à y trouver tant de morceaux, non-seulement à leur portée, mais si bien faits pour les séduire, en même temps que pour étonner les maîtres de l'art par un mérite si sérieux.
V—LOHENGRIN
Comme nous l'avons dit plus haut, le 25, la statue a été découverte au milieu d'une grande affluence, des corps d'état et des sociétés littéraires et artistiques. Un grand dîner, donné à l'hôtel de ville, a réuni ensuite les illustrations venues des divers points de l'Allemagne et de l'étranger. On remarquait là deux poëtes dramatiques célèbres, MM. Gutzkow et Dingelstedt. Ce dernier avait composé un prologue qui fut récité au théâtre le 28, jour de l'anniversaire spécial de Gœthe.
On a donné aussi, ce jour-là, pour la première fois, Lohengrin, opéra en trois actes, de Wagner. Liszt dirigeait l'orchestre, et, lorsqu'il entra, les artistes lui remirent un bâton de mesure en argent ciselé, entouré d'une inscription analogue à la circonstance. C'est le sceptre de l'artiste-roi, qui provoque ou apaise tour à tour la tempête des voix et des instruments.
Le Lohengrin présentait une particularité singulière: c'est que le poëme avait été écrit en vers par le compositeur.—J'ignore si le proverbe français est vrai ici, «qu'on n'est jamais si bien servi que par soi-même;» toujours est-il qu'à travers d'incontestables beautés poétiques, le public a trouvé des longueurs qui ont parfois refroidi l'effet de l'ouvrage.
Presque tout l'opéra est écrit en vers carrés et majestueux, comme ceux des anciennes épopées. Il suffit de dire aux Français que c'est de l'alexandrin élevé à la troisième puissance.
Lohengrin est un chevalier errant qui passe par hasard à Anvers, en Brabant, vers le XIe siècle, au moment où la fille d'un prince de ce pays, que l'on croit mort, est accusée d'avoir fait disparaître son jeune frère dans le but d'obtenir l'héritage du trône en faveur d'un amant inconnu.
Elle est traduite devant une cour de justice féodale, qui la condamne à subir le jugement de Dieu. Au moment où elle désespère de trouver un chevalier qui prenne sa défense, on voit arriver Lohengrin, dans une barque dirigée par un cygne. Ce paladin est vainqueur dans le combat, et il épouse la princesse, qui, au fond, est innocente, et victime des propos d'un couple pervers qui la poursuit de sa haine.
L'histoire n'est pas terminée; il reste encore deux actes, dans lesquels l'innocence continue à être persécutée. On y rencontre une fort belle scène dans laquelle la princesse veut empêcher Lohengrin de partir pour combattre ses ennemis. Il insiste et se livre aux plus grands dangers; mais un génie mystérieux le protége,—c'est le cygne, dans le corps duquel se trouve l'âme du petit prince, frère de la princesse de Brabant,—péripétie qui se révèle au dénoûment, et qui ne peut être admise que par un public habitué aux légendes de la mythologie septentrionale.
Cette tradition est du reste connue, et appartient à l'un des poëmes ou roumans du cycle d'Artus.—En France, on comprendrait Barbe-Bleue ou Peau-d'âne; il est donc inutile de nous étonner.
Lohengrin est un des chevaliers qui vont à la recherche de Saint-Graal. C'était le but, au moyen âge, de toutes les expéditions aventureuses, comme, à l'époque des anciens, la Toison d'or, et aujourd'hui la Californie. Le Saint-Graal était une coupe remplie du sang sorti de la blessure que le Christ reçut sur sa croix. Celui qui pouvait retrouver cette précieuse relique était assuré de la toute-puissance et de l'immortalité.—Lohengrin, au lieu de ces dons, a trouvé le bonheur terrestre et l'amour. Cela suffit de reste à la récompense de ce chevalier.
La musique de cet opéra est très-remarquable et sera de plus en plus appréciée aux représentations suivantes. C'est un talent original et hardi qui se révèle à l'Allemagne, et qui n'a dit encore que ses premiers mots. On a reproché à Wagner d'avoir donné trop d'importance aux instruments, et d'avoir, comme disait Grétry, mis le piédestal sur la scène et la statue dans l'orchestre; mais cela a tenu sans doute au caractère de son poëme, qui imprime à l'ouvrage la forme d'un drame lyrique plutôt que celle d'un opéra.
Les artistes ont exécuté vaillamment cette partition difficile, qui, pour en donner une idée sommaire, semble se rapporter à la tradition musicale de Gluck et de Spontini. La mise en scène était splendide et digne des efforts que fait le grand-duc actuel pour maintenir à Weimar cet héritage de goût artistique qui a fait appeler cette ville l'Athènes de l'Allemagne.
La salle du théâtre de Weimar est petite et n'est entourée que d'un balcon et d'une grille; mais les proportions en sont assez heureuses et le cintre est dessiné de manière à offrir un contour gracieux aux regards qui parcourent la rangée de femmes bordant comme une guirlande non interrompue le rouge ourlet de la balustrade. L'absence de loges particulières et la riche décoration de la loge grand-ducale lui donnent tout à fait l'apparence d'un théâtre de cour, et l'effet général est loin d'y perdre. L'œil n'est heurté ni par ce mélange de jolies figures de femmes et de laides figures d'hommes qu'on remarque ailleurs sur le devant des loges et des amphithéâtres, ni par cette succession de petites boîtes ressemblant tantôt à des tabatières, tantôt à des bonbonnières, qui divisent d'une façon si peu gracieuse les divers groupes de spectateurs.
Mais revenons à Wagner, le poëte et le compositeur de la soirée. Les difficultés de tout genre que renfermait son opéra semblaient devoir en réserver l'exécution aux plus grands théâtres seulement. Or, Wagner, mêlé aux événements de Dresde du mois de mai 1849, connu pour ses opinions démocratiques, réfugié en Suisse, n'eût probablement point trouvé, à l'heure qu'il est, et de longtemps encore, un théâtre de quelque grande capitale qui eût consenti à mettre son opéra au répertoire, d'autant plus que cet opéra n'est point écrit en vue d'un succès banal. On doit une véritable reconnaissance à la cour éclairée de Weimar, qui étend sa protection aux œuvres de génie, sans s'informer de ce qui n'est point du domaine de l'art.
Wagner révèle dans ses œuvres littéraires et musicales une âme poétique, une intelligence cultivée, un esprit vif, fin, acéré, qui, comme une flèche, atteint au cœur, soit pour toucher, soit pour blesser. Dans sa jeunesse, il voulait embrasser la carrière d'auteur dramatique, et se sentait porté à ressusciter la tragédie germanique, telle que l'ont créée ses illustres maîtres. L'influence du drame bourgeois, qui envahissait la scène allemande, lui paraissait fatale. Son imagination ardente demandait aux ressources dont dispose le théâtre de mettre en jeu des éléments plus imposants, de parler au cœur et à l'esprit un langage plus pompeux, et de faire concevoir à la foule des personnages et des événements que le merveilleux de la poésie peut grandir à des proportions plus hautes que la taille des contemporains. Vivement préoccupé de cette pensée, fortement nourri du suc puissant que renferment les tragédies antiques, les vieux poëmes germaniques et les plus hardies conceptions des Gœthe et des Schiller, il cherchait encore un moule à son propre sentiment, et n'avait produit que des ébauches qui ne le satisfaisaient point.
Un soir, il assistait à la représentation d'Egmont, accompagné de la musique de Beethoven. Saisi, transporté, en proie à une émotion inconnue jusque-là, il voulut se rendre compte de ce qui l'impressionnait si fortement. Il résolut de rechercher tous les moyens d'éveiller aussi de pareilles impressions dans son auditoire, et, attribuant la vive émotion qu'il avait ressentie à la réunion de deux arts différents concourant à réveiller les mêmes sentiments, à la coopération de deux génies de sphères diverses réunissant leurs prestiges pour provoquer les mêmes sensations, il se persuada que l'art dramatique tel que nous le possédons est un art incomplet, et que, pour l'amener à sa plus parfaite expression, il fallait tendre à en faire une sorte de foyer vers lequel tous les autres arts convergeraient.
