I VIEILLES HISTOIRES BRETONNES
Reading edition
LA CHARLÉZENN
I
Elle s'appelait de son vrai nom Marguerite Charlès. Mais les gens l'avaient baptisée «la Charlézenn».
Ce fut dès l'enfance une singulière fille, aux libres allures. Toujours grimpée dans les arbres, entre le ciel et la terre, comme un jeune chat sauvage, elle envoyait de là-haut sa chanson aux passants qui cheminaient en bas, dans la route. De qui était-elle née? On n'en savait rien. On disait dans le pays qu'elle n'avait eu «ni père, ni mère». Elle n'avait rien à elle sous le soleil, pas même le nom sous lequel on l'avait inscrite au registre de paroisse. Si pourtant! elle avait à elle sa beauté. Une beauté insolite, étrange, comme toute sa personne, comme toute son histoire ou plutôt sa légende. Ce n'est pas qu'elle fût précisément jolie. Elle avait le nez un peu fort, et aiguisé en bec d'aigle. De même, ses cheveux déplaisaient, à cause de leur couleur. On a en Basse-Bretagne un préjugé contre les rousses. Ils étaient cependant magnifiques, ces cheveux. Amples et fournis comme une toison, rutilants comme une crinière. On eût dit, autour de sa tête, un buisson ardent, une broussaille de feu. Ses yeux, en revanche, étaient d'un bleu tranquille, presque délavé. Leur nuance était douce—et triste. C'étaient des yeux timides, enfantins, faciles à effaroucher. Ses lèvres très fines, un peu serrées, montraient en s'ouvrant des dents petites et comme passées à la lime. Avec tout cela, ou, si vous préférez, en dépit de tout cela, la Charlézenn, quoiqu'elle eût dix-sept ans à peine, attirait l'attention des jeunes hommes. Les commères racontaient aux veillées qu'elle les ensorcelait. Comme preuve à l'appui, elles citaient l'aventure de «Cloarec Rozmar».
C'était un clerc, de Plouzélambre. Une année d'études seulement le séparait de la prêtrise. Or, un matin, pendant les vacances, il avait sollicité de son père un entretien particulier.
—Mon père, dit-il, j'ai résolu que je ne serai pas prêtre.
—Reprends donc la bêche, répondit le vieux Rozmar.
—Oui, mais à une condition.
—Laquelle?
—C'est que vous me permettrez de prendre femme.
—As-tu fait ton choix?
—J'ai choisi la Charlézenn.
—Une va nu-pieds! Jamais!
—Si vous ne l'acceptez pour bru, j'en mourrai.
—J'aime mieux ta mort que le déshonneur de tous les nôtres.
—C'est bien!
Le lendemain, un des domestiques de la ferme avait trouvé Cloarec Rozmar pendu à la branche d'un pommier, dans l'enclos.
Cette tragique aventure avait provoqué, dans toute la région, une explosion de haine aveugle contre la Charlézenn. Notez que pas une fois Cloarec Rozmar ne lui avait adressé la parole. Cette grande fille farouche était ignorante de sa beauté comme de toutes choses. De l'espèce de fascination qu'elle exerçait, elle ne se rendait pas compte.
II
C'est ici que commence à vrai dire l'histoire de la Charlézenn. Elle vivait avec une vieille femme de mœurs équivoques qui l'avait ramassée on ne savait où, il y avait de cela bien longtemps. Cette vieille l'avait nourrie depuis lors des aumônes qu'elles recueillaient toutes deux de-ci de-là, mais plus encore de coups de bâton. Car la vieille Nann,—elle n'était connue que sous ce sobriquet à cause de certain tic qu'elle avait et qui lui faisait branler incessamment la tête, comme pour dire: Non—, car la vieille Nann était une vilaine groac'h, acariâtre et hargneuse. A toute heure du jour et de la nuit, depuis que la Charlézenn avait dépassé la quinzième année, elle lui criait aux oreilles de sa voix aigre:
—Ah! si j'avais ton âge et ton corps! Si j'avais ton âge et ton corps!…
Et comme la Charlézenn, qui n'entendait rien à ce langage, se contentait d'ouvrir démesurément ses grands yeux limpides, couleur de ciel d'avril, la groac'h se mettait à la battre, à la battre, de toute la force de ses vieux bras décharnés.
—Il faudra bien que tu comprennes! hurlait-elle.
Un soir, la Charlézenn comprit…
Elles habitaient à cette époque, la vieille Nann et elle, une ancienne hutte de sabotiers, abandonnée par les nomades ouvriers qui l'avaient construite et située sur la lisière de la forêt du Roscoat qui appartenait à la maison noble de Keranglaz. La Charlézenn, avons-nous dit, passait la plus grande partie de ses journées à vagabonder. Avant que Cloarec Rozmar se fût pendu pour elle sans qu'elle s'en doutât, elle allait de ferme en ferme, quêtant ici du pain, plus loin du lard, plus loin des œufs. Mais, lorsqu'après l'événement elle s'était vue brutalement repoussée des seuils où naguère on l'accueillait avec des paroles affables, comme elle était fière, elle ne s'y était plus représentée. «Battez-moi tant qu'il vous plaira, avait-elle dit à la vieille Nann, mais je vous fais le serment que je ne mendierai plus!»—«Je ne te nourrirai donc plus», avait répondu la groac'h.—«Oh! de cela je ne m'inquiète point!» Elle en était enchantée, au contraire. De l'aube au crépuscule, elle errait par le bois dont tous les arbres lui étaient familiers comme des amis, comme des proches. Quand elle avait faim, elle se repaissait, au printemps, de poires de la Vierge; l'été, de mûres; à l'automne, des châtaignes, rousses comme elle, qu'elle croquait à même aux branches des châtaigniers. Cela n'empêchait point son beau corps de prospérer, tant s'en faut. Il y gagnait de nouveaux charmes, la sveltesse, l'odorante et souple vigueur d'un plant de haute futaie. C'était plaisir de la voir passer dans l'ombre verte et transparente du sous-bois, de la voir passer en sa grâce élégante de fille sauvage, sa jupe en loques tombant à peine jusqu'à son jarret, découvrant sa jambe longue, nerveuse et bronzée comme celle d'une faunesse antique. Or, plus d'une fois, en ses chasses, l'aîné des fils de Keranglaz l'avait rencontrée.
Ce soir-là donc, la Charlézenn rentrait à la hutte, en sifflant. C'était une habitude qu'elle avait prise, à force d'entendre les merles noirs dans l'épaisseur des fourrés. Dès le seuil, elle s'arrêta. Il y avait dans la «loge» un inconnu. Ce devait être un passant d'importance, car la vieille Nann lui avait cédé l'unique escabelle. La flamme du foyer éclairait à plein sa figure. Ce n'était pas un paysan, à en juger par ses moustaches, qu'il portait relevées aux deux coins de la bouche. D'ailleurs, sa peau était blanche même aux mains, qu'il tenait croisées autour du genou. Au petit doigt de l'une d'elles une escarboucle brillait. La taille de l'étranger était serrée dans un justaucorps de cuir parsemé de têtes de clous luisantes comme de l'or. A ses pieds était couché un grand lévrier au poil fauve qui se dressa sur les pattes et se mit à grommeler, dès que la Charlézenn parut.
L'homme aussi se leva, caressant son chien pour l'apaiser.
—Viens donc, sauvagesse! glapit la vieille Nann. Voici près d'une heure que tu te fais attendre.
—Vous savez bien que j'arrive quand bon me semble, répondit la Charlézenn qui, pour la première fois, prenait ombrage du ton impérieux de la vieille, sans doute parce que cet homme était là.
—Apprends à mieux parler, poussière de grand chemin! Sache que celui que voici est le fils aîné du seigneur de Keranglaz, ton maître et le mien, après Dieu!
—Et vous, la vieille, sachez que je ne reconnais personne pour mon maître,… pas plus d'ailleurs que pour ma maîtresse. A bon entendeur, salut.
Ce disant, elle tournait déjà les talons et s'apprêtait à reprendre la porte, laissant là sa mère-nourrice suffoquée de rage, quand Keranglaz le fils se précipita pour l'arrêter.
—Belle fille, dit-il d'une voix très décidée et cependant très douce, je n'ai commis nul manquement envers vous. Je suis votre hôte aussi bien que celui de Nann. De quel droit me faites-vous affront?
—Je vous dis que c'est une gueuse!… une gueuse!… hurlait Nann, dont la colère, étranglée tout d'abord par la stupeur, se répandait maintenant en un flot d'invectives.
—Vous, ma commère, taisez-vous! commanda sèchement Keranglaz.
Puis il continua, s'adressant de nouveau à la Charlézenn, avec sa jolie voix savante à bien dire:
—Vous êtes chez vous ici. Si ma présence vous gêne, c'est moi qui dois sortir, non pas vous. Ordonnez, j'obéirai. Permettez-moi seulement d'ajouter qu'égaré dans ce bois, alors qu'il faisait encore demi-jour, je ne saurais guère m'y retrouver de nuit. En m'obligeant à partir, vous me mettrez en grand embarras, peut-être en grande détresse; car les loups abondent, dit-on, au Roscoat, et je n'aurais pour me défendre contre leur appétit que mon courage, mon couteau de chasse et Kurunn mon lévrier. Je vous avoue que la perspective de servir de souper à Messires Loups ne me sourit nullement; j'aimerais mieux, si tel était votre bon plaisir, quelques heures de sommeil auprès de votre feu, car je tombe de fatigue.
Jamais on n'avait parlé à la Charlézenn un langage aussi gracieux. Elle se sentit devenir toute rouge et balbutia timidement:
—C'est moi qui vous demande excuse pour ma maussaderie, monseigneur. Croyez que je n'ai point l'âme malicieuse. Je ne deviens méchante ainsi envers mon prochain que parce Nann est si hargneuse envers moi.
On eût dit que la groac'h n'attendait que cette parole. Se levant du foyer où elle s'était accroupie, elle échangea avec Keranglaz le fils un regard d'intelligence et se dirigea vers la porte, avec un air de dignité offensée, en grommelant:
—Puisque c'est moi qui suis de trop, je m'en vais!
La pauvre Marguerite Charlès se reprocha aussitôt les mots acerbes qui lui étaient échappés. Elle voulut courir après sa mère-nourrice pour la ramener. Mais elle eut beau faire le tour de la hutte, fouiller des yeux l'épaisseur de la nuit, crier: Nann! Nann! dans toutes les directions, Nann s'obstinait à ne point reparaître.
De guerre lasse, la jeune fille rentra dans la «loge».
—Monseigneur, supplia-t-elle, si vous m'aidiez, nous la ramènerions!
—Laissez donc cette sorcière, Marguerite, elle s'en est allée à quelque sabbat.
—Oh! monseigneur! monseigneur! si les loups la mangent!…
—Ma foi, c'est les loups que je plaindrai… Tranquillisez-vous, et venez vous réchauffer à ce feu. Vous êtes toute transie.
Il jeta sur l'âtre une brassée de genêt. La flamme monta, haute et claire, avec un crépitement joyeux. Puis il força la Charlézenn à s'asseoir à sa place, sur l'escabelle.
—Quant à moi, dit-il, je ne veux que la faveur de m'étendre à vos pieds.
Il s'assit, en effet, sur la pierre du foyer, mais la figure tendue en avant jusqu'à frôler celle de la jeune fille. La Charlézenn sentait sur sa joue l'haleine forte et chaude du fils aîné de Keranglaz. Sans qu'elle sût pourquoi, elle avait peur de cet homme. C'était cependant un beau gars, dans tout l'épanouissement de la jeunesse.
«Qu'est ce que j'ai donc? se demandait-elle: je tremble comme si j'étais malade de la mauvaise fièvre.» Le Keranglaz s'était mis à parler, à parler très vite; mais elle n'entendait que le bruit des mots: cela était doux comme une musique; elle s'efforçait d'en comprendre le sens, elle n'y parvenait pas. Sa tête était pleine d'un bourdonnement confus. De plus il lui semblait que des milliers et des milliers de petites bêtes invisibles lui grimpaient tout le long du corps. Elle eût voulu les secouer d'elle, et ne le pouvait. Elle était comme dans ces rêves où l'on cherche à courir et où l'on a les jambes empêtrées dans on ne sait quel obstacle. Un charme était sur elle.
Tout à coup elle poussa un cri, un cri sauvage, un hurlement de bête blessée.
Penchée sur elle, Goulvenn de Keranglaz, les yeux luisants et fixes, les veines gonflées à se rompre, tâchait de l'étreindre à bras le corps.
Elle rejeta la tête en arrière, se raidit d'un mouvement désespéré. Machinalement elle se rappela le couteau de chasse que cet homme portait à la ceinture, du côté gauche. Elle tâta, trouva la poignée, brandit l'arme et la plongea dans le dos du Keranglaz, avec une telle force qu'il s'abattit à terre, comme un bœuf assommé.
Éperdue, affolée, elle s'élança dans la nuit. Et toute la nuit elle galopa devant elle, à travers bois, geignant et bramant, telle qu'une génisse qu'on a oubliée dans les prairies, et qui bondit, et qui meugle lamentablement sans que son troupeau lui réponde.
