II AUX VEILLÉES DE NOËL (continued 2)
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Mais en voici bien d'une autre. A mesure que les sons se faisaient plus distincts, il leur sembla les reconnaître.
—Ma parole! murmura Guilcher, je veux qu'on me coupe le cou si ce n'est pas là le carillon de Plounez!…
—Et ce timbre clair, fit le mousse, dites si ce n'est pas la petite cloche de Notre-Dame de Kerfot!…
C'étaient en vérité toutes les voix chantantes des clochers du Goëlo qui se promenaient là, autour d'eux, dans la tristesse blafarde du septentrion. Et ils se sentaient le cœur serré d'une angoisse étrange. Que pouvait bien présager ce signe? A la lueur tremblante de la lampe de cuivre accrochée à une des poutrelles de la cabine, ils se voyaient pâles comme des morts.
Ils se décidèrent à monter sur le pont voulant savoir.
Le bruit sonore allait toujours grandissant. Mais on ne voyait rien. Les brumes demeuraient inertes et pendantes. Pas une ondulation dans leurs vastes plis.
Les hommes s'étaient accoudés au bordage. Ils échangeaient des propos rapides, à voix basse, comme s'ils eussent été à l'église. Au fait, ils y étaient, à l'église, dans l'église infinie de la mer, toute pleine d'une impénétrable vapeur d'encens.
Le mousse, grimpé dans le hauban, poussa un cri éperdu:
—Des cierges!… J'aperçois des cierges!…
De toutes parts, en effet, presque au ras de l'eau, s'allumaient, ainsi que des lucioles, des flammes pâles qui se mirent à tourner autour du navire: on eût dit une flottille d'étoiles émergée de la profondeur diffuse des ténèbres. Puis apparurent les colonnes blanches des cierges. Enfin les bras qui les tenaient se montrèrent à leur tour; et, après les bras, des têtes et des épaules surgirent. A ces têtes de longues barbes mouillées pendaient, qu'on eût prises pour des goëmons-épaves. Oh! les lamentables faces blêmes aux traits figés!… Elles se suivaient comme les gens d'une procession. De leurs lèvres entr'ouvertes un chant s'exhalait; et subitement les cloches se turent. On n'entendit plus que ce chant, pareil à une plainte,—mélopée lente et triste à fendre l'âme. Si faibles que fussent les paroles, on en percevait le sens. C'était un noël breton, un de ceux que les petits pâtres vont fredonnant de porte en porte durant la veillée sainte. Les hommes de la Jeanne-Augustine se signèrent avec une dévotion mêlée d'épouvante.
Le chant disait:
Une étoile à l'Orient s'est levée; Un Dieu nouveau est né pour la terre, Pour la terre grande et pour la mer profonde…
Le mousse claquait des dents, là-haut, dans les vergues, et sur le pont les hommes aussi grelottaient, et ce n'était point de froid.
Longtemps les têtes défilèrent; longtemps défilèrent, dans le crépuscule arctique, les petites lueurs pâles que faisaient les flammes des cierges. Parfois elles venaient si près du bord qu'on distinguait à leur clarté les visages de ceux qui les portaient.
Longtemps, longtemps… oui, cela dura longtemps. Et puis, sans qu'on sût comment tout cela passa, s'effaça, s'évanouit. Il n'y eut plus dans la nuit qu'une solitude plus vaste et un silence plus mystérieux.
Soudain un craquement se fit dans la vieille carcasse du navire. Les cordages se tendirent, les voiles s'enflèrent comme si la respiration du vent, jusque-là oppressée par l'attente de ces choses, fût redevenue libre de se jouer à travers l'espace. A l'avant de la Jeanne-Augustine l'eau se mit à mousser, entonnant la douce chanson de marche. Et les hommes furent tout heureux de sentir qu'ils vivaient encore, que leurs âmes ne les avaient point quittés. Ils restèrent néanmoins près d'une heure sans se parler, tant les réflexions qu'ils avaient à se communiquer leur semblaient inexprimables.
Alain Perrot le premier desserra les lèvres.
—J'ai reconnu Jean Guiastrennec, de Penvénan, prononça-t-il. J'étais avec lui à bord de la Reine-des-Anges, quand il trépassa… Même qu'il m'a fait un signe avec la main comme pour me dire je ne sais quoi… Ah! le pauvre Guiastrennec!
—Moi, j'ai reconnu Louis Person, de Plouguiel, fit le capitaine. Il avait encore la fente qu'il s'ouvrit dans le crâne en tombant des huniers.
—Moi, Antôn Lazbleiz, de Pontrieux, s'écria le mousse, mon parrain, Dieu lui pardonne!
—Moi, dit le matelot, j'en ai reconnu plus de trente.
Il entreprit de les nommer, en comptant sur ses doigts. Mais, au dixième le capitaine l'interrompit.
—Assez!… Tais-toi!…
Elle était trop sinistre, cette litanie funèbre. Et dire qu'ils avaient été portés, tous ces noms, par de robustes gars aux poitrines superbes, taillés pour vivre cent ans! Et voici qu'ils ne surnageaient déjà plus que dans quelques mémoires, éphémères elles-mêmes, ou dans les brèves inscriptions des «perdus à Islande» qu'on déchiffre à peine sous les porches des vieilles chapelles, au long des côtes d'Armorique…
III
… Et les trois verres de brandy? demanda quelqu'un dans l'auditoire.
—Nous les vidâmes, répondit le capitaine; nous vidâmes même toute la bouteille… en récitant des De profundis. Nous savions les uns et les autres que c'était la dernière fois que nous trinquions ensemble.
Il ajouta:
—Voilà l'histoire de la Jeanne-Augustine.
Puis, après un silence:
—Vous avez eu tort de me la faire raconter. Je trouve à cette mocque de cidre le goût qu'avait, ce soir-là, le brandy…
LA CHOUETTE
Mathias Kervenno, patriarche mendiant, originaire de la forêt de Coat-an-Noz, entre Plougonver et Belle-Isle, m'a fait ce véridique récit.
I
En ce temps-là—je vous parle du temps du roi Louis-Philippe—j'étais sabotier. Vous connaissez Gurunhuël, dans la montagne? Notre équipe campait au pied de la côte qui mène au bourg, sous une majestueuse futaie dont tous les hêtres ont été transformés en sabots depuis lors. Nous composions entre cousins (comme nous avons coutume de nous appeler dans la corporation) un village d'environ cinq ou six huttes. Celle que j'occupais avec ma femme—Dieu lui fasse paix!—et nos quatre enfants, aujourd'hui dispersés à travers le vaste monde, s'adossait au mur d'une chapelle en ruines dont il ne subsistait guère que ce pan de muraille, un vieil autel disjoint, envahi par les ronces, et, çà et là, quelques soubassements de piliers, ensevelis sous un épais fumier de mousses, de plantes parasites, de feuilles mortes.
Vers l'est, cependant, derrière l'autel, l'architecture de la maîtresse fenêtre, destinée à éclairer le chœur, se dressait encore presque intacte, découpant, sur le fond libre d'une avenue, sa rosace de pierres veuve de ses anciens vitraux. J'aimais beaucoup, le soir, quand on ne voyait plus assez pour le travail, à venir m'installer là sur le rebord de granit sculpté, pour songer en paix et fumer silencieusement ma pipe, loin du bavardage des femmes et des cris des enfants.
Il ne manquait pas de nids de chouettes dans cette vieille bâtisse effondrée.
Un jour, je ne sais comment, en me hissant à ma place de prédilection, j'effarouchai une de ces bêtes qui s'envola de son trou, avec une plainte si étrange que vous eussiez dit un gémissement humain. Le soleil—un soleil d'hiver, à la lumière aiguë et pénétrante,—dardait, au moment de mourir, une flèche de feu rougeâtre parmi les décombres. Éblouie, aveuglée par cette lueur, la chouette vint se jeter dans mes genoux. Je n'en avais jamais vu aucune d'aussi près, si ce n'est sur les portes des granges où les paysans, par peur, ont la cruelle habitude de les crucifier. Celle-ci, étourdie du choc, allait tomber. J'étendis les mains et je la saisis par les ailes.
Je ne crois pas avoir tenu entre mes doigts rien d'aussi doux que ces ailes soyeuses, ouatées, frémissantes et chaudes.
Je tournai la bête à contre-jour, pour lui épargner l'éclat trop vif de l'astre couchant.
Et, alors, je ne vis plus que ses yeux.
Vous est-il arrivé de contempler face à face les yeux d'une chouette? C'est comme un miroir immense, mais terni; on y devine, vaguement, une foule de choses mystérieuses; cela ressemble à des trous ouverts sur d'insondables, d'effrayants abîmes. Tout au fond, tout au fond, comme à des lieues, on entrevoit de larges remuements d'ombres et de clartés. On dirait des pays, des mers, avec des nuages en marches et des processions d'êtres qui vont, viennent, passent et repassent, jamais les mêmes, ainsi que des personnages de rêves, de muets et mélancoliques fantômes…
Tandis que je regardais la chouette, elle me regardait elle aussi, tremblante, dominatrice néanmoins, d'un air à la fois impérieux et triste qui me troubla.
Je me mis à lisser ses plumes, pour la rassurer et peut-être pour me rassurer moi-même.
—Va, va, pauvre animal, lui disais-je, je ne suis pas un homme mauvais. Je ne veux point te faire de mal. Les sabotiers vivent dans les bois, dans les solitudes apaisantes, au milieu des silences sacrés de la nature. Ce sont des âmes sereines, pacifiques, quoiqu'ils soient des manieurs de hache et des abatteurs d'arbres. Ils aiment les oiseaux, qui leur tiennent compagnie, qui sont, comme eux, les hôtes de la forêt, et dont la chanson rythme allègrement leur tâche. Toi, tu ne chantes point et tu ne te montres guère. Je te connais néanmoins. Souvent, la nuit, ton «hou!» lugubre m'a réveillé. Je te sentais perchée sur le haut de la hutte. Et tu inclinais mon esprit vers des pensers graves; tu me faisais souvenir des ancêtres morts qui, parfois, dit-on, revêtent ta forme, pour rappeler les vivants au respect pieux de ceux qui vécurent. Tu passes pour en savoir très long sur des choses auxquelles les hommes craignent ou diffèrent de réfléchir. Moi, ces choses me sont constamment présentes. Le lendemain de la vie me préoccupe plus que la vie même… Tes plumes rousses sont frangées de gris: tu es sans doute aussi vieille que les hêtres de cette avenue, tu as vu debout cette chapelle dont les pierres jonchent à présent le sol. Tu en as entendu les cloches convier gaiement les gens d'alentour au pardon du saint… Mais le passé est le passé, n'est-ce pas?