Suivant la pente des esprits de sa nation, vers la réduction en théorie abstraite de tous les points de vue qu'ils découvrent, il imagina que la scène était destinée à devenir une sorte d'autel de l'art, autour duquel toutes ses branches viendraient se grouper. Nous croyons aisément que cette pensée, développée par Wagner dans les brochures qu'il a publiées depuis à Leipzig, exista dans son esprit longtemps avant qu'il se la formulât nettement à lui-même, et nous appuyons cette supposition sur la marche que suivit le développement de son génie. Dans la soirée où il vit la tragédie d'Egmont puiser une double puissance d'émotion dans les accords de Beethoven, le sort l'avait mis sur la voie de sa véritable vocation; il voulut que l'éloquence de sa poésie fût également secondée par les charmes de la musique, et se mit à l'étudier. Bientôt, l'instinct supérieur dont il était doué trouva dans cet art sa naturelle expression, et ce qui ne devait être qu'un accessoire devint l'objet principal de ses drames.
En traversant ces diverses phases, son talent y puisa nécessairement une originalité à laquelle il doit sa renommée; mais elle ne se fit point jour immédiatement. La musique classique et les secrets de l'instrumentation fixèrent d'abord sa curiosité ardente. Il devint l'admirateur passionné de Gluck, et commença par suivre son exemple, se contentant, ainsi qu'il paraît dans son opéra de Rienzi, de lier intimement la déclamation de l'orchestre et des chanteurs aux situations dramatiques de la scène.
Toutefois, à mesure qu'il devenait plus maître de sa nouvelle conquête, à mesure qu'il trouvait la palette musicale plus obéissante à ses inspirations, sa pensée se reporta plus fréquemment vers l'art abandonné, vers la parole et la poésie. Les sujets qu'il choisit alors pour ses livrets semblent traités avec un soin particulier de perfection poétique, et peu subordonnés aux nécessités et aux convenances de la musique.
Après Rienzi et avant Lohengrin, Wagner avait donné déjà le Tannhäuser, qui obtint un grand succès à Dresde et ensuite à Weimar. Le dernier opéra a paru un essai moins heureux de cette idée qu'il poursuit de l'alliance intime de la poésie et de la musique. Cependant, ces tentatives ont une valeur qui a frappé tous les esprits en Allemagne, et dont il serait bon que nos compositeurs se préoccupassent à leur tour.
Quoique les livrets français soient, en général, exécutés avec plus de soin que ceux des opéras étrangers, nous ne pouvons nous dissimuler qu'ils n'appartiennent ni à une composition ni à une poésie élevée. Si une réforme est à introduire en France sur ce point, il sera bon de ne point trop nous laisser devancer par les autres nations.
VI—LA MAISON DE GŒTHE
Le lendemain de la représentation, j'avais besoin de me reposer de cinq heures de musique savante, dont l'impression tourbillonnait encore dans ma tête à mon réveil. Je me mis à parcourir la ville à travers les brumes légères d'une belle matinée d'automne.
Mme de Staël disait de Weimar: «Ce n'est pas une ville, c'est une campagne oh il y a des maisons.» Cette appréciation est juste, en raison du nombre de promenades et de jardins qui ornent et séparent les divers quartiers de la résidence. Cependant, je dois avouer que je me suis perdu deux fois en parcourant les rues pour regagner mon hôtel. Je ne cherche pas ici à flatter cette jolie petite ville, mais je dois constater qu'elle est tracée en labyrinthe, par l'amour-propre sans doute de ses fondateurs, qui auront voulu la faire paraître immense aux yeux du voyageur.
Mais le moyen de leur en vouloir quand, à chaque pas, on retrouve les souvenirs des grands hommes qui ont aimé ce séjour, quand, au prix d'une heure perdue, on peut errer dans les sentiers silencieux de ce parc qui envahit une partie de la ville, et où, comme à Londres, on trouve tout à coup la rêverie et le charme, en s'isolant pour un instant du mouvement de la cité? Une rivière aux eaux vertes s'échappe au milieu des gazons et des ombrages; l'eau bruit plus loin en un diminutif de Niagara. A l'ombre d'un pont qui joint la ville au faubourg, on observe les jeux de la lumière sur les masses de verdure, en contraste avec les reflets lumineux qui courent sur les eaux.
Tout est repos, harmonie, clarté;—il y a là un banc où Gœthe aimait à s'asseoir, en regardant à sa droite des jolies servantes de la ville, qui venaient puiser de l'eau à une fontaine située devant une grotte.... Il pensait là, sans doute, aux nymphes antiques, sans oublier tout à fait la phrase qu'il avait écrite dans sa jeunesse: «La main qui tient le balai pendant la semaine est celle qui, le dimanche, pressera la tienne le plus fidèlement!...» Mais Gœthe, premier ministre alors, ne devait plus que sourire de ce souvenir de Francfort.
J'étais impatient de comparer la petite chambre d'étudiant que j'avais vue deux jours auparavant, au lieu de sa naissance, avec le palais où il termina sa longue et si noble carrière. On me permit d'y pénétrer, mais sans rendre la faveur complète, car son cabinet et sa chambre à coucher sont fermés à tout visiteur. Les descendants de Gœthe, c'est-à-dire ses petits-fils, dont l'un cependant est poëte et l'autre musicien, n'ont pas hérité de sa générosité européenne. Ils ont refusé les offres de tous les États d'Allemagne, réunis pour acquérir la maison de Gœthe, afin d'en faire un musée national. Ils espèrent encore que l'Angleterre leur offrira davantage des collections et des souvenirs laissés par leur aïeul.
Toutefois, voyons du moins ce qu'il est permis d'admirer. Sur une place irrégulière dont le centre est occupé par une fontaine, s'ouvre une vaste maison dont l'extérieur n'a rien de remarquable, mais qui, depuis le vestibule, porte à l'intérieur les traces de ce goût d'ordonnance et de splendeur qui brille dans les œuvres du poëte.
L'escalier, orné de statues et de bas-reliefs antiques, est grandiose comme celui d'une maison princière; les marbres, les fresques et les moulures éclatent partout fraîchement restaurés, et forment une entrée imposante au salon et à la galerie qui contiennent les collections.
En y pénétrant, on est frappé de la quantité de statues et de bustes qui encombrent les appartements. Il faut attribuer cette recherche aux préoccupations classiques qui dominaient l'esprit de Gœthe dans ses dernières années. L'œil s'arrête principalement sur une tête colossale de Junon, qui, parmi ces dieux lares, se dessine impérialement comme la divinité protectrice.
Au moment où j'examinais ces richesses artistiques, une jeune princesse, amenée par la même curiosité pieuse, était venue visiter la demeure du grand écrivain; sa robe blanche, son manteau d'hermine, frôlaient çà et là les bas-reliefs et les marbres. Je m'applaudissais du hasard qui amenait là cette apparition auguste et gracieuse, comme une addition inattendue aux souvenirs d'un pareil lieu. Distrait un instant de l'examen des chefs-d'œuvre, je voyais avec intérêt cette fille du passé errer capricieusement parmi les images du passé!
—Sous cette peau si fine et si blanche, me disais-je, dans ces veines délicates coule le sang des Césars d'Allemagne; ces yeux noirs sont vifs et impérieux comme ceux de l'aigle; seulement, la rêverie mêlée à l'admiration les empreint parfois d'une douceur céleste.
Cette figure convenait bien à cet intérieur vide,—comme l'image divine de Psyché représentant la vie sur la pierre d'un tombeau.
La première salle est entourée de hautes armoires à vitrages où sont renfermés des antiques, des bas-reliefs, des vases étrusques et une collection des médaillons de David, parmi lesquels on reconnaît avec plaisir les profils de Cuvier, de Chateaubriand, puis ceux de Victor Hugo, de Dumas, de Béranger, de Sainte-Beuve, sur qui les yeux du vieillard ont pu encore se reposer. Dans la galerie qui vient ensuite, les intervalles des fenêtres sont occupés par une riche collection de gravures anciennes, reliées dans d'immenses in-folios.