III
C'était au crépuscule d'aube, dans le sentier de la falaise qui longeait la Lieue-de-Grève, entre Saint-Michel et Plestin, là où serpente aujourd'hui la route en corniche qui mène de Lannion à Morlaix. Les trois Rannou s'en revenaient vers Saint Michel qui était ville à cette époque. C'était une trinité redoutée que celle de ces Rannou. L'aîné s'appelait Kaour, le cadet Kirek, et le plus jeune Guennolé. Ils portaient, on le voit, des noms de saints vénérés, mais tous trois étaient des hommes du diable. Du moins le prétendait-on, dans le pays. Mais en Basse-Bretagne, comme ailleurs, les gens valent souvent mieux que leur légende. Les Rannou passaient en tout cas pour de mauvais sujets. Aucun d'eux n'avait de métier déterminé. Ils vivaient en dehors de la loi commune. Le bailli de la mouvance de Keranglaz les eût volontiers pendus à ses potences féodales. Mais il eût d'abord fallu les appréhender. Ce n'était pas chose facile. Le bailli n'osait en courir le risque, quoiqu'il eût à sa dévotion une cinquantaine d'hommes d'armes. Qu'étaient-ce que cinquante hommes auprès des trois Rannou! En attendant de pendre ces chenapans, le bailli était le premier à leur payer rançon. Dès qu'il avait à faire voyage dans la région, il avait soin de leur demander, moyennant finance, un sauf-conduit. Les Rannou touchaient ainsi des rentes assurées auxquelles venaient se joindre quelques menus profits prélevés sur les seigneurs de passage dans les alentours de la Lieue-de-Grève. Car ils n'aimaient à pêcher que le gros poisson. Ils étaient très doux avec le petit peuple.
…—Voyez donc! dit Kaour à ses frères, comme ils arrivaient au pied du Roc'h-Kerlèz.
Il leur montrait du doigt une forme humaine debout là-haut près de la croix qui dominait le rocher.
—Damné sois-je! s'écria Guennolé, c'est la Charlézenn!
Ils la hélèrent. Mais elle ne parut point les entendre. Alors, ils se hissèrent jusqu'à elle en se cramponnant aux saillies de la pierre, à des touffes d'ajonc.
—Tu attends quelqu'un, Gaïdik[1]?
—Oui, j'attends la mer.
—Pourquoi faire?
—Pour m'y jeter.
—Tu veux donc mourir?
—Oui… Je me serais déjà précipitée… Mais sur les roches nues je me serais fait trop mal… J'attends qu'il y ait de l'eau en bas. Cela ne tardera plus.
En effet, la mer montait. Sur l'immense plaine de sable elle roulait avec le fracas, avec le farouche hennissement d'une horde d'étalons lancés au galop.
L'aîné des Rannou dit:
—Conte-nous ce qui t'est arrivé, Gaïdik. Si c'est quelqu'un qui a cherché à te nuire, livre-nous son nom seulement; nous sommes trois ici qui te vengerons.
—Je ne conterai ni à vous ni à personne ce qui m'est arrivé. J'en ai assez de la vie, voilà tout.
—Eh bien! nous, nous ne permettrons pas que tu meures.
Et, adoucissant le ton un peu rauque de sa voix, l'aîné des Rannou poursuivit:
—Écoute-moi, fille. Regarde ces bois qui s'étendent là-bas à perte de vue, jusqu'au fond du ciel. Le seigneur de Keranglaz prétend qu'ils sont à lui. Sur le papier, c'est possible. Mais les vrais maîtres, c'est nous. C'est nous, les Rannou, qui sommes les rois de la forêt. Ah! c'est un fier domaine. Tu en connais les abords, mais tu ne t'es jamais enfoncée sous les hautes futaies. Il n'y a pas au monde un palais comme celui-là. C'est le bon Dieu qui l'a bâti de ses propres mains. Les arbres qui le soutiennent sont bien plus beaux que les piliers des plus belles églises. Il y a aussi des menhirs où s'asseyaient les géants d'autrefois et des tables de pierre où ils mangeaient. Là est notre demeurance. Nous n'en voudrions changer pour aucun prix, nous proposât-on le château de la reine Anne. Mais elle nous plairait mieux encore, si nous y avions avec nous une douce petite sœur, une bonne et franche fille comme toi. Tu y ferais cuire notre soupe de venaison sous le couvert de chênes; tu raccommoderais de tes doigts habiles nos vêtements en peau de loup. Suis-nous à la grande forêt, Gaïdik. Nous t'aimerons bien. Nos dehors sont rudes, mais notre cœur est aussi tendre que celui d'un enfant. Le monde nous méprise, parce qu'il nous craint. Tu sais comme il est méchant. Tu en as assez souffert toi-même, puisque tu rêves de t'en aller au paradis, par le mauvais chemin de la mort volontaire. Crois-moi, Gaïdik, je n'ai jamais menti. Tu connaîtras de beaux jours dans le creux de nos bois et de nos ravins. Tu y seras à l'abri des langues perfides. Qui oserait toucher à la sœur des trois Rannou? Viens!… Tout ce que tu désireras, tu l'auras. Si tu tiens aux parures, nous t'en rapporterons de superbes, à rendre jalouse Notre-Dame de Rumengol qui cependant a une robe en or… Nous t'aurions déjà fait cette proposition depuis longtemps, mais nous ne l'osions, pensant que tu ne te déciderais pas à quitter la vieille Nann, ta mère-nourrice…
—Oh! celle-là est une misérable sorcière! s'écria la jeune fille.
Tout d'abord elle n'avait écouté les paroles de Kaour qu'avec ennui, le front plissé, l'air méfiant et sombre. Mais peu à peu elle y avait pris intérêt. Finalement, à l'idée de vivre parmi ces hommes simples, dans la grande forêt pacifique et profonde comme une église immense, son cœur s'était fondu. Son navrement de tout à l'heure était déjà loin d'elle. Elle pleurait silencieusement, sans amertume.
—Tu as raison de pleurer, Gaïdik, dit alors Guennolé. Cela te soulagera. Nous allons attendre un peu plus bas que tu aies pris un parti. Si tu descends de notre côté, c'est que tu auras accepté la proposition de Kaour.
—C'est cela! opinèrent Kaour et Kirek.
Et tous trois se retirèrent à l'écart, sans toutefois perdre de vue la Charlézenn.
Celle-ci resta quelque temps encore debout sur la plate-forme du rocher, le dos appuyé à l'arbre de la croix. Mais ce n'était plus la mer qu'elle regardait. Ses yeux limpides, d'où les larmes coulaient doucement comme une ondée printanière, ses yeux couleur de ciel d'avril suivaient à l'horizon la ligne onduleuse des bois. Le soleil venait d'apparaître. Une pluie d'or s'égouttait au loin, ruisselait en lumineuses cascades sur tout le versant, des cimes les plus éloignées aux frondaisons les plus proches. C'était un spectacle magique. L'haleine bleuâtre de la forêt montait, odorante, comme une vapeur d'encens. Des chœurs d'oiseaux s'éveillaient, s'appelaient, se répondaient, et toutes les allégresses de la terre chantaient dans leurs voix. Cela donnait l'idée d'une sorte de résurrection universelle. Toutes choses, à la venue du soleil, semblaient sortir de la nuit comme d'un tombeau. Et la Charlézenn, elle aussi, dégagée de ses projets de mort, se signa devant la lumière comme devant la plus adorable des divinités. D'un pas qui sonnait gai sur la pierre elle descendit vers les Rannou. Triomphalement, ils s'acheminèrent ensemble par le sentier tout humide de rosée qui, à travers landes, menait au cœur des bois. Gaïd Charlès marchait en tête. Le chemin, eût-on dit, lui était déjà familier. Entre ses lèvres fines elle sifflait, elle sifflait comme un merle. Les Rannou suivaient à distance; il y avait dans cette vierge sauvage un prestige qui les troublait.
Kaour murmura:
—C'est la fée de la forêt que nous escortons!
Et ses deux frères répondirent à voix basse:
—En vérité, oui! c'est elle-même.
IV
La Charlézenn si fort sifflait Que chêne feuillu s'effeuillait…
Ainsi débutait une complainte levée à la Charlézenn par un clerc du pays de Saint-Michel-en-Grève, depuis qu'elle était devenue la «petite sœur» des Rannou. Dans les autres couplets on énumérait ses crimes. Elle y était représentée comme une fille sans vergogne, comme une création de Satan.
Fille qui siffle et la vipère Ont toutes deux Satan pour père.
C'est de quoi témoignait sa beauté même, la transparence de ses yeux si clairs, la grâce de tout son corps, mais plus que tout le reste la couleur étrange de ses cheveux.
Gaïdik Charlès a l'œil pur, Couleur d'avril, couleur d'azur; Gaïdik Charlès est souple et belle Comme une sainte de chapelle. On la croirait fille de Dieu, N'était son poil couleur de feu…
Venait alors l'histoire du premier forfait:
Cloarec Rozmar allait être Avant dix mois ordonné prêtre. La Charlézenn—forfait premier!— Le pendit au long d'un pommier.
En Basse-Bretagne, les légendes poussent robustement comme en leur terroir naturel. Deux ans à peine s'étaient écoulés depuis la mort de Cloarec Rozmar. Et déjà c'était la Charlézenn qui l'avait pendu!!… Suivait le deuxième «forfait, terrible à imaginer».
La cloche tinte, tinte, tinte… Une âme d'homme s'est éteinte! La cloche noire tinte; hélas! C'est pour l'Aîné de Keranglaz.
Et le poète reconstruisait à sa façon la scène tragique de la hutte. Marguerite Charlès avait attiré le jeune homme dans un guet-apens. Elle l'avait endormi à l'aide d'un philtre, puis, traîtreusement, elle l'avait assassiné…
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… La jeune fille, cependant, vivait avec les Rannou de leur belle existence errante dans la forêt du Roscoat. Kaour ne lui avait pas menti. Dans ces profondes et verdoyantes solitudes, entourée par les trois frères d'une sorte de vénération naïve, elle avait vu s'évanouir l'un après l'autre tous les mauvais souvenirs de son passé. De Nann, du fils de Keranglaz, de tant de misères et d'humiliations, à peine lui restait-il de vagues images: encore eût-il fallu qu'elle les allât chercher tout au fond d'elle-même. Les journées se déroulaient pour elle avec une monotonie apaisante et grandiose. Dès le matin, les frères partaient. Pour quelles aventures? Elle n'avait souci de le savoir; eux, de leur côté, s'en taisaient avec elle soigneusement. Ils rentraient à des heures irrégulières. Souvent ils avaient des taches de sang à leurs vestes: du sang de bête, peut-être aussi du sang d'homme. D'ordinaire on soupait tous ensemble, aux premières étoiles. C'était le moment des causeries, la veillée en commun sous les hautes ramures à travers lesquelles les astres brillaient, comme de claires chandelles lointaines. A vrai dire, il n'y avait guère que la Charlézenn qui causât. Les Rannou étaient des taciturnes. Puis, ils aimaient mieux entendre Gaïdik, la petite sœur. Dès que l'un d'eux ouvrait la bouche, les deux autres lui disaient: «Laisse parler Gaïdik!» Et Gaïdik parlait. Elle les entretenait de ses courses, de ses vagabonderies durant le jour, les amusait avec des riens. Elle leur racontait des histoires merveilleuses, comme à des enfants, ou bien leur chantait gwerzes et sônes, seul héritage qu'elle sût gré à la vieille Nann de lui avoir transmis. Ils l'écoutaient, suspendus à ses lèvres. Sa voix caressait délicieusement leurs âmes de barbares. Quand le serein commençait à tomber, elle souhaitait le bonsoir aux trois frères. Ils lui avaient dressé une «couchée» sous la table d'un dolmen que ne soutenait plus qu'un de ses supports. Là elle couchait comme une reine des âges primitifs, avec des peaux d'animaux sauvages pour rideaux et, pour lit, un moelleux entassement de couvertures dont quelques-unes, fruit du pillage, avaient été tricotées sans doute par des doigts savants de châtelaines.
A la nuit bien close, deux des Rannou disparaissaient de nouveau, retournaient à leur besogne mystérieuse. La Charlézenn, avant de s'endormir, les écoutait s'éloigner. Le troisième demeurait pour la garder, étendu sur une jonchée de fougère près d'un feu de bivouac. Chacun la veillait ainsi, à tour de rôle. Une nuit que c'était le tour de Kaour, il sembla à la jeune fille qu'elle l'entendait sangloter.
Elle l'appela doucement:
—Kaour!
—Qu'est-ce, Gaïdik?
—C'est à toi qu'il faut le demander. Pourquoi pleures-tu?
—Je ne sais. Cela m'arrive quelquefois, à propos de rien.
—Dis-moi ta peine. Approche-toi.
Il se traîna jusqu'à elle, en rampant, comme un chien qui a peur d'être battu.
—Est-ce peine d'esprit ou peine de cœur? Je veux que tu me le dises.
—C'est peine de cœur, Gaïdik. Tu devines toutes choses. Tu es une sorcière, comme la vieille Nann, seulement tu es une sorcière du bon Dieu, toi.
—N'essaie donc pas de me rien cacher.
