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Voyage d'une Parisienne dans l'Himalaya occidental

CHAPITRE XII LES ENVIRONS DE SRINAGAR

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Anglais et Russes.—Nous faisons des collections.—Goupikar.—Politesse des Cachemiris.—Réponse du maharadjah.—Proverbes.—Promenades du maharadjah.—Une fabrique française.—Le lac Dal.—Naissance d’un batelier.—Les fakirs.—Le Pandit Ramdjou et son temple.—Les palais des environs de Srinagar.—Le Chalimar, le Nichad, le Chichmenché.—A la recherche de crânes.—L’île Jacquemont.—Pensées et rêves.—L’art des cuivres aux Indes.

Après bien des détours au cœur de cette antique cité, nous arrivons enfin sur le bord du Djelum et à la porte de notre bungalow. Mais elle est fermée; il faut faire sauter le cadenas et la chaîne qui ferme par en haut toutes les portes de ce pays.

«Tout est préparé pour votre retour», nous avait écrit le commissaire anglais; et néanmoins rien n’est prêt. Le manque d’égards chez les Anglais est quelquefois un sentiment d’égoïsme poussé au plus haut degré, et leur prétendue dignité cache chez quelques-uns une impolitesse innée. Le Russe est plus cordial, surtout si sa cordialité ne doit pas durer; c’est à vous, étrangers, à savoir vous éloigner à temps si vous voulez emporter un souvenir agréable des habitants de ces froides contrées. Pour tout dire, le Russe perd à être connu; l’Anglais y gagne, au contraire.

Notre domestique, que nous avons envoyé pour apprêter notre dîner, s’est, paraît-il, amusé au marché, car il rentre, comme toujours, plus tard qu’il ne faut. Quelque peu de viande froide, des conserves, et nous sommes vite restaurés.

Les montagnes qui nous entourent ont joliment blanchi; elles étaient toutes pimpantes à notre départ, et déjà les voilà revêtues de leur parure d’hiver. La neige vient tard à Srinagar, vers la fin de décembre ou le commencement de janvier, et ne reste pas longtemps; en février elle fond déjà sous les chauds rayons du soleil.

La capitale me paraît plus belle, plus originale; mon œil, habitué aux inégalités orientales, ne voit déjà plus que l’ensemble et découvre des beautés là où il ne voyait que des défauts.

Les femmes pandites me paraissent plus jolies. On les voit descendre les vieilles marches usées de leur demeure, le garo sur l’épaule, soutenu par leurs bras arrondis. Les femmes sont vêtues de longues robes rouges ou bleues avec une ceinture; les filles ont les cheveux tressés en une quantité énorme de petites tresses, réunies à l’extrémité par un ruban qui les fait retomber comme une espèce de châle sur le dos; chez les riches, les cheveux sont ornés de grelots d’argent d’un travail parfois très fin.

Ces femmes, chez lesquelles aucun Européen ne peut pénétrer, ne sont pourtant pas aussi farouches qu’on pourrait le penser; le matin, on peut les admirer en toute liberté, faire leur toilette de propreté au bord de la rivière, dans un abandon et un négligé qui demanderaient un peu plus de jeunesse. Je ne parle pas des femmes des brahmines, ni de celles des hautes classes, mais seulement de celles de condition moyenne que l’on voit dans les rues et surtout des femmes handjis (bateliers), qui sont musulmanes. Les musulmanes de haute condition sont tellement enveloppées dans leurs voiles de cachemire qu’il est impossible de les distinguer quand elles se hasardent au dehors. Les femmes pandites portent des vêtements rouges jusqu’à trente ans; à partir de cet âge, elles ne revêtent, m’a-t-on dit, que des robes bleues.

Cuivres anciens du Cachemire.
Cuivres anciens du Cachemire.

Cuivres anciens du Cachemire.

Les femmes employées à la fabrique de M. E... gagnaient à peu près 30 centimes par jour. Elles sont plus riches, avec cela, que les ouvrières de Paris qui gagnent trois francs. C’est assurément le peu de besoins matériels qui rend ces gens si paresseux; ils se nourrissent d’un païs et couchent à la belle étoile ou dans un bateau sur l’Hydaspe. Quand ils ont une maison, elle tombe généralement en ruines, et l’entretien des nattes et des quelques ustensiles de cuisine qui la garnissent ne sauraient les ruiner. Le bois est très bon marché; on a 80 cires de bois pour une roupie, et le cire équivaut, m’a dit M. E..., à 800 grammes. Le yard cachemirien équivaut à notre mètre; il varie de 94 à 96 centimètres.

L’argent est considéré comme une marchandise, le taux en est excessivement élevé; celui-ci diffère suivant l’objet ou la caste et, de 15 p. 100, peut aller jusqu’à 60 p. 100. Leur manière de faire le commerce est fort différente de la nôtre: si vous voulez un objet, ils vous le font tel prix; mais si vous en voulez une grande quantité, au lieu de diminuer le prix, ils l’augmentent; puisque vous en avez besoin, il faut que vous le payiez. Aussi pour un collectionneur la chose est fort difficile, car, lorsque le marchand soupçonne votre désir d’acquérir un objet, il vous fait un prix exorbitant une chose qu’il vous donnerait pour rien.

Depuis que M. Clarke et M. de Ujfalvy ont laissé percer leur intention de posséder de vieux objets, nous sommes assaillis par tous les marchands; on nous apporte toutes les vieilles batteries de cuisine du Cachemire.

Ce sont des chàd’àn pour le thé, des bartàn, sales encore des restes de tomates, des kalweh-josh pour le café, souvenir d’autrefois, car les Cachemiris d’aujourd’hui sont trop pauvres pour acheter cette boisson parfumée. Les plats sont usés à force de voir le feu.

Ces objets sont magnifiquement travaillés: les uns ont des inscriptions tirées du Coran, les autres ont des épigraphes gaies, telles que: «Je suis une bonne marmite, le modèle des marmites, un collier de perles», etc., etc.

D’autres encore sont datés, sans craindre, comme les femmes, de révéler leur âge aux curieux.

Enfin, nous étions tellement assaillis au mounchi-bagh que nous prîmes le parti de nous réfugier à Goupikar, près de M. E..., et d’y faire dresser notre tente près de la sienne.

Notre habitation n’était plus tenable; aussitôt que nous nous promenions sous les beaux platanes bordant le Djelum, cinq ou six marchands nous entouraient à la fois, sortant de dessous leur écharpe toute espèce de vieux cuivres aux formes élégantes, au travail fin et décoré de la palme légendaire.