Entre les massives bibliothèques qui les contiennent, sont placées des montres vitrées consacrées à une collection de médailles de tous les peuples. La galerie est peinte à fresque, dans le style de Pompéi, et les dessus de porte cintrés ont été peints sur toile par un artiste nommé Muller, dont Gœthe aimait le talent. Ce sont des sujets antiques, sobrement traités, avec une grande science du dessin, froids et corrects,—en un mot de la sculpture peinte. On voit encore dans cette salle quelques figures de Canova et un buste de Gœthe lui même, qui est loin de valoir celui de David, mais qui, dit-on, est plus ressemblant.
On nous a permis encore de voir le jardin, assez grand, mais planté pour l'utilité plus que pour l'agrément,—ce qu'on appelle chez nous un jardin de curé. Un pavillon en charpente, qui s'avance devant la maison avec l'aspect d'un chalet suisse, et des charmilles de vigne vierge, donnent pourtant un certain caractère à tout l'ensemble.
Le pays de Saxe-Weimar est un duché littéraire. On y distribue aux poëtes et aux artistes des marquisats, des comtés et des baronnies.... Les noms des hommes illustres qui l'ont habité y marquent des places et des stations nombreuses qui deviennent des lieux sacrés. Si jamais le flot des révolutions modernes doit emporter les vieilles monarchies, il respectera sans doute ce coin de terre heureux où le pouvoir souverain s'est abrité depuis longtemps sous la protection du génie. Charles-Auguste, qui avait fait de Gœthe son premier ministre, a voulu qu'on l'ensevelit lui-même dans une tombe placée entre celles de Gœthe et de Schiller.—Il prévoyait des temps d'orage, et, renonçant au monument blasonné des empereurs ses aïeux, il s'est trouvé mieux couché entre ces deux amis, dont la gloire s'ajoute à la sienne et le défend à jamais contre l'oubli.
VII—SCHILLER, WIELAND, LE PALAIS
Les spectateurs étrangers des fêtes passaient comme moi une partie de leur temps à visiter les anciennes demeures des grands hommes qui ont séjourné à Weimar, telles que celles de Lucas Cranach, qui a orné la cathédrale d'un beau tableau; de Wieland, de Herder et de Schiller. J'ai visité encore Schiller, c'est-à-dire la modeste chambre qu'il occupait dans une maison dont le propriétaire a inscrit au-dessus de la porte ces simples mots: «Ici Schiller a habité. »
Je m'étonnais de trouver les meubles plus brillants et plus frais que ceux de la petite chambre de Gœthe, que j'avais vus à Francfort; mais on m'apprit que les fauteuils et les chaises étaient de temps en temps recouverts de tapisseries que les dames de Weimar brodaient à cet effet. Ce qui est conservé dans toute sa simplicité, c'est un piano ou épinette dont la forme mesquine fait sourire, quand on songe aux pianos à queue d'aujourd'hui. Le son de chaudron que rendaient les cordes n'était pas au-dessus de cette humble apparence.
Liszt, qui m'accompagnait dans cette pieuse visite rendue an grand dramaturge de l'Allemagne, voulut venger de toute raillerie l'instrument autrefois cher au poëte.
Il promena ses doigts sur les touches jaunies, et, s'attaquant aux plus sonores, il sut en tirer des accords doux et vibrants qui me firent écouter avec émotion les Plaintes de la jeune fille, ces vers délicieux que Schubert dessina sur une si déchirante mélodie, et que Liszt a su arranger pour le piano avec le rare coloris qui lui est propre.—Et, tandis que je l'écoutais, je pensais que les mânes de Schiller devaient se réjouir en entendant les paroles échappées à son cœur et à son génie, trouver un si bel écho dans deux autres génies qui leur prêtent un double rayonnement.
Mais on se fatigue même de l'admiration et de cette tension violente que de tels souvenirs donnent à l'esprit. Nous fûmes heureux de voir le dernier jour des fêtes occupé par une de ces bonnes et joyeuses réunions populaires qui se rattachent si heureusement aux souvenirs poétiques de l'ancienne Thuringe.
C'était un dimanche; les paysans affluaient de toutes parts en habits de fête, et peuplaient d'une foule inaccoutumée les rues de Weimar, venant à leur tour admirer la statue de Herder. La société des chasseurs donnait une grande fête dans un local qui lui appartient, et que précède une place verte située aux portes de la ville.
Il y avait là tout l'aspect d'une kermesse flamande; un grand nombre de guinguettes couvertes en treillage entouraient le champ; des alcides, des écuyers, des théâtres de marionnettes, et jusqu'à un éléphant savant, se partageaient l'admiration de la foule, dont la majeure partie se livrait à une forte consommation de bière, de saucisses et de pâtisseries. Rien n'est charmant comme ces jeunes filles allemandes en jupe courte, avec leurs cheveux partagés sur le front en ailes de corbeau, leurs longues tresses et leurs solides bras nus.
Dans les cabarets comme à l'église, les deux sexes sont séparés. La danse seule les réunit parfois. Le bal des chasseurs nous montrait des couples d'une société plus élevée; mais, dans la vaste salle à colonnes où se donnait le bal, on ne voyait également que des coiffures en cheveux et que des jeunes filles. Pendant la danse, les femmes mariées et les mères soupaient dans d'autres salons, avec cet appétit infatigable qui n'appartient qu'aux dames allemandes.
Il ne me restait plus à voir que le palais grand-ducal, dont l'architecture imposante a été complétée par une aile qu'a fait bâtir à ses frais la grande-duchesse Amélie, sœur de l'empereur de Russie. Cette noble compagne de Charles-Auguste, l'ami de Gœthe et de Schiller, fut aussi la protectrice, constante des grands hommes qui ont habité Weimar, et tout respire, dans la partie du palais qui lui appartient, le culte qu'elle a voué à leur mémoire. Là, point de batailles, point de cérémonies royales peintes ou sculptées; on y chercherait même en vain les images des empereurs qui ont donné naissance à la famille royale de Saxe-Weimar. Les quatre salles principales sont consacrées, l'une à Wieland, la seconde à Herder, les deux dernières à Gœthe et à Schiller. Celle de Wieland est la plus remarquable par l'exécution des peintures. Sur un fond de rouge antique se détachent des médaillons peints à fresque, qui représentent les principales scènes d'Obéron, le chef-d'œuvre du Voltaire allemand. Ils sont de M. Heller, qui a su grouper dans de remarquables paysages les figures romanesques du poëte.
Les arabesques qui entourent les cadres, représentant des rocailles, des animaux et des groupes de génies ailés qui s'élancent du sein des fleurs, sont bien agencées et d'un coloris harmonieux; elles ont été peintes par M. Simon. La salle de Herder a été exécutée par Jœger. On y voit retracée une légende où la Vierge apparaît en songe au peintre endormi devant son chevalet. Au centre du parquet, une mosaïque représente dans un écusson une lyre ailée,—armes parlantes données à Herder par Charles-Auguste. Sur la cheminée est un buste de l'écrivain. Entre les deux portes, un buste de Lucas Cranach, l'ami de Luther et du duc de Weimar Jean-Frédéric, qui partagea la captivité du réformateur pendant les cinq ans qu'il fut prisonnier de Charles-Quint.
La salle de Gœthe est illustrée des principales scènes de ses ouvrages. Une scène mythologique du second Faust couvre une grande partie des murs. Les sujets sont composés avec grâce, mais l'exécution des peintures n'a pas le même mérite. Il y a de jolis détails dans les médaillons de la salle de Schiller, surtout les scènes de Jeanne d'Arc et de Marie Stuart.