—Aussi bien j'aurais déjà dû te le dire. Voilà, Gaïdik. Je t'aime follement. Veux-tu que nous soyons mari et femme?
Il avait fallu qu'il prît son courage à deux mains, le pauvre Kaour, pour proférer ces mots si simples. Et maintenant il attendait, la face collée contre terre, que la Charlézenn parlât. La Charlézenn gardait le silence. Kaour releva la tête. Sur ses traits, une angoisse infinie était peinte.
—Gaïd, murmura-t-il, tu ne veux point, n'est ce pas?
—Non, répondit-elle à mi-voix.
Puis, d'un ton plus ferme:
—Non, Kaour, décidément non!
—Tu aurais répondu: Oui, Gaïd, si, au lieu d'être Kaour, j'avais été Kirek ou Guennolé…
—En cela, tu te trompes.
—Tu préfères cependant l'un de nous?
—Tu me poses des questions bien étranges auxquelles je n'ai jamais réfléchi. La vérité est que je vous préfère tous trois.
—La vérité vraie, Gaïdik?
—La vérité vraie, Kaour!
—Puisque c'est ainsi, je ne pleurerai plus. Je souffre déjà moins. Tu jures que tu ne seras la femme de personne?
—De personne, je te le jure!
—C'est que, vois-tu, je le tuerais, celui-là, fût-ce Kirek, fût-ce même Guennolé, notre plus jeune. Je me tuerais moi-même après. Tu fais bien, Gaïd, de nous éviter cette destinée. Merci!
Il avait dit cela d'une voix profonde. Il ajouta:
—Dors en paix, petite sœur des Rannou.
Et il se retourna, s'allongea sur le dos, les bras croisés sous la nuque, et demeura dans cette posture jusqu'au retour des deux autres, les yeux grands ouverts, le regard attaché aux étoiles. La Charlézenn fit mine de sommeiller. A part soi, elle songeait: «C'en est fini de la vie heureuse!… Quelle est donc cette loi cruelle qui régit le monde? Pourquoi l'homme ne peut-il vivre avec la femme ou même la voir simplement sans la convoiter? Qu'est-ce que cette nourriture misérable dont ne peuvent se passer les cœurs, ce pain de l'amour, toujours pétri de larmes et quelquefois de sang?… Ainsi, pour un regard plus tendre que j'adresserais à Kirek ou à Guennolé, Kaour, qui les adore tous deux, irait jusqu'au fratricide!…» L'aventure de Cloarec Rozmar lui revint à l'esprit toute vive; plus vive encore lui réapparut la scène dans la hutte. Elle revit Keranglaz penché sur elle et l'instant d'après roulant à terre, une bave rouge aux lèvres. Voici que c'était le tour de Kaour. Que n'eût-elle pas donné pour l'épargner, celui-là! Elle avait dû le frapper, lui aussi. Et elle savait bien qu'avec ce: Non! elle venait de lui faire plus de mal qu'à l'autre avec le coup de couteau. Il n'y avait décidément qu'un moyen d'éviter l'éternel piège de l'amour: c'était de se réfugier dans la mort. Elle s'y résolut une seconde fois. Et cette fois nulle intervention humaine ne la détournerait de son dessein.
Sa résolution prise, une paix immense lui emplit l'âme, et elle reposa, tranquille, veillée par le grand Kaour, comme une de ces vierges de la légende dont un géant accroupi protège le sommeil.
V
La Charlézenn, à l'aube blanche, a regardé partir les Rannou. Elle les a vus s'enfoncer dans l'épaisseur de la forêt, du côté de la grève. Par trois fois elle leur a crié:
—Au revoir! Au revoir! Au revoir!
Elle ne les reverra plus, et elle prolonge l'adieu. Eux, qui ne savent rien, lui répondent gaîment:
—A tantôt, petite sœur!
Entre leurs voix, elle distingue celle de Guennolé plus jeune et plus perçante. Ce Guennolé, elle s'avoue maintenant qu'elle l'aime. Qu'elle a donc bien fait de ne point le lui montrer! Du moins, il n'aura pas à pâtir à cause d'elle… Elle ne se dit pas, l'ignorante, que l'amour est chose subtile, qu'on le devine en quelque sorte à son odeur, et que c'est pour cela que Kaour, la veille, a tant pleuré.
Qu'importe, du reste! La Charlézenn va mourir.
L'exquise matinée! C'est jour de fête dans les bois du Roscoat. Il semble que la douce lumière ait pris corps, qu'elle se promène, vêtue de brume bleue, entre les arbres extasiés; et derrière elle sa chevelure s'épand en un fleuve d'or pur. Sur ses pas, une mystérieuse musique s'élève des choses. Les mousses même ont des frissons harmonieux. La brise de mai qui passe dans le creux des vieux chênes les fait vibrer puissamment comme des tuyaux d'orgue. Plus encore que d'habitude la forêt a aujourd'hui son air de grande église, imprégnée de toute espèce d'aromes et d'encens. Comme autant de nefs, les hautes avenues ouvrent des perspectives immenses où mille clartés se jouent, irradiées, semble-t-il, à travers des vitraux de nuances infinies.
....... .......... ...
Quand la Charlézenn fut demeurée toute seule, elle se sentit l'âme noyée de tristesse. C'était comme une pluie, fine, lente, continue, qui eût tombé au fond d'elle. Sa résolution si ferme en était comme détrempée. Un instant elle douta si elle aurait le courage d'aller jusqu'au bout de son devoir. La mort lui apparut soudain comme une chose beaucoup plus compliquée qu'elle ne pensait. Elle dut s'arracher avec effort à ce coin de nature sauvage où le meilleur de sa vie s'était écoulé. Des fils invisibles l'y enchaînaient. Elle s'en apercevait, maintenant qu'il fallait les rompre, les rompre un à un, non sans une douleur aiguë, comme si à chacun d'eux restait pendu un lambeau d'elle-même.
Mais, à mesure qu'elle avança dans la forêt, la sérénité lui revint. Les arbres versèrent à ses blessures un baume sacré, à son esprit une sécurité grave, profonde. Elle marcha dès lors allègrement. Elle alla à la mort, comme à une promenade.
Là-bas, dans le ravin, la rivière du Roscoat faisait son grand murmure.
—Elle me portera doucement jusqu'à la mer, se disait Gaïd Charlès, elle m'emportera endormie comme un enfant entre les bras de sa nourrice. Et, de peur que je ne me réveille, la mer, quand elle m'aura prise, me bercera d'une berceuse si longue, si longue, que jusqu'à la fin des temps je ne me réveillerai plus.
Or, comme la Charlézenn se disait cela non seulement sans amertume, mais même avec une sorte de volupté, subitement elle fit halte.
Au-dessus de sa tête, dans les branches hautes d'un énorme châtaignier, une voix de garçonnet dénicheur de nids chantait, sur un ton de mélopée, une complainte en breton où revenait sans cesse le nom de la Charlézenn.
—Hé! petit! cria la jeune fille; quelle est cette gwerze que tu chantes?
La frimousse ensoleillée du gamin se montra entre les ramures.
—D'où venez-vous donc, dit-il, que vous ne connaissez point la complainte de la Charlézenn? Il y a beau temps qu'elle court le pays!
—Descends me la chanter et, pour récompense, je te donnerai un écu.
Elle avait à peine fini de parler que le garçonnet sautait à côté d'elle, dans la mousse.
… La Charlézenn si fort sifflait Que chêne feuillu s'effeuillait…
Il débita la gwerze d'une haleine. Marguerite l'écouta jusqu'au bout, immobile, les mains jointes. Sur ses joues, des larmes silencieuses ruisselaient. Ainsi, c'était là l'idée qu'elle allait laisser d'elle au monde!
—Sais-tu qui a fait la complainte? demanda-t-elle à l'enfant.
—On prétend que c'est Pezr Guillou, de Lok-Mikel.
Elle se rappela qu'elle avait connu ce Pezr, autrefois, sur les bancs du catéchisme. Mais que lui avait-elle donc fait pour qu'il la maltraitât si injustement? Car ce n'était qu'un tissu de menteries, cette gwerze.
Elle ne savait pas, la pauvre fille, que fabricants de complaintes et faiseurs de vers se jouent, par vocation, au milieu d'un perpétuel mensonge.
—Mais, continua le gamin, Pezr Guillou n'a pas tout dit.
—Qu'aurais-tu voulu de plus?
—Il n'a pas dit que le vieux seigneur de Keranglaz promet dix arpents de terre labourable à qui lui livrera vivante la Charlézenn… Maintenant, s'il vous plaît, donnez-moi mon écu!
C'est vrai, elle avait promis un écu à cet enfant. Où le prendre? Certes, ce n'était pas l'argent qui manquait chez les Rannou. Mais, retourner là-bas, jamais!… Il lui vint une inspiration soudaine. Après tout, qu'importait le genre de mort! Tous les chemins mènent à Dieu.
—Ce n'est pas un écu que je veux te donner, dit-elle, mais dix, vingt, soixante écus, cent peut-être. Seulement il faudra que tu m'accompagnes jusqu'au château de Keranglaz où l'on m'attend et dont le seigneur te paiera, en mon nom.
Tous deux prirent un sentier, sur la gauche, franchirent la rivière du Roscoat, sur le pont de planches, et, au bout de longues heures, se trouvèrent enfin dans la cour du manoir. En entendant aboyer les chiens de garde, Keranglaz le vieux sortit. C'était un grand vieillard, tout de noir vêtu. Depuis le trépas de son fils aîné, il n'avait pas quitté le deuil. Gaïd Charlès s'avança vers lui, tenant par la main son petit compagnon. Et, ayant fait une profonde révérence, elle parla en ces termes:
—Vous êtes noble, et par conséquent, votre parole est sûre. A combien estimez-vous dix arpents de terre labourable de votre domaine?
Keranglaz le vieux lança à la jeune fille un sombre regard.
—Je les estime à dix écus chacun, quand je les vends, à trente, quand je les donne! prononça-t-il d'une voix sourde.
—C'est donc trois cents écus que vous aurez à remettre à cet enfant. Il vous amène, vivante, la Charlézenn!
....... .......... ...
La complainte de Marguerite Charlès s'allongea plus tard de quatre vers que voici:
A Keranglaz, on la pendit… Ce fut grand'fête en paradis. Dieu s'en vint la quérir lui-même! Ainsi fait-il pour ceux qu'il aime. La Charlézenn, qui sifflait fort, En aumône a donné sa mort…
Et, quand on la chante aujourd'hui, on ne manque jamais d'ajouter: Bénie soit-elle!
LE BATARD DU ROI
I
Charles-Louis-François Duparc, seigneur de Locmaria, marquis de Guerrande, fut, au dire de Mme de Sévigné, un des cavaliers les plus accomplis de la cour du Grand Roi. Possesseur d'immenses domaines au joli pays de Plégat, sur la limite des départements actuels du Finistère et des Côtes-du-Nord, il s'y fit construire, au centre de ses terres, une belle résidence dans le goût du temps, sorte de Versailles en raccourci, dont les plans furent dressés par Perrault et les jardins dessinés par Lenôtre.
Les anciens du bourg de Plégat parlent encore du «château du marquis» comme d'une demeure enchantée. On y voyait, content-ils, deux salles merveilleuses: l'une couleur de soleil, l'autre couleur de lune. Les plafonds avaient tantôt la splendeur éblouissante d'un ciel d'été, à l'heure de midi, tantôt la profondeur et le mystère d'un firmament nocturne, peuplé de millions d'étoiles. Quant à l'ameublement, il défiait toute description.
Le marquis ne faisait, cependant, au milieu de ces somptuosités, que de rares et brefs séjours. Et, lorsqu'il y paraissait, c'était pour promener à travers la magnificence des appartements ou sous les nobles frondaisons du parc une tristesse morne, un incurable ennui.
Il arrivait en automne, vers la Saint-Michel, au moment de l'année où se payaient les fermages. Son carrosse s'arrêtait sur la place du bourg, près de l'entrée du cimetière. Il en descendait—toujours seul—, pénétrait dans l'église, s'agenouillait devant la statue de saint Égat, placée à gauche du maître-autel, et, après une longue prière entrecoupée de soupirs, arrosée de larmes silencieuses, regagnait à pied le logis seigneurial.
D'une saison à l'autre les gens se demandaient:
—Nous amènera-t-il, cette-fois, sa femme?
On disait la marquise belle comme une fée. Mais il courait sur elle des bruits étranges. Un domestique du château, étant un jour entre deux vins, avait laissé entendre qu'elle était de race vagabonde,—une Égyptienne peut-être, une fille de réprouvés errants, poussée au hasard des grands chemins. Le seigneur de Guerrande l'avait vue et l'avait aimée,—aimée follement… Elle dansait dans la rue, en jupe courte, des anneaux à ses pieds: une vraie saltimbanque!… Il avait demandé congé au Roi, sous prétexte d'aller en Hongrie guerroyer contre le Turc. C'était, en réalité, pour suivre la danseuse. Il fut absent dix-huit mois. Lorsqu'il revint à la Cour, il promenait l'Égyptienne à son bras. Il l'avait, prétendit-il, rencontrée en Pologne, et il la présenta comme la descendante d'une des plus anciennes familles de ce pays. Jamais créature plus séduisante n'avait franchi le seuil du palais de Versailles. Chacun lui fit fête. Le Roi lui-même s'éprit de sa grâce exotique, de ses yeux de sortilège aux regards longs, mystérieux et déconcertants. C'est alors que le marquis porta la pioche dans le donjon de ses ancêtres et le remplaça par une construction luxueuse, aménagée de telle sorte que sa jeune femme pût s'y reposer de la Cour sans la trop regretter. Probablement même rêvait-il de s'enfermer seul à seule avec elle, sous les hauts lambris pareils à des champs d'azur constellés d'astres, devant le souple horizon des collines boisées ondoyant à perte de vue jusqu'à la mer.