Le samovar cachemiri, qu’on appelle yarkandais, tout en étant de même système que celui adopté par les Russes, est moins commode à cause du manque de robinet, mais il est beaucoup plus artistique et beaucoup plus gracieux que son frère le moderne.

La veille de notre installation à Goupikar, le maharadjah était parti pour Djammou, sa capitale d’hiver. Son départ avait été fixé par les Pandits, qui attendent pour cet effet un jour favorable, en consultant la lune, dont ils choisissent le premier ou le dernier quartier.

Le maharadjah n’oserait pas faire un pas sans leur assentiment.

La veille de son départ, mon mari avait été le remercier de ses bontés pour nous et du présent qu’il m’avait offert. Il fut excessivement bienveillant pour M. de Ujfalvy, qui le trouva bien changé, vu son état maladif. Il lui souhaita toutefois un heureux voyage.

Le fils aîné du maharadjah.
Le fils aîné du maharadjah.

Le fils aîné du maharadjah.

«Je suis, répondit Rembir-Singh, entre les mains de la Providence, et d’ailleurs, ajouta-t-il en regardant son fils, les vêtements qui ont fait leur temps doivent céder la place aux autres!»

Les Orientaux ont un langage très imagé, et, en parlant, ils donnent aux personnes des titres qui indiquent presque toujours le genre de connaissances ou les qualités qu’elles possèdent.

Les actes mêmes, m’a dit M. H..., surtout ceux où il est question de concessions de terres, sont écrits dans un style excessivement recherché, mêlé même de stances. Il est aisé, du reste, de s’en faire une idée si on veut traduire les inscriptions qui sont sur leurs ustensiles journaliers.

Ni leur style ni leur langage ne sauraient être concis. Lorsque Rembir-Singh demanda à M. de Ujfalvy dans quelle ville il était né, mon mari lui répondit: «A Vienne, en Autriche.—Je ne la connaissais pas, dit-il, mais elle doit être certainement au centre du monde.»

Au Cachemire, par exemple, un subalterne parlant à un supérieur lui dit toujours: «Garibal». Ce mot veut dire: «Je suis un pauvre homme, ayez pitié de moi». Notre tchouprassi répondait toujours, lorsque M. de Ujfalvy lui commandait ou lui disait quelque chose: «Garibal!»

Leurs proverbes sont charmants et peignent très bien leur caractère. Il faut en citer quelques-uns:

«La religion est l’échelle par laquelle les hommes montent au ciel.

«La bienveillance envers les créatures, c’est la religion.

«La science fait tout connaître, excepté le cœur des méchants.

«Il n’est jamais prudent de s’unir avec un ennemi; l’eau, quoique bouillante, éteint toujours le feu.

«Ce que les femmes désirent, ce sont de nouveaux amis, car elles n’aiment ni ne haïssent.

«On meurt vivant quand on ne fait rien pour sa réputation.

«Le séjour de l’homme sur la terre, c’est un voyage fait pendant la nuit.

«Un sage n’est jamais chef d’un parti; car, lorsque les affaires tournent bien, tous les autres veulent en avoir leur part; mais, si les choses tournent mal, alors le chef est seul responsable.»

Ces proverbes sont charmants et tout à fait dans le ton de leur langage imagé.

Rembir-Singh, en parlant de nouveaux vêtements, pensait à ses fils. Sa Hautesse peut mourir tranquille; si le plus grand malheur qui puisse arriver à un Hindou est celui de n’avoir pas d’enfant mâle, son esprit peut être en repos, et les prières ne lui manqueront pas après sa mort; ses fils seront en nombre pour lui gagner le ciel. Singulière religion dont les adeptes comptent sur la prière des autres pour les délivrer des fautes qu’ils ont commises tout seuls!

Quel beau cortège que celui du maharadjah. Une barque longue et élancée avec une grande cabine au milieu, dans laquelle est assis le souverain, entouré de tous ses officiers, est menée par cinquante rameurs. Sur la rive, d’autres hommes tirent la bangla, afin de remonter plus vite le courant.

Lorsque Sa Hautesse Rembir-Singh se promenait le soir sur l’Hydaspe, il n’y avait pas d’homme sur la berge pour l’aider à remonter la rivière, et il était assis sur la terrasse qui forme le toit de la cabine, où l’on arrive par une échelle.

C’était sa promenade favorite. Le coucher du soleil le voyait tous les soirs remonter et redescendre cette belle rivière; calme et mélancolique, il pensait peut-être à ses prédécesseurs qui, comme lui, avaient possédé ce beau pays du Cachemire, objet de tant de convoitises.

Aujourd’hui il est dans la cabine, assis sur un fauteuil européen, et sa bangla glisse majestueusement sur la rivière. Ses chevaux et ceux de sa suite, magnifiquement harnachés, suivent au pas la berge fleurie, prêts à répondre, s’il le fallait, au désir de leurs cavaliers.

Tous ces costumes, tous ces turbans blancs reluisent aux rayons du soleil couchant et font ressortir l’éclat du rouge de la cabine. Le bateau glisse sur les ondes au bruit des rames qui frappent l’eau en cadence, et disparaîtra bientôt à nos regards, ainsi que les autres barques qui le suivent.

Le résident anglais est en tête, dans sa pendra d’honneur. Tous les Anglais habitant temporairement le Cachemire ont été invités à venir assister au départ du souverain et à lui faire leurs adieux. M. de Ujfalvy, qui l’a vu la veille, ne s’est pas mêlé à la colonie anglaise. Nous assistions à ce départ du haut de nos fenêtres, et le coup d’œil en était beaucoup plus beau.

Le lendemain nous nous sommes installés à Goupikar, petit village à une distance très courte de Srinagar, et situé sur le beau lac appelé Dal. Nous avons fait dresser notre tente à côté de celle de M. E..., près de la tombe d’un fakir; nous sommes à l’ombre de beaux platanes et nous dominons le lac; au pied des montagnes, à l’abri du vent, nous avons une vue superbe. En face, de l’autre côté de la rive, les villages s’étalent à nos yeux, et les détonations des armes à feu nous rappellent les chasseurs à l’affût du gibier.