La chapelle du palais, dont les parois et la colonnade sont de marbre précieux, est d'un bel effet qu'augmentent de riches tapis suspendus à la rampe des galeries. Il y a aussi une chapelle grecque pour la grande-duchesse, avec les décorations spéciales de cette religion. On admire encore, dans les appartements des princes, de fort beaux paysages de M. Heller, dont la teinte brumeuse et mélancolique rappelle le Ruysdael. Ce sont des paysages de la Norvége, éclairés d'un jour gris et doux, des scènes d'hiver et de naufrages, des contours de rochers majestueux, de beaux mouvements de vagues, une nature qui fait frémir et qui fait rêver.
La grande-duchesse était malade, et l'on venait de recevoir la nouvelle de la mort de Louis-Philippe, de sorte qu'il n'y eut point de grandes soirées à la résidence. La plupart des étrangers réunis à Weimar et beaucoup de personnages du pays sont partis après les fêtes pour assister, à Leipzig, aux représentations de mademoiselle Rachel.
Je n'ai pas voulu quitter Weimar sans visiter la cathédrale, où se trouve un fort beau tableau de Lucas Cranach, représentant le Christ en croix, pleuré par les saintes femmes. En vertu d'une sorte de synchronisme mystique et protestant, le peintre a placé au pied de la croix Luther et Mélanchthon discutant un verset de la Bible.
A la Bibliothèque, j'ai pu voir encore trois bustes de Gœthe, parmi lesquels se trouve celui de David, puis un buste de Schiller, par Danneker, et des autographes curieux,—notamment un vieux diplôme français, signé Danton et Roland, adressé au «célèbre poëte Gilles, ami de l'humanité ». La prononciation allemande du nom de Schiller a donné lieu, sans doute, à cette erreur bizarre, qui n'infirme en rien, du reste, le mérite d'avoir écrit ce brevet républicain.
Le tombeau de Wieland est à quelque distance de la ville. C'est une pierre sous des arbres, entourée d'un gazon. Une des faces est consacrée à son nom surmonté d'une lyre, l'autre à celui de sa femme, une autre au souvenir de Cécile Brentans, son amie idéale et poétique; un papillon, image de l'âme, surmonte cette dernière inscription.
Dans le temps où nous vivons, il est bon de retremper parfois son âme à de tels souvenirs. Si Weimar n'avait à nous montrer que des tombes, nous en sortirions seulement avec une pensée douce et triste. Mais la vie de l'intelligence y est restée et y repose dans des cœurs fidèles, qui la transmettront à l'avenir.
En reprenant le chemin de fer, on se trouve, au bout de quatre heures, à Leipzig par Iéna et Halle. J'ai pu y assister à la fête de la Constitution, composée seulement de parades militaires, de fanfares exécutées à la maison de ville, et d'une foule de divertissements dans les casinos et jardins publics, parmi lesquels il faut compter le spectacle d'un panorama des bords du Rhin,—animé par le passage de l'armée française, —c'étaient les termes de l'affiche.
Quand on a vu, à Leipzig, l'Observatoire, la Bourse des libraires, la place du Marché et le tombeau de Poniatowsky, il est fort agréable de pouvoir, le soir même, revoir mademoiselle Rachel dans le rôle de Marie Stuart. Elle a obtenu, naturellement, un immense succès, surtout dans la scène des deux reines et dans celle où elle se dépouille de ses bijoux en faveur de ses femmes.—Par exemple, la tragédie française était peu en faveur près du public allemand, révolté de voir qu'on eût osé mutiler Schiller. Les poëtes, aussi, sont furieux des triomphes de Rachel, parce qu'ils prétendent que leurs actrices nationales ne pourront plus faire d'effet après elle, ou l'imiteront servilement.
—Nous devrions, me disait l'un d'eux, écraser ce joli serpent, qui vient répandre un venin destructeur sur notre art dramatique!...
Heureusement, la masse du public ne partage pas cette opinion intéressée.
Après avoir vu et admiré tant de choses en peu de jours, il est heureux encore de pouvoir se reposer devant une bouteille de vin de Hongrie, dans la vieille cave de l'Auerbach, illustrée jadis par la visite de Faust et de Méphistophélès.
L'établissement vient d'être mis à neuf, et l'on a restauré les curieuses peintures du moyen âge qui représentent les exploits du docteur et de son étrange compagnon, le tout accompagné de légendes en vers et d'un buste de Gœthe. Hâtons-nous maintenant d'échapper au vaste rayonnement de cette gloire, dont il ne faut pas fatiguer nos lecteurs.
III
LES FÊTES DE HOLLANDE
I—BRUXELLES
Hoffmann parle d'un promeneur solitaire qui avait coutume de rentrer dans la ville à l'heure du soir où la masse des habitants en sortait pour se répandre dans la campagne, dans les brasseries et dans les bals parés ou négligés que l'étiquette allemande distingue si nettement.—Il était forcé alors de s'ouvrir avec ses coudes et ses genoux un chemin difficile à travers les femmes en toilette, les bourgeois endimanchés, et ne se reposait de cette fatigue qu'en retrouvant une nouvelle solitude dans les rues désertes de la ville.
Je songeais à ce promeneur bizarre le 9 mai 1852, me trouvant seul dans le wagon de Mons à Bruxelles, tandis que les trains de plaisir, encombrés de voyageurs belges, se dirigeaient à toute vapeur sur Paris. Il me fallut fendre encore une foule très-pressée pour sortir de l'embarcadère du Midi et gagner la place de l'Hôtel-de-Ville,—afin d'y boire dans la maison des Brasseurs une première chope authentique de faro, accompagnée d'un de ces pistolets pacifiques qui s'ouvrent en deux tartines garnies de beurre. C'est toujours la plus belle place du monde que cette place où ont roulé les deux têtes des comtes de Horn et d'Egmont, d'autant plus belle aujourd'hui qu'elle a conservé ses pignons ouvragés, découpés, festonnés d'astragales, ses bas-reliefs, ses bossages vermiculés,—tandis que la plupart des maisons de la ville, grattées et nettoyées de cette lèpre d'architecture qui n'est plus de mode, ont été encore décapitées presque toutes de leurs pignons dentelés, et soumises au régime des toits anguleux d'ardoise et de brique. La physionomie des rues y perd beaucoup certainement.—On restaure et l'on repeint l'hôtel de ville, qui va paraître tout battant neuf, ce qui obligera la ville à faire réparer et blanchir aussi cette sombre maison du Roi, dite autrement maison au Pain, qui semble un palais de Venise en s'éclairant toutes les nuits derrière ses rideaux rouges.
J'ai rencontré sur cette place un grand poëte qui l'aime, et qui en déplore comme moi les restaurations. Nous avons discuté quelque temps sur la question grave de savoir si la partie haute de l'édifice était en brique ou en pierre, et si les ogives qui surmontent les longues fenêtres avaient été autrefois aussi simples qu'aujourd'hui, car les anciennes estampes les représentent contournées et lancéolées dans le goût du gothique efflorescent. On peut penser que les dessinateurs du XVIe siècle ont voulu parer le monument plus que de raison, et que les arcs d'ogive ont toujours eu cette simplicité de bon goût. J'ai été assez heureux pour pouvoir raconter au savant poëte une légende que j'avais recueillie dans un précédent séjour à Bruxelles.
L'architecte qui construisit cet hôtel de ville eut le désagrément d'abord de ne pouvoir accomplir son œuvre. L'aile gauche, établie sur un terrain peu solide, s'écroula tout entière. On pensa qu'il s'agissait d'un terrain marneux, et on planta des pilotis: la construction s'effondra une seconde fois, laissant paraître un vaste abîme. On crut qu'il y avait là d'anciennes carrières, et l'on y versa des tombereaux de gravois; mais plus on en versait, plus le trou devenait profond. Enfin le malheureux architecte fut contraint de se donner au diable. Dès lors, les constructions s'élevèrent avec facilité. Il mourut le jour même où l'on posait le bouquet sur le toit achevé, et l'on n'apprit qu'alors le fatal secret. L'archevêque de Malines fut appelé pour bénir l'édifice. Un craquement soudain se déclara dans les murs, et tout rentra bientôt dans le troisième dessous. On aspergea le gouffre d'eau bénite; des ouvriers munis de scapulaires osèrent y descendre, et, dans le fond, on trouva une tête colossale en bronze ornée de cornes portant des traces de dorure. C'était, selon les uns, une tête antique de Jupiter-Ammon; selon d'autres, le buste officiel de Satan. Cette même tête a été appliquée depuis sur les épaules du maudit que transperce la lance de saint Michel sur la flèche du monument. On redore maintenant ce groupe magnifique, qui s'aperçoit dans un rayon de six lieues. J'ignore si les ouvriers qui restaurent la tête du diable se sont munis de scapulaires.