Ainsi je parlais à la chouette, les yeux fascinés par ses immobiles prunelles où scintillaient des points d'or, semblables à des étoiles dans le velours bleuâtre d'un firmament assombri.
—Or çà? me dis-je à part moi, réintégrons cette pauvre aveugle dans son domicile.
J'écartai les lierres pendants qui voilaient le nid d'où je l'avais vue s'envoler, et j'allais y déposer l'oiseau, quand les lianes soulevées découvrirent, non point un nid quelconque dans une anfractuosité de muraille, mais bien une de ces armoires à double compartiment que les maçons ménagent dans les églises, à la droite du chœur, pour recevoir les fioles saintes.
Et elles s'y trouvaient encore, les fioles, au nombre de deux, l'une pour le vin, l'autre pour l'eau, encrassées, il est vrai, prises dans les trames superposées d'innombrables toiles d'araignées auxquelles elles avaient probablement dû leur préservation. Et, près d'elles, un livre gisait, un missel énorme, très ancien, garni de lourds fermoirs de métal, avec des moisissures, des lèpres, des plaies d'humidité suppurante, de larges taches de vert-de-gris. La dorure des tranches, toutefois, apparaissait bien conservée, par places.
La vue du livre me fit oublier la chouette qui s'était rencoignée peureusement dans un des angles du réduit.
Il me tenta, ce missel; et je le pris, avec le sentiment, du reste, que je commettais un affreux larcin, car je le cachai sous ma veste, pour l'emporter, et m'enfuis à pas de loup, comme un voleur. Je dois ajouter qu'une vilaine pensée m'était venue,—une pensée de lucre. L'ouvrage datait, à coup sûr, de longtemps; et je savais qu'il y avait, à Belle-Isle, un Anglais, homme excentrique, qui payait au poids de l'or des bouquins de ce genre, les estimant d'autant plus cher qu'ils étaient plus vieux.
II
Noël était proche. La veille de la fête, le chef de notre campement me dit:
—Ça te ferait-il plaisir d'aller, ce soir, à Belle-Isle?… Il y a un chargement de sabots à fournir chez Roll Even, le marchand de la Grand'Rue… Tu pourras de la sorte assister à la messe de minuit dans l'église de ville qui sera, dit-on, illuminée comme une cathédrale.
J'acceptai avec empressement, non point à cause de la messe de minuit, quoique j'aie toujours été bon chrétien, mais parce que, par la même occasion, je trouverais probablement à vendre le missel à l'Anglais.
Je profitai d'un moment où j'étais seul dans la hutte pour tirer le livre de la cachette, l'envelopper d'un morceau de toile et le glisser dans la poche intérieure de ma veste.
Après souper, la charrette attelée et chargée, je fis claquer mon fouet, et me voilà en route.
Il faisait un petit froid vif, qui piquait: je m'entortillai dans ma limousine, les rênes serrées entre les genoux, les mains enfoncées dans les manches de ma veste. Le cheval était la bête la plus douce et la plus intelligente qui se pût imaginer. Il entendait le breton, comme vous et moi, et il suffisait d'un mot pour accélérer son allure ou la ralentir. La nuit était claire, une fine couche de givre commençait à saupoudrer au loin la campagne.
Nous dévalâmes au trot la descente de Gurunhuël.
Je me laissais bercer au balancement de la charrette, l'esprit perdu dans ma rêverie, supputant le prix que je retirerais du missel, cherchant ce que je pourrais acheter pour la femme et les mioches avec cet argent. J'évoquais les idées les plus riantes, je tâchais à me représenter la joie étonnée des miens, quand, au retour, je leur rapporterais toutes sortes de cadeaux inespérés, comme en ont seuls, à Noël, les enfants des riches; et toutefois, plus je roulais vers Belle-Isle, moins je me sentais en gaieté. Une inquiétude sourde me travaillait, un malaise étrange, le trouble qu'on éprouve quand on va commettre une mauvaise action.
Soudain je fis un soubresaut. Derrière moi, dans la profondeur sonore de la nuit, un «hou!» prolongé, plaintif, triste à fendre l'âme, venait de s'élever et, par trois fois, il se répéta, toujours plus long, plus plaintif, plus triste.
J'écartai ma couverture, saisis les rênes à pleines mains et cinglai le cheval qui partit à fond de train.
Nous traversions maintenant le cœur de la forêt. Des arbres vénérables bordaient la route, enchevêtrant au dessus de nous leurs ramures dépouillées. Des deux côtés c'était une double rangée interminable de troncs noirs, et, derrière ceux-là, il s'en pressait d'autres, confusément, par milliers.
Pour la première fois, la forêt me fit peur, à moi qui me considérais comme son fils, né à son ombre, bercé dans ses bras centenaires, sur son sein si moelleux et si embaumé, à moi qui vivais en elle et par elle, à moi qu'elle nourrissait, en vérité, de sa chair même et de son noble sang. Oui, j'eus peur de ces grands arbres familiers: je leur trouvai un air menaçant que je ne leur connaissais point; je crus les voir se pencher, abaisser lentement leurs branches, pour m'arrêter au passage; ils m'apparurent comme un fourmillement muet de grands spectres, et je sentis peser sur moi la fixité effrayante de leurs yeux.
Oui, de leurs yeux. Car ils avaient des yeux, tous ces arbres. Dans chaque fût, à la hauteur de la maîtresse branche, deux prunelles luisaient, larges, rondes, affreusement immobiles, dardant un éclat pâle et comme décoloré.
Le cheval, non moins épouvanté que moi-même, suspendit net son élan, les jambes raidies, le crin hérissé. J'entendis son cœur battre dans ses flancs, à grands coups; et le mien aussi battait à se rompre.
Je tremblais si fort que j'avais laissé tomber les guides et l'idée ne me venait pas de mettre pied à terre pour les ramasser… Il y eut quelques minutes d'une attente indicible. Dieu m'épargne de revivre jamais ces minutes-là. L'angoisse me serrait à la gorge, m'étouffait presque; une sueur glacée me ruisselait par tout le corps.
Qu'allait-il se passer?
J'avais une hâte fébrile de le savoir, persuadé, d'ailleurs, que ce serait terrible et que j'en mourrais…
Or, voici que de l'un des arbres se détacha une grande forme sombre qui se balança, un instant, au dessus de la route, dans l'espace, puis vint se poser sur le rebord de la charrette sans bruit. Un flocon de neige ne serait pas descendu plus doucement.
Je me retournai sur mon siège et je vis près de moi les deux prunelles luisantes que j'avais prises pour les yeux de l'arbre.
Je me rappelai, je ne sais comment, une antique formule de conjuration, retenue d'un vieux conteur de légendes à demi sorcier.
—Blanche ou noire? Faste ou néfaste? De la part de Dieu ou de la part du diable? demandai-je.
Une voix faible et dolente me répondit:
—Je suis la chouette des ruines de Saint-Mélar, ô Mathias Kervenno. Regarde, reconnais-moi, et, puisque tu me fus secourable naguère, laisse-moi te sauver aujourd'hui… Tu es sur le chemin de ta damnation éternelle, Mathias Kervenno.
—Je te reconnais, dis-je à l'oiseau de ténèbres. Parle: que veux-tu de moi?
—Tu crois rouler vers Belle-Isle et tu es en marche pour l'enfer.
—Je n'ai pas fait de mal, que je sache.
—Tu as un poids sous l'aisselle, Mathias Kervenno.
Je compris qu'il faisait allusion au missel; la rougeur de la honte me monta au visage. Je balbutiai:
—Je n'ai dépouillé personne. Un vieux livre trouvé dans un vieux mur, est-ce donc un si gros péché?
—Écoute, Mathias, reprit l'oiseau. Il y a cent ans, jour pour jour, Saint-Mélar étant alors paroisse, un prêtre y célébrait la messe de minuit. Déjà l'office était terminé, et le prêtre ôtait ses ornements, tout heureux de penser qu'un bon feu l'attendait au presbytère (car il faisait un froid de loup), lorsqu'une pauvresse, arrivée sans doute en retard, se présenta à la porte de la sacristie, demandant à être entendue en confession et à communier.
«—Revenez demain, Brigida, lui dit le prêtre, contrarié. Je serai dès neuf heures au confessionnal et vous communierez à la grand'messe.»
Deux grosses larmes jaillirent des yeux de la vieille, mais elle n'osa point insister, fit une humble révérence et sortit.
Le lendemain, à l'aube, un cantonnier la trouva couchée dans la douve, morte, enveloppée d'un linceul de neige.
Par la faute du prêtre, elle n'avait point trépassé en état de grâce. Or ce prêtre comparut, à son tour, au tribunal de Dieu, et Dieu lui dit:
«—Pour avoir péché de la sorte, tant qu'il restera deux pierres de la chapelle de Saint-Mélar, ton expiation sera d'y donner la communion, la nuit de Noël, à toutes les âmes errantes!…»
Voici Noël, Mathias Kervenno. Les cloches de minuit vont carillonner. Le prêtre est à son poste, les âmes errantes se sont rassemblées, les fioles saintes vont être remplies, mais le «livre», Mathias, le livre n'est plus à sa place… S'il ne se retrouve pas, le prêtre ne pourra célébrer l'office. Il sera quitte pour recommencer cent autres années de pénitence, peut-être… Mais c'est celui qui a emporté le missel que je plains: ce qui appartient aux défunts devient un instrument de damnation entre les mains des vivants. J'ai dit, Mathias Kervenno.
Je sortis le livre de ma poche.
—Le voilà, murmurai-je. Est-ce à toi qu'il faut que je le restitue?
—Je ne suis qu'une chouette, répondit l'oiseau. Rapporte-le où tu l'as pris.
Je ne sais ce que vous auriez fait. Moi je n'hésitai point. Je tirai sur la bride du cheval qui, lui non plus, ne se fit pas prier, et nous rebroussâmes chemin.
Les figures des arbres, aussitôt, me redevinrent amies. Ce n'étaient plus des spectres terrifiants, mais des ormes, des hêtres, des châtaigniers, des chênes aux attitudes majestueuses et protectrices. La nuit avait repris le calme divin qui sied à un soir de Noël, et, dans mon cœur aussi, une paix douce était rentrée.
Arrivé près du campement, j'attachai ma bête au montant d'une barrière et je pénétrai dans les ruines.
Alors, seulement, je m'aperçus qu'un vol immense de chouettes me suivait. Elles se perchèrent sur les branches d'alentour, fixant sur moi leurs prunelles blafardes qui ne me faisaient plus peur. Je remis le missel à son ancienne place, ébauchai un signe de croix en passant devant l'autel et m'en retournai vers la charrette. Je m'étais à peine éloigné d'une cinquantaine de pas que des chants s'élevèrent de la chapelle détruite, à la louange de l'Enfant-Dieu. En me retournant, je ne vis plus les chouettes; mais, parmi les décombres du sanctuaire, une foule agenouillée entonnait l'hymne de la Nativité et un prêtre à cheveux blancs se tenait, les bras étendus, en face du missel ouvert que lui présentait un acolyte.
… Hue! Dia!… Le cheval rassuré repartit au galop dans la direction de Belle-Isle. Les carillons de Gurunhuël, de Plougonver, de Loquenvel, de vingt autres paroisses encore se répondaient à travers la clarté laiteuse de la nuit, sous le scintillement avivé des étoiles.
Et j'arrivai à Belle-Isle à temps pour entendre la messe.
LE PUITS DE SAINT-KADÔ
I
Puns Kadô,—le puits de Saint-Kadô,—je le revois, en écrivant ces lignes, tel qu'il était aux jours de mon enfance, avec sa margelle basse, son parapet de pierres moussues et son vieux treuil qui poussait des gémissements presque humains, dans le silence du soir, à l'heure où les femmes du bourg, selon l'expression consacrée, «allaient à l'eau».
C'était une espèce de citerne carrée, peu profonde, creusée au milieu de la place. Dans une des parois s'ouvrait une haute niche, jadis décorée de la statue du saint. Cette statue, un beau jour, s'était effondrée de vétusté et de moisissure.
—Foi de Dieu! avait dit un loustic comme il y en a tant en Trégor, je ne m'étonne pas que saint Kadô ait donné sa démission… Ça n'est pas gai d'être le patron d'un puits. Il aura sans doute demandé à monter en grade et à devenir patron d'auberge!…
Ce fut toute l'oraison funèbre de la pauvre vieille image, sculptée aux temps anciens dans un tronc de hêtre par quelque pieux sabotier d'alentour. On songea bien à la remplacer, mais plus tard, lorsque la fabrique serait plus riche. En attendant, des ronces grimpantes, des fougères aux fines dentelles s'efforçaient de cacher de leur mieux la détresse de cette niche veuve, où les débris sacrés achevaient de pourrir.
Le puits continua de s'appeler Puns Kadô; mais, de Kadô lui-même, à la longue, il ne fut plus question…
Entre toutes les ménagères qui s'attroupaient, le soir, auprès de la margelle et qui s'y attardaient quelquefois des heures à médire de leur prochain, sous prétexte d'emplir leurs cruches, Fanta Gouronnec était la seule qui se souvînt encore du saint et adressât de temps à autre à ses tristes reliques décomposées une salutation mélancolique.
—Je ne désire qu'une grâce avant de mourir, disait-elle souvent: c'est de voir sur pied le saint Kadô tout neuf qu'on nous promet depuis des années et qui pourrait bien être comme le veau de la vache à Tanguy, lequel devait peser en naissant six cents livres, mais ne naquit jamais…
Il faut croire que Fanta était destinée à mourir heureuse, car sa prière fut exaucée, à la suite d'une circonstance assez bizarre dont voici l'authentique récit.
II
Le meilleur des hommes, Joseph le Saint,—en breton Ar Zant,—bon mari, bon père, cultivateur consommé, éleveur émérite, mais, par exemple, ivrogne, ah! ça, oui, ivrogne pommé!… Plus que sa femme, plus que ses enfants, plus même que sa terre et que son bétail, il aimait la boisson. Il fallait lui entendre prononcer ce mot: «la Boisson!» Il y avait, dans la façon dont il le disait, de la tendresse, de la piété, de la dévotion, de la ferveur, quelque chose de mystique et de passionné. C'était chez lui un culte qui allait jusqu'au fanatisme. Le recteur de la paroisse le sermonnait souvent à cet égard.
—Que voulez-vous? répondait-il doucement. C'est dans ma nature. Je suis boissonnier!
Les néophytes de la primitive église ne mettaient pas plus d'accent à professer qu'ils étaient chrétiens.
Il se soûlait à chaque fois qu'il en trouvait l'occasion, c'est-à-dire tout les dimanches régulièrement, plus les jours de fêtes gardées, et enfin quand ses affaires l'obligeaient à paraître aux marchés voisins. Ivresses charmantes, d'ailleurs, qui le faisaient pleurer de joie et lui versaient dans l'âme une infinie béatitude. Sa large face candide alors s'épanouissait, rayonnait, sans rien de bestial ni même de grossier, au contraire: il en était comme transfiguré. Ses petits yeux vifs avaient des scintillements d'étoiles, et, de ses lèvres souriantes, coulaient des paroles de miel. Pour causer d'affaires, il avait soin d'attendre qu'il fût gris: il voyait plus clair et se sentait plus retors…
Ce soir-là, veille de Noël, il revenait, au trot de Rouzic, sa jument rouge, d'une vente de bois faite en l'étude de Me Cariz, notaire à Lannion. Il était content de lui et des autres, content de l'humanité tout entière. Il avait beaucoup bu, et bu à bon compte, ce qui doublait son allégresse, ayant acquis pour la bagatelle de cinquante écus un lot de chêne d'une valeur réelle de quatre cents francs… Oui dame! pour cinquante écus il était devenu, lui paysan, lui fermier, propriétaire de cette magnifique avenue du château de Kergloz,—des arbres superbes comme on n'en trouve plus que chez «les nobles».—Fallait-il tout de même que M. le comte eût besoin de gros sous, après avoir rousti les pièces d'or!… Un boissonnier aussi, ce comte, mais un boissonnier des grandes villes, un boissonnier joueur, fainéant et sombre.
—Vois-tu, il y a l'ivrognerie des braves gens et celle des pendards, expliquait Joseph le Saint à Dall an Dribunêr, assis à sa gauche sur l'unique siège du char à bancs.
Ce Dall an Dribunêr était un vieil aveugle, vivant d'aumônes et clamant: «La charité!» de seuil en seuil. En échange de l'hospitalité qu'on lui accordait, dans les greniers ou les étables, il rendait aux femmes le service de les aider à dévider les écheveaux de chanvre, aux fileries d'hiver: d'où ce sobriquet de An Dribunêr (le dévideur) dont on l'avait affublé et qui avait fini par se substituer à son véritable nom, tombé pour lui-même en oubli. Le Saint l'avait trouvé gravissant péniblement la côte, au sortir de Lannion.
—Où vas-tu comme ça, Dall?
—A ta voix je te reconnais, Ar Zant… Je vais bien loin, si j'en crois mes jambes qui me rappellent à tout moment qu'elles ont passé l'âge de courir les chemins.
—Mais encore?
—A Roquinarc'h, mon fils, chez les Krénavel, puisque cependant tu tiens à le savoir. C'est mon jour de loger sous leur toit.
—Eh bien! monte. Je te déposerai, presque à leur porte. Tu n'auras que trois champs à traverser.
Et le vieux s'était hissé dans le véhicule, en appelant sur Joseph le Saint toutes les bénédictions du ciel. Et celui-ci tout de suite s'était mis à lui faire ses confidences.
…—Oui, continuait-il, il y a ivrognes et ivrognes…
—Certes, opinait l'aveugle.
—Toi, Dall, t'es-tu jamais soûlé?
—Plus d'une fois, oui… à l'auberge du Coûte rien.
—Hein? Quoi? Où est-ce qu'elle est, cette auberge?
—Eh! un peu partout, Dieu merci! Le long des routes, sur les places des bourgs, dans l'herbe des prés. C'est le tonneau du bon Dieu: chacun peut y boire. L'eau coule pour tout le monde.
—De l'eau!… Pouah! fit le Saint avec une grimace.
Un sourire malicieux se dessina sur les lèvres de l'aveugle, mais que surprirent seuls les anges qui rôdent dans le firmament de Bretagne, la nuit de Noël… La silhouette d'une maison se profila en noir sur l'horizon nocturne criblé d'étoiles.
Au dessus de l'huis se balançait, dans le vent, une touffe de gui. A l'intérieur, nulle clarté. Les gens, apparemment, dormaient.
Joseph arrêta court la bête.
—J'ai soif, dit-il. Nous allons réveiller ce mécréant d'aubergiste qui se permet de ronfler à l'heure où les autres se lèvent pour rendre visite dans sa crèche à l'Enfant-Dieu… Nous boirons un litre en l'honneur de Jésus!… D'ailleurs, te voilà presque arrivé…
Ils descendirent de voiture, et le paysan se mit à cogner sur la porte avec le manche de son fouet.
Mais personne ne lui répondit.
—Ohé! Tignouz, ohé! Grida, ouvrez donc!… C'est moi, Joseph le Saint, de Kergouanton, avec Dall an Dribunêr. Laisserez-vous deux chrétiens mourir de la pépie?
Même silence.
—Hé! fit l'aveugle, ne vois-tu pas que le logis est vide? Ils sont tous en route pour la messe, mon cher… Ce que tu as de mieux à faire, c'est de continuer, toi-même, ton chemin. Tu te désaltéreras au bourg de Tréziny.
—Ouais, tous les cabarets seront clos.
—Tu en seras quitte pour t'abreuver au puns Kadô.
—Grand merci! Je ne suis pas, comme toi, de l'espèce des grenouilles.
—Parlons sérieusement, reprit l'aveugle d'un ton pénétré, avec, toutefois, une imperceptible nuance d'ironie. Tu as été obligeant à mon égard, je te veux payer de retour. Je vais te révéler un secret que je tiens de ma grand'mère, laquelle était une femme de sens, renseignée comme pas une sur les merveilles de la «nuit sainte»… Seulement, jure-moi d'abord que tu n'en abuseras point…
—Je jure tout ce que tu voudras. Voyons ton secret.
—Lorsque tu arriveras à Tréziny, toutes les auberges en effet seront fermées; les gens seront à l'église. Laisse ton équipage à l'entrée du bourg et dirige-toi vers le puits qui est au milieu de la place. Là, assieds-toi sur la margelle jusqu'à ce que tu entendes tinter la clochette de l'enfant de chœur, au moment de la consécration. Dès qu'elle aura commencé à sonner, ne perds pas de temps. Saisis d'un poing solide l'un des seaux et mets-toi à califourchon sur l'autre. Tu descendras ainsi tout doucement et tu atteindras sans peine la niche pratiquée dans le mur du fond. Tu m'as bien compris?
—Parfaitement; mais qu'est-ce que ça me rapportera, toute cette gymnastique?
—Mon cher, la nuit de Noël, pendant la durée de la consécration, l'eau de ce puits se change en vin, par les mérites du Christ et la vertu de saint Kadô[21]… Tu n'auras qu'à te pencher pour en boire à pleines gorgées. Et c'est un vin, mon cher, comme on n'en goûte qu'au paradis. Tu m'en diras des nouvelles!
Le fermier se grattait le bout du nez.
—J'ai idée que tu te moques de moi, Dall an Dribunêr.
—Crois ou ne crois point. Cela te regarde. Il était de mon devoir de te témoigner ma reconnaissance à ma manière… Au revoir, fils! grâce à toi me voilà presque rendu à destination. Il ne me reste qu'à te souhaiter bon voyage!
Et le vieux, franchissant une barrière, s'engagea dans les champs, tandis que l'ivrogne, remonté tant bien que mal sur son siège, criait à Rouzic un «hue!» formidable, et que la bonne jument s'enlevait en faisant feu des quatre pieds.
III
—Allez à la messe avec nos invités, disait Fanta Gouronnec à son mari. Je suffirai bien toute seule à surveiller la cuisson du repas et à disposer le couvert… Partez sans crainte; la table sera prête à votre retour…
Le bourg était silencieux et comme désert. A peine si çà et là, aux lucarnes des chaumières, veillait une flamme pâle, une clarté discrète de ver luisant. L'église, en revanche, jetait par ses vitraux de grandes lueurs rougeâtres, pareilles à des feux de forge. Et des chants montaient, où dominait la voix de taureau du sacristain Fanch ar Luch, accompagné comme en sourdine par le nasillement monotone du chœur des femmes. Puis, soudain, les chants cessèrent et, dans le silence, retentirent par saccades les tintements grêles d'une clochette.
—La consécration! se dit Fanta.
Elle se signa dévotement, murmura une patenôtre et, ouvrant la porte, se vint mettre debout pour assister à la sortie de la messe.
Il lui sembla entendre des gémissements.
Jésus-Dieu! qu'est-ce donc qui se passait?
Elle prêta l'oreille. Les plaintes venaient du fond de puns Kadô. Et Fanta de courir au vieux puits, non sans s'être munie au préalable d'une lanterne.
—Qui est là? demanda-t-elle.
Une voix faible, exténuée, lointaine, lui répondit:
—Moi! Le Saint!
—Le Saint? fit-elle, interloquée. Quoi! c'est vous, Monseigneur saint Kadô?… Est-il possible!… Et que puis-je pour vous?
La bonne Fanta ne trouvait nullement étrange que la pauvre statue délaissée l'implorât de la sorte, dans le langage des vivants. N'était-ce pas nuit de Noël? Et puisque, cependant, cette nuit-là, les bêtes elles-mêmes reçoivent l'usage de la parole, pourquoi, je vous prie, pareille faculté ne serait-elle pas accordée aux images vénérées des saints?
Au reste l'esprit ingénu de Fanta n'en chercha pas si long.
Penchée sur la margelle, le buste engagé dans l'ouverture béante, elle disait de sa voix la plus dévote:
—Parlez, monseigneur. Vous savez comme je vous suis dévouée. Vous le savez, n'est-ce pas?… Depuis que votre ancienne statue est tombée en poussière, je ne cesse d'en réclamer une neuve, avec un manteau de pourpre, des gants violets, une crosse blanche et une mitre d'or. Mais tous ces fabriciens, voyez-vous, ce sont des gens sans cœur et sans oreilles, des misérables, des goujats, de fieffés ivrognes!…
Il faut croire que Joseph le Saint ne perçut que le dernier mot de cette pieuse apostrophe.
—Ivrogne, oui! bégaya-t-il. Mais je me corrigerai… je vous le jure!… Sauvez-moi!… Vous n'avez qu'à abaisser le seau que j'ai laissé échapper!…
—Hein? s'écria Fanta Gouronnec… Comment? Tu n'es donc pas le saint de la citerne?
—Le Saint!… Joseph le Saint, de Kergouanton! hurla le malheureux.
—Ah! c'est toi, chenapan? Les auberges ne te suffisent donc pas que tu te mets à voyager dans les puits?
Elle était furieuse d'avoir pris pour saint Kadô un «paroissien» qui n'avait avec lui que de si lointains rapports,—furieuse surtout de voir finir de façon si plate une aventure qu'elle avait crue céleste.
L'autre, cependant, geignait de plus belle:
—Je suis à bout de forces… Au nom de Dieu, père des créatures, venez à mon aide!… Qui que vous soyez, je vous le revaudrai.
Fanta Gouronnec se dit: «Je ne peux pourtant pas le laisser périr en état de péché mortel, la nuit où Jésus vient de naître!»
—Écoute, prononça-t-elle, je consens à te porter secours, mais à une condition.
—Je les accepte toutes.
—Voici. Tu doteras d'une image neuve, en bois de chêne, et peinte de pourpre et d'or, la niche où tu te morfonds.
—Dans deux jours elle sera commandée.
—Chez Philippe Merrer, «l'homme aux saints»! Il n'y a que lui qui sache les sculpter comme il faut.
—Chez Philippe Merrer, c'est entendu.
—Dût-elle te coûter cent francs!
—Je paierai même le transport.
—Tu le jures?
—Sur ma part de paradis.
—Non. Tu l'as déjà perdue, soûlard que tu es.
—Sur la tête de ma femme et de mes cinq enfants!
Les gens sortaient de la messe de minuit: un attroupement s'était formé autour de la citerne.
—Vous êtes tous témoins, dit Fanta en s'adressant à la foule de plus en plus compacte…
Et elle commença de tirer sur la corde, en criant, comme font les marins:
—Ohé! hisse!
On vit alors ce spectacle: Fanta Gouronnec ramenant, au lieu d'eau, ce sac à vin de Job Ar Zant, vert de peur et vert de mousse. Vous jugez si le treuil grinçait, mais l'homme aussi claquait des dents.
* * *
Moins d'un mois plus tard, on inaugurait à Tréziny une mirifique statue de saint Kadô drapée de violet et mitrée d'or. Toute la population assistait à la cérémonie. Ce fut une occasion de franches lippées et de grasses soûleries. Mais Joseph le Saint rentra chez lui, à Kergouanton, sans tituber. Depuis son aventure, il ne buvait plus qu'à l'auberge du Coûte-rien dont Dall an Dribunêr lui avait, le premier, appris la route.
Et aujourd'hui, quand il est question d'un incorrigible ivrogne, il se trouve toujours quelqu'un pour dire:
—Il faudrait l'envoyer à Puns Kadô s'abreuver de «vin de Noël.»
LE FORGERON DE PLOUZÉLAMBRE
A Mlle Finette.
Lorsque j'avais votre âge, mon amie, j'étais, ne vous en déplaise, un affreux galopin, toujours courant, toujours trottant, en quête d'aventures héroïques qui finissaient le plus souvent de la façon la plus sotte et d'où je sortais penaud, mais impénitent. Vous m'avez demandé de vous en conter une. Écoutez celle-ci qu'une rencontre récente m'a remise en mémoire.
I
C'était aux vacances dernières. Je passais par Plouzélambre. Imaginez une pauvre bourgade, la plus humble et la plus perdue: de vieilles maisons grises aux toits galonnés de lichens jaunes; quatre ou cinq auberges avec des enseignes d'une orthographe extraordinairement fantaisiste; un enclos plein de tombes, ombragé par des ifs presque millénaires; une église lamentable, à demi effondrée, ne tenant debout que par miracle, et, en face de l'église, l'école—une grande bâtisse fort laide, mais où, tout de même, autrefois, nous nous plaisions bien. J'en ai fréquenté d'autres, plus tard, qui, plus somptueuses, ne sont pas demeurées aussi chères à mon souvenir.
J'étais arrivé à Plouzélambre sur le coup des huit heures. Des écoliers, pareils à celui que je fus, entraient en classe, disposés sur une longue file, les mains derrière le dos, le sac de toile en bandoulière, tête nue et chantant. Le fracas sonore de leurs sabots sur les dalles retentissait en moi délicieusement et, parmi leurs voix claires montant à l'unisson, j'écoutais presque si je ne distinguerais pas la mienne. L'homme porte en lui une infinie puissance d'illusion: il avait suffi qu'autour de moi se reconstituât le décor familier de mon enfance, pour que je me crusse redevenu un enfant.
Un moissonneur descendait la rue, en corps de chemise, sa faucille sur l'épaule. Je l'arrêtai pour lui demander:
—L'instituteur, c'est bien M. Loarer, n'est-ce pas?
Je nommais mon ancien maître. Le paysan me dévisagea, un peu surpris. Puis, au bout d'un instant:
—Si je ne me trompe, nous avons ânonné ensemble sur les mêmes bancs. Tu dois être un tel. Moi, je suis le Bourdonnec.
Je lui sautai au cou et nous nous embrassâmes longuement.
—C'est singulier, fit-il, qu'après tant d'années on n'ait pas plus de peine à se reconnaître!… Je me suis souvent demandé, quand on causait de toi, chez nous, quel air tu pouvais bien avoir à présent. N'est-il pas étrange que tu sois exactement celui que je me figurais?
Je confessai en toute sincérité que, pour ma part, j'eusse difficilement mis, de prime abord, sur son visage robuste et hâlé le nom du petit Jouan Le Bourdonnec qui fut le premier et le plus aimé de mes compagnons d'études.
Il eut une de ces réparties profondes dont les paysans de Bretagne sont coutumiers:
—Nous, vois-tu, la vie des champs nous rend tous pareils… Mais, poursuivit-il, je n'ai pas répondu à ta question. Ne me parlais-tu pas de M. Loarer? Je vais te conduire à lui: nous n'avons, hélas! que l'échalier du cimetière à franchir.
Nous fîmes quelques pas dans une étroite allée, sablée de coquillages de mer; à droite, à gauche, des tertres verdoyants surmontés de croix peintes, racontant des vies obscures et d'humbles trépas; tout au bout, une tombe moins fruste, presque monumentale, taillée dans un bloc de granit rose.
—C'est ici, fit Jouan.
Et quand nous eûmes donné à la mémoire du vieux maître d'école un souvenir attendri:
—Tu vois que ses élèves lui sont restés fidèles. Les plus pauvres y sont allés de leurs quatre sous, pour qu'il eût une sépulture convenable. «Il faut, disaient-ils, que sa tombe soit aussi belle que celle d'un curé.» Le fait est que nous lui devions bien cela. Te rappelles-tu…?
Nous avions pris à travers le cimetière, pour sortir par l'autre côté. Et sur nos lèvres, tout en marchant, abondaient les évocations du passé. Le paisible champ des morts, baigné par l'éclatante lumière d'août, foisonnait de vie végétale. Des bourdonnements d'abeilles sortaient du calice des fleurs funèbres, et l'on entendait au loin, dans les campagnes ensoleillées, le ronflement d'orgue des machines à battre. De temps à autre, Jouan me prenait par le bras, me désignait une croix sur un tertre:
—Lis ce nom…
Et c'était quelqu'un de nos camarades d'antan, couché dans le grand repos, avant d'avoir accompli le meilleur de sa tâche. Une vague mélancolie me gagnait, et cependant j'eus toutes les peines du monde à retenir un éclat de rire, lorsque, à propos d'un des noms inscrits là, au lugubre registre d'absence, Jouan Le Bourdonnec me dit à brûle-pourpoint:
—Il était de l'histoire du symbole, tu sais?… Car tu te la rappelles, l'histoire du symbole?
Oui bien, je me la rappelais… Nous voilà de la reconstruire ensemble, pièce à pièce, en ses moindres détails.
Cela se passait aux âges déjà lointains où, sous prétexte d'apprendre aux petits Bretons le français, dont ils ne possédaient pas un traître mot, on leur interdisait, même aux récréations, de se servir entre eux de la seule langue dans laquelle ils fussent capables de s'exprimer.
Autant les condamner au silence.
Mais l'enfant a l'ingéniosité d'un sauvage.
Nous tournâmes la loi, quant à nous, en donnant à notre vocabulaire celtique, au moyen de désinences appropriées, une couleur vaguement française. Et ce fut alors le plus abracadabrant des jargons. On disait, par exemple: «J'ai torré mon botès». Traduisez: j'ai cassé mon sabot. J'ai retenu encore ce verbe étonnant: meignater. Cela signifiait: se battre à coup de pierres. Tant de choses en un seul mot!
Le reste était à l'avenant.
Et voilà pourtant le mirifique idiome que j'ai parlé de six à dix ans.
Les inconvénients de la méthode frappèrent nos maîtres eux-mêmes et, pour y obvier, ils adoptèrent le symbole.
Symbole de quoi? Je ne l'ai jamais su. Il y a, comme cela, des inventions pédagogiques qu'enveloppe un terrifiant mystère.
Il nous était présenté, ce symbole, sous les espèces et apparences d'une rondelle de fer-blanc percée en son milieu d'un trou que traversait une ficelle.
Au premier terme suspect que vous laissiez échapper, le surveillant vous glissait dans la main ce signe d'infamie. A vous maintenant de vous en défaire, en le passant à un condisciple, astucieusement pris par vous en faute. On gagnait à ce genre d'espionnage de devenir assez vite un excellent apprenti policier. Peut-être est-il permis de penser que ce n'est point le but idéal de l'éducation. Le dernier détenteur du symbole, à la fin de la journée scolaire, restait une heure après le départ des autres à ranger les livres, à épousseter les bancs, à faire la toilette de la classe.
Et donc, cette humiliation m'advint.
J'en éprouvai un tel froissement que je résolus de me venger.
Au lieu de déposer le symbole sur la chaire, ainsi qu'il était prescrit, je profitai de l'absence du maître, quand je fus libre, pour emporter la maudite rondelle de fer-blanc, et, sitôt dehors, mon premier soin fut d'assembler autour de moi tous les garnements du bourg.
—Çà, leur dis-je à peu près, il faut en finir avec cet instrument d'oppression. Qui le hait me suive, et faisons-lui les funérailles qu'il mérite.
Ils s'écrièrent d'une seule voix:
—C'est cela, oui! Qu'on l'enterre! qu'on l'enterre!
L'instant d'après, nous étions en route pour le Rûn. Le Bourdonnec et moi marchions en tête de la bande. Les autres suivaient, hurlant et vociférant. Nous devions avoir un peu l'air d'une troupe d'Apaches partant en guerre. Les gens, ébaubis, se pressaient sur les seuils pour nous regarder passer.
Le Rûn est une éminence broussailleuse, située à un quart de lieue environ du bourg de Plouzélambre, dont d'anciennes carrières abandonnées ont profondément entaillé les flancs. Où le cadavre de notre ennemi serait-il mieux enfoui que sous cette colline déserte, dans une de ces grottes obstruées par les ronces, hantées seulement des chauves-souris et des crapauds? Il fut procédé à son inhumation, selon les rites les plus solennels.
En guise de monument, nous érigeâmes au-dessus un tas de pierres semblable à ces cairns qui, chez nos ancêtres, marquaient la sépulture des grands chefs barbares. Puis, sur une «couverture de cahier cartonné» fixée dans un rameau d'ajonc, l'un de nous—celui-là même dont une croix de bois noir venait de me rappeler le nom—écrivit au crayon ces deux vers qu'un symboliste d'aujourd'hui (soit dit sans jeu de mots) ne désavouerait peut-être pas:
Ci-gît le symbole, On pourra parler breton à l'école.
Ce sont probablement les seules rimes qu'il ait jamais assemblées. Que Dieu les lui pardonne!
Pas n'est besoin, je pense, de vous apprendre que le lendemain le symbole était ressuscité, sinon le même, du moins son frère.
Si j'en crois mon ami Le Bourdonnec, nous fûmes, pour cette escapade, battus de verges.
II
Tout en devisant de la sorte, je m'étais laissé entraîner par Jouan vers sa métairie du Gollod. Il tenait à me présenter à sa femme, «Monna Dizès, voyons, la fille du meunier de Nizilzi, une petite fûtée qui faisait sa première communion l'année où nous faisions, nous, notre troisième».
Il ajoutait d'un ton philosophe:
—Ah! elle a quelque peu épaissi, depuis lors.
La «petite fûtée» s'était, en effet, changée en une opulente matrone, mais qui me reçut de la manière la plus accorte, avec une bonne grâce paysanne à laquelle il n'était guère possible de résister. Je dînai donc au Gollod, le matin; j'y soupai, le soir; et il fut entendu, malgré mes protestations d'ailleurs assez faibles, que j'y passerais la nuit.
—Nous causerons dans l'aire, au pied des meules de blé, sous les étoiles, disait Jouan.
Et Monna Dizès ajoutait:
—Nos lits valent bien ceux de l'auberge… La couette est de fine balle d'avoine, vannée au vent de mer, et les draps sont en toile de Bretagne parfumée de fleur de lavande… Vous y dormirez, croyez-moi, d'un franc somme et, comme la chambre est au levant, le soleil béni vous bonjourera gaîment au réveil. Restez.
Je restai.
L'après-midi fut consacrée à parcourir le domaine. Nous ne rentrâmes que pour le repas du soir, que nous prîmes à la table commune, dans la grande cuisine, parmi les servantes, les bouviers et les pâtres. Il fut exquis, ce repas, assaisonné de propos rustiques, de menues histoires locales que ces braves gens contaient à mots brefs, sans lever le nez de leur écuelle, avec des rires silencieux. C'était le charme de la vie patriarcale retrouvé. Monna présidait, debout, et distribuait les parts, en disant à chacun, selon l'usage antique:
—Grand bien vous fasse!
A quoi l'on répondait:
—Dieu vous le rende!
Le souper fini, Jouan Le Bourdonnec récita le Deo gratias, et nous nous acheminâmes vers l'aire où les tas de gerbes dessinaient en noir sur le couchant de pourpre leurs hautes silhouettes pyramidales. Jouan me convia à m'asseoir auprès de lui sur le timon d'une charrette. Il faisait une de ces belles et calmes soirées où les choses semblent frémir d'une mystérieuse attente. Une nuit violette montait peu à peu; les premières étoiles s'allumaient; un reste de clarté diurne agonisait délicieusement.
Nous fumâmes quelques minutes en silence.
—Çà, me demanda Jouan tout à coup, sais-tu à qui je pense?
—Dis voir.
—A quelqu'un dont j'ai oublié tantôt de te montrer la tombe et à qui nous devons cependant, l'un et l'autre, les plus radieuses peut-être de nos anciennes joies d'écoliers… à Miliau, mon cher, à Miliau Arzur.
Vous ne sauriez croire, mon amie, l'effet que produisirent sur moi ces quatre syllabes. Les lointains assombris de l'horizon du Gollod s'illuminèrent à mes yeux d'une flamme soudaine, d'une rouge lueur de forge, et les étoiles m'apparurent comme des étincelles jaillies d'une enclume immense.
—Ah! oui, m'écriai-je, Miliau Arzur, le terrible batteur de fer!
Je revis l'homme, de taille moyenne, les jambes courtes et comme tassées sous le poids du torse, des épaules quasi trop vastes, presque pas de cou et des bras de géant, des bras velus, avec des biceps en boule qui montaient et qui descendaient. La tête était rude, hirsute, encadrée d'une barbe en collier aussi raide que poil de brosse. Les joues rêches, excoriées comme un vieux cuir, étaient incrustées, damasquinées de limaille de fer qu'on eût prise pour le pointillé bleuâtre de quelque tatouage ancien.
Tout cela ne constituait pas précisément un ensemble très agréable.
Mais ce qui contribuait, plus que tout le reste, à donner à la physionomie un aspect farouche et terrifiant, c'était la cavité vide de l'orbite gauche d'où la prunelle avait été arrachée par un éclat incandescent et que recouvrait mal un lambeau de paupière ombragé d'une touffe de sourcils.
C'était, comme vous voyez, un véritable Cyclope, à l'œil unique. Cet œil, en revanche, était d'une douceur qui rassurait, qui exerçait sur vous, au premier regard, une fascination de bonté. Il était gris, du gris des étangs sous la lune, avec des transparences profondes derrière lesquelles brûlait l'âme du vieux Miliau, hospitalière et chaude comme sa forge.
Cette forge occupait, à l'extrémité du bourg, sur la route de Saint-Michel-en-Grève, les ruines d'un antique sanctuaire de Saint-Efflam détruit, prétend-on, vers 93, par un bataillon de vandales étampois. La statue mutilée du grand anachorète celtique ornait encore un des angles du bâtiment. De temps à autre, des pèlerines l'y venaient prier, car cette image passait pour avoir conservé des vertus spéciales: elle portait chance aux jeunes conscrits, soit avant, soit après le tirage au sort, et guérissait les maris jaloux. C'était, du reste, avec les murs, tout ce qui demeurait de l'édifice primitif. L'autel avait été transformé en foyer. Le feu y couvait tout le jour et même une partie de la nuit. Miliau était un travailleur acharné, dur à la besogne, battant et forgeant depuis l'angélus du matin jusqu'à l'heure où tintait Marie-Jeanne, la cloche tardive, dite la cloche des polissons. Il ferrait les chevaux, réparait les coutres de charrues, cerclait les roues des tombereaux et des chars à bancs, martelait les faux pour les foins et les faucilles pour les blés, aiguisait les tranche-lard des ménagères, rétamait les bassins de cuivre, et, au besoin, fabriquait les symboles.
Nous l'eussions détesté de ce chef, si nous n'avions eu toute espèce d'autres motifs de l'aimer à plein cœur.
Pour sa serviabilité, d'abord. C'était l'homme du monde le plus obligeant, en dépit de ses dehors farouches. Le clou d'une toupie venait-il à sauter, vite on courait chez Miliau Arzur.
—Miliau gêz, mon doux Miliau!…
Il bougonnait un peu, commençait par vous envoyer au diable, vous et votre toupie, et tout de même s'interrompait débonnairement dans son travail pour vous la raccommoder de main de maître.
—Combien est-ce, Miliau?
Il vous prenait le bout de l'oreille entre ses gros doigts râpeux, faisait mine de pincer légèrement et disait:
—Me voilà payé, mais n'y reviens plus.
Nous revenions sans cesse.
Il y en avait même—et j'étais du nombre—qui, la classe terminée, s'installaient chez lui à demeure, jusqu'à la nuit déjà close.
L'on y était si bien, dans le pêle-mêle des ferrailles appuyées aux murs ou traînant à terre, dans le bruit rythmé des marteaux et l'éparpillement féerique des scories en feu! Joignez que Miliau avait une voix superbe, une voix de métal, comme il disait, avec des sonorités fortes et graves où le timbre mordant de l'acier se mariait aux retentissantes vibrations du cuivre. De l'aube au crépuscule il chantait. Son répertoire était infini. Sônes d'amour, berceuses enfantines, gwerziou tragiques et cantilènes sacrées, il vous promenait en quelques heures à travers le champ si fécond de l'inspiration populaire bretonne. Je crois même qu'il improvisait parfois et que l'esprit des temps bardiques vivait en lui. C'était, en tout cas, plaisir de l'entendre, et nous nous en privions le moins possible.
Puis, à l'instar des lesches grecques, la forge était un lieu de réunion, de causeries, de racontars de toute nature. Les mendiants, les colporteurs, la race vagabonde des chemineurs de pays y entraient, au passage, pour allumer leur pipe ou réchauffer leurs doigts transis, et, le plus souvent, s'y attardaient à débiter les nouvelles, assis sur quelque enclume hors d'usage. On apprenait là les crimes, les incendies, les accidents, les baptêmes, les mariages, les décès, tous les faits divers de la contrée à plusieurs lieues à la ronde. J'y ai vu des types étonnants, des figures inoubliables, une entre autres, celle d'un ancien forçat qui s'était laissé condamner pour son frère. On ignorait son nom: on l'appelait communément Ar Galéour, le Galérien. Il était maigre, chétif, ratatiné, avec un air navré de bête errante, de pauvre chien battu. Il portait une coiffure étrange, une espèce de sac en bure jadis bleue dont le fond lui tombait derrière la tête, sur le dos, son bonnet de bagne, paraît-il.
Miliau lui témoignait une grande compassion, le retenait quelquefois à coucher et ne le laissait jamais repartir sans avoir bourré son bissac de pain bis et de lard fumé.
—Savez-vous que c'est un maître artisan, nous disait-il… Seulement, il ne peut plus travailler. Il a le tremblement. Il est incapable de rester en place; il fuit devant sa honte, la honte imméritée qui est sur lui; et il faut qu'il marche sans repos ni trêve, comme fait le Boudé-déo[22]… Plaignez-le et tirez-lui vos bérets…
Le samedi était le jour de la semaine où la forge présentait le spectacle le plus animé. Les cultivateurs de Plouzélambre s'y donnaient rendez-vous: ils arrivaient montés sur leurs chevaux de labour, les jambes ballantes du même côté, le chapeau rejeté en arrière, le brûle-gueule aux dents. Et c'étaient des cris, des appels, des remontrances aux bêtes pour les faire tenir tranquilles. Les étalons hennissaient, se dressaient debout contre la muraille, balayant le sol du crin de leurs queues; les juments ruaient ou reniflaient avec force; les hommes juraient, tempêtaient, claquaient du fouet et tout à coup éclataient en gros rires, quand Miliau leur jetait une facétie ou les bousculait d'une bourrade amicale. Il fallait le voir se démener, le rude forgeron, brandissant au bout d'une pince le fer empourpré. Il connaissait par leur nom tous les chevaux du pays et savait l'art de les calmer d'un mot. Une odeur âcre de corne brûlée s'épandait dans l'air. Nous aimions ce parfum sauvage, nous le respirions avec délices.
Ah! ces soirs du samedi!… La cloche de quatre heures n'avait pas fini de sonner que déjà, nos sabots aux mains pour courir plus vite, nous galopions dans la direction de la forge. Ces jours-là, Miliau, affairé, ne dédaignait pas notre aide. C'était à qui s'offrirait le premier pour «tirer sur le soufflet». Tirer sur le soufflet, c'est-à-dire sur la corde qui le faisait mouvoir, quelle fonction enviée! On se la disputait généralement à coups de poings. Des générations de gamins se sont suspendues à cette pauvre corde, toute noire de suie et terminée par une cheville de bois dur que des milliers de mains avaient polie comme un vieil ivoire.
J'apportais, quant à moi, à ce métier de souffleur, la même gravité que si j'eusse accompli un sacerdoce.
J'éprouvais une satisfaction singulière à sentir au dessus de mon front le branle du levier, à écouter le halètement sourd de l'appareil, à regarder fuser la flamme multicolore dans les crépitements du charbon.
—Hardi! Hardi! criait Miliau.
Et je m'évertuais, les bras tendus, la face inondée de sueur.
C'est là un genre de plaisirs qui vous paraîtront d'une qualité bien médiocre, mon amie; moi, ils m'enchantaient.
Le nom de Miliau Arzur, prononcé par Jouan, suffit à me faire revivre, comme dans un éclair, toute la magie éteinte de mon passé d'enfant. Je demandai:
—Est-ce qu'il y a longtemps qu'il est mort, le «maréchal borgne», le «forgeron de Saint-Efflam»?
—On célébrera son anniversaire à la Noël prochaine, me répondit Le Bourdonnec.
Il secoua la cendre de sa pipe, baissa la tête et demeura un moment sans parler.
—Oui, et il n'est pas mort comme tout le monde, reprit-il. Ce qu'il y a de pis, c'est que j'ai été, très involontairement, la cause de son trépas.
—Allons donc! Comment cela?
—Je veux te le dire. Ça me soulagera…
Et moi, mon amie, je veux vous redire à mon tour cette extraordinaire aventure, telle que je la tiens des lèvres de Jouan Le Bourdonnec. Elle vous prouvera qu'au pays de mon enfance l'âme triste de la légende n'a pas cessé de fleurir.
III
L'hiver précédent avait été rude, surtout vers la fin de décembre, aux approches de Noël. Il faisait un temps de chien ou plutôt un temps de loups. Le sol, depuis huit jours, était couvert d'un pied de neige sur laquelle il avait plu du verglas.
Un mercredi, veille de la Nativité, Jouan Le Bourdonnec se rendit chez Miliau Arzur.
—Vieux père, lui dit-il, j'ai vendu, voici près de deux semaines, une charge de fagots au notaire de Plufur. J'attendais pour les charroyer que les routes fussent redevenues praticables. Mais il paraît qu'on meurt de froid chez le tabellion. Il m'envoie prévenir par son clerc qu'il faut que la commande soit livrée pour après-demain. Donc, Miliau, tape ferme et dur, car j'ai besoin pour mon harnais de trois chevaux d'une belle douzaine de fers à glace.
Le forgeron le dévisagea d'un air furieux:
—Ah! çà, par la barbe du roi Arzur, mon ancêtre, vous vous êtes donc tous donné le mot, dans votre satané quartier du Gollod?
—Quoi? quoi? Miliau de mon âme, qu'est-ce qu'il y a donc?
—Il y a que ton voisin Merrer sort d'ici et qu'avant lui il en est venu dix autres, également de tes environs, tous criant et clamant: «Une douzaine de fers à glace, Miliau, pour l'amour de Dieu!»… J'aurais les cent bras du géant Gawr, ma parole, qu'on ne me traiterait pas différemment… J'ai promis de servir les premiers arrivés. Les autres, eh bien! je leur ai indiqué l'adresse du diable dont la forge ne chôme jamais et dont les feux brûlent nuit et jour… Fais comme les camarades, mon garçon, si le cœur te dit.
Jouan Le Bourdonnec ne se démonte pas vite. Il s'assit sur l'escabeau de chêne luisant, près du foyer, et repartit d'un ton tranquille:
—Tu ne me feras pas cet affront, Miliau. Tu as travaillé pour mon père et même, je crois, pour mon grand-père. Tu ne voudras point que j'attrape peut-être ma mort à m'en aller à cette heure, à pied, dans la neige, acheter des fers tout faits—et mal faits—chez le maréchal expert de la rue des Juifs, à Lannion.
—Non, mais tu consens à ce que j'attrape la mienne à forger pour toi et pour tes compagnons, toute la nuit.
—Oh! toute la nuit!… Pour quelques douzaines de fers!… Ce n'est pas, je pense, Miliau Arzur, ancien forgeron breveté des lanciers de la Garde, qui parle de la sorte!… Ah bien! si ce maladroit de Tinévez, le maréchal expert, savait ça!… Il s'en ferait des gorges chaudes, et, du coup, il aurait raison de prétendre que tu vieillis.
—Te voilà encore avec ta langue de vipère, Jouan.
—Oh! il ne l'a jamais dit devant moi. Si grande qu'il ait la bouche, j'ai la paume assez large pour la lui fermer.
—Tu ne ferais que ton devoir. Les Bourdonnec peuvent, mieux que personne, attester ce que je vaux.
L'instant d'après, Miliau suivait Jouan à l'auberge d'en face, trinquait avec lui, debout, devant le comptoir, et, le verre bu, disait en s'essuyant les lèvres du revers de sa manche:
—Les fers seront prêts pour demain matin.
L'énorme soufflet de cuir ronfla furieusement, ce soir-là, dans la forge de Saint-Efflam. Sur les onze heures, Brun, le petit apprenti, demanda:
—Sauf votre respect, maître, y a-t-il encore beaucoup d'ouvrage?
—Ça diminue, répondit Miliau. Tes bras commencent à réclamer un peu d'huile de repos, hein, garçonnet?
—C'est à cause de la messe de minuit. Si ça ne vous faisait rien, j'aimerais bien y aller.
—La messe de minuit… répéta le forgeron stupéfait… Faut-il qu'ils m'aient fait perdre la tête, tous ces kouers (paysans)!… J'avais, par ma foi, oublié que ce fût Noël. Dire que Christ va naître et que je suis là, comme un mécréant, à battre le fer!… Ah! si je n'avais pas donné ma parole à cet enjôleur de Bourdonnec!… Mais je ne peux pas… non, vraiment, je ne peux pas. Je suis lié par ma promesse. Toi, petit, tu es libre. Va, mon bonhomme, va. Seulement souviens-toi de réciter un Pater à mon intention, quand tu feras tes dévotions devant la «Crèche».
En un tour de main, l'apprenti eut jeté bas son tablier en peau de mouton et débarbouillé sa figure dans le baquet d'eau tiédie où l'on mettait à tremper les fers rouges.
Quand il fut dehors, Miliau demeura un moment tout triste et comme sans courage. Les cloches carillonnaient allègrement dans le grand silence de la nuit. Puis des pas retentirent, un fracas de sabots cloutés sonnant clair sur le chemin durci… Le front collé à la vitre d'une lucarne, Miliau vit défiler des groupes de gens, hommes et femmes, gars et fillettes, qui tous se dirigeaient du même côté, vers l'église. Ils marchaient vite, en balançant leurs fanaux dont la menue flamme jaune vacillait au vent d'hiver. On entendait les voix, les rires. D'aucuns, en passant devant la forge, criaient:
—Ohé! Miliau… viens-tu?
D'autres disaient:
—Bennoz Nédélek (bénédiction de Noël) au forgeron de Saint-Efflam!
Il les regarda disparaître les uns après les autres par l'échalier du cimetière, derrière le rideau noir des ifs. Et il se murmurait à lui-même:
—Je devrais les suivre. Ma place est parmi eux, là-bas, près des balustres du chœur.
Le carillon des cloches, dont les sons se précipitaient avant de s'éteindre, semblait l'appeler, le presser d'accourir:
—Dépêche-toi, Miliau… Dépêche-toi… Bim, baon!… bim, baon, baon!
Elles l'obsédaient, ces cloches. Pour ne les entendre plus, et aussi pour changer le cours de ses idées qui tournaient au noir, il reprit sa grosse masse, se remit à coups redoublés à battre le fer. Il ne s'arrêtait de battre que pour tirer sur le soufflet et de tirer sur le soufflet que pour battre. Il battait, il battait. Mais, chose étrange! la masse, si docile d'ordinaire, déviait à tout moment sur l'enclume, et le fer chaud, le beau fer souple couleur de feu, au lieu de chanter sous le marteau, exhalait un bruit strident comme une plainte.
Miliau en éprouva une sorte d'angoisse.
Des pressentiments sinistres voletaient autour de lui.
Pour se redonner du cœur, il entonna une sône alerte, la sône des filles de Plouzélambre, dont il était l'auteur.
Mais il n'avait pas achevé le premier couplet qu'il s'interrompit. On venait de heurter à la porte.
—Voilà quelqu'un qui arrive à point, pensa-t-il. La solitude est une marâtre. Je commençais à avoir peur de je ne sais quoi.
Ce fut d'une voix joyeuse qu'il cria:
—Entrez!
Il s'attendait à voir paraître la figure connue d'une de ses pratiques habituelles ou encore d'un de ces nomades que, dans la saison des grands froids, il avait coutume d'hospitaliser… Justement le vieux forçat ne s'était pas montré depuis plusieurs mois.
—Gageons que c'est lui! s'exclama Miliau.
Mais non. Ce n'était pas Ar Galéour. L'homme qui passa le seuil était de haute taille, le buste court, les jambes d'une longueur démesurée. Son corps efflanqué flottait dans des vêtements trop larges. Ses os craquaient en marchant, comme prêts à se disjoindre, à s'effondrer en tas.
—Quel est ce particulier bizarre? se demanda le forgeron.
L'homme souleva son feutre, découvrit un visage étrangement maigre, aux yeux caves, au nez camard qu'on eût dit rongé par une lèpre, aux mèches rares et grisonnantes, souillées de boue. Il prononça:
—J'ai entendu que vous travailliez, malgré l'heure tardive et quoique ce soit nuit de Noël. Alors j'ai frappé.
—C'est bien, répondit Miliau. Avancez au feu, si vous désirez vous chauffer. Mais fermez la porte, car il gèle terriblement.
Et, en parlant ainsi, il n'eût su dire si c'était l'air du dehors ou la présence de ce singulier visiteur qui lui avait donné subitement si froid. Ce qui est sûr, c'est qu'il se sentait transi.
L'autre repartit avec calme:
—Je ne me chauffe jamais.
—Qu'y a-t-il donc pour votre service? fit Miliau, agacé. Expliquez-vous promptement, car je n'ai pas de temps à perdre.
—Alors, c'est comme moi.
Ce disant, l'homme tendit à Miliau Arzur une grande faux de tous points identique à celles dont on se sert dans le pays breton pour la coupe des foins.
—Voici, poursuivit-il avec un flegme grave; il s'agirait de me rajuster cette faux; comme vous pouvez juger, la lame branle un peu dans le manche.
Le forgeron regarda un peu son interlocuteur, se demandant s'il n'avait pas affaire à un fou.
—Bah! se dit-il, le moyen le plus rapide de me débarrasser du personnage, c'est de réparer en un tour de main son instrument. Un rivet et trois coups de marteau suffiront.
Il prit la faux et la coucha sur l'enclume. Tout en besognant, il questionnait l'homme.
—C'est drôle tout de même! Quelle idée avez-vous de vous promener avec cet outil, un vingt-quatre décembre, quand il y a sur la terre un pied de neige?
—Chacun son métier, maître Miliau.
—Oui, mais encore… vous ne me direz pas que le métier de faucheur soit un métier d'hiver?
—C'est pourtant la période de l'année où j'ai le plus à faire.
—Je ne voudrais pas vous désobliger, mais un autre que moi vous prendrait pour un farceur… Vous fauchez peut-être les ajoncs des landes ou les roseaux des marais?… Ça ne doit pas être lucratif!
Miliau riait maintenant, très amusé.
L'autre gardait son attitude immobile, son air mystérieux et figé. Il répondit:
—Il y a faucheur et faucheur, il faut croire. Moi, je fauche en tout temps.
—Et dans quel pays, s'il vous plaît?
—Dans tous les pays où l'on me donne de l'ouvrage.
—Ne comptez pas en trouver ici, mon brave. Si vous avez envie qu'on vous occupe, vous ferez bien de repasser dans six mois.
—Je suis cependant demandé chez Gonéry Lezveur.
Le forgeron eut un haut-le-corps.
—Chez Gonéry Lezveur, du Poulru? Vous plaisantez?
—Je ne plaisante jamais.
—Vous êtes prié d'aller faucher au Poulru, chez Gonéry Lezveur? insista Miliau qui n'en revenait pas et que l'assurance impassible de l'inconnu décontenançait.
—Parfaitement.
—Et Gonéry vous attend?
—Il faut que je sois à sa porte avant le chant du coq.
—C'est donc que ce pauvre Gonéry a complètement perdu la tête. Au reste, voilà déjà quelques jours, paraît-il, qu'il n'est pas bien.
—Il est possible, fit l'homme du même ton tranquille.
Miliau avait fini d'emmancher solidement la faux. Quand il voulut la remettre à son propriétaire, il eut peine à la soulever, tant elle était devenue lourde.
—Hein? quoi? balbutia-t-il… Qu'est-ce que cela signifie?
L'inconnu, lui, la souleva aussi légèrement qu'il eût fait d'une plume, et posa sa main sur l'épaule du forgeron:
—Service pour service, Miliau Arzur… Il est écrit: Malheur à celui qui reste sourd à la voix de l'Ange et qui ne se met pas en route pour la Crèche sainte, avec les Mages et les bergers!… Tu as enfreint le précepte: tu dois expier. Mais, parce que tu t'es montré charitable à mon égard, je veux en user de même envers toi. Je ne repasserai par ici qu'après avoir terminé ma tournée du Poulru. Ainsi tu auras le temps de te confesser et de te repentir. A bientôt.
Le sinistre personnage était déjà dehors quand le pauvre Miliau comprit enfin qu'il venait de travailler pour l'Ankou. A la place où s'était posée la main du faucheur d'hommes, son épaule était glacée, et le froid terrible, le froid mortel commençait à se répandre de proche en proche.
L'apprenti qui rentrait de la messe ne put retenir un cri de stupeur devant la face livide de son maître.
—Retourne à l'église, lui dit Miliau, et prie le recteur de venir… Cela presse.
Un quart d'heure plus tard, les gens du bourg, en train de réveillonner dans les petites maisons closes, entendirent tinter dans la rue la clochette de l'Extrême-Onction.
Et tous se demandèrent troublés dans leur gai repas de Noël:
—Quel est donc le chrétien qui meurt au moment où Jésus vient de naître?
Certes, ils étaient loin de penser que ce fût le forgeron de Saint-Efflam.
Miliau raconta son histoire au prêtre, fit son acte de contrition, reçut les derniers sacrements et ferma les yeux. Des voisines accoururent pour le veiller. Vers le jour, comme une aube triste commençait à blêmir au dehors, sur le vaste pays neigeux, il entr'ouvrit les paupières, fit signe à Brun l'apprenti et lui murmura dans l'oreille:
—Tu diras à Jouan Le Bourdonnec que, sur les douze fers, je n'ai pu en parachever que dix. Il voudra bien m'excuser, quand il saura qu'il n'y a point de ma faute.
Dans les fermes d'alentour, des coqs chantèrent.
A partir de ce moment il ne bougea plus. Une des femmes, ayant imaginé de lui passer un chapelet dans les doigts, s'aperçut qu'ils étaient rigides. On n'avait cependant pas vu son âme s'en aller.
La fête de Noël à Plouzélambre fut annoncée, ce matin-là, par un double glas, et le fossoyeur eut à creuser deux tombes, l'une pour Miliau Arzur, l'autre pour Gonéry Lezveur.
* * *
—J'ai tenu à payer la croix de fer qui abrite le vieux forgeron dans la paix du repos final, me dit en terminant Jouan Le Bourdonnec. J'aurais dû t'y conduire. J'y récite un De profundis tous les dimanches.
Il reprit après un silence:
—C'est égal, vois-tu, je ne songe pas à tout cela sans remords.
—Et le saint qui ornait la vénérable forge? m'informai-je.
—Ah! oui, j'oubliais… Je l'ai recueilli. Il est précisément dans cette chambre de la tourelle où tu vas coucher.
Vous l'avouerai-je, mon amie? Je trouvai au bon saint une physionomie toute changée et comme dolente encore de la disparition de Miliau.
EN ALGER D'AFRIQUE
I
La bûche fusait doucement, comme ayant à épancher de petites confidences vieillotes.
Lui contait de sa voix lente, les pieds au feu, les mains fourrées dans sa ceinture bleue de Léonard…
Il avait, avec les autres du régiment, fait la campagne de Tunisie, au pas de course, histoire de la conquérir, puisque, paraît-il, c'était urgent. De ces autres,—parmi lesquels une douzaine de Bretons comme lui,—il en était resté plus d'un couché sur le dos dans les grandes montagnes chauves, le ventre troué par des balles de Kroumirs;—et il ajoutait d'un ton de plaisanterie funèbre, avec ce rire grave qu'ils ont au pays de San-Thégonnek:
—Voici beau temps que leurs os ont blanchi, car les vautours, là-bas, ont vite fait de nettoyer une carcasse.
Une voix dit dans l'assistance:
—Dieu pardonne aux défunts!
Lui, du moins, en était revenu, la peau noircie comme le cuir d'un vieux harnais, mais sans couture… Toutefois, avant de revoir la cheminée de sa maison d'ardoises, dans les courtils du Léonnais, il avait dû finir son temps là-bas, de l'autre côté du monde, «en Alger d'Afrique».
—Vous ne sauriez croire, reprit-il, après avoir trempé ses lèvres dans l'écuellée de cidre chaud,—vous ne sauriez croire avec quel sentiment d'aise je grimpai les ruelles tortueuses de la Kasbah où nous avions notre caserne. C'était précisément à l'époque de Noël…
—Ah! oui, prononça le frère aîné qui venait de recevoir les ordres et qui célébrait le lendemain sa première messe, tu m'as parlé de cette Noël-là… Tu sais, entre nous, tu devrais peut-être t'en confesser. Ça n'est pas une chose très orthodoxe.
—Oh! ma confession est très simple, répondit-il, et, puisque tu m'y provoques, je la vais faire publiquement.
Les gens de la veillée s'écrièrent d'une seule voix:
—C'est cela, Yvik! Nous t'absoudrons, nous autres!
Les filles de la maison versèrent dans les écuelles d'argile peinte une nouvelle ration de cidre fumant. Le soudard commença son récit.
II
Donc, ce vingt-quatre décembre de l'année que vous savez, il montait la garde dans la ville haute, heureux de se retrouver là, vivant et intact, alors que tant de ses camarades… Suffit!
Alger, c'est encore la terre africaine, mais elle sent déjà bon l'odeur de France.
Il allait et venait, la crosse à l'épaule.
A ses pieds, la ville blanche s'écroulait, ainsi qu'une énorme cascade d'écume fouettée par le vent jusqu'au bleu sombre de la mer. Car il ventait à force. C'est là-bas, pour l'hiver, une manière de s'imposer. A chaque saute de la rafale, des houles d'eau s'abattaient, et, dans le ciel, des nuages couraient d'une fuite éperdue.
Il s'était pris à les situer ailleurs, ces nuages, et dans sa pensée s'ébauchait le contour idéal d'une autre terre où leur ombre défilait processionnellement…
De quelle subtile essence est donc faite la Patrie, qu'elle se déplace, qu'elle émigre ainsi avec nous au gré de nos fantaisies voyageuses ou de nos exils forcés? Si loin que le destin nous entraîne, il semble que toujours un peu d'elle nous accompagne, qui s'épanouit là où nous plantons notre tente et continue d'exhaler autour de nous son immatériel arome… Un déjà vu dans le visage d'un étranger qui passe, un bout de chanson dans un souffle de brise, la silhouette d'un arbre, l'émanation fugitive d'un parfum, moins encore, un détail, une insignifiance, un rien, et voilà que retentit en nous un rappel mystérieux, voilà qu'au plus intime de nous-même une combinaison subite s'opère à notre insu, qui élimine tout ce qui contraste, groupe tout ce qui cadre avec l'image aimée du pays lointain. L'âme bretonne se prête plus aisément que toute autre à ce travail mystérieux…
A mesure que tourbillonnaient les coups de vent chargés de grosse pluie, à mesure que s'allongeaient les envergures grises des nuages dans l'air, c'étaient comme des pans de la Bretagne qui se reconstruisaient lentement autour du conscrit léonard, en vedette devant la Kasbah.
Un bruit de cloches, qui, dans une accalmie, montait de la ville basse, du quartier français, tinta dans tout son être, profondément. Il se rappela que c'était Noël, la veillée sainte pour la naissance d'un Dieu.
Et des choses d'enfance lui revinrent en mémoire, si douces qu'elles lui donnaient envie de pleurer. Oh! le manoir paternel, la flambée d'ajoncs dans l'âtre, et le flip, ce punch d'Arvor, qui bout joyeusement, et les châtaignes dorées dont la pelure craque! C'était maintenant comme une vision présente. L'horloge de la cuisine sonne onze heures du haut de sa gaine de bois: un remue-ménage secoue la ferme; tout son monde est vite dehors, si ce n'est les bêtes qui, ce soir-là, dit-on, causent entre elles, en langage humain, du nouveau-né de l'étable galiléenne. Il fait nuit noire, malgré les étoiles; on cherche sa route, à travers les chemins crottés; car elle est morte, la tradition des Noëls blancs de neige, et les saisons ont changé d'habitudes, comme les hommes. Au cimetière, on s'oriente parmi les tombes d'ancêtres: les portes de l'église, grand'ouvertes, forment des baies lumineuses par où s'échappe la mélodie voilée du chant des femmes. Et, dans le chœur des voix, domine la voix aimée, celle que le Léonard de la Kasbah reconnaîtrait entre toutes, la vôtre, ô Glaudinaïk du Mezou-brân, qui ne songez guère à l'Afrique sans doute en psalmodiant les versets latins…
Son rêve prenait une intensité de vie actuelle: il s'y plongeait avec une infiniment délicieuse tristesse, quand on le vint relever de sa garde.
Il avait une heure devant lui, jusqu'à l'appel du soir. Combien volontiers il eût couru à la cathédrale, si elle n'avait été si loin! Il dut se contenter de promener sa flânerie méditative, à travers les petites rues grouillantes d'Arabes. Le crépuscule était brusquement tombé; le ciel semblait une immense lave refroidie, piquée de scintillements; la caravane des nuages avait disparu.
Soudain, comme il longeait une façade haute et morne, vint à son oreille un bruit léger, traînant, une sorte de murmure monotone qui pouvait être une prière et aussi une lamentation. Un porche étroit bâillait dans l'ombre; il entra.
III
Une enceinte vaste, douteusement éclairée; d'épais tapis jonchaient le sol et amortissaient les pas.
Autour des piliers, vers le fond, des étendards verts pendaient à des hampes, comme les oriflammes dont on décore en Bretagne les murs des chapelles, le jour du pardon.
De vagues formes accroupies, drapées d'étoffes blanches, grises, bleues, gisaient dans une immobilité silencieuse.
De temps à autre, cependant, un nom s'échappait de leurs lèvres. Cela courait comme un frisson de vent sur une mer calme. On ne percevait qu'un mot, toujours le même:
—Allah!… Allah!…
Alors seulement le soudard de San-Thégonnek comprit qu'il était dans un sanctuaire arabe, dans une mosquée, et que ces gens prosternés adoraient…
Son frère prêtre l'interrompit à cet endroit de son récit:
—Tu aurais dû t'en aller, Yvik; tu aurais dû t'en aller à ce moment.
—Eh bien! non, continua-t-il, je restai. J'ajouterai même, pour être franc, que je ne songeai point à m'esquiver.
Tout au contraire. Une envie irrésistible le prit, lui, chrétien, de joindre sa prière à celle de ces mécréants. Il s'agenouilla derrière leurs files pressées et, dans la maison de Mohammed, il se mit, au milieu de toutes ces oraisons musulmanes, à réciter son oraison catholique, en breton.
La voix du mufti, tout au haut de la nef, égrenait la lente mélopée du Coran.
Naïvement, sans penser à mal il se laissa aller, les yeux mi-clos, à écouter susurrer cette voix grêle, un peu chevrotante, avec de très douces modulations. Et elle lui rappelait, quoi qu'il fît pour repousser cette comparaison sacrilège, oui, elle lui rappelait le vieux curé de sa paroisse, et la messe basse dans l'église bretonne, et les répons étouffés de l'enfant de chœur sur les marches du maître-autel.
N'était-ce donc pas vraiment à quelque nocturne de Noël qu'il assistait? N'allait-il point découvrir quelque part, dans un des recoins de la mosquée, cette crèche naïve à laquelle travaillaient naguère ses sœurs, aux approches de la grande fête? Il s'imaginait presque la voir là-bas, près de la chaire du mufti, avec son toit de branchages verts où des flocons de ouate simulaient la neige, avec son Jésus de cire sur un lit de paille fraîche, et son saint Joseph à figure grave, et sa mignonne Vierge, et les mufles recueillis des bœufs.
Rien ne gênait l'illusion; même elles semblaient la fortifier encore, toutes ces formes prostrées devant lui, dont il n'apercevait que les dos; les blanches vous avaient des airs de religieuses encapuchonnées, et, quant à celles de couleur sombre, on les pouvait prendre aisément pour des vieilles du pays de San-Thégonnek, enveloppées des longues mantes à cagoule qui servent dans les deuils et par les grands froids.
Qui sait si elle n'était pas là, au milieu de ce monde exotique, sa Glaudinaïk du Mezou-brân? Il aurait juré qu'elle allait se lever tout à l'heure, la messe finie, et sortir avec lui, fine et svelte, légèrement rougissante sous sa coiffe de dentelle, la coiffe des filles de Quimerc'h aux ailes éployées. On suivrait ensemble les chemins boueux, enjambant les flaques, avec de bons rires où sonnerait l'amour; ensemble aussi l'on s'attablerait dans la cuisine de la ferme, pour le réveillon commun, et ce serait une veillée exquise en l'honneur du dieu Jésus qui vint au monde salué par des pâtres…
Mais Glaudinaïk ne se leva pas; ce furent les Arabes qui franchirent le seuil derrière lui, en le regardant de leurs yeux vifs, pétillants de haine. Dehors, c'était le même ciel immense de lave refroidie, où passaient, non plus les rafales mouillées de tantôt, mais des souffles aigres de bise qui vous coupaient la face.
Et il sentit qu'elle était loin, la tiédeur qui passe sur l'aile des vents de Bretagne, même au cœur de l'hiver.
Il remonta vers la caserne, vers la gouailleuse chambrée, la tête vide et sonnant creux, l'âme tout endolorie…
—Voilà! dit-il en terminant… Pour parler comme mon frère l'abbé, ce n'est peut-être pas très orthodoxe… mais, de cette messe de minuit, je me souviendrai à tout jamais.
Puis, se tournant vers sa jeune femme assise sur le banc du lit, à gauche de l'âtre, auprès des servantes:
—En aucune circonstance, Glaudinaïk, pas même au pays des Kroumirs, devant la mort, je n'ai pensé à toi avec plus de ferveur.
Il se tut. On n'entendit plus, dans le grand silence, que le tic-tac de l'horloge et la chanson de la bûche qui agonisait.