C’est à Goupikar que M. E... a installé sa fabrique; c’est là que le vin sort des cuves, et que l’esprit-de-vin est métamorphosé en eau-de-vie, dont la vente est déjà assez courante au bazar de Srinagar. La fabrique est bien construite, et les machines sont arrivées de France en bon état, après des peines et des précautions infinies pour les faire passer par les étroits chemins; elles fonctionnent admirablement. Qui sait si le bordeaux transplanté au Cachemire ne fera pas un jour concurrence à celui de la France? Ah! si les Orientaux étaient des Occidentaux! Mais les conditions climatologiques changent singulièrement le tempérament humain. La maison de M. E... s’élève en face de la fabrique; elle est bien construite, en bois de cèdre; les plafonds sont délicatement décorés avec de petites lames de bois qui forment des losanges d’un dessin ingénieusement conçu. Les chambres sont grandes et belles. Quel malheur qu’il y manque des portes et des fenêtres! nous aurions été beaucoup mieux là que sous nos tentes, qui sont froides le soir, le matin et surtout la nuit.

Nous avons eu une tempête horrible, et j’ai cru que le vent allait emporter nos frêles abris. Le ciel était noir et sombre; les éclairs en zigzag fendaient, déchiraient la nue et illuminaient le haut des monts; la pluie voulait tomber, mais le vent l’a chassée; les grondements du tonnerre étaient répercutés par toutes les montagnes environnantes.

Quelle tempête! Elle aura dû être terrible sur le grand lac. Nous avons su, depuis, que le secrétaire de M. E..., qui le traversait ce jour-là, avait manqué périr, tant le vent était violent et tant les bateliers avaient perdu la tête.

Les handjis, si intrépides, sont d’une pusillanimité extrême quand ils sont en présence des manifestations violentes de la nature.

Nous eûmes cet ouragan pendant deux jours: il revint à la même heure au moment du coucher du soleil.

Pendant notre séjour à Goupikar, la femme d’un des bateliers de M. E... mit au monde un gros garçon; elle accoucha dans sa barque, sans autre secours que celui des femmes qui l’entouraient. On porta au chef de la fabrique deux roupies, ainsi le veut l’usage, mais il les refusa, le refus étant aussi de rigueur.

Lorsque je vis l’accouchée dans la matinée, elle était assise dans son bateau comme s’il ne s’était rien passé, et, lorsque j’entrai dans sa barque, elle se tint un instant debout pour me recevoir; elle était un peu pâle et elle se levait péniblement, voilà tout ce que je pus constater. L’enfant dormait tout nu, dans une petite corbeille à peine recouverte d’une légère toile de coton; un peu de paille lui servait de matelas.

La mère le prit et l’exposa à l’air sans le plus léger vêtement; ainsi à découvert, brûlé par le soleil, rafraîchi par le vent déjà froid de cette saison, l’enfant ne poussait pas un cri. L’hiver, quand le thermomètre descendra jusqu’à quinze degrés au-dessous de zéro, cet enfant aura peut-être une petite chemise de coton. En tout cas, la mère le prendra par le bras pour le sortir de sa corbeille et le mettra sous sa longue robe pour lui donner le sein. Elle-même n’a pas de vêtement plus chaud. Une large chemise de coton qu’elle porte été comme hiver, et c’est tout; mais elle a son kangri, espèce de chaufferette dont la forme rappelle nos paniers à salade. En hiver, hommes comme femmes portent ce kangri, qu’ils tiennent en marchant sur leur robe, appuyé sur le ventre; lorsqu’ils s’asseyent, ils le mettent sous leurs robes et s’endorment avec. Ils ont presque tous cette partie du corps remplie de cicatrices, et les accidents d’asphyxie et de brûlures qui surviennent à la suite de cette coutume sont nombreux. Mais ce ne sont que les gens de basse condition qui se servent de ces chaufferettes, et surtout les handjis, qui forment la plus grande partie de la basse classe de Srinagar.

Lorsqu’il naît un enfant chez les Hindous, les brahmines purifient la maison, et toute la famille va se baigner dans le Gange ou dans une rivière sacrée quelconque. Je doute fort que mes bateliers se soient soumis à cette opération, car ils ne m’ont pas l’air beaucoup plus propres qu’avant. Il est vrai qu’ils sont musulmans. Après les ablutions, les Hindous se frottent la tête avec de l’huile. Il est bien évident que le même traitement est pratiqué sur l’enfant. Au lieu de le coucher dans une corbeille, comme chez nos handjis, on le couche nu sur une natte; c’est encore beaucoup plus simple, et ce n’est que le dixième jour que la famille s’assemble pour lui donner un nom. On commence à faire manger l’enfant à l’âge de six mois, en lui présentant du riz cuit à l’eau et sucré. Mais il ne commence à porter des vêtements que vers quatre ou cinq ans. On ne lui apprend pas à marcher, comme chez nous; on le laisse se traîner à terre tout seul, et, ses forces aidant, il marche de très bonne heure. Le petit enfant qui vient de naître apprendra aussi bien vite à se tirer d’affaire lui-même, car, si la mère est comme sa voisine d’une autre barque, elle ne s’inquiétera pas de ses cris. Ce pauvre petit être, à peine âgé de six mois, se cramponne avec ses petites mains à la barque et se traîne, en criant, à la rencontre de sa mère; mais celle-ci continue son ouvrage, et l’enfant grouille comme un ver à la pointe du bateau.

Quand on habite Srinagar, il faut avoir un dounga et six rameurs à sa disposition; cet indispensable moyen de locomotion n’est pas très coûteux, car le tout ne revient pas à plus de quinze roupies par mois.

Notre batelière était une forte femme, qui avait dû être belle autrefois; elle n’était pas encore très âgée, mais cette vie fatigante l’avait flétrie bien vite. Elle était le chef de la communauté, et son mari, petit et chétif musulman, sentait bien souvent sa main pesante s’abattre sur ses épaules. C’est qu’elles n’y vont pas de main morte, les Cachemiriennes, et plus d’une brave la loi de Mahomet, qui peut-être connaissait le caractère de ses concitoyennes lorsqu’il mit la femme sous la dépendance entière de l’homme.