Du reste, Bruxelles est catholique toujours comme au temps des Espagnols. Nous savons à peine, à Paris, que le mois de mai est le mois de Marie. Je l'ai appris en sortant de la place par l'angle opposé à la maison des Mariniers, dont on restaure aussi le toit curieux, qui représente une poupe ancienne de galère. La rue de la Madeleine était remplie par une longue procession, au milieu de laquelle on portait une grande Vierge en bois, coloriée, vernie et dorée, dont les pieds disparaissaient ainsi que l'estrade sous une montagne de bouquets.—Au-dessus des boutiques fermées, les fenêtres et les plinthes étaient garnies de branches de tilleul, et cela jusqu'à la porte de Louvain. La garde civique, les sociétés de chant et les corporations ouvrières, avec bannières et écussons, se déroulaient sur tout cet espace. C'était un dimanche, et la kermesse d'Ixelles était annoncée aux coins des rues par d'immenses affiches.
Ixelles est un bourg situé à dix minutes de la porte de Louvain. La procession ne tarda pas à en envahir les rues, également parées de branches vertes et de poteaux soutenant de longues bandes aux couleurs nationales. Ce fut dans l'église, neuve et magnifiquement décorée, que la procession vint s'absorber tout entière pour entendre un office à grand orchestre. Les sociétés et les corporations se dirigèrent ensuite vers leurs locaux respectifs.—Les kermesses de Belgique inspireraient difficilement aujourd'hui un nouveau Rubens ou même un nouveau Téniers. L'habit noir et la blouse bleue y dominent,—ainsi que, pour les femmes, les modes arriérées de Paris. On y boit toujours de la bière, accompagnée de pistolets beurrés et de morceaux de raie ou de morue salée découpés régulièrement qui poussent à boire. La musique et les pas alourdis des danseurs retentissent dans de vastes salles avec moins d'entrain qu'à nos cabarets de barrière, mais, pour ainsi dire, avec plus de ferveur. Le beau monde se dirigeait vers des casinos situés le long d'un étang chargé de barques joyeuses, et qui figure en petit celui d'Enghien. Bruxelles est la lune de Paris, aimable satellite d'ailleurs, auquel on ne peut reprocher que d'avoir perdu, en nous imitant, beaucoup de son originalité brabançonne. La fête d'Ixelles s'est terminée, comme toutes nos fêtes dominicales par l'ascension d'un ballon jaune qui s'est élevé très-haut en emportant l'écho des applaudissements de la foule.
En revenant, je suis entré dans l'église du Sablon, où reposent les cendres de Jean-Baptiste Rousseau, en face de l'hôtel d'Arenberg, dont l'ancien maître l'avait accueilli dans son exil. Je me disais à ce propos, et en songeant aux nombreux exilés qu'avaient en divers temps recueillis les Pays-Bas, que leur séjour dans ces contrées à la fois étrangères et françaises avaient toujours servi beaucoup à propager au dehors notre littérature et nos idées. Pour moi, j'ai toujours considéré les pays de langue française, tels que la Belgique, la Savoie et une partie de la Suisse et des duchés du Rhin, comme des membres de notre famille dispersée. N'existe-t-il pas, malgré les divisions politiques, un lien pareil entre les pays de langue allemande? Je n'entends parler ici que d'une frontière morale, dont les étrangers peuvent aussi, çà et là, rejeter les limites au delà des nôtres; mais, si le style est l'homme, il faut reconnaître que la partie éclairée et agissante des populations dont je viens de parler est de même nature que la nôtre, comme sentiment et comme esprit.—Je ne crois pas à la culture de la langue flamande, malgré les chambres de rhétorique et ses concours de poésie; et, au contraire, on connaît, ou plutôt on ne reconnaît pas chez nous, un grand nombre d'écrivains belges qui sont loin de se vanter de n'être pas Français. Paris absorbe tout, et, dépouillant Bruxelles de son amour-propre, lui rend ce qu'il lui emprunte en splendeur et en clarté. Qui oserait dire que Grétry n'est pas Français et ne voir dans Rousseau que le citoyen de Genève? Nos grands hommes appartiennent aussi à tous ceux qui, dans le monde, acceptent l'influence de notre langue et de nos travaux.
Le lendemain, je lisais les journaux au café Suisse, sur la place de la Monnaie, lorsque j'entendis des tambours qui battaient une marche. Deux porte-drapeaux les suivaient, l'un portant l'étendard belge, et l'autre l'étendard français surmonté d'un aigle. C'étaient les anciens soldats belges de l'empire français qui célébraient l'anniversaire du 5 mai, et qui, cette année, avaient remis au 10 la cérémonie, afin qu'elle concordât avec la fête de Paris. Ils allaient se faire dire une messe et se livrer ensuite à un banquet fraternel. J'admirai la tolérance vraiment libérale du gouvernement belge et de la partie de la population qui, indifférente à ces souvenirs, saluait, sous un roi, ces vieux fidèles de l'Empire. La même cérémonie avait lieu ce jour-là dans toutes les villes de Belgique.
En rentrant à mon hôtel, je trouvai une lettre qui m'enjoignait d'avoir à venir causer vers midi avec le gouvernement. C'est la première fois que cela m'arrivait en Belgique, où j'ai passé bien souvent dans ma vie, puisque c'est la route de l'Allemagne. Un sage de l'antiquité partait pour un voyage, lorsqu'au sortir de la ville on lui demanda: «Où allez-vous?— Je n'en sais rien,» répondit-il. Sur cette réplique on le conduisit en prison. «Vous voyez bien, dit-il, que je ne savais pas où j'allais.» Je pensais à cette vieille anecdote en traversant la cour splendide de ce même hôtel de ville que je n'avais admiré que du dehors.—L'employé à qui je me présentai me dit: «Vous êtes réfugié?—Non.—Exilé?—Nullement.
—Cependant vous voici inscrit sur ce livre en cette qualité. —C'est sans doute qu'à la frontière on aura porté ce jugement d'un homme qui venait seul à Bruxelles, tandis que tout Bruxelles se dirigeait vers Paris. Certes, je n'y ai pas mis d'intention, j'étais parti depuis huit jours.» Déjà j'étais effacé de la liste fatale, et l'on me dit d'un ton bienveillant: «Où allez-vous? —En Hollande.—Vous aurez peut-être de la peine à y séjourner.—Je ne le pense pas, je n'y vais que pour voir les fêtes données pour l'inauguration de la statue de Rembrandt. —Oui, dit un employé qui dressa la tête derrière une table voisine, ils disent qu'ils ont une statue, savez-vous? qui est encore plus belle que la nôtre de Rubens, à Anvers. Il faudra voir cela, savez-vous?—Je le verrai bien, monsieur,» répondis-je. Et j'admirai cette émulation artistique des deux pays, même dans les bureaux de police.
II—D'ANVERS A ROTTERDAM
Je n'étais donc pas destiné à figurer parmi les proscrits internés à Bruxelles ou dans les autres localités. Du reste, on s'aperçoit à peine de la présence d'un si grand nombre de nos compatriotes: on ne les voit ni dans les cafés, ni dans les lieux publics, ni presque dans les théâtres. La société belge n'a pas, comme on sait, de réceptions ou de soirées, et c'est dans les cercles seulement que tous les partis se rencontrent sur un terrain commun. «Êtes-vous libéral?—Êtes-vous clérical? » Ce sont les questions à l'ordre du jour. Et les Français n'ont pas même à choisir, car ces divisions sont entendues autrement qu'elles ne le seraient chez nous.
