CHAPITRE III SIMLA
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Simla.—Le docteur Leitner.—Mensurations anthropologiques.—Étoffes.—Bijoux, émaux.—Traitements des fonctionnaires aux Indes.—Le mont Djako et son saint.—Quelques mots sur les différents degrés de sainteté des fakirs.—Réflexions philosophiques.—Une fête dans un couvent de jeunes filles.—Départ.—Environs de Simla.—Fagou.—Mandian.—Komarsîn.
On me permettra ici quelques réflexions sur les goûts et les modes des Européens habitant le pays. Les gens grincheux contestent aux femmes bien des talents, mais du moins admettent-ils qu’elles peuvent décider en matière de chiffons et de tentures. L’habitation de sir Robert Egerton était bien la plus commode, la plus confortable et en même temps la plus élégante de Simla, n’en déplaise au vice-roi des Indes, chez lequel nous avons dîné quelques jours après; sa villa est certes plus spacieuse, mais, en voulant trop bien faire et trop imiter l’Occident, on n’a réussi qu’à élever une construction d’assez mauvais goût. Ah! que les couleurs orientales ressortent sous ce beau soleil, et que les demi-teintes de nos pays sont pâles à côté d’elles! Quelle détestable habitude avons-nous donc de vouloir tout reporter à notre civilisation et à notre goût!
Les Russes en Asie centrale et les Anglais aux Indes en font autant. Passe pour les maisons et les appartements, mais pour les ornements! Laissez ces étoffes aux couleurs franches et hardies qui supportent le soleil et la poussière de ces chaudes contrées et qui garnissent si bien ces murs où viennent se jouer les rayons du jour. Ces étoffes s’assortiraient merveilleusement aux beaux tapis orientaux; les tentures, les décorations indigènes, avec leurs vives couleurs, seraient en harmonie avec l’entourage. Les nôtres y paraissent pâles et mesquines, et la cretonne européenne, qui fait le bonheur des Occidentaux, doit donner aux indigènes une médiocre idée de notre goût.—Enfin, mesdames, soutenez-moi! N’est-il pas vrai que toute chose n’est jolie qu’à sa place? que la cacophonie des sons n’est pas plus odieuse que la cacophonie des couleurs? et qu’en entrant dans certains intérieurs, même riches et somptueux, on pense involontairement à ces nourrices qui tiennent dans chaque bras un enfant allochrome, le petit négrillon camus qu’elles doivent à leur époux, et le petit blanc, fils du maître?
A Simla, M. de Ujfalvy trouva en villégiature M. Leitner, le célèbre linguiste.
Cette ville, située sur le sommet d’une montagne, est un sanatorium anglais très fréquenté. On y vient respirer l’air pur et réparer sa santé altérée par les chaleurs de la plaine. La saison pluvieuse y est moins désagréable, les terrains en pente favorisant l’écoulement des eaux. M. Leitner s’empressa de se mettre à la disposition de mon mari; grâce à lui, M. de Ujfalvy put faire de nombreuses mensurations anthropologiques. Mon mari mensura surtout un grand nombre de Baltis (des Petits-Thibétains que la science anglaise avait jusqu’alors proclamés Mongols et qui, d’après les mensurations de M. de Ujfalvy, ne nous le paraissaient pas du tout). Tout en aidant mon mari à les mensurer, je me demandais comment le type primitif mongolique avait pu disparaître à ce point qu’on n’en retrouvait aucune trace. L’image de mes bons Kirghises ne se retrouvait pas dans ces faces brunes et ovales; leurs yeux en amande ne me rappelaient aucunement l’œil vif, pétillant, rond et légèrement bridé du Kirghise. Mais la science avait parlé, et, jusqu’à preuve du contraire, je devais me taire et jurer tous mes grands dieux qu’ils étaient Mongols. Donc Mongols je les regardais.
Chez lady Egerton je pus admirer les plus belles étoffes et les plus beaux bijoux des Indes, car tous les marchands lui offraient ce qu’ils avaient de mieux. Ils venaient sous la véranda, s’asseyaient, étalant par terre toute leur marchandise, absolument comme en Asie centrale. Mais quelle différence de richesse et de travail! leurs bijoux en or et en argent sont vraiment très remarquables.
