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Vieilles Histoires du Pays Breton

I VIEILLES HISTOIRES BRETONNES (continued 2)

Reading edition

Garçon, filles, à bas la veste et le justin, Car il est mûr, le blé jaune! Iou!… Meunier, graisse ton moulin; Fournier, chauffe ton four; Vous aurez de l'argent plein la main! Iou!… Il y aura du pain pour les riches, Il y en aura pour les pauvres, Car il est fauché, le blé jaune! Iou!…

Messire Guillaume Guégan continuait à surveiller la moisson dans les terres de Guerrande, comme si, entre son maître et lui, rien ne se fût passé. Mais, chaque fois que sa femme venait lui apporter à manger aux champs, il ne manquait pas de lui demander:

—Il n'a rien fait dire, Clauda?

—Rien encore, répondait-elle.

Ils s'attendaient, d'un jour à l'autre, à ce que le marquis les mît dehors, sans autre forme de procès. Ils avaient même pris leurs dispositions en conséquence. Ils iraient vivre auprès des «vieux», à Kerguntul, en Plestin-les-Grèves, d'où ils se félicitaient de n'avoir pas ramené les marmots. Mais les desseins de M. de Locmaria demeuraient impénétrables.

—Les comptes du moins sont en règle, disait l'intendant, le soir, en tombant au lit, harassé de fatigue… Je ne lui aurai fait tort ni d'une minute ni d'un liard.

Au fond, et quoiqu'il n'en laissât rien paraître, la pensée de quitter Guerrande le navrait dans l'âme. Là il était né, là il avait grandi; là reposaient, dans l'étroit cimetière, à l'ombre du clocher de Plégat, les ossements vénérés de ses ancêtres. Aussi haut qu'il pouvait remonter dans l'humble lignée des Guégan, tous avaient vieilli, tous étaient morts au service des Locmaria… Et puis, se séparer de «Monsieur Charles»! Vraiment, cela était-il dans l'ordre des choses possibles?

—Je serai comme un lierre arraché, songeait-il, et je me flétrirai de même. On ne transplante pas son cœur.

Il s'attendrissait au souvenir des années anciennes, se remémorait les bontés du marquis, leurs causeries presque fraternelles dans la salle couleur de lune, les promenades où ils s'attardaient ensemble, sous le ciel embrumé d'automne, et les demi-confidences auxquelles s'abandonnait parfois le maître avec son serviteur, comme avec le plus sûr des amis.

Guillaume remuait ces choses dans sa tête, tout le long de la nuit, sans pouvoir en détacher son esprit, et restait, les yeux ouverts dans les ténèbres, à pleurer en silence, immobile, de peur de réveiller Clauda.

Si, vaincu par la lassitude de ses membres, il s'endormait aux approches du matin, le sommeil ne lui versait pas l'oubli. Ses rêves ne faisaient qu'ajouter des tortures nouvelles aux angoisses de la réalité.

Cette situation commençait à devenir intolérable. Il aspirait fiévreusement à être enfin fixé sur les intentions du marquis, tout en redoutant une rupture qui l'eût atteint aux sources mêmes de son être, dans ce qu'il avait de plus cher au monde et de plus sacré.

Puis, il n'y avait pas que lui en cause. Il y avait encore l'autre, celui qu'il appelait le «petit» ne sachant de quel nom le nommer, et qui poussait, ma foi, robuste et dru, comme un beau rejeton de plante saine, à Garen-Dreuz, là-haut, dans le grand air des monts…

De la marquise, Guillaume Guégan s'inquiétait moins. Dans l'éloignement où elle s'était enfuie, son image avait pâli, n'était plus qu'une forme vague, incertaine, à demi effacée. Il ne l'entrevoyait guère que comme à travers la brume d'un songe, perdue qu'elle était presque aux confins de la terre, par delà des espaces immenses, en des pays dont elle lui avait, la première, révélé l'existence et dont les aspects lui demeuraient inconnus.

VII

L'aube du dimanche se leva,—une aube rose et fraîche, comme une lèvre qui sourit.

Les cloches de la basse messe tintaient à l'église de Plégat. L'intendant achevait de s'habiller pour s'y rendre, lorsque le valet de chambre du marquis se dressa sur le seuil de la maison de garde.

—On vous réclame au château, maître Guillaume.

—Le temps de passer ma chupen, répondit-il.

En se retrouvant devant M. de Locmaria, il fut pris d'un tremblement et dut s'appuyer au premier meuble que ses mains rencontrèrent. Il était en face, non d'un convalescent, mais d'un spectre. Le marquis semblait moins un homme qui revient à la vie qu'un défunt qui sort de la tombe. Sa constitution, déjà minée par les soucis antérieurs, paraissait avoir subi, en quelques jours, le travail de tout un siècle. Dans les orbites excavées, les yeux brûlaient d'une flamme mystérieuse, de cette pâle et fixe clarté funéraire qu'a, dit-on, le regard des morts.

Il reçut toutefois le régisseur avec une aisance tranquille, comme s'ils se fussent quittés amicalement la veille, et ce fut d'une voix un peu grave, mais qui n'avait rien de sépulcral, qu'il demanda:

—M'avez-vous dit où était l'enfant, Guillaume? C'est, je crois bien, la seule chose dont je n'aie pas gardé souvenir.

—Il est chez ma sœur, Monsieur Charles…, chez ma sœur Margod, à Lannéanou.

—Ah! très bien. Veuillez faire atteler. Nous nous mettrons en route dès que vous serez prêt.

Là se borna leur conversation. Et, dans les heures qui suivirent, durant tout le trajet, ils n'échangèrent pas une parole. Ils arrivèrent au Garen-Dreuz, comme les gens de la ferme rentraient de la grand'messe.

—Margod est sortie au Sanctus, dit Lanascol, le beau-frère; elle doit être dans «la chambre de la tourelle».

Il grimpèrent l'escalier à vis. Sur le palier de pierre, par la porte large ouverte, Guillaume Guégan montra à M. de Locmaria, dans le jour doré de la fenêtre, sa sœur Marguerite en train d'allaiter un poupon superbe, à la peau mate, au crâne déjà couronné d'une fine toison de cheveux crépus où le soleil de midi allumait des reflets d'or fauve.

—C'est lui! murmura-t-il.

Le marquis entra, et, comme la jeune femme faisait mine de se lever, il la contraignait de se rasseoir.

L'enfant, qui, aux trois quarts repu, avait abandonné le sein, tourna la tête et, curieusement, dévisagea le nouveau venu dont la grande perruque ondulée l'amusait. M. de Locmaria le contempla quelques instants en silence.

—Tu as ses traits, dit-il enfin, comme se parlant à lui-même, tu as ses yeux de ténèbres, ses yeux sans fond, ses yeux sans âme; un peu de sa magie est en toi. Comme elle, tu feras souffrir et mourir. C'est dans les destins de ta race… Mais puisqu'il t'a été donné de naître, vis heureux.

Il se dépouilla du cordon de soie auquel était suspendu le sceau des Locmaria, marqué à leurs armes, et le passa, comme un hochet, autour du cou de l'enfant de l'adultère qui, paisible, s'était remis à téter.

Pendant le retour, le marquis resta aussi muet qu'à l'aller. Roulé dans son manteau et les paupières closes, il ne sortit de cet espèce d'assoupissement que lorsque les toits de Plégat étincelèrent dans le fouillis des verdures, aux rayons du soleil couchant.

—Guillaume, s'informa-t-il, l'enfant est baptisé, je suppose?

—Ondoyé seulement, Monsieur Charles… Le recteur, sur ma prière, vint au château…

—Il figure au registre de la paroisse?

—Oui et non… Le vénérable Dom Mathias a fait pour le mieux.

—Vous arrêterez au presbytère.

Une demi-heure plus tard, ils pénétraient, sur les pas du vieux desservant, dans la sacristie au plafond bas, aux boiseries de chêne lustré, toute parfumée encore, depuis vêpres, d'une odeur de cire et d'encens. Dom Mathias posa sur une table la chandelle qu'il portait, prit un cahier cousu de grosse ficelle et, après en avoir feuilleté les dernières pages d'une main qui tremblait, dit:

—Voici, monsieur le marquis:

On lisait:

«Cejourd'hui, quatrième d'avril, nous, Efflam Mathias, recteur de Plégat, avons administré le saint sacrement de baptême à…, fils légitime et naturel (legitimus ac naturalis) de… et de très haute et noble dame Rita Dongui…, né au château de Guerrande la nuit d'hier, sur les deux heures de relevée. Ont été parrain et marraine…»

—Vous voyez, il y a des blancs, fit ingénûment observer le prêtre.

—Permettez que je les remplisse moi-même, répondit le marquis.

Et, d'une écriture forte et droite, il compléta l'acte de naissance de «Louis-Dieudonné Duparc, seigneur de Locmaria, marquis de Guerrande, fils légitime et naturel de Charles-Louis-François, chevalier de l'ordre de Saint-Louis, commandeur de Malte, capitaine garde-côtes au service de Sa Majesté… etc.»

Puis, ayant zébré la page du fier paraphe des Locmaria:

—Vous voudrez bien signer comme parrain, dit-il à Dom Mathias.

Et il ajouta, s'adressant à messire Guillaume:

—Toi, ta femme signera comme marraine.

Le recteur et l'intendant se regardaient sans mot dire, les yeux en larmes.

—C'est bien ainsi, n'est-ce pas? interrogea le marquis.

Le prêtre lui montra du geste un crucifix accroché à la muraille, entre deux armoires contenant les ornements sacerdotaux.

—Si celui-là pouvait parler, monsieur le marquis, il vous répondrait: «Oui, c'est bien ainsi!»

Pour regagner la voiture, M. de Locmaria dut accepter l'aide de Guillaume Guégan. En le quittant, dans le vestibule du château, il lui chuchota:

—Tu la reverras sans doute, Guillaume. Dis-lui que je l'ai aimée jusque dans le fruit de sa faute.

Le surlendemain, des cimes de l'Arrée aux grèves trégorroises, les cloches carillonnaient le grand glas et Dom Efflam Mathias, recteur de Plégat, ensevelissait Charles-Louis-François, marquis de Guerrande, dans la paix suprême et le suprême oubli.

* * *

L'histoire, telle qu'elle m'a été contée, ne dit pas ce qu'il advint de la marquise. Il faut croire cependant que, prévenue sans doute par maître Guillaume Guégan, elle revit la terre d'Ouest, et la tombe de son mari, et le berceau de son fils. Ce fut même, paraît-il, son châtiment, son expiation, ou, pour parler comme en Bretagne, son purgatoire. Elle eut, en effet, à souffrir comme mère des douleurs comparables à celles que, femme, elle avait fait souffrir. Le «fruit de sa faute» ne lui fut pas clément.

Autant la mémoire du marquis Charles-François est restée chère aux habitants de Plégat, autant le souvenir de Louis-Dieudonné, An aotrom brunn, le «seigneur aux crins roux,» y est un objet d'exécration et d'horreur. Les jeunes filles se signent, si l'on prononce son nom devant elles, et les vieillards grommellent en hochant la tête:

—Le «bâtard du roi»? Hum! Dites plutôt le bâtard du démon.

Les sangs qui se mêlaient en lui en avaient fait, d'après la chronique locale, un être monstrueux, une sorte de composé des plus étranges, quelque chose de cynique et de séduisant tout ensemble, de brutal et de raffiné, de magnanime et de pervers.