Après tout, l'impression qu'on emporte de Bruxelles est triste. J'ai plus aimé cette ville autrefois; je me suis trouvé heureux de respirer plus librement, au bout d'une heure, dans la solitude des rues d'Anvers. J'avais encore admiré en passant les aspects charmants du parc anglais de Laeken; Malines, plus belle en perspective qu'en réalité; les bras de l'Escaut miroitant au loin dans leurs berges vertes et les champs de seigle ondoyant, rayés des bandes jaunes du colza en fleur. Le houblon grimpait déjà sur ses hauts treillages, réjouissant l'œil comme les pampres d'Italie et promettant à ces contrées les faveurs du Bacchus du Nord. Des chevaux et des bœufs erraient en paix çà et là dans les pâturages, dont la lisière est brodée de beaux genêts d'or.—Voici enfin la flèche d'Anvers qui se dessine au-dessus des bouleaux et des ormes, et qui s'annonce de plus près encore avec son carillon, monté éternellement sur des airs d'opéra-comique.
J'ai franchi bientôt les remparts, la place de Meer, la place Verte, pour gagner la cathédrale et y revoir mes Rubens: je ne trouvai qu'un mur blanc, c'est-à-dire rechampi de cette même peinture à la colle dont la Belgique abuse,—par le sentiment, il est vrai, d'une excessive propreté. «Où sont les Rubens? dis-je au suisse.—Monsieur, on ne parle pas si haut pendant l'office.» Il y avait un office, en effet. «Pardon! repris-je en baissant la voix; les deux Rubens, qu'en a-t-on fait?—Ils sont à la restauration,» répondit le suisse avec fierté.
O malheur! Non contents de restaurer leurs édifices, ils restaurent continuellement leurs tableaux. Notez que la même réponse m'avait été faite il y a dix ans dans le même lieu. J'ai songé alors avec émotion à ce qui s'était passé un peu avant cette époque au musée d'Anvers. L'histoire est encore bonne à répéter. On avait confié la direction du musée à un ancien peintre d'histoire, enthousiaste de Rubens, quoique très-fidèle au goût classique et n'admirant son peintre favori qu'avec certaines restrictions. Ce malheureux n'avait jamais osé avouer qu'il trouvait quelques défauts, faciles du reste à corriger, dans les chefs-d'œuvre du maître. Ce n'était rien au fond: un glacis pour éteindre certains points lumineux, un ciel à bleuir, un attribut, un détail bizarre à noyer dans l'ombre, et alors ce serait sublime. Cette préoccupation devint maladive. N'osant témoigner ses réserves ni s'attaquer en plein jour à de tels chefs-d'œuvre, craignant le regard des artistes étudiants et même celui des employés, il se levait la nuit, ouvrait délicatement les portes du musée et travaillait jusqu'au jour sur une échelle double à la lueur d'une lanterne complice. Le lendemain, il se promenait dans les salles en jouissant de la stupéfaction des connaisseurs. On disait: «C'est étonnant comme ce ciel a bleui? c'est sans doute la sécheresse,—ou l'humidité.... Il y avait là autrefois un triton: la couleur d'ocre l'aura noyé par un effet de décomposition chimique.» Et on pleurait le triton. On s'aperçut de ces améliorations trop rapides bien longtemps avant d'en pouvoir soupçonner l'auteur. Convaincu enfin de manie restauratrice, le pauvre homme finit ses jours dans un de ces villages sablonneux de la Campine où l'on emploie les fous à l'amélioration du sol.
La statue de Rubens, sur la place Verte, est campée assez crânement et doit consoler ce mort illustre des outrages que le bon goût lui a fait subir. Elle faisait moins bien autrefois sur le quai de l'Escaut, en face de la Tête de Flandre. Je suis entré dans un des cafés de la place pour demander une côtelette ou un bifteck. «Nous n'avons plus de viande, me dit-on, parce que c'est demain vendredi.—Mais c'est demain que vous ne devriez pas en avoir.—Pardon, c'est que, comme on n'en vendra pas demain dans la ville, les ménages s'en approvisionnent aujourd'hui. »
Je vois qu'à Anvers la religion est aussi bien suivie qu'à Londres, où l'on achète le samedi une grande quantité de porter, de sherry et de gin, afin de pouvoir se griser en liberté le dimanche, seul jour où cela soit défendu.
Pourquoi ne pas dire que les salles de danse du port, vulgairement nommées riddecks, sont en ce moment ce qu'il y a de plus vivant à Anvers? Pendant que la ville se couche une heure après qu'elle a couché les enfants, c'est-à-dire à dix heures, les orchestres très-bruyants de ces bals maritimes résonnent le long des canaux comme au temps des Espagnols. On parle bien à Paris du bal Mabille et du Château-Rouge; je puis donc parler ici de ces réunions cosmopolites, qui ne sont qu'un peu plus décentes.—Le jour où j'arrivai à Anvers, il y avait un banquet de soixante-deux capitaines de navire dans un des plus vastes établissements du quai de l'Escaut. Les bassins étaient si remplis, qu'un grand nombre de bricks et de frégates louvoyaient sur le fleuve en attendant leur tour. Quelle forêt de mâts, plus serrée et plus touffue qu'aucune forêt possible, car les arbres de cette taille ne sont jamais si rapprochés! Des affiches annonçaient ce même jour quatre départs pour Archangel.—Replongeons-nous dans les rues, de peur de céder à de telles séductions.
En multipliant le nombre des capitaines de haut bord par celui des simples caboteurs, des officiers et des matelots d'une telle agglomération, on comprendra l'éclat inouï de ces riddecks, survivant au siècle où Rubens y a étudié les enlacements robustes de ses dieux marins et de ses océanides. Malheureusement, l'imitation de Paris gâte tout! Plus de danses nationales, plus de costumes, excepté celui des Frisonnes, qui viennent vous offrir, avec leur coiffure de reine, leurs dentelles et leurs longs bras blancs, des œufs durs, de la morue découpée, des pommes rouges et des noix. Les vareuses et les chemises coloriées des matelots répandent aussi quelque gaieté dans cette foule.—De temps en temps, de belles personnes en costume de bal, et qui ne seraient désavouées dans aucun monde, forment le carré d'un quadrille tout féminin. Ensuite la valse mugit avec furie, imitant tous les balancements de vagues que peut créer l'union du triton et de la sirène. Des familles anglaises viennent voir cela par curiosité, car il y a des estrades consacrées aux bourgeois, où l'on ne voit naturellement s'attabler que des étrangers.
Le lendemain matin, j'étais à bord du paquebot Amicitia, qui, tous les jours, fait le trajet d'Anvers à Rotterdam en huit heures. Les armes des deux villes décorent le bastingage. Les mains coupées du géant d'Anvers se tendent affectueusement comme pour caresser les quatre lions de gueule et de sable de l'écusson néerlandais. On n'a rien de mieux à faire alors que de s'attabler pour plusieurs heures dans la cajute, avec la certitude d'échapper aux prescriptions sévères du vendredi belge. La viande protestante s'étale sous toutes les formes, et, toujours trop peu cuite pour nous, inonde de son sang les pommes de terre de Dordrecht. On laisse à gauche Flessingue, à droite Berg-op-Zoom en fredonnant la vieille chanson française: C'ti-là qu'a pincé Berg-op-Zoom, et l'on se fatigue peu à peu de ces méandres de bras de mer et d'embouchures de fleuve qui découpent la Zélande en guipures. A la hauteur d'un certain fort qui doit s'appeler Loo, le pavillon belge nous avait salués une dernière fois.—Puis nous avions retrouvé nos couleurs françaises, disposées en longueur et non plus en largeur. —Les douaniers des Pays-Bas inspectent les bagages et les marquent d'un crayon blanc. Puisse-t-il nous porter bonheur comme la craie dont les Latins marquaient les jours heureux!