Mais ce fut en vain qu'il la voulut entraîner vers ce lieu de délices. Le temple bâti, la divinité à laquelle il était dédié refusa d'y paraître. A toutes les supplications du marquis elle répondait de sa belle voix nonchalante:
—Qu'irais-je faire si loin, dans cet Occident que l'on dit si triste?
Il y avait des années que cela durait. Chaque automne, à la chute des feuilles, messire Guillaume Guéguan, intendant du château, parcourait au petit trot de sa haquenée blanche les paroisses de Plégat, de Trémel, de Guimaëc et de Plufur, pour avertir les domaniers de l'arrivée du maître.
—Et la maîtresse, messire Guillaume? s'informaient les paysans, non sans une arrière-pensée narquoise.
L'intendant hochait la tête et faisait «hum! hum!» de l'air d'un homme qui en sait long, mais préfère garder le silence.
—Préparez toujours vos écus, prononçait-il.
Il la haïssait d'instinct, cette étrangère d'origine suspecte qui ne daignait même pas honorer d'une visite le somptueux logis édifié pour elle à si grands frais. Mais surtout il lui en voulait à mort des tourments qu'elle faisait subir à son maître. Il avait vu grandir «Monsieur Charles», ainsi qu'il avait coutume d'appeler le marquis, avec une familiarité respectueuse de vieux serviteur depuis longtemps attaché à la fortune des Locmaria de Guerrande; et il professait pour lui un sentiment de tendresse jalouse qui allait jusqu'à l'adoration. Or, d'un automne à l'autre, il constatait chez ce maître si ardemment vénéré une fatigue de plus en plus manifeste qui creusait les traits, voûtait la taille, marquait tout ce puissant organisme d'un signe précoce de caducité.
Cette lente décomposition, messire Guillaume Guégan ne doutait point qu'elle fût l'œuvre de la «Bohémienne», de la «fille des marchands de sorts». Elle avait dû faire boire au marquis un philtre mystérieux, un de ces breuvages enchantés dont les gens de sa race passent pour avoir le secret. Autrement, comment se fût-elle fait aimer du brillant seigneur pour qui brûlaient les héritières les plus nobles et de la beauté la plus parfaite? Et comment expliquer, sinon par des raisons d'ordre diabolique, les ravages que cet amour funeste avait causé dans l'âme et le corps du plus robuste, du plus accompli des gentilshommes, jusqu'à l'incliner prématurément vers la tombe?
Ainsi pensait à part soi le bon intendant, et, à plusieurs reprises, il s'était même permis de le penser tout haut, devant son maître.
—Ah! monsieur le marquis, qu'aviez-vous besoin d'aller en pays étranger chercher femme?… Pardonnez-moi si je prononce des paroles désobligeantes pour Mme la marquise, mais vous ne m'ôterez pas de la tête qu'elle ne vous rend pas heureux.
A quoi «Monsieur Charles» répondait d'un ton hautain:
—Contentez-vous de surveiller mes terres, maître Guill; je ne vous ai point commis à la garde de mon bonheur.
Là-dessus, messire Guégan faisait mine de se lever, et, après avoir salué bien bas, de sortir en emportant ses registres.
Mais le marquis, radouci, le rappelait avant qu'il eût gagné la porte:
—Ne te fâche pas, vieux loup, et revenons à nos comptes… Quant au reste, ne t'en préoccupe point: ce sont misères auxquelles tu ne saurais rien entendre… D'ailleurs, lorsque je t'amènerai la marquise, tu regretteras de l'avoir méconnue et tu seras le premier à tomber à genoux devant elle, subjugué par sa grâce.
—Sera-ce à Pâques ou à la Trinité, monseigneur?
Monseigneur haussait les épaules et s'absorbait dans l'examen des additions. Et tous deux, l'intendant et le maître, gardaient l'un ses chagrins, l'autre ses rancunes.
II
Un soir de novembre, comme messire Guillaume Guégan soupait en famille, dans la maisonnette à forme de temple grec qu'il occupait à l'entrée de l'avenue, près de la grille, la cloche suspendue à l'intérieur du péristyle tinta violemment, annonçant la venue de quelque voyageur aussi impatient que tardif.
L'intendant sursauta sur sa chaise.
—Qui diable peut sonner à pareille heure? fit-il, furieux d'être dérangé de son repas et d'avoir à mettre le nez dehors, au froid mouillé de la nuit.
Il faisait, en effet, un temps affreux, une de ces rafales chargées de grosse pluie qui semblent l'agonie de l'automne et qui font dire en Bretagne: «C'est l'année qui ne veut pas mourir».
Maître Guillaume maugréa:
—Gageons que ce sera encore quelque mendiant en quête d'un logis ou quelque ivrogne morfondu sous l'averse.
—Ce n'est point là le coup de cloche d'un baléer-bro[2], observa doucement dame Claude, la digne compagne de maître Guillaume et la mère de ses quatre marmots.
—Ma foi! j'ai bien envie de n'y point aller voir.
—Si cependant c'était un courrier venant de la part du marquis?… Depuis une semaine qu'il nous a quittés, j'ai la tête hantée d'idées tristes… Ce départ si brusque, son air nerveux, agité, cette lettre qu'il froissait entre ses doigts en te disant: «Je suis rappelé à Paris en toute hâte», la façon dont il jeta au postillon: «Crevez les chevaux, si c'est nécessaire, mais brûlez la route!»… vois-tu, je ne serais pas surprise qu'il lui fût arrivé quelque chose, un accident, par exemple,… ou peut-être pis.
La cloche carillonnait de nouveau, secouée cette fois avec rage.
—Allume-moi le fanal, dit l'intendant à sa femme dont les pressentiments lugubres l'avaient manifestement bouleversé de fond en comble.
Et il se précipita dans l'obscurité.
Il n'était pas sorti depuis deux minutes que dame Claude entendit les battants de la porte grillée rouler en grinçant sur leurs gonds, et tout aussitôt Guillaume reparut hors d'haleine.
—Vite, vite, Clauda, cours au château et prépare une bonne flambée dans la salle couleur de lune.
Il ne s'expliqua pas davantage, et sa femme n'eut du reste pas le loisir de lui en demander plus long: il s'était replongé dans les ténèbres. De son côté, laissant là, devant leurs écuelles, les marmots ahuris par tout ce branle-bas, elle s'empressa vers le château dont la majestueuse silhouette érigeait une ombre plus noire dans le noir indistinct de la nuit. Pour couper plus court, elle prit à travers les pelouses, bondissant par-dessus les corbeilles de plantes rares, au risque de les écraser. Elle se sentait en proie à une espèce d'affolement. Son cœur faisait dans sa poitrine le bruit d'un marteau sur une enclume. Elle murmurait, à demi suffoquée par le vent qui entravait sa course:
—Qu'y a-t-il, mon Dieu?… Qu'y a-t-il?
Quelque chose d'extraordinaire, évidemment, mais quoi?… Quand, après avoir franchi le vestibule immense, elle pénétra dans la salle couleur de lune, elle trouva l'atmosphère de la pièce quasi tiède encore du séjour du marquis. C'est là qu'il avait coutume de passer les soirées, tout le temps que durait sa présence dans ses terres de Guerrande; il y veillait fort avant dans la nuit, parfois même jusqu'au petit matin, les jambes étendues à la flamme d'un brasier dont la lueur suffisait à éclairer toute la chambre, mais dont la chaleur, hélas! si ardente fût-elle, ne parvenait point à ranimer le sang de son cœur, glacé par les poignants dédains d'une femme inhumaine.
—Dieu me pardonne! grommelait dame Claude, tout en rassemblant les débris de bûches carbonisées qui gisaient épars dans la cendre, je veux que ces murs s'écroulent à l'instant sur ma tête, si la Bohémienne de malheur n'est pas encore de moitié dans cette aventure!… Pourvu, du moins, qu'elle n'ait pas fait égorger son mari et que ce ne soit pas le pauvre Monsieur Charles qu'on nous ramène changé tout à fait en cadavre!…
Elle venait d'entendre une voiture s'arrêter devant le perron.
Très émue, elle saisit une brassée de copeaux qu'elle avait apportée dans son tablier et la répandit sur le feu qui commençait à prendre. Puis, l'oreille aux écoutes, elle attendit.
Les tentures en fil d'argent qui tapissaient les parois de la salle s'avivaient peu à peu, à l'éclat grandissant du foyer, d'un frisson de lumière magique, d'une douce et mystérieuse clarté lunaire. Sur les dalles de marbre du vestibule glissa le frôlement d'un pas léger mêlé au froufrou d'une robe, et Clauda, stupéfaite, vit surgir dans le cadre de la porte la plus délicieuse apparition féminine qu'il lui eût jamais été donné de contempler.
Par deux fois, elle s'essuya les yeux du revers de sa manche, se croyant le jouet d'un rêve.
L'inconnue s'était arrêtée au milieu de l'appartement pour promener autour d'elle un regard curieux. Les hautes glaces de Venise disposées de place en place contre les parois, de façon à multiplier et à prolonger le décor en des perspectives infinies, semblaient prendre plaisir à se renvoyer de l'une à l'autre l'image de cette femme, comme séduites par les lignes harmonieuses de son corps, par tout ce qu'il se dégageait d'elle d'impérieuse, et d'étrange, et d'inexprimable beauté.
Quant à dame Claude, elle la buvait littéralement des yeux, figée en extase, les mains jointes, et bredouillant à mi-voix, sur le ton de la prière:
—Ma Doué! qu'elle est donc belle… belle à faire peur, Jésus-Maria-credo!
D'un mouvement de la nuque, la nouvelle venue avait rejeté en arrière le capuchon du vêtement de fourrure qui l'enveloppait toute et dont les plis traînaient sur ses talons avec l'ampleur d'un manteau royal. On voyait pointer sa gorge, fine et rebondie, et son cou se mouvoir en de lentes ondulations, et son fier visage, au profil énergique, luire d'une splendeur mate, d'une splendeur de jaune ivoire que tempérait une patine d'or bruni. Ses cheveux crêpelés, qu'un cercle de métal enserrait à la hauteur du front, s'échappaient en cascades massives et bleuâtres jusqu'à noyer les épaules. De longs cils vibrants ombrageaient les yeux et en amortissaient l'éclat. Les lèvres s'entr'ouvraient, rouges et comme saignantes.
—Quelle est cette princesse merveilleuse? Quelle est cette fée? se demandait l'intendante, immobile et charmée.
Au même moment, maître Guillaume Guégan, répondant à sa pensée, lui criait du seuil de la pièce:
—Salue madame, Clauda: c'est la marquise!
Il se reprit aussitôt, craignant sans doute de s'être servi d'une formule trop familière, et ce fut avec une sorte de solennité qu'il ajouta:
—Notre très haute et très puissante maîtresse, madame la marquise de Locmaria, de Lezmaës, de Langolvez et de Guerrande. Dieu lui donne de longs jours et, après les joies de ce monde, celles du paradis en l'autre!
—Est-il possible! s'exclama dame Claude, d'un accent où il y avait autant de frayeur que de surprise.
Et, au lieu de s'incliner, comme l'y invitait son mari, devant celle qu'ils n'appelaient entre eux que la Bohémienne, elle demeura, stupide, à la dévisager, les bras tombés le long du corps, les yeux écarquillés par l'étonnement et par la peur. Le diable en personne lui fût apparu, qu'elle n'en eût pas été impressionnée plus désagréablement, et Dieu sait si la très chrétienne Clauda professait une belle horreur pour le diable!
La marquise de Locmaria ne fut sans doute pas sans remarquer la singularité de cette attitude; mais, loin de s'en fâcher, elle sourit le plus aimablement du monde et dit à Clauda d'une voix chantante qui semblait un clair gazouillis d'oiseaux:
—Voilà une visite à laquelle vous ne vous attendiez guère, n'est-ce pas? Je vous connais; le marquis m'a souvent entretenue des soins précieux qu'il trouvait auprès de dame Claude… Quand vous me connaîtrez à votre tour, je suis persuadée que vous m'aurez en quelque affection et que je n'aurai qu'à me louer de vos services. Au reste, ne craignez rien: je serai la moins exigeante des maîtresses… Voulez-vous toutefois vous charger dès à présent de mettre au courant de la maison les gens que j'ai amenés et qui sont ici aussi étrangers que moi-même?
L'intendante se sentit tout ébranlée par la fraîcheur mélodieuse de cette voix qui s'exprimait avec tant de condescendance, de douceur et de simplicité.
