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Vie de Christophe Colomb

PRÉFACE. (continued 8)

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«Je l'aurais défendue jusqu'à la dernière goutte de mon sang si j'avais été présent, disait-il quelquefois, en se parlant à lui-même avec une exaltation fiévreuse; et, malheureux que je suis, je ne puis même pas la venger!... Mais, au moins, je la plaindrai du fond de l'âme, et je maudirai éternellement ses infâmes bourreaux!»

C'est l'esprit rempli de ces idées et le cœur débordant de ces ressentiments qu'il entra un soir chez son frère occupé alors à écrire. Le grand-amiral lui fit un geste amical pour l'inviter à s'asseoir, et il continua une lettre qu'il était sur le point de finir, en lui disant qu'il n'avait plus que quelques mots à y ajouter. Don Barthélemy s'assit en effet, en observant, avec le respect qu'on portait alors à un frère aîné et qu'il était accoutumé lui-même à avoir, jusque dans ses moindres actions, pour Christophe Colomb, le silence que le grand-amiral semblait réclamer. Bientôt Colomb achève sa lettre, il se retourne vers Don Barthélemy, et il lui dit avec épanchement:

«Qu'avez-vous donc, cher frère? votre visage paraît encore plus assombri que d'habitude.»

«Mon frère, lui répondit Don Barthélemy, je viens vous demander une grâce, c'est de hâter notre départ le plus qu'il vous sera possible. Tout ce que je vois ici m'irrite, m'exaspère!... Nous qui avions tant fait pour y faire bénir le nom espagnol, nous ne pouvons y entendre que des malédictions de la part des naturels, et des malédictions bien justifiées!... J'avais pensé, cependant, que l'on fonderait ici un État puissant dans lequel Indiens et Espagnols auraient un jour confondu leurs efforts et leur sang pour la prospérité du pays; mais mes illusions cessent et je crains qu'il n'en faille désespérer à tout jamais. Ces nouveaux dominateurs sont-ils des hommes? Ils ont égorgé des vieillards, ils ont immolé des enfants; non, ils n'en méritent pas le nom! Enfin, ils ont condamné une femme: après un semblant de jugement, les monstres l'ont attachée à un gibet, et ils l'ont ignominieusement pendue!»

Colomb laissa un moment l'agitation de Don Barthélemy se calmer; il lui dit ensuite avec un accent plus ému que ne l'était ordinairement le sien:

«Je m'explique parfaitement votre animation, cher frère, parce que je la partage; je ne veux vous en donner d'autre preuve que les dernières phrases de cette dépêche adressée à nos souverains, et que je finissais quand vous êtes entré: lisez-la; vous verrez si en ceci, comme en toutes choses, mon cœur et mes sentiments ne sont pas à l'unisson des vôtres.»

Don Barthélemy prit la lettre des mains de Christophe Colomb, et, entre autres passages, il y lut les suivants:

«Les cinq grandes tribus qui, lors de la découverte de l'île, en peuplaient les vallées et les montagnes, et qui, par un mélange de villages, de hameaux et de terrains cultivés, faisaient de ce pays enchanteur une suite de jardins délicieux, tout a passé! Princes et caciques ont péri; ils ont péri de morts violentes! Depuis mon dernier voyage, les neuf dixièmes de la population ont disparu de la surface de la terre, et tous, hommes, femmes et enfants, par suite de mesures atroces et barbares, ou de traitements inhumains; les uns par le fer, d'autres par le fouet, plusieurs par la famine, le reste de dénûment dans les montagnes où ils s'étaient réfugiés pour se soustraire au travail excessif exigé d'eux, et qu'ils étaient incapables d'accomplir!»

Don Barthélemy s'était un peu senti soulagé en recevant la lettre de son frère et en voyant qu'il s'occupait de faire connaître la vérité à Leurs Majestés; quand il l'eut lue, il la lui rendit avec une expression de physionomie qui exprimait sa joie, et en pensant avec satisfaction qu'enfin les souffrances de ces infortunés seraient connues à la cour, et qu'elles pourraient y être apprises avec une juste sévérité.

Quant à ses affaires particulières, Colomb les avait trouvées dans la plus grande confusion, à cause des obstacles qu'Ovando créait à chaque instant pour entraver son fondé de pouvoirs; mais il ne s'arrêta pas un seul instant à l'idée égoïste de prolonger son séjour à Hispaniola pour chercher à les rétablir; il se hâta, au contraire, de faire réparer à ses frais le navire qui l'avait ramené de la Jamaïque; il en loua un autre pour offrir gratuitement passage à ceux de ses compagnons de naufrage qui voulurent retourner en Espagne; il leur avait donné même les moyens pécuniaires de vivre à San-Domingo et de se pourvoir de tout ce qui serait nécessaire à leur traversée, et il acheva ainsi de dépenser généreusement tout ce qu'il avait pu recueillir, en adoucissant la position d'hommes dont quelques-uns cependant avaient été ses ennemis déclarés. C'était se venger avec noblesse des mauvais procédés de quelques individus ingrats ou égarés; c'est bien ainsi que se manifeste la vraie grandeur.

Le grand-amiral appareilla le 12 septembre 1504; à peine en mer, un grain très-fort fit casser son grand mât. Il ne voulut cependant pas revenir à San-Domingo; mais il y renvoya son bâtiment, après s'être fait transborder, lui, son fils et ceux qui désirèrent l'accompagner, sur l'autre bâtiment que commandait Don Barthélemy. Toutefois, ce voyage semblait prédestiné à n'être, depuis le départ d'Espagne jusqu'au retour, qu'une série non interrompue de contrariétés. Les mauvais temps et les tempêtes se succédèrent sans relâche; il ne fallut rien moins que le talent de Colomb et de son frère, qui étaient les meilleurs marins de l'époque, pour faire arriver leur navire au port. Enfin, ce ne fut que le 7 novembre qu'ils parvinrent à atteindre San-Lucar, d'où Colomb se rendit à Séville, avec son fils et son frère, dans l'espoir d'y rétablir sa santé, et d'y jouir d'un repos qui aurait été bien dû aux fatigues, aux peines, aux malheurs et aux contrariétés dont il venait de faire la longue et cruelle expérience.

Hélas! nul ne peut échapper à sa destinée, et il était dans celle de Colomb de vivre, sans cesse, au milieu d'agitations toujours renouvelées. On vient de voir avec quelle générosité il avait épuisé toutes les ressources que son procureur fondé avait pu réaliser pour lui à Hispaniola; le trésor public restait lui devoir beaucoup en Espagne; mais, sous le prétexte dilatoire d'un règlement de comptes, il n'en recevait rien; ainsi, pendant que le public devait le croire immensément riche, la vérité est qu'il se trouvait dans un état de gêne très-voisin du besoin. Des lettres de lui, adressées à son fils Diego, en sont la preuve irrécusable.

«Mon fils, lui écrivait-il, soyez très-économe jusqu'à ce que les sommes arriérées auxquelles j'ai droit de prétendre, m'aient été payées.... Je ne reçois rien de ce qui m'est dû.... Je suis même obligé d'emprunter pour vivre, et je n'emprunte que lorsqu'il m'est tout à fait impossible de faire différemment.... Combien peu m'ont rapporté de fortune mes longues années de travaux, de fatigues, de périls, puisque je ne possède même pas un toit, à moi appartenant, sous lequel je puisse enfin me reposer.... C'est dans une auberge que je suis forcé de vivre, et je n'ai pas toujours ce qu'il faut pour en payer les frais lorsque vient le jour de l'échéance.»

Que de navrantes réflexions font faire ces lignes où l'on voit que celui qui avait découvert tant d'îles et de terres, n'avait même pas un toit pour s'abriter et pour se reposer de ses longs travaux passés!

La goutte l'avait repris à Séville; il aurait bien voulu pouvoir se rendre auprès de Leurs Majestés; sa mauvaise santé l'en empêchait absolument. Ce n'était donc que par des lettres, ou par l'intermédiaire de quelques amis, qu'il pouvait communiquer avec la cour; mais s'il parlait quelquefois de la restitution légitime de ses honneurs, ou du payement de son arriéré, il faisait toujours passer, en première ligne, les adoucissements qu'il croyait qu'on devait se hâter d'apporter au sort des malheureux Indiens, et les réparations ou récompenses dues à ses braves marins. C'étaient deux points qui excitaient sa plus vive sollicitude et sur lesquels il trouvait qu'il ne pouvait jamais assez s'appesantir. Quel noble et excellent cœur que celui d'un homme qui, dans les angoisses de la maladie et de la misère, savait ainsi faire passer ses sympathies avant ses besoins personnels!