Il n'y a rien à tirer de cette mer bourbeuse côtoyée de berges vertes où apparaissent çà et là les grands bœufs de Paul Potter, que n'étonne plus le passage du steamboat, ni sa trace d'écume, ni son panache de fumée. Parfois le roulis nous apprend que nous tournons sur un bras de mer. Ailleurs, une branche de l'Escaut ou de la Meuse offre à la navigation des difficultés toujours vaincues. On frôle en passant ou l'on courbe des bois marins, de frêles genévriers qui s'amusent à verdir dans dix pieds d'eau, et qui secouent leurs panaches après notre passage comme des chats qui font leur toilette après avoir traversé un ruisseau.—Toujours sur les berges, souvent à peine perceptibles, des maisons peintes, des fabriques ou des moulins d'une carrure imposante, égratignant l'air de leurs grandes pattes d'araignées embarrassées dans les toiles! La cloche annonce enfin Dordrecht, et nous passons si près des quais, que nous voyons très-bien les femmes dans leurs maisons de briques, nous inspectant à leur tour dans ces miroirs placés au dehors des fenêtres, qui concilient leur curiosité naturelle avec leur réserve néerlandaise.—Puis nous n'avons plus à suivre qu'un fleuve paisible bordé de magnifiques pâturages à fleur d'eau que bornent au loin des bois de sapins et de bouleaux. La cloche retentit encore. C'est déjà Rotterdam.
Je regrette de n'avoir pu m'arrêter un instant à Dordrecht. On dit qu'il s'y trouve une statue d'Érasme lisant dans un livre en face de l'horloge publique. Chaque fois qu'une heure sonne, le philosophe tourne une des pages de bronze de son livre. Naturellement, il en tourne douze à midi. Je n'ai pas vu cette statue; mais, au détour du port de Rotterdam encombré de paquebots, suivant à droite un bassin immense ombragé d'ormes où plongent les lourdes carcasses goudronnées des bateaux marchands, suivant encore longtemps la Hochstrat bordée de boutiques toutes parisiennes, puis tournant autour de la splendide maison de ville, où il faut faire viser son passeport, —j'ai fini par rencontrer, sur la place du Marché-aux-Légumes, la statue du bon Érasme, qui, comme à Dordrecht, a la tête penchée sur un livre, mais qui n'en retourne pas les feuillets. On avait prétendu que, par un sentiment exagéré de propreté, les magistrats de Rotterdam faisaient écurer tous les samedis la statue de leur grand homme, ce qui finissait nécessairement par l'user.—N'est-ce qu'une fable, ou bien se sont-ils arrêtés à temps? Il est certain qu'aujourd'hui la statue est parfaitement bronzée et n'a nul besoin d'être traitée comme un chaudron. J'ai regretté de ne pas rencontrer sur quelque autre place une statue consacrée à Bayle. Il est vrai que ce serait la France qui la lui devrait, puisqu'il est né dans le comté de Foix; mais Rotterdam doit bien quelque chose au souvenir de cet illustre proscrit.
Au bout de la ville, au delà d'une porte sombre qui semble un arc de triomphe des Romains, on rencontre l'embarcadère du chemin de fer d'Amsterdam, qui se dessine dans le goût du gothique anglais au milieu des villas et des jardins. Une heure après, j'arrive a la Haye en traversant de riantes prairies éclairées du soleil couchant.
III—LA KERMESSE DE LA HAYE
De la station de la Haye, que ses gens appellent S'Gravenhage, il y a encore un kilomètre de marche pour gagner la ville. La nuit était venue, j'ai suivi une rue très-belle, voyant peu à peu étinceler le gaz des boutiques et de plus en plus s'augmenter la splendeur des étalages, jusqu'à la place du Marché. Arrivé là, je ne sais quelle animation extraordinaire, quels sons lointains de violons et de trompettes, entremêlés de coups de grosse caisse, me révélèrent l'existence d'un divertissement public. Une petite rue très-propre, mais toute bordée de fruitiers, de marchands de tabac, de merciers et de pâtissiers, me conduisit sur la droite à une grande place plus silencieuse, entourée d'hôtels et de cafés.—Plus loin, il n'y avait pas à en douter, des théâtres en plein vent, illuminés de lampions et décorés d'affiches monstrueuses, trahissaient les plaisirs d'une fête foraine. J'entrai dans un café pour prendre des informations; puis, à travers le ramage néerlandais du garçon, je finis par comprendre que j'arrivais en pleine kermesse: —la kermesse de la Haye, qui n'a lieu qu'une fois par an! C'était heureux!—Du reste, pas de journaux français sur les tables, sauf des journaux belges et l'Écho de la Haye, qui n'a qu'une page imprimée des deux côtés. Il paraît que le Journal de la Haye, qui avait pris une certaine importance; dans la presse européenne, n'existe plus depuis longtemps en revanche, l'Écho annonçait deux théâtres de vaudeville et un théâtre d'opéra français, plus un théâtre allemand et un théâtre flamand, sans compter une foule de ciques et de fantoccini.
Je ne tardai pas à m'engager dans la grande rue formée par les constructions légères de la fête. Le théâtre du Vaudeville jouait les Saltimbanques; celui des Variétés, la Dame aux Camélias; mais est-ce bien la peine d'aller à la Haye pour y retrouver Paris? La foule augmente, et le bruit se continue au delà d'une porte noire, bariolée d'affiches, qui est une ancienne porte de la ville, et des deux côtés règne une véritable comédie en plein vent, formulée par des dialogues bizarres de cinq ou six vendeurs de poisson salé qui se disputent la faveur du public. Celui qui s'époumone à débiter les turlupinades les plus comiques arrive à placer quelques morceaux de morue ou quelques anguilles fumées avidement reçues par les enfants, les jeunes filles et les militaires.—L'anguille fumée est un régal délicat; seulement, il faut s'habituer au goût de suie qui en parfume la peau. Il y en a de toutes les tailles, depuis un cents (deux centimes) jusqu'à dix cents.
Au delà de la porte, il n'y avait qu'à choisir entre une grande rue de guinguettes, de cirques et de baraques consacrées à divers exercices, et une autre plus étroite qui bordait un vaste bassin au milieu duquel se trouve une île ronde habitée par des cygnes. A peine pouvait-on voir par échappées, sur l'autre bord, les toits solennels du grand palais des états reflétant dans l'eau leurs teintes plombées des pâles rayons de la lune. Mais que d'éclat, que de vie, que de mouvement dans cette rue improvisée! Pour tout dire en deux mots, la kermesse hollandaise, c'est une ville en bois dans une ville en briques.
Les grandes rues, les larges places, les promenades, s'effacent pour représenter l'aspect tumultueux d'une capitale immense, et leur attitude, ordinairement paisible, n'est plus qu'un cadre obscur qui raffermit l'effet de ces décorations inouïes. Il y avait dans cette rue une centaine de maisons, très-solidement établies, peintes, vernies et dorées, qui m'ont rappelé l'aspect des plus belles rues de Stamboul pendant les nuits du Ramazan. Toutes avaient au dedans la même disposition: une salle assez grande, éclairée par des lustres de cristaux et des bras dorés, meublée de cabinets de laque et de bois des îles surmontés de pots de porcelaine et de chinoiseries diverses;—au fond, un vitrail de verres de couleur; des deux côtés, quatre cabinets en forme d'alcôve, dont le cintre extérieur est soutenu par des colonnes, et qui sont garnis de rideaux en toile de Perse, en brocatelle ou en velours d'Utrecht. A l'entrée trône la maîtresse de l'établissement sur un fauteuil élevé, d'où elle préside d'un air solennel à la confection de certains gâteaux de crème frite qui ont la forme de gros macarons. A ses pieds est une grande plaque de cuivre dont les bossuages donnent à cette pâtisserie la forme nécessaire. Tenant une longue cuiller avec la majesté de la déesse Hébé, elle distribue la pâte blanche dans plusieurs séries de petites cases rondes, chauffées en dessous par la flamme d'un grand brasier. A ses côtés brillent d'immenses coquemards en cuivre jaune, aux anses sculptées, qui ne sont sans doute là que pour l'ornement.—Ce qui frappe encore plus l'étranger qui passe, c'est que chacun de ces cafés est desservi par trois ou quatre jeunes filles frisonnes qui, avec leurs casques d'or, leurs dentelles et leurs jupes de toile de Perse, se précipitent sur le passant en criant: «Dis donc, monsieur!» L'une vous enlève votre chapeau, l'autre votre manteau, la troisième vous enlève vous-même avec la force que l'habitude du lessivage des maisons et des frottements du cuivre peut communiquer à de si beaux bras, et, quoi qu'on fasse, on se trouve bientôt attablé dans un de ces cabinets-alcôves, dont il était difficile d'abord de deviner la destination.