—En vérité, pensa-t-elle, ceci me trouble et me déconcerte… Il se peut que cette femme soit un démon, mais elle a toutes les séductions d'un ange.
Elle trouva juste assez de présence d'esprit pour répondre:
—Je suis aux ordres de madame la marquise.
Et, instinctivement, elle accompagna ces mots de la plus accorte des révérences.
Comme elle se dirigeait vers la porte, la marquise, qui achevait de se débarrasser de sa mante, la rappela:
—J'oubliais, dame Claude!… Tout mon domestique se compose d'un vieillard qui s'entend à confectionner des plats de mon pays, et d'une soubrette, sa fille, laquelle est un peu ma «sœur de lait», comme vous dites, je crois, en Basse-Bretagne… Ils ne sont guère rompus aux finesses du parler de France: ils viennent d'une patrie lointaine et sortent d'une autre race… S'ils ne vous comprenaient pas toujours très bien et s'ils se faisaient encore plus mal comprendre de vous, soyez-leur indulgente, je vous prie; je vous en saurai gré, car ils me sont chers. Ce sont des exilés, comme moi; ils me rendent présente aux yeux la terre qui m'a vue naître; ils sont de mon pays, de mon village, presque de ma parenté. De les avoir auprès de moi, je me sens moins seule: ils savent les chants qui, toute petite, m'ont bercée et, quand ils me regardent, je crois voir onduler dans leurs prunelles les plaines sans fin de ma Hongrie où parmi des océans d'herbes, dorment de grands fleuves d'argent… Vous qui êtes une Bretonne, Clauda, je gage que ces choses ne sont point pour vous surprendre.
Clauda l'écoutait comme en rêve. Le son de cette voix céleste, d'un timbre si pur, aux inflexions si molles et si caressantes, agissait sur elle comme un charme.
—Certes non, madame la marquise! fit-elle avec élan… Moi, s'il me fallait quitter Plégat et la Bretagne, j'aimerais mieux la mort.
Subitement, son front se rembrunit.
Elle venait de réfléchir que ces gens vers qui l'envoyait sa maîtresse et qu'elle lui recommandait en termes si chaleureux, c'étaient, de son propre aveu, des Hongrois, autrement dit des bohémiens comme elle, des artisans de maléfices peut-être, à coup sûr des mécréants. Elle se souciait médiocrement de se rencontrer seule à seule avec cette espèce, et, clignant de l'œil du côté de son mari qui, debout derrière la marquise, pétrissait consciencieusement son chapeau de feutre entre ses doigts:
—Si Guillou m'accompagnait, m'est avis que nous leur expliquerions mieux…
La marquise l'interrompit vivement:
—J'ai prié maître Guillaume de veiller avec moi… Et, à ce propos, ne m'en veuillez pas si je l'accapare une bonne partie de la nuit: nous avons à causer ensemble… Allez, dame Claude, je suis convaincue d'avance que tout ce que vous ferez sera bien fait.
Ainsi congédiée, l'intendante s'éloigna.
Dès que le bruit de ses sabots se fut perdu dans la profondeur des corridors qui conduisaient aux cuisines, la marquise de Locmaria dit à messire Guillaume Guégan:
—Ayez l'obligeance d'allumer les candélabres. Je suis des pays du soleil. J'aime la clarté.
Elle ajouta:
—Qu'il fait donc froid dans vos contrées d'Occident! En route j'ai failli périr.
Puis, au bout d'un moment, quand la flamme des chandelles se fut mise à brûler longue et droite:
—C'est très beau ici, soupira-t-elle. On se croirait en quelque chambre enchantée du palais des Mille et une Nuits.
Elle s'était laissée tomber dans un fauteuil devant le feu et, le buste incliné vers l'âtre, tendait, pour les réchauffer, ses mains menues et délicates que des mitaines de dentelle noire voilaient à demi. Ses ongles diaphanes, vus en transparence, ressemblaient à de fins pétales de rose.
—Et maintenant, madame? demanda l'intendant, très embarrassé de sa personne dans ce mystérieux tête-à-tête.
—Maintenant, seyez-vous là.
Elle lui montrait un siège en face du sien.
—Approchez-vous davantage, davantage encore, insista-t-elle. Je désire que vous m'entendiez bien… J'ai fait cent cinquante lieues tout d'une traite pour arriver jusqu'à vous, à l'extrémité de cette terre de l'Ouest qui passe, dans les traditions de mes ancêtres, pour être le purgatoire du monde, un lieu de pénitence, un séjour de lamentation et de deuil. Que de fois votre seigneur et le mien ne m'a-t-il pas suppliée à genoux de l'y suivre! Obstinément, je répondais: Non!… Et voici que je suis venue! Vous vous doutez bien qu'il a fallu qu'un impérieux besoin m'y contraigne. J'ai tergiversé aussi longtemps que j'ai pu… Plus tard, il eût été trop tard. Le jour même où le marquis m'annonçait par lettre son retour à Versailles, je me suis mise en chemin pour Guerrande, certaine désormais qu'il n'y serait plus. J'avais intérêt à ne rencontrer ici que vous seul. Pourquoi? Je vais vous l'apprendre… Mais d'abord, messire Guillaume, soyez franc: vous me détestez, n'est-ce pas, autant que vous aimez votre maître? Pas de faux-fuyant, s'il vous plaît! Je suis une bohémienne des routes: on peut—surtout quand je la réclame—me dire la vérité.
Messire Guillaume Guégan jugea que, interpellé de la sorte, il n'avait pas le droit de mentir. Il prononça donc d'une voix nette et ferme:
—Si je n'aimais pas mon maître comme je l'aime, je vous aurais moins haïe pour tout le mal qu'il souffre par vous.
—A la bonne heure, repartit avec une gravité triste la marquise de Locmaria, vous êtes bien l'homme que je pensais… Je puis tout vous dire, car vous êtes digne de tout entendre…
III
Dame Claude, cependant, après avoir «piloté» les gens de la marquise à travers les appartements réservés à leur maîtresse et qu'elle allait occuper pour la première fois, après leur avoir fourni, d'assez mauvaise grâce d'abord, et finalement avec une obligeance à peu près apprivoisée, les renseignements les plus complets et les plus minutieux sur les habitudes de la maison, dame Claude était rentrée chez elle, sous la nuit sombre où les arbres du parc, animés par l'ouragan d'une vie effrayante, poussaient des plaintes lugubres et se tordaient en des convulsions désespérées.
La superstitieuse paysanne songeait:
—Mme de Locmaria nous arrive escortée par la tempête. C'est signe que de tout ceci il ne résultera rien de bon.
Au logis, elle trouva les quatre marmots qui dormaient à poings fermés, les coudes sur la table. Elle les coucha, saisit son tricot et s'installa près du foyer, à la lueur d'une chandelle de résine, pour attendre le retour de Guillaume Guégan.
Une curiosité fiévreuse la travaillait; elle brûlait d'impatience de connaître les impressions de son mari, à la suite du mystérieux entretien qu'il avait en ce moment même avec la marquise. Que pouvait-elle avoir à lui confier de si important, au débarquer d'un si long voyage, avant d'avoir pris aucune nourriture, aucun repos? Pourquoi son arrivée coïncidait-elle, à huit jours près, avec le départ de son mari? Le marquis savait-il, en roulant sur Paris, que sa femme faisait à rebours la même route, s'acheminant vers la Bretagne? S'il le savait, pourquoi n'en avait-il rien dit à Guillaume? Pourquoi ne l'avait-il pas avertie, elle, Clauda, d'avoir à tout préparer en vue de cette visite imminente? La lettre qui le rappelait, et qui l'avait troublé si fort, l'avait-elle donc bouleversé au point de lui faire oublier, sinon la venue de sa femme, du moins les dispositions à prendre pour la recevoir comme il convenait?…
Ces questions, et d'autres encore, Clauda les agitait dans sa tête obstinée de Bretonne, au bruit sauvage de la rafale, qui, dehors, allait grossissant.
En vain avait-elle interrogé, ce tantôt, le vieillard et la jeune fille qui formaient toute la suite de la «Bohémienne». Elle n'avait pu obtenir d'eux aucun éclaircissement.
De singuliers personnages, d'ailleurs, ces domestiques, et combien différents des gens de même condition à qui l'intendante était accoutumée d'avoir affaire, durant les séjours du marquis en son château de Plégat!
Le vieux, avec sa grande crinière de lion dont les mèches venaient se perdre jusque dans les flots étalés de sa barbe blanche, avait la majesté d'un patriarche biblique, l'air solennel et triste d'un souverain détrôné. Une houppelande verte, à brandebourgs noirs, l'enveloppait des pieds à la tête et le faisait paraître d'une taille démesurée. Il parlait peu, par phrases brèves, graves comme des sentences. Dame Claude, à son aspect, s'était sentie vaguement intimidée; et, après s'être promis de traiter de très haut cette «engeance de saltimbanques», elles les avait promenés, lui et sa fille, de chambre en chambre, avec une complaisance quasi déférente, comme si elle leur eût fait les honneurs du château.
La «petite», en revanche, l'avait mise à l'aise. C'était une adolescente de seize ans à peine, presque une enfant encore, au teint mat, délicatement ambré, aux clairs yeux de source qui semblaient renvoyer l'éclat d'un soleil lointain. Elle avait le port svelte et la souple démarche d'une biche. Entre ses lèvres d'un rouge vif, ses dents de nacre riaient d'un rire étincelant. Toute sa gracieuse personne respirait la santé, la joie, une franchise heureuse, quelque chose d'ailé, d'imprévu, avec des brusqueries soudaines, des effarouchements d'oiseau qui craint la glu.
Dame Claude avait cherché à se renseigner auprès d'elle sur ce qu'il lui eût tant agréé de savoir.
Mais elle n'en avait obtenu que des réponses insignifiantes, soit que la jeune fille fût peu dans les confidences de sa maîtresse, soit qu'elle feignît une ignorance qui lui était peut-être commandée.
En somme, Clauda avait tout simplement appris que la marquise avait nom Rita, qu'elle était de noblesse très illustre, qu'elle comptait des rois parmi ses ancêtres et qu'il n'eût tenu qu'à elle d'être reine là-bas, elle aussi, au pays des plaines immenses qu'arrosent les plus beaux fleuves de la terre et que féconde un printemps éternel.
—Pourquoi donc au titre de reine a-t-elle préféré celui de marquise de Guerrande? avait demandé, non sans ironie, l'intendante agacée.
Le vieux avait riposté de sa voix profonde:
—Il est dans le destin de la plume d'aller où le vent la porte.
—Au moins n'y a-t-elle rien perdu… Elle a un mari qui l'adore. Ce palais, auprès de qui l'église même de Plégat n'est qu'une misérable crèche, savez-vous qu'il l'a construit exprès pour elle, pour être leur maison d'amour, leur maison du bonheur?… Et, à ce propos, d'où vient, s'il vous plaît, qu'elle y mette les pieds aujourd'hui pour la première fois, et lorsque le marquis en est absent?
A quoi le serviteur à la barbe vénérable avait répondu:
—Les secrets de notre maîtresse n'appartiennent qu'à elle seule… L'aiglonne a, dans les gyres de son vol, des caprices qui déroutent vos lourds oiseaux de mer… Et quel palais, je vous prie, vaut le libre espace, les horizons ondoyants comme la lumière qui les dore, et la terre douce, la terre enchantée, la terre ineffable de la Patrie?
Les prunelles sombres du grand vieillard lançaient des éclairs. Clauda n'avait plus insisté.
Assise maintenant au foyer de sa demeure close, où, derrière elle, du fond d'un lit à étages, s'exhalait la tranquille respiration de ses quatre chérubins, elle s'efforçait de récapituler en elle-même les événements de la soirée, tout en supputant, d'un mouvement machinal des lèvres, les points de son tricot et en piquant de temps à autre dans ses cheveux, contre la tempe gauche, les aiguilles dont elle n'avait plus à faire usage.
Sa hâte de revoir Guillaume et de connaître les résultats de sa conférence avec la marquise la tenait éveillée. Les heures s'écoulaient lentes et longues, rythmées par le tic-tac d'un coucou. Les orgues déchaînées du vent ronflaient dans les ténèbres, avec des mugissements sinistres. Minuit sonna. Fidèle aux traditions de sa race, l'intendante suspendit sa tâche[3], jeta un fagot d'ajoncs dans le feu qui commençait à pâlir, et tirant son rosaire, se mit à réciter des oraisons.
Enfin la porte s'ouvrit, et messire Guillaume Guégan se montra sur le seuil.
—Ah! tout de même! s'écria dame Claude qui en était à son dixième De Profundis pour les âmes du purgatoire, les funèbres Anaon.
Elle ajouta:
—Tu dois être glacé. Veux-tu que je te chauffe un peu de flip[4]?
Il s'assit devant l'âtre sans répondre. Il paraissait las, exténué, Clauda fut frappée de l'altération de ses traits. A ses paupières rouges, elle vit qu'il avait pleuré.
—Qu'as-tu, au nom de Dieu? lui demanda-t-elle… Parle enfin!… Qu'est-ce qu'il y a?
Il soupira profondément, mais sans desserrer les lèvres.