Cependant tout était inutile; le roi Ferdinand avait arrêté, dans sa politique ténébreuse, que Colomb ne devait plus ressaisir les rênes de son gouvernement. Mais si, par des motifs secrets qu'on ne peut attribuer qu'aux regrets du roi de l'avoir placé si haut, ou qu'à l'influence pernicieuse du méprisable Fonseca, l'illustre Descubridor du Nouveau Monde devait être privé, sans retour, des avantages, honneurs et biens qui lui avaient été garantis, eh bien, tout cela devait être masqué, sous l'apparence de justes égards, par une immense concession honorifique et pécuniaire; depuis longtemps, on aurait dû créer, pour le grand Colomb, une position très-élevée, comme celle de président d'un conseil supérieur des Indes ou toute autre semblable, dans laquelle l'ancien vice-roi aurait trouvé un équivalent de ses dignités perdues, une existence splendide bien due à son génie ou à ses services éminents, et un repos que ne justifiaient que trop ses dangereux voyages et les malheurs qu'il avait essuyés. Mais l'ingratitude prévalut dans le cœur du roi; et, alors même qu'il en était encore temps pour son propre honneur, pour le soin de sa réputation, Ferdinand laissa les lettres de Colomb la plupart sans réponse; ses réclamations furent négligées et ses instances suivies d'une coupable indifférence.

Plus encore, tout ce qui venait de la cour était de nature à le mortifier. Ainsi, Porras, le chef des révoltés de la Jamaïque, celui que Don Barthélemy avait arrêté les armes à la main et qui avait été envoyé en Espagne pour y être jugé, fut mis en liberté parce que les documents officiels sur sa conduite n'étaient pas arrivés en même temps que lui. Porras eut, par là, toute latitude pour se faire écouter d'hommes en place et pour altérer les faits qui déposaient si fortement contre lui. Colomb apprit même qu'il devait craindre, ainsi qu'on l'avait vu dans l'affaire de Roldan, qu'il n'en résultât un acte d'accusation contre lui-même.

Ces menées ne pouvaient être dirigées que par l'appui ou la connivence de l'odieux Fonseca. Toutefois, l'honnête et fidèle Diego Mendez se trouvait à la cour; aussi Colomb s'adressa-t-il à lui avec la confiance que devaient lui inspirer le dévouement et le zèle infatigable de cet homme qui lui était si respectueusement affectionné. C'est donc à lui qu'il s'en rapporta pour contredire les faussetés articulées par Porras. Rien ne peut égaler la touchante et modeste simplicité avec laquelle Colomb établit son innocence et sa loyauté en cette occasion: on peut en juger par le passage suivant d'une de ses lettres.

«J'ai servi Leurs Majestés, écrivait-il, avec autant de zèle et d'empressement que s'il s'était agi de gagner le paradis; si je suis en faute sur quelque point que j'ignore, je désire qu'au moins on me le fasse savoir; j'espère qu'alors, il me sera facile de prouver que c'est sans aucune intention de mal faire, et uniquement parce que mes connaissances dans l'art du gouvernement n'étaient pas assez étendues, ou que j'étais restreint par mes pouvoirs et par mes instructions.»

En lisant de telles paroles, peut-on se figurer que l'homme qui les a tracées était le même que celui qui, quelques années auparavant, avait été idolâtré par la cour, que la population tout entière de l'Espagne portait dans son cœur, qui avait été accueilli partout avec une distinction suprême, avec des honneurs royaux, et qui, depuis lors, non-seulement n'avait pas démérité mais avait encore rendu des services éclatants?

La détresse pécuniaire de l'illustre navigateur et l'abandon honteux dans lequel on le laissait ne sauraient porter aucune atteinte à sa gloire ni à son renom qui s'en trouvent même rehaussés par la résignation avec laquelle il les supporta. Il est loin d'en être ainsi en ce qui concerne le roi Ferdinand, sur le caractère de qui cette détresse et cet abandon jettent une ombre ineffaçable. Mais Isabelle ne saurait mériter aucun reproche à cet égard; car, elle aussi, elle éprouvait les coups de la fortune, et ces coups étaient encore plus cruels que ceux auxquels Colomb était en proie: tant il est vrai que la pourpre du trône, que la couronne, que les adulations même les plus méritées, que les sentiments les plus généreux ne sauraient mettre les souverains à l'abri des revers, pas plus que les plus humbles de leurs sujets!

Cette reine, si grande et si adorée, venait, en effet, d'être frappée dans ses affections les plus chères: son fils, le prince Juan, avait été enlevé à ses embrassements par une mort précoce; la princesse Isabelle, sa fille, son amie de cœur et qui était si digne de l'être, avait péri dans la fleur de sa belle jeunesse; et son petit-fils, Don Miguel, devenu l'héritier présomptif de la couronne, les avait suivis dans la tombe. Enfin, son autre fille, Juana, dont le mariage avec l'archiduc Philippe devint pour elle une source de calamités, donnait à la reine des inquiétudes bien cruelles, à cause de l'altération survenue à ses facultés intellectuelles. On comprend quelle tristesse assiégeait son esprit depuis toutes ces infortunes, et quelle profonde mélancolie dut s'emparer d'un cœur qui était un vrai trésor de tendresse maternelle. Sa santé ne put que s'en ressentir avec beaucoup d'intensité; Colomb, qui avait été informé de ces lugubres détails, avait trop de délicatesse dans les sentiments pour chercher à faire connaître à Isabelle la fâcheuse position où ses propres affaires se trouvaient. Il se contenta donc, en lui écrivant, de lui parler de ses respects, de ses douleurs pour ce qui avait trait aux malheurs qu'elle éprouvait, de son dévouement sincère et éternel à sa personne; mais, toujours, il lui épargna le récit de ses afflictions personnelles, parce qu'il pensait que ce serait ajouter aux regrets de la reine qui n'en avait que trop de particuliers.

Tant d'assauts réitérés furent plus que n'en pouvait supporter Isabelle; la maladie s'empara d'elle avec une progression fatale; enfin, ce fut un jour, pendant que Colomb écrivait: «Puisse la Sainte-Trinité prendre en pitié les maux de notre reine souveraine, et la rendre à la santé!» qu'il apprit qu'elle venait de succomber sous le poids de ses peines.

Ainsi mourut, à Médina del Campo, le 26 novembre 1504, et à l'âge de 54 ans seulement, la reine Isabelle que l'on peut citer comme un modèle achevé. Elle avait pris la part la plus active à l'expulsion des Maures, à cette guerre sainte qui finit par l'établissement de l'indépendance nationale, par la libération complète du territoire espagnol et qu'il avait fallu des siècles pour accomplir; elle fut la cause intelligente et première de l'exécution des plans merveilleux de Christophe Colomb, jusque-là et partout, qualifiés de chimériques et d'absurdes; sa vie entière fut employée à l'amélioration des institutions qui régissaient ses sujets; elle fut la protectrice des sciences et des arts auxquels elle fit faire des progrès marqués dans ses États; sa bienfaisance, son humanité ne connaissaient pas de bornes; son esprit élevé la fit toujours considérer avec une sorte de respect par le roi, son époux, que seule elle avait le pouvoir de ramener souvent à des idées moins sévères ou moins absolues; elle était d'une piété libérale et éclairée; enfin, elle avait été belle entre toutes les femmes, et nous n'en connaissons aucune, ni dans les temps modernes, ni dans les temps anciens, qui l'ait surpassée, qui l'ait même égalée en véritable grandeur, en noblesse et en bonté!

On peut juger du désespoir de Colomb, en apprenant cette mort funeste. Ce fut un coup de foudre pour lui, qui avait aussi tant de véritable grandeur, tant de noblesse et de bonté! L'impression en fut si considérable que sa maladie en prit aussitôt un caractère plus fâcheux. Bientôt, hélas! il ne put plus écrire. Persuadé qu'une entrevue avec le roi Ferdinand était devenue indispensable, il avait, à tout prix, résolu de partir pour la cour, et il avait commandé une litière qui se rendit à sa porte pour l'y conduire; mais, sous l'impression terrible de la mort de la reine, sa santé ne lui laissa pas la faculté d'y monter.