Toujours est-il que notre brave batelière battait son mari régulièrement une fois par jour. «Qui aime bien châtie bien», dit le proverbe; il paraît qu’elle prenait plaisir à le lui rappeler souvent. Malgré cette infraction à la loi de Mahomet, dans sa foi musulmane elle destinait son plus jeune fils à devenir fakir. Cet enfant, à peine vêtu de guenilles, car on n’aurait pas osé lui réparer ses vêtements qui pendaient en loques, avait de longs cheveux, mode inaccoutumée chez les mahométans. Mais il fallait qu’il s’habituât de bonne heure à n’avoir besoin d’aucun soin et à subir toutes les intempéries des saisons. Il était déjà un objet de respect pour la famille, et, quand on demandait pourquoi il avait de longs cheveux, ils répondaient: «Fakir! hin fakir!...» L’année prochaine il allait entrer dans sa huitième année et pouvoir se mettre sous la direction d’un gourou, son guide spirituel. Quoique fakir ne soit pas le mot musulman qui désigne un religieux, mais bien un mot hindou, les mahométans de l’Inde, conservant leurs anciennes mœurs, ont gardé ce terme et disent «fakir» au lieu de «derviche».

Son guide est chargé de lui donner l’enseignement des livres sacrés et de toutes les pratiques nécessaires à son état de sainteté.

Après avoir accompli les prières et les ablutions, il prend un bâton et passe à son cou un baudrier en cuir auquel est suspendu un sac destiné à recevoir les offrandes, et alors il commence à mendier. Il rapporte le produit de sa pêche au gourou, qui lui permet d’y goûter un peu si elle a été productive. Il doit très peu manger, coucher en plein air ou au pied d’un arbre, en n’ayant pour tout abri qu’une peau de bête.

Lorsque les fakirs savent qu’un personnage important va se mettre en route, ils viennent lui souhaiter un heureux voyage, et cette bénédiction coûte quelques roupies. C’est ainsi qu’un grand homme, maigre et décharné, affublé d’habillements baroques de couleur jaune, vint nous donner la sienne. Les roupies suivirent, bien entendu, ses prières, et notre homme partit enchanté. Mais il en vint un autre, sur lequel M. de Ujfalvy remarqua un très beau couteau et un collier en pierres de couleurs bigarrées. Après quelques pourparlers, il se défit du couteau à un très beau prix; mais quant au collier, malgré la somme qu’on lui en donnait, il s’éloigna sans vouloir s’en dessaisir, disant que c’était un objet saint par excellence, très rare, et que, lorsqu’un fakir avait le bonheur d’en posséder un semblable, il ne pouvait le vendre sous peine de malheur.

Le lendemain, quelle ne fut pas notre surprise quand le même homme revint et nous donna contre argent l’objet de sa dévotion. Oh! argent, même chez les fanatiques, tu les fais succomber.

Pendant ce temps-là, les indigènes cueillaient des poires et allaient les vendre au marché. Ils ont de hautes échelles pour atteindre ces vieux arbres, vierges de toute taille, qui parviennent à une très grande hauteur sans pour cela que les fruits s’en ressentent.

Ils font du charbon avec les feuilles de platane, et ce peuple, entouré de nombreuses forêts, est si paresseux, qu’il brûle le plus souvent des excréments d’animaux afin de s’épargner la peine d’aller un peu loin récolter ses provisions de bois pour l’hiver. C’est un grand dommage pour l’agriculture, m’a dit M. E..., car ils privent ainsi le pays d’un engrais considérable.

Leur paresse les fait aussi couper les branches de saule et les joncs des lacs, qu’ils donnent comme nourriture à leurs moutons pendant l’hiver. Les pauvres bêtes n’ont pas assez pour se nourrir, mais elles ont suffisamment pour ne pas mourir de faim; aussi arrivent-elles à la fin de l’hiver dans un état pitoyable.

Que ces gens sont durs et paresseux à la fois! Quand on les voit, le soir et le matin, à ces heures si fraîches qui annoncent l’approche de l’hiver, sans autre vêtement que ceux qu’ils portent sous les rayons brûlants du soleil, quand on aperçoit les enfants nus se mêler aux travaux des grandes personnes, on se demande si vraiment on ne pourrait pas changer cette race et lui donner un tempérament plus nerveux et moins indifférent.

Ces réflexions m’assaillaient, assise dans notre bateau qui descendait le Djelum pour nous rendre au bazar. En passant, j’admire un temple en construction qui appartient à Ramdjou, un Pandit grand seigneur. Son père le fit commencer, et lui le termine. M. E..., ami de Ramdjou, m’offre de me le faire visiter. C’est un grand bâtiment carré avec une tour pointue flanquée de quatre petites tours également pointues. Sur un des carrés se trouve la chapelle, petite, mais enjolivée de dorures, de peintures qui cachent le plâtre, dont le blanc criard se mêle au ton bariolé de toutes ces couleurs. Une grande et vaste niche au fond de cette chapelle, deux autres des deux côtés et une porte dont les montants sont en marbre, jettent seuls une teinte un peu sérieuse au milieu de ce marivaudage de couleurs. Quelle différence entre les belles choses des temps passés et ce clinquant des temps modernes! Je ne trouve aucun mot pour exprimer mon admiration, car l’étonnement m’a rendue muette. Heureusement que M. E... parle pour moi et s’extasie sur le goût de la construction.

Il faut être riche pour avoir son temple à soi, car, quoique chaque brahmine puisse faire l’office de prêtre et accomplir tous les rites prescrits par la religion, le pourohita, ou prêtre proprement dit, est le seul qui soit chargé des fêtes publiques. Chaque famille d’Hindous riches a son pourohita, qui remplit les devoirs religieux qui leur paraissent trop durs. Dans la saison froide, c’est le prêtre qui prend les bains à leur place. On le paye plus ou moins richement, suivant que l’on est plus ou moins satisfait de ses services. Lorsque le prêtre a beaucoup de clients, il a des assistants qui l’aident à remplir une partie de ses obligations; les prêtres sont généralement avares, et, si les présents que vous leur donnez ne leur conviennent pas, ils le disent hautement, et vous pouvez être sûrs qu’ils ne reviennent jamais plus officier pour vous.

Le prêtre qui est chargé d’enseigner les Védas prend le nom d’acharya; le pourohita dit les prières; le sardaschia prépare les temples et les orne pour les fêtes; le brahmane entretient le feu, et le hata y jette le beurre clarifié.

Les prêtres et les assistants n’ont pas de costume particulier.

Le Pandit Ramdjou, en ayant son temple, avait son pourohita, qui devait certainement prendre les bains pour lui, car par quinze degrés de froid il ne doit pas être agréable de se baigner dans le Djelum, et il nous a paru que, quoique Pandit, il s’était sous certains rapports europanisé tant soit peu.