Une fois que vous vous êtes laissé servir un plat de crème frite imprégnée de sucre et de beurre, ou des gaufres, ou toute autre pâtisserie qu'il faut digérer à l'aide de plusieurs tasses de café ou de thé, ces belles du Nord reprennent leur vertu et ne se montrent pas moins sauvages que des cigognes d'Héligoland. D'ailleurs, la police l'exige.—C'est une singulière race que ces Frisonnes si grandes, si blanches, si bien découplées, et si différentes d'aspect des Hollandaises ordinaires. On ne peut mieux les comparer, je crois, qu'à nos Arlésiennes, en faisant la différence de la couleur et du climat. Sont-ce là les nixes d'Henri Heine ou les cygnes des ballades Scandinaves? Elles sont vives, très-spirituelles même, et n'ont rien du calme flamand; cependant, on sent une certaine froideur sous cette animation, qui étincelle comme les prismes irisés de la neige aux rayons d'un soleil d'hiver.
En Hollande, on boit le café comme du thé; seulement, il est plus léger que chez nous.—Je sentis moi-même la nécessité d'en avaler plusieurs tasses, pour corriger l'amas de crème frite au beurre dont ces belles vous bourrent en éclatant de rire.—Capitaine, disent-elles, capitaine! ah! capitaine!— Et l'on se laisse faire comme un enfant, en admirant ces jolies têtes couronnées, ces longs cous onduleux et ces bras blancs irrésistibles.—Pourquoi vous appellent-elles capitaine, exactement comme le font les jolies Grecques dans les échelles du Levant? C'est qu'elles sont aussi de la famille des antiques sirènes. Le long des quais sont rangés les bateaux qui transportent de ville en ville leurs kiosques chinois, que l'on démonte après les quinze jours de chaque kermesse. Le passant est toujours pour elles un navigateur, un Ulysse errant, qui ne se méfie pas assez souvent des enchantements de Circé.—Cela me fait souvenir qu'il existe au musée de la Haye trois sirènes à queue de poisson conservées en momies, et dont on serait mal venu à contester l'authenticité.
Sortons enfin de cette rue merveilleuse, et, laissant à droite la bibliothèque, suivons encore les longues allées de la place jusqu'à l'opéra français. Des deux côtés règne une exposition d'horticulture où les arbustes fleuris de l'Inde et du Japon forment une haie délicieuse, bordée sur le devant des tulipes les plus rares. Ensuite recommence une nouvelle cité de baraques, de tentes et de pavillons destinés aux saltimbanques, aux hercules et aux animaux savants. La foule se pressait surtout devant une femme à deux nez et à trois yeux, dont l'un occupe le milieu du front. Ce dernier n'est pas très-ouvert, mais les deux nez sont incontestables, et donnent à la femme, quand elle se tourne, deux profils réguliers et différents. Il faut recommander ce phénomène aux méditations de M. Geoffroy Saint-Hilaire. J'ai pu voir encore le dernier acte d'Haydée et complimenter l'impresario, qui est l'un des fils de Monrose.
Le lendemain, j'ai fait un tour dans le célèbre bois de la Haye, qui, comme on sait, est planté sur pilotis, ce qui a été nécessaire pour affermir le terrain.—En revanche, j'ai vu un spectacle non moins étrange que les sirènes et la cyclopesse. On va croire que je rédige une relation à la manière de Marco Polo: ce n'était pas moins qu'une troupe de singes folâtrant en liberté dans les tilleuls qui bordent le canal. Les corbeaux, troublés dans leur asile, ne pouvaient comprendre cette invasion d'animaux inconnus, et défendaient avec acharnement leurs malheureuses couvées. On riait à se tordre au pied des arbres. Il est assez rare de voir rire des Hollandais; mais, quand ils s'y mettent, cela ne finit plus.
Les soldats du poste montraient le corps d'un corbeau auquel l'un des singes, étourdi de ses piaillements, avait tordu le cou fort habilement. Il n'en avait aucun remords, et tantôt s'amusait à croquer des bourgeons, tantôt se livrait sur un de ses pareils à des recherches d'entomologie.—Ces singes étaient simplement les compagnons ordinaires d'un certain compagnon d'Ulysse pesant douze cents livres, et amené pour la fête sur un bateau dont il remplissait la cabine. Pendant le jour, on lâchait les singes pour les distraire d'une société sans doute monotone, et il suffisait de les siffler pour les faire rentrer le soir.
La kermesse continuait dans tout son éclat, lorsque j'ai repris le chemin de fer pour Amsterdam. Après la station de Leyde et celle de Haarlem, où brillaient encore les dernières tulipes de la saison, le chemin de fer passe comme une bande à peine bordée de terre entre deux mers, dont la ligne extrême coupe l'horizon avec la netteté brillante d'un damas. Celle de Haarlem, plus paisible, et l'autre, plus orageuse, offrent un contraste curieux par les reflets du ciel et la teinte des eaux; mais le plus merveilleux, c'est l'œuvre de tels hommes qui, non contents de défier les éléments avec ces digues qu'on aperçoit au loin au delà des dunes stériles, ont jeté de Haarlem à Amsterdam ce formidable trait d'union dont il semble que les vaisseaux s'étonnent, comme si les oiseaux voyaient passer un cerf dans les nues, selon l'expression du poëte latin.
IV—AMSTERDAM ET SAARDAM
L'entrée d'Amsterdam est magnifique: à deux pas du débarcadère, on passe sous une porte hardiment découpée, qui semble un arc de triomphe; puis on a une demi-lieue à faire avant de gagner la place du Palais. De temps en temps, on traverse les ponts des canaux, qui font d'Amsterdam une Venise régulière dessinée en éventail. Les canaux forment, comme on sait, une série d'arcs successifs dont le port est l'unique corde. La ville est trop connue pour qu'il soit nécessaire de la peindre plus minutieusement. Les grands bassins qui coupent çà et là le dessin dont je viens de donner une idée sommaire sont, comme à Rotterdam et à la Haye, bordés de magnifiques tilleuls qui se découpent en vert sur les façades de briques, dont quelques-unes sont peintes, mais où les pignons dentelés, festonnés et sculptés du vieux temps se sont conservés mieux qu'en Belgique. On a peint et décrit les bords de l'Amstel, où les couchers de soleil sont si beaux, le groupe de tours qui s'élève entre le port et le grand bassin, les hautes flèches découpées à jour des anciennes églises devenues temples protestants, —et que l'on peut toujours comparer à ces coquillages splendides où l'oreille attentive croit distinguer un vent sonore, mais d'où la vie qui leur était propre s'est retirée depuis longtemps.
Si l'on veut voir la Venise du Nord dans toute sa beauté maritime, il faut d'abord parcourir le quai d'une lieue qui borde le Zuiderzee. Les vaisseaux, paisibles dans les bassins comme ces hautes forêts de pins que le vent agite à peine, font contraste à la flotte éternelle qui, de l'autre côté, sillonne la mer agitée ou paisible. Il y a là des cafés élevés sur des estacades et entourés de petits jardins flottants. Tout le quai est bordé de buffets de restauration,—où l'on peut consommer debout des concombres au vinaigre, des salades de betterave, des poissons salés arrosés de thé et de café. On remplace le pain par des œufs durs.