Les gwerziou qui se chantent au pays de Plégat, tantôt célèbrent sa générosité, tantôt flétrissent ses débauches et le vouent, en termes indignés, à l'opprobre des peuples.

La liste de ses crimes est infinie. Il en est un qui revient sans cesse et dont voici, pris entre mille autres, un exemple[7]:

Fiecca Le Calvez passait, à juste titre, pour la plus jolie fille qu'il y eût de Plestin-les-Grèves à Morlaix. Elle aimait un fier paysan, le «clerc de Lampaul», qui, pour elle, avait renoncé à l'Église. Ils étaient fiancés. Leurs noces devaient avoir lieu au printemps. Sur les entrefaites, le terrible marquis de Guerrande rencontre Fiecca, un jour qu'elle sortait du four banal où elle faisait cuire son pain. Il s'enflamme pour elle d'une passion furieuse, s'informe de son nom, de sa demeure, et, le lendemain, se rend chez le vieux Calvez.

—Où est Fiecca, votre fille?

—Elle est à l'aire-neuve, monsieur le marquis, au manoir de Kerhallon.

Le marquis tourne bride, pique des deux vers Kerhallon où les danseurs battent l'aire nouvelle, au son des hautbois et des binnious. Il reconnaît, parmi les couples, le clerc de Lampaul à sa veste grise et Fiecca Le Calvez à son justin blanc.

—Clerc, dit-il, assez de danses! Une aire-neuve est surtout faite pour lutter. Jetons bas nos pourpoints et que la belle qui est à ton côté soit l'enjeu!

Le clerc lui répondit du même ton hautain:

—Les luttes sont bonnes pour nous autres, paysans. Vous êtes gentilhomme: je vous ferai raison avec l'épée.

Le duel s'engage, haletant et farouche. Mais le marquis se sent faiblir.

—Trêve! s'écrie-t-il, et soyons amis!

Le clerc, confiant, laisse tomber son épée, et le marquis, éclatant d'un mauvais rire, lui passe la sienne à travers le corps.

Tels étaient les exploits coutumiers du bâtard de Locmaria. En revanche, on vous citera du même homme des traits admirables de mansuétude et de pitié.

Un matin qu'il revenait de quelque équipée nocturne, son cheval se cabra devant un paquet de haillons couché en travers de la route et d'où s'exhalait un gémissement indistinct. Le fougueux marquis mit immédiatement pied à terre et secoua, non sans rudesse, le monceau de loques.

—Damnation! qu'est-ce qui vous prend de barrer ainsi le chemin, au risque de vous faire écraser?

La voix gémissante balbutia:

—Je ne peux plus me traîner.

C'était une pauvre vieille aux trois quarts morte.

Le «seigneur aux poils roux» la souleva avec précaution, l'assit sur la selle et, la maintenant d'un bras, tandis que, de l'autre, il conduisait pédestrement la bête, il l'amena ainsi jusqu'au château.

Vous pensez si les gens de Plégat écarquillèrent les yeux devant ce cortège. D'aucuns s'approchèrent et, après avoir dévisagé la pauvresse:

—Malheur à vous, monsieur le marquis! Lâchez vite cette femme au nom du Christ! C'est la Lépreuse!

Il les regarda d'une façon qui les fit taire.

Non seulement il ne lâcha point cette triste guenille humaine que rongeait un mal redoutable, mais il l'étendit dans son propre lit, baigna lui-même ses plaies, pansa ses ulcères et, trois nuits durant, la veilla. Elle trépassa au bout de ce temps et ce fut encore lui qui la mit au linceul.

Voici qui n'est pas moins typique.

L'année avait été mauvaise. Les grains avaient gelé presque tous dans les terres emblavées. Il ne poussa qu'une herbe rare et maigre et qui avorta tout aussitôt, sans donner d'épis. Pas de froment, pas d'orge ni de sarrasin, pas même de seigle. La patate, ce pain du pauvre aux temps de disette, était encore inconnue. La famine fut grande au pays breton. Les bestiaux mêmes mouraient d'inanition, ne trouvant plus rien à brouter. A plus forte raison les hommes. On ramassa dans les douves des cadavres, la bouche pleine d'écorces de saule à demi mâchées.

Un dimanche, à l'issue de la messe d'aube, le crieur public, chargé de faire assavoir les fantaisies, le plus souvent extravagantes ou vexatoires, du marquis de Locmaria, monta sur les marches de la croix du cimetière et dit à la foule assemblée:

—Louis-Dieudonné, notre seigneur, a décidé ceci:

«Tant qu'il y aura de quoi manger au château, il y sera tenu table ouverte, et tout y demeurera librement à la disposition d'un chacun.»

Quinze jours après, les greniers de Guerrande étaient vides, vide le fournil, vides les étables; on avait fait rôtir jusqu'aux chiens. Le cuisinier, un soir, vint tout tremblant annoncer au marquis qu'il n'avait à lui servir que des os. Il s'attendait à être étranglé. Le marquis lui sauta, en effet, au cou, mais ce fut pour l'embrasser avec effusion.

—Ah! la bonne nouvelle!… La bonne nouvelle! s'exclama-t-il, en se frottant les mains… Je vais donc pouvoir mendier!

Il avait commandé, hors de Bretagne, de vastes approvisionnements, mais qui n'arrivaient point. Pendant près d'un mois, il dut partager avec ses domaniers leur misérable pitance, dînant ici d'une rave, soupant là d'une tranche de pain de son. Jamais il ne se montra plus souriant, d'humeur plus accommodante, plus affable. Il admettait des plaisanteries qu'en d'autres temps il n'eût point tolérées. Les paysans lui disaient:

—En vérité, monseigneur, vous auriez dû naître gueux.

—Hé! ripostait-il, ne suis-je pas un peu de la race des quêteurs d'aumônes? Qui sait dans quels chariots ont roulé mes ancêtres?

Car il ne faisait pas mystère de ses origines maternelles. Volontiers même il s'en targuait. Ce qui ne l'empêchait pas de traiter la marquise, sa mère, comme la dernière des servantes. Mme de Locmaria s'efforça d'abord de maîtriser les écarts de cette nature effrénée, elle n'y réussit point; alors elle s'attacha, autant qu'il était en elle, à en prévenir les suites funestes. On raconte qu'elle passait les jours et souvent les nuits à surveiller, de l'embrasure d'une fenêtre, les allées et les venues de son formidable fils. Dès qu'il sortait du château, avant qu'il eût franchi la grille du parc, elle courait à la cloche et sonnait le tocsin. Ce signal était entendu et compris de tout le pays environnant. Les jeunes filles se barricadaient chez elles; les hommes s'armaient de leur penn-baz, prêts à toute éventualité. On savait que la bête avait quitté sa tanière, et l'on se mettait en garde contre son féroce appétit.

Mme de Locmaria mourut à la peine.

Mais son ombre, dit-on, habite toujours la somptueuse demeure élevée, voici deux siècles, à son intention. On voit parfois, au crépuscule du soir, apparaître derrière les vitres son pâle et douloureux visage, noyé dans une opulente chevelure que les angoisses anciennes ont blanchie.

Comment finit le markiz brunn? On l'ignore. Les complaintes populaires nous ont toutefois transmis les dispositions de son testament. Il distribuait sa fortune entre les églises de Plégat, de Plestin, de Plouigneau, de Lanmeur, de Plougonver, et fondait un hôpital pour les pauvres. En revanche, il demandait qu'on inscrivît sur sa tombe ces deux vers:

Etré Montroulèz a Guerrand, 'M euz grêt mil markizès ha cant.

[Entre Morlaix et Guerrande,—J'ai fait mille et cent marquises.]

Et c'est bien l'épigraphe qui convenait à cet étrange Don Juan breton.

HISTOIRE PASCALE

I

A trois quarts de lieue environ, en aval de Lannion, sur le Léguer, jolie rivière chantante qui réfléchit dans son courant quelques-uns des plus beaux sites de la Bretagne, se voit le vieux moulin de Keryel, avec sa toiture moussue et gondolée, sa tourelle toute feuillue de lierre d'où s'envolent chaque matin des nuées de pigeons, et ses deux roues à aubes, taillées dans des chênes massifs, solides encore et abattant de belle besogne, sans trop geindre, malgré leurs cent vingt ans révolus.

Elles étaient toutes neuves, les braves roues, et d'une jaune couleur de bois fraîchement ouvré à l'époque où se passait cette histoire. C'était au printemps de 1793, un samedi d'avril ou, comme on disait alors, un sextidi de germinal, vers le soir. Il avait plu dans la journée, mais le vent qui s'était levé avait chassé les nuages, en sorte qu'il ne traînait plus maintenant, dans le ciel nettoyé, que quelques flocons épars.

—La lessive est finie, dit en son pittoresque langage, maître Jean Derrien, le meunier; voilà les draps qui sèchent!… Tout de même, il se pourrait bien que Dom Karis nous arrive détrempé par l'averse… Fais bon feu, Mar'Yvonne.

Debout, en bras de chemise, sur le seuil de la porte, il regardait onduler sur le coteau d'en face les verdures naissantes, saupoudrées de gouttes de pluie que le soleil couchant faisait étinceler comme des myriades de joyaux.

C'était un gaillard robuste que maître Jean Derrien, carré de la tête, carré des reins, carré de toute sa personne; jovial, du reste, et gardant le goût du rire, même en ces temps troublés.

Derrière lui, dans la cuisine, allait et venait sa femme Mar'Yvonne, vaquant aux apprêts du souper.

Petite et menue, elle trottinait d'un pas léger de souris.

—Ne t'inquiète de rien, lui répondit-elle: Dom Karis trouvera flamme claire et soupe chaude… Pourvu, du moins, qu'il n'ait pas eu, en route, d'autre désagrément que l'ondée!

—Ta, ta, fit le meunier, le vieux recteur, avec sa douceur de mouton, sait au besoin se faire renard pour dépister les loups…

Tout soudain, comme il venait de s'abriter les yeux avec la main pour voir au loin, dans la direction de l'occident, il s'écria:

—Eh! pardieu, je veux être damné si ce n'est pas lui que j'aperçois, descendant la côte de Sainte-Thècle, déguisé en mendiant!…

—Ce n'est pas une raison pour blasphémer, Jean Derrien, observa Mar'Yvonne de son ton discret.

Elle se hâta vers l'âtre, jeta une brassée de copeaux dans le feu et se mit à écumer le bouillon qui trottait dans la grande marmite. Le meunier, lui, s'en alla en sifflotant à la rencontre du vénérable messire Dom Karis.

II

Un prêtre d'autrefois, ce Dom Karis, ci-devant recteur de Ploubezre. Ainsi que la plupart des membres du bas clergé en notre pays, il avait été des premiers à saluer l'aube de la Révolution comme le signal d'une ère nouvelle, toute de justice féconde et de généreuse égalité. «Dieu le veut!» avait-il crié, dans un sermon célèbre, du haut de sa chaire paroissiale, le dimanche qui suivit la prise de Bastille. On l'en plaisanta plus tard, quand le cours des choses se fut précipité, emportant les principes mêmes au nom desquels le mouvement s'était d'abord accompli. «Ah! ah! lui disait-on, vous avez changé de façon de voir, Dom Karis!»—«Nullement, répondait-il. J'ai tenu la Révolution sur les fonds baptismaux, et je m'en vante: ce n'est point ma faute si elle a mal tourné». Il refusa le serment, mais n'accepta pas non plus d'émigrer. Son évêque, Mgr le Mintier, le pressant de l'accompagner dans sa fuite, il lui écrivit ces simples mots, non peut-être sans ironie: «Un évêque peut s'en aller: il n'a que des liens spirituels avec son diocèse. Mais moi, j'ai toutes mes ouailles suspendues à mes basques. Lors même que je voudrais les lâcher, elles ne me lâcheraient pas…» Il quitta son presbytère, pour laisser la place libre à son successeur constitutionnel, mais demeura dans la région, invisible et toujours présent.