Dans son testament, la reine avait dit: «Que mon corps soit enterré dans le monastère de San-Francisco, au milieu de l'Alhambra de la ville de Grenade; que mon sépulcre soit d'une extrême simplicité, qu'il n'y ait qu'une pierre ordinaire pour le recouvrir et qu'une inscription peu fastueuse, en harmonie avec la modestie de mes goûts!... Mais si le roi, mon cher époux, choisit un lieu de sépulture dans quelque autre monastère ou église du royaume, que mon cercueil y soit aussitôt transporté, et que j'y sois ensevelie à côté de lui, afin que la bienheureuse union dont nous avons joui ensemble pendant la vie, et qui, j'en ai la consolante espérance, continuera, avec la grâce de Dieu, à régner pour nos âmes dans le ciel, ne cesse point sur la terre et y soit ainsi représentée!»

Isabelle fut, en effet, enterrée dans l'Alhambra; le roi Ferdinand voulut aussi y être enseveli, et il ordonna que leurs restes mortels reposassent ensemble. Les effigies des deux royaux époux y ont depuis été sculptées, l'une près de l'autre, sur un tombeau somptueux; l'autel de la chapelle en est orné de bas-reliefs représentant la conquête de la ville de Grenade, et nous regrettons sincèrement que ces bas-reliefs ne représentent pas également la découverte du Nouveau Monde, ainsi que l'image du grand et pieux Colomb pliant aux pieds de la grande et pieuse Isabelle pour qui il avait toujours eu tant de vénération!

Trois siècles et demi ont passé depuis la mort de cette reine adorable, les regrets qu'elle causa ont conservé leur vivacité, et nous en lisons encore l'expression dans un écrit récemment publié, dont nous transcrivons le passage suivant:

«Le testament de cette admirable femme témoigne de la modeste humilité de son cœur, dans lequel les affections de l'amour conjugal étaient délicatement confondues avec la religion la plus fervente, avec la plus tendre mélancolie. Elle fut un des esprits les plus purs qui aient jamais donné des lois à une nation. Quel malheur pour l'humanité qu'une si grande souveraine n'ait pas vécu plus longtemps! Sa vigilance bienveillante aurait prévenu bien des scènes d'horreur qui se sont trouvées mêlées à l'œuvre de la colonisation du Nouveau Monde, et elle aurait adouci le sort de ses malheureux habitants. Toutefois, tel qu'il est encore, son nom brillera éternellement d'un céleste éclat dans l'aurore de l'histoire de cette découverte!»

C'était à son fils Diego qu'était adressée la lettre que Colomb écrivait, quand il reçut la nouvelle de cette mort funeste; aussitôt, il y ajouta ces paroles écrites au milieu de l'accablement qu'il ressentait de ce triste événement, mais qui portent l'empreinte du plus touchant attendrissement.

«Que te reste-t-il à faire, mon cher fils Diego? D'abord et avant tout, prie Dieu pour l'âme de la reine qui fut notre souveraine, quoique sa vie, modèle de piété, ne nous laisse aucun doute qu'elle a été admise dans les gloires du ciel, et qu'elle est actuellement bien élevée au-dessus des soucis de ce monde. Ensuite, attache-toi à faire tout ce qui dépendra de toi pour le bien du service du roi et pour adoucir son chagrin. Sa Majesté est le chef de la Chrétienté, et souviens-toi du proverbe qui dit que lorsque la tête souffre, le corps entier est malade. Nous, chrétiens, nous devons donc oublier nos ressentiments si nous en avons, et ne penser qu'à adresser au Tout-Puissant des vœux pour le bonheur du roi, pour sa santé, et pour qu'il ait une longue et glorieuse existence; nous sommes, d'ailleurs, toi et moi, particulièrement à son service, et nous devons prier plus encore que tout autre.»

Heureusement pour Colomb qu'il avait auprès de lui son ancien Adelantado, son frère chéri, Don Barthélemy, qui toujours fidèle, respectueux et dévoué, s'empressait auprès de lui et qui, tout en comprenant son affliction, tout en la partageant, s'efforçait, par les moyens les plus délicats, par les soins les plus assidus, à la lui faire oublier et à le consoler. Certes, en le voyant doux et soumis, comme l'eût été la plus tendre des filles auprès d'un père bien-aimé, on n'eût jamais soupçonné en lui le courage intrépide du guerrier valeureux qui avait massé ses soldats et chargé si rudement les Indiens le jour de la bataille de la Vega Real, de celui qui, de sa main puissante, avait terrassé le colossal Quibian, et dont le bras vigoureux avait fait prisonnier le rebelle et audacieux Porras!

Fernand, second fils de Colomb qui avait fait avec lui sa dernière campagne, était aussi auprès de lui et secondait Don Barthélemy dans ses soins affectueux; leur concours empressé parvint à rendre une amélioration momentanée à la santé de l'illustre malade, et la goutte qui avait envahi ses mains, en fut enfin chassée. Colomb, se voyant un peu mieux, conçut le projet d'envoyer à la cour ce jeune homme qui avait alors 17 ans: Don Barthélemy fut chargé de l'y conduire et, en même temps, de veiller au succès de ses propres démarches ou de ses affaires. Ce projet de Christophe Colomb alarma singulièrement son frère, qui croyait que le malade était encore plus sérieusement menacé qu'on ne le pensait, et qui résista, aussi longtemps qu'il le put, sans désobéir formellement à son frère. Mais Colomb exprima sa volonté avec tant de fermeté, que Don Barthélemy se rendit respectueusement à une intention si fortement manifestée, et qu'il partit, d'autant que, pour contredire trop ouvertement Colomb, il aurait dû dire, ou au moins donner à entendre qu'il craignait pour ses jours, et que c'eût été, probablement, agir d'une manière très-compromettante sur le moral du malade, dont l'état, d'ailleurs, n'était pas encore tout à fait désespéré.

Colomb chargea, en particulier, Don Barthélemy d'une lettre pour son fils Diego, dans laquelle, après avoir dépeint Fernand comme un jeune homme d'une intelligence et d'une conduite fort au-dessus de ce qu'on pouvait attendre de son âge, il cherchait à lui inculquer les avantages des liens de famille et de l'attachement fraternel; il y faisait ensuite une allusion chaleureuse et touchante au bien qui lui était personnellement résulté d'avoir pratiqué de semblables sentiments.

«Envers ton frère, disait-il, conduis-toi comme un frère aîné le doit envers ses cadets, c'est-à-dire comme un père. Tu n'en as pas d'autres que lui, et je rends grâce à Dieu qu'il soit tel que tu ne pourrais jamais en avoir eu de meilleur. Quant à moi, je n'ai pas eu de plus sincères amis que mes frères. Que de services ils m'ont rendus, quelle affection inépuisable j'ai trouvée dans leurs cœurs!»

Une circonstance particulière de la vie de Colomb fut, qu'à cette époque, Amerigo Vespucci (Améric Vespuce), le même qui, d'après les cartes que Colomb avait envoyées en Espagne et qui avaient été livrées par Fonseca, avait fait, avec Ojeda, un voyage au continent qui avait reçu son nom, se trouvait alors à la cour d'Espagne. Colomb entretint avec lui des relations amicales dans lesquelles rien ne dénote qu'il fut seulement contrarié que les terres qu'il avait lui-même découvertes eussent été appelées du nom de son compétiteur, et il en parle toujours comme d'un homme malheureux, n'ayant pas retiré autant d'avantages qu'il l'aurait dû de ses entreprises, digne d'un meilleur sort, et s'étant montré fort empressé à lui être utile ou agréable.

Enfin, au mois de mai 1505, le malade, se sentant quelques moments de répit, en profita et se rendit, quoique avec beaucoup de difficulté, à la cour qui était en ce moment à Ségovie; mais celui qui, peu d'années auparavant, avait fait à Barcelone une entrée triomphale, n'était plus qu'un homme fatigué, triste et négligé. Il ressentit cruellement la disparition de sa constante protectrice, de la magnanime et bienveillante Isabelle. En effet, il ne trouva plus la bonté cordiale, la sympathie vivifiante, les attentions délicates qu'elle lui avait toujours témoignées et qu'il méritait plus que jamais qu'on lui prodiguât, à cause de son âge, des services qu'il avait continué à rendre, et des souffrances qu'il avait éprouvées. Le roi, il est vrai, lui fit beaucoup de protestations d'intérêt, lui accorda quelques-uns de ces sourires qui passent sur la physionomie comme un rayon du soleil entre deux nuages; mais ce fut tout. Cependant plusieurs mois s'écoulèrent ainsi en démarches pénibles, en sollicitations réitérées, mais qui n'étaient suivies d'aucun résultat satisfaisant.