Alors, elle, reprise par ses pressentiments et aussi par ses rancunes:
—Un malheur est sur nous, n'est-ce pas?… J'en étais sûre… Mes avertissements ne me trompent jamais… Allons, qu'a-t-elle encore machiné, cette gueuse?
L'intendant tressaillit:
—Clauda, prononça-t-il d'un ton sévère, n'insulte pas celle qui est ta maîtresse et la mienne. Sache qu'elle est plus à plaindre qu'à blâmer.
—Tu as bien changé d'opinion sur son compte, Guillaume!
—Tu feras de même, Clauda.
—Explique-toi donc… Je t'écoute.
—Non. Pas ce soir, ni demain, ni après-demain, pas avant que le moment soit venu… Ne m'interroge pas: je ne pourrais te répondre. J'ai juré de me taire… Sur un point seulement il importe que tu sois renseignée.
Messire Guillaume Guégan se recueillit quelques instants; puis, montrant du geste le lit à étages:
—Les petits dorment?
—Comme des anges, les pauvrets.
—Eh bien! voici Clauda… Tu es une bonne femme et une femme de tête. Je sais que je puis compter sur toi comme sur moi-même… Apprends donc que ce n'est pas une visite de passage que nous fait aujourd'hui la marquise. Elle va nous rester longtemps, quatre mois, six mois peut-être. Or, entends-moi bien, il faut que personne ici ni dans la contrée ne soupçonne sa présence au château, personne hormis nous deux et les domestiques qui l'accompagnent. Les arbres qui peuplent le parc sont discrets et les murs qui l'entourent sont hauts. Il faut que nous soyons muets comme les arbres et fermés comme les murs. Le plus innocent bavardage aurait les pires conséquences. Nous sommes les gardiens d'un secret terrible. Tu devras, sans le connaître, veiller jour et nuit avec moi à ce qu'il ne s'ébruite point… Mon Dieu, il ne tient qu'à nous de perdre la malheureuse qu'hier encore nous détestions si cordialement l'un et l'autre: elle est venue d'elle-même se mettre à notre merci. D'un mot nous la vouons à la plus lamentable des infortunes. Le voudrais-tu, Clauda?
—Oh! Guillaume, murmura l'intendante, je ne suis pas une païenne, j'imagine.
Il continua:
—D'ailleurs, il n'y a pas qu'elle qui soit en jeu. Il y va également du salut de Monsieur Charles et, je crois bien, du nôtre, puisque cependant la fatalité nous mêle à ces tragiques événements.
—A la grâce de Dieu, mon ami! dit dame Claude en se signant par trois fois, pour écarter les mauvais présages.
Ils demeurèrent silencieux à regarder les étincelles jaillir des tisons et s'engouffrer sous le manteau de la cheminée où grondait en sourdine la grosse voix du vent.
Tout à coup, Clauda reprit:
—Tu n'as pas d'imprudence à craindre de ma part. Mais nos enfants, y as-tu songé?
—Précisément. J'ose à peine te demander ce sacrifice, et, pourtant, je ne vois guère d'autre moyen…
Dame Claude acheva elle-même la pensée de son mari:
—Soit. Nous nous en séparerons. Ma mère sera enchantée de les avoir, et, quant à eux, ils seront ravis de passer un hiver chez leur mam-goz[5]. L'hiver, à la ferme de Kerguntul, c'est le temps des belles histoires, des contes merveilleux et des châtaignes qu'on mange au coin de l'âtre, en buvant du cidre bouilli… Tu attelleras Mogis au char-à-bancs, et je les conduirai là-bas, dès le petit jour… Si les commères de Plégat s'informent de ce qu'ils sont devenus, je dirai que je les ai envoyés à Kerguntul apprendre à lire. L'on m'annonçait justement, avant-hier, qu'un maître d'école ambulant vient de se fixer à Plestin-les-Grèves pour toute la durée des mois noirs. Les marmots n'auront qu'une demi-lieue de route à faire pour aller de temps à autre écouter ses leçons.
—Merci, Clauda. Ton esprit est aussi avisé que généreux ton cœur.
Là-dessus finit l'entretien des deux époux. Ils n'avaient devant eux que quelques heures de repos jusqu'à l'aube. Ils durent dormir profondément, s'il est vrai qu'une bonne conscience fait le lit moelleux et paisible le sommeil.
IV
L'hiver, cette année-là, fut particulièrement rigoureux. Ce furent d'abord des averses continuelles qui noyaient les campagnes, couraient en cascades par les chemins creux changés en lits de torrents et croupissaient dans les champs labourés, entre les digues des talus, en de vastes nappes d'une eau boueuse où l'on voyait nager les sarcelles comme sur des étangs. Puis le vent d'est se mit à souffler, chassant les pluies vers la mer. Tout gela, même les sources, même la fontaine sacrée de Saint-Égat, ce qui, de mémoire d'homme, ne s'était pas encore produit. Les vieilles «pèlerines par procuration», qui viennent y chercher un remède souverain contre la fièvre, durent emporter l'eau salutaire sous la forme de menus glaçons.
Puis des brumes arrivèrent du nord, si épaisses que les «longs-courriers» de Morlaix affirmaient n'en avoir pas rencontré de plus impénétrables dans les parages les plus voisins du Pôle. Et ces brumes se condensèrent en d'énormes flocons de neige qui tombèrent, tombèrent sans relâche pendant des jours, des semaines, des mois. A la fin de janvier la terre en était encore toute couverte. On ne distinguait plus ni routes, ni fossés, ni vallons, ni plaines. Ce n'était, aussi loin que le regard pouvait atteindre, qu'un immense désert blanc, d'une solitude et d'une immobilité mortuaires, avec, çà et là, des fûts d'arbres d'un noir de suie, qui semblaient les piliers calcinés de quelque église jadis consumée par les flammes.
Toute vie naturellement était suspendue. Les paysans restaient calfeutrés chez eux, sous leurs chaumes, n'allaient plus aux marchés ni aux foires, hésitaient même à se rendre au bourg le dimanche, pour la messe. Un silence funèbre enveloppait toutes choses, entrecoupé seulement par le lugubre croassement des corbeaux qui traversaient le ciel en bandes farouches, criant la faim.
Il y eut des paroisses où le recteur autorisa ses ouailles à enterrer les morts dans les courtils, près des demeures, tellement les communications avec le cimetière du village étaient devenues impraticables.
Messire Guillaume Guégan et sa femme, Claude Riou, étaient, selon toute apparence, les seuls humains à se congratuler de la persistance de ce temps affreux. Grâce à lui, l'étroite surveillance qu'ils avaient organisée aux alentours du parc de Guerrande, afin d'en écarter tout rôdeur indiscret, s'était trouvée simplifiée plus qu'ils n'auraient cru. C'est à peine si, à de rares intervalles, un mendiant ou quelque chercheur de bois mort se présentait devant la grille. Clauda lui faisait l'aumône, soit d'une miche de pain, soit d'un fagot de ronces, et l'homme s'éloignait bien vite, uniquement occupé de suivre à rebours, dans la neige, l'empreinte incertaine de ses pas.
Le château, à l'extrémité de la longue avenue, avait son aspect habituel de veuvage et de solitude, si même il n'offrait pas aux yeux quelque chose de plus désert encore et, pour ainsi dire, de plus sépulcral. Quel passant, voyant de loin sa façade aux hautes persiennes hermétiquement closes, eût soupçonné la présence d'êtres vivants derrière ces murs silencieux et mornes, scellés comme un tombeau?
Tout le jour, cependant, des colonnes de fumée se balançaient dans la bise, au-dessus des sveltes cheminées de granit. Mais ce n'était point là, pour les gens de Plégat, un indice que le château fût habité. Chacun savait, dans le pays, que les régisseurs avaient mission d'entretenir du feu dans la plupart des pièces. Au cours des précédents hivers, Clauda avait plus d'une fois invité ses amies du bourg à venir faire la veillée avec elle devant ces vastes brasiers. Comme elle ne les y conviait plus, cette année, une d'elles lui en fit la remarque.
—Pour Dieu, ne m'en parle pas, répondit l'intendante dont la sagesse inquiète avait tout prévu… On m'offrirait les monceaux d'or que le château a coûtés que je ne consentirais pas à y mettre les pieds après la tombée de la nuit…
Et à mots couverts, d'un ton mystérieux, elle entama une histoire de fantômes dont elle avait, d'avance, arrangé les principaux épisodes dans son imagination de Bretonne, créatrice de mythes.
—Figure-toi… J'entrais sans penser à rien… Je me penche pour allumer le feu… Tout à coup, brr! Une haleine glacée me parcourt la nuque… Je me retourne. Et, derrière moi, dans la glace, je vois une dame parée d'atours magnifiques qui me dévisage, la bouche fendue en un rire effrayant, le rictus d'une tête de mort, ma pauvre chère!…
—En vérité, Clauda! C'est donc que la maison est hantée?
—Ne divulgue pas ceci, au moins… Le marquis nous chasserait.
—Sois tranquille, ma bonne.
Est-il besoin de dire que, le lendemain, tout Plégat en était informé? Et c'est bien à quoi s'attendait l'ingénieuse Clauda. Un rempart surnaturel protégeait désormais la marquise. L'intendante venait de dresser autour de sa maîtresse un mur isolateur, le plus infranchissable de tous, le mur d'airain de la superstition.
—Vous voilà élevée à la dignité de fantôme, dit-elle à Mme de Locmaria, vous n'avez plus rien à craindre pour votre sécurité.
Des rapports presque affectueux s'étaient établis entre les deux femmes, quelque grande que fût la distance sociale qui les séparait. Non seulement Clauda avait abjuré tout parti-pris à l'égard de la marquise; mais, à la fréquenter chaque soir, à vivre avec elle sur un pied de respectueuse intimité, elle en était venue à s'attacher à elle d'un lien puissant à la force duquel elle ne cherchait plus à se dérober.
Aux premières ombres du crépuscule, elle se dirigeait vers le château.
Vanda, la jeune Hongroise, qui remplissait les fonctions de soubrette, l'introduisait incontinent dans la salle couleur de lune où la marquise se tenait de préférence, brodant ou lisant à la clarté d'un flambeau de cire. Mme de Locmaria la faisait asseoir près d'elle sur un tabouret et lui disait de sa jolie voix chantante:
—Contez-moi n'importe quoi, dame Claude. Je suis comme les recluses et les pestiférées: j'ai besoin d'entendre le son des paroles humaines.
Et Clauda, obligée de se surveiller avec les gens du dehors, donnait libre carrière à sa langue, flattée au fond qu'une personne si distinguée prît plaisir à ses bavardages rustiques.
Un chapitre qui semblait intéresser particulièrement la marquise, c'était celui des enfants. L'intendante ne tarissait pas sur les siens. Elle abondait en menus détails sur ses grossesses, ses couches, la peine qu'elle avait eue à nourrir celui-ci, à sevrer celui-là. La marquise écoutait, plongée en une vague rêverie, absente en apparence, très présente en réalité, ses doigts de fée occupés à de fins ouvrages qui ressemblaient, à s'y méprendre, à des langes de nouveau-né.
Ces belles batistes de Hollande, où l'on eût dit que Mme de Locmaria dessinait en nobles arabesques les caprices de ses songes, n'étaient pas sans intriguer Clauda Riou.
Elle n'osait interroger la soubrette, encore moins la marquise, mais un soupçon commençait à lui traverser l'esprit. Elle se mit à observer de plus près.
La taille de sa gracieuse maîtresse s'épaississait visiblement, s'alanguissait. Puis, c'était tantôt de brusques lassitudes, tantôt des plaintes sourdes, des tristesses inexpliquées.
Une nuit que la marquise l'avait congédiée tout à coup, bien avant l'heure accoutumée, l'intendante ne put se retenir de communiquer à son mari ses impressions:
—Sais-tu, Guillou? Héritier ou héritière, il y aura d'ici peu du nouveau dans la seigneurie de Guerrande.
—Possible! fit-il de son ton calme.
Et il ajouta, feignant de réfléchir à l'importance de cette nouvelle:
—Puisses-tu dire vrai! Ce sera pour Monsieur Charles une joie si vive!
A partir de ce moment, Clauda ne se contenta plus d'aimer, de vénérer la marquise; elle affecta vis-à-vis d'elle une dévotion spéciale, comme envers un être sacré.
Les jours passèrent et, à la suite des jours, les nuits. Aux approches de mars, il se produisit dans l'atmosphère une détente subite. Les vents tournèrent, sans transition appréciable, de l'est à l'ouest. La mer souffla sur les campagnes bretonnes la douceur de l'haleine atlantique. Les brumes remontèrent peu à peu vers le septentrion. Un soleil pâle se montra, toucha mystérieusement la terre et la fit tressaillir. Les neiges, liquéfiées, s'écoulèrent en ruisseaux; des brins d'herbe surgirent de ci de là, s'entrelacèrent en guirlandes, coururent en festons sur la face rajeunie du monde. Les sources rouvrirent leurs yeux divins, heureuses d'avoir à refléter un ciel pur.
Un matin, messire Guillaume Guégan, qui avait le soin des écuries et des étables, dit à sa femme, en rentrant au château:
—La marquise désire te voir. Reste à sa disposition jusqu'à mon retour. J'ai à m'absenter.