Il excellait à être partout et nulle part.

Dans les premiers temps de la «persécution», comme il disait, quelques administrateurs trop zélés du district lancèrent une dizaine de «citoyens» à ses trousses, avec ordre de le ramener pieds et poings liés à la prison de ville. Lesdits citoyens furent si peu aimablement accueillis sur le territoire de Ploubezre qu'ils s'empressèrent de rentrer à Lannion dare-dare, jurant qu'ils avaient vu parfois trente-six mille chandelles, mais pas l'ombre de Dom Karis.

On finit par où l'on aurait dû commencer. On laissa en paix ce vieillard.

Il avait près de soixante-dix ans.

Mais qu'il était donc resté alerte, et jeune, et vivant!

De jour et de nuit, par vent, grêle ou soleil, il se multipliait à travers sa paroisse. Il baptisait ici, confessait là, extrémisait plus loin, se prodiguait à tous, arpentant les routes, franchissant les talus, de ses longues jambes infatigables, sous les déguisements les plus variés, tantôt maçon, tantôt ménétrier, tantôt colporteur, cachant le pain-chant d'une hostie entre les pages d'un livret de sans-culotte.

Il disait parfois avec une pointe d'humeur sacerdotale:

—Mon remplaçant assermenté n'a vraiment pas grand'chose à faire, grâce à moi… Il devrait, au moins, me rendre le service de soigner en mon absence mes rosiers…

Le vieux prêtre errant et sans abri ne regrettait de son presbytère qu'une admirable collection de rosiers, le seul luxe qu'il se fût jamais permis… Il souffrait de la voir négligée par celui qui occupait actuellement son ancienne et chère demeure.

Un jour, il ne put se tenir de pousser la porte vermoulue de l'enclos contigu au cimetière et servant de jardin presbytéral. Il entra, la serpe en main, trouva son «confrère» qui lisait au frais, vautré dans l'herbe folle, foisonnante comme en pleins champs.

—Tu as là une superbe plantation de rosiers, citoyen curé.

—Possible! fit l'autre, indifférent.

—Oui, mais si tu n'y prends garde, chacun de ces sujets menace de retourner à sa nature primitive de sauvageon.

—Ah!

—Parole de jardinier.

—Que veux-tu que j'y fasse?

—On les taille, parbleu!… Il y a dans le nombre, à ce que je vois, des variétés qu'il serait criminel de laisser perdre…

—Tu prêches pour ton saint.

—Eh bien! non, citoyen-curé… La preuve, c'est qu'avec ta permission je vais te les tailler pour l'amour de l'art, tes rosiers…

Hip! Houp!… Les branchettes stériles furent élaguées, Dom Karis s'éloigna content, et, l'été d'après, les roses fleurirent…

Tel était l'homme au devant duquel s'acheminait Jean Derrien, le meunier de Keryel.

Ils se joignirent à quelques pas du tronc rustique où les pèlerins, de nos jours encore, ont coutume de déposer leur offrande en mettant le pied sur la «terre de sainte Thècle», avant de s'engager dans la sente qui, à travers prés, conduit jusqu'à la chapelle.

Pour tout autre qu'un de ses fidèles paroissiens, Dom Karis eût été littéralement méconnaissable.

Un feutre aux bords jadis retroussés, mais amollis et pendants par suite d'un long usage, par suite aussi des fréquentes inclémences du ciel breton, prolongeait une ombre propice sur sa figure émaciée, toute brûlée et comme tannée au grand air. Une barbe hirsute lui mangeait les trois quarts du visage. Ses pieds nus étaient chaussés de sabots bourrés de paille de seigle. Une veste en peau de mouton lui couvrait tant bien que mal les épaules, et ses braies en toile, rapiécées de morceaux des nuances les plus diverses, étaient retenues par une corde autour de ses reins. Il portait en bandoulière son bissac de «quêteur d'aumônes».

—Comme vous voilà équipé, monsieur le recteur! s'écria joyeusement le meunier.

—Chut! fit le prêtre, dehors appelle-moi Yann Divalo.

—Oh! une fois dans les prés du moulin de Keryel, il n'y a plus rien à craindre…

—C'est ce qui te trompe, interrompit vivement Dom Karis… Mais d'abord, rentrons. Je te dirai ensuite de quoi il retourne.

Quand il fut installé dans le fauteuil du maître, au coin de l'âtre, devant l'énorme flambée pieusement entretenue par les soins de Mar'Yvonne, il commença:

—Vous êtes ici dans un fond retiré, et le tic-tac de votre moulin vous empêche d'entendre les bruits du dehors… Mais moi qui cours les routes et dont c'est maintenant le métier d'être sans cesse aux aguets comme un sauvage, j'apprends les nouvelles… Elles sont mauvaises… Un bataillon d'Étampois fouille en ce moment le pays. Ce sont des barbares, des hommes sans foi ni loi. Ils saccagent, ils brûlent, ils tuent. Ils brisent à coups de marteaux les statues des saints, ils font de la pierraille avec nos christs, mais leur grande joie est de mettre la main sur un prêtre réfractaire… Il paraît qu'à quelques lieues d'ici ils en ont rôti un, comme un simple cochon de lait… Je pense toutefois qu'ils n'en ont pas mangé… Or, ces brutes ont mon nom et ils me cherchent. Un de leurs détachements vient d'arriver à Ploubezre. Ce matin, je me suis approché du chef, en lui demandant la charité. Il m'a pris au collet, m'a secoué et m'a dit:

«—Découvre le gîte où se terre le ci-devant Dom Karis, et tu toucheras un assignat de mille francs!

«J'ai répondu:

«—Ah! si j'avais su ça plus tôt!… Mais les gueux comme moi ont du flair. Je retrouverai peut-être la piste.

«—A la bonne heure! a fait l'homme; en attendant tiens, bois-moi ça.

«Il me tendait une pleine écuellée de vin. Je l'ai vidée à sa santé.

—Pauvre monsieur le recteur! soupira Mar'Yvonne en joignant les mains.

—Mais non, repartit Dom Karis, le vin n'était pas mauvais, et j'en fus tout regaillardi… Je continue. Vers midi, comme je me mettais en chemin pour venir vers vous, selon ma promesse, un groupe de soudards me dépassa, à peu près à la hauteur du bois de pin, presque au sortir du bourg.

«—Tiens, c'est notre mendiant de ce matin, dit l'un d'eux, celui-là même qui m'avait fait boire… Hé, vieux! est-ce bien par ici qu'on se rend à Keryel?

«—Au moulin?

«—Oui.

«—J'y vais moi-même et vous servirai, si vous voulez, de guide.

«—Inutile… Il suffit que nous soyons sur la bonne voie…

«Il ajouta, en clignant de l'œil:

«—Rappelle-toi, vieux… La récompense est de mille livres… Prends garde seulement de te laisser devancer…

«—Ho! ho! fis-je, vous allez plus vite que moi, je le sais. Mais tout de même j'aurai peut-être découvert avant vous la retraite de Dom Karis.

«—Nous verrons, dit l'officier.

«Et, sur ce, ils doublèrent le pas, riant et se gaussant…» Je m'attendais à les trouver installés ici, et j'ai été agréablement surpris en voyant Jean Derrien arriver au devant de moi avec sa mine de tous les jours… Ils auront probablement jugé à propos de faire quelques crochets à droite et à gauche vers les manoirs de Lezguern et de Kerbastiou. Mais il faut vous attendre à les voir arriver d'un moment à l'autre…

—Seigneur Dieu! s'exclama la meunière… Et moi qui ai prévenu tous les voisins que vous célébreriez chez nous, cette nuit, l'office de Pâques!…

—N'était-ce pas chose entendue entre nous, Mar'Yvonne? fit doucement le recteur.

—Mais comment les avertir à présent qu'il y a contre-ordre?

—Je n'ai pas dit qu'il y eût contre-ordre, Mar'Yvonne.

—Quoi! vous vous imaginez que ces allées, ces venues de gens dans nos alentours, à une heure si étrange, passeront inaperçues des soudards!… C'est donc votre mort que vous cherchez, monsieur le recteur?

—Ni ma mort, ni la vôtre, ni celle d'aucune de mes ouailles… N'ayez point d'inquiétudes, Mar'Yvonne… J'ai réfléchi à tout cela; nous allons en causer, Jean et moi; tout s'arrangera bien, j'en suis sûr… Vous, ne vous préoccupez que de faire bon visage aux Étampois. Qu'ils trouvent abondamment à manger, plus abondamment à boire… Pour le reste, Dieu nous aidera.

S'adressant au meunier, il ajouta:

—Me voilà sec, Jean Derrien; la soirée est admirable; allons faire un tour par le courtil.

Ils sortirent dans la fraîcheur grise du crépuscule qui tombait.

III

Quand ils rentrèrent au bout d'une demi-heure, Jean Derrien se frottait les mains et, dans ses yeux vifs, une gaîté malicieuse brillait. Tout le personnel du moulin était attablé pour le souper, à savoir: un garçon meunier, une servante et le petit gardeur de vaches. Mar'Yvonne avait déjà mis tout ce monde au courant des événements. Jean Derrien leur dit:

—Quoi qu'on vous demande de faire, ne vous étonnez de rien.

—Compris, grommela le garçon meunier, le nez dans son écuelle.

On mangea vite et en silence.

Le petit gardeur de vaches alla soigner ses bêtes, mais il reparut presque aussitôt pour annoncer que des gens ivres venaient par le sentier du bord de l'eau en chantant une chanson française.

C'étaient les soldats du bataillon d'Étampes. Ils étaient quatre, dont trois semblaient avoir bu plus que de raison. Seul, celui que Dom Karis appelait le chef ou l'officier avait conservé en partie son sang-froid.

—Où est le meunier? demanda-t-il dès le seuil, d'une voix rogue.

—C'est moi, fit en se levant maître Jean Derrien.

—Fort bien. Tu vas nous loger ce soir.

—A ton service, citoyen commandant. Nous sommes prêts à te céder, à toi et à tes hommes, tout ce que nous avons de lits. Mais auparavant chauffez-vous, si vous êtes transis; buvez, si vous avez soif; mangez, si vous avez faim. Ma maison est la vôtre.

—Pas mal parlé, dit le chef d'un ton radouci… Mais sais-tu qu'on la prétend suspecte, ta maison?

—Qui prétend ça?… De mauvais payeurs, peut-être, pour qui j'ai refusé de moudre.

—Nous en recauserons… Toi, citoyenne, mets notre couvert.

Il s'approcha de l'âtre, reconnut Dom Karis qui s'apprêtait à quitter son escabeau pour lui faire place.

—Ah! c'est toi, mendiant?

—Oui, le moulin de Keryel a toujours été hospitalier. J'y ai, quand je passe, ma couchée de paille à l'étable, articula le prêtre à voix haute.

Puis, plus bas, se penchant à l'oreille du soudard:

—J'ai appris du nouveau. Viens me rejoindre, dès que tu pourras, dans le bâtiment où l'on m'héberge, sous prétexte d'inspecter le logis.

Ayant souhaité le bonsoir à chacun Dom Karis gagna la porte.

L'étable où se rendit Dom Karis était située au fond de l'aire. C'était une construction assez spacieuse et dont l'intérieur témoignait, du moins pour l'instant, d'une singulière propreté. Les bestiaux, d'ailleurs peu nombreux, avaient été relégués contre l'un des pignons, en sorte qu'on se fût cru dans une grange vide plutôt que dans une crèche, n'était la fougère fraîchement renouvelée qui jonchait le sol. A l'un des angles opposés au coin des vaches, une charrette renversée sens dessus dessous formait une espèce de table que recouvrait une pièce de toile étendue là comme sur un séchoir. Dom Karis prit au râtelier une botte de paille et s'y coucha, après avoir placé son bissac sous sa tête, en guise d'oreiller. Puis, tout en égrenant dans sa poche son chapelet, il attendit.

Son attente ne fut pas longue.

La lueur d'une lanterne de corne rougeoya dans les ténèbres du dehors.

—Mendiant! héla discrètement une voix.

—Voilà, mon officier!

—Eh bien? interrogea le soudard en laissant retomber la claie qui fermait l'étable.

—Dom Karis est ici, j'en ai la certitude, foi de Yann Divalo! affirma le prêtre… Il ne tient qu'à nous de le pincer. Seulement, dame! il faudrait agir avec prudence. Pour peu que nous donnions le moindre éveil, il nous filera des mains comme une anguille. Et tes hommes, citoyen commandant, en l'état où je les ai vus, me paraissent plus propres à compromettre le succès de notre entreprise qu'à la servir…

—Je les obligerai bien à se tenir cois.

—C'est quelque chose, mais ce n'est pas encore assez. Consentiras-tu à monter la garde toute la nuit en un lieu que je t'indiquerai?

—Indique.

—Viens donc et suis-moi; mais commence par éteindre ton fanal.

Dom Karis se glissa dehors, le long du mur de l'étable, feignant les précautions les plus minutieuses. Le sergent rampa derrière lui. Le fumier dont l'aire était couverte étouffait le bruit de leurs pas.

Ils franchirent un échalier, prirent une sente étroite qui serpentait à travers prés jusqu'à la rivière. On entendait un grand bruit d'eau.

—Attention! fit le prêtre. Nous sommes au barrage. Il nous faut passer de l'autre côté. As-tu le pied sûr au moins?

—Va toujours, grommela entre ses dents l'Étampois qui ne laissait pas de ressentir quelque appréhension devant cette large nappe sombre s'écroulant avec un tel fracas, mais n'en était pas moins résolu à aller jusqu'au bout.

De place en place, à longueur d'enjambée, des têtes de pierres noires et ruisselantes émergeaient. Le prêtre se mit à sauter allègrement de l'une à l'autre et fut bientôt sur la rive opposée. Il dut attendre quelque temps son compagnon. Vingt fois celui-ci faillit perdre l'équilibre, et, lorsqu'enfin il prit terre, ce ne fut pas sans un fort soupir de soulagement.

Maintenant, en face des deux hommes, se dressait une espèce de promontoire rocheux, hérissé çà et là de touffes de genêt et d'ajonc.

—Allons, fit le prêtre, nous touchons presque au but.

Et déjà il montait, s'accrochant aux aspérités du granit, aux racines, aux brousses. Le sergent suivait, non sans pester. Ils atteignirent le sommet, après une pénible ascension. Là, sur une plate-forme assez vaste, se voyaient des pans de murs en ruine, vestiges de quelque antique demeure féodale. Dom Karis souleva un épais rideau de lierre, et le sergent aperçut le trou béant d'une poterne ouvrant sur les premières marches d'un escalier souterrain.

—Voilà, dit le prêtre. Le petit gardeur de vaches du moulin m'a confié que le ci-devant recteur est caché là-dedans depuis près de huit jours. Les paysans de la région lui apportent de la nourriture, la nuit, environ sur le coup des deux heures du matin. Il se risque alors à sortir. Fais bonne garde et tu es assuré de t'emparer de lui. Mais attends qu'il soit dehors, sinon il aura tôt fait de disparaître sous terre par des voies ténébreuses et inextricables dont il connaît toutes les issues, mais où tu t'ensevelirais vivant, s'il te prenait fantaisie d'essayer de l'y poursuivre. Donc, prudence, patience et vigilance!… Pour le moment, regagnons le moulin… Tu feras semblant de te coucher avec tes hommes, dans la cuisine, et, vers minuit, tout le monde endormi, tu t'esquiveras pour te rendre ici derechef…

—Et toi? demanda le soudard quelque peu perplexe.

—Comment, moi?

—Oui, ton intention n'est pas de m'accompagner?

—Il ne manquerait plus que cela! Ce serait le moyen de tout faire rater… Si, tout à l'heure, on ne me trouvait allongé sur ma botte de paille, l'alarme serait vite donnée, et le ci-devant prêtre vite averti… Sans compter qu'un de ces jours il m'en cuirait fort d'avoir voulu te livrer Dom Karis. Je ne tiens nullement à être haché en menus morceaux ou jeté à l'eau, une pierre au cou…

Ce disant, le faux mendiant dévalait l'âpre pente; le soudard l'imita.

—Là, fit Dom Karis, quand ils furent sur l'autre rive du Léguer, maintenant séparons-nous. Prends le sentier qui côtoie l'eau. La lumière qui brille aux fenêtres du moulin te servira de phare. Bonsoir et bonne chance.

IV

Le vieux recteur était rentré depuis quelque temps dans l'étable, quand on gratta faiblement à la porte. Il alla ouvrir: c'était le petit gardeur de vaches.

—Je viens de la part de maître Jean, murmura l'enfant: il vous fait dire que tout va bien. Le chef est parti pour l'endroit que vous savez, et ses trois hommes, ivres-morts, ronflent comme des serpents d'église.

—Dieu soit loué!… quelle heure est-il?

—Minuit passé.

—C'est donc le moment… Aide-moi à terminer les derniers préparatifs.

Le vieillard plongea les mains dans son bissac, en tira successivement un crucifix de cuivre, un ciboire, un surplis, des fioles contenant le vin à consacrer… Le tout fut disposé sur la charrette renversée qui devait tenir lieu d'autel… Le pâtre sortit, puis revint avec deux longues chandelles de résine qui furent allumées en guise de cierge.

—Les gens sont dans le bois, qui attendent, dit-il.

—C'est bien… Que Jean Derrien donne le signal! répondit le prêtre, déjà revêtu de son surplis.

Peu après, un hou! strident, prolongé, d'oiseau de nuit retentit dans le vaste silence. Des formes d'hommes, de femmes, d'adolescents et de fillettes, surgirent en foule des profondeurs sombres.

—Entrez, entrez, disaient maître Jean et Mar'Yvonne: il y aura place pour tout le monde.

La grange ne tarda pas à s'emplir.

Dans le fond, les vaches, réveillées, soulevaient avec étonnement leurs mufles graves.

Dom Karis, se tournant vers l'assistance, lui rappela en quelques brèves paroles la solennité de la grande fête pascale. Puis la messe fut célébrée. Le petit pâtre faisait les fonctions d'enfant de chœur et donnait les répons à l'officiant. Un groupe de jeunes filles entonnèrent l'Alleluia. Un recueillement doux planait. Toutes les tristesses de l'époque présente étaient oubliées. La lumière fleurie des anciens dimanches de Pâques rayonnait sur les visages et dans les âmes, malgré l'heure obscure et la pauvreté du décor.

A l'Élévation, le gardeur de vaches fit tinter la clochette de fer qui pendait d'ordinaire au collier des chevaux du moulin, et la communion commença.

Grands et petits défilèrent tous un à un, pour recevoir l'hostie des mains du vieux prêtre. Il les bénit, puis d'une voix que l'émotion faisait trembler:

—Vous m'êtes témoins, prononça-t-il, que j'ai toujours tâché de faire ce qui dépendait de moi pour assurer l'œuvre de votre salut… J'ignore ce que l'avenir me réserve… Que ma mémoire vous soit douce et que la volonté de Dieu s'accomplisse!… Allez en paix.

Resté seul avec le meunier, il lui dit:

—Tu vas m'accompagner, maître Jean; j'ai encore un devoir à remplir, qui est de relever de sa garde l'homme que j'ai mis en sentinelle sur le sommet de Roc'h-Vrân.

Et, comme Jean Derrien se récriait:

—Il le faut… Marchons!… Sinon, avant ce soir, ton moulin serait en cendres, toi-même et les tiens massacrés!…

Une blancheur d'aube se dessinait vaguement au fond du ciel.

Quand ils furent arrivés sur la crête du promontoire de granit, ils trouvèrent le sergent tapi à côté de la poterne et luttant avec effort contre le sommeil.

—Eh bien? demanda avec un sourire Dom Karis.

—Je n'ai rien vu, rien entendu, grogna le soudard.

Et, remarquant le sourire du prêtre:

—Te serais-tu moqué de moi, par hasard?

Ses doigts jouaient autour de la gâchette de son fusil à pierre.

—Non. Je t'ai promis de te livrer Dom Karis, tu vas être satisfait… Mais, donnant, donnant, s'il te plaît… Où sont les mille francs?

Le soudard sortit de sa poche un papier crasseux.

—C'est bien, remets cet argent à cet homme, continua le recteur, en désignant le meunier.

Et, comme le soudard hésitait, étonné, sans comprendre:

—Je suis dom Karis, articula tranquillement le vieux prêtre.

Puis, se tournant vers Jean Derrien qui assistait à cette scène, muet et blême comme un mort, il lui dit en breton:

—Prends en souvenir de moi, et plus tard, quand des temps meilleurs seront revenus, fais édifier une croix de pierre à la place où je serai tombé.

....... .......... ...

On vous la montrera cette croix de pierre, sur le bord de la grande route qui mène de Lannion à Plouaret, à l'angle d'un champ dont les talus se constellent, chaque année, aux approches de Pâques, de primevères couleur de sang. Elle est massive, fruste, ne porte aucun nom, aucune date, mais les gens de Ploubezre ne passent jamais devant elle sans s'y agenouiller pieusement: ils l'appellent Kroaz Dom Karis[8], et plus d'une vieille du pays s'imagine que le recteur-martyr y fut réellement crucifié.

LA LÉGENDE DE MARGÉOT

I

A gauche de la route qui mène de Plouëc à Pontrieux, s'élève la gentilhommière de Kercabin. Ce n'est aujourd'hui qu'une grande maison d'un caractère tout moderne. Ce fut jadis un manoir d'importance, à en juger par la splendide avenue qui y conduisait et qui subsiste encore. Les seigneurs de Kercabin passaient pour de joyeux viveurs, un peu détrousseurs de routes, mais surtout grands trousseurs de jupons. Ainsi nous les représente une vieille chanson populaire dont quelques couplets seulement ont survécu. Les jeunes filles, en ce temps-là, ne se risquaient guère aux abords du château.

Non, je n'irai pas toute seule, A Kercabin, prendre du feu. Car le seigneur est à la maison Qui me lèverait mon tablier…

Il est vrai que, quelques vers plus loin, la même chanson ajoute crûment:

Il n'y a pas une fille en Plouëc Qui n'ait à Kercabin couché.