L'objet auquel Colomb tenait le plus en ce moment, et cela à cause de ses enfants qui sont souvent le mobile le plus puissant pour exciter à de grandes actions, et ce motif suffirait pour justifier la concession de récompenses héréditaires, cet objet, disons-nous, était la restitution de son titre de gouverneur. Quant aux sommes arriérées qui lui étaient dues, quant à ses légitimes réclamations pécuniaires, il déclara qu'il les considérait comme de peu d'importance, et qu'il s'en rapportait à la justice ou à la bonté du roi; mais son gouvernement, ses dignités, selon lui, faisaient partie de sa réputation et lui appartenaient en vertu de traités aussi réguliers que solennels; on ne pouvait donc en faire un point de discussion. Toutefois, c'était, précisément, ce que Ferdinand était le moins disposé à lui rendre, et il s'opposait toujours à toute conclusion sur ce sujet. Pressé, cependant, par l'évidence, il renvoya l'affaire à une junte dite de Descargos, c'est-à-dire ayant pour mission l'arrangement des affaires de la feue reine; mais rien n'y fut arrêté, car les desseins du roi étaient trop bien connus pour qu'on y vînt à quelque chose de définitif.

Tant de difficultés, tant d'angoisses et toujours l'impression ineffaçable de la mort de la reine, réagirent de nouveau sur sa santé et il fut obligé de garder non-seulement la chambre, mais encore le lit. Ce fut de ce lit de douleur qu'il fit un dernier appel à la justice de Ferdinand; dans cet appel il ne voulut plus intercéder personnellement pour lui; mais il demanda que ce fut son fils Diego qui fût investi du gouvernement dont il était dépossédé; voici comment il s'exprimait à cet égard:

«C'est une affaire qui touche à mon honneur; quant au reste, j'en suis venu à l'abandonner si Sa Majesté le juge convenable; qu'elle me le restitue si elle le croit juste; qu'elle le garde si c'est dans les intérêts de sa couronne; dans l'un comme dans l'autre cas, je me montrerai satisfait!»

Ferdinand répondit à cette offre désintéressée, par de nouveaux arguments évasifs; et, au lieu de titres, emplois ou dignités dans le Nouveau Monde, il offrit des titres et des biens dans le royaume de Castille. Colomb rejeta ces propositions comme compromettant les distinctions qui étaient le signe parlant de ses découvertes. Il acheva, dès ce moment, de se convaincre qu'il devait perdre tout espoir d'obtenir du roi ce qui était le but de ses efforts; la preuve en est dans une lettre qui existe encore, qu'il adressa à son ancien ami Diego de Deza, de la conférence de Salamanque, devenu archevêque de Séville, et de laquelle nous extrayons le passage suivant:

«Il paraît que Sa Majesté ne trouve pas convenable de remplir les promesses que lui et la reine, qui est actuellement dans les gloires du ciel, me firent par paroles, par écrit et sous le sceau royal. Lutter davantage contre sa volonté serait vouloir louvoyer contre un vent furieux. J'ai fait tout ce que j'ai pu; je l'ai fait parce que j'ai dû m'acquitter d'un devoir de père; j'abandonne donc cette affaire à la bonté de Dieu qui s'est toujours montré propice et secourable envers moi, toutes les fois que le malheur m'a le plus accablé.»

Il survint, effectivement, un incident qu'il put considérer comme une justification de la pensée exprimée à la fin de l'extrait de la lettre que nous venons de citer; ce fut l'arrivée en Espagne du roi Philippe et de la reine Juana, qui venaient de Flandre pour prendre possession du trône de Castille, lequel leur était dévolu par la mort d'Isabelle. Dans la fille de cette reine à qui elle avait si souvent entendu parler de Colomb, de l'intérêt qu'elle lui portait, de l'admiration qu'elle professait pour son génie, et qu'elle-même elle avait vu briller à la cour par la distinction de sa personne, par l'éclat qui rayonnait autour de lui, l'illustre navigateur aimait à penser et il pensait, avec raison, qu'il trouverait une protectrice et même une amie.

Le roi Ferdinand et toute la cour se rendirent à Loreda, pour y accueillir les jeunes souverains. Colomb, ne pouvant y paraître à cause de l'état de sa santé, désigna encore son frère chéri, son ancien Adelantado, pour le représenter en cette circonstance, et il ne pouvait faire un meilleur choix que celui d'un homme qui avait une prestance si remarquable, une physionomie si distinguée, un caractère si ferme, un esprit si ouvert, et qui lui tenait de si près. Don Barthélemy, malgré les agréments d'une semblable mission, ne voulut, cependant, se séparer de son cher malade que sur l'invitation pressante qui lui en fut faite, et il désira, en outre, que Don Diego, fils du grand-amiral, put rester auprès de son père: Don Diego, de son côté, insista énergiquement pour obtenir l'assentiment de Colomb qui le donna afin de ne pas mécontenter son fils; et Don Barthélemy partit, mais avec un secret pressentiment que le coup porté dans le cœur de son frère, par la mort d'Isabelle, ne lui permettrait pas de résister davantage à ses maux, et qu'il était destiné à ne plus jamais le revoir!

Hélas, Don Barthélemy ne revit plus, en effet, son frère; mais si nous n'avons plus à parler de lui dans cette relation, que ce ne soit pas sans consigner, encore une dernière fois, notre admiration pour son noble et grand caractère. Il n'eut ni le génie de Christophe, ni la science de Diego; mais que de noblesse et de vertus dans le cœur, que d'éclatantes qualités dans le caractère! Heureux ceux à qui, comme à Colomb, le ciel donne pour frères des hommes tels que Barthélemy et que Diego, qui, de la plus humble sphère, transportés spontanément sur le plus vaste théâtre, ont su s'y maintenir avec honneur et dignité: avantage précieux, mais que la Providence accorde rarement aux parvenus haut placés, dont les familles, en général, savent si peu partager ou soutenir l'élévation!

L'Adelantado était chargé d'une lettre de Colomb adressée à Leurs Majestés de Castille, dans laquelle il exprimait ses regrets de ne pouvoir aller leur porter lui-même l'expression de son respectueux dévouement, et, en même temps, l'espoir qu'elles voudraient bien le rétablir dans ses dignités, honneurs et biens. La réception qui fut faite à Don Barthélemy fut telle qu'il pouvait l'espérer; on lui donna les assurances les plus cordiales que prompte satisfaction serait donnée aux réclamations du grand-amiral.

Cette flatteuse espérance, dont Colomb fut promptement informé, lui aurait causé un bonheur infini s'il avait appris cet heureux résultat dans une position de santé ordinaire; mais le moment était venu où le mal faisait des progrès effrayants; il avait déjà jugé que sa situation était désespérée et il ne pensait plus qu'à deux points: mourir en bon chrétien, en homme pieux et résigné, et dicter ses dernières volontés.

Dans un codicille tracé peu avant ses derniers moments, il revint avec force sur les dispositions du testament qu'il avait fait, instituant son fils aîné Diego son héritier universel, avec transmission de ses honneurs et de ses biens à ses descendants mâles, par droit de primogéniture. Son second fils Fernand et ses deux frères bien-aimés Don Barthélemy et Don Diego, furent pourvus par lui, avec un esprit de convenance qui témoignait de l'affection qu'il leur portait. Il n'oublia pas non plus Beatrix Enriquez, mère de Fernand; il fit des legs aux personnes de sa famille qui vivaient encore; il s'occupa des objets les plus minutieux concernant les créanciers ou les fournisseurs à qui il pouvait devoir les sommes même les plus minimes. Enfin, envisageant certaines éventualités pécuniaires qui, au surplus, étaient fondées sur les promesses de Leurs Majestés et sur ses transactions avec la couronne, lorsqu'il entreprit son premier et immortel voyage qui était si audacieux, il destina une large part des sommes qui devaient lui en revenir, d'abord à la construction de quelques églises, ensuite à l'accomplissement de la résolution qu'il avait prise lorsqu'il assistait au siége de Baza, et qu'il y vit deux frères gardiens du Saint-Sépulcre faisant part au roi des menaces du sultan d'Égypte: à cet égard, il enjoignait minutieusement dans son testament, qu'une portion de ces sommes et des revenus qui en proviendraient fut déposée annuellement à la banque de Saint-Georges à Gênes, jusqu'à ce qu'il se formât ainsi, par accumulation, une nouvelle somme assez forte pour armer et faire une croisade dont le but serait la libération du Saint-Sépulcre. On trouve en ceci, non-seulement une preuve de plus de cet esprit de tenace persévérance que rien ne pouvait ébranler et auquel, sans doute, il dut la réussite de ses plans pour la découverte du Nouveau Monde, mais encore un témoignage réitéré de sa constante piété, et de son désir de voir affranchir de la domination des Musulmans, les lieux chers aux chrétiens sur lesquels se trouvent Nazareth où s'arrêta l'étoile des rois mages, le lac Tibériade, la montagne où le Christ se transfigura, le village où pleura la plus inconsolable des mères, et le Saint-Sépulcre objet de la vénération et des regrets des fidèles.

Ayant ainsi satisfait, autant qu'il était en lui, à tous les devoirs d'affection, de justice et de loyauté, il concentra ses pensées vers le ciel; il se confessa, il communia et il s'associa, d'un cœur ferme, à toutes les cérémonies religieuses de l'Église envers les mourants. Son fils Diego ne quitta pas le chevet de son lit, et Colomb encourageait souvent son âme défaillante pour qu'elle supportât cette dernière épreuve avec le courage d'un chrétien. Il eut la douce consolation de voir auprès de lui, dans ces tristes moments, les fidèles Mendez et Fiesco qui avaient, avec tant d'abnégation, accepté la mission qu'il leur avait donnée de la périlleuse traversée de la Jamaïque à Hispaniola, sur de frêles pirogues où tout devait leur manquer, même la subsistance, même l'eau pourtant si nécessaire dans ces climats brûlants. Ce fut, entouré de ces amis constants et empressés, ce fut en leur serrant les mains avec affection, que ce grand homme, faisant preuve jusqu'à la fin de la résignation la plus parfaite, mourut le 20 mai 1506, dans la soixante-dixième année de son âge, et en prononçant les mêmes paroles qui étaient sorties de la divine poitrine de Jésus-Christ: «In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum!» («Entre tes mains, ô mon Dieu! je remets le salut de mon âme!»)

Le corps de Christophe Colomb fut d'abord placé au couvent de Saint-François, et ses funérailles furent célébrées en grande pompe dans l'église paroissiale de Sainte-Marie-d'Antigue à Valladolid. On trouva, cependant bientôt, que l'on n'avait pas fait assez pour les restes mortels de l'illustre navigateur; aussi les fit-on transporter, en 1513, au couvent de Las-Cuevas à Séville où ils furent déposés dans la chapelle de Santo-Christo. Mais plus on réfléchissait aux services éclatants, aux malheurs, au génie de ce grand homme, plus on reconnaissait, en Espagne, que des honneurs significatifs devaient être rendus à sa mémoire; et que plus on avait été injuste et ingrat envers lui pendant sa vie, plus aussi la gratitude publique devait se manifester, afin de compenser les rigueurs dont les dépositaires du pouvoir avaient frappé son cœur magnanime jusqu'aux derniers moments de son existence. Il y avait à ce sujet une sorte de malaise dans la nation qui se faisait jour dans toutes les occasions; enfin ce vœu populaire de réhabilitation se fit sentir dans le gouvernement.

On prit donc un grand parti et l'on décida que rien ne pourrait mieux correspondre aux sentiments de l'Espagne, et à ce qu'on devait au souvenir glorieux des services du Descubridor du Nouveau Monde, que de faire traverser les mers à son cercueil, et que de l'ensevelir, avec le plus magnifique appareil, dans l'île même qu'il avait découverte et gouvernée, et qui avait été le théâtre de sa loyale administration, de ses exploits guerriers, et des indignités que lui avaient fait subir l'ignoble Fonseca, l'infâme Bobadilla et le méprisable Ovando. Ce projet reçut son exécution en 1536, de la manière la plus pompeuse: recommençant alors après sa mort, le même voyage à l'issue duquel Colomb avait ouvert les portes de l'Amérique à l'univers étonné, son corps arriva à San-Domingo où on le plaça à côté du grand autel de la cathédrale.

Toutefois, il ne devait pas y rester et il était dans sa destinée d'éprouver, après avoir quitté la vie, des agitations semblables à celles qui l'avaient accompagné pendant sa carrière. En effet, l'île d'Hispaniola (ou de Saint-Domingue) fut cédée tout entière à la France en 1793; mais l'Espagne n'en était plus au temps où les mérites de Colomb trouvaient des envieux qui les contestaient; elle considérait alors le cercueil qui renfermait de si précieuses reliques, comme une propriété nationale d'un prix tel, que rien ne pourrait en compenser la possession; elle se réserva donc ce glorieux cercueil, et le fit embarquer pour l'île de Cuba, afin de l'y conserver comme un monument qui se rattachait aux plus belles époques de la monarchie.

En conséquence, le 20 décembre 1795, en présence de tous les dignitaires militaires ou civils et devant la population entière, le clergé fit ouvrir la voûte ainsi que le cercueil en plomb qui s'y trouvait; on y vit des ossements et des débris qui témoignaient de l'identité du défunt; on les recueillit soigneusement; on les plaça dans une caisse également en plomb, mais plaquée en or; cette caisse fut fermée à clef, puis scellée et enfermée dans une bière du bois le plus dur, que l'on recouvrit d'un beau velours noir, orné de galons, de franges, de glands en argent, et l'on mit cette bière dans un mausolée temporaire.

Le jour suivant, eurent lieu les cérémonies les plus minutieuses et les plus splendides; le corps fut enlevé pour être porté à bord d'un bâtiment où il arriva suivi d'une procession innombrable: ce fut à bras que le cercueil fut porté; ce qu'il y avait de plus élevé dans l'armée, dans la magistrature, dans l'administration, dans la colonie, rivalisa d'empressement pour avoir l'honneur d'être employé à ce transport dans lequel les hommes se renouvelaient sans cesse pour avoir, chacun, un tour de faveur dans ce pieux devoir. Des bannières garnies de crêpes étaient déployées, toutes les maisons étaient tendues de noir; les rues étaient jonchées de fleurs; et ce fut au milieu d'une musique funèbre, de décharges incessantes de mousqueterie et d'artillerie, du glas des cloches et du retentissement sourd de tambours voilés, que ce dépôt arriva et fut reçu à bord. Juste retour de la fortune qui montrait, salué avec enthousiasme, le peu que le temps avait épargné de celui qu'il y avait près de trois cents ans, on avait vu quitter ce même port chargé de fers odieux!

À la Havane de Cuba qui fut le lieu où se dirigea le bâtiment qui portait le cercueil, le capitaine général, dès qu'il en apprit la nouvelle, fit prendre aux autorités un deuil que la population s'empressa de porter; il se rendit au débarcadère pour recevoir le corps, et il y fut accompagné non-seulement par les habitants de la ville, mais encore par ceux de contrées même très-éloignées qui étaient accourus en foule pour honorer la mémoire du grand homme. Il y eut, en outre, une flottille innombrable de canots et de bateaux, qui se rangèrent autour du navire, attendant l'instant où l'extraction aurait lieu, les marins, moins que qui que ce fut, ne pouvant rester étrangers à cet acte imposant. Le même cérémonial fut observé à la Havane qu'à San-Domingo; enfin, ce fut au milieu de ces hommages, de ces démonstrations, de ces respects, que le noble cercueil fut porté à la cathédrale, et qu'il fut enseveli à droite et près du maître-autel.

À qui donc s'adressaient ces honneurs, ces distinctions suprêmes? Était-ce à un grand-amiral; était-ce à un vice-roi; bien plus encore, était-ce à un souverain? Non, sans aucun doute; pour aucun d'eux, on n'aurait vu autant d'empressement! C'était à un homme de génie; le génie seul a le privilége d'impressionner à ce point, nous ne dirons pas la multitude, mais, sans exception, toutes les classes de la société.

Enfin, après tant de changements, de translations et de mouvements n'est-on pas en droit de s'écrier:

«Reposez en paix, restes mortels de Colomb! Reposez sous les voûtes sombres du tombeau où la reconnaissance publique vous a placé, et dans une des plus belles îles du Nouveau Monde que vous, Colomb, vous eûtes le génie de deviner, l'audace de chercher, la gloire et le talent de découvrir!

«Naguère cependant, l'esprit d'usurpation a essayé d'infecter de son souffle empoisonné, et de troubler le magnifique pays qui a le bonheur de posséder vos cendres; et vous, grand Colomb, vous qui fûtes l'honneur, le courage, la loyauté mêmes, votre ombre courroucée a dû en tressaillir d'indignation.

«Mais un exemple terrible a été donné; il servira sans doute de frein à ceux qui oseraient encore rêver d'aussi coupables entreprises; et cette île chérie, si elle est gouvernée par la politique sage, libérale, prévoyante, dont vous avez si souvent donné l'exemple et le conseil, s'élèvera jusqu'au plus haut point de prospérité!

«La terre qui vous recèle est sacrée, puisqu'on peut dire d'elle:

«Colomb la découvrit, et sa cendre y repose!

«Reposez donc éternellement en paix, restes mortels de Colomb!»

Certes, tant de manifestations, de si touchantes réparations ont été tardives et n'ont porté de soulagement, ni aux malheurs de Colomb, ni aux tribulations que l'injustice et l'ingratitude lui ont fait souffrir et que la sympathie seule de la sensible et intelligente Isabelle a pu quelquefois adoucir; mais si nous avons pris à cœur de les détailler avec tant d'exactitude, c'est que la descendance de Christophe Colomb en ligne directe existe encore en Espagne, et que c'est rendre au chef glorieux, de qui cette descendance reçoit son illustration, un hommage entièrement selon son cœur; car il pensait, lui, que la gloire d'un père est le plus beau patrimoine qu'on puisse laisser à ses enfants. Or, ceux-ci ne peuvent qu'être heureux et attendris, en voyant une mémoire aussi grande être rappelée à l'admiration de l'humanité.

C'est, d'ailleurs, une haute leçon à placer sous les yeux des hommes, que de présenter le tableau du génie et du talent dédaignés ou persécutés, mais se mettant au-dessus de ces attaques, tendant à leur but sans que rien puisse ébranler leur constance ni affaiblir l'énergie de leur résolution, et recevant après eux, et jusqu'à la fin des siècles, le tribut d'éloges et d'admiration qui, de leur vivant, ne leur fut qu'imparfaitement rendu.

Nous venons de dire que la descendance de Christophe Colomb en ligne directe existe encore en Espagne: effectivement, Diego, son fils aîné, s'y maria, et laissa une fille qui épousa le duc de Veraguas. C'est de cette union de la petite-fille de Colomb avec ce duc de Veraguas, que provient directement le duc de Veraguas actuel, grand d'Espagne, homme d'un mérite éminent, qui fait partie des sociétés savantes les plus distinguées, qui patronne et encourage les arts, les sciences avec la libéralité la plus éclairée, et dont le caractère inspire partout la confiance et le respect. Les Veraguas prennent d'ailleurs le nom de Colomb comme étant le titre le plus digne des égards de leurs contemporains, et ils signent: Colon, duque de Veraguas (Colomb, duc de Veraguas). On nous a même assuré que le duc actuel, chef de la famille existante en ce moment, signe: Colon y Colon, duque de Veraguas (Colomb et Colomb, duc de Veraguas). Nous en ignorons la cause; peut-être serait-ce que son père aurait épousé une de ses cousines descendant également de Colomb, ce qui lui aurait inspiré le noble orgueil de répéter ce beau nom dans sa signature.

Ce même duc de Veraguas, vivant aujourd'hui, possède dans ses archives un nombre considérable de documents authentiques relatifs à Christophe Colomb, et, en particulier, les autographes les plus précieux de son illustre aïeul; il arriva que, lors de l'émancipation ou de la cession des colonies espagnoles, la fortune de sa famille, consistant, pour la plus grande partie, en revenus qui en provenaient, fut presque totalement perdue. À cette époque de gêne, on offrit des sommes très-élevées pour obtenir la propriété de ces documents, surtout de celles de ces pièces qui étaient écrites de la main du Descubridor du Nouveau Monde; mais rien ne put décider la famille à s'en dessaisir quelque brillantes que fussent les offres qui furent faites, tant elle attachait de valeur à conserver cet inappréciable dépôt!

En ce moment, enfin, le duc de Veraguas jouit non pas d'une fortune qui surpasse, qui atteigne même le niveau ordinaire de celle des grands d'Espagne en général, mais d'une position pécuniaire qui, si elle n'est pas à cette hauteur, a l'avantage inestimable de pouvoir être considérée comme un témoignage du respect que l'Espagne tient à rendre à la mémoire du grand homme. Cette position pécuniaire consiste en une pension de 24,000 piastres (environ 110,000 fr.), qui sont prélevées tous les ans sur les revenus des îles de Cuba et de Porto-Rico.

Dans le récit que nous venons de faire de la vie de Colomb, nous nous sommes efforcé, par-dessus tout, d'être véridique et impartial; nous n'avons pas recherché les phrases à effet, l'exagération du style, les mots ambitieux qui ne déguisent que trop souvent l'insignifiance des actes sous la pompe hyperbolique des paroles; et nous avons pensé que, pour retracer de grandes choses, la simplicité jointe à l'exactitude et à la sincérité suffisait. Quoi de plus grand, en effet, que le spectacle de l'humble fils d'un simple ouvrier s'élevant par degrés, de lui-même ou sans protecteurs, jusqu'aux hauteurs les plus sublimes de la science, jusqu'aux conceptions les plus surprenantes du génie; qui, soutenu par ses seules convictions, par la piété la plus fervente, par la foi la plus ferme, est parvenu à exécuter, avec les moyens les plus exigus, le plus merveilleux des projets qui aient jamais été conçus; qui a su trouver dans son esprit intarissable, les ressources propres à lever les difficultés provenant de la nature des choses; et qui, dans l'adversité, dans l'abandon où il fut laissé à la Jamaïque, dans mille autres circonstances critiques, a fait preuve de la plus parfaite résignation?

Lorsque, dans la première période de notre existence, notre jeune imagination commença à s'ouvrir aux clartés de l'intelligence, nous recherchâmes par-dessus tout l'histoire des grandes choses et celle des hommes supérieurs qui les exécutèrent; les temps anciens, les temps modernes nous offrirent alors des tableaux qui transportaient notre esprit; mais aucun ne nous impressionna davantage que ceux où Colomb nous apparaissait dans une auréole immortelle qui nous fascinait entièrement et dont nos yeux ne pouvaient se détacher, tant ils excitaient notre admiration!

Plus de cinquante ans, depuis lors, sont venus blanchir notre tête, mûrir notre jugement et, quelquefois, modifier certaines premières impressions; mais jamais cette admiration pour Colomb n'a cessé de s'accroître, et plus nous avons pu l'apprécier, plus aussi nous avons cru devoir le placer au-dessus de toute rivalité. Sa gloire fut honnête et pure; son instruction fut au niveau de celle des plus savants; il devança de beaucoup son siècle où si peu de personnes le comprirent, et où, sans les célestes inspirations de la magnanime Isabelle, il n'aurait été considéré que comme un visionnaire. Son caractère respirait la loyauté; partout il paraissait avec éclat, soit sur le pont d'un navire, soit au milieu des docteurs les plus consommés des universités les plus renommées, soit dans le sein des cours, ou soit dans les hasards de la guerre et des combats; il fut humain, juste, bienveillant, inflexible devant la révolte, clément en face du repentir; on le vit le plus respectueux des fils, le plus tendre des pères, le plus affectueux des frères; bref, il eut un génie surhumain, il accomplit l'entreprise la plus audacieuse, la plus incroyable qui put être tentée; il devint grand-amiral, il fut vice-roi; et s'il eut quelques imperfections, aucune n'a porté atteinte ni à sa renommée, ni à sa grandeur, et n'a souillé son nom ni son caractère d'une de ces taches indélébiles qui ternissent la mémoire de la plupart des autres grands hommes dont l'histoire conserve le souvenir.

Quand nous embrassâmes, nous-même, la carrière de la marine, rien ne nous flattait plus que la pensée d'avoir ce petit point de ressemblance avec l'illustre navigateur qui absorbait tout notre enthousiasme. Nous brûlions du désir de voir les murs de Gênes sa patrie, les rivages où sont situés Palos, Lisbonne, Cadix, San-Lucar qui saluèrent son glorieux pavillon; c'était pour nous un bonheur infini, de parcourir les routes et les mers qu'il avait parcourues, de contempler les îles ou les terres que, le premier de notre continent, il avait contemplées, de fouler le sol qu'il avait foulé, de nous extasier devant les immenses conquêtes pacifiques, qui, elles-mêmes, avaient excité ses extases, de nous associer aux sentiments douloureux qu'il avait éprouvés, lorsque la Santa-Maria fit naufrage à la Navidad, lorsque la frêle Niña fut assaillie par des tempêtes furieuses près des Açores, lorsque les vents contraires et les temps les plus orageux s'opposèrent, près de Veragua, à l'accomplissement de l'important voyage qu'il avait entrepris dans un but scientifique de premier ordre, de nous attendrir enfin et de nous indigner lorsqu'il fut jeté à la côte, et qu'avec l'intrépide Adelantado, son frère, et le jeune Fernand, son fils, il attendit dans la misère, le dénûment et l'abandon, le bon plaisir du jaloux Ovando, qui semblait se complaire à y prolonger son poignant exil.

Grâces soient rendues à la Providence! Ces murs, ces ports, ces routes, ces mers, ces lieux enchantés dont quelques-uns rappellent cependant de si tristes souvenirs, mais dont le plus grand nombre témoigne du génie de Colomb, nous les avons vus, nous les avons salués, admirés, interrogés; partout nous avons recueilli ou noté tout ce qui pouvait avoir trait au grand homme par excellence selon notre cœur; et le jour venu où le repos de la retraite nous a permis de prendre la plume et de mettre quelque ordre à nos impressions, nous avons concentré tout ce qui nous restait de facultés, pour rendre hommage à celui que nous avons tant admiré, et au culte intellectuel de qui nous resterons fidèle jusqu'au dernier de nos jours!

Toutefois, notre tâche serait incomplète, et notre impartialité pourrait être révoquée en doute, si, à côté de l'éloge, nous ne placions pas la critique, et si nous ne faisions pas connaître les imperfections ou les erreurs qui ont été reprochées au héros de cette histoire. Ces reproches, nous allons donc les passer en revue ou les examiner de près; le lecteur décidera ensuite lui-même, quel crédit il pourra leur donner, et s'il doit ou les sanctionner ou les regarder comme mal fondés.

On l'a accusé d'avoir aspiré aux richesses et aux honneurs ou aux dignités, non moins qu'à la renommée.

Comme la renommée ou l'illustration à laquelle il prétendait était de la plus noble sorte, nous ne pensons pas qu'on ait voulu dire qu'il y eût eu rien à blâmer de sa part, en la recherchant avec ardeur.

S'il a aspiré aux richesses, on a vu que c'était pour en faire un magnifique usage. Nous avons dit, en effet, qu'il épuisa toutes ses ressources à San-Domingo pour armer deux bâtiments à ses frais, et pour y offrir un passage gratuit à ses malheureux compagnons du naufrage de la Jamaïque à chacun desquels il distribua, en outre, des vêtements et des secours qui leur permirent d'attendre que ces mêmes bâtiments fussent armés et prêts à prendre la mer. Ensuite, nous l'avons vu à son arrivée, se trouver dans un état de gêne voisin du besoin et être obligé d'avoir recours à des créanciers; nous avons également cité les dons qu'il a faits à Gênes, en faveur des malheureux; nous avons dit quelles furent les dispositions qu'il institua à cet égard pour l'avenir; nous avons parlé du soin qu'il a pris de son père, de ses frères, de ses parents ou amis; enfin, nous avons fait connaître la dotation splendide dont sa piété lui suggéra l'idée pour la délivrance du Saint-Sépulcre. L'homme qui fait un tel emploi de biens aussi péniblement, aussi laborieusement, aussi légitimement acquis que les siens, ne peut être taxé d'aimer les richesses dans le sens que l'on donne à cette expression; enfin, il est impossible de prouver qu'une seule obole des sommes qu'il put avoir en sa possession, eût été le résultat de la concussion ou de la déloyauté.

Quant aux honneurs ou aux dignités, le reproche, au fond, existe en effet. Certes, philosophiquement parlant, les honneurs ou les dignités sont de frivoles puérilités; mais nous ne vivons pas, on ne vivait pas alors plus qu'aujourd'hui dans un monde imbu d'abstractions métaphysiques, ni dans un milieu de sages remplis d'austérité. Dans la société, au contraire, telle qu'elle est faite, les honneurs et les dignités sont, non-seulement un véhicule puissant qui stimule à de belles actions, mais encore ces distinctions honorifiques ont fréquemment un but très-utile que Colomb qualifia avec beaucoup de justesse, quand il dit à la reine Isabelle que celles qu'il pourrait recevoir du roi Ferdinand, mettraient un frein aux sarcasmes des gens légers qui n'étaient que trop enclins à dénigrer ses projets, et qu'elles empêcheraient le refroidissement de la confiance des marins qui pourraient être destinés à l'accompagner dans son premier voyage. On a pu également remarquer que lorsqu'il mouilla aux Açores sur la Niña ce ne fut que parce qu'il put se prévaloir de ses titres de vice-roi et de grand-amiral, que le gouverneur relâcha ses matelots qu'il avait faits prisonniers, et que l'hostilité de ce gouvernement cessa. De plus, Colomb pensait beaucoup à ses enfants en ambitionnant des dignités héréditaires; et pour peu que l'on connaisse le cœur humain, on sait que l'on fait souvent pour eux, ce qu'on ne ferait pas pour soi-même. Il aima donc beaucoup les honneurs et les dignités, soit; mais, au moins, il ne chercha pas à les acquérir en ménageant sa personne, ni en se tenant à l'écart quand il y avait un péril à affronter.

Il est des esprits chagrins qui ont blâmé sa piété qu'ils ont, en certains cas, taxée de superstitieuse. Nous ne saurions nous associer à une semblable critique. Nous avouerons, en toute sincérité, qu'en ce qui nous concerne, nous avons toujours plus pratiqué et professé la sainte morale de Jésus-Christ dans nos actions et dans notre cœur, que par une participation assidue aux cérémonies de l'Église; mais nous ne saurions articuler le moindre reproche contre ceux qui croient devoir faire, à ce sujet, des manifestations plus prononcées; or, si ces manifestations sont dignes de nos égards quand elles sont consciencieuses, qui, plus que Colomb, mérite qu'elles soient respectées? Si donc, il a fait des vœux ou des processions, s'il s'est livré à d'autres actes que, fort légèrement sans doute, on traite de superstitieux, nous trouvons qu'il a bien fait puisque le mobile en était dans ses convictions intimes; qu'en aucune circonstance, il n'a rien imposé coercitivement à qui que ce fût; et que l'accomplissement de ces mêmes actes, n'a jamais nui à celui de ses devoirs comme chef et comme commandant. Il a passé toute sa jeunesse au milieu de corsaires et d'aventuriers; mais il les a quittés avec des mœurs pures, avec une réputation intacte; aucune trace enfin n'est restée en lui de leur vie déréglée, de leurs habitudes dissolues, pas même de leur langage peu mesuré; et, sans doute, il le dut à sa piété.

D'ailleurs, et l'on en a fait la remarque, sa piété lui valut l'appui de plusieurs ecclésiastiques, entre autres du respectable Diego de Deza, et de son second père, l'admirable supérieur du couvent de la Rabida, Jean Perez de Marchena. Or, sans cet appui, sans la garantie que ces dignes prêtres donnèrent à la reine de ses sentiments religieux, il n'aurait pas pu faire approuver des plans fondés sur la sphéricité de notre globe alors fort peu admise, sur les limites qu'il attribuait à l'Atlantique, sur des terres situées à l'Occident et autres points que la plupart des hommes même les plus éclairés considéraient alors comme impossibles ou chimériques, et même comme attentatoires à la vérité de la religion. Aussi, nulle part on ne put mettre en question sa ferveur chrétienne; ce qui fut accepté comme venant de lui, aurait indubitablement été rejeté si cela avait été présenté par quelqu'un moins pieux, et la découverte de l'Amérique en aurait été ajournée pour un temps indéfini.

Viennent ensuite les plaisanteries de ceux qui l'ont représenté comme ne pensant qu'au Cathay, qu'aux États du Grand-Kan et qu'à l'île de Cipango. Il est incontestable que, s'étant adressé à Toscanelli pour obtenir son approbation à l'égard de ses théories, et que ce savant lui ayant envoyé une carte dressée sur les indications de Marco Paolo qui était le voyageur le plus éclairé qui eût pénétré aussi avant dans l'Orient, il ne pouvait qu'être fort impressionné par la présence de ces lieux sur cette carte; sa préoccupation si naturelle dura même longtemps et cela devait être; mais, en beaucoup d'occasions, surtout lorsque les embouchures de l'Orénoque révélèrent, à lui seul entre tous les marins de son expédition, que ce fleuve ne pouvait appartenir qu'à un continent, il sut fort bien se mettre au-dessus de ces préoccupations, et reconnaître une vérité à laquelle ses conavigateurs se refusaient eux-mêmes à ajouter foi. Il crut donc au Cathay, aux États du Grand-Kan, à Cipango; il y crut longtemps parce qu'il ne pouvait en être autrement; mais dans la pratique des faits, il sut toujours distinguer le vrai d'avec le faux, et reconnaître, comme il le dit une fois avec tant de sens, que «la nature est un législateur qui sait se faire respecter.»

On lui a même fait des reproches opposés ou contradictoires; ainsi, pendant que quelques-uns de ses détracteurs, car qui n'en a pas? ont prétendu ou prétendent encore que l'Amérique était connue en Europe longtemps avant le premier voyage de Colomb, et qu'il ne fit que mettre en usage les données qu'il avait pu se procurer à cet égard; il en est d'autres qui ont également prétendu ou qui prétendent encore que ce fut par hasard qu'il trouva le Nouveau Monde, lorsque tout simplement, il ne cherchait qu'à se rendre dans l'Inde, en cinglant vers l'Occident.

Aux premiers, nous répondrons en les renvoyant au commencement de cette histoire où nous avons accumulé des preuves irréfutables qui établissent, avec certitude, que tout ce qu'on avait allégué sur ce sujet, ne portait aucune marque de vraisemblance, ni aucun caractère de vérité, et qu'il est, au contraire, très-avéré que le Portugal, qui était alors la nation la plus versée dans les connaissances maritimes, croyait si peu à ces assertions de l'existence du Nouveau Monde, que les plans de Colomb y furent publiquement traités d'insensés, que même, une expédition étant secrètement partie des îles du cap Vert pour lui ravir l'honneur de la découverte, les bâtiments de cette expédition rentrèrent au port, après plusieurs jours de navigation et convaincus de l'inutilité de poursuivre une entreprise qu'ils qualifièrent d'extravagante. C'est donc bien à Colomb qu'était réservée par la Providence, ainsi que le dit un auteur espagnol, la gloire de traverser une mer qui avait donné lieu à tant de fables, et de pénétrer le grand mystère qui, par lui, devait être dévoilé à son siècle.

Aux seconds, la réponse sera tout aussi facile: Il est constant, en effet, que Colomb cherchait à se rendre dans l'Inde en cinglant à l'Occident, et c'était en soi, une entreprise assez audacieuse pour suffire à immortaliser son nom; mais cet illustre navigateur avait prévu le hasard de la découverte d'îles et de continents, dont nul autre ne soupçonnait l'existence; la preuve en est dans les stipulations qu'avant de partir, il consigna dans la convention qui fut rédigée par lui, et portant sa signature, ainsi que celle de Jean de Coloma, secrétaire royal, agissant au nom de Leurs Majestés Espagnoles; ces stipulations, que nous avons déjà relatées, portent expressément, que Colomb jouira lui-même pendant sa vie, et que ses héritiers jouiront après sa mort, du titre de grand-amiral de toutes les mers, de toutes les îles et de tous les continents qu'il pourrait découvrir, et que, de plus, il serait vice-roi et gouverneur de ces mêmes îles, terres et continents.

Cependant, on insiste, et il se trouve encore des personnes qui veulent absolument que des navigateurs, que des pêcheurs danois ou normands aient, longtemps avant l'année 1492, abordé soit au Groënland, soit à Terre-Neuve, et qui ajoutent que Christophe Colomb devait en avoir été informé. Nulle part, nous n'avons vu de preuves de ces faits; mais s'ils étaient vrais, comment se peut-il que le Portugal, la France et l'Angleterre n'en aient pas fait l'objection, lorsque Colomb leur fit ses propositions d'une expédition transatlantique. D'ailleurs, pourquoi l'illustre navigateur se serait-il tant obstiné à aller chercher dans l'Ouest des Canaries, des terres qu'il aurait su exister beaucoup plus au Nord? En dernier lieu, et nous sommes encore forcé de le dire, ce ne sont pas des contrées nouvelles que Christophe Colomb offrait d'aller découvrir: il s'annonçait, seulement, comme voulant aller dans l'Inde en faisant route à l'Ouest des Canaries; et ce qui porte vraiment le cachet de l'audace et du génie, c'est qu'ayant prévu le cas de terres interposées il avait positivement dit que si, dans cet air-de-vent, l'Atlantique avait d'autres limites que l'Inde, CES AUTRES LIMITES, IL LES DÉCOUVRIRAIT!

On a avancé aussi qu'il y avait parmi les gens de la maison de Colomb en Espagne, un pilote qui lui avait donné des notions certaines de l'existence du Nouveau Monde: mais si le fait de ce pilote avait existé, nous dirons de nouveau que les plans proposés pendant vingt ans à diverses cours par l'illustre navigateur, n'auraient été susceptibles d'aucune contradiction, et que l'honneur en aurait rejailli non sur lui, mais sur le pilote que l'on a prétendu avoir été si bien informé. D'ailleurs, ce qui prouve, matériellement, que ce bruit est une absurde fable, c'est qu'il est authentique, ainsi qu'on le voit dans cette histoire, que jamais Christophe Colomb n'a été (loin de là) en position de tenir une maison en Espagne.

Colomb fut enfin le premier entre tous les marins, et ce titre suffirait seul pour l'immortaliser, qui, à part même ses projets de découvertes, osa, sciemment, entreprendre une longue navigation en perdant la terre de vue, et cela à une époque où la science de la géographie naissait à peine, où la sphéricité de notre globe était généralement contestée, où l'art nautique était dans l'enfance, et où la boussole, elle-même, était si mal connue qu'on ne soupçonnait seulement pas la déclinaison ou la variation de l'aiguille aimantée. Il fallait donc bien qu'il y eût une immense supériorité dans l'homme qui, le 17 avril 1492, était entré comme simple particulier dans le palais de la reine Isabelle à Grenade, et qui en était sorti investi des titres de grand-amiral et de vice-roi, sans devoir cette éclatante fortune à d'autres causes qu'à son génie et qu'à son mérite personnel!

Nous avons tout dit, nous avons tout analysé, et le lecteur jugera. Mais nous irons plus loin; nous admettrons, si l'on veut, la validité de tous les reproches, de toutes les accusations que nous avons exposés avec autant d'exactitude que d'impartialité; nous demanderons ensuite, sans crainte, ce qui reste de tout cela. Or, il n'est personne qui, ayant lu le récit de tant de voyages, d'actions, de faits, de gloire, de malheurs, qui pensant à tout ce qu'il a fallu de génie, de persévérance, de résignation, de science et de talent pour accomplir une si belle vie; non, il n'est personne qui ne doive dire que ce qui reste de ces faibles attaques, c'est un grand homme au-dessus de toutes les insinuations, de toutes les calomnies, et dont la gloire brillera jusqu'au dernier jour des siècles à venir.

Mais si l'univers doit, à tout jamais, son admiration au grand marin dont nous venons de décrire la vie agitée et les travaux gigantesques, Gênes, qui fut la patrie de ce grand marin, doit, en particulier, s'enorgueillir d'avoir donné naissance à l'homme dont les conceptions surhumaines ont doublé notre monde. Quelle merveilleuse époque que celle où Gama, franchissant le cap des Tempêtes, traça une route nouvelle vers les Indes; où se propageant comme la foudre, l'invention de Guttemberg qui suivit d'assez près celle de la poudre à canon, allait multiplier, à l'infini, les chefs-d'œuvre de l'intelligence; et où, surpassant tous ses émules, Christophe Colomb s'associa à ce mouvement de la régénération moderne! À partir de cette époque, les destinées des peuples s'agrandirent; et, grâce à ces êtres privilégiés, les horizons ouverts devant l'humanité prirent des proportions infinies! Enorgueillissez-vous donc, Gênes la superbe, aucune ville, aucune nation n'en eurent jamais plus le droit et le motif!

FIN.

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