En revenant du bazar, nous assistons à la toilette des hommes et des femmes, qui, sans peur, prennent leur bain sans s’inquiéter des gens qui passent. Cependant l’hiver approche, la température s’est bien rafraîchie, et les chapelets de poivre rouge qui sèchent aux fenêtres pourront bientôt servir de nourriture. Un grain de ce poivre, du riz cuit à l’eau, des tranches de courge séchées au soleil, voilà pour les pauvres; les riches ont du mouton et du pain qu’on appelle tchoupati, sorte de galettes de farine qui sont mangeables quand elles sont fraîches et croquantes; elles ressemblent aux lépiochkis des Sartes du Turkestan, mais je leur préfère cependant ces dernières.

Les champs de navets étalent leur dernière floraison. Ces légumes, cuits à l’eau avec leur feuillage, sont une de leurs friandises culinaires. Les femmes des handjis préparent toutes en ce moment des pots de terre qu’elles font sécher au soleil et qui leur servent de foyer dans leur barque.

Ce peuple industrieux, dont l’argenterie est si belle, les bijoux si étincelants, si chatoyants, les tissus si moelleux, les tapis si beaux, les châles si merveilleux, est d’une malpropreté peu commune. Il ne change complètement de vêtements qu’une seule fois dans l’année, m’a-t-on dit; autrement il met toujours, je parle des gens les plus soigneux, les chemises propres sur les sales.

Il faut que nous visitions ces beaux palais qui s’appellent Chalimar, Nichad, Chichmenché. A cet effet, nous partons à cheval, et nous nous rendons d’abord au palais du Chichmenché, dont la source est renommée à Srinagar. Ce palais est encore en assez bon état, et l’on nous a assuré que le maharadjah le prête volontiers aux étrangers désireux de se soustraire aux chaleurs des bords du Djelum; mais les chambres n’ont que les quatre murs, et les portes, si j’ai bonne souvenance, ont, je crois, disparu de leurs gonds. De ces lieux jadis splendides il reste bien peu de chose aujourd’hui! Les jeux d’eau sont vides, et des beaux parterres il ne s’élève que des soucis, la fleur aimée des habitants de ces contrées. La source de ce palais est sacrée; c’est à elle que les riches citadins, et les Anglais surtout, prennent l’eau qui sert à l’alimentation. Cette fontaine est formée d’un jet assez mince; l’eau en est excessivement claire et limpide, si ce n’est pendant la fin de mai et au commencement de juin. A cette époque, la fontaine est sujette à un phénomène produit par la fonte des neiges, mais que le peuple, dans son ignorance, prend pour un miracle (karamet). Après le lever du soleil, à midi et au coucher de cet astre, l’eau bouillonne et s’élance à quelques pieds de hauteur.

Le Nichad, ou Jardin d’allégresse, est admirablement situé: la vue s’étend sur le lac et sur les belles montagnes qui enferment la vallée de Srinagar. De ce parc on distingue parfaitement le beau lac Dal et le magnifique pont d’Akbar, dont l’arche sans tablier s’estompe sur un fond bleu marin. Le kiosque est petit et n’a rien de la grandeur orientale, mais les jardins, divisés en cinq étages de terrasses, sont encore admirablement entretenus; les roses s’y épanouissent dans toute leur beauté, et les raisins qu’on nous y a offerts dans une corbeille étaient très bons.

Pont d’Akbar.
Pont d’Akbar.

Pont d’Akbar.

Les fontaines ne manquent pas non plus; chaque terrasse a la sienne, qui s’écoule dans un canal. Autrefois ce canal était plein de beaux poissons que soignait de sa blanche main la belle Nourmahal, la favorite de Jehan-Ghir. Elle leur avait fait passer dans les narines un anneau d’or, afin de perpétuer son souvenir aux générations futures. Nous ne les avons pas vus, ces beaux poissons, mais le souvenir de la belle favorite s’est présenté à notre imagination dans ces lieux inhabités qu’elle avait embellis de sa beauté, et, en admirant les restes de ce bijou architectural, nous avons compris sa préférence.

Le Chalimar, Jardin du roi, a été bâti par Châh-Jehan; il est beaucoup plus grand que le Nichad, mais la vue en est moins belle. Le beau canal par lequel on y parvient est bordé de gazon et de belles allées de platanes. Il est terminé par un pavillon en marbre qui contient un grand morceau de cette même pierre, laquelle devait être un trône autrefois; puis de l’autre côté de ce pavillon commence un second canal, qui va jusqu’au bout du jardin. Cette magnifique pièce d’eau est toute dallée, avec de larges pierres. De distance en distance s’élèvent des jets d’eau. Ses bords sont coupés de temps à autre par de petits recoins remplis d’eau desquels s’échappent d’autres jets d’eau. Un magnifique pavillon aux colonnes de marbre noir se dresse au bout de ce canal, et l’on aperçoit les eaux, qui s’étendent comme une belle nappe de cristal. La pièce centrale de ce bâtiment est flanquée de chaque côté par des salles de moindres dimensions. Il y a encore des traces de dorure et de peinture; des colonnes de marbre noir et gris sont restées intactes, et l’on peut en admirer les chapiteaux, qui sont merveilleusement sculptés.

Ce palais, approprié aux besoins des pays chauds, devait être splendide du temps des Mogols, alors que les jets d’eau s’échappaient à profusion de ces belles nappes, au milieu de ces gracieuses fleurs et de ces vieux platanes. Plus rien n’est resté de ces splendeurs passées que les platanes, qui sont devenus si âgés que quelques-uns déjà s’affaissent sous le poids des années. Vieux troncs creux! qui nous dira les plaisirs que vous avez abrités, les fêtes que vous avez présidées et les favorites que vous avez ombragées?

Après cette dernière visite, nous remontons dans le bateau de M. E... Nos chevaux reprennent avec leurs saïs le chemin qui doit les ramener à Goupikar, à l’ombre de leurs beaux arbres. Les écuries sont rares sous ce ciel; l’hiver seul voit les bêtes enfermées et à couvert. La barque nous ramène avec nos provisions, car sur le trône de marbre du Chalimar nous avions pris notre thé. Un vieux samovar yarkandais avait servi à le préparer, sous ce magnifique pavillon qui nous avait offert son abri.

Palais de Chalimar.
Palais de Chalimar.

Palais de Chalimar.

Nous avions beau être réfugiés à Goupikar pour dérouter les marchands, ceux-ci continuaient à nous assaillir de leurs vieux ustensiles de cuisine. La collection que mon mari avait faite de tous ces objets d’art dans lesquels ce peuple fait cuire ses aliments étant complète, cette poursuite nous ennuyait passablement. Pourtant nous n’osions pas nous y soustraire entièrement, car, parmi ceux qu’on nous offrait encore, il y en avait de vraiment remarquables; les plus beaux s’offraient les derniers. Chez les Orientaux il en est toujours ainsi. Leur demandez-vous quelque chose qui n’est pas dans leurs habitudes, ils répondent invariablement non.... Mais si vous parvenez à découvrir quelque objet à peu près semblable à ceux que vous désirez, voyant que vous achetez et que vous payez, ils se remettent de leur étonnement et vous montrent alors tout, même ce que vous ne voudriez pas. Acheter du vieux pour eux est si extraordinaire! Pourtant les objets d’art anciens sont bien supérieurs à ceux qu’ils exécutent maintenant. L’influence européenne leur est pernicieuse, car ils nous imitent sans nous comprendre, sans avoir ni les mêmes besoins ni les mêmes aspirations. Leur nature irrégulière se prête mal à notre nature droite et réglée. Si vous observez bien leurs travaux, les plus beaux sont toujours entachés d’irrégularités. La ligne droite leur est incompréhensible. Jamais quelque chose n’est fini; il faut leur originalité, leur arrangement des couleurs, leur spontanéité, pour nous faire abjurer nos conventions enracinées. Grâce à ces qualités, ils arrivent à nous égaler et même à nous surpasser dans une certaine mesure. Ces qualités une fois entravées, leur imitation servile ne parvient pas à remplir le but qu’on s’était proposé. C’est que, l’âme et le sentiment n’y étant plus, tout objet devient inerte et ressemble à la nature dont il est sorti.

Goupikar avait aussi un attrait pour nous: ce qui nous y attirait, ce n’était pas la distance moins grande qui nous séparait de Nichad et de Chalimar, dont nous allions admirer les ruines en nous promenant sous ces antiques platanes qui avaient abrité les tyrans mogols. Nos pieds avaient foulé souvent de beaux portiques entourés de marbre, de chambres orientales, si gaies et si tristes, de salles de bains où les favorites s’ébattaient joyeusement. Leurs maîtres, graves et sévères, retrempaient leurs membres énervés dans la tiède fraîcheur des eaux, et les piscines de marbre en gardent encore leur empreinte.

Non, toutes ces beautés évoquées au souvenir de ces restes charmants ne nous attiraient pas à Goupikar. Un autre attrait, moins poétique, plus prosaïque et bien plus conforme au siècle dans lequel nous vivons, nous attachait à ce lieu isolé, entouré de cimetières tout frais encore de leur proie, que la famine leur avait envoyée. Nous pourrions chercher ce que nous désirions, des crânes. Oui, il nous fallait songer à rapporter non seulement des objets d’art qui élèvent et ennoblissent le goût, mais nous devions penser aussi à nous procurer des objets servant à cette grande et belle science qu’on appelle la connaissance de l’homme.

Oh! la première nuit où nous sortîmes sans bruit de notre tente, une lanterne éteinte à la main, car la lune brillait de tout son éclat, et durant laquelle nous nous rendîmes près du cimetière où se trouvait l’objet de notre convoitise, comme mon cœur battait! Si l’on nous suivait? Mais non; les tchouprassis, enveloppés de leur couverture, dormaient du sommeil du juste!

Le paria, une pioche à la main, nous attend. Il nous avait fallu payer bien cher le silence de cet homme, l’abjection de tous.

Au hasard parmi toutes ces tombes, il donne un premier coup. Je tremblais un peu, beaucoup même, je dois le dire, malgré mon bon vouloir. Mais il fut assez heureux pour trouver ce qu’il désirait, et le crâne était assez bien conservé. Il est facile, du reste, de fouiller les tombes musulmanes. On enterre les morts presque à fleur de terre; on les jette au fond de la fosse sans être enfermés dans un cercueil, on couvre le corps de branchages, puis on les recouvre de terre. Les recherches du paria furent donc couronnées de succès; mais, comme la lune s’était cachée, je tenais la lanterne, que nous avions été obligés d’allumer. Cette petite lueur dans un lieu habituellement désert pouvait donc nous faire remarquer: aussi nous ne devions pas y rester longtemps, et nous fûmes obligés de recommencer plusieurs jours de suite nos courses nocturnes. Quelquefois aussi, cet homme tombait sur un crâne tellement abîmé qu’il fallait piocher à nouveau. Cependant nous fûmes assez heureux pour en recueillir dix, et, quoique n’ayant pas été découverts, nous n’osâmes plus continuer nos promenades. Mieux valait en avoir dix et s’en contenter, que de courir le risque d’être pris. Certes les musulmans nous auraient fait un mauvais parti; pour eux, la tête d’un mort est plus sacrée que celle d’un vivant. Tout au moins le maharadjah nous aurait chassés au plus vite de son royaume, et c’eût été bien mal reconnaître sa généreuse et aimable hospitalité.

Cachemiri.
Cachemiri.

Cachemiri.

L’homme que nous avions dû suborner était, comme je l’ai dit, un paria.

Le Cachemire, ce paradis terrestre des anciens, a aussi sa race de réprouvés, qui s’appellent chez eux bâtals: ce sont des gens qui exercent les plus vils métiers; ils sont équarrisseurs, écorcheurs et autres... Les musulmans sont, relativement parlant, les plus heureux de cette malheureuse secte; mais ceux qui ne sont pas de cette religion, rebutés des mahométans et des Hindous, sont traités par tous comme des bêtes. Pour toute nourriture, ils doivent se contenter des animaux morts de maladie. Quoiqu’ils soient exempts de tous préjugés, nous avions dû payer cet homme excessivement cher; l’idée de toucher à un cadavre était, pour lui, horrible, mais le prix était si élevé qu’il mit toute répugnance de côté et qu’il ne manqua pas à la parole qu’il nous avait donnée. Cette classe, parmi laquelle on recrute les musiciens et les danseurs, est la classe la plus malheureuse qu’il existe au monde, et pourtant elle a encore des degrés, et j’imagine que le sort des danseuses du maharadjah doit être plus doux que celui des autres. Nous ne pûmes malheureusement assister à aucune fête; le souverain étant malade, les divertissements manquaient. C’est à Djammou seulement qu’ont lieu les plus grandes fêtes, qui sont au nombre de quatre: Bassout Panchmà, printemps; Nauroz, été; Saïr, automne; Doura, hiver. A l’occasion de ces fêtes, Rembir-Singh tient un durbar. Aux deux premières fêtes, tous les Hindous sont en jaune; à la troisième, leur costume fait concurrence à celui des perroquets. L’affluence de ces audiences est, paraît-il, immense; on y voit réunis tous les habitants et tous les sujets du maharadjah, du Djammou et du Cachemire; comme ses sujets sont à la fois hindous, musulmans, bouddhistes et de différentes nationalités, cette diversité de costumes et de types doit être curieuse et pittoresque; ajoutez-y quelques étrangers, qui viennent peut-être des fins fonds de l’Afghanistan, et vous aurez une idée à peu près complète de ce mélange humain.

Les Afghans ne sont pas rares sur ce riche territoire, et M. de Ujfalvy a pu en mensurer quelques-uns. Ils n’avaient rien de terrible, et on a peine à croire que ce sont les mêmes hommes ailleurs si rebelles au joug des Anglais; il est vrai que ceux que nous avons vus au Cachemire venaient du midi, mais ils étaient pourtant en plus grand nombre que ceux que nous avions entrevus à Samarkand.

Le temps passe au Cachemire comme partout ailleurs, et l’époque est déjà fixée pour notre départ; nous avons fait prix avec nos bateliers, et M. E... doit nous accompagner jusqu’à Bara-Moullah. L’avant-veille de notre départ, dans l’île des Platanes, qui se dresse au milieu d’un des beaux lacs de Srinagar, a eu lieu une cérémonie touchante à laquelle j’ai assisté. Notre illustre compatriote Jacquemont l’avait habitée en 1831, pour se soustraire à la curiosité des habitants, lesquels, à cette époque, étaient sans doute peu habitués à voir des Européens. Cette île, je la vois d’ici en écrivant sous ma tente, et le souvenir de notre grand voyageur hante doucement ma pensée. M. de Ujfalvy et moi, nous avons eu l’idée de perpétuer le souvenir de Jacquemont dans cette île délicieuse, petit nid de verdure qui surnage au milieu du lac Dal et dans laquelle le temps, ce maître impitoyable, a détruit jusqu’au pavillon mogol qui avait abrité le voyageur français. Jacquemont dit qu’il était joli. A présent quelques restes de fondations en marquent seuls la place. Jadis on avait placé dans l’île une pierre sur laquelle trois noms étaient gravés: Bernier, Forster, Jacquemont. Mais cette pierre a disparu, emportée on ne sait par qui ni comment. C’est cette pierre que nous voulons replacer, afin de laisser pour longtemps dans cette île le nom de celui qui l’avait tant aimée. Avant-hier donc, le 11 octobre, par une de ces belles et chaudes après-midi comme il en fait au Cachemire durant ce mois, nous sommes partis en bateau pour l’île des Platanes, accompagnés de M. E..., directeur des travaux agricoles et vinicoles de Sa Hautesse le maharadjah, et de MM. B..., chef des travaux vinicoles, et S..., chef de la distillerie, deux Français amenés au Cachemire par les soins de M. E... pour le seconder dans ses travaux.

Après une heure et demie nous avons abordé dans l’île. Le soleil resplendissait et semblait vouloir s’associer à notre acte de piété. Nous avons cherché au milieu des broussailles la place la plus ombragée, et, après l’avoir découverte, le premier coup de pioche a été donné.

Pendant que les Cachemiris creusaient la terre, nous avons pris une tasse de thé à l’ombre du grand et beau platane, vieux au moins de trois cents ans, sous lequel, j’en suis certaine, Jacquemont s’est reposé maintes fois après s’être rafraîchi dans l’eau dormante du lac. Le coup d’œil dont on jouit de cette place est vraiment admirable.

Le travail terminé, nous avons déposé au fond de la fosse une bouteille dans laquelle était renfermé un procès-verbal dicté par mon mari. Puis j’ai jeté une pelletée de terre, et ensuite mes compagnons en ont fait autant.

Les Cachemiris étaient d’abord bien étonnés. Mais, lorsqu’ils ont compris qu’il s’agissait d’honorer un mort, ils ont terminé leur travail avec recueillement, je dirai même avec respect. Ils ont ensuite arrangé la terre en forme de tertre et ont placé, aux deux extrémités, des pierres qui, tout en marquant l’endroit, le feront respecter par tous les habitants, car il ne faut pas oublier que les Cachemiris ont une grande vénération pour leurs morts.

Dans quelques jours, grâce aux soins de M. E..., la pierre commémorative s’élèvera de nouveau dans l’île chérie du voyageur.

Cette cérémonie terminée, nous sommes remontés en bateau.

Le soleil se couchait et dorait de ses derniers rayons les montagnes environnantes, dont la cime se reflétait dans l’eau du lac. La soirée nous enveloppait de son crépuscule; des poules d’eau se cachaient dans les jungles, ce qui était préférable aux tigres; des canards s’enfuyaient au bruit de nos rames, et les feuilles de lotus se fermaient toutes frileuses sous la brise du soir.

Soudain l’horizon s’éclaire brusquement et s’enflamme! Ce sont des flancs de montagnes embrasés. L’incendie se propage. C’est comme une splendide illumination lointaine, que nous contemplons, tout en glissant discrètement sur les ondes transparentes du lac. Quelle belle soirée! et, quoique ce ne soit pas la France, quelle belle et riche contrée!

Ce superbe incendie, qui cause notre admiration, a été allumé, nous dit M. E..., par des montagnards voisins pour défricher des terrains couverts de broussailles qui entourent leurs habitations. C’est l’époque de l’écobuage, et nos soirées seront souvent éclairées de la sorte.

Rentrés sous notre tente, je me couchai bientôt, car la fraîcheur de la nuit a remplacé la chaleur du jour presque sans transition, ce qui rend le Cachemire si dangereux pour les Européens et aussi pour les indigènes, à cette époque; les fièvres y sont nombreuses, et pour cause.

Mais le passé de ce soi-disant paradis terrestre me poursuit jusque dans mes rêves.

Quel temps, celui où un peuple industrieux et laborieux a construit les admirables temples de Martand, d’Avantipour, de Pandriten et de Srinagar, dont on admire encore aujourd’hui les solides ruines!

Les Mogols sont venus; ils ont forcé le peuple à accepter leur sanguinaire religion. La contrée se transforme, tous les beaux travaux du temps du règne des princes hindous disparaissent. Le peuple est tombé dans une profonde misère; mais, en revanche, les empereurs mogols ont construit de somptueux palais, de charmants pavillons et de délicieux jardins. Les colonnes en marbre de Chalimar, l’agréable kiosque de Nichad, les ingénieux jeux d’eau de Chichmenché, les somptueuses ruines de Péri-Mahal (Demeure des fées) datent de cette époque, ainsi que quelques vieilles mosquées couvertes autrefois d’une brillante couche d’émail. L’empire éphémère des Mogols s’écroule; l’Afghan brutal, puis le Sick stupide s’emparent de cette admirable contrée. La population, lâche avant tout, courbe son front sous le joug; des famines atroces, des maladies hideuses déciment les habitants de cette vallée, et aujourd’hui un peuple fourbe, plat, voleur et indolent végète sur son grand passé. Tout cela apparaît à ma pensée obscurcie, et je m’endors aux cris plaintifs des chacals qui rôdent autour de la tente, aux hurlements lointains de la panthère qui avait dévoré quelque mouton égaré, et au hennissement de nos chevaux. Hélas! ces choses qui m’apparaissaient en rêve sont malheureusement encore une réalité.

Le maharadjah, avec les meilleures intentions, est si mal entouré que rien n’est changé en ce pays. Les traces de famine encore toute récente nous entouraient; et Goupikar compte beaucoup de maisons désertes et presque en ruine dont les propriétaires, honnêtes fabricants de châles, sont morts d’inanition, des roupies à la main. Et tout cela faute de routes. Ces routes, à peine bonnes en été, deviennent naturellement impraticables en hiver, ou du moins excessivement difficiles pour les transports en masse. Dire que dans un pays si fertile il n’y a cependant pas pour une année de vivres! Le caractère déjà si imprévoyant, si peu économe, si peu équilibré des Orientaux est encore aggravé par la cupidité de ceux qui les gouvernent.

A cela rien n’a changé; tout s’émousse contre un calme impassible.

Nos deux séjours prolongés à Srinagar, durant lesquels M. de Ujfalvy a pu réunir une collection de cuivres anciens et modernes du Cachemire, du Yarkand et du Petit-Thibet, m’ont permis de m’occuper aussi, plus que je ne l’aurais fait peut-être dans d’autres circonstances, de la fabrication des cuivres de ces régions. Mon mari avait réussi à réunir près de trois cents pièces de provenances diverses. Les points de comparaison ne me faisaient donc pas défaut. La vaisselle ancienne et moderne des Indes est généralement en cuivre; les pièces en or et en argent sont relativement fort rares. Les musulmans se servent d’ustensiles en cuivre rouge et étamé; les Hindous ne peuvent faire usage que d’objets en laiton. Les poteries sont rares, parce qu’aujourd’hui on ne s’en sert que comme récipient d’eau de diverses dimensions. Tout cela explique le nombre considérable de cuivres fabriqués aux Indes. Pendant notre voyage nous avons passé à Bénarès, centre principal des cuivres religieux, et je dois dire que les objets qu’on y fabrique actuellement ne m’ont guère paru intéressants au point de vue artistique. Il est vrai que j’ai vu aussi quelques lotas provenant de Tandjore et de Madoura, les principaux centres de la fabrication des cuivres dans l’Inde australe, et ils m’ont frappée par l’élégance et la finesse du travail. En général cependant, les cuivres hindous modernes n’ont rien que de bien ordinaire. Dans le nord-ouest des Indes, dans les contrées musulmanes on fait des ustensiles de ménage en cuivre rouge étamé qui se rapprochent des cuivres persans du même genre, mais qui laissent à désirer comme forme et comme travail. A Srinagar, au contraire, on fabrique depuis des siècles des ustensiles de ménage de tout genre en cuivre rouge étamé, repoussé et niellé. La plaque de cuivre est d’abord laminée et repoussée au marteau; les rainures sont remplies d’une composition noire, comparable à celle que les Italiens appelaient niello; l’objet est ensuite étamé à la surface et fourbi de façon que tous les dessins paraissent en noir et semblent encadrés de reliefs argentés. L’effet ainsi produit est très joli, et les objets d’un usage journalier sont devenus de véritables objets d’art. A Mouradabad, dans la province nord-ouest de l’Inde, le procédé est presque analogue; seulement le métal ainsi travaillé n’est pas du cuivre, mais du laiton. Le caractère des inscriptions, gravées avec un soin extrême, permet souvent de déterminer l’âge de l’objet; les aiguières, plats, samovars, lampes, etc., du Cachemire portent la date, le nom de l’artiste, celui du propriétaire.

Les dessins qui ornent ces travaux d’art sont exécutés avec une grande finesse et reproduisent le plus souvent la même profusion d’enchevêtrement d’arabesques, de palmes, etc., que ceux que nous voyons sur les châles. Généralement les aiguières du Cachemire ont des anses en laiton, ce qui leur donne un aspect bien caractérisé et fort agréable à l’œil.

Il est impossible de supposer que cette infinité d’objets d’un usage journalier ait pu être importée de la Perse. Des raisons irréfutables s’opposent à cette manière de voir. Le Cachemire est un pays beaucoup trop fermé, trop inaccessible, trop pauvre pour permettre une pareille importation. Ensuite le travail cachemirien a son cachet propre, qui le distingue absolument du travail persan.

Enfin les cuivres du Cachemire portent le plus souvent des inscriptions qui témoignent que l’objet a été précisément fabriqué à Srinagar, et les Orientaux, malgré leurs nombreux défauts, ne savent pas démarquer les objets.

Les cuivres du Petit-Thibet sont plus massifs que ceux du Cachemire et accusent nettement les résultats de l’influence chinoise. Ceux de Yarkand, plus raides que ceux de Srinagar, se rapprochent des formes curieuses des cuivres du Turkestan.

Constatons finalement que le Cachemire a été et est encore un grand centre de fabrication de cuivre. L’art persan-arabe, l’art hindou et l’art chinois se sont rencontrés dans ce puissant foyer, où un petit peuple prodigieusement doué, surtout du côté de l’imitation, a su créer des chefs-d’œuvre de goût, d’art, auxquels il a imprimé un cachet primesautier d’une originalité charmante.

M. Clarke a réuni une magnifique collection de ces objets, qui figureront bientôt au musée Kensington de Londres et en augmenteront encore l’éclat et la beauté.

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