Le «vieux de Kercabin et ses gars» étaient, paraît-il, de terribles séducteurs. Aussi magnifiques d'ailleurs que violents. Il y avait chez eux «une chambre toute remplie d'anneaux d'argent et d'anneaux d'or». Kercabin et ses fils y faisaient entrer le matin leurs maîtresses de la nuit, et leur permettaient de puiser au tas, à mains pleines. Les jolies paysannes d'alentour rêvaient dans leur lit clos, sous le chaume, de cette chambre merveilleuse; elles en causaient entre elles tout bas, au lavoir, quelquefois à l'église. Le «trésor» de Kercabin exerçait une sorte de fascination sur tout le pays, à sept lieues à la ronde. A Plouëc, à Plouézal, à Guingamp même, quand on voyait passer une fille de peu avec un châle rouge ou violet sur les épaules et une croix d'argent au cou, on disait:

—En voici une qui revient pour sûr de Kercabin!

II

Pendant la Révolution, le manoir et le vaste domaine qui en dépendait furent vendus comme biens nationaux. C'est sans doute à cette époque qu'ils passèrent aux mains de mon grand oncle Margéot. Ce farouche ancêtre a laissé derrière lui une légende fantastique dont je vais entretenir le lecteur. M. Luzel, dans ses Veillées Bretonnes, en a donné un intéressant chapitre. C'est une restitution à peu près intégrale que je voudrais tenter.

… Il y a quelque deux ans, j'eus le plaisir d'être l'hôte des propriétaires actuels de Kercabin. L'un deux, esprit très cultivé, réalise pleinement le type, aujourd'hui malheureusement trop rare, du gentleman farmer bas-breton. Il dirige en personne l'exploitation de ses terres et engrange lui-même ses gerbes. Il mène la vie rude et simple de son nombreux domestique. Il se rend aux champs avec les journaliers, guide et surveille leurs travaux, parle volontiers leur langue, et ne dédaigne pas de s'asseoir au milieu d'eux, devant l'âtre énorme de la cuisine, quand viennent les longues soirées d'hiver, mères des longues causeries.

—Çà, lui demandai-je un jour, est-il encore bruit dans la contrée du fameux «cheval de Margéot»?

—Interrogez mes gens. Vous n'en trouverez pas un qui ne vous affirme l'avoir entendu.

C'est, en effet, de quoi je pus me convaincre. Les garçons, les servantes, le petit pâtre furent unanimes dans leurs réponses. Voilà: on est tranquillement à se chauffer au coin du feu, ou bien on vient de s'étendre au lit, quand tout à coup, dans la nuit sonore, au loin, retentit le galop effréné d'un cheval. Dip-a-drap! Dip-a-drap! Dip-a-drap! Cela fait un train d'enfer. A mesure que le fracas se rapproche, on perçoit le sifflement des coups de cravache cinglant éperdument la bête. Le cavalier nocturne ne cesse d'exciter sa monture que lorsqu'il est arrivé à Kercabin. Dans la cour, il fait halte. On l'entend qui met pied à terre, tandis que le cheval halète avec force. Se trouve-t-il dans le personnel de la ferme quelque domestique gagé récemment ou qu'on a oublié de mettre sur ses gardes, il ne manque jamais de se lever. «C'est apparemment un hôte inattendu», se dit-il, et il s'empresse, pour aller débrider la bête et lui faire place à l'écurie. Grande est sa surprise, en constatant que la cour est déserte, qu'il n'y a là ni cheval ni cavalier. Lorsque le lendemain il raconte la chose, ce sont les autres qui s'étonnent de son étonnement.

—Ah! vous ne saviez donc pas! mais c'est le cheval de Margéot!…

III

Margéot, «Tonton Margéot» comme l'appelait mon grand-père, était une espèce de géant à tête carrée, avec un cou de taureau et des muscles d'athlète. On citait de lui des exploits incroyables. Par exemple il renversait un bœuf sur le dos en l'empoignant par les deux cornes. D'un coup de pied, il défonçait un fût plein jusqu'à la bonde. Ayant manqué un lièvre à la chasse, il en conclut que sa pierre à fusil était mauvaise et l'écrasa entre ses doigts comme une noisette. Bref, c'était une brute superbement douée et qui eût figuré avec honneur parmi les héros d'Homère. Ses colères étaient épouvantables. Et la moindre contrariété le mettait hors de lui. Sa face alors devenait pourpre, et ses veines gonflées ressemblaient à ces grosses racines qui se tordent dans nos chemins creux. Il ne connaissait en fait de loi que celle de ses appétits et de ses convoitises. De la morale commune il ignorait le premier mot. Adolescent, on voulait faire de lui un prêtre. Il prit des mains de sa mère l'argent destiné à payer les frais d'étude, se rendit à Tréguier où était le collège, y passa une nuit à boire avec des matelots du port, apprit d'eux un certain nombre de refrains obscènes, et rentra chez lui le lendemain en disant qu'il n'avait pas besoin de s'instruire davantage et qu'il en savait désormais assez.

—C'est bien, mon garçon, grogna le père Margéot, tu tâteras donc de la charrue!

Il en tâta, en effet. C'est-à-dire qu'il détela le meilleur des chevaux de labour, l'enfourcha prestement et s'en alla au diable quérir fortune. C'était le temps des premières fusillades entre Blancs et Bleus. La dure discipline des troupes républicaines ne pouvait convenir à Margéot le fils. Il essayera de la chouannerie. Mais un freluquet de royaliste l'ayant un jour réprimandé pour avoir fait rôtir un poulet, dans l'église de Coatascorn, avec des copeaux empruntés à une statue en bois de saint Fiacre, Margéot souffla sur le petit royaliste qui s'évanouit, et, dégoûté du commerce des chouans, il se mit à guerroyer pour son propre compte, tout seul d'abord, puis à la tête d'une bande de pillards qui sollicitèrent l'honneur de «travailler» sous ses ordres.

La pacification de la Bretagne le rendit à la vie privée. Il vint s'établir en son manoir de Kercabin qu'il avait acheté au rabais, parce qu'il avait pu le payer en beaux écus sonnants. Il y installa près de lui ceux de ses routiers qui s'étaient distingués par leur audace et surtout par une complète absence de scrupules. Kercabin devint de la sorte une colonie de brigands. Sans doute, le temps était passé des grandes razzias où, dans une semaine, on pouvait rançonner tout un canton. Mais Margéot avait un génie souple qui se pliait aisément à la nécessité de combinaisons nouvelles. Il transforma Kercabin en un coupe-gorge. Le lieu s'y prêtait. Pas d'habitation dans le voisinage; l'avenue, immense, solitaire avec des arbres aux frondaisons gigantesques qui y entretenaient une perpétuelle nuit, la route enfin toute proche et fréquentée à toute heure par les voyageurs qui de Lannion, de Bégard ou de Guingamp, se dirigeaient sur Pontrieux. Tous, désormais, durent payer péage au maître de Kercabin ou à ses associés. On leur prit la bourse toujours, et quelquefois la vie par-dessus le marché.

Le coup fait, c'étaient, à l'intérieur du manoir, de formidables soûleries. On y conviait—souvent de force—des filles d'alentour, les arrières-nièces de celles que les anciens sires de céans menaient le matin faire visite à la chambre dorée. Margéot présidait ces agapes, avec sa brutale jovialité de reître. Lorsqu'un des compagnons roulait à terre, ivre-mort, il riait d'un énorme rire à faire trembler les poutres; il était heureux! Quant à lui, il buvait douze heures sans désemparer, et se levait de table, les jambes solides, la tête saine. Par exemple, il ne touchait jamais aux femmes. La tradition le dit expressément: ce barbare mourut vierge.

IV

Un soir, un des malandrins de la bande revint blessé, la figure en lambeaux, le corps lardé de coups de poignard. Son sang pleuvait autour de lui en larges gouttes.

Margéot, qui jamais ne paraissait dans ce genre d'expéditions, afin de se ménager une apparence d'honorabilité et d'en pouvoir couvrir ses compères, le cas échéant, Margéot donc fronça le sourcil et demanda durement au misérable près de défaillir:

—Qui est-ce qui t'a mis dans cet état?

L'homme, après avoir craché quelques dents mêlées à quelques caillots, trouva la force de raconter son aventure. Il avait eu vent du passage d'un riche marchand de cochons. Il avait voulu l'arrêter à lui seul, pour ne pas laisser perdre une aussi bonne aubaine. Mais il avait eu affaire à trop forte partie.

—Et le bourgeois? gronda Margéot.

—… Est reparti à toute bride dans la direction de Pontrieux.

—C'est bien. Va te coucher… Hé! Nannik!

Une vieille servante, à la peau rugueuse et plissée comme une écorce de chêne, accourut à l'appel du maître.

—Conduis-moi cet imbécile au lit et badigeonne-le des pieds à la tête avec tes onguents de sorcière.

Tandis que Nannik emmenait le blessé par une porte, Margéot sortait par l'autre, une lanterne sourde à la main. Il suivit l'avenue, courbé en deux, les yeux fixés à terre, promenant la lumière de son fanal à droite et à gauche, inspectant les herbes fraîchement foulées et où des taches rouges se montraient çà et là. Il marcha ainsi jusqu'à la barrière qui s'ouvrait sur le grand chemin. Là, il se redressa et se mit à siffloter un vieux air breton aux finales mélancoliques. De loin, on eût dit quelque petit pâtre inoffensif sifflant ses bêtes; c'était le terrible Margéot qui sifflait ses bandits. Il se fit un bruit de branches froissées, puis de respirations haletantes. Des formes noires s'approchèrent en rampant sur le ventre avec mille précautions.

—Il faut rentrer, dit Margéot. Nous avons à causer.

Un quart d'heure plus tard, tout le monde était réuni dans la grande salle du manoir; le chef seul était assis; les autres se tenaient debout, les mains derrière le dos ou les bras croisés sur la poitrine, en silence. Margéot commença:

—Voici de quoi il retourne. Cet animal de Kadô-Vraz s'est laissé saigner comme un simple porc par un marchand de cochons. A l'heure qu'il est, le marchand de cochons qui a gagné Pontrieux a sans doute déjà porté plainte. Il faut nous attendre à une visite des enfants de Marie Robin (des gendarmes). C'est d'autant plus désagréable que Kadô-Vraz a eu soin de semer son sang tout le long de l'avenue; on va faire une descente de justice à Kercabin. Si j'étais soupçonné, moi, vous tous, vous seriez perdus. Il faut à tout prix, dans notre commun intérêt, que je sorte indemne de ce mauvais pas. Je pense du moins que c'est votre avis?

—Certes! s'écrièrent les hommes.

—Clerc Chevanton, reprit Margéot, en interpellant l'un d'eux, toi qui as une superbe écriture de tabellion, sieds-toi à mon côté. Voici papier, plume et encre. Écris.

Les bandits se penchèrent en avant, tendirent l'oreille pour mieux écouter.

Margéot dicta:

«Au citoyen procureur, à Guingamp.

«Citoyen-magistrat,

«Ce jourd'hui, 15 floréal an IX, le nommé Kadô Vraz s'est présenté sur les dix heures de nuit en ma maison de Kercabin. Il m'a dit avoir eu en route une vive altercation avec un passant. De quoi faisaient foi les blessures multiples qu'il avait tant à la tête que dans le reste du corps. Je l'ai hébergé, ainsi que me le commandait l'humanité, sans lui demander aucune explication autre que celle qu'il jugeait à propos de me donner. Au coup de minuit ma servante m'est venue annoncer qu'il avait rendu l'âme. J'ai cru qu'il était de mon devoir de t'informer immédiatement de ce fait; j'attendrai tes ordres, avant de procéder à l'inhumation.

«Citoyen-magistrat, je t'envoie mon salut fraternel.

«Margéot.»

Margéot se tourne vers l'assistance.

—Avez-vous compris? interrogea-t-il avec un gros rire, enchanté de sa ruse.

—Oui, répondit un des hommes, tu livres à la justice Kadô-Vraz.

—Et je le livre mort, afin qu'il ne lui prenne pas fantaisie de nous dénoncer. Il suffira de quelques coups de couteau de plus. Dans le nombre, cela ne paraîtra point.

Les bandits s'extasièrent.

Margéot leur apparut grandi de plusieurs coudées.

—Donc, reprit-il, que l'un de vous monte là-haut et qu'il l'achève. Que cela se fasse vite et proprement!

Quelqu'un s'éclipsa, mais pour revenir presque aussitôt.

—Ça y est! dit-il.

Le clerc Chevanton se leva. Quoiqu'il eût tourné le dos au séminaire, il était resté dévot. En petit comité, on l'appelait person Kergabinn (le recteur de Kercabin). Il récita le De profundis, à voix haute. Margéot cependant remettait le pli, dûment cacheté, à un robuste gaillard, son aide de camp.

—Il importe que tu sois à Guingamp avant l'aube, Dollo. Prends Awellik, le bon cheval qui va comme le tonnerre.

Dollo parti, le De profundis terminé, Margéot congédia les bandits. Il ne garda près de lui que Chevanton. Comme il l'avait prévu, au point du jour les gendarmes de Pontrieux firent irruption dans la cour du manoir. Il se rendit au devant d'eux, les reçut sur le perron, leur souhaita la bienvenue. Les gendarmes, qui croyaient le surprendre, furent quelque peu décontenancés.

—Tu nous attendais donc? demanda le maréchal des logis.

—N'est-ce pas le citoyen procureur de Guingamp qui t'envoie?

… Ce fut une scène du meilleur comique. Margéot la prolongea par plaisir. C'était un fantaisiste.

—Les traces de sang conduisent chez toi. C'est péremptoire.

Ainsi parlait le «maître des archers».

—Je ne le nie pas, répondait ce brigand de Margéot.

—C'est donc que le chenapan que nous cherchons est ici.

—A qui le dis-tu?

—Livre-le.

—Suivez-moi.

Margéot précéda les gendarmes dans l'escalier; au premier étage, il ouvrit une porte. Dans la chambre, sur un grabat, était étendu Kadô-Vraz. Au chevet du lit, Nannik égrenait un rosaire.

—Le voilà, votre chenapan! prononça Margéot avec flegme.

—Mais il est mort! s'écria le maréchal des logis.

—Dieu ait pitié de son âme! conclut Chevanton.

—Ça se complique, murmura un des enfants de Marie Robin, en remarquant la perplexité de son chef.

Alors seulement Margéot exposa comme quoi il avait déjà adressé un exprès au citoyen procureur. Il finissait à peine de parler qu'un galop de cheval retentit. Dollo était de retour. Il annonçait la proche arrivée du magistrat. Vers les huit heures, celui-ci parut. Il eut pour le maître de Kercabin des effusions de tendresse, promit de faire connaître sa «noble conduite» au Premier Consul. Ce matin-là, il y eut au manoir un déjeuner fin, d'où le procureur s'en alla en se pourléchant les lèvres; quant aux gendarmes, nonobstant leur maintien compassé, ils titubèrent. Il s'en fallut de peu que le marchand de cochons ne fût poursuivi pour avoir causé mort d'homme. Les funérailles de Kadô-Vraz furent célébrées en grande pompe. Le recteur de Plouëc prononça sur la fosse un véritable sermon où le mort était représenté comme un martyr, mais où étaient surtout exaltées la charité, la générosité, la magnanimité et toutes autres vertus en té de Margéot. D'excellentes femmes pleurèrent d'émotion. Le camarade, qui avait porté à Kadô-Vraz le dernier coup, s'en félicita comme de la meilleure action qu'il lui eût été donné d'accomplir. Bref, ce fut une fête régionale que cet enterrement. Elle finit à Kercabin, en une véritable orgie qui dura jusqu'au lendemain. Des tonneaux de vin d'Espagne y coulèrent comme des fontaines. On en but à pleine chopine. La rosée du matin perla, le long des douves, sur des corps d'hommes ou de filles qui n'avaient pu gagner un gîte. Nannik elle même, si sobre, goûta de la boisson cette nuit-là, et s'endormit sur l'âtre, le nez dans la cendre.

V

Seul, Margéot ne s'était enivré ni de son succès ni de son vin. Allongé sur un lit de camp, il réfléchissait, se démontrait à lui-même que les temps de pêche en eau trouble étaient passés, ébauchait des plans pour l'avenir, ruminait mille projets et, en véritable homme d'action, ne consentit à s'endormir qu'après avoir irrévocablement fixé son choix.

Le lendemain, dès son réveil, de sa grosse écriture lourde il arrêta sur le papier les lignes essentielles de son nouveau programme.

Plus de banditisme! C'était trop compromettant et pas assez fructueux.

Il rassembla ses hommes dans la cuisine, toutes portes closes, et leur tint à peu près ce langage:

—Camarades, c'est fini. Il faut nous séparer. Le métier que nous avons fait ensemble jusqu'à ce jour ne nous rapporterait plus rien qui vaille. Que chacun coure son bord. Mais, auparavant, à chacun son dû. Tendez vos mains!

Il distribua entre tous une dizaine de mille francs en or. A mesure qu'il allait de l'un à l'autre, il demandait:

—Que comptes-tu faire de cette somme?

Celui-ci répondait:

—Ma foi, je vais me soûler jusqu'à ce qu'il n'en reste plus.

Celui-là:

—Telle métairie est en vente. Je l'aurai peut-être pour ce prix.

Un troisième:

—J'ai promis mariage à Loïzaïk la couturière. C'est de quoi payer notre noce.

La plupart, grisés par cette fortune, n'aspiraient qu'à en jouir au plus tôt. Trois ou quatre seulement s'étonnèrent, regardèrent Margéot avec des yeux où la stupeur était mêlée de courroux.

—Pourquoi nous renvoies-tu? demanda l'un d'eux.

—Je ne vous renvoie point, vous, répondit Margéot. Il me plaît au contraire que vous restiez près de moi. Mais ceux qui se tiennent pour satisfaits, qu'ils s'en aillent!

Et il les congédia d'un air hautain.

Demeuré seul avec les autres, il sortit de sa longue houppelande verdâtre le papier crasseux sur lequel il avait rédigé son plan d'avenir.

—Or çà, dit-il, Pipi Luc, Cloarec Chevanton, Fanch Ann Tign, et toi, notre ancien à tous, Gohéter-Coz, vous êtes de francs gaillards. Puisque votre avis est que nous continuions à travailler ensemble, topez là. Je suis votre homme. Mais d'abord entendons-nous bien. De nos équipées passées il ne saurait plus être question. Je veux finir dans mon lit, honorablement, et non pas épouser «Marie-Guillotine» à l'article de la mort. Le sage doit changer d'habit selon le temps. Nous serions des sots de nous obstiner à vouloir gagner notre vie dans les douves des grands chemins. Il y a désormais trop de gendarmes. Je ne vois plus pour nous qu'un métier…

Margéot s'interrompit un instant. Les quatre truands dressèrent l'oreille.

—C'est un métier paisible, reprit-il, et qui, pour être bien fait, n'exige qu'un peu de force et beaucoup d'adresse. Les profits sont grands, les risques légers. Pas de relations incommodes avec la gendarmerie. Tout au plus quelques explications, à de rares intervalles, avec les gabelous qui sont gens faciles à convaincre…

—Pardieu! s'écria Clerc Chevanton qui comprenait vite, tu veux faire de nous des «fraudeurs». C'est une belle idée, ma foi. Vive «la fraude»!

—Est-ce aussi votre sentiment? demanda Margéot aux trois autres. Qu'en dis-tu, Gohéter-Coz?

Gohéter-Coz ne semblait pas très enthousiaste de la proposition. Il souleva des objections grincheuses. Métier pour métier, pourquoi ne s'en tenir point à celui qu'on exerçait depuis si longtemps et qui ne portait malheur qu'aux imbéciles, comme Kadô-Vraz? A son âge, c'était dur de recommencer sa vie. Puis, quels avantages y trouverait-on? Au lieu de guetter le voyageur, en fumant la pipe, tranquillement allongé, comme un cantonnier qui se repose, dans l'herbe ou les feuilles sèches, il faudrait grelotter le long des grèves, s'étendre sur la dure dans les roches mouillées, se crever l'œil à épier une voile qui souvent se ferait attendre plusieurs nuits, attraper le mal froid (les rhumatismes), s'en revenir à moitié perclus, et tout cela pour quelques brasses de dentelles, pour quelques paquets de tabac!!! En vérité, était-ce la peine?

Margéot le laissa dire jusqu'au bout. Quand le vieux eut fini de bougonner:

—Gohéter, prononça le maître de Kercabin, avec toute ton expérience grisonnante, tu n'es qu'une bête.

Il entra alors dans les détails de son plan, développant point par point les notes jetées sur le petit papier crasseux.

Premièrement, il s'entendrait avec les corsaires de Paimpol qui faisaient les voyages de Jersey et de la Grande-Ile (de l'Angleterre).

Secondement, les marchandises seraient débarquées à l'île Verte, à l'embouchure du Trieux. Des bateaux de Loguivy et de Lanmodez les transporteraient, de nuit, en rasant la côte le long des landes pierreuses et désertes de Plourivo et de Quemper-Guézennek, au souterrain qui, partant du château de la Roche-Jagu, venait déboucher sur la rivière.

Les habitants de ce château transformé en simple ferme étaient pauvres et besogneux. Ils ne demanderaient pas mieux que de participer aux bénéfices de l'association. A l'aube, les charrettes pleines quitteraient la cour du manoir et se dirigeraient sur Kercabin, l'entrepôt central. Les douaniers n'y verraient que du feu. Comment suspecter de paisibles tombereaux qui paraissent chargés de betteraves, de patates ou de blé, et qui cheminent au pas de leur attelage, conduits par un brave homme de paysan, à mine bonasse, le fouet à la main et la pipe aux dents?

—Car tu pourras fumer ta pipe, Gohéter-Coz, conclut Margéot, si toutefois tu consens à être ce conducteur. Ne sera-ce pas plaisir pour toi, vieux flâneur de grandes routes, de t'en aller ainsi au joli petit soleil du matin, criant hue! à tes bonnes juments, écoutant siffler les merles dans les haies, et «bonjourant» d'un air cordial messieurs les gabelous?

Pour le coup, Gohéter-Coz fut conquis. Comme le loup de La Fontaine cet idéal de félicité le fit presque pleurer de tendresse.

Margéot n'eut plus qu'à distribuer les autres rôles. Il fut convenu que Clerc Chevanton, l'homme débrouillard, se fixerait à Loguivy, à portée de Paimpol. Pipi Luc se bâtirait un ermitage à l'île Verte, et Fanch-Ann-Tign s'engagerait soi-disant comme domestique à La Roche-Jagu, pour monter la garde à l'issue du souterrain.

Quant à Margéot, inutile d'ajouter que, en sa qualité de bailleur de fonds et d'organisateur, il se réservait la direction suprême de l'entreprise.

VI

Après avoir été le coupe-gorge des marchands, Kercabin devint leur lieu de rendez-vous. Toute la contrée fut inondée de colporteurs. Il était rare qu'une journée se passât, sans qu'on vît arriver au bourg de Plouëc deux ou trois de ces batteurs de pays. A l'auberge où ils descendaient, ils faisaient mine de s'informer des principales maisons de la commune.

En première ligne on leur désignait Kercabin.

Ils s'y rendaient, de l'air du monde le plus naturel.

Il faut croire qu'il y trouvaient à faire affaire avec le maître du lieu, car ils y restaient parfois de longues heures et ne s'en allaient qu'à moitié gris, chantant sur tous les tons la louange de Margéot, de Monsieur Margéot, «le mieux accueillant et le plus conciliant des acheteurs!»

Ce qu'ils ne disaient pas, mais ce qu'on aurait pu remarquer sans peine, c'est qu'ils sortaient de Kercabin avec plus de marchandises qu'ils n'en avaient en y entrant.

Le lecteur l'a déjà compris, tous ces colporteurs n'étaient que des agents de Margéot. C'est par leur intermédiaire qu'il déversait sur tout l'arrondissement de Guingamp, et même au delà, les mille objets de contrebande emmagasinés dans ses caves et dont la provision était sans cesse renouvelée par de continuels arrivages.

Ce pirate de Margéot avait le génie de l'organisation. Deux mois lui avaient suffi pour créer et mettre en branle tous les rouages de cette singulière entreprise. Trois goëlettes paimpolaises, affrétées par lui, sillonnaient pour son compte la Manche et même la mer du Nord. De temps en temps il en venait une mouiller dans les eaux du Trieux, à l'entrée de la rivière, jouxte l'île Verte. Là, dans les ruines d'un ancien couvent, Pipi Luc attendait. Un canot abordait à l'île, y débarquait de lourds ballots. A la tombée de la nuit, Pipi Luc grimpait sur une roche et y allumait un feu de brande. Les douaniers de la côte disaient en se moquant: «Allons! voilà l'ermite d'Enez Glaz[9] qui fait cuire ses patates en plein vent.» Pipi Luc n'était plus connu que sous ce nom. Il avait pris à tâche de le justifier, ne se montrant jamais que vêtu d'un froc de moine qu'un chapelet à gros grains serrait à la ceinture. Il avait là-dessous d'humbles airs confits, à tromper le Pape en personne. On eût difficilement trouvé une tête d'une niaiserie plus béate. Aussi commençait-on à lui faire dans le voisinage, à Lanmodez, à Pleubian, à Ploubazlanec, une réputation de sainteté. Vous pensez si Clerc Chevanton et lui s'en donnaient des gorges chaudes, à chacune de leurs rencontres. Or, dès que Clerc Chevanton voyait luire le feu de Pipi Luc, il accourait, dans une de ces fines embarcations de Loguivy qui semblent raser l'eau comme des mouettes. Quatre gars robustes maniaient les avirons, car on voguait à la rame, sans jamais hisser la voile qui eût éveillé l'attention des gabelous. A l'île, on cassait le cou à quelques litres de rhum, pur Jamaïque, tout en procédant au chargement; puis, avec la marée montante, on mettait le cap sur La Roche-Jagu, où l'on arrivait toujours avant l'aube. Ce repaire féodal avait été aménagé en véritable dock. Fanch-Ann-Tign, qui en était le directeur, s'acquittait consciencieusement de sa fonction. Le fermier et ses fils remplissaient l'office de débardeurs. Au point du jour, par les routes détournées, à travers les landes de Botloï et les mezou[10] qui dominent Pontrieux, on entendait claquer le fouet de Gohéter-Coz. Le vieux chenapan était devenu un parfait charretier. C'était plaisir de le voir cheminer à côté de son attelage, causant avec ses bêtes, comme un personnage d'églogue rustique.

Tout allait pour le mieux. Les bénéfices étaient énormes. A chaque fin de mois, Margéot, homme probe, en faisait la répartition au prorata des services.

Une prospérité jusque-là inconnue, se répandait dans la contrée. Le seigneur de Kercabin, de jour en jour plus riche, se montrait aussi de plus en plus libéral. Sa gloire éclipsait déjà celle de ses légendaires devanciers. Il vivait en nabab breton, faisait à tous les pauvres qui se présentaient à sa porte des largesses quasi royales, dotait les jeunes filles, tenait table ouverte, y réunissait les débris de tous les partis et de tous les régimes, renippait avec une délicatesse de gentilhomme d'anciens émigrés nécessiteux, hébergeait pendant des semaines entières des jacobins hirsutes, invitait à ses chasses toute l'administration impériale du département, faisait restaurer à ses frais la si jolie chapelle de Belle-Église et construire pour le recteur de Plouëc un magnifique presbytère, se créait, en un mot, la plus extravagante des popularités.

Le préfet avait sollicité pour lui la croix. Le peuple le bénissait. Qui sait? il allait être élu membre du Corps législatif, sans doute. L'Empereur, «qui se connaissait en hommes», l'eût promptement distingué, l'eût attaché à sa fortune. Ce bandit bas-breton ne pouvait manquer de plaire par le côté pittoresque et quelque peu condottière au grand capitaine Napoléon, le seul capitaine de son temps qui lui inspirât du respect, le seul chef sous lequel il eût volontiers accepté de servir. L'avenir de Margéot s'annonçait plein de promesses. Les extraordinaires prédictions des tireuses de cartes qui s'arrêtaient parfois à Kercabin semblaient près de se réaliser.

Brusquement, tout s'effondra.

Ne fallait-il pas que la morale se vengeât de ce soudard qui l'avait si souvent et si brutalement souffletée?

Saluons-la. La voici qui entre en scène sous l'habit vert, l'honnête habit d'un gabelou.

VII

Un matin, Gohéter-Coz, après avoir remisé sa charrette dans la grange de Kercabin, s'en vint d'un air soucieux trouver le maître.

—Quoi donc? demanda Margéot. Ton voyage s'est-il fait à vide, que tu aies si mauvaise figure?

—Je t'apporte au contraire un fût bien plein, un énorme foudre de gin qui a failli défoncer la voiture.

—Et c'est cela qui te rend maussade?

—Pas précisément.

Gohéter tenait dans sa dextre sa pipe éteinte, une vieille pipe crasseuse aussi noire que son âme. A petits coups, il heurtait le fourneau renversé contre la paume de sa main gauche. Lorsque le culot se fut enfin détaché il continua:

—Je ne sais: mais, depuis quelques jours, je me croise en route avec un bonhomme qui ne me dit rien de bon.

—Tu ne le connais pas?

—Non. C'est un nouveau-venu dans le pays. Mais ou je me trompe fort, ou c'est un ambulant[11].

—Bah! est-ce que tous les gabelous ne sont pas à notre dévotion? Nous les payons assez cher, fichtre!

—Je te dis ce que j'ai vu. Écoute mon conseil. Méfie-toi.

—C'est bien, on se méfiera. Est-ce tout?

—La barrique que j'ai apportée n'était pas facile à dissimuler, poursuivit Gohéter-Coz, en tirant ses mots par les cheveux.

—Explique-toi donc enfin, vieille brute! s'écria Margéot impatienté.

—Eh bien! oui, là! l'homme m'a interpellé d'un ton goguenard. «Voilà une belle charretée de fumier!» m'a-t-il dit, «il y aura de quoi moissonner après ça!» Je lui eusse volontiers fendu le coffre, mais tu as défendu les coups.

Cette fois le vieux Gohéter avait craché toute sa phrase en un seul bloc. Margéot arpentait la salle à grands pas. C'était signe chez lui de graves préoccupations. Il avait les mains derrière le dos et faisait craquer les os de ses doigts avec le bruit sec d'un fusil qu'on arme.

—Cette barrique est dans la grange? grogna-t-il, au bout d'un instant. Va dire qu'on l'amène ici… Oui, triple bête, ici où nous sommes!

… Quand Margéot prétendait avoir acheté tous les gabelous de la région, il exagérait. D'abord, il n'eût pas commis la sottise de vouloir corrompre les chefs. En supposant même qu'ils eussent accepté un marché de ce genre, c'eût été se mettre à leur merci. A quoi bon d'ailleurs? Il n'avait rien à faire avec les chefs. Ce ne sont pas eux qui montent les gardes de nuit, dans les petits sentiers de falaise, au long des flots. Non. Il avait tout bonnement désintéressé quelques employés subalternes, quelques pauvres hères, qui ne pouvaient trouver de profit à faire leur devoir qu'à la condition d'y manquer sans cesse. C'étaient pour la plupart des malheureux chargés de famille. Ils servaient tant bien que mal le gouvernement, qui les payait à peine; ils fermaient les yeux sur les agissements de Margéot qui leur donnait l'aisance.

Un d'eux, un sous-patron, avait reçu de l'avancement, une quinzaine de jours auparavant, et avait dû rejoindre dare-dare son nouveau poste. Un jeune homme l'avait remplacé, un Français de l'Est, une petite frimousse imberbe, mais résolue. Margéot avait été prévenu de cette mutation par un de ses amis de Pontrieux. Mais le billet de l'ami ajoutait: «Rien à craindre; c'est un blanc-bec, un enfant, presque une fille». Margéot, dès lors, ne s'en était pas autrement soucié. En quoi il eut tort.

Les plus forts ont de ces vertiges. On ne saurait penser à tout.

C'est ce que Margéot se disait, le soir du jour où il eut avec Gohéter-Coz la conversation relatée plus haut.

Il pouvait être environ neuf heures. Soudain un paysan, le garçon d'écurie, se précipita dans la cuisine en poussant un cri d'alarme:

—Les gabelous!

D'un coup de poing, Margéot l'abattit sur le sol.

—Imbécile! murmura-t-il entre ses dents, cela t'apprendra à te mêler de ce qui ne te regarde pas.

Et, calme, il prit une chandelle sur la table de la cuisine, pour éclairer ces «messieurs de la douane».

—A quoi dois-je l'honneur de cette visite tardive?

Ils étaient une vingtaine d'habits verts, presque tous des stipendiés du maître de Kercabin. Mais à leur tête s'avançait crânement le nouveau sous-patron. Il avait, en effet, la mine blanche et menue d'une fillette. On lui eût donné seize ans, tout au plus. Les yeux seuls étaient d'un homme: des yeux noirs qui regardaient droit devant eux, des yeux virils, aux prunelles énergiques.

Il s'inclina légèrement.

—Monsieur, répondit-il, je soupçonne fort cette maison d'être un dépôt de recel pour des marchandises de contrebande. Pas plus tard que ce matin, il a été transporté un foudre d'alcool. Je me vois dans la nécessité de procéder à une perquisition domiciliaire. Je vous serai reconnaissant de me faciliter cette tâche; au besoin, je vous en requiers.

—Je croyais que ma maison et moi devions être au-dessus de semblables soupçons, dit Margéot. Ce n'est pas d'hier que j'habite le pays. Je n'y suis pas, comme vous, un nouveau venu. Faites, monsieur. Toutes les portes vous sont larges ouvertes. Mais d'abord, je vous prie, commencez par cette pièce.

Cette pièce, c'était la vaste salle à manger du château.

A peine Margéot en eut-il poussé les battants que le sous-patron s'arrêta, interloqué. D'un geste machinal, il se découvrit.

Au milieu de la salle, un grand catafalque était dressé. Les lignes du cercueil se dessinaient sous le drap mortuaire aux plis amples dont les franges traînaient à terre. De vieilles femmes étaient agenouillées de-ci de-là; l'une d'elles récitait les longues prières de la mort, les autres marmonnaient les répons.

—Voulez-vous que je renvoie momentanément ces femmes? demanda Margéot d'un ton pénétré.

—Non, monsieur, répartit le douanier. C'est chose sacrée que la mort. Je n'ai rien à voir ici.

Il fit néanmoins quelques pas dans l'appartement, mais ce fut pour prendre la branche de buis qui trempait dans une assiette pleine d'eau bénite, au pied du catafalque, et pour en asperger le drap funéraire.

—Merci, monsieur, prononça Margéot. Celui à qui vous venez de rendre cet hommage fut le plus loyal des serviteurs. Je le vénérais à l'égal de mon père.

Sur les joues du maître de Kercabin deux larmes coulèrent lentement.

Le jeune sous-patron se retira fort ému. Il visita les autres chambres, par acquit de conscience, avec une hâte visible d'en finir, peut-être même avec le regret d'avoir commencé. Margéot le reconduisit jusqu'au bout de l'avenue, après lui avoir vainement offert de le faire véhiculer jusqu'à Pontrieux.

—Bien joué, les vieilles! s'écria ledit Margéot, en rentrant dans la salle à manger. Mais voilà assez de patenôtres. Nannik, enlève le couvert!…

Bénitier, cierges, drap mortuaire, bière de chêne et croix d'argent, en un clin d'œil tout eut disparu. Et, dans la pièce immense, resta seule en sa nudité ventrue l'énorme barrique, cadavre d'un délit qui n'avait pu être constaté, prestigieux cercueil en qui vivait l'âme terrible du gin, la triste empoisonneuse des derniers Bretons. Margéot fit percer la tonne. Jusqu'au lendemain la liqueur blonde coula. Lèvres d'hommes, lèvres de femmes y burent à même, comme au jet d'une fontaine.

Ce fut la suprême soûlerie dont Kercabin ait gardé la mémoire.

On ne joue pas impunément avec l'Ankou[12].

Introduite à Kercabin pour y faire un personnage de farce, la Mort prit son rôle au sérieux. Elle ne quitta désormais la maison qu'après y avoir fait place nette.

VIII

Le corps de garde des douanes, à Pontrieux, est situé à l'extrémité du quai, hors ville.

En 1805, il n'y avait sur ce quai qu'une auberge—un bouge plutôt,—dont l'enseigne était un calembour: A l'Ancre noire.

Neuf heures de nuit. Le couvre-feu venait de sonner. Un cavalier mit pied à terre au seuil de l'auberge. L'hôtelier parut dans le cadre de la porte, élevant un fanal au-dessus de sa tête, pour reconnaître le nocturne voyageur.

—C'est donc vous, maître Margéot? fit-il joyeusement. J'en étais sûr. Demandez à ma femme. Je lui disais à l'instant: «Il n'y a qu'un cheval pour avoir ce trot de velours.» Depuis la tournée de Guingamp, voyez-vous, rien qu'au bruit de son pas je divine Awellik… Ah! c'est une fameuse bête!… N'est-ce pas, ma mie, que nous sommes une fameuse bête?

Il avait pris la bride et, tout en jasant, il tapotait le poitrail d'Awellik.

—Veille à ce qu'elle ne se refroidisse point dans ton affreuse écurie, et fais-lui donner un picotin d'avoine. Sois prompt, Dollo! j'ai à te parler.

Laissant son cheval aux mains de son ancien aide de camp, Margéot entra. «Madame Dollo»—comme on disait à Pontrieux—l'introduisit dans un étroit cabinet, dans une espèce de cellule interlope, qu'une table et deux bancs suffisaient à remplir. Il y fut bientôt rejoint par l'ex-routier.

—Dollo, commença Margéot, quand ils furent seuls, tu m'écrivais il y a quelques jours: «… Le nouveau sous-patron? rien à craindre, une fille!» Tu n'y vois pas clair, mon brave. Cette «fille» est capable de venir à bout de moi, si je n'y mets ordre. Comment l'appelles-tu, ce gringalet?

—Metzu.

—Est-il en ce moment au corps de garde?

—Je le crois.

—Va le trouver et prie-le de t'accompagner ici. Dis-lui que Margéot, de Kercabin, désirerait l'entretenir.

Peu après, Dollo amenait le douanier. Margéot et celui-ci se saluèrent cérémonieusement.

—Monsieur, dit Margéot, étant de passage à Pontrieux ce soir, j'ai tenu à vous rendre votre visite de l'autre jour… Croyez qu'il n'y a aucune ironie dans mes paroles. La première fois que j'ai eu l'honneur de vous rencontrer, j'ai été absolument conquis par la correction de votre attitude, par la délicatesse de votre procédé.

Dollo s'était esquivé, Margéot et le sous-patron demeuraient seuls en tête à tête. Le maître de Kercabin reprit:

—Trinquons ensemble, monsieur, à la mode de Bretagne.

Puis, brusquement, dès qu'ils eurent choqué leurs verres:

—Je vous demande votre amitié. Voici la mienne.

Il jetait sur la table une bougette de grosse toile où tintèrent des pièces d'or.

Le douanier leva sur Margéot son regard d'une fixité et d'une acuité étranges.

—Monsieur, prononça-t-il avec netteté, d'une voix tranquille où perçait cependant quelque mépris, nous ne sommes pas en foire; en tout cas, je ne suis pas à vendre.

Margéot devint pourpre. Une poussée de sang monta de son cou de taureau à sa large face congestionnée. Il dressa son poing, son formidable poing, lourd comme la masse d'un forgeron et le laissa retomber sur le crâne du gabelou. Le jeune homme s'affaissa. En un soupir plaintif, son âme légère d'adolescent s'exhala de ses lèvres. Ce coup d'assommoir l'avait tué. Mais quand Margéot se pencha sur lui, ses yeux noirs, dilatés, attachaient encore sur l'assassin leur regard d'une limpidité troublante. Sans savoir pourquoi, Margéot tressaillit. Il appela Dollo.

—Ramasse cette bourse, lui dit-il, en lui montrant la bougette. Celui-ci n'en a pas voulu. D'ailleurs elle ne lui servirait plus de rien. Il a son compte. Si on vient chez toi réclamer le gabelou, tu diras que tu nous auras vu sortir ensemble, ce qui ne sera point un mensonge.

Margéot, soulevant le cadavre, venait, en effet, de le jeter en travers sur ses puissantes épaules.

Qui aurait été cette nuit-là sur la route de Pontrieux à Lanvollon et de Lanvollon à Saint-Brieuc se fût signé d'épouvante et n'eût pas manqué d'affirmer, le lendemain, qu'il avait vu passer le cheval du Diable, rapide comme l'éclair et mystérieux comme la nuit.

IX

Margéot fut deux jours absent de Kercabin. Le troisième jour, il parut au bout de l'avenue, monté sur Awellik, sa bête de prédilection. Il trouva les gendarmes installés chez lui et feignit une vive surprise. Le juge d'instruction aussi était là. Dans un coin Nannik pleurait.

—Monsieur Margéot, dit le magistrat, en y mettant les formes, vous êtes accusé de meurtre. On a trouvé avant-hier, dans l'écluse d'un moulin en amont de Pontrieux, le cadavre du sous-patron des douanes Metzu, avec qui vous avez passé la soirée de vendredi, à l'auberge de l'Ancre Noire, s'il faut en croire le témoignage des hommes de service, cette nuit-là, au corps de garde, corroboré par celui du cabaretier lui-même.

—Il est exact, monsieur le juge, que j'ai passé avec le sous-patron Metzu la soirée de vendredi, entre neuf heures et quart environ et neuf heures et demie. Nous avons bu ensemble chez le cabaretier Dollo. Metzu, au sortir de l'auberge, me proposa de m'accompagner jusqu'à ce que je fusse hors ville. Nous nous séparâmes très cordialement, à l'amorce de la route de Lanvollon. Il me souhaita bon voyage. J'allais à Saint-Brieuc, d'où j'arrive. C'est tout ce que je puis vous dire.

—Faites venir le meunier de Milin-Gwern, commanda le juge d'instruction à l'un des gendarmes.

La porte de la salle s'ouvrit, le meunier entra.

—Reconnaissez-vous cet homme? lui demanda le juge en lui montrant Margéot.

—Je vous l'ai dit. Il n'y a que Margéot pour avoir cette force. Il a fait tourner le douanier au-dessus de sa tête et l'a lancé au beau milieu de l'étang. D'ailleurs, je suis sorti en entendant le plouf! du cadavre dans l'eau, et j'ai parfaitement vu le large dos de Margéot qui remontait la colline pour regagner la route. J'ai regardé à l'horloge du moulin. Il était juste dix heures vingt minutes.

—Cette déposition est accablante pour vous monsieur Margéot, observa le juge.

—Mon Dieu, monsieur le juge, vous interrogerez mon hôtesse de Saint-Brieuc. Je descends toujours à la Pomme d'Or… Comme j'arrivais à la porte, Mme Verry priait les consommateurs de quitter l'estaminet, parce que les douze coups de minuit venaient de sonner et que c'était l'heure de la fermeture réglementaire.

Margéot fit preuve d'un flegme imperturbable. Pas un instant, il ne se départit de son calme. Tel il s'était montré le jour de ce premier interrogatoire, tel il demeura jusqu'à la fin du procès, tel il fut à la cour d'assises. Mme Verry, l'opulente hôtesse de la Pomme d'Or, et les quelques buveurs qui étaient attablés chez elle le soir du crime attestèrent que, à minuit sonnant, Margéot faisait son entrée dans l'estaminet. L'avocat de l'accusé ne prit même pas la peine de plaider.

—Messieurs les jurés, dit-il, on ne peut vous poser qu'une question. La plupart d'entre vous êtes des éleveurs. Pensez-vous qu'un cheval, si merveilleusement doué qu'on le suppose, puisse abattre de dix heures vingt à minuit les quinze lieues qui séparent Milin-Wern de Saint-Brieuc?

Margéot fut acquitté haut la main.

Les habitants de Plouëc lui firent une ovation.

Mais à peine rentré à Kercabin, son premier soin fut de renvoyer tout son monde. Il ne garda près de lui que Nannik. L'entreprise qu'il avait montée s'émietta. Il vécut désormais inabordable, en proie à une mélancolie farouche.

Le jour anniversaire de la mort du jeune douanier, il trépassa. Il s'était fait préparer une tombe dans le jardin, avait prié le recteur de la bénir. On y coucha son cercueil immense, par une nuit de tempête et d'éclairs.

En même temps que Margéot, disparut Awellik.

On crut encore l'entrevoir quelquefois, bondissant au loin, la crinière au vent, hennissant une longue plainte d'âme en détresse.

… C'est lui dont on continue d'entendre le pas sonore dans la cour de Kercabin. Il vient sans doute y chercher son maître, son maître Margéot, mort de tristesse pour avoir tué le gabelou aux yeux noirs.

Notes in this chapter

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