—C'est bien, répondit Clauda.
Les commères de Plégat, quand elles virent, des marches de leur seuil, déboucher sur la place le véhicule qui emportait l'intendant, ne manquèrent point de crier à celui-ci:
—Déjà en route, maître Guégan!
Ah! si elles s'étaient doutées!…
V
La journée finissait.
Le vieux Bohémien aux airs de patriarche, de roi pasteur, que la marquise appelait Ropardi, avait recommandé à l'intendante de demeurer, avec sa fille, dans la pièce qui précédait immédiatement la chambre occupée par Mme de Locmaria.
—Vous ne viendrez qu'à mon appel, lui avait-il dit d'un ton bref, en tirant derrière lui la porte.
—Votre père est donc médecin, Vanda? s'informa dame Claude, quand elle fut restée seule avec la jeune fille.
—Il n'est point de science dont le docteur Ropardi n'ait pénétré les plus secrets arcanes, répondit Vanda, non sans un éclair d'orgueil dans ses grands yeux limpides que voilaient d'une ombre bleuâtre ses longs cils.
Chez nous, dans la tribu, les gens prétendent que ses connaissances sont infinies. Il n'y a que la steppe ou que la mer, affirment-ils, qui soient aussi vastes que son esprit. Il entend le langage des vents et celui des étoiles. Les herbes lui ont révélé, dans les nuits de lune, leurs vertus salutaires ou malfaisantes. Il serait, s'il le voulait, aussi puissant pour le mal que pour le bien. Mais, en même temps qu'une intelligence incomparable, il porte en lui un sentiment divin. C'est une âme de lumière, vivifiante et douce comme le soleil. Jamais il n'a fait usage de son prestigieux génie que pour soulager, pour guérir. Rita Dongui, notre maîtresse est en bonnes mains…
Une plainte continue s'élevait de l'autre côté de la cloison.
—Quelles sont, en pareille occurrence, les habitudes de votre pays? interrogea la Hongroise.
—Nous prions, fit l'intendante en se mettant à genoux.
—Sur les rives de la Tisza, l'on chante.
Et, tandis que Clauda Riou invoquait à mi-voix la Vierge-Mère et sainte Brigitte, patronne des femmes en couches, elle commença de fredonner doucement, dans son idiome barbare, une chanson en mineur, qui tantôt se traînait en notes graves et lentes, tantôt courait, rapide, sur un rythme allègre et précipité.
Soudain, la porte de la chambre où la marquise souffrait les douleurs de l'enfantement s'entre-bâilla pour donner passage à la tête léonine de Ropardi.
—Venez, dit-il en s'adressant à Clauda.
En même temps, il jetait à sa fille:
—Les astres ne m'avaient point trompé: c'est un garçon.
C'était un garçon, en effet, de formes à la fois élégantes et robustes, et qui visiblement ne demandait qu'à vivre. Dame Claude ne lui eut pas plutôt entr'ouvert les lèvres pour lui faire avaler, selon la coutume bretonne, une cuillerée de vin sucré, qu'il l'ingurgita d'un trait «comme un petit homme», à la très grande joie de l'intendante extasiée.
—Il a la peau merveilleusement dorée de sa mère, songeait-elle, en le dodelinant devant le feu pour apaiser ses premiers cris.
Elle s'ingéniait, d'autre part, à lui trouver des ressemblances avec le marquis, avec «Monsieur Charles». Et, sa pensée allant à son maître, elle s'étonna tout à coup qu'il ne parût point en une circonstance aussi solennelle, quoiqu'elle fût habituée désormais à ne se plus étonner de rien, tant cette atmosphère d'étrangeté, de mystère et de circonspection, où elle était confinée depuis près de cinq mois, l'avaient comme blasée sur les choses les plus extraordinaires et les événements les plus imprévus.
A peine venait-elle d'évoquer le souvenir de M. de Locmaria qu'un bruit résonna dans l'escalier. Elle tressaillit.
Si c'était lui, pourtant!
Ce fut Guillaume Guégan qui se montra sur le seuil.
—La nourrice est là, dit-il à voix basse au vieux Ropardi qui avait marché à sa rencontre.
Celui-ci murmura:
—C'est bien. Faites ce qui est convenu.
Et, se tournant vers l'intendante, il lui fit signe de se lever avec l'enfant.
—Suis-moi, Clauda, prononça messire Guillaume.
Avant de s'éloigner, il demanda au vieux:
—Et la marquise?
—Voyez, elle repose.
Par l'ouverture des rideaux, dans la pénombre de l'alcôve, on apercevait la tête pâle et fine de la jeune femme, noyée dans les ondes brunes de ses beaux cheveux épandus. Elle semblait dormir d'un sommeil enchanté.
—Avant trois jours, reprit le majestueux vieillard, elle sera sur pied, comme toutes les filles de notre race.
L'intendant et sa femme descendirent aux appartements du rez-de-chaussée, précédés de Vanda qui les éclairait. Clauda tenait le nouveau-né soigneusement enveloppé dans des linges magnifiques aux dessins compliqués et multicolores, ceux-là-mêmes que la marquise avait passé l'hiver à broder, bercée aux bavardages de la Bretonne.
Ils enfilèrent une longue suite de corridors et de salles jusqu'à cette partie du château que M. de Locmaria avait aménagée à dessein pour être, selon sa propre expression, le «paradis de ses enfants». Car il avait pensé à tout, le marquis, sauf à la fatalité qui était entrée dans sa vie sur les pas de la «Bohémienne».
Plantée gauchement au milieu de la pièce, dont le parquet luisant réfléchissait en raccourci sa robuste silhouette, une paysanne en coiffe attendait, debout, les mains croisées sous son tablier et l'oreille aux écoutes. Clauda la dévisagea d'abord sans la connaître. Puis, avec un cri joyeux:
—Hé! ma Doué[6], Guillaume, mais c'est ta sœur Margod!
—A quelle autre aurais-je pu me fier? répliqua l'intendant. Heureux encore que Marguerite se soit trouvée nourrice et qu'elle ait consenti, par obligeance, à nous rendre service en cette occasion!…
Trois jours plus tard, ainsi que l'avait prédit le «docteur» Ropardi, ni dans ses traits, ni dans son allure, la marquise de Locmaria ne portait trace de la crise qu'elle venait de traverser. Sa taille avait recouvré sa sveltesse onduleuse, ces longs mouvements serpentins qui étaient chez elle d'une grâce inexprimable, d'une séduction infinie. Accoudée à une des hautes croisées de sa chambre, qu'elle avait ouverte toute large, elle buvait avec avidité l'air du soir, parfumé d'une capiteuse odeur de printemps naissant.
Le soleil d'avril se couchait au fond de l'espace, dans un admirable ciel d'or, de vert et de pourpre. Sous cette lumière mourante, les feuillages encore tendres des futaies du parc houlaient, nuancés de teintes merveilleuses, comme les vagues d'une mer. Les angélus des villages bretons se répondaient à travers la sonorité des campagnes. De mélancoliques sons de corn-boud retentissaient, mêlés aux beuglements des troupeaux. Un charme doux et triste émanait de toutes choses.
—Il eût pourtant fait bon vivre ici! soupira la marquise… Que ne m'a-t-il d'abord emmenée en ces lieux?… Ce qui est n'eût peut-être pas été.
Des larmes lui montaient aux yeux. Elle les essuya d'un geste brusque.
Un doigt discret heurtait à la porte.
—Vous m'avez mandé, madame? dit messire Guillaume Guégan.
Et, remarquant la fenêtre ouverte:
—Vous voulez donc vous tuer?… Ignorez-vous que la fraîcheur peut vous être mortelle?
Elle eut un sourire énigmatique:
—Oh! fit-elle, le grand air me connaît… Je suis née sous une tente, messire Guillaume, une tente dont les lambeaux mal assujettis claquaient au vent des steppes. Et j'ai grandi au hasard des routes… Savez-vous ce qu'elle disait la première chanson que j'aie retenue? Écoutez-la d'abord: je vous la traduirai ensuite.
Elle se mit à chanter dans la langue des Romanichels. Sa voix, forte et pure, éploya ses ailes, se balança, comme un oiseau qui prend son vol. Et, dans le silence du crépuscule de Bretagne, devant le pacifique décor des bois et des collines sur qui commençait à planer la solennité muette de la nuit, la musique de cette voix étrangère avait quelque chose de mystérieux et d'inquiétant.
—Vous rendriez jalouses les sirènes de la mer, dit l'intendant subjugué.
—Le sens est celui-ci, continua la marquise:
Le monde est grand: plus grand que le monde est le rêve;
Le ciel est vaste: plus vaste que le ciel est le désir;
Les roues des chariots ont grincé; le chef a dit: «En route!»
«En route!» répète la tribu. Il faut aller, aller sans trêve.
Les passereaux ont des nids; les hommes éphémères se bâtissent des demeures;
Mais la race, fille de l'air, comme l'air mouvant est mobile;
Le vent la soulève: elle part. Le vent la chasse devant lui;
L'ancienne cendre n'est pas éteinte, qu'elle allume un foyer nouveau;
Ne t'attache à rien, tout est périssable… Il faut aller, il faut aller…!
Elle répéta d'un ton résolu et comme s'intimant à elle-même un ordre:
—Oui, il faut aller!
Elle ajouta presque aussitôt:
—Cet entretien est le dernier que nous avons ensemble, messire Guillaume. Tout est concerté, tout est prêt pour le départ. Prévenus par Ropardi, les compagnons dont je vais de nouveau partager quelque temps la vie errante s'arrêteront cette nuit même devant la grille. Mêlée à eux, perdue dans leurs rangs, je pourrai, j'espère, sortir de France sans encombre et regagner à petites journées la terre hongroise que j'aurais dû ne quitter jamais…
Elle s'interrompit pour tirer de son sein un pli scellé d'un sceau rouge.
—J'ai voulu tout prévoir, même l'improbable, même l'impossible… Gardez par devers vous ce papier. Il contient des renseignements qui vous permettront de me retrouver, à quelque moment que ce soit, tant que Rita Dongui sera de ce monde… Je n'ai, d'ailleurs, rien de plus à vous dire que ce que vous savez. J'emporte de vous un souvenir qui ne périra qu'avec moi. Vous m'avez été indulgent et doux. Recevez ce diamant; il me rappelle ma honte. Vous l'échangerez contre de l'or honnête qui assurera la dignité de vos vieux jours et constituera une aisance à chacun de vos fils.
Sa voix tremblait. Encore plus ému qu'elle, l'intendant, baissant la tête et faisant effort sur lui-même, demanda:
—Et le vôtre, madame?… La petite créature innocente qui est votre sang et qui peut-être ne vous connaîtra jamais, aurez-vous donc le cœur de partir sans l'avoir vue, sans l'avoir embrassée?…
La marquise ne répondit pas, mais elle fit de la tête un geste qui disait: Non!
Arrivée à Guerrande par une nuit de tempête, elle s'en éloigna par une nuit d'apaisement et de calme. Dans l'azur assombri du ciel, piqué de nuages qu'enflait comme des voiles le souffle d'un vent léger, la lune voguait, traînant derrière elle un long sillage pailleté d'une écume d'argent.
Une troupe de saltimbanques, de baladins, de jongleurs, qui, depuis près d'un mois, courait les foires et les pardons d'alentour, était venue camper à la brune, dans un terrain vague, à l'entrée du bourg de Plégat. Ce fut en compagnie de ces truands que Mme de Locmaria, marquise de Guerrande, de Lezmaës et autres lieux, quitta la somptueuse demeure édifiée à sa gloire par le dernier rejeton d'une des plus antiques familles d'Occident. Elle était, du reste, méconnaissable. Elle avait repris la jupe courte, les bottes de cuir rouge, l'ample chemise de laine et le voile de soie voyante de la Bohémienne d'antan. Les beaux seigneurs, qui, naguère, papillonnaient autour d'elle à Versailles, eussent difficilement deviné, sous cet accoutrement farouche, celle que, dans leurs conversations de l'Œil-de-Bœuf, ils nommaient entre eux, avec des mines pâmées, la «houri de Mahon», la «perle orientale», la «fleur des jardins du Levant». Sa beauté n'avait pas changé, si ce n'est qu'à la voir ainsi vêtue on lui trouvait un je ne sais quoi de plus étrange et de plus rare, quelque chose d'irrésistible et d'indomptable tout ensemble, qui attirait et qui faisait peur. Il ne fut donné à messire Guillaume Guégan de la contempler dans ce costume que l'espace d'un instant et à la lueur d'une lanterne de corne; c'en fut assez néanmoins pour lui faire comprendre la passion subite dont le marquis s'était féru pour cette femme et le mal effrayant, le mal sans remède, dont, pour avoir voulu la posséder, il se mourait.
Quand dame Claude et lui eurent regagné à pas lents la maison de garde sous les grands ormes déjà feuillus, ils s'attardèrent tous deux, d'un accord tacite, sur les marches du péristyle, à écouter les cahots de plus en plus lointains des chars qui emportaient leur maîtresse.