Quant à ceux qui sont enrichis de pierreries, il faut se méfier de leur réputation.
Je ne doute pas un instant que les grands seigneurs n’aient de belles pierres, mais la plupart de leurs bijoux brillent surtout par l’arrangement et la disposition des couleurs. Les pierres ne sont d’abord pas taillées; le plus souvent, elles sont défectueuses, quand elles ne sont pas coloriées en dessous. Tel saphir, qui paraît d’un bleu merveilleux, sorti de sa case n’est plus qu’un mauvais caillou valant à peine quelques francs. Un Oriental est assez indifférent devant l’authenticité d’une pierre ou sa pureté. Tous ces trésors orientaux, examinés à la loupe, auraient peut-être à peine la moitié de la valeur qu’on leur suppose, et leurs pierres ne peuvent entrer en comparaison avec les nôtres, qui viennent presque toutes pourtant des Indes. Si nos bijoutiers sont plus soigneux dans leurs travaux et surtout plus honnêtes dans le choix des pierres fines que leurs confrères des Indes, ceux-ci possèdent, en revanche, les secrets d’un art merveilleux et supérieur.
C’est dans le Radjpoutana qu’on fabrique les plus beaux émaux. La peinture en émail et l’émail en relief, dont la Russie fournit de si beaux échantillons, sont des procédés relativement modernes, tandis que le cloisonné et le champlevé sont des procédés très anciens. Les émaux de Jaïpour sont des champlevés. On fait des émaux à Lahore, à Bénarès, à Luknor, à Moultan, à Kangra, et même au Cachemire, comme nous le verrons plus tard. A Tchamba on fabriquait aussi autrefois des émaux en champlevé d’une grande richesse de couleurs. Mais nulle part ils n’ont atteint une si grande perfection qu’à Jaïpour.
On ne peut se faire une idée, si l’on n’en a pas vu d’échantillons, de l’effet merveilleux produit par la richesse et la délicatesse des couleurs. Le rouge de rubis ou de corail, le vert d’émeraude, le bleu turquoise ou de saphir disposés sur un fond d’or mat sont d’un éclat et d’une transparence remarquables.
A Partabghar, dans le Radjpoutana, on fabrique des émaux tout particuliers. Une couche d’émail vert émeraude est étendue sur une plaque d’or brunie et recouverte de dessins divers découpés sur la surface émaillée aussi longtemps que celle-ci est encore molle au moyen du martelage.
A Routan, dans l’Inde centrale, sur les confins du Radjpoutana, on fait un travail semblable; souvent le fond en émail est bleu au lieu d’être vert comme à Partabghar.
Le vice-roi nous invita à un dîner officiel. Lui et sa femme parlaient très couramment le français. Il me parut que l’étiquette était plus sévère qu’à Tachkent. Était-ce parce que lady Ripon recevait avec son mari, puisqu’elle habite près de lui, tandis que lorsque nous étions à Tachkent, le général Kaufmann recevait seul et un peu en garçon, sa femme étant presque toujours absente de Tachkent. Cette différence peut peindre les mœurs des deux pays sans autre commentaire. Tout le monde fut excessivement aimable pour nous. M. et Mme Bering, qui avaient longtemps habité le Caire, parlaient admirablement le français (M. Bering avait été contrôleur des finances égyptiennes).
M. Lyal, secrétaire d’État au département des affaires étrangères des Indes britanniques, qui eut une longue conversation avec mon mari, lui expliqua la raison pour laquelle l’administration anglaise aux Indes jouissait d’une réputation d’honnêteté si bien établie. D’abord aucun fonctionnaire, aucun officier anglais ne peuvent recevoir de cadeaux des indigènes; s’ils en reçoivent, ils sont obligés de les déposer à l’administration centrale, qui les transporte à Calcutta, où ils sont vendus au profit des pauvres. Si quelques-uns d’entre eux violaient la loi, ils seraient aussitôt renvoyés. Ensuite le gouvernement anglais paye excessivement bien ses fonctionnaires, afin d’engager l’élite de la jeunesse anglaise à solliciter des fonctions dans le Civil service des Indes. Le traitement est si élevé que les places vacantes sont très recherchées. Ainsi, par exemple, le gouverneur du Pendjab touche un traitement de 9500 roupies, presque 20 000 francs par mois, et il n’est que lieutenant-gouverneur.
