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Voyage d'une Parisienne dans l'Himalaya occidental

CHAPITRE X LE BALTISTAN

Reading edition

Sortie de la vallée de Cachemire.—Le col de Radjdiangan.—La vallée du Kichanganga.—Gouraiz.—Les Dardous, types, mœurs, habitations.—La musique du maharadjah.—Un cheval dangereux.—Barzil.—Deux cols à franchir.—Le plateau du Déosaï.—Le mal de montagne.—Le Bourdjila.—Skardo, capitale du Baltistan.—Les habitants.—Type balti.—Les tazis de Ghilghit.—Le jeu de polo.—Une pipe arabe du XIVe siècle.

Le 12 août au matin, nos chevaux sont sellés et nous partons par une route assez belle qui court dans le défilé de Radjdiangan. Nous avons à franchir une passe de 3600 mètres. Mais à 3000 mètres il faut nous arrêter, nos chevaux sont trop fatigués. La vue est superbe; nous découvrons tout au loin Srinagar et son beau lac. Pour arriver à Fagou, le chemin passe par une forêt. C’est près d’un petit étang artificiel, qui ressemble plutôt à une mare, que nous nous arrêtons; cet endroit désert possède un grand baraquement appelé dak postal du maharadjah. Là ceux qui font le service des lettres trouvent un abri contre les intempéries de la saison. Cet endroit est très frais; lorsque le soleil a disparu, il fait à peine 14 degrés. Il faut aller bien loin pour trouver de l’eau potable, mais on nous en apporte, ainsi que du mouton; nous faisons alors un repas supportable. Mouton ou poulet, poulet ou mouton, nous n’aurons pas autre chose pendant deux mois, il faut nous y attendre.

Le 13 au matin, nous achevons de franchir le col, et le coup d’œil est merveilleux. A nos pieds s’étend toute la vallée du Cachemire; le Djilam déroule ses méandres comme un joli ruisseau; cette belle et large rivière nous paraît si petite que nous pouvons par là mesurer la hauteur à laquelle nous sommes parvenus. Tout autour de nous, pourtant, la végétation est belle et grandiose; on cherche la neige et on voit des prairies avec de hautes herbes émaillées de roses trémières mauves, de myosotis, de gueules-de-loup, des fleurs bleues, blanches, jaunes, rouges, qui se confondent entre elles et forment les plus ravissants parterres que l’on puisse imaginer. Les bouleaux montrent leur écorce blanche; les conifères s’élèvent droits et pointus comme s’ils voulaient percer les nues; le soleil dore ce panorama ou se cache quelquefois sous les nuages qui couvrent ce beau ciel; pas une habitation à l’horizon; la solitude plane sur ces hautes régions et une tristesse immense nous envahit; pourtant nos montures marchent allègrement, car la fraîcheur se fait sentir. Nous nous représentons aisément ces hauteurs couvertes de neige sur lesquelles être vivant n’ose se hasarder, car une mort horrible attend le voyageur imprudent dans ces parages inhospitaliers. Le plateau n’a aucune route indiquée, mais on ne peut s’éloigner de beaucoup; le précipice vous a bien vite remis sur la voie; la descente est horrible; je monte le cheval de mon mari, bonne bête qui court comme une chèvre sur ces pierres roulantes; le cheval du maharadjah, que mon mari a pris pour lui, voudrait bien ne pas faire cet exercice, mais, tenu par le saïs, il faut bon gré mal gré qu’il saute.

Après la descente, qui est quelque chose d’impossible comme route, nous trouvons un Américain, aimable jeune homme de la connaissance de M. et Mme de F.... Chasseur intrépide, il avait voulu aller à Ghilghit, mais il n’avait pu y parvenir et avait dû rebrousser chemin, faute de nourriture; les habitants, qui se préparaient à la guerre, n’avaient voulu lui céder aucune de leurs provisions. En revenant, il avait été pris par la fièvre, et il était très malade encore lorsque nous le rencontrâmes; il nous offrit sa tente et son déjeuner; nous partageâmes le nôtre avec lui, et de cet assemblage résulta en somme une assez bonne collation; la conversation nous fit passer deux agréables heures, après lesquelles nous partîmes de Jotkossou, endroit passablement sauvage, sans aucune habitation, au bord de cette rivière qui sautille sur les blocs entre les montagnes. Nous la suivons, et, quelques heures plus tard, nous arrivons à Kanzelvân, misérable petit hameau réfugié dans un endroit superbe de sauvagerie, qui n’est plus qu’à 1600 mètres, où nous campons sur le bord du Kichanganga. Nous sommes là installés au pied d’une montagne couverte de conifères; le murmure de la rivière nous avertit doucement de sa présence. C’est une solitude complète, qu’aucun cri d’animaux ne vient troubler. Le soir, les huttes sordides qui abritent le mounchi et ses tchouprassis sont éclairées par des lampes vacillantes qui rappellent communément nos lampions: au lieu de suif on se sert d’huile pour les alimenter. Le tronc d’un arbre magnifique tient lieu de cheminée aux coulis pour faire leur cuisine. C’est le Ramadan, et les musulmans n’ont pas le droit de manger pendant la journée; aussi se dédommagent-ils le soir; ils causent, mangent et boivent jusqu’à une heure avancée de la nuit; et le jour ils ont envie de dormir. C’est un mauvais moment pour voyager, et nous avons de la peine à trouver des coulis.

Le 14 le soleil se voile, et nous en sommes enchantés. Le pont près du village est en assez mauvais état; aussi, par prudence, le passons-nous à pied. De nouveau en selle, nous prenons le sentier qui contourne le flanc de la montagne; la route est détestable, mais elle est splendide; le côté nord, tout boisé, élève ses pins sur des flancs rocailleux; des blocs énormes émergent de la rivière; sans doute le vent va y porter le germe producteur, car de jeunes arbres ont pris naissance sur ce dur terrain et se balancent mollement au souffle du zéphir. Du côté sud, les montagnes arides se tapissent d’une légère verdure, les pics s’élèvent menaçants vers le ciel.

Nous retraversons la rivière, car le chemin passe de l’autre côté. Par là les arbres coupés déroulent des pentes des montagnes et arrivent, portés par la rivière, à leur destination; d’autres, arrêtés sur les pentes, sont une menace pour les rares voyageurs. C’est après un petit chemin sous bois, par une corniche côtoyant un ruisseau, que Gouraiz nous apparaît. La vallée, rétrécie, est arrosée par le Kichanganga, et une quantité de petites sources échappées des montagnes vont se perdre dans son cours. Gouraiz se trouve situé au milieu de belles prairies; c’est près du tombeau d’un fakir que nous dressons nos tentes. De beaux noyers vont nous prêter leurs ombrages, mais nous regrettons que leurs fruits ne soient pas encore mûrs.

Le tombeau du fakir est très simple. S’il n’y avait pas de petits drapeaux blancs qui attirent l’attention, on ne pourrait se douter que, sous cette misérable construction en bois, repose un homme que tout le pays révère.

Nos tentes dressées à quelques pas de là font bon effet; nos chevaux sont remisés sous de grands arbres et, s’il pleut, on les couvrira d’une couverture, les saïs n’en ont pas plus que leurs bêtes. Le cuisinier prépare la nourriture: c’est un mouton qu’on égorge, des poulets qu’on tue, du riz qu’on cuit et des légumes qu’on épluche.

Les coulis, aussitôt après leur arrivée, déposent à terre leur fardeau, et, s’asseyant en groupes, attendent patiemment qu’on les paye. La patience est une vertu qui ne fait pas défaut aux Orientaux; ils s’accroupissent sur place des heures entières et, si le temps leur semble long, ils s’endorment.

Le règlement des comptes ne fut pas chose aisée: chacun voulait avoir un bakchich, mais le mounchi, inflexible, le leur refusa. Ce fut une bien autre affaire quand il fallut s’arranger avec les maîtres des tatous. Il y a si peu d’habitants dans ces contrées, qu’il est impossible de trouver un grand nombre de coulis. Les coulis forment une caste à part ou, pour mieux dire, n’appartiennent à aucune; ainsi donc aucune autre personne ne pourrait et ne voudrait consentir à faire ce métier. A défaut de coulis il nous fallait donc des tatous. Les tatous sont d’excellents chevaux de montagnes, aux pieds sûrs et agiles; de petite taille, ils peuvent passer sur ces étroites corniches, et leur poids relativement léger ne risque pas de faire écrouler ces frêles balcons qui surplombent les précipices. Le difficile était d’en trouver en quantité suffisante; il y en avait dont le dos était tellement écorché que l’os était à vif; la plaie saignante était couverte de mouches et faisait pitié à voir.

Après midi les musiciens vinrent nous faire entendre leurs airs. Ils habitent la forteresse de Gouraiz, située à quelque distance du village; j’imagine qu’elle n’a jamais été très redoutable, mais elle fait bien dans le paysage, et il serait dommage de la détruire.

Ces musiciens appartiennent au service du maharadjah; ils sont au nombre de sept et sont tous des enfants: le plus âgé a près de quinze ans et le plus jeune a huit ans. Ils sont dirigés par un homme d’une quarantaine d’années, et sont tous vêtus d’une veste brune, d’une écharpe rouge et d’un turban de la même couleur. Ils ont pour instruments des flûtes et des hautbois, mais leur perfectionnement est loin d’atteindre le nôtre; ils sont encore dans un état primitif très peu avancé. Le chef marque la mesure sur une espèce de grosse caisse de petite dimension. Ils nous gratifient d’abord de l’air national du Cachemire, puis au milieu de trois autres morceaux je remarque un air montagnard assez original; le rythme à 2/4 est caractéristique, et la mélodie qui revient souvent est saisissable pour nos oreilles. Je m’empresse de le transcrire sur du papier que je règle à la hâte, mais, lorsque je veux leur faire recommencer afin de juger si je ne me suis pas trompée, impossible: ils me jouent toujours autre chose. Je dois y renoncer. Ce fait est bien une preuve du caractère oriental; défiant et soupçonneux au possible, toujours habitué aux mensonges, il ne peut se mettre dans la tête qu’on n’ait pas un intérêt méchant à vouloir une chose qu’il ne comprend pas ou dont il n’a pas l’habitude.

Le 15 il pleut et la matinée est froide; cette température n’est pas étonnante, la vallée de Gouraiz est à 2250 mètres au-dessus de la mer et tout encaissée dans de hautes montagnes.

Après notre déjeuner matinal, M. de Ujfalvy mensure des Dardous; cette population musulmane habite cette contrée depuis les sources du Kichanganga jusqu’en dessous de Gouraiz. Quelle différence de types avec celui des Cachemiriens! Quelle autre stature, beaucoup moins massive et moins forte! leur tête surtout est beaucoup plus petite, leur taille aussi. Leur nez fin et long leur donne quelque chose d’étrange. Ils sont beaucoup plus courageux que les Cachemiriens, mais ils sont passablement voleurs et pleins d’astuce. Ce sont des musulmans sunnites, mais leurs femmes ne sont aucunement voilées. Le peuple présente un aspect sale et misérable, et les maisons s’en ressentent. Les Dardous sont divisés en castes: la première est celle des Ronous, la seconde celle des Chîns, qui sont agriculteurs et chasseurs et très âpres au gain; cette caste ne mange ni volaille ni bœuf, ne boit pas de lait, a horreur du beurre et n’ose même pas y toucher.

Types dardous.
Types dardous.

Types dardous.

Ils ont pour la vache la même aversion que les Mahométans pour le porc. Si une peau de vache est déposée près de leur fontaine, ils croient à une tempête. Ils ne touchent les veaux qui naissent qu’avec un bâton. La troisième caste est celle des Yechkouns, qui est de beaucoup la plus nombreuse, et forme la classe des agriculteurs. La quatrième, celle des Kremîns, est composée de tous les artisans, réduits dans ces pauvres pays à la plus simple expression.

Les Doums sont les parias des Dardous; les forgerons, les corroyeurs forment cette malheureuse caste. Ils sont aussi musiciens pourtant et ils font partie de toutes les fêtes. Les hommes filent la laine de leurs moutons, avec laquelle ils font de la corde; elle est peu solide et se brise souvent. J’emprunte cette subdivision à un auteur anglais; quant à M. de Ujfalvy, loin de l’admettre, il voit dans ces castes autant de peuples différents. Pour lui, les Chîns seuls sont des Dardous, les derniers vestiges des Darada de l’antiquité indienne. Chacune des castes paraît représenter les derniers survivants de quatre peuplades d’origine différente.

Le pays produit des petits pois, qu’on dit assez bons; ceux que nous avons mangés en effet étaient tendres sans être fins. Le riz est de médiocre qualité; aussi le mounchi n’en achète-t-il que pour les coulis; il a fait sa provision ailleurs, et Dieu sait quelle consommation de riz il compte au maharadjah! C’est pourtant un homme honnête, mais si bon qu’il nourrit toutes les personnes qui nous approchent. Il est Hindou, ainsi que les tchouprassis qui sont sous ses ordres, car Sa Hautesse n’aurait jamais voulu nous confier à des musulmans, pour lesquels elle professe un profond mépris.

Nous avons une discussion avec nos domestiques, qui viennent réclamer un mouton; pour cette fois seulement nous le leur donnons, mais au lieu d’un il en faut deux, puisque nous avons des serviteurs hindous et musulmans. Or un Hindou ne mangera jamais de mouton s’il n’a été tué d’un coup de sabre par un homme de sa religion, et vice versa; cependant les musulmans n’ont pas de caste: de par leur religion ils sont égaux; mais telle est la force de l’habitude, que ces Hindous devenus musulmans et vivant ensemble avec d’autres coreligionnaires nouveau venus ont gardé l’usage de leurs castes.

Nous buvons du lait de buffle, mais je trouve qu’il a un goût trop prononcé qui le rend bien inférieur à celui de la vache.

Dans l’après-midi nous sommes allés sur un plateau relativement peu élevé; la vallée s’étendait devant nous, avec ses contours, ses torrents, ses ruisseaux et sa forteresse. Trois groupes de maisons campées de loin en loin, au milieu des plantations, forment la petite ville et le grand village de Gouraiz. Le plateau était borné par un profond ravin d’où sortaient des roches énormes; de leurs flancs aux rugosités profondes s’échappaient de minces conifères. Les prairies s’émaillaient de fleurs, et les chèvres au long poil bondissaient sur les pentes. Nous redescendons pour aller visiter l’autre pâté de maisons; toutes les bâtisses sont en bois, la mosquée est de briques et sa base est en grosses pierres roulées par les torrents; on voit bien que le tailleur de pierre n’y a pas mis la main. A quoi bon, du reste, pourvu que cela tienne?

Les maisons ne sont pas hermétiquement closes, et l’hiver doit se faire sentir rudement. Les habitants peuvent toutefois en braver les rigueurs avec le bois de chauffage, car, des immenses montagnes rocailleuses qui bordent le côté droit de la rivière, surgit comme par enchantement une végétation rare et inattendue.

Gouraiz est sans contredit un endroit qu’on rechercherait s’il était en Europe. Les Dardous qui l’habitent, mélangés avec des Cachemiriens, sont doux et hospitaliers; loin de nous fuir, ils nous engagent à entrer dans leurs misérables demeures. Sur la place, des femmes portant des enfants dans leurs bras se tenaient sur le seuil de leurs habitations. Les petits garçons groupés autour de leurs mères nous considéraient d’un air étonné, et leurs figures, sérieuses pour leur âge, étaient déjà toutes mélancoliques. M. de Ujfalvy leur jeta des païs, petite monnaie du pays, et tous accoururent alors vers nous.

M. de Ujfalvy proposa à l’une de ces femmes d’acheter ses boucles d’oreilles, d’une forme tout originale; elle trembla un peu au commencement et ébaucha un refus, mais, lorsqu’elle vit les roupies, elle les défit elle-même de ses oreilles. Il en fut ainsi avec une autre jeune femme qui portait un singulier collier. Ce bijou venait du Ladak; il se composait de trois rangs formés par des coquillages taillés en rond, lesquels étaient séparés par de petites perles rouges. Les femmes parurent enchantées de la vente qu’elles avaient faite, et nous l’étions aussi; sur quoi nous retournâmes à notre tente en sautant par-dessus plusieurs cours d’eau qui traversaient les prairies et dont quelques-uns étaient assez larges.

Le 16 au matin, nous étions levés et prêts à cinq heures; les tatous qui devaient transporter nos effets et nos provisions étaient arrivés. Il nous en faut pas mal, car après deux stations nous entrerons sur le plateau du Déosaï, et adieu villages et nourriture; il faut tout prendre avec soi, jusqu’au bois de chauffage; tout manque, excepté l’eau.

Ce que nous eûmes de disputes au sujet des chargements entre les katchawallas ou muletiers n’est pas croyable; il fallut en frapper quelques-uns pour remettre tous les autres en ordre; après cet exemple salutaire tout alla bien, et, une demi-heure après, nous étions en marche dans un chemin ravissant, toujours sur les bords du Kichanganga, qui va se jeter dans le Djelum à Mouzaferabad.

A peu de distance de Gouraiz, nous quittons cette rivière et ses bords charmants pour prendre ceux plus riants encore du Barzil, petit cours d’eau dont les eaux claires et limpides vont grossir celles du Kichanganga; le soleil les fait paraître d’un bleu clair, et pour notre malheur les montagnes se déboisent de plus en plus, la vallée s’élargit, les champs sont semés de sarrasin dont les épis jaunis ne demandent qu’à être coupés.

Après trois heures de marche, nous nous arrêtons pour déjeuner à Bangla, pauvre hameau composé d’un seul groupe isolé de maisons au pied de la montagne. Au milieu de ces champs et de ces prairies couvertes de hautes herbes et tout émaillées de fleurs se dresse un arbre auprès duquel nous descendons pour faire notre collation.

Dans ces hautes montagnes et à cette heure matinale le soleil n’était heureusement pas trop chaud, car l’ombre de cet arbre était bien légère. Il y avait bien des meules de sarrasin qui s’élevaient de distance en distance, mais elles seraient d’une faible ressource contre le soleil indien.

Deux heures de repos suffisent amplement à nous délasser; nos chevaux ont mangé, les tatous ont brouté; quant à nos hommes, il leur arrive rarement de prendre de la nourriture en route. L’Hindou, qui doit tout préparer lui-même, aime mieux attendre l’arrivée finale, et le musulman imite son maître, car l’Hindou se croit ici de caste bien supérieure à ce dernier et le lui fait sentir.

Notre chemin monte et descend continuellement; aussi le cheval du maharadjah, qui n’aimait pas ces excursions, refusa d’avancer à une de ces montées abruptes et tomba avec son cavalier d’une corniche haute de plus de deux mètres sur les pierres qui formaient le lit du torrent. Je crus mon mari tué; mais il n’en fut rien, le cheval retomba sur ses pieds avec son cavalier, qui n’avait pas bougé de selle; il était hors de danger. Je le suivais par derrière. A peine la frayeur s’était-elle emparée de moi que tout était déjà pour le mieux. Conduit ensuite à la main par le saïs, le cheval fut obligé de s’exécuter et de monter, à son grand déplaisir; il ne renouvela plus cet exploit, et nous arrivâmes à la station sans autre accident.

Mapnon-bagh est le dernier village que nous trouvons jusqu’à Skardo; nous nous y arrêtons. Il tonne, il pleut, et la rivière au bord de laquelle nos tentes étaient dressées, si belle et si claire tout à l’heure, devient toute bourbeuse; la température se refroidit: à trois heures de l’après-midi nous avons à peine 14 degrés.

De l’autre côté de la rivière, la montagne est couverte de bois épais et touffus, mais les arbres ne sont pas élevés et se ressentent du voisinage du plateau désert que nous allons aborder. Nos gens font du feu et se chauffent à la flamme, puis s’enroulent la tête dans leur couverture pour s’endormir sous les arbres dans des abris qu’ils ont faits à la hâte avec des branchages. Le 17 nous faisons un changement; M. de Ujfalvy va reprendre son cheval, et moi je vais monter celui du maharadjah; comme je suis beaucoup plus légère, il ne refusera peut-être plus de grimper. Du reste, pour cette fois, le saïs le tient par la bride: tout va bien jusqu’à une montée, quand tout à coup il s’échappe des mains du saïs, et, reculant sur le bord de la corniche, il perd pied et se retient suspendu avec ceux de derrière sur le bord de l’abîme. Par bonheur j’ai une selle dont l’étrier s’en va avec mon pied et je me laisse glisser à terre; le tchouprassi, qui était près de moi, s’avance pour me retenir, mais nous roulons tous les deux pendant quelques pas. Les pierres sont heureusement mêlées de sable, qui amortit notre chute. Le cheval, prêt à tomber sur nous, est arrêté par le saïs, qui a ressaisi la bride, et nous sommes tous sauvés. Seulement la bête s’est horriblement foulé le pied et peut à peine marcher. Il faut faire avancer les hommes qui portent mon dandy. On crie, on crie; enfin ils arrivent; mais ces six hommes sont si peu habitués à cette nouvelle chaise à porteurs, qu’ils s’arrêtent à chaque instant.

Un roc énorme nous barre tout à coup le chemin sur ces flancs rocailleux de montagne. Nos tatous chargés descendent lentement ce passage, tout seuls et sans aide; l’un d’eux est une jument, suivie de son poulain, et, comme celui-ci n’a pas assez de place pour marcher à côté de sa mère, il grimpe sur le flanc de la montagne et ne la quitte pas; il bondit comme une chèvre et ne s’éloigne pas d’elle. Ces chevaux arrivent ainsi à avoir des pieds d’une sûreté extraordinaire.

Après ce défilé, la végétation se rabougrit, les montagnes se transforment en rocs immenses; on dirait des blocs de pierre posés sur un socle de verdure.

Nous n’avons plus que sept milles pour nous rendre à la station; cependant nous nous arrêtons pour déjeuner. Nous rencontrons un radjah chasseur; il va à pied au milieu de ses coulis et de ses tatous, le fusil sur l’épaule, vêtu à l’anglaise et suivi de ses chiens. Dans ce modeste équipage, il parcourt la vallée comme un simple mortel. Hier nous en avions croisé un qui était à cheval et tenait fièrement un parapluie rouge qu’il déployait contre les ardeurs du soleil ou contre la pluie, suivant le cas.

Que de fois nous avions vu nos tchouprassis, sous ce soleil ardent des Indes, tenir un immense parasol végétal qui, ne pouvant se fermer, devait rester ouvert, livré aux intempéries de cette saison pluvieuse. Le soir, à l’ombre de la nuit, ce parasol faisait un singulier effet.

Le parapluie rouge du radjah nous avait paru de loin être un magnifique mikedember ou palanquin.

Il se rendait à l’appel de Rambir-Singh, qui avait cité à son tribunal tous les petits radjahs du Ladak pour s’être révoltés et avoir refusé le payement des impôts.

Un peu après cette royale rencontre nous faisons celle de très beaux yaks qui sont de pure race, ce qui se voit rarement, car ces animaux, employés aux usages domestiques, sont généralement des mulets de bœuf et de yak appelés sous. Nous nous arrêtons à 3500 mètres, au pied du col de Dorikôn, dans le voisinage de quelques misérables huttes au milieu de broussailles confondues avec des roches immenses, qui surgissent de terre comme de vieilles tombes en ruines. On est enfermé dans un circuit de montagnes qui se croisent et s’entre-croisent. Il pleut; il fait froid et humide, mais on nous a assuré que sur le plateau du Déosaï il ne pleuvait jamais.

Le 18, au grand matin, nous sommes prêts à traverser ce fameux plateau, situé à une altitude moyenne de 4000 mètres et tout entouré de montagnes qui l’enlacent. Elles sont relativement basses, quoiqu’elles aient 1000 mètres de plus que le plateau, qui forme une espèce de cirque irrégulier de 25 milles de diamètre. C’est le fond d’un gigantesque glacier disparu aujourd’hui. Les débris de moraines, les roches moutonnées qui restent encore là témoignent de cet ancien état de choses.

A notre lever nous sommes enveloppés d’un brouillard intense, et nos coulis refusent de partir, prétextant qu’on n’y verra pas. Mais M. de Ujfalvy n’entend pas de cette oreille et donne le signal du départ; avant que ceux-ci aient fini de charger, le brouillard a déjà presque disparu.

Nous nous engageons d’abord au milieu de broussailles et d’une végétation tout à fait rabougrie, qui peu à peu finit par disparaître; nous ne trouvons plus que quelques touffes d’herbe parsemées au milieu des pierres. C’est le commencement du plateau du Déosaï ou plateau du Diable. La route que nous suivons le coupe à peu près au milieu, du sud-ouest au nord-est, et sa surface est un peu inclinée en pente douce. Les ondulations du terrain ressemblent à des vagues. Le plateau est le chemin le plus court, relativement le plus commode et le plus sûr pour aller à Skardo, la capitale du Baltistan; mais il n’est praticable que pendant quatre mois de l’année, car quelquefois, même au mois de septembre, des voyageurs y ont été surpris par un ouragan de neige et sont morts de froid. En 1870 trois indigènes ont encore subi ce terrible sort.

La première passe que nous franchissons est celle de Stakpila, 4200 mètres; elle forme la ligne de partage des eaux du Djelum et de l’Indus. Nous redescendons dans une gorge étroite, où le Chingo prend sa source; cette rivière est un des affluents de l’Indus. Nous remontons, et le temps devient de plus en plus frais: enfin nous atteignons le second col de Sarsangar, haut de 4250 mètres; il est onze heures du matin et nous sommes sur le vrai plateau.

Des pierres, rien que des pierres; quelques pas après la passe, nous rencontrons deux petits lacs à peu de distance l’un de l’autre; on croirait marcher sur des galets, mais des galets pointus, sur lesquels je me demande comment nos chevaux font pour poser le pied; il fait à peine 2 degrés. Le plateau du Déosaï est traversé par une infinité de petits ruisseaux, lesquels forment en se réunissant une rivière appelée le Chigar. Nous choisissons le bord d’un de ces petits ruisseaux pour y planter nos tentes; nous sommes à 4800 mètres; aussi avons-nous grande peine à nous réchauffer.

Le désert enfermé dans ces régions montagneuses est inhabité; à peine quelques marmottes y font-elles entendre leur sifflement. M. de F... en a tué une pendant la route; mais nous sommes obligés de la laisser, car elle a son poil d’été, qui se détache sous les doigts.

Mon mari souffre du mal des montagnes; il a des maux de tête et des suffocations continuelles. Sous notre tente, nous avons 1 degré au-dessous de zéro et nous passons la nuit à faire tous nos efforts pour nous réchauffer. Nous nous demandons comment font nos Hindous, habitués au chaud climat de l’Inde; ils grelottent sous leurs tentes. Cette température nous décide à faire ce jour-ci 22 milles, afin de quitter au plus vite ce plateau du Diable. Nous marchons toujours entourés de montagnes, où nous voyons pour la première fois des pics couverts de neiges éternelles. Le soleil se couvre et la grêle tombe; allez donc croire ceux qui vous disent qu’il n’y pleut jamais; la grêle nous fouette le visage à midi; en plein soleil nous n’avons que 25 degrés. La nuit est un peu moins froide que la précédente, le thermomètre remarque 3 degrés, et nous sommes au mois d’août. Le 20 nous traversons deux rivières assez rapides et assez profondes, après lesquelles nous chevauchons sur un petit chemin que les tatous ont tracé au milieu de cette steppe triste et désolée. Tout à coup nous voyons un ours qui se promène tranquillement sur le flanc de la montagne. Bien que M. de F... n’ait qu’un fusil de petit calibre, on se décide à le chasser, et notre compagnon s’avance en rampant pour surprendre la bête, tandis que M. de Ujfalvy s’élance à cheval afin de le chasser du côté de M. de F... En cet instant je me rappelle que mon mari n’a pas d’armes et je m’élance au galop en lui criant: «Fais attention, tu n’as pas d’armes». A mes cris, il fait faire demi-tour à sa monture et me montre son revolver qu’il a en main; je m’arrête alors; mais pendant ce temps-là l’ours, au lieu de marcher vers M. de F..., s’est empressé de grimper sur la montagne; il est déjà au milieu quand il se retourne pour voir s’il est encore poursuivi. Impossible, la pente est trop raide et le cheval ne peut le rejoindre. Mme de F... n’a pas crié; elle est plus courageuse que moi et je suis vraiment fâchée d’avoir empêché la chasse, surtout lorsque mon mari m’a dit que, même à cheval, sans armes, il n’y avait pas de danger, car le cheval court plus vite que l’ours. M. de F..., imparfaitement armé, n’aurait pu que le blesser, et sa fureur se serait naturellement tournée contre mon mari, qui aurait été près de lui. Nous n’avions aucun fusil, et les indigènes ne seraient certes pas venus à notre secours. Après que ma colère contre moi-même fut passée, je ne regrettais aucunement ce que j’avais fait; un ours blessé est dangereux, dit-on, tandis qu’il est bien rare qu’un animal qu’on n’inquiète pas vous attaque.

Nous avons vu d’assez près des panthères, des serpents, et ces bêtes ne nous ont jamais rien fait. Le tigre même n’attaque pas généralement l’homme, si la faim ne l’excite pas. A moins qu’il ne soit vieux et trop peu agile pour poursuivre l’antilope, alors seulement il se risque à se jeter sur l’homme quand il a faim. Du reste c’est un danger auquel je n’ai jamais pensé; j’ai dormi sous la tente dans les plaines des Indes et je n’ai jamais songé au cobra, ce redoutable reptile dont le venin vous foudroie en vingt minutes.

A cinq heures du soir, le 20, nous arrivons à 4800 mètres. Nous devons y camper; il pleut et à six heures et demie nous n’avons que 7 degrés. Nous sommes déjà habitués à cette température et nous souffrons moins du froid que la première nuit, mais les étouffements de M. de Ujfalvy sont beaucoup plus forts et sont accompagnés de saignements de nez. Aussi, dès qu’il fait jour, à quatre heures et demie, nous sommes debout; nos katchawallas, engourdis par le froid, ne peuvent se retrouver; quelques-uns étaient malades hier. Où sont-ils? Ils se sont éloignés de nous, se sont groupés ensemble pour se réchauffer sans doute et aussi rire et causer. On a beau crier, personne ne bouge et rien ne vient. Je mets à profit ce temps pour déjeuner avec du thé et des œufs, car nous aurons une rude journée; M. de Ujfalvy, qui éprouve de fortes et continuelles oppressions, ne prend qu’un peu de lait des chèvres qui nous ont suivies sur le Déosaï. Comme elles ont nagé, les pauvres petites pour passer la rivière! Et le pauvre petit mouton? Pauvre animal! Le courant était si fort! Mais, avec un fouet, celui qui les conduisait les ramena dans le bon chemin et les fit arriver heureusement sur la rive. Le lait que nous donnaient nos chèvres était délicieux, et le goût n’avait rien de désagréable.

Nous partons à cinq heures du matin; nos katchawallas, qu’on a enfin retrouvés, nous suivront de près. Notre cuisinier est parti en avant, afin de nous préparer le mince déjeuner que nous ferons après la passe du Bourdjila, qui est la plus haute que nous ayons franchie; elle a 5100 mètres.

Pour y arriver, nous parcourons un plateau pierreux assez herbeux pour rassasier les sobres tatous qui y passent. On prétend pourtant que cette herbe est vénéneuse et que le contrepoison consiste à en faire brûler sous le ventre des bêtes qui en ont mangé. Les animaux empoisonnés sont, paraît-il, comme s’ils étaient gris.

L’herbe pousse par touffes et les rochers immenses qui nous entourent deviennent de plus en plus arides.

Le premier flanc de montagne que nous attaquons est relativement bon; la montée est douce; la grêle, la pluie nous arrosent et le soleil nous sourit; ses sourires sont comme des brûlures, car, aussitôt qu’il disparaît, nous sentons le froid qui nous saisit de nouveau. Cette montée nous conduit sur un large plateau, plus élevé que le mont Blanc, m’assure M. de Ujfalvy; je puis donc me figurer que je suis en Suisse.

Entre la Suisse, que je ne connais pas, et l’Himalaya, que je parcours depuis trois mois, quelle distance! quelle différence! Dans les fentes des rochers nous voyons des couches de neige. Quel lieu triste et aride! quel silence morne et glacial! Quelques jolies petites fleurs blanches et rouges s’épanouissent pourtant sous les caresses du soleil. Malgré nous, une tristesse invincible nous saisit; partout la solitude; aucune trace d’être humain pendant ces trois jours de traversée. Des pierres, rien que des pierres, et devant nous d’autres montagnes qu’il va nous falloir franchir! On cherche vainement le chemin; l’œil exercé du katchawalla suit les petites sinuosités que les tatous ont tracées en passant par ces contrées désertes.

Au pied de la montagne se trouvent deux autres petits lacs. L’un a une si belle eau qu’on se prend à regretter qu’elle soit dans ces parages; l’autre, bien plus petit, ne me paraît être que de la neige fondue par les rayons brûlants du soleil. Nos chevaux commencent à attaquer le flanc de cette montagne et montent péniblement en zigzag. Le spectacle désolant qui se déroule à nos pieds nous impressionne; ce ne sont plus ces vertes et belles montagnes de l’Himalaya couvertes des végétations plus diverses et plus splendides les unes que les autres, arrosées par de paisibles cours d’eau ou par des torrents impétueux. Non, c’est une nature triste et désolée qui semble demander au voyageur ce qu’il vient chercher et pourquoi il ose troubler sa solitude. On sent que l’Himalaya donne la main au Karakoroum, et cette écrasante nature vous inonde de sa tristesse. A force de monter, nous arrivons sur le col. Quel spectacle! Des pics hérissés nous entourent; de tous côtés un cirque s’ouvre devant nos yeux, et nos regards en sondent avec effroi la profondeur. Comme pour nous en défendre le passage, un immense tapis de neige s’étend à perte de vue et se déroule moelleusement sur le flanc de la montagne. Nous nous arrêtons et nous contemplons avec effroi cette nature belle dans son horreur; on dirait qu’elle ne demande qu’à ensevelir les voyageurs qui osent s’aventurer sur ce chemin périlleux. Une tourmente de neige doit être quelque chose d’effroyable dans ces parages, et la nature dans ses convulsions doit y être impitoyable.

Nous descendons de nos montures, car le passage est dangereux. Quel plaisir de marcher sur la neige au mois d’août; nous nous avançons bravement, mais, comme elle est ramollie par le soleil d’été qui la chauffe de ses rayons, elle nous soutient faiblement: nous enfonçons à chaque pas et nos minces chaussures finissent par se mouiller. Il nous faut remonter à cheval, et nos pauvres bêtes marchent en tremblant sur ce terrain qui fléchit sous leurs sabots; elles enfoncent, se relèvent pour s’enfoncer de nouveau jusqu’au poitrail. Il faut nous résoudre à aller à pied. M. de Ujfalvy nous devance, soutenu par un couli; ces gens nu-pieds marchent sur ce terrain glissant comme sur une route; leur peau endurcie ne craint ni le froid ni le chaud. Mon mari commence à descendre le flanc de la montagne; c’est une glissade impossible; en voulant reprendre pied, il casse sa canne ferrée, et sans son conducteur nul doute qu’il ne fût arrivé en bas plus vite qu’il ne l’aurait voulu. Moi qui le suis derrière, soutenue par un jeune couli, je m’arrête interdite, ne jugeant pas mon conducteur assez fort pour me retenir; j’ai l’idée de me laisser glisser sur la neige comme sur une montagne russe, quitte à être un peu mouillée; mais M. de Ujfalvy me crie de ne pas le faire, que le bas de la descente est rempli d’eau et qu’il m’enverra un autre couli. Je m’empresse de suivre son conseil et j’attends, appuyée sur le bras de mon jeune couli, l’arrivée de l’autre. Je bats le sol de mes pieds, qui sont gelés et engourdis par le froid; mes bottes se sont déchirées sur ces chemins pierreux, et la neige a eu tout loisir pour y entrer et s’y fondre. Tout vient à point à qui sait attendre, dit le proverbe, et le proverbe eut encore raison; un nouveau couli vient à mon aide, et, soutenue par ces deux montagnards, glissant à qui mieux mieux, nous arrivons non sans peine au bas de la rampe. Là la neige fondue forme une quantité de petits ruisseaux, que je traverse sur le dos de mon conducteur. Quelques instants après je suis de l’autre côté du cirque, et mon deuxième conducteur est déjà remonté chercher mon tatou, qu’il avait fallu abandonner et qui a les quatre pieds comme scellés dans la neige. D’une main ferme et sûre il le maintient et le conduit près de nous. Le cheval de M. de Ujfalvy, mené par son saïs, descend lentement. Afin de nous réchauffer, nous continuons la descente à pied et nous rejoignons notre cuisinier, qui s’était établi dans un creux de la montagne. Nous nous séchons; mais mon mari, qui a encore des oppressions, ne veut rien prendre; nous continuons notre chemin en côtoyant une jolie rivière, qui tout à coup disparaît à nos yeux, et, après une descente de 800 mètres, lorsque nous nous arrêtons pour prendre notre collation, nous la cherchons encore en vain. A cette hauteur, le coup d’œil est magnifique; au fond de la gorge apparaît Skardo entouré de verdure; on le croirait tout près, et cependant quinze milles nous en séparent.

Malgré notre fatigue, il faudra aller jusqu’au bout, car nous ne saurions où dresser notre tente. La descente est excessivement rapide. Nous sentons des pierres qui nous tombent sur la tête et sur les épaules; nous regardons quel est le téméraire qui se trouve sur ces hauteurs et ose se permettre un tel acte de méchanceté. Ce sont des chèvres sauvages, qui naissent sur le flanc de ces rocs abrupts; elles se promènent le long de ces chaînes de montagnes en faisant rouler ces pierres sous leurs pieds agiles. Sur cet étroit passage les plus jeunes essayent leurs cornes naissantes; leur poil soyeux frôle les parois rocailleuses. La gorge est si étroite qu’on se sent comme enfermé au milieu de ce paysage à la fois pittoresque et grandiose, ferme et rude comme le roc qui le forme. Il est facile de se rendre compte que ce passage est impraticable en hiver. A cette époque déjà, il nous a fallu cinq heures pour franchir ce chemin entrecoupé de torrents, dont les sentiers sont à chaque instant dégradés par la fureur des eaux. A la fin de la gorge la végétation reparaît un peu. Bien haut, bien haut, se confondant avec les pics, quelques conifères égarés croissent sur ces hauteurs.

Nous sommes trop fatigués pour pousser jusqu’à Skardo, et nous nous arrêtons après douze heures de marche à Karpitou, petit village à trois milles de la capitale. Il est cinq heures du soir, et, depuis douze heures que nous marchons, nous avons bien gagné notre repas. On nous apporte des abricots qui sont si bons que nous en oublions nos fatigues. Le soir nous sommes tous contents; plus de froid à craindre, plus de mal de montagne. Les chevaux hennissent de plaisir. Un vieillard nous offre des fruits et des légumes pour notre repas.

Le 22 au matin, nous partons pour Skardo. M. de F..., qui est souffrant, viendra nous y rejoindre plus tard. Le chemin qui mène de Karpitou à cette ville est une belle allée toute plantée de peupliers et de saules encore tout jeunes.

Skardo, situé à 2400 mètres au-dessus de la mer, est enfermé dans une ceinture de rocs, où l’œil cherche vainement un seul petit brin d’herbe. Des champs de pierres se trouvent au milieu de terrains bien cultivés et entretenus par des canaux d’irrigation. Les arbres fruitiers sont en grand nombre. Au moment où nous entrons dans la ville, un vieillard assis à côté d’une femme qui porte un enfant dans ses bras se lève et, joignant les mains, dont les ongles sont teints en rouge, nous salue en murmurant quelques prières; nous lui donnons un bakchich et nous poursuivons notre chemin en passant par des rues étroites, enchevêtrées les unes dans les autres et bordées de misérables maisons en briques de terre battue et séchées au soleil. Le fondement de ces constructions est presque toujours en pierres. Les murs sont percés de fenêtres, et c’est ce qui les distingue des maisons du Turkestan.

Sur une place, des soldats du maharadjah font l’exercice; ces dogras, soldats montagnards, sont les meilleures troupes de Sa Hautesse; leur costume se compose d’une blouse serrée à la taille par un ceinturon, d’un pantalon et d’un turban; ils ont un fusil à mèche qu’ils portent sur l’épaule gauche avec une nonchalance sans pareille. Le maharadjah possède aussi des chasseurs baltis, dont le couvre-chef, semblable à nos shakos d’autrefois, fait un effet des plus pittoresques.

Soldats baltis. (Voy.
Soldats baltis. (Voy.

Soldats baltis. (Voy. p. 274.)

Il y a deux forteresses: l’une, ancienne, bâtie sur une haute montagne qui tombe à pic sur la rive droite de l’Indus et dont il ne reste que la moitié; l’autre, sur un énorme quartier de roc, domine l’entrée de la vallée. Cette nouvelle forteresse est grande, garnie de tours; elle paraît assez bien fortifiée et convenablement bien entretenue.

Une des principales constructions est un bâtiment carré que nous voyons en passant et qui nous semble être une mosquée. C’est dans un bagh ou jardin qu’on dresse nos tentes; les pommiers et les abricotiers qui nous ombragent laissent tomber leurs fruits sur nos têtes; de belles pommes jonchent la terre, et celles que l’on nous offre quelques instants après notre arrivée sont encore meilleures. Des raisins noirs et blancs, des melons garnissent notre table; nous nous en régalons, car ils sont délicieux et ne font pas mentir leur renommée.

Skardo, avec sa ceinture rocheuse haute de 4000 à 5000 mètres, est un séjour très chaud malgré son élévation. Ce pittoresque, cette sauvagerie, cette nudité belle pour l’œil du peintre a pour moi peu d’attrait, et je préfère la belle et ravissante Simla à cette autre rude fille de l’Himalaya. Les pics neigeux qui forment une couronne à cette ville resplendissent sous ce beau soleil. Aujourd’hui, par bonheur, ce maître du ciel se cache de temps en temps; les montagnes se couvrent d’un léger voile de brume; le vent fraîchit; les abricots, les pommes tombent de plus belle à nos pieds.

Dans l’après-midi, le colonel dogra paye les maîtres des tatous et les coulis qui ont porté nos bagages. Après avoir reçu leur argent, ils essayent chaque pièce sur la pierre.

Pour faire la traversée de ce plateau du Diable, il nous avait fallu quatorze tatous et six coulis. Pourtant nous n’avions gardé que le strict nécessaire, à tel point que nous avions presque manqué de bois pour faire bouillir notre eau, qui, sur ces hauteurs, avait eu grand’peine à y parvenir; à peine était-elle retirée du feu qu’elle se refroidissait tout de suite.

Citadelle de Skardo.
Citadelle de Skardo.

Citadelle de Skardo.

Skardo, capitale du Baltistan, est situé sur la rive droite de l’Indus. Sous les ordres d’un radjah, elle fut prise en 1848 par les troupes de Goulab-Singh, commandées par le général Surawar, et tomba alors sous la domination du maharadjah du Cachemire.

En voyant cette vieille forteresse qui semble faire partie de cette gigantesque montagne à laquelle elle est accolée comme aux parois d’un vieux mur, on se demande comment elle fut prise par escalade; mais, par cela même qu’elle était la plus inaccessible, elle était la moins surveillée; les soldats dogras en tentèrent l’escalade et la nuit s’emparèrent du donjon. De ce point dominant ils bombardèrent la forteresse, et les soldats du radjah furent tous tués ou à peu près. Quelques-uns se sauvèrent à la nage.

Ce donjon est élevé de 300 mètres au-dessus de la plaine; la vue y est splendide; l’Indus se déroule entre des montagnes escarpées dont les hautes cimes sont couvertes de neiges éternelles; la vallée de Chigar s’entr’ouvre dans le lointain, et les monts géants du Karakoroum dessinent leurs glaciers gigantesques.

Autrefois, paraît-il, Skardo était privé de verdure: à peine quelques arbres fruitiers, tels que les abricotiers, s’y faisaient voir. Aujourd’hui, grâce à l’intelligence de Méta-Manghel, gouverneur actuel du Baltistan, des arbres ombragent cette capitale; des jardins ont été plantés, des aqueducs amènent l’eau où elle est nécessaire, et, pour mêler l’agréable à l’utile, elles retombent en jolies cascades savamment calculées. Partout où il a pu faire des plantations, cet homme intelligent, distingué par le maharadjah, en a fait exécuter, même sur les bords de l’Indus, que ce fleuve encombre de sable et de pierres; il a établi des digues et a essayé des plantations. Faibles et chétives, elles sont pourtant les témoignages de la volonté humaine luttant contre les envahissements de la nature.

Montagnes de Skardo.
Montagnes de Skardo.

Montagnes de Skardo.

Méta-Manghel, comme le nom Méta l’indique, est d’une humble caste et pourrait faire partie de la compagnie Richer, si utile dans notre pays civilisé. Hélas! elle ne l’est pas moins aux Indes! Mais elle est si méprisée que les Anglais, après la révolte des Hindous en 1856, pour châtier les brahmines, les condamnèrent à faire pendant un mois le métier de suipper. Suipper est le terme anglais; le mot indigène est méta. Ce fut un châtiment terrible, car ils perdirent leurs castes, ainsi que tous leurs descendants. Or ce châtiment est un des plus atroces qu’on puisse infliger à un Hindou, car, en perdant sa caste, cet homme devient un objet d’horreur et d’exécration pour tous; homme méprisé et fui de tous ses compatriotes, son existence est pire que la mort; il tombe dans un état d’abjection dont on n’a aucune idée; les secours de la religion lui sont refusés; chacun s’éloigne de lui, et son supplice ne s’éteint qu’avec sa mort. Il est vrai qu’à présent, par la communication fréquente avec les Anglais, cet état de choses a un peu changé, et, quoique l’exclusion de la caste soit toujours un châtiment très grand, les cas de contravention sont maintenant si nombreux que chacun ferme les yeux et cherche autant que possible à être indulgent l’un envers l’autre.

Si quelqu’un cependant a fait une dénonciation, tous les hommes qui appartiennent à la même caste se réunissent, entendent l’accusation et la défense, jugent selon leur conscience. Si la majorité des votants se trouve favorable à l’accusé, on se réunit et mange avec lui, sinon il est déclaré indigne d’être admis à table, et nul de sa caste ne le recevra plus chez lui. Dès cette heure, le malheureux, privé de ses liens de famille, terminera une vie misérable et abjecte. Pour parvenir à le réhabiliter, il en coûtait quelquefois des sommes énormes à sa famille; ce n’était qu’au poids de l’or qu’on pouvait autrefois arriver à ce résultat. Maintenant c’est plus facile, et c’est sans doute à celle facilité qu’il faut attribuer l’élévation de Méta-Manghel, appelé aujourd’hui Manghel-Djou.

Comment a-t-il pu arriver à ce résultat? Personne n’a pu me l’expliquer, mais ce fait existe, pour le bonheur du Baltistan et de ses administrés. Je m’empresse d’ajouter que je ne le répète que sous toutes réserves.

Cette division des castes des Indes, bonne dans son essence, est quelquefois injuste, mais elle subsiste et a des racines tellement profondes qu’elle sera peut-être bien difficile à extirper. Ces castes sont au nombre de quatre principales: celle des brahmines, sortis de la bouche de Brahma, qui sont les prêtres et qui font les lois; celle des kchatriya, nés des bras de ce dieu, qui font exécuter les lois et dont les guerriers sortent généralement; celle des vaïchya, qui font le commerce, et celle des soudra, sortis des pieds de Brahma, qui sont chargés de tous les travaux pénibles et doivent servir les autres.

Cette dernière est composée d’un grand nombre de classes, qui gardent entre elles leur hiérarchie et ne se fréquentent pas: ils croiraient déroger si, par exemple, la famille d’un forgeron s’alliait avec celle d’un blanchisseur.

Les brahmines et surtout les Pandits du Cachemire ont un orgueil poussé jusqu’au plus profond mépris les uns des autres; ils l’étendent non seulement à ceux de leur race, mais aussi aux Européens. Si un Pandit rencontre un de ces derniers qu’il connaisse, s’il lui touche la main, il couvrira la sienne de sa manche, surtout si c’est avant son repas, car il ne saurait manger après avoir touché la main d’un étranger: il serait souillé et obligé d’aller se purifier.

Pour le soudra, le brahmine est une espèce de divinité; le servir est pour lui un acte méritoire, et, s’il mange ses restes, il est persuadé qu’il obtiendra la rémission de ses péchés, de même qu’il se croit purifié s’il peut boire de l’eau dans laquelle un brahmine aura plongé son pied; aussi suit-il le brahmine, et, s’il obtient cette faveur, il boit cette eau avec délices. Il croit également que la poussière des pieds du brahmine guérit des maladies incurables; aussi s’empressera-t-il de la ramasser en étendant un morceau d’étoffe devant le seuil d’une porte où il sait que les brahmines doivent passer. S’il veut rendre son serment plus fort, il jurera en touchant le corps de cette espèce de demi-dieu; son serment est aussi inviolable que celui du musulman qui a juré sur le Koran.

Autrefois les brahmines étaient généralement riches et jouissaient d’une grande considération; ils ont encore conservé celle-ci, mais la fortune capricieuse s’en est allée ailleurs. Si bien qu’il y a des brahmines qui sont pauvres comme Job, si pauvres qu’ils sont quelquefois obligés de se faire le cuisinier des autres; mais telle est encore leur fierté, qu’ils ne mangeront jamais d’aucun mets de ceux qu’ils préparent pour leur maître, qu’ils évitent avec soin de toucher. On trouve des brahmines partout, dans les administrations, et même chez les Européens. Ils se sont même adonnés au commerce, et tel qui frémira à la pensée de tuer un bœuf et qui vous tuera le cas échéant sert très bien de comptable à un boucher qui trafique de cette viande pour les Européens. Nécessité fait loi, dit le proverbe. C’est ici qu’on en pourrait avoir une preuve dans sa plus large étendue.

Les Baltis sont musulmans et devraient être régis par un des leurs, mais telle est la répulsion dans laquelle Sa Hautesse de Cachemire les tient, que même dans ce petit pays il leur a imposé un prince de sa religion.

Nous ne pouvons malheureusement pas voir cet homme intelligent, car il est à Srinagar, et son fils, un jeune enfant à peine âgé de dix à douze ans, est sous la garde d’un des parents du radjah qui le remplace en ce moment.

Le 24, dès cinq heures du matin, nous sommes éveillés par une musique militaire: c’est celle des soldats du radjah qui vont faire l’exercice; tous les matins, dès que paraît l’aurore, ils exercent leur brillante ardeur guerrière.

Notre premier soin est de faire réparer nos affaires; nos malles, nos bottes, nos selles, nos ustensiles de cuisine le demandent à hauts cris. D’honnêtes raccommodeurs arrivent avec leurs outils et, s’asseyant par terre, se mettent en devoir de restaurer les objets qu’on leur confie. Le travail est bien grossier, mais, pourvu qu’il soit solide, c’est tout ce que nous désirons. Il n’en est pas de même de notre dobi ou blanchisseur, qui blanchit et repasse très bien; il est vrai qu’il a pris les habitudes européennes, car, contre toutes les règles de blanchissage hindou, qui veut qu’on n’emploie que de l’eau et une massue, il se sert de savon. Le dobi est, comme le suipper, un être indispensable qu’il faut prendre avec soi en voyage; dans ces petits villages il n’y a pas de blanchisseurs attitrés, et pour rien au monde on ne vous rendrait ce service. Un village doit être assez considérable pour avoir son dobi. Or le nôtre, que nous payons au mois, était un brave et honnête homme musulman, sachant très bien son métier, mais ayant pris des Hindous l’idée de castes, de même que les Hindous ont pris des musulmans cet usage de cacher les femmes qui n’existait pas autrefois, du moins à ce que l’on prétend. Il est vrai que ce trait de mœurs n’est en usage que parmi les hautes castes ou chez les gens très riches.

Nous entendons dans la journée un musicien fort renommé, qui joue sur une espèce de flûte et qui possède, dit-on, un des plus jolis talents de Skardo. Il doit appartenir à la classe des doums, une des nombreuses divisions de la caste des soudras. Que de fois nous en avions rencontré de ces joueurs d’instruments, auxquels nous faisions l’aumône; en voyant la pièce blanche tomber à leurs pieds, leur physionomie s’éclairait de joie; ils gagnaient plus, en une fois, qu’ils n’avaient ramassé en travaillant des mois entiers. Pourtant les objets qu’ils fabriquent sont d’un usage très répandu et doivent se renouveler souvent. Ils font des nattes avec toutes sortes d’herbes, telles que le jonc, la paille et les fibres de plusieurs plantes.

Il faut qu’une famille soit excessivement pauvre pour ne pas avoir des nattes étendues sur son plancher. En tout cas elle en a toujours quelques morceaux qui lui tiennent lieu de lit et de chaise, surtout dans les Indes. Je ne sais si notre musicien fabriquait des nattes à ses moments perdus, mais il jouait vraiment mieux que ses collègues que nous avions entendus jusqu’ici.

Après avoir satisfait nos oreilles de ce concert assez harmonieux, pendant lequel il nous avait même régalés d’un air européen qui, si je ne me trompe, était français, un de ces airs populaires qui sont parvenus jusqu’à Bombay, nous nous empressons d’aller recevoir la visite du représentant du radjah, qui arrivait en grande pompe, accompagné du jeune fils de son maître, tchota-radjah, comme on dit en hindoustani, ce qui veut dire «petit radjah». Ils étaient escortés d’une nombreuse suite et montaient des chevaux luxueusement harnachés.

Après les salutations d’usage, il nous offrit un chien qu’on tenait en laisse. Ce chien, remarquablement beau par sa laideur, avait été convoité par M. de Ujfalvy, qui avait voulu l’acheter, ou tout au moins son pareil. Mais il lui avait été répondu que cette bête était unique dans le pays et qu’elle appartenait au radjah.

Ne voulant pas être en reste de cadeau, j’offris en échange au représentant du prince deux très jolies bagues, une turquoise et un saphir d’un très beau bleu; ces deux bijoux furent très bien accueillis. Le tchota-radjah, âgé de huit années à peine, était charmant, avec des yeux noirs superbes, bordés de longs cils; son nez fin était malheureusement percé, et un anneau d’or lui servait d’ornement; son collier d’argent était de bon goût, et les plaques étaient belles. Son tuteur momentané était aussi un beau garçon, à la figure intelligente et distinguée; il pouvait avoir vingt-cinq à trente ans au plus. Il nous offrit en outre toute espèce de fruits, de légumes, et nous invita à voir un jeu de polo.

Notre salle de réception était sur terre pleine, entourée d’arbres, et cette salle en plein air ne manquait pas d’originalité; en tout cas elle était toute d’actualité, et nos tentes dressées non loin de là complétaient le tableau.

Après quelque temps employé à se faire des compliments de part et d’autre, nous nous levâmes, afin de donner congé à nos visiteurs orientaux.

Quand ils furent partis, nous examinâmes à loisir le chien qu’il nous avait offert: c’était un étrange animal au poil fauve, de la race des lévriers. Il chasse l’ours et se trouve dans les environs du Tchitral; cette espèce est très rare et n’est pas encore parvenue en Europe; le seul qui soit arrivé jusqu’au Cachemire avait été ramené par Hayward, officier anglais qui fut assassiné à Yassin par le neveu du radjah actuel de cette ville. Nous serions donc les premiers à faire connaître cette espèce en Europe, et mon mari destinait ce curieux spécimen au Jardin d’Acclimatation; mais, pour qu’il eût de la valeur, il nous fallait une femelle de la même espèce; malgré les promesses de mon mari, on ne pouvait nous en trouver une, et nous étions désespérés, lorsque, le surlendemain, un chien, attiré sans doute par la faim, vint rôder autour de notre tente; je n’eus pas plus tôt jeté les yeux dessus que je l’indiquai à mon mari, qui reconnut que c’était une chienne de la même espèce que le chien que nous avions, mais un peu plus petite. Nous lui jetâmes à manger; sans doute notre mouvement lui fit peur, car elle s’enfuit au plus vite. Mon mari fit appeler les coulis et, la désignant de loin, promit une roupie à qui la ramènerait; ce fut une chasse générale. Pourtant ce ne fut qu’au bout de quatre heures qu’un couli[3], plus heureux ou plus adroit que les autres, put la saisir et, avec une corde au cou, la traîner vers notre quartier. M. de Ujfalvy donna la roupie promise et davantage, et fit dire au propriétaire qu’il voulait lui acheter sa chienne et qu’il eût à venir s’entendre avec lui. Le maître était un pauvre malheureux d’un petit village voisin situé dans les montagnes. Il vint tout tremblant, pensant peut-être recevoir des coups au lieu d’argent. Il fut donc assez surpris quand mon mari lui demanda quel prix il voulait de sa chienne. Il n’hésita pas à en demander cinq roupies, qui lui furent données sur-le-champ. Le pauvre homme, tout heureux, tournait et retournait les pièces dans sa main, n’en pouvant croire ses yeux; enfin, persuadé qu’il ne s’était pas trompé, il s’éloigna le plus rapidement possible, après nous avoir salués et resalués.

Chien de Ghilghit.
Chien de Ghilghit.

Chien de Ghilghit.

La chienne était moins belle que le chien; elle devait être un peu mâtinée, mais cela valait mieux que rien.

On ne saurait croire comme il est difficile, chez ces peuples asiatiques, de se procurer des femelles; ils les gardent avec un soin extrême pour la reproduction. A ce sujet on m’a assuré que jamais un Arabe ne vend une jument de pure race. Jamais, quel que soit le prix que vous leur en offrez, ils ne se rendent à votre désir, jaloux qu’ils sont de conserver leur belle race de chevaux.

Il en est de même des tazis ou lévriers, les seuls chiens estimés par les Musulmans ou les Hindous.

Les Hindous sont moins dégoûtés des chiens que les croyants, mais ils ne les soignent pas beaucoup non plus et ne s’occupent jamais de leur nourriture; aussi ces pauvres animaux sont-ils obligés de la chercher eux-mêmes sur la voirie; ils attendent avec impatience le moment où ils peuvent le faire.

La chienne fut trois jours avant de s’habituer à nous, mais, voyant enfin qu’elle était bien nourrie et qu’elle n’était plus battue, surtout par les coulis, elle se résigna à son sort; cependant elle devint méchante envers ses anciens ennemis; se sentant protégée, elle leur courait dessus, et, d’aussi loin qu’elle en flairait un, elle entrait en fureur. Nous étions vraiment bien gardés. Pauvre petite bête! je l’avais appelée Skardo, et, à peine arrivée à Paris et remise au Jardin d’Acclimatation avec son compagnon, le beau Ghilghit, elle y mourut d’un étranglement des intestins.

On nous avait dit que la pluie était fort rare à Skardo; nous en eûmes pourtant tous les jours, mais elle ne durait pas longtemps.

En général, les orages sont assez violents dans cette ville; le vent s’élève régulièrement tous les jours à partir de cinq heures jusqu’à minuit. Il y a au milieu des montagnes qui enclavent Skardo une ouverture d’où s’échappe le vent du sud; le soir, quand le vent chaud a monté, le vent glacial du Déosaï se fraye un passage à son tour et produit un courant d’air violent. Cette variation atmosphérique est un bienfait pour la ville. Ces vents rafraîchissent l’air embrasé et refroidissent les parois brûlantes des montagnes, qui produisent l’effet d’un four.

Le 26 nous assistons à un jeu de polo.

Ce jeu de paume à cheval a pris naissance chez ce peuple, et leur passion pour cet exercice égale leur dextérité. Aussi chaque village un peu considérable a son jeu de polo, c’est-à-dire un emplacement sur une certaine étendue de terrain réservée à cet effet. Le plus beau et le plus commode est certainement celui qui affecte la forme d’un rectangle. Mais le sol ne se prête pas toujours à cette disposition, et souvent la bande de terre est si étroite qu’il est difficile d’y faire manœuvrer les poneys; il faut une habileté à toute épreuve pour éviter les rochers à pic ou les précipices qui entourent parfois ces terrains.

Pour jouer à ce jeu, qui consiste à lancer une boule de bois et à la faire rouler avec un bâton que chaque joueur tient à la main, il faut être cavalier émérite, le cheval doit être bien dressé et avoir de bonnes jambes. La bête est lancée ventre à terre et instantanément elle doit s’arrêter, pivoter sur elle-même, se garer des autres et de la boule. Il arrive parfois que des cavaliers sont tués et que des chevaux ont les jambes cassées, mais ces accidents sont rares. Les chevaux qu’on emploie pour cet exercice sont de petite taille, trapus et forts; quelques-uns ont la crinière et la queue très abondantes et très longues, d’autres ont ces appendices coupés ras; cette différence, paraît-il, dépend beaucoup de la structure de l’animal. C’est au cavalier à savoir lui faire faire la toilette qui convient à son genre de beauté.

La boule, une fois lancée, doit passer entre deux bornes placées aux deux extrémités de l’enceinte. Un petit garçon réunit les fouets de tous les joueurs et, après les avoir mêlés, les divise au hasard pour séparer leurs propriétaires en deux camps. Les combattants, partagés en deux parties, doivent, autant que possible, empêcher la boule de leur adversaire de pouvoir franchir cet obstacle, tandis que les autres cherchent au contraire à la faire parvenir au but.

L’emplacement de Skardo est moins grand que celui de Tchamba, mais la situation du premier est bien plus pittoresque.

Types tchitralis.
Types tchitralis.

Types tchitralis.

Au pied de l’Indus, entre les deux forteresses et enfermé entre de gigantesques chaînes de granit, on croit être aux temps préhistoriques décrits par les paléontologues. Dans le fond, de l’autre côté de l’Indus, se dresse un rocher immense, dont la base est entourée d’un sable blanc de rivière se détachant sur ces sombres masses qui ferment l’horizon. Tout autour de vous des blocs, rien que des blocs; les uns émergent de la chaîne, noirs et sombres comme l’enfer: on se représente Prométhée attaché par le milieu du corps et dévoré par les vautours, habitants de ces inaccessibles hauteurs; les autres, éclairés des rayons d’un soleil couchant, montrent leurs aspérités rougeâtres, pierreuses et sablonneuses. Quelle quantité de pierres se sont détachées de ces géants aux flancs rocailleux! la terre en est jonchée. C’est comme si une mer avait autrefois pris possession de ces contrées et qu’elle se soit retirée avec regret en laissant l’empreinte de son passage. C’est bien le cadre d’une mer orageuse en courroux dont les vagues viennent battre ces géants immobiles, ou caresser de son écume les pieds de ces rocs.

C’est sur un terre-plein qu’on avait taillé dans la montagne que nous étions assis, dominant l’emplacement du polo dans toute son étendue; ces masses écrasantes qui se dressaient devant moi me faisaient frissonner. Mon cœur se serrait à la pensée que, dans quelques jours, nous allions parcourir ces monts, d’une beauté préhistorique. Quelques gouttes de pluie, le grondement lointain du tonnerre, des nuages noirs qui s’avançaient au-dessus de nos têtes nous firent craindre pour notre divertissement, mais ils s’éloignèrent en enveloppant dans leur course les pics les plus élevés.

Cependant le jeu de polo était commencé; les cavaliers s’animaient, et plusieurs vainqueurs avaient forcé la boule; la musique célébrait la victoire de ces heureux, tandis que les autres étaient reçus par un charivari. Le signal d’une halte fut donné par cette étrange musique, bien en rapport avec la sauvagerie du lieu. Cet orchestre, qu’on n’emploie que dans les grandes occasions, se compose de deux tambours, d’un fifre et d’une longue trompette. Ces instruments primitifs s’accordent avec difficulté entre eux; les cris des combattants se mêlant à ces accords sont d’un effet peu ordinaire et qu’il serait difficile de reproduire.

Le remplaçant du radjah, qui avait pour titre le nom de difteri, ainsi que le tchota-radjah, petit radjah, goûtaient fort ce divertissement; l’enfant surtout, le fils du prince absent, malgré son sérieux précoce, s’animait, ses yeux brillaient, et l’on sentait qu’il attendait avec impatience l’époque à laquelle il pourrait se mêler aux combattants. Après une halte, les cavaliers, étant descendus de leurs montures, s’assirent en cercle près des musiciens.

La musique s’exhalait, plaintive et sauvage. Un homme avec une blouse et un pantalon, couvert d’un manteau à larges manches, se mit à danser. La danse consistait en pas, en gestes, en contorsions qui devaient être, je suppose, l’explication de cette symphonie hurlante. Un autre lui succéda sans être plus récréatif. Cependant les spectateurs indigènes, parmi lesquels je remarquai quelques figures hâlées venues du Tchitral, semblaient goûter une des plus grandes jouissances de leur vie. Habitués à cette danse, ils en possédaient la clef et s’identifiaient alors avec le danseur; cette pantomime, muette pour moi, était pour eux la plus haute expression du langage.

Un troisième succéda au second; la musique, plus vive et plus légère, emporta le danseur; son allure plus rapide se modela sur la musique; les spectateurs l’accueillirent à la fin avec de vifs applaudissements, et leurs cris témoignèrent de la joie générale.

A un signal donné, les cavaliers sautèrent de nouveau en selle, et, courant ventre à terre, ils lancèrent la boule, mais pas à temps, car un homme placé au dehors de l’enceinte fit entendre un coup de sifflet qui arrêta les joueurs.

La boule fut lancée de nouveau, cette fois avec l’exactitude exigée. Le fils de Méta-Manghel ou Manghel-Djou envoya son gouverneur, beau jeune homme de vingt à vingt-cinq ans, se mêler au jeu; il parut dans l’arène et fit voler la boule de main de maître, mais cependant, malgré son habileté, qui était évidente, il ne put être vainqueur; son cheval, une mauvaise bête, fut toujours devancé par les autres. La cour réunie de Méta-Manghel, avec ses costumes pittoresques, me rappela vivement les peintures indiennes que j’avais vues et admirées à Tchamba. Des siècles ont passé sur ces contrées, et pourtant la couleur locale, les mœurs et les usages sont toujours restés les mêmes.

Ce divertissement dura assez longtemps; cependant, les chevaux commençant à se lasser, les cavaliers durent mettre un terme à leur ardeur.

Les vainqueurs vinrent se présenter devant la plate-forme; ils furent acclamés, on se moqua des vaincus. Pour nous, nous retournâmes à notre tente comme nous étions venus.

Aiguière de Tchamba.
Aiguière de Tchamba.

Aiguière de Tchamba.

Le bazar de Skardo se compose d’une longue rue; il est assez pauvre en belles choses, cependant M. de Ujfalvy fit l’acquisition de certains cuivres anciens très curieux et très beaux.

La forme des aiguières baltistanes se rapproche beaucoup de la forme chinoise; elle est moins élancée que les aiguières du Cachemire, beaucoup plus massive, et les anses sont loin d’être comparables aux autres.

Les bijoux anciens que M. de Ujfalvy a rapportés sont très bien travaillés et ressemblent beaucoup aux dessins arabes; on prétend que ce sont des ouvriers de cette nation que les anciens radjahs baltis ont fait venir pour mettre leur industrie et leur talent au service de leurs désirs luxueux. En tout cas, on ne fait plus ce travail maintenant dans le Baltistan; ces bijoux en argent, incrustés d’or et de turquoises, sont d’une beauté remarquable. Nous nous procurons aussi des cuivres d’une rare distinction de forme et d’un travail fini qui nous rappellent vivement les aiguières de Kangra et de Tchamba.

Les Baltis font aussi du pachemina, qui, dit-on, est meilleur marché qu’à Srinagar, mais il n’est pas lavé et il faut lui faire subir cette préparation pour qu’il acquière cette douceur, cette souplesse qui font sa véritable beauté. C’est dans la capitale du Cachemire qu’on fait le mieux ce travail; la manière dont ils le battent, le rebattent et le lavent avec une sorte de petite noisette qu’ils mêlent à l’eau est la spécialité des Cachemiris, spécialité qui n’a pu être égalée par aucun autre peuple de l’Inde.

M. de Ujfalvy mensura nombre de Baltis au cœur de la population; il lui fut démontré mathématiquement que ces pauvres Baltis, qu’on avait confondus avec les Mongols, ou tout au moins avec les Ladakis, avaient été fortement calomniés. Ils sont bel et bien aryens, tout autant que les Brokhpa-Dardou. Comme eux, ils ont les cheveux bouclés, ondés et soyeux; la barbe est généralement fournie, ce qui n’est pas chez les Mongols. La peau, au lieu d’être glabre, est velue, et leurs yeux sont droits. Les pommettes sont loin d’être saillantes; leurs dents sont belles et leur physionomie est douce.

Ils ont souvent une cicatrice provenant d’une brûlure, de la grandeur d’une pièce de 50 centimes, sur le sommet du crâne. Quand on leur en demanda l’explication, ils répondirent qu’on leur avait fait cette opération lorsqu’ils étaient enfants, afin de les guérir ou de les préserver de maladies de la tête.

Bijoux baltis.
Bijoux baltis.

Bijoux baltis.

Quelques-uns d’entre eux se brûlent certaines parties du corps pour le même motif.

Du reste, les Hindous prétendent, dans leurs livres de médecine, que, pour apaiser les coliques les plus violentes, il suffit d’appliquer sous la plante des pieds des plaques de fer brûlantes: les douleurs se calment tout de suite; je le crois sans peine, car le remède doit être pire que le mal.

Les Baltis, depuis qu’ils sont devenus mahométans, et cela depuis une époque très reculée, ne pratiquent plus la polyandrie, comme les Ladakis; ils ne sont pourtant pas polygames, ils n’ont qu’une femme, et, quoi qu’en dise l’éminent géographe M. Reclus, elles ne se voilent jamais le visage, si ce n’est peut-être les femmes de haute distinction, qui doivent être rares dans ce pays pauvre et dont les habitants laborieux et doux auraient peine à vivre, surtout dans les hautes régions, si leurs délicieux abricots leur faisaient défaut. Ils les font sécher au soleil, et cette exportation est pour eux une grande ressource et les aide à payer les impôts qu’ils doivent au maharadjah du Cachemire.

L’été est ici très chaud, mais il est court; le bétail y est rare, à cause du peu de fourrage qu’il peut trouver dans les prairies, couvertes de neige pendant une grande partie de l’année. Ils passent leurs longs hivers à tisser des étoffes en poil de chèvre, dont le plus beau vient du Ladak. Ils sont musulmans chiites et en partie nourbakchis, secte musulmane intermédiaire entre la secte des sunnites, dont les Dardous font partie, et celle des chiites. Ils travaillent aussi des objets en pierre tendre, qu’on appelle «jade de Caboul»; elle vient des montagnes de Chigar, et cette fabrication baltistane est assez bonne.

Leurs pipes ont une tout autre forme que celles de l’Inde et du Cachemire; c’est la reproduction d’un fragment de corne de yack. M. de Ujfalvy a acheté à Skardo une pipe de cette forme, ornée d’un travail arabe en cuivre découpé de toute beauté; elle appartenait à l’ancien radjah dépossédé du Baltistan. Nous avons pu acquérir cette pipe en l’échangeant contre un objet d’une grande valeur pour ces pays-là.

Est-ce cette pipe très ancienne dans la famille qui a donné la forme aux autres, ou sont-ce les autres qui ont été le modèle? nous n’avons jamais pu le savoir, mais cette forme est particulière au Baltistan.

Notes in this chapter

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