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Vieilles Histoires du Pays Breton

III RÉCITS DE PASSANTS

Reading edition

LES DEUX AMIS

C'était le soir de la Toussaint, à la veillée, dans une vieille maison des environs de Plogoff, bâtie sur l'emplacement et avec les pierres de l'ancien manoir de Kergaradec.

On connaît ce paysage funèbre de l'extrémité du Cap. A gauche, le morne chemin qui mène vers Lezcoff, la pointe du Raz et le gouffre de l'Enfer; à droite, la vallée profonde, où dort, dit-on, sous les eaux grises de l'étang de Laoual, tout un quartier de la Ker-Is des légendes, et qui s'ouvre, vers l'ouest, entre les promontoires sinistres du Raz et du Van, sur la mystérieuse baie des Trépassés.

Dans la cuisine, étroite et sombre comme une crypte, une douzaine de personnes formaient cercle devant l'âtre, encadré, suivant l'usage de la région, par une boiserie peinte supportant, sur une tablette, une vierge en faïence entre deux bouquets de fleurs artificielles.

Un feu de mottes brûlait dans le foyer et remplissait le réduit d'une âcre odeur de tourbe.

Les cloches de Plogoff entrèrent en branle, se mirent à tinter le glas de nuit pour la fête du lendemain. Gaïd Dagorn, la maîtresse de la maison, donna le signal de la prière et commença la série des De profundis pour tous les parents défunts. Les oraisons se succédèrent tant que dura le glas; puis, quand les voix des cloches se furent tues dans le lointain, il se fit parmi les assistants un long silence.

Le grand bruit de la mer semblait par instants tout proche, comme si les lames fussent venues battre contre les murs du logis. Gaïd, après s'être signée une dernière fois, interpella une espèce de colosse aux poings velus, assis en face d'elle, de l'autre côté de la cheminée.

—Çà, taupier, dit-elle, puisque vous êtes des nôtres, ce soir, contez-nous une histoire de votre pays de Commana, là-bas, à l'intérieur des terres.

L'homme fit entendre un grognement, un hon inarticulé.

Puis, comme la ménagère insistait:

—Tout de même, prononça-t-il… Seulement, ce n'est pas une histoire, c'est une chose arrivée.

Et il commença d'une voix posée, un peu sourde.

* * *

«A Rozvélenn, en Sizun de la montagne, vivait, il y a quelque vingt-cinq ans, un fermier du nom de Jean Bleiz, qu'on appelait encore Bleiz du Ménez, pour le distinguer d'un de ses cousins qui habitait le bourg.

«Je l'ai connu. C'était un homme laborieux et sage. Ses terres étaient les mieux tenues qui se pussent voir à dix lieues à la ronde. On disait de lui que le beau blé venait aussi aisément dans ses champs que la fougère dans les champs des autres. Le vrai, c'est qu'on eût fait bien de la route avant de trouver un travailleur aussi capable, aussi entendu.

«Mais son fils Noël, élevé à son école, lui était, il faut le dire, d'une aide singulièrement précieuse. Quel beau gars, solidement découplé! et si attaché à sa besogne! L'esprit sérieux, avec cela, trop sérieux même. Son père le morigénait souvent à ce propos.

«—Tu ne prends pas assez de bon temps. Tu réfléchis trop. Va donc aux pardons, avec les camarades, et danse, et amuse-toi.

«Lui souriait, se contentait de répondre doucement:

«—Que voulez-vous? Je suis comme je suis. Mon plaisir n'est pas où est celui des autres; voilà tout. D'ailleurs, je ne suis pas seul de mon espèce. Est-ce que Evenn, sous ce rapport, n'est pas tout mon portrait?

«Le vieux Jean Bleiz, alors, de conclure:

«—Ce qui me déplaît chez toi ne me plaît pas davantage chez ton Evenn.

«Mais, me demanderez-vous, qu'était-ce que cet Evenn?

«Voici.

«C'était un jeune homme du même âge que Noël Bleiz, et son inséparable. Son père avait tenu, jadis, la ferme de Keranroué dont les terres touchent celles de Rozvélenn. Mais le pauvre René Mordellès,—c'était son nom,—quoiqu'il fût, lui aussi, un maître laboureur, avait toujours été desservi par la malechance. Au lieu que les cultures de Jean Bleiz, son voisin, prospéraient de plus en plus, d'année en année, les siennes, quelque peine qu'il se donnât, tournaient toujours contre son attente. Il y a comme cela des domaines et des gens sur qui pèse une fatalité. René Mordellès épuisa, on peut dire, toutes les infortunes. Ses bêtes crevaient, sans qu'on sût de quelle maladie; l'eau noyait ses foins; sa moisson se desséchait sur pied. Un hiver, la foudre tomba sur sa grange. Il lutta longtemps, finalement fut vaincu. La tristesse et le désespoir s'emparèrent de lui et le conduisirent à la tombe. Sa veuve ne tarda pas à le suivre dans la mort.

«Restait un enfant, Evenn, ou, comme on l'appelait alors, à cause de son jeune âge, Evennik.

«Il venait d'avoir dix ans et se préparait à sa première communion. Sur les bancs du catéchisme, il s'était lié d'amitié avec Noël Bleiz; ensemble ils allaient au bourg, ensemble ils en revenaient. Le soir de l'enterrement de René Mordellès, Noël dit à Evenn:

«—Tu n'as plus de chez toi. Veux-tu demeurer avec nous, à Rozvélenn? Tu y serais comme dans ta propre maison. Mon père te donnerait les gages d'un gardeur de vaches. Tu deviendrais comme mon frère et nous ne nous quitterions plus.

«Le lendemain Evenn Mordellès était installé chez les Bleiz. Et, à partir de ce moment, en effet, Noël et lui ne firent plus un pas l'un sans l'autre.

«Leur amitié ne fit que grandir avec l'âge, à mesure qu'ils grandissaient eux-mêmes.

«Le temps vint pour eux de tirer au sort. Il se trouva que Noël eut un mauvais numéro, tandis qu'Evenn en ramenait un bon. Jean Bleiz, qui se sentait vieillir, fut désolé, à la pensée que son fils lui serait enlevé pour sept ans, sans compter que c'était l'époque où l'on se battait par là-bas, je ne sais où, du côté de la Russie. Et la ménagère, la bonne Glauda, était encore plus navrée que son mari. Dès que les hommes étaient partis pour les champs, elle s'asseyait sur le banc-tossel, auprès de la cheminée, pour pleurer à chaudes larmes, se lamenter, en maudissant la conscription et la guerre. Le soir, tout le monde couché dans la ferme, Jean Bleiz et elle s'attardaient de part et d'autre du foyer, devant la cendre déjà éteinte, à échanger leurs idées noires, leurs craintes, leurs mauvais pressentiments.

«—C'est si long, sept ans! disait Jean Bleiz. Serai-je encore là, quand il reviendra?

«—Ce à quoi je songe, moi, c'est qu'il peut ne pas revenir, faisait Glauda.

«Et ils restaient songeurs, tristes, sans foi dans l'avenir, murmurant chacun à part soi:

«—Si du moins le sort était tombé sur Evenn.

«Quant à acheter un remplaçant, cela n'était pas dans leurs moyens. Le «marchand d'hommes» demandait trop cher.

«Cependant les jours s'écoulaient, rapprochant le terme fatal.

«Evenn n'avait pas été sans voir que Jean Bleiz avait beaucoup perdu de sa vaillance à la tâche et que Glauda, à table, sitôt qu'elle fixait les yeux sur son fils, se détournait pour essuyer furtivement une larme.

«—Allons, se dit-il un matin, au saut du lit, il faut qu'aujourd'hui je me décide à parler.

«Le hasard favorisa son dessein. Quand il vint prendre les ordres du maître pour la journée, Jean Bleiz s'exprima de la sorte:

«—J'ai résolu de commencer à défricher la Grand'Lande. Tu guideras les chevaux et Noël conduira la charrue. Buvez tous deux un bon coup de cidre, car les souches sont vieilles et le travail sera dur.

«Voilà nos gaillards partis. Quand ils furent seuls, avec l'attelage, là-haut sur le versant du Ménez, dans la Grand'Lande, Evenn dit à son ami Noël:

«—Laissons souffler un peu les bêtes avant d'entamer la première tranchée, et asseyons-nous sur cette roche plate qui est, si l'on en croit les vieilles femmes, le tombeau d'un saint inconnu. Regarde comme on voit bien de cette place tout le pays!

«—Comme tu prononces ces paroles d'un ton étrange! prononça Noël. Ta voix tremble.

«—Peut-être, car mon cœur bat avec violence.

«—Pourquoi?

«—Parce que j'ai une demande à te faire et que j'ai peur que tu me refuses.

«—T'ai-je jamais rien refusé, à toi qui m'es plus qu'un ami, plus qu'un frère?

«—Eh bien! promets-moi que tu m'accorderas encore cette grâce-ci.

«—Tout ce que tu voudras, pourvu que ce soit en mon pouvoir.

«—Jure-le.

«Noël cracha, selon l'usage, dans le creux de sa main droite, et leva la paume ouverte vers le ciel.

«—Je le jure, fit-il.

«—Tu me donnes donc la plus grande joie que j'aie jamais rêvée en ce monde, reprit Evenn. Je vais enfin pouvoir m'acquitter de ma dette envers toi et envers tes parents. Tu te rappelles, Noël, ce soir d'octobre où l'on porta ma mère en terre, pour la réunir à son mari, à mon pauvre, à mon malheureux père, Dieu lui fasse paix! Je sanglotais au pied de la tombe, suppliant Dieu de me faire mourir, moi aussi, maintenant que je n'avais plus personne, plus rien, pas même un toit, puisque la vente avait eu lieu l'avant-veille à Rozvélenn et que le nouveau fermier attendait, avec ses meubles, dans la cour, tandis que le cercueil de la défunte franchissait le portail. Soudain, j'entendis une voix qui me disait: «Viens, Evennik! ton lit est fait chez nous.» Grâce à toi, Noël, grâce à Jean Bleiz et à Glauda, je n'ai pas connu l'amertume du pain mendié. J'ai eu la nourriture du corps et cette autre nourriture, la plus nécessaire de toutes, celle de l'âme. J'ai été aimé, moi l'orphelin, moi l'enfant de misère et d'abandon. Pas un matin je ne me suis réveillé sans te bénir, toi et les tiens. Mais comment vous prouver à tous que vous n'aviez point obligé un ingrat? En m'appliquant au travail de mon mieux? Beau mérite! Ton père n'a jamais voulu admettre que je travaille sans être payé… A la fin tout de même, l'occasion que je guettais est venue. Avoue, Noël, que je serais le plus méprisable des hommes si je la laissais échapper… J'ai tiré un bon numéro, toi un mauvais; mais tu ne partiras point: c'est moi qui partirai à ta place.

«Le fils de Jean Bleiz, assis sur la roche, à côté de son ami, avait écouté Evenn Mordellès sans l'interrompre. Mais, aux derniers mots, il bondit.

«—Cela, jamais! s'écria-t-il.

«—J'ai ta parole sacrée, riposta l'autre.

«—Il n'y a pas de parole qui tienne!… Quand le sort a prononcé, ce qui doit être doit être. Le sort, c'est la voix de Dieu. Dieu ne m'en voudra point de parjurer un serment fait à l'encontre de ses desseins.

«—Tu t'emportes bien légèrement, Noël, dit Evenn, la main sur l'épaule du jeune homme… et bien inutilement aussi, ajouta-t-il, en tirant de la poche intérieure de sa veste un papier plié avec soin. Tu vois ça! C'est la feuille de route d'Yves Mordellès, fils de défunts René et Marie Mingam, accepté, sur avis du commandant de recrutement, comme soldat du train des équipages, en remplacement du nommé Noël Bleiz, auquel il est reconnu apte à se substituer… Et maintenant, frère, à la charrue! Les chevaux commencent à se demander ce que nous faisons là…

«La Grand'Lande, je vous prie de le croire, fut éventrée de la belle façon. Noël était si impressionné, si nerveux, si dépité même, qu'il faisait voler le coutre comme une hache à travers les souches d'ajoncs presque séculaires.

«A dix heures, quand le corn-boud de la ferme appela les laboureurs au repas, la sueur ruisselait du front du jeune homme, pressée comme les gouttes d'une pluie d'orage. Mais son âme aussi s'était amollie. Et, lorsqu'Evenn, le prenant par le bras, lui demanda: «Dis, est-ce que tu m'en veux encore?» il ne put que le serrer sur sa poitrine et fondre en larmes.

* * *

Ici, le taupier s'interrompit:

—Je n'ai pas l'habitude, fit-il, de parler si longtemps d'une seule haleine. Dans mon métier, on est plutôt silencieux.

Gaïd Dagorn, qui savait son monde, comprit que c'était une écuellée de cidre qu'il attendait. Il la but d'un trait; puis, s'étant essuyé les lèvres du revers de sa manche, il reprit le fil de son récit:

«Ce soir-là, donc, quand les servantes eurent fini d'aller et de venir par la cuisine, Jean Bleiz et Glauda, sa moitié de ménage, s'assirent, selon leur coutume, dans leurs fauteuils de bois, aux deux coins du foyer.

«Et ils recommencèrent leurs jérémiades, sur le sujet que vous savez, incapables désormais de penser à autre chose.

«Soudain, la porte de la cuisine s'ouvrit, et Evenn Mordellès entra, disant:

«—Pardonnez-moi si je vous dérange dans vos méditations du soir, mais j'ai à vous entretenir.

«Les deux vieux s'entre-regardèrent, eurent l'air de se demander l'un à l'autre:

«Que nous veut-il?

«Quelque chose d'important, à coup sûr, à en juger par sa mine grave et l'émotion qui perçait dans sa voix. Jean Bleiz dit:

«—Tu sais bien, Evenn, qu'il y a toujours place pour toi à notre feu. Entre toi et notre Noël, nous ne faisons aucune différence.

«Le jeune homme s'était assis.

«Glauda dit à son tour, obéissant à son éternelle préoccupation:

«—Si quelque chose peut nous consoler du départ de Noël, c'est que tu nous restes. Car tu ne songes point à nous quitter, toi aussi, je suppose? Ce n'est pas ton mariage, au moins, que tu viens nous annoncer.

«Evenn ne put s'empêcher de sourire.

«—Si, fit-il: mais mon mariage avec le régiment.

«—Tu t'engages, pour suivre Noël? s'écrièrent les maîtres d'une seule voix…

«Glauda se couvrit la figure de ses mains. Jean Bleiz ajouta tristement, non sans amertume:

«—Fais ce qu'il te plaît, gars. Nous deviendrons, nous autres, ce que nous pourrons.

«—Ne pleurez point, Glauda, dit Evenn; et vous, Jean Bleiz, connaissez-moi mieux. Si je pars, c'est pour que votre Noël ne parte pas. Je venais vous avertir que je suis accepté par le gouvernement pour être son remplaçant… J'aurais souhaité vous apporter cette nouvelle plus tôt. Mais, pour une chose si simple, il faut des tas de démarches et de paperasseries. Je n'ai eu la lettre qu'hier. Sans ça, croyez bien que vous n'auriez pas été si longtemps à vous manger de chagrin en tâchant de faire bon visage.

«Pour le coup, Glauda s'était mise à sangloter. Quant à Jean Bleiz, il avait laissé tomber sa pipe dans la cendre et demeurait ahuri, comme un homme qui rêve.

«—Evenn Mordellès, prononça-t-il enfin, tu es un brave cœur. La bénédiction de Dieu est entrée avec toi dans notre maison… Mais, l'as-tu dit à Noël? demanda-t-il, subitement inquiet.

«—Noël le sait de ce matin.

«—C'est donc pourquoi il était tantôt si taciturne? intervint Glauda. Il m'a donné le bonsoir d'un air tout drôle.

«—Et il consent? interrogea de nouveau Jean Bleiz.

«Evenn répondit:

«—Je l'ai prié de venir avec moi vous en assurer lui-même; il n'a pas voulu. C'est qu'il a le cœur encore trop gros, voyez-vous. Mais ça lui passera.

«—Il t'aime tant? repartit Jean Bleiz. Ça doit, en effet, lui être bien dur de songer que tu te sacrifies pour lui. Non, fils, je ne te cacherai pas que tu nous enlèves un poids terrible… Nous ne vivions plus… Tu nous rends la joie et le courage. Viens que nous t'embrassions. Tu es le digne rejeton d'une race d'honnêtes gens, Evenn…

«Le vieux était si troublé qu'il bredouillait. Il poursuivit, se tournant vers sa femme et l'appelant par le nom qu'il lui donnait au temps de leurs fiançailles.

«—Va, Glaudaïk, à mon armoire, et prends la bouteille qui est dans le fond, sous mes habits des dimanches…

«Evenn l'interrompit.

«—Excusez-moi, Jean Bleiz. Nous avons Noël et moi, à étriller les chevaux qui ont sué ferme dans la Grand'Lande. Il m'attend. Je me sauve!…

«Et il s'enfonça, très vite, dans la nuit du dehors, en tirant derrière lui la porte.»

* * *

«… Mes amis, continua le taupier, après un court silence, et non sans avoir jeté un coup d'œil sournois du côté de l'écuelle vide, l'allégresse des hommes est comme un feu de paille: elle jette une grande flamme, mais s'éteint aussitôt.

«Maintenant qu'Evenn Mordellès partait pour la guerre à la place de leur fils, les maîtres de Rozvélenn croyaient avoir conjuré le mauvais sort. Jamais Glauda ne s'était montrée si gaie. Elle se surprenait parfois à chanter des refrains de jeunesse, comme une petite couturière de quinze ans qui rentre de sa journée. La lumière du soleil lui paraissait plus joyeuse et comme rajeunie dans la fenêtre de sa cuisine. Elle ne craignait plus rien, pas même la vieillesse, pas même la mort, puisque son fils serait là pour lui fermer les yeux.

«Hélas! le proverbe dit vrai: Marin qui siffle attire la tempête, gens qui chantent attirent le malheur.

«Mais n'allons pas plus vite que les événements.

«Evenn Mordellès et Noël Bleiz avaient toujours été, je vous l'ai dit, une paire d'amis incomparable, n'ayant qu'une âme, qu'un sentiment, qu'une pensée. Mais, à partir du jour où ils faillirent se brouiller, par excès d'amitié, dans la Grand'Lande, leur affection devint encore plus étroite, si possible, plus exclusive, en tout cas, et presque mystérieuse. Ils ne parlaient plus qu'entre eux, passaient les dimanches, après la messe, à errer ensemble dans les champs, par les prairies solitaires, le long des vieux chemins abandonnés. Et le soir, dans l'écurie où ils couchaient tous les deux, auprès de leurs bêtes, ils avaient de longs colloques, des entretiens graves et passionnés dont rien ne transpirait au dehors.

«Cependant la feuille de route du conscrit Mordellès fut apportée un jour par le secrétaire de la mairie. Il devait se rendre dans la huitaine à Landerneau. La veille du départ, Glauda prépara de ses propres mains un souper succulent et Jean Bleiz mit en perce la meilleure de ses barriques de cidre. A table, Evenn feignit une grande gaieté, mais Noël eut toutes les peines du monde à desserrer les lèvres. Ils se retirèrent l'un et l'autre de bonne heure, prétextant qu'il faudrait se lever le lendemain à la première aube, de façon à être à Landerneau avec le soleil.

«En réalité, ils ne se couchèrent point de toute cette nuit-là, restèrent assis dans le foin à se faire toutes sortes de recommandations, à se remémorer le passé, à s'entendre pour l'avenir.

«Cet avenir, Noël en avait peur.

«A diverses reprises il avait eu des songes étranges, des intersignes menaçants. Il ne put—a-t-il raconté plus tard—prendre sur lui de dissimuler ses inquiétudes à son ami. La douleur de la séparation le rendait comme fou. En vain le bon Evenn s'efforçait de le calmer. A tous ses raisonnements, il répondait avec une persistance farouche:

«—Je n'aurais jamais dû accepter… jamais!… jamais!… Une voix me l'a dit dès le premier jour et, depuis, n'a cessé de me le répéter: ce n'est pas sept ans de ton âge, c'est ta vie même que tu me donnes en présent.

«Et il suppliait:

«—Je t'en conjure, rends-moi ma parole, délivre-moi de mon serment! Il en est temps encore. Reste, et laisse-moi partir, comme l'a voulu le destin!… Vois-tu, si tu ne revenais pas, si tu étais tué là-bas, dans les contrées lointaines, j'en perdrais la raison, je me tiendrais pour damné, j'aurais ton sang sur moi, comme sur Caïn le sang d'Abel. Les champs que nous avons labourés ensemble, les arbres qui nous ont versé leur ombre, les chemins où nous nous sommes promenés côte à côte, ces chevaux que voilà, Evenn, qui nous regardent et qui m'écoutent, tout me crierait: Malheureux! qu'as-tu fait de ton frère?

«—Noël, Noël, je reviendrai; sois-en sûr, affirmait Evenn, remué jusqu'aux entrailles.

«Noël Bleiz eut une idée singulière, une idée insensée, épouvantable.

«—Tu reviendras, dis-tu?… Eh bien! jure-le, que tu reviendras!

«Ses yeux jetaient des flammes. Evenn répondit doucement:

«—Y songes-tu, ami? Ce serment, si je te le faisais, dépendrait-il de moi de le tenir?

«—J'admets que cela dépende de toi!

«—Oh! alors sois content. Je jure des deux mains.

«—Vivant ou mort, n'est-ce pas?

«Evenn, à cette question, frissonna, comme frôlé d'avance par le coup de faux de l'Ankou. Il prononça néanmoins d'une voix ferme, sur le ton solennel qui convenait à un pareil engagement:

«—Vivant ou mort. Je le jure!

«—C'est bien. Nous sommes quittes, dit Noël. Maintenant que j'ai ton serment, je ne me repens plus du mien.

«Il n'avait pas achevé ces mots que la lanterne qu'ils avaient laissée brûler tout la nuit, suspendue à un des râteliers, s'éteignit brusquement, faute de suif peut-être, peut-être aussi pour une autre raison. La Blanchonne—une vieille jument—se mit à rêver tout haut, en gémissant, oppressée par quelque cauchemar. Et, dans la cour, un coq chanta.

«—C'est le jour, dit Evenn.

«—Le jour des adieux, murmura Noël chez qui succédait au délire un morne apaisement.

«Et il s'approcha de la Blanchonne pour lui passer le licol, car c'était elle, la brave bête, qu'on avait coutume d'atteler au char à bancs, dans les grandes occasions, et qui devait mener le soldat neuf jusqu'à Landerneau. Un rayon de lumière grise commençait à filtrer par l'unique lucarne; tandis qu'Evenn faisait un paquet de ses meilleures hardes et chaussait une paire de bas de laine inusable, tricotés à son intention par Glauda, Noël lissait le poil de la jument, débrouillait sa crinière chenue, teignait d'un peu de noir de fumée ses lourds sabots, inspectait ses fers.

«Moins d'une heure après, les deux amis roulaient à travers la montagne, vers Landerneau…

«Et au moment où l'angélus du bourg sonnait midi, Noël Bleiz rentra seul à la ferme.

«—Tout s'est bien passé? lui demanda son père en lui donnant la main pour dételer la Blanchonne.

«—Très bien, répondit le jeune homme d'un air distrait, les yeux et la pensée ailleurs.

«Il suivait mentalement, à des lieues de là, le fuyant panache de fumée d'un train en marche, emportant l'autre moitié de son âme très loin, vers l'inconnu, vers le poignant mystère, et peut-être pour jamais.»

* * *

—Gaïd Dagorn, fit à cet endroit le taupier, le plus difficile me reste à dire.

La vieille Capenn remplit l'écuelle et, de nouveau, le conteur la vida sans désemparer, avec une majestueuse aisance. Puis il continua, les mains croisées, les coudes aux genoux:

«Vous pensez bien que le départ d'Evenn Mordellès, s'il fit un grand trou dans la vie et dans les habitudes de Rozvélenn, ne changea rien au cours des saisons. Le printemps vint avec ses fleurs, l'été avec ses moissons, l'automne avec ses fruits, et l'immense horloge du monde, qui ne s'émeut guère des choses humaines, promena tranquillement, comme par le passé, d'un bout de l'année à l'autre, son balancier invisible et silencieux.

«Noël travaillait avec rage, pour tâcher d'oublier. Mais il gardait un front triste, parlait peu, semblait vivre dans sa propre maison comme un étranger.

«Une fois, il eut une colère terrible. Sa mère ne s'était-elle pas mis dans la tête qu'une bru gentille, aimable et sage, chasserait du logis le mauvais air, lui rendrait sa gaieté d'autrefois et ramènerait le sourire sur les lèvres fermées de Noël. Elle avait jeté son dévolu sur une gracieuse héritière, la fille des Ménou. Et elle s'en ouvrit un jour à son gars. Plût à Dieu qu'avant d'articuler le premier mot elle se fût fourré un bouchon d'étoupe dans la gorge! Noël s'était soudain dressé, très pâle, les yeux pleins de foudre et d'éclairs. Et lui qui avait toujours été le plus doux des enfants, c'est à peine s'il put retenir un blasphème. Une fourche qu'il emmanchait se brisa dans ses mains comme un fétu. Il étouffait; il se précipita dehors, et, toute cette nuit et le jour suivant, il erra dans la campagne d'hiver, sous la rafale, sous les mornes tourbillons de neige. Quand il reparut à la ferme, il dit:

«—Pardonne-moi, mère. J'ai commis un manquement grave envers toi. Mais, je t'en prie, laisse-moi le soin de gouverner ma vie à moi seul.

«Glauda avait le cœur gonflé de larmes. Elle ne leur donna cours que lorsqu'elle fut couchée dans le lit clos, auprès de son mari.

«—Tu verras, soupirait-elle à travers ses sanglots, un malheur rôde autour de nous. Nous pensions l'avoir conjuré, et voici qu'il est à notre porte. J'ai peur…

«Jean Bleiz essaya de raisonner la pauvre ménagère; il ne la rassura point, car il tremblait lui-même, agité de sombres pressentiments.

«On entrait dans les mois venteux. Déjà l'hiver s'éloignait, courbant son vieux dos, vêtu de misérables nuages en haillons. Toutefois, il n'avait pas encore disparu derrière les croupes brumeuses des ménez.

«C'était un samedi. Tout heureux d'avoir reçu le matin une lettre d'Evenn, datée de quinze jours auparavant, «dans la tranchée, sous Sébastopol», Noël était sorti de sa réserve ordinaire, s'était montré presque gai pendant le repas et, finalement, avait fait à haute voix la lecture de la lettre, devant un auditoire composé de ses parents, des domestiques et de quelques voisins venus pour la veillée.

«Evenn annonçait qu'il se portait à merveille, qu'on allait prochainement donner l'assaut, contait en peu de mots de menues histoires du siège et demandait à Noël de lui écrire de longues nouvelles. Il s'informait de tout et de tous, des gens et des bêtes, des labours aussi, voulait savoir si le défrichement de la Grand'Lande avait produit les résultats espérés et si le blé noir qu'on y avait semé avait été d'un bon rendement.

«Noël lut de la première ligne à la dernière, et même la signature. Puis il dit:

«—Je vais lui répondre tout de suite. Bonsoir.

«—Tu lui enverras nos bénédictions, s'écrièrent Jean Bleiz et sa femme.

«—Et nos souhaits de prospérité! firent les voisins, les valets de ferme, les servantes.

«Le jeune homme gagna l'écurie, suspendit son fanal au clou accoutumé, et là, dans la demi-clarté vacillante, il se mit à relire plus posément le grimoire de son ami, de son frère.

«Le vent d'ouest soufflait dans le pignon, par grandes haleines intermittentes, avec de brusques accalmies suivies d'une sorte de déchaînement sauvage… Or, voici qu'en relisant, peut-être pour la vingtième fois, il sembla à Noël que certains passages de la lettre revêtaient un sens nouveau, plus profond, plus mystérieux. Une phrase disait: «Les officiers prétendent que la guerre est sur le point de finir. Peut-être, quand te parviendra ce chiffon de papier, serai-je moi-même au moment de te rejoindre. Dieu fasse qu'il en soit ainsi!» Noël se prit à murmurer, après l'absent:

«—Dieu fasse qu'il en soit ainsi!

«Et à l'instant même, il eut le sentiment que cela allait être.

«L'ouragan s'était tu. Un silence effrayant régnait au dehors, une sorte d'attente angoissée. Noël tendit l'oreille: quelqu'un venait. Un bruissement presque imperceptible de pas remuait les fougères desséchées qui jonchaient la cour: et trois coups discrets, espacés de quelques secondes, furent frappés à la porte de l'écurie.

«Le cœur de Noël Bleiz battit avec force.

«Les chevaux, qui dormaient à demi, s'ébrouèrent, tournèrent tous la tête dans la même direction, vers l'huis de chêne qu'une lourde barre fermait.

«Noël demanda:

«—Qui est là?

«—C'est moi, ton frère Evenn, répondit une voix.

«—Mes avertissements ne m'avaient donc pas trompé! s'écria Noël.

«Et il se précipita pour ouvrir. Dans le cadre de la porte, sur le fond orageux du ciel qu'une lune aux trois quarts noyée éclairait de teintes sinistres, il vit Evenn, mais combien différent de celui d'autrefois! C'est à peine s'il put le reconnaître. Le malheureux était revêtu de son uniforme de soldat, mais des plaques de boue souillaient son pantalon, sa tunique, comme s'il avait dû se traîner longtemps à plat ventre par les routes détrempées. Ses traits défaits trahissaient des fatigues surhumaines et, dans la profondeur sombre des orbites, ses yeux brillaient d'une fièvre étrange.

«—Tu vois, dit-il en esquissant un vague sourire, je tiens ce que je promets. Va mon doux Noël, ce n'a pas été aussi facile que tu pourrais le croire.

«—Ton accoutrement le montre assez! fit Noël en l'attirant sur sa poitrine… Mais, s'exclama-t-il soudain, qu'est-ce là?… Du sang?… Evenn de mon cœur, serais-tu blessé?

«Du flanc gauche du soldat, un peu au dessus du rein pendait un large caillot rouge.

«Noël reprit:

«—Tu dois souffrir horriblement… Il faut faire lever les gens de la maison… Nous allons te soigner ça.

«—Je ne souffre plus, dit Evenn, je ne me souviens même pas d'avoir souffert…, ou, si je souffre, ajouta-t-il, c'est d'autre chose.

«—Eh! parle donc, que je te soulage!

«—Me soulager, tu le peux… Mais le voudras-tu?

«—Ah! çà, tu es Evenn Mordellès, je suis Noël Bleiz, et tu me poses une pareille question!

«—Si tu voyais clair, tu t'étonnerais peut-être moins.

«—Explique-toi, je t'en conjure. Qu'as-tu? Qu'y a-t-il?

«—Je t'avais fait le serment de revenir, Noël, je suis revenu… Vivant ou mort! avais-tu dit. Et j'avais juré: Vivant ou mort! Touche ces mains: elles sont glacées…

«—N'en dis pas plus, Evenn! j'ai compris!

«Et, tombant à genoux devant le fantôme de son frère d'âme, Noël Bleiz fondit en sanglots.

«—Avais-je raison, poursuivit le mort, quand naguère je te suppliais de m'épargner un tel serment?… Si tu n'avais pas eu cette idée funeste et si je n'avais eu la faiblesse d'y céder, je ferais à cette heure ma pénitence, là-bas, parmi mes camarades de la fosse commune, sous les étoiles du ciel d'Orient… Et tu ne serais point ici pleurant à mes pieds sur celui qui fut si content de partir à ta place, oui, de partir à ta place pour jamais!…

«Noël cependant s'était redressé, tout pâle.

«—Tu as dit que je pouvais quelque chose pour ton soulagement. Je suis prêt, prononça-t-il d'une voix ferme.

«—Si j'ai dit cela, n'en tiens aucun compte… Adieu, Noël! Garde mon souvenir. Je t'ai aimé dans la vie, je t'aime dans la mort…

«Le spectre d'Evenn Mordellès se reculait déjà dans l'ombre, mais le fils de Rozvélenn, bondissant hors de l'écurie, lui barra résolument le passage.

«—Tu ne t'en iras pas ainsi, cria-t-il. Je puis, de ton propre aveu, quelque chose pour la délivrance de ton âme. Eh bien! cela, quoi qu'il doive m'en coûter, fût-ce ma damnation éternelle, je veux l'accomplir, entends-tu? Je le veux!

«—De plus impérieux devoirs t'obligent envers ton père et ta mère. Pour l'amour d'eux, au nom du repos de leurs vieux jours, si durement gagné, Noël, n'insiste point!

«—Parle! te dis-je, ou je me brise le crâne contre ces murailles.

«—Tu l'exiges? Tu as tort.

«—J'ai tort, soit! Je l'exige.

«—Attelle donc la Blanchonne au char à bancs, car nous aurons de la route à faire. Ce n'est plus à Landerneau que nous allons cette fois…

«… Dans le lit clos de la cuisine, Jean Bleiz, réveillé de son premier somme, poussa du coude la bonne Glauda.

«—Écoute donc, fit-il. Ne dirait-on pas, dans l'avenue, le bruit de notre char à bancs et le trot saccadé de la Blanchonne?…

«Assis côte à côte sur le siège de devant, l'ami vivant et l'ami mort franchirent des lieues et des lieues de pays. La vieille jument, d'allure d'abord hésitante, semblait avoir retrouvé son agilité d'autrefois, du temps où, jeune pouliche indomptée, elle faisait, de ses quatre sabots, jaillir du sol un quadruple éclair.

«Était-ce une route qu'ils suivaient maintenant, Noël n'aurait su le dire.

«De vastes horizons muets et tristes s'étendaient en des perspectives flottantes, indéterminées. Çà et là apparaissaient des formes inconsistantes, qui étaient peut-être des nuages et peut-être des arbres. Parfois des oiseaux s'envolaient, des oiseaux fantastiques, aux ailes brunes et ouatées, qui glissaient sans bruit, pareils à des chauves-souris d'une espèce inconnue.

«Nul vent ne soufflait dans ce désert. L'air dormait, épais et immobile.

«Une lumière vague éclairait les choses, une lumière qui n'était ni le jour ni la nuit, une lumière comme celle qui semble émaner des miroirs dans un appartement sombre.

«Mais le plus surprenant, c'était, dans la terre, l'absence de toute sonorité. La voiture roulait sans troubler le silence, et les sabots ferrés de la Blanchonne n'éveillaient aucun écho dans la plaine sourde, la plaine noire.

«Soudain, quelque chose de brillant se mit à luire, comme une eau pâle effleurée d'un rayon de lune.

«—Nous approchons, dit Evenn.

«—N'est-ce pas la mer que nous voyons devant nous? demanda Noël.

«—Non. C'est le marais des Trépassés.

«Ils arrivèrent sur le bord de l'étang mystérieux.

«—Noël, dit Evenn, est-tu toujours résolu?

«—Toujours!

«—Alors, descendons.

«Ils mirent pied sur une plage de sable fin comme une cendre que hérissaient, par places, des joncs noirs, des roseaux funèbres.

«—Fais le signe de la croix sur ta bête, poursuivit Evenn; ainsi elle paîtra, en t'attendant, l'herbe des morts, comme si c'était une herbe vivante, et les esprits de la nuit ne pourront rien contre elle… Toi, commence à te déshabiller.

«—Tout nu?

«Evenn fit oui de la tête et se dépouilla lui-même de ses vêtements. Puis, quand Noël eut retiré sa chemise:

«—Donne-moi la main, et marchons!

«Ils entrèrent dans l'eau jusqu'à mi-jambes, puis jusqu'à mi-corps. Autour d'eux des têtes éparses surgissaient, ridaient un instant la surface de l'onde et, de nouveau, sombraient. D'aucunes étaient des visages flétris de jeunes filles, traînant de longues chevelures déteintes; d'autres montraient des crânes dénudés et des barbes couleur de soufre.

«—Tu trembles? murmura Evenn à l'oreille de son compagnon. Tu as peur?

«—Non, j'ai froid, extraordinairement froid.

«—Eh bien! je brûle, moi; c'est une souffrance mille fois pire. Mais il faut expier, vois-tu, il faut expier.

«—Expier quoi, Evenn, toi dont la vie a été pure comme une soirée d'août, toi dont la mort a été le plus simple et le plus entier des dévouements?

«—Je l'ai trop aimé, Noël. Ce fut mon crime… Quand l'éclat d'obus fut entré dans mon flanc. Dieu me laissa presque une heure d'agonie pour implorer sa miséricorde, avant de comparaître devant son tribunal. J'aurais dû ne penser qu'à lui, mais ce furent des images de Rozvélenn qui me passèrent devant les yeux, au moment suprême, et, en exhalant le dernier soupir, ce fut ton nom que j'eus sur les lèvres… Si seulement tu avais hésité à me suivre en ce lieu, tu retardais ma délivrance d'autant de siècles que les sabots de la Blanchonne ont frappé de fois la terre des défunts.

«Un flot de larmes inonda les joues de Noël.

«—Tu as beaucoup de mal? lui demanda le fantôme.

«—Je voudrais en avoir dix mille fois plus, soupira-t-il.

«A peine avait-il parlé de la sorte qu'une cloche tinta. Oh! mais des sons tristes à vous fendre le cœur, un glas rapide, puissant, sauvage, un glas inattendu! Evenn dit:

«—C'est l'Angélus des morts… Retourne au rivage, tu y retrouveras tes vêtements auprès des miens. Ne touche pas à ceux-ci, fût-ce du bout du doigt, fût-ce du bout du pied. Demain, à la même heure, je serai sur le seuil de l'écurie. Va.

«Noël ouvrait la bouche pour répondre, mais déjà l'ombre de son ami le plus cher, et l'étang de mystère, et la plaine lugubre s'étaient dissipés comme de vaines apparences. Le jeune homme grelottait tout nu, au milieu de la Grand'Lande. Ses habits gisaient en tas à ses pieds et, non loin, des lambeaux rouges et bleus, des haillons d'uniforme finissaient de pourrir dans la boue d'un sillon. Très vite, il endossa ses hardes et cria:

«—Blanchona! Blanchonik!

«Un hennissement joyeux monta de la route qui longeait le bas de la friche. La bonne jument, toujours attelée, broutait au talus les pousses des jeunes ajoncs.

«Quand, ce matin-là, Noël parut au premier déjeuner, les gens s'accordèrent à lui trouver l'air malade. Il affirma qu'il se portait à merveille. Jean Bleiz, lui, demeurait tout songeur, le nez dans son écuelle. Les domestiques partis pour les champs, il dit à son fils:

«—Je te l'ai souvent répété, Noël; mais tu ne prends pas assez de distractions. La lettre que tu as reçue d'Evenn a dû te mettre en repos. Profites-en pour t'amuser un peu. La herse que nous avions commandée à Morlaix, au début de l'hiver, est prête depuis trois semaines. Attelle la Blanchonne et fais le voyage. Tu verras par la même occasion la foire de février. Nous sommes au mardi: je te donne campos jusqu'à dimanche.

«Jean Bleiz dit cela d'un ton paterne, en homme qui n'en pense pas plus long. N'empêche qu'il avait son idée d'en dessous. Et croyez qu'il ne fut pas aussi étonné qu'il feignit de l'être, lorsque son fils Noël lui repartit:

«—La Blanchonne, mon père, tire sur l'âge. Elle a fait un brave service. M'est avis qu'il conviendrait de lui épargner les courses longues. Et, pour ce qui est de moi, je vous avoue que les boutiques de la foire de Morlaix me tentent médiocrement.

«—N'en parlons plus, conclut Jean Bleiz.

«Mais, le soir, dans le lit clos, la résine éteinte, il dit à sa femme:

«—Je suis sûr maintenant qu'il se passe quelque chose, et pas quelque chose de bon. Fais comme moi: prie et ne t'endors point. Si nous entendons encore, cette nuit, le trot de la vieille jument grise, je guetterai, demain, dans la cour, et dussé-je en mourir, je saurai pourquoi elle sort, où elle va, et qui la conduit.

«Ils prièrent en silence, l'oreille tendue, et, le bruit qu'ils redoutaient, à la même heure que la veille, ils l'entendirent.

«Les morts sont ponctuels. Evenn fut exact au rendez-vous et trouva Noël qui l'attendait. La Blanchonne, qui s'était reposée tout le jour et à qui, d'ailleurs, cette besogne nocturne semblait plaire, fit sonner ses fers, sur le pavé de l'avenue, puis s'enfonça, d'une course éperdue, dans les routes du pays des défunts, les routes de l'éternel silence.

«Que vous dirai-je? Il en fut de cette nuit-là comme de la précédente nuit, à ce détail près qu'Evenn entraîna Noël plus avant dans le marais des Trépassés et que le gars de Rozvélenn eut cette fois de l'eau jusqu'aux aisselles.

«Ce qu'il souffrit, je ne vous le révélerai pas. Lui-même s'efforçait de le cacher à son ami. Pas un gémissement, pas une plainte ne s'échappa de ses lèvres.

«Il rentra à la ferme, si faible que ses jambes pouvaient à peine le porter. Quand il se présenta dans la cuisine, son père dormait encore ou feignait de dormir; ce fut sa mère qui l'entreprit:

«—Noël, mon enfant, lui dit-elle, tu dois avoir un secret à me confier. Personne ne nous écoute. Ouvre-moi ton cœur. Tu es le fruit de mes entrailles. Confesse-moi ton mal, je te guérirai; les mères savent des remèdes, des philtres capables de conjurer la mort même.

«Pauvre Glauda! C'était comme si elle se fût cogné la tête contre une tombe pour lui arracher le mystère de l'éternité.

«Son Noël lui répondit par des paroles douces et tristes, des mots vagues, insignifiants, et elle n'apprit rien de ce qu'elle eût donné son âme pour savoir.

«La journée s'écoula. Le soir vint. Dans le ciel, nettoyé par les vents, des étoiles vacillantes s'allumèrent. La vieille maison de Rozvélenn, si longtemps aimée de Dieu, paraissait plongée dans le repos. Mais, sur le banc-tossel, près de l'âtre, Glauda égrenait son chapelet de corne; dans l'aire, Jean Bleiz se dissimulait, sous l'auvent de l'étable à bœufs, et Noël attendait, derrière la porte entre-bâillée de l'écurie, le spectre d'Evenn Mordellès.

«Accroupie dans sa litière fraîche, la Blanchonne ruminait de lentes, d'obscures idées, parmi la respiration forte et chaude des chevaux de labour.

«—Allons, Noël! dit une voix plus légère qu'une brise d'été.

«Le harnais fut bouclé en un clin d'œil,—et ils allèrent.

«Jean Bleiz s'élança derrière eux, dans la nuit.

«Jadis, il avait été le plus agile coureur de la montagne. On racontait de lui que dans sa jeunesse, il forçait les lièvres à la chasse. Il faut croire que si ses cheveux avaient grisonné, ses jambes n'avaient point trop vieilli, car il arriva sur la grève de l'étang funéraire comme Evenn disait à Noël, là-bas, dans le purgatoire des eaux profondes:

«—Tu as été jusqu'à mi-corps, tu as été jusqu'aux aisselles; je serai délivré, si, ce soir, tu te laisses submerger tout entier. Seulement, pour Dieu! clos tes lèvres! Que pas une goutte du marais de la mort n'y puisse pénétrer! Qui a bu de cette onde n'aspire désormais qu'au trépas.

«Il se fit un silence. Jean Bleiz vit s'engouffrer lentement les deux têtes. Il murmura: «Je n'ai plus de fils», battit l'air de ses bras et s'évanouit sur le sable couleur de cendre…

«Quand il reprit ses sens, une cloche lointaine, une cloche de l'autre monde sonnait l'angélus. Et il entendit son fils Noël, agenouillé près de lui, qui lui disait:

«—Vois cette fumée blanche qui monte dans le ciel! C'est l'âme délivrée d'Evenn Mordellès qui gagne le Palais de la Trinité…

«Il regarda, vit les talus, plantés d'ajoncs, et devers l'Orient, où le jour commençait à poindre, un petit nuage clair, déjà haut, soulevé par les premiers souffles du matin.

«La Blanchonne ramena le père et le fils.

«Debout au seuil de la maison, Glauda les reçut sur son cœur, blême des angoisses de sa longue veille.»

* * *

«Mon histoire devrait finir ici, grommela le taupier, mais elle a malheureusement une autre fin, et vous devinez laquelle.

«Soit involontairement, soit à dessein, Noël Bleiz avait ouvert ses lèvres aux eaux de la mort: il en perdit le goût de vivre.

«Il décéda le vendredi, jour du Christ. Son père et sa mère ne demeurèrent après lui que pour l'ensevelir.

«J'ai suivi les trois enterrements dans l'espace d'une seule année. Dieu fasse paix aux maîtres de Rozvélenn! Ils sont en Paradis, je pense, et peut-être aussi la Blanchonne qui jamais ne pécha.

«Gaïd Dagorn, la nuit s'avance. Vous feriez bien de réciter un dernier De profundis pour les Ames.

«Moi, j'ai dit.»

....... .......... ...

Et, joignant ses mains velues, le taupier de Commana rentra dans son silence.

LA HACHE

I

Matic Corniguellou est une petite vieille, si vieille qu'elle ne sait plus son âge. Quand on le lui demande, elle répond:

—Voilà, par exemple, une chose dont je ne me suis jamais inquiétée, pas plus que de vérifier quelle heure il est à l'horloge, lorsque je me sens envie de dormir.

Quelquefois elle ajoute sentencieusement:

—Il n'y a ni jeunes, ni vieux, voyez-vous. Nous avons tous le même âge, l'âge de mourir.

Elle est mince, fluette, et quasi impondérable. Elle a coutume de dire:

—Mes proches n'auront pas la peine de suivre mon enterrement. Je m'en irai dans un coup de vent d'ouest, à la grâce de Dieu, comme un fétu de paille.

Fraîche, d'ailleurs, et à ce point conservée, selon ses propres termes, que c'en est miracle. De figure d'aïeule semblable à la sienne, je n'en ai vu que dans les tableaux des vieux maîtres hollandais. Encore y a-t-il dans ses traits une grâce fine et délicate qu'il n'a jamais été donné à ces vieux maîtres de contempler dans leurs modèles. Cela est chez elle le signe de la race, le signe aussi—et surtout—de son âme charmante, de son «moi», comme parlent certains. Oh! nullement compliqué, ce «moi», très simple, au contraire, très primitif, mais d'une si exquise simplicité! Et combien varié néanmoins! Que d'images changeantes, tour à tour gaies ou tristes, défilent, en moins de temps qu'il ne faut pour les saluer au passage, dans les clairs yeux septuagénaires de Matic Corniguellou! Vous rappelez-vous ces yeux des filles de Bretagne que Renan célébra jusque devant la face de Pallas Archégète, purs «comme ces vertes fontaines où, sur un fond d'herbes ondulées, se mire le ciel»? Aussi limpides sont ceux de Matic, la fileuse de chanvre; seulement, au cours de l'arrière-saison, il y a plu des feuilles mortes. Car elle a connu les jours pénibles et les nuits, les pâles nuits de larmes. Elle a eu à pleurer, non seulement ceux dont elle était issue, mais ceux encore qui étaient issus d'elle.

—Je suis, dit-elle en sa jolie langue, comme une touffe d'herbe oubliée par mégarde dans un pré que la faux des faucheurs a tondu.

Ou bien:

—Mon rouet a filé plus de linceuls que de draps nuptiaux.

Elle ne parle, au reste, de ces choses qu'avec une pudeur discrète, une sorte de symbolisme transparent, jamais pour se douloir ni pour apitoyer. Il y a de plus malheureux qu'elle. Elle porte en elle-même le remède à toutes les afflictions: une force de résignation que rien ne saurait surprendre, jointe à une extraordinaire puissance de vie idéale. On fait grand bruit de la tristesse innée des Bretons, race occidentale, toute pleine des nuages de son ciel et de l'éternelle lamentation des mers. Or, il n'est pas un peuple au monde d'un optimisme plus absolu et plus entêté. Nourri de misère, il exalte la douceur de l'existence, et la mort même n'est pour lui qu'un long rêve pacifique, indéfiniment continué… Toujours est-il que Matic a traversé les plus cruelles épreuves «comme un agneau qui passe dans les fourrés épineux des landes», y laissant peut-être quelques brins de laine, mais rien de sa belle humeur vaillante, de son immuable sérénité.

Je recherche volontiers son commerce. Sa conversation est aussi reposante qu'une promenade, au soleil couchant, par les campagnes silencieuses, dans la féerique somptuosité des premiers soirs d'automne. Sa mémoire est vaste, profonde, pareille à ces palais souterrains, à ces hypogées de la légende où l'on va de salles en salles, de trésors en trésors, d'admirations en admirations. Elle sait la vie et la mort. Elle sait ce qui est, ce qui sera. Elle a voyagé aussi loin qu'il est possible à l'imagination humaine et dans la réalité et dans la fiction. Elle a assisté à la naissance des choses, elle prévoit, elle décrit d'avance les formes imprescriptibles qu'elles revêtiront à leur déclin. Ses yeux de calme visionnaire ignorent les frontières de l'espace et les bornes noires qui se dressent à l'entrée ou à la sortie des temps…

II

Elle vient d'ordinaire le samedi soir, sa semaine finie, arrive toujours à la même heure, s'assied toujours à la même place. Et ce sont d'abord, pour commencer, de petits racontars, les menus faits de la chronique paysanne, auxquels elle excelle à donner un tour ingénieux et sentimental. Puis, peu à peu, sans efforts, d'une aile souple, la causerie s'élève aux généralités. Matic est une manière de philosophe, d'esprit délié—je l'ai dit—et qui se joue à l'aise autour des problèmes les plus redoutables.

Il est entendu, de par une familière et déjà longue habitude, que, le soir de la Toussaint, nous faisons ensemble la veillée des ancêtres… Donc, jeudi dernier, sur le coup des huit heures, comme le glas de nuit achevait de tinter, elle fit son apparition sur le seuil, quitta ses sabots et prit l'escabelle basse qu'elle affectionne, à l'angle du foyer.

Sa mise était soignée, comme il convient un jour de fête. Elle portait sa belle jupe de laine rousse, lourde et roide comme si elle eût été en plomb, le corsage bleu sombre orné de parements de velours, et son fin visage s'encadrait—vu la circonstance funèbre—dans une coiffe aux cassures rigides, couleur safran, le jaune étant la nuance de deuil chez les femmes de Cornouailles.

Ses premiers mots furent pour s'excuser.

—Pardonnez-moi… Nous avons un vrai temps de purgatoire… Vent et pluie pêle-mêle… Je suis toute trempée. Ma jupe est comme une cloche… J'ai tenu à suivre jusqu'au bout la procession du charnier, et nous avons séjourné longtemps devant la «maison des morts»… J'y ai beaucoup des miens, dans cette pauvre maison, crânes terreux, ossements blanchis… Et voilà: je n'ai plus un fil de sec; l'eau, par instants, tombait du ciel à pleins seaux… Pardonnez-moi. Dans quelques minutes, il n'y paraîtra plus.

A la chaleur du feu, une buée montait de ses vêtements mouillés, l'enveloppant d'une brume lumineuse, en sorte qu'elle avait l'air d'une bonne petite fée, descendue par le trou de la cheminée, dans un nuage.

Elle reprit, après un silence:

—C'est une belle chose, le feu!… J'ai entendu conter ceci, quand j'étais enfant. Il y a des tribus d'oiseaux qui, l'hiver venu, ne consentent point à s'expatrier. Ce sont, je pense, des oiseaux bretons. L'idée seule des climats lointains, mêmes dorés par des soleils éblouissants, leur semble plus mortelle que la mort. La première bise les saisit et les tue, perchés au haut de l'arbre natal. Leurs corps menus tombent à terre, s'y écrasent, ainsi que des fruits mûrs. Mais où de leur vivant ils nichèrent, leurs âmes délicates restent blotties,—et ce sont ces âmes qui, lorsque l'arbre a été débité en bûches, s'évadent de nos foyers en flammes vives, avec un joli bruit de chansons… Au temps où Pêr Corniguellou, mon défunt mari,—Dieu l'ait en sa garde!—me faisait la cour, il avait coutume de fredonner en passant, le soir, près de notre porte:

Du bois qui brûle un oiseau s'envole. Matic, écoute ce que te dit ton chant… Il te dit, ce chant, que je t'aime; Il te dit, que mon cœur aussi brûle, Qu'il brûle d'amour pour sa douce…

«Ce temps est loin, si loin que c'est presque comme s'il n'avait jamais été.»

Matic resta un instant songeuse à regarder voltiger les flammes, sans doute aussi à écouter, tout au fond de sa prime jeunesse, la chanson de Pêr Corniguellou.

Je lui dis, pour renouer l'entretien:

—Causons de nos morts, Matic, puisque c'est leur soir.

Elle releva sa jolie tête de vieille, d'un mouvement qui rejeta sa coiffe un peu en arrière, découvrant ses bandeaux de fins cheveux blancs où brillaient encore quelques fils blonds.

—Je vous parlais tout de suite de Pêr, murmura-t-elle; vous ai-je jamais dit ce qui lui advint le matin même du jour marqué pour son trépas?… C'est une histoire singulière à laquelle je n'aime guère à penser, mais que je veux bien vous conter, à vous, ce soir qui est, comme vous dites, un soir de commémoration… Les moindres circonstances m'en sont restées présentes à l'esprit, comme si la scène datait d'hier, quoiqu'il y ait depuis lors vingt ans moins six semaines. C'est, en effet, un 15 décembre, exactement, que mon pauvre mari rendit à Dieu son âme de brave homme… Laissez-moi seulement un répit de quelques minutes, le temps de me recueillir, afin que je vous expose les choses dans l'ordre et avec clarté…

Elle se couvrit le visage de ses deux mains, puis, après un assez long silence, commença:

—Voici… Pêr, de sa profession était sabotier. Et les sabotiers, comme vous savez, sont gens nomades. Aujourd'hui ici, demain là-bas. L'ancienne hutte est vite à terre, et la nouvelle vite bâtie. En fait de bagages, un bahut, quelques ustensiles de cuisine et les outils. Nous en avions de quoi remplir une petite charrette dans laquelle nous montions nous-mêmes et qu'un bidet de montagne, acheté à Carhaix, traînait aussi aisément, ma foi! que si c'eût été un berceau d'enfant… Connaissez-vous la forêt de Porthuault?

—Si je la connais, Matic!… Mais je suis né à Saint-Gervais, presque au cœur du bois!

—Eh bien! tant mieux pour vous! Car vous pouvez vous vanter d'être né dans un beau pays… Je me rappelle—tenez! comme si c'était maintenant—le jour où nous y arrivâmes, un peu avant le coucher du soleil. Nous grimpions une longue côte, au flanc du Ménez Mikêl; Pêr était descendu et menait la bête par la bride, l'aidant à éviter les ornières; moi, assise sur des sacs dans le fond de la charrette, je lui tournais le dos; nous étions partis de Quimper l'avant-veille et le voyage avait été dur, surtout à cause des marmots dont j'avais constamment un ou deux sur les genoux; j'étais lasse, je dormais à moitié. Soudain, Pêr me héla: «Regarde, Matic, voilà ce que tu n'as jamais vu.» Je regardai, et j'eus, à la vérité, un éblouissement, tant c'était beau. Des bois, des bois, rien que des bois, et si touffus, et si profonds que tout l'horizon en était noir.

«—N'avais-je pas raison, femme? poursuivit mon mari. Et n'est-ce pas ici le vrai paradis des sabotiers?…

«Il faut vous dire que je m'étais fâchée contre lui, quelques jours auparavant, lorsqu'au retour du marché de Quimper, un samedi, il m'avait annoncé qu'il venait de faire prix, pour un arpent de hêtres, avec un garde-forestier de Porthuault… Oh! oui, et vivement fâchée même!… Qu'était-ce encore que ce Porthuault dont j'entendais pour la première fois prononcer le nom? Quelque trou de misère sans doute, par delà le pays du pain!… Et quand il m'avait eu expliqué où c'était, je m'étais mise à pleurer de mécontentement, de désespoir… Plus loin que Châteauneuf, plus loin que Carhaix plus loin que Callac! Au bout du monde, quoi!… Quel besoin d'aller chercher à tant et tant de lieues ce qu'il était si facile de trouver à portée de la main? Bref j'avais été navrée…

«Et c'est pourquoi lui, à cette heure, triomphait, en me montrant du geste toute cette étendue de collines boisées, entrecoupées de vallons verts, et, dans le creux du l'un d'eux, presqu'à nos pieds, la vieille église si avenante de Saint-Servais.

«Je n'avais plus de mauvaise humeur. Au bourg, nous fîmes halte devant le seuil de Harnay, un des grands marchands de sabots de la contrée, chez qui Pêr, autrefois, dans le temps que nous n'étions pas encore mariés, avait travaillé deux années durant. Ce Harnay nous accueillit avec infiniment de bonne grâce, nous obligea de souper à sa table et de coucher sous son toit, en sorte que le lendemain, à l'aube, je me réveillai complètement réconciliée avec le pays.

«Complètement, non! Une appréhension me restait, si vague, il est vrai, que je n'eusse su dire au juste à quoi elle tenait, mais réelle néanmoins et tourmentante au point que je ne pus m'empêcher de dire à Pêr:

«—Écoute, ces parages me semblent plaisants, et pourtant j'ai idée que ni l'un ni l'autre nous n'en retirerons rien de bon. Je suis enchantée d'être venue, histoire de voir ce que c'est; mais, si tu m'en crois, nous ne séjournerons point ici. Je t'en supplie à mains jointes, bien doucement, cette fois, et sans colère aucune, reprenons notre chemin vers le sud!

«Il haussa les épaules, me traita de rêveuse, de folle, que sais-je? et, finalement, n'y voulut point entendre. Comme j'avais des larmes plein les yeux, pour me consoler il ajouta:

«—Tu me remercieras plus tard, Matic, d'être demeuré sourd à tes absurdes pressentiments. Harnay, François Harnay, chez qui nous sommes, c'est dans la forêt, là tout à côté, qu'il a gagné sa fortune. Il a commencé par être simple sabotier, comme ton Pêr Corniguellou. Un peu de patience seulement! File ta laine et laisse-moi besogner. Je te jure sur cette hache que, le jour où nous réattèlerons le bidet pour partir, il aura triple charge, charge de monde, charge de meubles et… charge d'écus!

«Cette hache par laquelle il jurait, le malheureux! notre hôte la lui avait donnée, la veille, en présent d'amitié, après avoir conclu marché avec lui pour une importante fourniture de sabots.

«—Qu'elle te serve encore mieux qu'elle m'a servi! avait-il dit; ce que je suis, je le lui dois.

«Et Pêr, si calme d'habitude, ému de reconnaissance avait répondu: «Mieux serait trop bien! Ne me rapportât-elle que le tiers de ce qu'elle t'a rapporté, je me tiendrai pour satisfait.»

«Et, en montant se coucher, il l'avait posée avec toutes sortes de précautions sur une chaise au chevet du lit… Tandis que je vous conte ceci, je la vois: une hachette menue, d'un acier bleuâtre piqué de taches de rouille, le manche à la fois grêle et solide, en bois étranger. Des caractères d'une langue inconnue avaient été gravés au fer rougi sur ce manche. Quant au tranchant, la finesse, l'acuité, le mordant d'un rasoir… Pêr ne l'eut pas plus tôt prise à témoin de ses gains futurs qu'elle m'apparut, à moi, comme un instrument de malédiction et de mort. Il l'avait saisie et la tournait, la retournait, s'extasiant sur ses qualités, avec une joie d'enfant dans les yeux. Je lui dis:

«—Pour l'amour de Dieu, rétracte le serment que tu viens de faire… Même, à ta place, je n'emporterais point cette hachette.

«—Pourquoi?

«—Parce que…

«Je n'eus pas le temps de finir, Harnay entrait dans la chambre, nous appelant à déjeuner. Je dus me taire par politesse.

«Une demi-heure plus tard, nous prenions le chemin de la forêt, en compagnie de notre hôte qui, avec une charmante obligeance, s'était offert à nous servir de guide jusqu'à la maison du jugard, autrement dit du garde-forestier. Celui-ci, à son tour, nous conduisit à la hêtraie au plus épais du bois, et fit visiter à Pêr, un à un, les pieds d'arbres pour lesquels ils avaient fait marché. Le soir même, nous nous installâmes dans notre lot. D'autres sabotiers occupaient déjà ces parages. Conformément aux habitudes de la corporation, ils nous vinrent voir, nous saluant du nom consacré de cousins, et se mirent à notre disposition pour nous aider à construire la hutte. Grâce à eux, nous eûmes avant la tombée de la nuit un abri très suffisant. Deux jours après on m'eût fort étonnée en me disant que je n'avais pas toujours vécu dans ce coin de montagne. A force d'errer sans cesse, on finit par se trouver partout chez soi.

«Et puis, il faut l'avouer, l'endroit était merveilleux. D'un côté, c'étaient de longues et hautes avenues où le regard se perdait, entre les troncs blancs des hêtres, dans la profondeur tranquille des feuillages. De l'autre nous jouissions d'une échappée sur les prés de Rozviliou et de la vue du vieux château de ce nom dont les toits pointus, les fines cheminées se dressaient sur le couchant comme autant de clochetons d'église. Moi, j'ai toujours aimé la beauté des choses. C'est un spectacle qui ne coûte rien et dont la contemplation ne lasse jamais. Nous étions arrivés en ce pays au moment où il est le plus à son avantage, c'est-à-dire au seuil de l'automne, quand les feuilles des bois se parent de teintes plus variées et plus délicates, comme les jeunes poitrinaires qui, dit-on, s'habillent plus belles, sur le point de mourir. Je passais les journées dehors, à filer, près de la hutte, tandis que les enfants se roulaient dans les mousses ou cueillaient les myrtilles le long des sentiers. Le père et les deux aînés, garçons déjà robustes, abattaient les arbres. J'entendais leurs grands coups sourds à qui d'autres faisaient écho çà et là dans le silence de la hêtraie.

«J'étais, du reste, rarement seule.

«Les ménagères des huttes prochaines venaient voisiner, apportaient leurs ravaudages ou leurs tricots, et nous devisions, tout en travaillant. Les jours, les semaines passaient, monotones, mais sans ennui. Ma bonne humeur naturelle avait repris le dessus. Mes confuses inquiétudes se taisaient, dormaient immobiles au fond de moi comme les nuées d'orage au fond d'un ciel d'été.

«Quant à Pêr, il jubilait. Le cubage des hêtres que nous avions achetés avait donné des résultats inespérés. Et le bois était des meilleurs, à la fois très dense et très facile à ouvrer. D'autre part, l'hiver s'annonçait pluvieux: les commandes de sabots abondaient. Harnay, lors de la première livraison de marchandise, avait dit à Pêr: «Tant que tu seras dans le canton, accorde-moi la préférence. Je te solderai deux sous par paire de plus que mes concurrents.»

«Bref une ère de prospérité s'annonçait. C'étaient les pronostics de mon mari qui semblaient avoir raison et non mes pressentiments.

«Or, voici qu'à Saint-Servais, à Duault, à Saint-Nicodème, dans toutes les paroisses d'alentour, tintèrent les glas de la Toussaint. J'avais invité deux femmes de sabotiers à venir faire chez nous la veillée des morts. L'une d'elle s'excusa au dernier moment. L'autre tint parole. J'achevais de coucher les enfants quand elle souleva la porte de branchages entrelacés de fougères qui fermait la hutte.

«—Je vois que tes hommes non plus ne sont pas rentrés, dit-elle, faisant allusion à mon mari et à mes deux fils. Ils seront restés au bourg avec les miens et s'en retourneront sans doute tous ensemble.

«—Certes, fis-je; cependant, assieds-toi près du feu, et jettes-y quelques brassées de copeaux.

«Je berçais mon dernier-né qui allait sur ses six mois. Jeanne Tual, la voisine, se mit en attendant à inspecter des yeux notre intérieur que la flamme, ravivée, illuminait en ses moindres recoins. Les femmes ont de ces curiosités, soit dédaigneuses, soit jalouses, suivant que c'est mieux ou pis que dans leur propre maison. Soudain je la vis se lever de la pierre de l'âtre où elle s'était accroupie et marcher droit à l'un des poteaux de la loge auquel Pêr Corniguellou avait coutume de suspendre ses outils. Elle se pencha, regarda de près quelque chose que, de ma place, je ne pouvais distinguer, et les traits de son visage prirent une expression d'étonnement ou même d'épouvante. Je déposai dans sa couchette l'enfant qui avait clos les yeux.

«—Qu'y a-t-il donc, femme Tual, demandai-je, que ta mine s'allonge ainsi?

«Elle me montra la hachette donnée en présent à mon mari par François Harnay, et murmura:

«—Est-ce que les tiens se servent de cet outil?

«Je l'avais presque oubliée, cette hache. Mes préventions à son égard ne s'étaient point dissipées; mais, dans le calme si occupé de notre vie, je n'avais plus eu le temps d'y songer.

«La question de ma voisine réveilla toutes mes anciennes terreurs. Mon impression première me revint, plus nette et plus aiguë… Aux lueurs du foyer, l'acier luisait d'un éclat sinistre et les taches de rouille se rembrunissaient, revêtaient des teintes noirâtres de sang figé… Je devinai que la hache avait son histoire et que la méfiance qu'elle m'avait inspirée dès l'abord allait m'être expliquée.

«—Jusqu'à présent, répondis-je, je ne crois pas qu'on s'en soit servi… Mais, dis-moi, je t'en prie, ce que tu sais sur elle… Nouveaux venus dans le pays, nous n'avons connaissance ni du bien ni du mal qui ont pu s'y accomplir. Le devoir, entre femmes de cousins, est de s'éclairer mutuellement. Tu ne voudrais pas, j'en suis sûre, que, faute d'avoir été avertis à temps, nous qui sommes ignorants de tout ce qui a trait à cette contrée, nous nous attirions des désagréments, sinon des infortunes… Cette hache, n'est-ce pas? a été l'instrument de quelque malheur. Et je ne doute point, à la façon dont tu détournes d'elle tes regards, qu'elle ne passe pour être maléficieuse et, peut-être, diabolique… Je t'en conjure, par Dieu et par les sept saints de Bretagne, hâte-toi de m'apprendre ce qu'il m'importe tant de connaître!…»

… Ici, Matic fit une pause, essuya les gouttes de sueur qui perlaient à ses tempes et poussa deux ou trois soupirs.

—C'est le plus dur qui me reste à conter, prononça-t-elle.

III

Et, après un silence troublé seulement par le bruit du vent au dehors et les craquements des volets, elle reprit:

—La voisine me fit, sur mes supplications, ce récit que j'ai retenu point par point:

«Un jour, des bohémiens errants, montreurs d'ours et diseurs de bonne aventure, s'égarèrent dans la forêt de Porthuault; ils arrivèrent, harassés, à bout d'haleine et de forces, dans la clairière où travaillait alors François Harnay. Celui-ci, homme généreux et hospitalier, les admit au repas de famille, les hébergea une nuit, dans son appentis, et, le lendemain, les mit dans leur chemin, sans vouloir accepter d'eux aucun argent. Un vieux, presque centenaire, qui paraissait être le chef de la bande, lui dit:

«—Ton accueil nous a touchés. Nous t'en aurons une gratitude éternelle, et ton nom sera vénéré jusque chez les enfants de nos petits-enfants. Je veux te faire un cadeau qui puisse t'être utile. Reçois-le en souvenir de nous. Je suis assuré d'avance qu'il te portera bonheur.

«Et il sortit de son havresac cette hachette.

«—Ceci te sera un talisman, ajouta le vieillard, à la condition que tu t'en serves toujours comme d'un outil de travail, jamais comme d'une arme de combat.

«Harnay prit la hache et remercia.

«Difficilement il en eût trouvé une meilleure. Elle eût coupé du fer. Avec cela, inusable, et jamais ébréchée. Durant douze années qu'il la mania, il n'eut point à l'affûter une seule fois. Elle fit sa fortune, selon la prédiction du vieux tzigane, elle fut vraiment dans sa loge comme un talisman. Il est juste de dire qu'il était lui-même le plus rangé des hommes et le plus sobre, le plus habile, le plus laborieux des sabotiers. De simple ouvrier il passa patron, put s'établir au bourg de Saint-Servais dans une maison de pierre couverte en ardoises, pratiquer sur un pied plus large le commerce de sabots, et finalement, devenir un des principaux rentiers de l'endroit.

«Cependant les autres cousins ne laissaient pas d'être jaloux de la prospérité si rapide des affaires de François Harnay.

«Un d'eux surtout, un nommé Chevanz, homme violent et débordé, que la malechance, d'ailleurs, poursuivait, allait partout répétant que Harnay avait, par l'intermédiaire des Bohémiens, fait un pacte avec le diable, si même le grand vieux à longue barbe blanche, qui lui avait remis la hache mystérieuse, n'était pas le diable en personne. Au fond, ce Chevanz brûlait d'envie de s'approprier cette hache, fût-ce par la fraude et par le vol. Il y réussit, on ne sait comment. Harnay s'aperçut un beau jour que l'outil auquel il tenait tant lui avait été dérobé, et tout de suite il soupçonna quel était le voleur. Il eût pu s'adresser aux gendarmes. Mais il était de tradition parmi les cousins que l'on réglât ses comptes entre soi, en famille, comme on disait. Harnay se contenta de réunir chez lui, un dimanche soir, ceux de ses ouvriers sabotiers dont les habitudes d'ordre et d'honnêteté lui étaient particulièrement connues. Et il les harangua à peu près en ces termes:

«—Camarades, il s'est trouvé un cousin assez indélicat pour enlever ma bonne hache. Son nom, je n'ai pas besoin de le prononcer, vous l'avez tous sur les lèvres. Je respecte trop les usages de la corporation pour qu'il me vienne à la pensée de saisir la justice de cette affaire. Il ne faut pas qu'un sabotier soit jugé par d'autres que par ses pairs. Mais je n'entends pas non plus que ma bonne hache demeure indûment en des mains indignes. Je suis prêt à me séparer d'elle, quoiqu'elle soit pour moi une vieille amie à qui il m'en coûtera de dire adieu,—mais du moins je ne veux m'en séparer que de mon plein gré et pour la confier à quelqu'un qui sache en faire, comme moi-même, un brave emploi. Vous, je vous connais tous, et vous m'êtes également chers. Elle sera à celui de vous qui l'ira réclamer.

«Tous les sabotiers s'offrirent. On dut tirer à la courte paille. Le sort tomba sur Jozon Lantic, un jeune homme de vingt ans, joli comme une femme, mais hardi comme l'archange saint Michel. Il fallait qu'il en eût, de la hardiesse, pour s'attaquer à Jérôme Chevanz.

«Les sabotiers de ce temps-là se tenaient pour gentilshommes. C'est en combat singulier, la hache au poing, qu'ils avaient coutume de trancher leurs différends.

«Quelles furent les péripéties de la lutte entre Jozon Lantic et Jérôme Chevanz, sans doute on ne le saura jamais. La femme de ce dernier ne put fournir de renseignements que sur la scène de la provocation. Ils venaient de finir de souper. Chevanz, qui avait été au bourg et y avait bu quelques verres, après vêpres, somnolait à demi, en achevant de fumer sa pipe, sur la pierre de l'âtre. Tout à coup la porte s'était ouverte et Lantic était entré, une hache sur l'épaule.

«—Ohé! Chevanz!

«—C'est toi, Lantic?

«—Je viens de la part de François Harnay…

«—Me redemander son outil magique, n'est-ce pas?

«—Le redemander, non! Le reprendre!…

«—Tu es trop jeune!

«—Et toi, trop lâche!

«—C'est bien. Je te suis. As-tu choisi l'endroit?

«—Au carrefour de Blanche-Épine.

«—Marchons. Ce sera tout à l'heure le carrefour de l'Épine-Rouge… Tu l'auras, ta hache de patron, tu l'auras, mais en plein crâne!…

«La femme n'eut même pas le temps de s'interposer. Les deux hommes avaient déjà disparu dans les ténèbres.

«—… Ce qui se passa ensuite, ajoutait Jeanne Tual, la forêt profonde en a gardé le secret. Il y a là un étrange, un impénétrable mystère… Ni Lantic, ni Chevanz n'ont été vus dans le pays depuis lors, et l'on n'a retrouvé le cadavre ni de l'un ni de l'autre… La nuit du duel, il pleuvait à verse; les cousins d'alentour, en visitant à l'aube le lieu du combat, n'y aperçurent que des feuilles mortes, et pas une trace de sang… François Harnay, toutefois, recouvra sa bonne hache. Un an après, jour pour jour, comme il s'était levé de grand matin pour se rendre au marché de Callac, son pied heurta sur le seuil quelque chose qui luisait. Et c'était la hache mais non plus étincelante de ce bel éclat toujours neuf qu'elle avait auparavant, rouillée au contraire, d'une rouille mauvaise, d'une rouille ineffaçable, de cette rouille que voilà, et que nul frottement n'a pu faire disparaître, et qui est du sang, du sang d'homme, du sang de chrétien…

«Comme la voisine achevait ces mots, nous entendîmes au dehors un bruit de voix. C'étaient nos maris qui rentraient.

«—Chut! fit-elle, ne parlons plus de cela pour l'instant. Je vous demanderai de cacher la hache, que mon homme ne la voie point. Elle lui rappellerait de trop pénibles souvenirs. Il aimait Jozon Lantic comme s'il eût été son propre fils.

«J'obéis promptement et jetai l'outil sinistre sous le lit où nous couchions, Pêr et moi.

«Du reste de la soirée, je n'ai rien à vous dire. Il fut question de toute espèce de choses hormis de l'histoire de la hachette. L'heure venue de nous quitter un peu avant minuit, nous récitâmes en commun le De profundis, puis chacun gagna son gîte. A peine m'étais-je étendue à côté de Pêr, la chandelle soufflée, qu'un frisson me parcourut la peau du dos, comme au contact d'un corps glacé. Et je me souvins de la hache qui était là, sous le lit. Cette idée me fut désagréable, m'empêcha de fermer l'œil. Je songeais au carrefour de Blanche-Épine. Il me semblait voir deux formes gigantesques de spectres bataillant éperdûment et en silence dans la nuit. Et à chaque coup il jaillissait de ces deux fantômes de larges gouttes de sang qui se changeaient en feuilles mortes en tombant sur le sol… Heureusement que Pêr ne tarda pas à s'endormir. Je me levai alors, et, ayant ramassé la hache à terre, je l'enfermai dans le bahut…

«Plût à Dieu que je l'eusse laissée où je l'avais cachée tout d'abord… Pêr Corniguellou serait peut-être encore de ce monde!

IV

Matic se tut une seconde fois. De longues larmes ruisselaient de ses paupières abaissées.

—Grand'mère vénérée, lui dis-je, avec la crainte égoïste que la violence de son émotion ne lui permît point de continuer son récit, n'est-ce pas un de vos principes qu'au cadran du destin l'heure est inflexible et ne se dérange jamais?

—Certes. Je le pense bien, et cela est. Je n'en ai eu que trop de preuves, hélas! Mais rien ne le montre mieux que la fin de cette histoire.

«Pour y revenir, je m'étais promis, dès le lendemain de cette soirée où j'avais reçu les confidences de Jeanne Tual, d'enterrer la hache quelque part où Pêr Corniguellou ne songerait point à l'aller chercher. Or, sur les entrefaites, et avant que j'eusse trouvé un moment propice pour exécuter mon projet, arriva parmi nous un de ces vieux sabotiers infirmes qui, désormais impropres au travail, voyagent de hutte en hutte et vivent, comme on dit, sur le commun, toujours bien accueillis, du reste installés à la meilleure place auprès du foyer, nourris des meilleurs mets, couchés dans le meilleur lit. Ils sont les anciens et comme qui dirait les évêques de la confrérie. Sans cesse par monts et par vaux, ils servent d'intermédiaires entre les cousins, colportent les nouvelles d'un bois à l'autre. Celui-ci venait presque en droite ligne du pays de Fouesnant où demeurait la mère de mon mari, la septuagénaire Nanna Corniguellou.

«—Nanna, nous annonça-t-il, ne bat plus que d'une aile. Son idée est qu'elle ne passera pas le Jour de l'An. Alors, elle demande que Matic lui conduise sa filleule, afin qu'elle puisse contempler les traits de l'enfant, une fois encore, avant que ses pauvres yeux ne soient tout à fait embrumés par les brouillards de la mort.

«Cette filleule, c'était Nannic, l'aînée de nos filles, âgée à peine de dix ans.

«C'eût été chose sacrilège que de ne se rendre point au vœu de l'aïeule. Un jeudi, le second de novembre, j'attelai le bidet et je me mis en route avec l'enfant.

«Quand nous débarquâmes chez la vieille, je la trouvai très bas, si bas qu'elle me parut n'en avoir plus que pour quelques jours. Notre présence, cependant, lui redonna un semblant de vie. Pour fixer en eux, avant de se clore à jamais, l'image de sa filleule, ses yeux affaiblis redevinrent momentanément aussi lucides qu'au printemps de ses années. Mais, comme s'ils se fussent usés à cet effort, tout à coup ils s'éteignirent. Et, quand ils se furent éteints, le corps aussi peu à peu se refroidit, se glaça. Nous vîmes s'en aller son âme, doucement, comme le dernier reflet d'un soleil d'hiver sur un paysage de neige. Même averti à temps, Pêr n'aurait pu venir aux obsèques.

«Et, d'ailleurs, il ne devait que trop tôt la rejoindre dans le pays de ceux qui ne sont plus!…

«La cérémonie funèbre, les messes d'usage dans la semaine qui suit l'enterrement, des réglements d'intérêt et le partage des dépouilles de la morte aux pauvres de la paroisse me retinrent à Fouesnant jusqu'au 10 décembre, en sorte que je ne rentrai à Saint-Servais que le 14 au soir.

«Nous restâmes un peu tard, Pêr et moi, à causer de sa défunte mère. Naturellement, il avait hâte de tout savoir, comment elle avait trépassé, ses dernières paroles, ce que nous avions fait. Au moment de nous coucher, me voyant très lasse, à cause des émotions des jours précédents et des fatigues de la route, il me dit avec cette douceur de voix qui lui était habituelle:

«—J'entends que tu reposes en paix demain matin. Les garçons emmèneront les petits dans la hêtraie. Moi, j'irai seul abattre un arbre, pas très loin d'ici. J'aurai fini de belle heure et reviendrai aussitôt préparer le repas de midi, en sorte que tu n'auras à t'occuper de rien. Je te prie donc, pour ma propre satisfaction, de ne te lever point avant mon retour.

«Je dormis d'un sommeil de bête de labour. Le soleil était déjà haut sur l'horizon quand je rouvris les yeux. Un grand silence régnait dans la hutte et au dehors. Je sautai à bas de mon lit, un peu étonnée que Pêr ne fût pas encore là, car notre vieille horloge marquait onze heures.

«—L'arbre, pensai-je, aura été plus dur à abattre qu'il ne croyait.

«Et je me mis, en l'attendant, à ranger les choses du ménage, à réparer l'inévitable désordre causé par mon absence. Assiettes et bols avaient été entassés pêle-mêle dans le bahut. La vue de ce meuble me rappela subitement la hache que j'y avais enfermée. Je constatai avec effroi qu'elle n'y était plus… Un des fils entrait.

«—La hache de François Harnay, lui demandai-je toute troublée, est-ce toi qui l'as prise?

«—Non, me répondit-il, mais le père l'a emportée au bois ce matin.

«Je sentis une secousse au cœur.

«—Viens! fis-je; allons voir où il reste. Je ne suis pas tranquille à son sujet.

«Nous n'avions pas cheminé l'espace d'une centaine de pas hors de la hutte que nous aperçûmes Pêr au détour du sentier; mais qu'il était pâle, Jésus-Dieu! Et combien chancelante était sa démarche! C'est à peine s'il pouvait mettre un pied devant l'autre. Je m'élançai vers lui:

«—Tu es blessé?

«—Je ne sais pas… non… mais malade, très malade.

«—Par la croix du Christ, que t'est-il arrivé?

«—Rentrons d'abord chez nous, de grâce… Je vous raconterai tout.

«… Ce qui lui était arrivé, le voici:

«Il avait fortement entamé le tronc de l'arbre, quand soudain, sans qu'il pût s'expliquer comment, la hache lui échappa des mains et glissa dans une espèce de fosse—sans doute un ancien piège à loups—à demi pleine d'eau et d'un fumier flottant de feuilles mortes. Il s'agenouilla sur le rebord, plongea son bras dans le trou, crut saisir le manche… Horreur! ce fut un ossement humain qu'il ramena, un os de jambe auquel pendaient encore des lambeaux de chair pourrie. Et, en même temps, à la surface de l'eau remuée, remontèrent des choses infectes, des débris de cadavre mêlés à des débris de vêtements, un crâne enfin détaché du squelette, comme la tête hideuse d'un supplicié.

«Une peur folle s'empara de Pêr. Il voulut courir, mais ne le put. Les genoux vacillaient sous lui. Il tournoya sur lui-même comme un homme ivre et s'abattit sur le sol. Lorsqu'il recouvra ses sens, il était glacé. Il eut pourtant la force de se traîner jusqu'à l'endroit où nous le rencontrâmes.

«Il nous fit ce récit à mots entrecoupés, s'interrompant sans cesse pour boire à une écuellée de flip que je lui avais préparée. Une soif inextinguible le dévorait. Il avait des pâleurs subites; puis, tout aussitôt, son visage s'empourprait, devenait d'un rouge feu.

«Je le suppliai de se coucher, mais il s'obstina à demeurer assis sur le banc, les coudes allongés sur la table, le front dans les mains. Les enfants ni moi nous n'osions lui adresser la parole. D'ailleurs, nous étions nous-mêmes frappés d'une sorte de stupeur. Quant à faire chercher un médecin, c'eût été peine perdue. Il n'y en avait pas dans la contrée. Et puis, ce n'était pas dans les habitudes des gens de cette époque. On vivait, on mourait, sans médecin ni médecine. Il faut dire aussi que, bien que très angoissés, nous n'avions pas le sentiment d'un danger immédiat… Dans l'après-midi, peut-être pour nous rassurer, Pêr se prétendit mieux. Il manda le fils aîné:

«—Va chez Tual, notre voisin, lui ordonna-t-il, et mets-le au courant de l'aventure, afin qu'il prévienne les autres cousins. On ne doit pas laisser pourrir en plein vent comme une charogne le cadavre d'un chrétien qui fut peut-être un sabotier. Dis-lui que c'est au carrefour de Blanche-Épine, à gauche du sentier qui mène vers Saint-Nicodème…

«Au nom de Blanche-Épine j'avais tressailli.

«—Qu'as-tu? fit Pêr qui avait remarqué mon mouvement.

«—Rien, mon ami… ou plutôt, c'est toute une histoire, trop longue à te raconter pour l'instant… Tu n'es pas en état de l'entendre.

«—Ah! murmura-t-il en laissant retomber sa tête.

«Je crus qu'il voulait dormir. Je le conjurai encore de s'étendre sur le lit. Il eut un geste las, soupira:

«—Je suis bien ainsi… je suis très bien…

«Et il ne bougea plus… J'envoyai les enfants jouer dans la clairière. Il soufflait un peu de brise, mais le ciel était pur et le soleil brillait… Une heure se passa. Un bruit de sabots résonna sur la terre durcie. J'allai voir à la porte de la hutte. C'était une troupe d'hommes et de femmes, Tual en tête, charriant sur une brouette, dans une manne d'osier, les reliques qu'on avait pu extraire de la fosse à loups. Jeanne, sa femme, se détacha du cortège et vint à moi:

«—Nous avons reconnu le corps, quoiqu'il fût en bouillie, me dit-elle; c'est celui de Jozon Lantic. La boîte du crâne est fendue en deux. Nous y avons trouvé une nichée de sangsues…

«Je la priai de m'épargner ces détails. Elle me demanda:

«—Peut-on voir Pêr?

«—Oui, mais ne faites pas de bruit. Il dort.

«Elle entra sur mes pas, s'approcha de mon mari, puis, me tirant brusquement à l'écart:

«—Savez-vous, Matic, qu'on ne l'entend plus respirer!

«Je la regardai ahurie.

«—Hein! m'écriai-je, comprenant tout à coup, comme si un éclair m'eût traversé le cerveau.

«Je me précipitai vers la table.

«—Pêr! Pêr!

«Je n'eus pas plus tôt touché le malheureux qu'il s'affaissa. La voisine avait dit vrai. Il était mort…»

V

—Voilà, continua Matic, quand elle eut trouvé la force de poursuivre, voilà comment et par suite de quel concours singulier de circonstances je suis devenue veuve.

«Les sabotiers façonnèrent deux cercueils. Dans l'un fut déposé mon mari, dans l'autre furent placés les restes de Jozon Lantic. Leurs tombes à tous deux sont dans le cimetière de Saint-Servais, au pied de la tour. Toute la forêt et même les paysans des fermes des environs assistèrent à ce double enterrement. Après l'absoute, François Harnay prit un sabot, le dernier que Pêr eût fabriqué, y mit, quant à lui, un louis d'or de vingt francs et fit la quête parmi l'assemblée pour la veuve de Pêr Corniguellou et pour ses orphelins.

«Bénies soient ces charitables populations de la montagne! Je leur dois de n'être pas morte de misère et d'avoir pu élever ma bande sans tendre la main à l'aumône publique.

«Huit jours plus tard, je reprenais seule, avec mes enfants, la route vers le sud. De nouveau j'escaladai la pente du Ménez Mikêl. Je me rappelai les paroles de Pêr et mon exclamation:

—«Oh! le beau pays! le beau pays!

«Elle avait, cette terre de bois, elle avait la même figure majestueuse et recueillie que le jour où nous l'admirâmes ensemble.

«Peut-être même était-elle plus délicieuse à contempler, avec son onduleuse forêt, toute poudrée de givre, étincelante au soleil du matin d'une myriade de pierreries. Les hêtres aux branches lisses, roses dans la lumière, avaient l'air de candélabres incrustés de joyaux, dressés sur une fine nappe blanche pour quelque fête des fées… Des basses messes tintaient à Saint-Servais, à Duault, à Saint-Nicodème, ailleurs encore, à Botmel, à Plusquellec. Les carillons alternaient, se répondaient, à travers les étendues tranquilles, et tout le ciel en vibrait, comme s'il eût été de cristal. Au dessus de la forêt s'élevaient de grêles colonnes de fumée qui s'épanouissaient très haut dans l'atmosphère en de mouvants calices de fleurs bleues… Tout cela m'est resté extraordinairement présent à l'esprit… Depuis, hélas! j'ai dû semer un peu partout les tombes de mes morts. Car, d'une famille qui était presque une tribu, Dieu a voulu que seule je survécusse. Mais, si les femmes qui m'enseveliront exaucent mes volontés suprêmes, c'est là-bas, auprès de Pêr Corniguellou, qu'elles me mèneront enterrer. J'ai dans mon armoire une pile d'écus de trois francs, gagnés sou à sou, pour parer aux frais du voyage…»

A ce moment, onze heures sonnèrent à la pendule.

—Par Notre-Dame de Rozcudon, s'écria la bonne vieille, récitons vite le De profundis pour clore la veillée. C'est nuit funèbre, ne l'oublions pas. Les Ames défuntes vont venir. Il n'est que temps de leur faire place.

—Pardon, observai-je, mais la hache, la hache tzigane, la hache révélatrice, qu'est-elle devenue?

—Cela, personne ne l'a jamais su. Ce n'est point faute de l'avoir cherchée. Peut-être y a-t-il des niais qui la cherchent encore. J'espère bien que Dieu ne permettra pas qu'on la retrouve. Elle a enrichi un homme, elle en a tué deux. Il me semble que c'est assez.

Et, faisant le signe de la croix, Matic commença la prière.

LE PÉCHÉ D'ERVOANIC PRIGENT

I

Ceux qui ont connu Ervoanic Prigent se le rappellent encore. Il était de ceux qu'on n'oublie pas.

Quand on le voyait arriver dans les bourgs du Trégor,—avec son éternel chapeau haut, aux plis avachis d'accordéon, et qu'ornait une guirlande de fausses fleurs, avec son habit aux longues basques traînantes qui faisaient derrière lui une espèce de sillage dans la poussière ou la boue des rues,—vite les enfants accouraient, et c'étaient de toutes parts des appels bruyants:

—Ervoanic! Ervoanic!

Lui, habitué à ces ovations, les accueillait avec une indulgence hautaine de souverain en tournée.

Il se campait fièrement, au beau milieu de la place du bourg, croisait l'un sur l'autre les revers de son habit à basques et envoyait de la main des saluts protecteurs à toute la foule des polissons.

Il passait pour un homme simple ou—comme on dit là-bas—pour un innocent. On s'en amusait, tout en lui témoignant cette sorte de vénération, qui s'attache, en Bretagne, à la sacro-sainte confrérie des mendiants.

A vrai dire, Ervoanic ne mendiait pas.

Jamais on ne le vit tendre son chapeau ni demander un morceau de pain. Il eût refusé l'aumône, si on la lui avait offerte.

Ce prétendu idiot s'était arrangé sa vie en homme d'esprit. Il avait son jour pour rendre visite à chaque maison,—le jour où il était assuré d'y faire le meilleur repas. Il connaissait les menus habituels de toutes les fermes et de tous les manoirs du pays, à six lieues à la ronde, et ne se montrait sur les seuils que les jours de soupe fraîche. Régulièrement, il se présentait au bon moment. Pas une fois, la mémoire de son estomac ne se trouva en défaut, au cours d'une existence qui fut pourtant des plus longues, car il approchait de la centaine lorsque, selon son expression, il s'en alla goûter de la cuisine du bon Dieu, en paradis.

Il mourut, n'ayant commis qu'un péché,—de gourmandise, cela va de soi.

Et voici comme on le raconte en Trégor, ce péché d'Ervoanic Prigent.

II

A l'approche des Gras une odeur de porc frais tué s'épand à travers l'Armorique.

L'air est embaumé d'un parfum de côtelettes qui rissolent.

Au bord des eaux courantes, les servantes lavent les boyaux qui se tortillent comme des anguilles captives; au dessus des flambées d'ajonc, dans la cuisine qui rougeoie, les ménagères font cuire le sang caillé.

Vive le boudin!

Mais qu'est-ce auprès de la vénérable andouille, pieusement entretenue, âgée déjà de plusieurs hivers et qui rêve, toute ridée, dans un coin de l'âtre, ainsi que la statue d'un lare antique?

Ah! l'andouille!…

Le recteur de Trédarzec en possédait une qui pesait cinq livres… oui, cinq belles et bonnes livres, et peut-être quelques onces de plus! Toutes les saintes âmes des vieilles filles de la paroisse s'étaient entendues (chose exceptionnelle!) pour l'offrir à Dom Karantec, en souvenir d'un jubilé.

Lorsque le bon recteur entrait dans la cuisine,—ce qui lui arrivait principalement le soir, après quelque visite lointaine à une de ses ouailles,—tout en tournant ses pouces et en étirant ses jambes devant le foyer, il disait, d'une voix onctueuse:

—Ne pensez-vous pas qu'il est temps de la manger, Coupaïa?

Et Coupaïa, la gouvernante, répondait en bougonnant:

—Une andouille pareille!… Pouvez-vous blasphémer ainsi?… Attendez du moins jusqu'aux Gras!…

Mais les Gras se succédaient… et se ressemblaient. Et l'andouille commémorative demeurait suspendue au plafond, où elle se balançait doucement, lorsque des courants d'air entraient avec les mendiants de passage.

De ces hôtes, infirmes d'esprit ou de corps, qui venaient, de temps à autre, loqueter à l'huis du presbytère de Trédarzec, le plus assidu, comme bien on pense, était Ervoanic Prigent.

Il apparaissait quelquefois le dimanche, s'il avait appris dans la semaine qu'il dût y avoir à la cure des convives étrangers. Mais, tous les vendredis, il était ponctuel.

C'était un de ses axiomes que, seules, les gouvernantes de ces messieurs prêtres s'entendent à faire doucement digérer les jours maigres à de robustes estomacs de chrétiens. Et donc, le vendredi matin, il quittait Tréguier où il avait eu soin de s'en venir coucher la veille, franchissait la rivière sur le pont Canada, s'arrêtait à Notre-Dame de Tromeur pour réciter une courte prière et prendre haleine avant de s'engager dans la montée; puis, musant et flânant, semant des bonjours, de droite et de gauche, aux petites chaumines proprettes, enguirlandées de vigne vierge, qui jalonnent la route, il grimpait vers Trédarzec, du pas tranquille d'un invité qui a pris ses précautions pour arriver à temps et qui s'attarde volontiers à humer l'air frais, histoire de s'aiguiser l'appétit.

Le presbytère est situé derrière l'église; pour couper plus court, Ervoanic s'acheminait à travers le cimetière. Parfois, il rencontrait Dom Karantec sortant de la sacristie.

Le cher vieux prêtre passait familièrement son bras sous celui du mendiant.

—Ha! ha! crois-tu que ce soit l'heure du déjeuner, Ervoanic?

—Voyez le Calvaire des morts, monsieur le recteur… L'ombre courte de la croix annonce qu'il est près de midi.

—Sais-tu, Ervoanic, que tu n'es peut-être pas aussi simple qu'on le prétend?

—Il se pourrait, monsieur le recteur.

Tous deux entraient de compagnie, et Dom Karantec, poussant la porte de la cuisine, criait à Coupaïa:

—Je vous amène votre amoureux, Ervoanic Prigent, qui vient vous demander en mariage.

Il n'y avait guère de vendredi dans l'année que Coupaïa n'entendît ce refrain.

—Hé! faisait-elle, on ne sait pas… La volonté de Dieu est grande.

Ervoanic, lui, riait discrètement, gagnait la table de chêne massif accotée à la fenêtre, et attendait, avec une patience dévote, les mains jointes, les yeux au plafond, que la gouvernante eût fini de tremper l'exquise soupe au congre, fleurant un parfum de beurre fondu et d'herbes fines, dont elle ne manquait pas de lui réserver une pleine écuellée.

Car, il n'y a pas à dire, il avait su attendrir le cœur de la rébarbative Coupaïa, ce diable d'homme.

Elle l'avait pris en amitié sincère, rien que pour le regard enamouré dont il caressait l'andouille, dès le seuil.

Leurs âmes communiaient dans le culte de l'andouille: ils causaient d'elle ensemble, longuement, d'un accent pénétré.

—N'est-ce pas qu'elle est belle, Ervoanic?

—Et comme elle doit être bonne!… Toutes les vertus, Coupaïa!

La gouvernante avait le nez bossué de verrues et les joues creusées de larges sillons, comme les champs après les labours d'octobre. Il y avait cependant des pauvres qui la comparaient à la Vierge pleine de grâces!… Ceux-là, elle les mettait à la porte, avec un haussement d'épaules et un simple morceau de pain. Ervoanic, plus avisé, lui vantait l'andouille du jubilé.

Il avait tout de même ses finesses, cet Ervoanic.

Il murmurait quelquefois, sur un ton de patenôtre:

—Je veux bien mourir, pourvu que j'y aie goûté.

La vieille reprenait, tremblante d'émotion:

—Parlez franchement!… Trouvez-vous qu'elle gagne?

—Certes oui, Coupaïa. Elle prospère. Elle mûrit!… Le culot monte… Encore un an, elle sera noire comme ma pipe.

Or, les temps étaient venus.

Tant de fumées et de convoitises avaient frôlé la peau de l'andouille qu'elle en était noire, plus noire que la pipe d'Ervoanic Prigent, aussi noire que la soutane, la belle soutane neuve de Dom Karantec.

III

En quelle année ceci se passait-il? L'histoire ne le dit point.

L'hiver remontait vers le Nord, de son allure cassée de vieillard cacochyme, le dos voûté sous un énorme parapluie, tel que se le représentent volontiers les Bretons. C'est à peine si l'on percevait encore dans le lointain les éclats voilés de sa grosse toux et de ses tristes éternuements… Et, le Vieux parti, la jeunesse de la terre se risquait timidement à rouvrir les yeux, ses clairs yeux printaniers où riait la vie renaissante après l'engourdissement d'un long sommeil.

On assistait de tous côtés au réveil de la Belle au bois dormant.

La Chanson des Gras courait les sentiers des champs et les sentiers des grèves, hurlée à tue-tête par des groupes d'adolescents:

En l'honneur de Malargez[23] Liesse en toute maisonnée! Voici venir le Temps nouveau Derrière l'Ancien temps en fuite. C'est nous les joyeux messagers! Nous annonçons la bonne nouvelle. Ouvrez les portes, les fenêtres, Au nom du soleil, notre maître! Ouvrez, ouvrez vos cœurs aussi, Au nom du bon soleil béni! Soyez heureux, riches et pauvres! Ainsi le veut le soleil d'or. Le soleil d'or vient sur nos pas: D'un sourire il fait fondre la neige; D'un sourire il fait naître l'amour… C'est la chanson de Malargez!…

Ce matin-là, Ervoanik Prigent s'éveilla tout radieux sur la couchette de paille qu'il s'était dressée le soir d'avant, dans la grange de maître Bertrand Le Gonidec, l'opulent boucher de Pleumeur.

Il avait eu, sur la fin de son sommeil, un songe merveilleux.

Une noble dame, aux formes un peu grasses, parée comme une Madone, était venue vers lui, dans une auréole de lumière bleue semblable à la vapeur qui flotte dans les cuisines bretonnes, les jours de gala, et, le touchant au front, lui avait dit d'une voix très douce:

—Ervoanik, ce n'est pas en vain que tu m'auras si longtemps vénérée en silence. Tes assiduités muettes m'ont pris le cœur. Apprends que je veux être à toi désormais, à toi seul!

Alors, lui, effaré:

—Qui êtes-vous, ô noble dame, et en quoi ai-je pu mériter une telle faveur?

—Je suis l'andouille, Ervoanik, l'andouille qui t'est chère entre toutes, l'andouille du presbytère de Trédarzec!

A ces mots, transporté de reconnaissance et d'amour, le pauvre homme avait tendu les bras vers elle pour l'étreindre, mais déjà elle s'était évanouie comme une ombre, ne laissant derrière elle d'autre témoignage de sa venue qu'un âcre parfum d'épices qu'Ervoanik savourait encore lorsqu'il se réveilla.

—C'est égal, murmura-t-il; il y a dans ce rêve un avertissement. J'hésitais vers quel logis orienter mes pas, en ce jour de Malargez où toutes les cuisines bretonnes se transforment à l'envi en lieux de délices. L'embarras du choix me laissait perplexe… Désormais, je suis fixé.

Et, dans la grâce adolescente du matin, il s'en alla vers Trédarzec…

—Bonjour, Coupaïa!

—Ah! c'est vous, Ervoanic?

Coupaïa est très affairée.

Et ce n'est pas sans motif.

Toutes les casseroles de cuivre sont descendues au foyer, des clous de leur cadre de bois où, la veille encore, elles se contentaient de briller inutilement.

Elle tiennent à montrer, semble-t-il, qu'elles ne sont pas de simples ustensiles de parade.

Rangées en bataille, le long de l'âtre, elles se comportent toutes le plus bravement du monde, même celles qui voient le feu pour la première fois.

En pourrait-il être autrement, avec un généralissime culinaire de la force de Coupaïa?

Elle s'empresse de l'une à l'autre, active celle-ci, modère celle-là, prodigue à toutes son expérience et ses encouragements.

Devant ce superbe spectacle, Ervoanic demeure bouche bée, extasié.

—Vierge Marie! s'écrie tout à coup la servante, j'ai oublié le persil!

—Désirez-vous que j'aille en prendre, Coupaïa?

—Vous! allons donc!… Vous ne savez seulement pas la manière de le cueillir… Vous croyez que ça se fait comme ça peut-être… Ah! bien oui!… Je ne vous demande qu'une chose, c'est de veiller, jusqu'à ce que je revienne, sur la casserole que voici. Que l'eau ne trotte pas, surtout! Au besoin, vous soulèverez un peu le couvercle. Pensez que c'est l'andouille qui est là-dedans, Ervoanic!

—L'andouille? la belle andouille?

—Elle-même, en vérité.

Ervoanic lève la tête, constate, en effet, le vide laissé par l'andouille au milieu des viandes salées qui sèchent appendues aux solives. Il se refuse à en croire ses yeux.

Et il rougit, rougit jusqu'au bout de ses oreilles velues dont le poil se hérisse.

—C'est extraordinaire, Coupaïa!

—Dame! on n'a pas tous les jours à déjeuner M. l'archiprêtre… Suffit!… Je compte sur vous, au moins?

—Soyez tranquille!

Ervoanic s'agenouille devant la casserole sacrée, tandis que Coupaïa se dirige d'un trot menu vers le jardin.

Ervoanic se sent triste, affreusement triste.

—Une si belle andouille!… Et si bonne!… toutes les vertus!…

A ses lèvres montent des phrases solennelles d'oraison funèbre.

S'il s'écoutait, il entonnerait le De profundis, le De profundis de l'andouille.

Et cependant, à vrai dire, elle n'est pas morte.

Elle vit, au contraire, d'une vie qu'il ne lui connaissait pas. Sous le couvercle de son cercueil, qu'il a soulevé doucement, il l'aperçoit qui fait de petits mouvements joyeux, qui frétille d'aise, comme si elle n'avait jamais été si bien; et, au bruit des mets qui mijotent à côté d'elle, la voilà qui se met à chanter aussi, à chanter de sa voix pansue les refrains les plus extravagants.

Sans respect pour la sainteté du lieu—la cuisine du presbytère!—, elle débite à Ervoanic Prigent, avec mille enjôleries de gueuse, des propos si alléchants que, ma foi! notre homme en perd la tête, et…

IV

Lorsque la vénérable Coupaïa rentra du potager, un fin bouquet de persil à la main, Ervoanic Prigent n'était plus là, et l'andouille aussi avait disparu.

—Le misérable! il l'a enlevée!

Non, bonne Coupaïa, il s'est laissé enlever par elle.

Que dirait Dom Karantec? Que penserait M. l'archiprêtre?

Coupaïa était déjà dehors, ameutant les commères du bourg qui s'exclamaient, avec des mines scandalisées:

—Jésus-Maria-credo!… Miséricorde!… Ervoanic Prigent!… Est-il possible!… Un si doux homme! L'enfant du bon Dieu! un innocent!…

Et toutes de se mettre à la poursuite de l'infâme ravisseur. On fouilla les coins et les recoins, les crèches et les granges. On le chercha partout, sauf là où il était, c'est-à-dire à l'église.

Notes in this chapter

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