Les gouverneurs de Madras et Bombay touchent 12 000 roupies par mois, et le vice-roi des Indes 25 000 roupies, tandis que le général Kaufmann, gouverneur général du Turkestan, n’avait que 40 000 roubles par an, toutes les indemnités comprises.
La retraite des fonctionnaires du Civil service est très belle; tous, sans exception de grade, ont 1000 livres sterling, soit 25 000 francs par an. De cette manière on n’a pas le fond du panier, hommes qui, ayant peine à vivre dans leur pays en raison d’indélicatesses plus ou moins graves, acceptent avec empressement un traitement qui leur permet de végéter dans un pays où ils ne seront pas connus. Ils y apportent alors leurs habitudes relâchées et ne se font aucun scrupule de voler les indigènes. L’administration en souffre et se trouve déconsidérée. C’est ainsi que le Turkestan est peuplé de tchinovnik ou employés d’une délicatesse douteuse, et que le service civil est assez déconsidéré, car les plus hauts fonctionnaires, comme les plus modestes, ne sont pas exempts de blâme.
Les mœurs des Anglais sont aussi plus correctes que celles des Russes; en général du moins, les femmes vivent toutes avec leur mari. Au Turkestan il n’est pas rare de voir des fonctionnaires vivre maritalement avec une femme séparée d’avec son mari, et, s’il finit par pouvoir l’épouser (le divorce étant pratiqué), l’ancien époux devient très bien l’ami du nouveau. Ils vivent alors à trois dans la plus parfaite intimité, sans que personne y trouve rien à redire.
Les promenades à Simla sont superbes. La plus renommée est celle du Glane; nous nous y sommes rendus en tchampang pour y prendre le thé; le paysage est enchanteur. Le vice-roi, le gouverneur du Pendjab et le commandant des troupes ont seuls le droit d’aller en voitures attelées. Les autres personnes vont en tchampang ou à cheval; quelques petites voitures roulantes font innovation. Lorsqu’il pleut, les cavaliers ont un costume très curieux: en dehors du manteau qui les couvre, ils ont un immense tablier de même étoffe, qui, en s’attachant à la taille, leur préserve parfaitement les jambes. Quand ils n’ont pas de capuchon, ils tiennent dans leur main droite un parapluie et se rendent ainsi préservés aux plus grands dîners.

Simla, vue prise du mont Djako.
La curiosité de Simla est un saint qui habite un des plus hauts sommets dominant la ville. Ce saint, qu’on appelle fakir chez les Musulmans et goussaïn chez les Hindous, vit sur cette hauteur appelée Djako, au milieu d’une grande troupe de singes, qu’il nourrit et qui le connaissent aussi bien que les poules connaissent la fermière. Lorsqu’il les appelle, rien n’est curieux comme de voir ces animaux sauter d’arbre en arbre, gambader, se bousculer même pour arriver plus vite. Ce saint homme s’est construit une maison assez propre (lui-même l’est également sur ses vêtements), dans laquelle il demeure été et hiver, vivant du produit de la charité de ses coreligionnaires et des étrangers qui viennent le visiter. La récolte étant nombreuse l’été, il conserve pour l’hiver, lorsque la neige couvre ces lieux charmants et empêche toute communication. Que l’homme résiste à ce climat, rien d’étonnant; mais que les singes le supportent, voilà ce que je n’ai pu m’expliquer. A moins qu’ils ne fassent pénitence aussi: ces bêtes-là sont vicieuses et ne disent pas le fond de leur pensée. Nous avons questionné le fakir à ce sujet, mais il n’a répondu qu’une chose: «Quand Dieu m’envoie de la nourriture, je partage avec eux».
J’ai dit qu’il était propre, ce qui est assez rare chez les saints hindous. Il appartenait peut-être à la classe des brahmines, qui veulent arriver au degré le plus parfait de la sainteté. Cet état de perfection s’appelle Achrama ou Tchar-Acheroum. Il y a quatre degrés. Le premier est le brahmtchari; le deuxième, gerischtz; le troisième, bamperitz. Le quatrième, appelé bramognani, renferme à lui seul deux degrés: le saniassi et le yogi. Dans ce haut degré de perfection, ces saints sont entièrement dépourvus de vêtements. Le premier couvre cependant quelques parties de son corps; mais le yogi, trop saint pour s’occuper des bienséances et des préjugés humains, va parcourant le monde, choisissant les endroits les plus fréquentés, dans un état de nudité complet. Ce sans-gêne n’est, du reste, aucunement choquant pour les Hindous, aux yeux desquels rien de naturel ne peut être obscène, et c’est en présence des hommes, des femmes et des enfants qu’il s’inflige les plus douloureuses tortures. Quelques-unes de ces tortures sont très originales, à tel point même que je n’en puis donner une description, même vague. Je renvoie le lecteur curieux à une jolie histoire de Voltaire, le Fakir.
Le saniassi, au contraire, s’enfonce dans les forêts, un bâton à la main; il se nourrit de ce qu’il trouve. On le reconnaît à une ceinture de toile jaune dont il s’entoure les reins. Je crois que la couleur ne restera pas longtemps jaune, car il portera cette ceinture jusqu’à ce qu’elle tombe en lambeaux. Il ne parle jamais; un seul mot sort de sa bouche: ôm, mot sacré, vénéré entre tous et écrit le premier dans les Védas, le livre par excellence des Hindous.
On ne saurait s’imaginer à quel degré d’insensibilité ces hommes parviennent. Rien ne peut les distraire de leur état contemplatif; les plus grands déchaînements de la nature ne peuvent les tirer de leurs méditations. Leur ascétisme est brutal. Il y en a qui portent d’énormes colliers de fer; d’autres se chaussent avec des sabots garnis en dedans de pointes et marchent ainsi; d’autres encore s’enferment dans des cages en fer qui les entourent depuis les épaules jusqu’aux chevilles; ils ne peuvent alors ni se coucher ni s’asseoir, et, dans cette position, ils se font suspendre à un arbre.
Un auteur raconte ainsi les souffrances d’un yogi: «Un yogi se tenait debout, ses yeux constamment fixés sur le soleil et aussi immobile qu’un buisson, son corps à moitié couvert de la terre qui s’est amoncelée autour de lui et qui sert de retraite à d’innombrables fourmis; cette peau de serpent qui a pris la place du zennar et retombe par un bout sur ses reins, ces plantes noueuses qui entourent et pressent son cou; ces nids d’oiseaux qui couvrent ses épaules.» Notre fakir de Simla était loin de cet état de sainteté, et je doute qu’il eût envie d’y parvenir, mais cependant les pratiques auxquelles ces fanatiques se livrent sont assez rigoureuses. Ainsi, dans le second degré de sainteté, ils se lèvent une heure avant le jour, font leurs ablutions par n’importe quel froid, puis leurs prières. Ils se nourrissent de ce qu’ils glanent ou de la générosité des personnes, et ils passent leurs nuits à contempler les astres; plus tard, parvenus au troisième degré, ils doublent leurs ablutions, ne se couvrent que de feuilles et d’écorces d’arbre, ne se coupent ni les cheveux ni les ongles et se soumettent à un jeûne perpétuel. Ce jeûne, appelé chanderayan, est ainsi réglé: le premier jour du mois, une bouchée; le second, deux, et ainsi de suite jusqu’à trente; ce nombre est la plus grande bombance à laquelle on puisse se livrer; il faut ensuite que le pauvre fakir aille en décroissant pour revenir au nombre primitif. De plus, il ne doit pas même faire cuire son riz. En ce troisième état de sainteté, le bamperitz peut, si l’âge ou la maladie lui ôte la force de pouvoir vaquer à ses occupations quotidiennes, il peut, dis-je, se donner la mort. Sous certaine condition, cette mort volontaire le conduit directement au ciel. Il doit, par exemple, ou se noyer, ou se livrer aux flammes, ou se précipiter du haut d’un rocher, ou bien encore il se retire vers l’est ou vers le nord, sur une terre nue et inconnue, et là, dans une contemplation devant Dieu, il attend la mort, qui ne peut tarder à le surprendre, au milieu des souffrances de la faim.
Lorsqu’à table, le soir, je racontai ma visite au fakir, un des nôtres me dit: «Dieu, ou Brahma, ou Jehovah, ou Jupiter aurait là l’occasion de faire le plus utile des miracles: de faire entrer dans la cervelle abrutie de ces gens-là cette idée bien simple, qu’on ne se rapproche pas de la divinité en s’éloignant de l’humanité. Il est sans doute très indifférent à Dieu le Père ou à Dieu le Fils qu’un gars crépu se coupe ou ne se coupe pas les cheveux, tandis qu’il aurait certainement plaisir à le voir vivre proprement et honnêtement.... Mais Dieu ne fera pas ce miracle; il sait que si sa propre bonté est infinie, la bêtise humaine est bien plus infinie encore et que ses miracles même ne la guériraient point.»
Et comme j’écoutais avec sympathie mon aimable voisin, dont le visage exprimait beaucoup de douceur naturelle et de philanthropie chrétienne, il ajouta: «N’est-il pas affligeant de voir, chez un peuple très bien doué, la superstition brutale exercer ses ravages? combattue sous une forme, et renaissant sous une autre. Mais, hélas! nous n’avons, ni vous ni moi, le droit de nous indigner contre les fakirs; ils nous renverraient à notre histoire d’Occident, aussi peu édifiante, en somme, que celle d’Orient.»
Je ne sais quelle sera la fin du fakir que nous visitions; pour le moment, au milieu de ses singes, il paraissait enchanté de sa situation et de la générosité de sir Robert Egerton, et, avec les plus grands salam, il accompagna notre départ.
Le lundi 6 juin, nous assistions à une fête donnée à l’occasion des pensionnaires du couvent des Capucines. Ces sœurs de charité s’occupent de l’éducation des jeunes filles et recueillent avec une touchante bonté toutes les orphelines. J’y vis là une sœur française de Lyon, qui, depuis trente-trois ans, habitait les Indes, sans que son état de santé s’en soit affaibli, au contraire; toujours malade à Paris, elle se portait dans ce climat mortel beaucoup mieux que partout ailleurs. Le vice-roi, qui est catholique, et lady Ripon assistaient à cette solennité. Ces belles jeunes filles et ces jeunes gens dansant ou jouant à colin-maillard sur ces pelouses au milieu de ces superbes montagnes formaient un tableau qui ne manquait pas de charme, et j’eus occasion de voir combien les Anglais, même de la plus haute condition, aiment en général les exercices de corps, car bientôt il y eut autant d’assistants et d’assistantes que de pensionnaires. Chose touchante, que nous ne pûmes nous empêcher de constater, les jeunes gens les plus valeureux se mêlaient à ces divertissements avec un entrain remarquable. Il y avait entre autres lord Charles Beresford, renommé pour sa bravoure; il s’était battu avec un courage sans égal contre les Zoulous, et il tournait et se retournait au milieu de ces danses et de ces rondes presque enfantines et s’en donnait à cœur joie. Et pourtant ce même lord ira sur le Condor en Égypte soutenir les droits de sa patrie au péril de sa vie, prendra part au bombardement d’Alexandrie, et il fera, comme commandant d’une petite canonnière, des prouesses de valeur.

Barne’s Court, habitation du gouverneur du Pendjab à Simla.
Le 7 juin, à sept heures et demie du matin, nous quittons Simla.
Après bien des démarches, le vice-roi avait accordé à M. de Ujfalvy ce que d’abord sir Robert Egerton lui avait refusé (vu les difficultés et les périls de la route), la permission de nous rendre à Srinagar, capitale du Cachemire, par le haut Tchamba et la route de Badravar. Nous allions donc voir un pays à peu près inconnu des voyageurs et remplacer pour longtemps le chemin de fer par le cheval.
M. Clarke, chargé par le musée de South Kensington de faire des acquisitions pour cet établissement, avait obtenu des autorités britanniques de suivre la même route.
Notre dernier déjeuner pris dans la jolie habitation du gouverneur du Pendjab appelée Barne’s Court, nous montions à cheval. Le capitaine Egerton, neveu du gouverneur, et M. Dane devaient nous faire la conduite jusqu’à la sortie de la ville.
Vingt coulis portaient nos bagages, que nous avions, il est vrai, réduits à la plus simple expression possible, mais il nous fallait cependant emporter une tente, une table, des chaises, deux lits, des ustensiles de cuisine, etc. Nos domestiques suivaient à pied, ainsi que les saïs, chargés de s’occuper des chevaux.
Dans un pays où chacun a sa caste, qu’il ne peut enfreindre sous peine de la perdre, le service devient, par cela même, très compliqué. Par exemple, le bisti, qui porte de l’eau, ne pourra pas faire autre chose, car, quoique les Hindous soient divisés en quatre grandes castes principales, ils ont une telle infinité d’autres castes que chaque métier, chaque fonction presque fait partie d’une autre caste. On conçoit aisément ce que cette diversité peut entraîner de désagréments.
La route était superbe, longeant tout le temps les montagnes; les vallées se déroulaient dans le fond et formaient des gorges étroites. Des cèdres deodar d’une hauteur prodigieuse couvraient les flancs de ces élévations terrestres. Au sortir de Simla, nous passons sous un tunnel creusé de main d’homme. La route devenant vraiment de plus en plus belle, nous descendons de cheval, et, tout en marchant, nous cueillons des fleurs pour un herbier. Nous nous croyons dans le plus beau jardin du monde, tant la route est bien entretenue. Il ne faisait pas trop chaud; le soleil était couvert de temps en temps par des nuages précurseurs de la saison des pluies, qui allaient nous atteindre pendant notre voyage. Mais, bah! son sourire était si beau lorsqu’il éclairait le fond de la gorge dans laquelle notre regard plongeait d’une hauteur vertigineuse! pourquoi nous attrister d’avance à cette pensée? Les maisons apparaissaient de temps à autre, juchées au milieu de cette verdure; le blé doré formait de beaux tapis; la terre labourable, disposée de gradin en gradin, descendait doucement jusqu’à ce qu’elle fût arrêtée par un autre mamelon. De petits sentiers serpentaient sur ces montagnes, attestant partout la présence de l’homme. Des vaches, des chèvres paissaient sur ces pentes élevées. Des mulets, des coulis nous croisaient, portant à dos, les uns comme les autres, de lourds fardeaux; les pieds des hommes, comme ceux des animaux, étaient d’une grande sûreté.
Près de Fagou, le paysage devint splendide. Mais, hélas! on voyait que la convoitise de l’homme avait passé par là. Les flancs des montagnes étaient déboisés; des troncs d’arbres brûlés montraient de quelle beauté ils avaient dû être lorsqu’ils étaient vivants. Leur ombrage avait dû autrefois abriter cette belle route, et ceux qui restaient semblaient protester contre cette dévastation. Les torrents, que les pluies grossiront bientôt et dont les lits sont encombrés de pierres et de rocs épars, achèveront l’œuvre de l’homme. Qu’ils devaient être beaux autrefois, ces fiers mamelons arrosés par cette rivière tortueuse qu’on aperçoit au fond de la gorge!
Et je me sentis une violente colère contre ces petits radjahs, qui, pour se procurer de l’argent, ont vendu ces bois aux Anglais. Encore si l’on voyait trace de reboisement, mais non. L’indifférence orientale se montre bien dans cette circonstance; l’avenir de leur pays, de leurs sujets leur est bien égal; pourvu qu’ils jouissent, après eux le déluge.
Un petit garçon nous offre des fraises qu’il vient de cueillir sur la montagne; elles n’ont aucun goût.
Fagou est un petit village hindou, bâti sur le sommet de la montagne. Les maisonnettes sont construites en pierres et en ardoises. Les indigènes ne connaissent pas le ciment, quoiqu’il y ait beaucoup de chaux dans ces montagnes, et ils retiennent les pierres en les encadrant de bois de distance en distance.
Le bungalow dans lequel nous entrons est une maison construite par le gouvernement anglais pour la commodité des voyageurs. Ces maisons sont toujours très propres et possèdent plusieurs chambres, grandes et spacieuses, avec des cabinets de toilette. Les chambres s’ouvrent toutes sous la véranda qui entoure la maison afin de les préserver de l’ardeur du soleil.
Cuisine convenable et prix réglés et tarifés officiellement, double commodité pour le voyageur. La chambre coûte une roupie par personne, pour douze heures; les autres douze heures sont comptées double, et ainsi de suite; mais il ne vous est pas permis de rester plus de trois jours, et, quoique le kansama, chef du bungalow, ne vous mette pas à la porte, il ne vous donne aucune nourriture.
Le 8, orage et pluie torrentielle jusqu’à dix heures. C’est long. Mais tant pis! La pluie n’arrête pas les braves; nous faisons charger les mulets. En route!
Le soleil a reparu; le chemin sera plus frais et les arbres de la forêt embaumeront les airs de leur parfum printanier.

Indigènes des environs de Simla.
Quelle délicieuse route, toute boisée au nord! Aussitôt qu’un aplatissement le permettait, la terre, labourée en gradins, laissait sortir de son sein de beaux épis de blé qui s’épanouissaient et se doraient sous les rayons ardents du soleil. Dans le fond, à peine voyait-on le torrent qui, comme un mince filet d’argent, arrosait capricieusement ces gorges dérobées. Que de quartiers de roche on avait dû faire sauter pour construire cette route et la conduire au milieu de ces dédales montagneux! Des sinuosités rocheuses nous frôlaient à chaque instant et risquaient d’emporter nos chapeaux, perte irréparable pour nous.
A midi, le temps avait gardé, malgré le soleil, un peu de sa fraîcheur du matin; aussi, mis en belle humeur et après nous être reposés, nous faisons une autre étape, qui nous mènera à Mandian. C’est au milieu d’un parc anglais que nous croyons marcher, tant ces montagnes qui s’entre-croisent sont belles! Quelques fermiers anglais, dont on aperçoit les maisons aux murs blancs, sont venus s’établir dans ces sites enchanteurs.
Le soleil a vaincu pourtant. Si nous ne marchions pas sous ces épais ombrages, nous serions bien incommodés par lui. Nous le sentons lorsque nous nous trouvons sur ces corniches et sur ces balcons dénudés, surplombant le précipice à des hauteurs vertigineuses. Au milieu du chemin heureusement, après un passage des plus étroits, je ne sais quelle mouche piqua le cheval que montait le domestique de M. Clarke, mais, au moment où ce dernier ayant ordonné au premier de passer en avant pour aller au bungalow prochain commander notre dîner, au moment où nous nous garions, l’animal hennit et se rua sur le cheval que montait M. Clarke; celui-ci, pris à l’improviste, tomba et roula sur le flanc de la montagne; par bonheur, il fut arrêté par un buisson.
Ses blessures n’étaient pas graves; il avait eu le front labouré par les sabots du cheval, nous le pansâmes à une belle source voisine. Il fut obligé, malgré un grand mal de tête, de marcher jusqu’à la station prochaine, car sa bête avait eu la jambe écorchée et était tout en sang. M. de Ujfalvy lui persuada de renvoyer le cheval avec l’indigène; cette bête, n’étant pas habituée aux montagnes, pourrait nous causer des accidents encore plus graves.
Mandian est admirablement situé sur un plateau entouré de belles montagnes.
En arrivant au bungalow, nous ne trouvons pas notre dîner prêt. Aussi le kansana ou cuisinier nous proposa-t-il, en attendant, d’aller chasser une tigresse et ses petits, qui mettaient en émoi tout le village. Ces messieurs, mal armés pour cette chasse, au fond du cœur peut-être mal disposés, déclinèrent cet honneur, et M. Clarke, la tête emmaillotée, s’allongea. Mon mari s’occupa de ses chevaux, qu’on nourrit ici avec une espèce de pois chiche appelé grâm, qui remplace très bien l’avoine.
A partir de cette station il faut laisser les mulets et reprendre les coulis; ceux-ci se payent à raison de 4 annas[2] par station, tandis que les mulets coûtent 8 et 10 annas.
De Mandian à Narkanda, la route est ravissante. Nous nous arrêtons à cette station quelques heures seulement pour y déjeuner et faire reposer nos bêtes. Puis nous repartons pour Komarsîn. Quelle superbe et magnifique forêt de cèdres deodar! Ils sont si hauts que le regard a peine à suivre leurs pointes élancées. Combien de siècles ont passé et passeront encore avant que la hache des indigènes mette un terme à leur longue existence? Nous sommes vraiment émerveillés. Mais notre enthousiasme est bientôt refroidi; le chemin devient abominable: on voit que les Anglais ne s’en sont pas occupés et qu’ils ont laissé le soin de l’entretenir au radjah qui, sous le protectorat des Anglais, administre ce pays. Hélas! nos pauvres bêtes et nos pauvres corps s’en ressentent; ce n’est pas un chemin, c’est le fond d’un torrent à sec que nous traversons. C’est plus commode et moins coûteux.
Au bas de cette exécrable route nous rencontrons M. Anderson, fonctionnaire anglais des plus aimables. Nous nous arrêtons pour causer ensemble, et, comme il a été longtemps résident anglais à Srinagar, il nous donne d’utiles renseignements.
Il regrette ce beau pays, et peut-être aussi sa situation. A présent, il est chef de tous les malfaiteurs des Indes, qui, dans ce pays, forment une caste qui est non pas protégée, mais acceptée et tolérée par les indigènes. Dès leur enfance on leur apprend à dérober, et leur plus ou moins grande adresse est récompensée par les anciens.
Il n’y a pas de sot métier!
Le gouvernement britannique, ne pouvant faire cesser cet état de choses, a cru faire pour le mieux en les enrégimentant, si je puis m’exprimer ainsi, et en les mettant sous la haute surveillance de M. Anderson, fonctionnaire des plus recommandables et des plus énergiques. Je ne sais si ce poste excite beaucoup de convoitises....
S’il est un reproche à faire aux Anglais, qui sont maîtres des Indes, c’est certainement leur condescendance envers les indigènes. Mais ce respect qu’ils professent envers les usages, les coutumes, les mœurs et la religion des vaincus est d’une bonne politique.
L’Hindou, tolérant et tranquille par nature, se soumet plus volontiers à celui qui lui laisse le libre exercice de sa conscience et de ses habitudes. Du reste, envers deux cent cinquante millions d’individus, il serait bien difficile aux vainqueurs d’agir autrement, et les Anglais, hommes pratiques par excellence, se sont pliés tout de suite aux exigences de la situation.
A Komarsîn, hélas! nous ne trouvons point de bungalow, mais il y a une place superbe, sur laquelle nous allons dresser nos tentes.
Au lever de l’aurore nous sommes réveillés par les sons d’une musique criarde et discordante. On dirait plutôt un charivari. Qui pourrait croire que de tels accords sont adressés au dieu? C’est pour le réveiller.
De fait, cette sauvage musique ne peut manquer son effet. Pendant un quart d’heure on se livre à ce bruyant exercice. Enfin, quand le dieu est réveillé et mis sans doute en bonne humeur, en meilleure que la nôtre, par cette joyeuse aubade, les indigènes lui adressent leurs prières.
Au moment de partir, nous nous aperçûmes que les indigènes cassaient les pots dans lesquels ils nous avaient apporté de l’eau. Tout ce que touche un Européen est souillé, à leurs yeux, et s’ils s’en servaient ils seraient souillés eux-mêmes. Mais ils n’oublièrent pas de nous les faire payer; il paraît que l’argent a la vertu de se préserver de toute souillure, puisqu’ils le prirent avec beaucoup d’empressement.
Le souverain de ce petit pays souffre, dit-on, d’une maladie cérébrale, et l’administration de ses États s’en ressent énormément.
Tout est dans un désarroi complet; aussi nous nous félicitions, car le lendemain nous devions entrer de nouveau sur le territoire britannique.
Nous devions visiter le ravissant pays du Koulou, et nous avions hâte de sortir de celui-ci, gouverné par un indigène.
Mais cependant nous nous demandions avec effroi quelles routes s’offriraient à nous avant de quitter ces parages.