Ils assistaient encore, par la pensée, à toutes les péripéties de ce départ. Le vieux thaumaturge Ropardi avait fait monter la marquise avec lui, dans la voiture de tête. Debout à l'avant du chariot, il avait récité à haute voix, dans sa langue, une sorte d'oraison. Puis il avait fait entendre un glapissement guttural, cri d'adieu peut-être, signal de route en tout cas, car la caravane vagabonde aussitôt s'était ébranlée.
Lorsque le dernier grincement des lourds véhicules se fut évanoui dans la direction de Plestin, l'intendant et sa femme se décidèrent enfin à rentrer dans leur logis désert.
—C'est égal, opina Claude Riou, je suis heureuse qu'elle nous soit venue; et, d'autre part, j'eusse préféré ne la point connaître, puisque cependant nous ne devons plus la revoir.
Messire Guillaume répondit avec une gravité triste:
—Qui sait? La volonté de Dieu est grande, Clauda.
Le lendemain, un char-à-bancs attelé d'un bidet gris-fer roulait à travers le pays montueux de l'Arrée, sur la route royale qui menait en ces temps-là de Plégat à Morlaix et de Morlaix à Carhaix, en passant par Lannéanou. Chaque fois qu'un pâtre, qu'un bouvier, qu'un laboureur croisait la voiture, l'homme soulevait son chapeau, du plus loin qu'il apercevait la bête, et criait au conducteur, d'un ton jovial qui n'allait pas sans une nuance de respect:
—Salut et bon voyage, messire Guillaume!
C'était, en effet, le régisseur de Guerrande qui reconduisait sa sœur Margod à son manoir de Garen-Dreuz, paroisse de Lannéanou. La femme tenait étroitement fermés les pans de sa mante brune d'où s'échappaient par intervalles les vagissements du nourrisson couché en travers sur ses genoux.
—C'est une terrible responsabilité pour nous, Margod, disait messire Guillaume… Tu auras bien soin de lui, n'est-ce pas?… Ce n'est pas un enfant ordinaire. Il se peut que de grands destins l'attendent… Après tout, tu as droit de savoir la vérité maintenant, à la condition de la garder pour toi seule: c'est plus que le fils d'un marquis… C'est le bâtard d'un roi.
VI
La moisson commençait à peine, dans le terroir de Plégat. On fauchait les seigles à Guerrande. Maître Guégan allait et venait, surveillait les travailleurs dont les chemises de chanvre, moites de sueur, faisaient çà et là des taches grises parmi la mer frissonnante des hauts épis barbelés. Soudain un faucheur se redressa pour lui crier de l'autre bout du champ:
—Ohé, maître! Voici Clauda qui accourt hors d'haleine et qui vous fait signe!
Il s'empressa au devant d'elle. Elle le saisit par la manche de sa veste, l'entraîna à l'écart, dans l'ombre verte des coudriers, contre les talus, et trouva juste assez de voix pour soupirer:
—Ah! mon pauvre homme!… Imagine-toi qu'il est arrivé… qu'il est là… qu'il veut te voir à l'instant!…
L'intendant devint tout pâle.
Sa femme reprit, après avoir soufflé avec force:
—Tu ne saurais croire comme il a encore changé. Il ne reste plus de lui de quoi remplir un cercueil… Quand il est descendu de son carrosse, il m'a semblé voir apparaître l'Ankou…
Ils s'acheminèrent vers le château dont les fenêtres innombrables étincelaient comme d'énormes escarboucles au resplendissant soleil de juillet. Guillaume Guégan s'était recomposé un visage, lorsque le valet en livrée noire qui le guettait du haut du perron l'introduisit dans le salon d'honneur où l'attendait, debout et la tête inclinée sur sa poitrine, le marquis de Locmaria.
—Bienvenue à vous, monsieur le marquis! dit-il dès le seuil.
Et, s'étant avancé de quelques pas, il mit un genou en terre.
D'ordinaire, «Monsieur Charles» l'attirait à lui, lui donnait affectueusement l'accolade, le traitait en ami d'enfance, presque en égal.
Il ne lui tendit même pas la main, cette fois, et dédaigna de répondre à son salut.
Il y eut entre eux plusieurs minutes d'un silence pénible.
Enfin le marquis parla.
—Prenez connaissance de cette lettre, prononça-t-il d'un ton dur. Vous me direz ensuite si ce qu'elle renferme est exact.
La lettre ne portait aucune indication de date ni de provenance; elle était signée Rita Dongui: Guillaume Guégan la lut avec lenteur, posément, sans trahir aucune émotion.
—Eh bien? demanda le marquis.
—Il n'y a là-dedans rien qui ne soit vrai.
Les traits de M. de Locmaria se contractèrent douloureusement, et ce fut d'une voix sourde, tremblante d'une fureur mal contenue, qu'il articula:
—Ainsi, vous, mon homme-lige, le serviteur-né de ma maison, vous n'avez pas craint de vous faire, contre moi, le complice de cette drôlesse?
Deux grosses larmes jaillirent des yeux de l'intendant et coulèrent dans sa barbe rude. Il ne se départit pourtant pas de son calme.
—Il ne m'appartenait pas, répondit-il, d'interdire l'entrée du château à celle qui, portant votre nom, était en ces lieux légitime souveraine et maîtresse.
—Certes… et cette arrivée clandestine, en mon absence, presque au lendemain de mon départ, vous sembla, n'est-ce pas, la chose du monde la plus naturelle? Vous ne vous êtes pas douté un instant que cette femme venait ici, non pour me rejoindre, mais pour me fuir?
Le marquis persiflait, les lèvres serrées, la voix sèche et coupante.
—Faites excuse, Monsieur Charles, riposta, toujours impassible, Guillaume Guégan. Le soir même de son arrivée, la marquise avait jugé à propos de m'en instruire.
—Ceci est parfait, en vérité!… Et vous avez accepté de faire le jeu de cette aventurière!… Vous l'avez reçue, hébergée, cachée sciemment… Et vous vous gaussiez entre vous, j'imagine, de mes angoisses, de mon désespoir!… Car, pendant qu'elle se riait, à l'abri de ces murs, du plus farouche hiver qui ait désolé le siècle, moi je courais l'Europe à sa recherche, en poste, à cheval, en traîneau, battu de la neige et du vent, suivant à la trace de ville en ville, de bourgade en bourgade, les troupes de Tziganes errants, criant son nom dans les auberges, dans les bouges, dans l'écho des montagnes, dans le silence glacé des plaines, et cela, jour et nuit, sans repos ni relâche, le corps moulu, l'esprit égaré, le cœur en détresse, achevant de me tuer pour elle et, d'ailleurs, y réussissant, n'est-il pas vrai, maître Guillaume? Je rapporte à Plégat mon cadavre. Vous devez être content!
Il n'en put dire plus long; ses jambes se dérobaient sous lui. Il se fût affaissé sur le parquet, si l'intendant ne s'était précipité pour le maintenir et le faire asseoir dans un fauteuil. Une toux violente le secouait jusque dans les fibres profondes de son être. Il donnait l'impression de ces arbres qui n'ont plus de vivant que l'écorce et que la moindre rafale suffirait à déraciner.
—Maître, murmura Guillaume, avec l'accent de la prière la plus humble, condamnez-moi, si vous voulez, sans m'entendre; mais, pour Dieu, ne vous mettez point en ces états.
Le marquis tira de sa poche un flacon, huma quelques gouttes d'un élixir brunâtre et, ranimé, reprit:
—Je suis venu, au reçu de cette lettre, vous demander les explications qu'on vous a, paraît-il, chargé de me fournir. Allez! je suis prêt à tout entendre et je prétends tout savoir.
Et, comme Guillaume Guégan restait muet, les yeux fixés à terre:
—Eh bien! qu'attendez-vous?
L'intendant joignit les mains, supplia:
—Pas maintenant, de grâce!… Vous n'êtes pas assez fort… Cette révélation peut vous donner le coup mortel.
—J'admire vos scrupules, répliqua le marquis. Mais ne vous embarrassez point pour si peu… Ce coup mortel n'atteindra qu'un mort. Parlez.
Il n'y avait plus à tergiverser. D'un geste grave, le paysan se signa, puis entama le cruel récit, à voix résignée, mais ferme. Il dit d'abord l'arrivée de la marquise, dans la nuit sombre, sous l'orage. Elle l'avait appelé par son nom et, de crainte qu'il ne fît difficulté de lui ouvrir, lui avait présenté une commission apostillée de la signature et scellée du sceau du roi, laquelle ordonnait à tout sujet du royaume, sous peine des châtiments les plus sévères, d'avoir à traiter avec les plus grands égards, la féale amie de Sa Majesté, Mme de Locmaria, marquise de Guerrande.
Le marquis sursauta.
—Ah! elle avait eu la précaution de se munir d'un passe-port?
—Un passe-port, peut-être, acquiesça l'intendant, ou mieux une attestation écrite du cas que le roi faisait d'elle.
Il proféra ces derniers mots d'un ton presque honteux. Puis, s'exaltant tout à coup:
—Ah! ce roi… la malheureuse!… si seulement elle ne l'avait pas connu!
—Hein? s'écria M. de Locmaria, livide… Goujat, que veux-tu dire?
L'autre poursuivit, indifférent à l'insulte.
—C'est lui qu'elle fuyait, encore plus que vous. C'est pour échapper à ses assiduités qu'elle venait chercher en cette demeure lointaine, au fond de ce pays inaccessible, une retraite qu'elle savait sûre, parce que nul, à la Cour, n'ignorait qu'elle avait toujours refusé à vos instances de s'y rendre, parce que le roi l'ignorait moins que personne.
L'intendant fit une pause, et, baissant le front, comme si c'eût été lui le coupable, soupira:
—Il était du reste trop tard!
—Pourquoi trop tard?… Va donc, voyons, va donc! hurla le marquis, les doigts crispés à son siège, le buste raidi en avant, les yeux dilatés et striés de fibrilles rouges.
Guillaume Guégan dit:
—Faites de moi ce que vous voudrez… Pour l'honneur des Locmaria, dont les portraits nous regardent, j'ai cru qu'il était de mon devoir de bon serviteur d'aider cette infortunée à cacher sa honte… Prévenu par un avis de moi, vous seriez accouru… C'était, alors, le scandale public, l'opprobre sur votre nom, le sang peut-être dans votre demeure… J'ai accepté sciemment, comme vous dites, de veiller et de me taire. Bien plus, ma femme a servi de matrone, et j'ai poussé, moi, la complaisance jusqu'à procurer la nourrice…
Il s'interrompit brusquement, frappé de l'immobilité du marquis, épouvanté de la fixité de son regard, de la rigidité de ses traits.
M. de Locmaria ne l'entendait plus. Il s'était évanoui.
Guillaume bondit vers la porte, se suspendit à la cloche du vestibule pour appeler les domestiques, et cria au valet de chambre:
—Vite, vite! Monsieur se trouve mal.
Il n'y avait de chirurgien qu'à Morlaix. Le premier soin de l'intendant fut d'expédier un exprès à cheval vers cette ville, puis il fit avertir Clauda. A eux deux, ils déshabillèrent, couchèrent le marquis et, installés à son chevet, attendirent… Les heures de la soirée tintèrent l'une après l'autre, sinistrement monotones. Enfin, vers minuit, le galop d'une monture résonna dans l'avenue. L'homme de l'art arrivait.
Il palpa le malade et hocha la tête.
—C'est un corps usé, dit-il. Je vais le saigner à tout hasard, mais je ne réponds de rien.
Contrairement à sa prévision, le sang jaillit avec force. Le marquis soupira, rouvrit les yeux et les referma presque aussitôt, en marmonnant du bout des lèvres des mots vagues, inintelligibles. Le cœur s'était remis à battre.
—Pour l'instant, il n'a besoin que de repos, opina le praticien.
—Notre présence est-elle nécessaire? demanda messire Guillaume.
Il avait hâte de se retirer; il craignait que sa vue, en réveillant la mémoire du marquis, ne provoquât une nouvelle crise. Aussi éprouva-t-il un vif soulagement à s'entendre répondre par le chirurgien:
—Faites à votre gré. En tout cas, vous ne pouvez m'être d'aucune utilité.
Il emmena sa femme et, de tout le reste de la semaine, ne reparut pas au château. Clauda, seule, allait aux informations. De jour en jour, l'état du malade s'améliorait. Dès qu'il eut repris possession de lui-même, son premier acte fut de congédier le médecin et de le renvoyer à sa clientèle morlaisienne.
—On dirait, ma parole, qu'il m'en veut de l'avoir sauvé, jeta celui-ci à Guillaume, au moment de franchir la grille.
Autant l'hiver avait été rude, autant l'été se montrait délicieux. On entrait en août. La campagne fromenteuse, les landes, les monts lointains, tout vibrait dans une ardente lumière d'or. Une vie éclatante animait les choses, sous le resplendissement du soleil. Et, le soir, quand l'astre, s'éteignant comme à regret, plongeait dans la mer, c'était une douceur, un calme, un apaisement infinis. Des groupes de moissonneurs, la faucille sur l'épaule, s'en revenaient à la lueur des étoiles, en chantant. Leurs voix, au lieu de rompre le silence, s'harmonisaient avec lui et, en quelque sorte, le solennisaient. Ils clamaient, sur le ton d'une mélopée paysanne et semi-liturgique, la Chanson des Coupeurs de blé: