PRÉFACE. (continued 4)
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Le jour de l'arrivée à Barcelone, cette ville était remplie de l'agitation la plus tumultueuse; on y était accouru de tout le voisinage, si ce n'est pour voir et pour entendre Colomb, tous ne pouvaient l'espérer, au moins pour savoir plus tôt ce qui transpirerait sur son compte: toutefois, la reine ne fut pas oubliée dans l'ivresse générale; son nom était répété aussi souvent que celui de l'illustre navigateur et l'on aimait à se dire qu'elle avait été l'âme de l'entreprise; jamais souveraine ne fut plus dignement récompensée qu'elle, par la reconnaissance de ce public qui avait la conscience de la part qu'elle avait prise à ce voyage, et qui la félicitait sincèrement, par ses acclamations, des résultats qui couronnaient et son zèle et ses vœux.
Ce fut au milieu du mois d'avril que Colomb fit son entrée à Barcelone; la beauté, la sérénité de la journée contribuèrent beaucoup, de leur côté, adonner de la splendeur à la cérémonie qui avait été préparée, et dont chaque Espagnol était jaloux d'être spectateur ou acteur, tant la gloire du grand-amiral allait au cœur de tous, et tant son nom remplissait toutes les bouches! De jeunes cavaliers qui s'étaient joints à une députation de la cour et de la ville allèrent à sa rencontre, le complimentèrent et l'escortèrent suivis d'une foule innombrable; les Indiens amenés par Colomb, peints selon l'usage de leur pays et couverts de parures et d'ornements en or, marchaient en tête; venaient ensuite les perroquets ou autres oiseaux vivants ou empaillés, les plantes que l'on était parvenu à conserver, les couronnes, les bijoux, les parures, les armes, en un mot toutes les curiosités recueillies par l'expédition et portées par des marins de la Niña; enfin paraissait le héros de la fête revêtu de son brillant costume de vice-roi, et monté sur un magnifique cheval. Il y avait vraiment quelque chose de sublime dans ce triomphe pourtant si pacifique, où la solennité n'excluait pas la joie publique; et l'aspect vénérable de celui à qui tant d'hommages étaient adressés, semblait être en harmonie parfaite avec la grandeur et la dignité de l'événement.
Tous les regards se concentraient sur cet homme que l'on disait n'avoir pu être inspiré que par Dieu lui-même; on admirait la beauté de ses traits, la majesté réfléchie de sa physionomie, la vigueur de la jeunesse qui perçait dans ses yeux et qui démentait ses épais cheveux blancs; on voulait lui rendre en honneurs l'équivalent de ce qu'il apportait en conquêtes; et selon les relations de l'époque, on croyait voir en lui une de ces figures des héros de la Bible, sous les pas de qui le peuple se plaisait à jeter les palmes de l'admiration.
«Enfin, tous sentaient en lui, ajoutent ces relations, le plus favorisé et le plus grand des hommes!»
Pour ne rien dérober aux regards avides de la population, les souverains avaient fait élever en plein air un trône splendide sur une estrade très-élevée: une tente de la plus grande richesse abritait ce trône où étaient assis Ferdinand et Isabelle qui avaient à côté d'eux leur fils Don Juan, héritier présomptif de la couronne, et qui étaient entourés de la cour et des principales notabilités. L'approche de Colomb et son abord auprès des souverains, sa mine imposante, la dignité de son regard, tout a été décrit dans les relations du temps comme donnant en lui une exacte idée du plus noble des sénateurs de l'ancienne Rome. Les souverains eux-mêmes, frappés comme d'une sorte de respect, se levèrent spontanément pour l'accueillir. Alors, et suivant l'étiquette de la cour, Colomb voulut se mettre à genoux pour leur adresser la parole, mais ils l'en empêchèrent de la manière la plus gracieuse, et ils lui ordonnèrent de s'asseoir sur un siége préparé pour lui, ce qui était un honneur qui n'était même pas toujours accordé aux princes du sang.
Sur l'invitation du roi, Colomb fit, avec un ton parfait de convenance et, cependant, avec l'éloquence poétique qui découlait habituellement de ses lèvres, le récit des parties les plus saillantes de son voyage; il présenta les Indiens à Leurs Majestés, montra les productions, les objets et les curiosités qu'il avait rapportés, et finit en donnant l'assurance que ce n'étaient que de faibles marques des découvertes qui restaient à faire, et qui ajouteraient aux possessions espagnoles d'opulents royaumes dont les sujets ne manqueraient pas d'être prochainement des prosélytes de la vraie foi.
À peine Colomb eut-il fini, que le roi et la reine, imités par tous les assistants, s'agenouillèrent, levèrent leurs mains vers le ciel, et, les yeux remplis de pieuses larmes, rendirent des actions de grâces à Dieu. Le plus grand silence régnait dans toute la masse compacte des spectateurs: ce fut au milieu de cette extase muette, que le Te Deum fut entonné par les musiciens de la chapelle du roi et harmonieusement accompagné par des instruments mélodieux qui semblaient porter vers les cieux la reconnaissance, les pensées et les sentiments des auditeurs dont les voix se mêlèrent bientôt à ce religieux concert. C'est de cette manière vraiment digne, que la cour d'Espagne fêta et vit fêter ce beau jour, offrant un tribut de louange à Dieu, et le glorifiant pour la découverte d'un monde aussi nouveau que peu soupçonné.
Telle fut la fin de ce grand épisode de l'histoire du monde auquel aucun autre ne peut être comparé. L'Europe apprit ce prodigieux événement avec une admiration sans bornes; on crut, à la vérité, que les terres découvertes étaient dans le voisinage de l'Inde, mais on ne leur en donna pas moins le nom générique de Nouveau Monde, par anticipation de celles que l'on supposait, instinctivement, devoir être trouvées plus tard dans leur voisinage. D'ailleurs, le résultat déjà obtenu prouvait la sphéricité du globe par une démonstration physique, et par là, le débat contesté qui s'était élevé à cette occasion, devait se trouver terminé. Les détails du voyage, la fertilité des terres, la douceur du climat, les richesses en or, en pierres précieuses, en plantes ou denrées de grande valeur qui croissaient en ces pays et qui y devaient faire la base du commerce le plus étendu, les indigènes qui avaient été ramenés, les curiosités que le vice-roi avait rapportées, furent l'intarissable sujet de tous les entretiens.
Les Espagnols qui avaient fait pendant de longues années des efforts désespérés pour chasser les Maures du sol national, trouvèrent eux-mêmes ce triomphe si chèrement acheté, fort au-dessous de la conquête nouvelle qui leur arrivait par le génie, par les travaux d'un seul homme n'ayant disposé que de faibles moyens d'exécution; et ils étaient comme éblouis par l'auréole de gloire qui rayonnait autour du navigateur à qui ils devaient cette conquête.
Enfin, les hommes ambitieux de fortune ne rêvèrent plus que des monceaux d'or, et les négociants, que des expéditions lucratives; les politiques calculèrent l'accroissement de la puissance espagnole; les savants, tout en comptant sur des sources futures de connaissance, se réjouirent du triomphe de l'esprit sur l'ignorance et sur les préjugés; les ennemis de l'Espagne, n'osant même pas montrer leur jalousie, furent stupéfaits; enfin, les hommes pieux et la généralité des ecclésiastiques qui avaient le plus dénoncé la folie des plans ou des théories de Colomb, abjurèrent soudainement leurs erreurs sur la forme de notre planète ainsi que sur les limites de l'Atlantique dans l'Occident, et ne pensèrent plus qu'à s'applaudir du vaste développement qu'allait recevoir la propagation de l'Évangile.
Aussitôt après la cérémonie de la réception faite à Colomb par les souverains de la monarchie, son fils Diego lui fut amené; il eut le doux plaisir de le serrer contre son cœur paternel, et bientôt il embrassa aussi son second fils Fernand, qu'on se hâta de faire venir de Cordoue à Barcelone.
Pendant le temps du séjour de Christophe Colomb à Barcelone, les souverains ne négligèrent aucune occasion de lui accorder les marques de la considération la plus distinguée; il était admis en présence de Leurs Majestés toutes les fois qu'il se présentait; le roi se plaisait à faire des promenades à cheval, en le faisant placer à l'un de ses côtés pendant que son fils était à l'autre; la reine prenait un plaisir indicible à lui parler de ses voyages; et, pour perpétuer dans sa famille le souvenir de son expédition, il lui fut octroyé des armoiries particulières dans lesquelles, outre le château et le lion castillans, on remarquait un groupe d'îles et la devise suivante:
A CASTILLA Y A LEON, NUEVO MUXDO DIO COLON!
qui se traduit ainsi
Aux royaumes de Castille et de Léon, Un Nouveau Monde donna Colomb!
Les distinctions dont le grand-amiral était l'objet à la cour ne lui firent pas oublier son ancien projet de la délivrance du Saint-Sépulcre. L'esprit rempli de la perspective des richesses immenses qu'il devait acquérir, il dressa ses plans pour accomplir sa pieuse mission, et il destina des fonds pour entretenir pendant sept ans une armée de quarante mille fantassins et de quatre mille cavaliers devant former une nouvelle croisade. On voit, dans ce projet, combien cet homme était supérieur aux vues égoïstes ou intéressées, et comment il appréciait les dévouements héroïques qui, lors des premières croisades, avaient enflammé les guerriers les plus braves et les princes les plus illustres de la chrétienté.
On pense bien que les faveurs dont le comblaient Leurs Majestés espagnoles, si elles purent lui susciter des envieux et des ennemis, le firent aussi rechercher par les personnes du plus haut rang. Dans un grand dîner qui lui fut donné par le cardinal Mendoza, un gentilhomme nommé Juan d'Orbitello, et qui était du nombre des hommes que les louanges accordées à un autre fatiguent toujours, se permit quelques railleries sur ce qu'avait avancé un des assistants, que le voyage de Colomb aurait pour résultat certain d'arracher un grand nombre d'infidèles à la perdition éternelle. Le cardinal crut arrêter d'Orbitello, en disant gravement que nul ne pouvait être assez hardi pour limiter l'action du Ciel, et qu'il n'appartenait pas à l'homme de discuter les moyens qu'il lui plaisait d'employer, ou de douter de sa puissance pour en adopter ou en créer d'autres si cela entrait dans la divine sagesse! Mais le jeune seigneur insista, et tout en convenant qu'il n'était pas dans ses intentions d'élever des doutes sur les points soulevés par le saint cardinal, il s'adressa directement à Colomb et lui demanda s'il pensait sérieusement avoir été l'agent du Ciel en cette occasion.
«Oui, répondit Colomb, avec une gravité solennelle; dès le commencement, j'ai senti une impulsion que je n'ai pu qualifier que d'origine céleste. Depuis lors, un rayon qui me semblait divin a toujours illuminé mon intelligence, à tel point que j'ai toujours eu devant moi, et comme si ces objets existaient réellement, le terme de mes travaux et le succès de mon voyage. Aussi, ai-je été constamment inébranlable, et rien ne m'a fait fléchir dans mes convictions.»
«Vous pensez donc, seigneur grand-amiral, lui dit alors son interlocuteur, que l'Espagne n'aurait pas pu produire un autre homme aussi capable que vous de mener à bien cette entreprise?»
La hardiesse et la singularité de l'apostrophe étonnèrent la compagnie; aussi toutes les têtes se penchèrent-elles avec un redoublement d'attention pour entendre la réponse qui ne se fit pas attendre, et que le vice-roi fit en ces termes:
«Je le pense certainement si vous entendez parler de la conception de l'idée; car, dans les grandes découvertes, Dieu n'illumine jamais qu'un seul esprit à la fois!... Mais s'il s'agit de l'exécution matérielle, je suis d'accord avec vous; cependant vous m'accorderez que, dans l'exécution de mes plans, il y avait quelques difficultés qui, sans trop de vanité, exigeaient au moins une capacité peu commune, et pour prouver, par un exemple, que les choses que l'on croit les plus simples échappent parfois à la sagacité d'hommes très-supérieurs, si le saint cardinal Mendoza veut bien le permettre, je demanderai que quelques œufs soient apportés et mis sur cette table.»
Sur un signe du cardinal, les œufs furent apportés. Colomb en prit un entre ses doigts, il invita les assistants à en prendre un aussi comme lui, et il leur dit:
«Chacun de ces œufs peut se tenir droit sur une assiette, le gros bout en l'air, sans aucun appui étranger, et en utilisant les ressources que donne leur nature particulière; la chose est très-simple, chacun peut y réussir, mais encore faut-il connaître le moyen à employer!»
Plusieurs des invités essayèrent à y parvenir, mais en vain. Alors Colomb frappa légèrement le petit bout de l'œuf contre son assiette; le coup cassa la coque, en fit aplatir ou rentrer une partie en elle-même, et l'œuf se trouva sur une base qui suffit pour le maintenir droit, sans qu'il vacillât. Un murmure d'applaudissements suivit cette indulgente leçon, et d'Orbitello fut heureux de s'abriter derrière sa nullité, dont il aurait mieux fait de ne pas chercher à sortir.
Quoique la leçon fût indirectement donnée, elle n'en fut pas moins aussi sévère que fine et polie; nous nous permettrons, cependant, d'ajouter que Colomb aurait été en droit de dire à son grossier interlocuteur que le Portugal possédait les meilleurs marins de l'époque, que ses propres plans livrés par le perfide Cazadilla avaient, peu de temps auparavant, été confiés au capitaine d'un navire qui avait appareillé des îles du cap Vert, pour remplir la mission dont lui, Colomb, avait demandé à être chargé, et que cette mission était si peu facile, qu'après avoir vainement tenté de l'accomplir, ce même capitaine était revenu au port et qu'il n'avait trouvé rien de mieux à faire, en se rendant à Lisbonne, que de ridiculiser ses projets de découvertes, et de les qualifier de chimériques et d'insensés.
La cour d'Espagne, au milieu de ses réjouissances, ne négligea pas de chercher à s'assurer la propriété soit de ses nouvelles possessions, soit de celles sur lesquelles elle comptait à l'avenir. Pendant les croisades, une doctrine s'était établie dans la chrétienté d'après laquelle le pape, de sa suprême autorité sur les choses temporelles et agissant comme vicaire de Jésus-Christ, avait le droit de disposer, en faveur de qui bon lui semblait, de tous les pays peuplés par les infidèles que les souverains chrétiens soumettraient par leur puissance, à la charge par eux de s'attacher à en convertir les habitants à la vraie foi.
Alexandre VI, né à Valence, sujet de la couronne d'Aragon, avait été récemment élevé à la dignité papale. Ferdinand, qui connaissait le caractère privé peu honorable de ce pontife, espéra, en employant des moyens adroits, en obtenir les consentements qu'il désirait, et il lui envoya un ambassadeur à qui il traça soigneusement lui-même son plan de conduite.
Les négociations tournèrent effectivement selon les désirs du roi; mais comme il fallait ménager les prétendus droits acquis des Portugais qui étaient également garantis par une autre bulle, Alexandre, selon une décision prise le 2 mai 1493, investit les Espagnols des mêmes droits dans l'Occident que les Portugais possédaient dans l'Orient, et toujours sous la condition d'employer tous leurs moyens à la propagation de la religion catholique et romaine. Il restait à prévenir tout conflit et afin d'y parvenir, une ligne géographique fut tracée d'un pôle à l'autre à cent lieues dans l'Ouest des Açores; il pouvait, cependant, se présenter le cas où les deux puissances rivales se seraient rencontrées aux Antipodes et où chacune d'elles aurait voulu passer outre, mais alors personne n'y pensa et la question resta indécise sous ce rapport.
La diplomatie n'empêcha pas de s'occuper de la seconde expédition de Colomb. On commença par créer une administration particulière pour assurer la régularité et la promptitude de toutes les opérations d'outre-mer. Jean Rodrigue de Fonseca fut placé à la tête de cette administration; il était archidiacre à Séville; il fut successivement promu aux siéges épiscopaux de Badajos, Valence, Burgos, et, finalement, il fut nommé patriarche des Indes. Francisco Pinelo reçut le titre de trésorier, Jean de Soria celui de contrôleur. Leurs bureaux furent établis à Séville où ils devinrent le germe de la compagnie royale espagnole des Indes qui s'éleva par la suite à une très-haute importance. Un des principaux règlements de l'administration proposée par Fonseca fut que nul ne pourrait s'embarquer pour le Nouveau Monde sans une permission expresse des souverains, de Colomb ou de lui-même Fonseca; mais, il y introduisit plusieurs dispositions qui témoignaient hautement de son esprit despotique et arbitraire.
Comme le grand objet apparent était la conversion des peuplades païennes avec lesquelles on allait se trouver en contact, on désigna douze ecclésiastiques, à la tête desquels se trouvait un moine bénédictin nommé Bernard Buyl ou Boyle, né en Catalogne, très-renommé pour sa piété, homme de talent, mais politique subtil et d'un caractère passionné pour les intrigues; ce fut le pape qui le nomma et qui le qualifia du titre de son vicaire apostolique dans le Nouveau Monde. La reine Isabelle témoigna un grand intérêt en faveur de ces religieux; elle recommanda elle-même au grand-amiral, d'abord de les traiter avec beaucoup de bienveillance, ensuite de punir sévèrement quiconque pourrait se permettre de leur manquer d'égards ou de respect. Les Indiens que Colomb avait amenés furent baptisés avec une solennité toute particulière; le roi, la reine, le prince Juan y officièrent comme parrains ou marraine, et les baptêmes de ces Indiens furent considérés comme un premier hommage rendu à Dieu, en reconnaissance de la découverte de leur pays.
On a prétendu que Jean II, roi de Portugal, avait cherché à entraver cette seconde expédition et à en faire une lui-même, mais que la politique de Ferdinand avait eu le dessus en cette occasion, et qu'il était parvenu à faire annuler les préparatifs de son rival. Les prétentions réciproques de ces deux souverains sur la délimitation de leurs possessions, se ranimèrent à cette occasion; Jean finit par obtenir du pape que la ligne méridienne de partage fût portée à 370 lieues marines de 20 au degré, de la plus occidentale des îles du cap Vert. C'est ce nouvel arrangement en vertu duquel, plus tard, la domination du Brésil fut dévolue au Portugal.
La flotte de la seconde expédition fut bientôt prête; elle se composa de dix-sept bâtiments: des artisans, des ouvriers de toutes professions y furent embarqués; elle fut pourvue de tout ce qui était nécessaire pour l'approvisionnement en tout genre, pour la défense, pour la culture ou le défrichement du pays, pour l'exploitation des mines, pour établir un commerce d'échanges avec les naturels. Des chevaux y furent aussi embarqués soit pour des courses dans l'intérieur, soit pour naturaliser, en ces contrées, cette race d'animaux si utiles à la civilisation.
Le retentissement du premier voyage de Colomb avait mis en vogue les expéditions maritimes; on ne les envisageait plus comme indignes de la noblesse; l'exemple de Guttierez, au sort de qui tout le monde s'intéressait et qui était généralement envié, cessa d'être blâmé; on l'applaudissait, au contraire, d'avoir fait preuve d'un dévouement dont on ne se dissimulait pas les dangers, en restant au milieu des sauvages de la Navidad, et d'avoir montré du penchant pour la marine à une époque où les campagnes par terre suffisaient à l'illustration des hommes de son rang. L'Océan devint donc à la mode; des seigneurs dont les domaines avoisinaient la mer, équipèrent de petits navires, yachts du quinzième siècle, et ils se piquèrent d'une glorieuse émulation. L'esprit de l'époque prit ainsi un tour tout à fait maritime, et l'on eut, en quelque sorte, honte d'avoir condamné précédemment ce que le goût du jour et la politique du moment s'unissaient pour favoriser. C'étaient bien là les intérêts véritables de l'Espagne si merveilleusement située pour se placer au premier rang parmi les puissances navales; elle le comprit pendant longtemps; elle brilla alors par le déploiement de ses escadres et de sa marine marchande; mais, aujourd'hui, sa force de mer est presque anéantie; et, par suite, son influence s'est singulièrement amoindrie.
Ces idées nouvelles, excitées encore par la rivalité du Portugal, stimulèrent donc les hommes qui vivaient dans cette période vers la nouvelle expédition de Colomb; le jeune Espagnol sédentaire eut bientôt plus à craindre les brocards que ne l'avait fait auparavant l'inconstant aventurier; d'ailleurs, la fin de la guerre contre les Maures, en laissant beaucoup de bras inoccupés, ouvrait un champ libre aux caractères impatients, et ceux-ci ont toujours dominé par le nombre dans cette nation. Des seigneurs, des cavaliers de haut rang demandaient avec empressement à faire, même à leurs frais, la campagne projetée; ils ne rêvaient que combats glorieux ou que fortunes brillantes promptement acquises parmi les peuples à moitié sauvages de l'Occident. Aucun, cependant, n'avait une idée précise de l'objet ou de la nature du service auquel il s'engageait. On ne voulait même rien savoir: lorsque l'imagination est saisie de cette sorte de fièvre, la réalité, si on la lui présentait, serait repoussée avec dédain, tant le public redoute d'être troublé dans les chimères qu'il a su se créer!
Parmi les jeunes gens de grande distinction qui montrèrent le plus de désir de s'associer au voyage de Colomb, on voyait Don Alonzo de Ojeda, qui mérite une mention particulière; parce que son nom a marqué dans la carrière hasardeuse où il allait faire les premiers pas.
Il était de petite taille mais bien fait et possédant une grande force musculaire; son teint était brun, son maintien animé et sa supériorité était reconnue dans tous les exercices du corps; quant à son courage, il était indomptable: en un mot, aucun de ceux qui prirent parti dans l'expédition n'était plus renommé pour les entreprises périlleuses, ni pour les exploits singuliers. Pour citer un de ses traits de hardiesse ou plutôt de témérité, un jour que la reine Isabelle se trouvait en face de la Giralda qui est la tour, bâtie par les Maures, la plus élevée de la cathédrale de Séville, il parut à une ouverture d'où saillait, à une prodigieuse hauteur, une poutre qui s'avançait horizontalement de vingt pieds dans l'espace. Ojeda marche sur cette poutre avec autant de confiance que s'il s'était promené dans sa chambre et il va jusqu'à son extrémité la plus avancée; arrivé à ce point, il se pose sur la pointe d'un de ses pieds, lève l'autre en l'air, se retourne agilement, se dirige vers la tour, et, avant d'y arriver, il jette une orange sur la plate-forme qui la surmonte!
Cependant, les dépenses de la flotte excédèrent, comme on devait bien le penser, les sommes qui y avaient été destinées, et Jean de Soria ne manqua pas d'agir comme font à peu près tous les contrôleurs; c'est-à-dire qu'il éleva des difficultés insignifiantes et qu'il refusa sa signature aux comptes présentés par le grand-amiral. Fonseca, s'attachant aussi à la lettre de ses fonctions administratives, chicana sur ses demandes de serviteurs et de domestiques qu'il réclamait en sa qualité de vice-roi; Colomb se vit obligé d'en référer à la cour qui expédia immédiatement l'ordre qu'on n'avait pas cru nécessaire de donner plus explicitement, que tout ce qui était ou serait demandé personnellement par le grand-amiral, devait être fourni sans délai ni réflexions.
Rien n'était plus naturel, ni plus juste; mais ces deux hommes, imbus d'idées mesquines peu dignes de véritables administrateurs, en conçurent une irritation violente; et c'est à cette cause si futile que les historiens du temps attribuent la rancune et la haine qui prirent alors naissance en leur cœur, qu'ils ne négligèrent, par la suite, aucune occasion de manifester envers Colomb, et qui, si ce grand homme en ressentit les funestes effets, n'en ont pas moins déshonoré, aux yeux de la postérité, ceux qui s'en rendirent coupables, et ont refoulé leurs noms au niveau de ceux que la bassesse et l'envie ont le plus avilis.
Christophe Colomb se rendit à Cadix, qui était le lieu où sa flotte avait été équipée; il y trouva son ami, le docteur Garcia Fernandez, à qui il y avait donné rendez-vous. Fernandez lui remit une lettre très-affectueuse du vénérable supérieur Jean Perez de Marchena, et il se chargea de la réponse que lui écrivit le vice-roi. Tous les jours, Colomb et Fernandez avaient de fréquentes entrevues et de longues conversations; dans un de ces entretiens, Colomb lui dit une fois:
«Vous savez, excellent docteur, l'affection que je vous porte, et je suis certain de votre estime; je vais donc vous parler à cœur ouvert: je quitte l'Espagne pour une expédition moins périlleuse que la précédente, mais plus compromettante pour moi. Il y a près d'un an que mon départ s'effectuait obscurément; alors j'avais au moins pour consolation, en quittant Palos, l'amitié sincère du respectable Jean Perez à qui vous pouvez dire que je ne pense et que je ne penserai jamais sans une vive émotion et sans une reconnaissance infinie. Aujourd'hui, sur le point de quitter encore le vieux monde, je ne vois que trop que, sous des dehors bienveillants, l'envie, la méchanceté se sont éveillées sur mon compte, et que je serai poursuivi par elles. Oui, c'est facile à prévoir: en mon absence, on agira sourdement; ceux qui me flattent le plus deviendront mes calomniateurs, et ils se vengeront de la faveur que j'ai obtenue, en me dénigrant avec acharnement. Les souverains seront assiégés de mensonges et l'on m'imputera à crime le moindre échec ou le moindre malheur. Je laisse, il est vrai, des amis tels que vous, tels que Jean Perez, Saint-Angel et Quintanilla; aussi, je compte beaucoup sur vous tous, non pour obtenir des distinctions qui ne procurent guère que des jaloux, mais pour agir et pour parler dans l'intérêt de la justice et de la vérité.»
Après quelques réflexions de Fernandez, Colomb ajouta:
«Vous venez de nommer Fonseca qui a tant de pouvoir dans les affaires extérieures; gardez-vous de croire en lui: quoi qu'il dise ou qu'il fasse, il est mon ennemi; je l'ai pénétré malgré son grand art de dissimuler; et soyez assuré que je ne me trompe pas. Il en est un autre dont, à l'égal de la sienne, je redoute fort l'inimitié; je veux parler d'un certain Francesco de Bobadilla: celui-ci a moins déguisé ses sentiments à mon égard, et il ne manquera pas de me nuire quand il en aura l'occasion.»
«Je sais, répondit Fernandez, que le roi, jadis chevalier si courtois et si digne de respects, admet aujourd'hui près de lui beaucoup d'intrigants; mais la reine!...»
—«Ah! reprit Colomb avec vivacité, on ne peut rien attendre que de généreux de son noble caractère; mais, assaillie de faux bruits répandus avec autant de persistance que d'adresse, l'esprit même travaillé, peut-être par le roi, son oreille pourra-t-elle toujours rester sourde à la calomnie et ouverte à la vérité? Mais, quoi qu'il arrive, dit le grand-amiral, d'une voix qui trahissait une émotion extrême, le souvenir de ses bontés ne sortira jamais de mon cœur, et le mal qu'on pourra me faire n'égalera jamais le bienfait que j'ai reçu d'elle, en obtenant l'armement de mon premier voyage; oui, l'on aura beau faire, rien ne pourra empêcher que je n'aie commandé l'expédition de la découverte et que je n'y aie eu tout le succès que je pouvais désirer.»
Sur les dix-sept bâtiments de la flotte, trois étaient d'un port considérable; les quatorze autres étaient des caravelles entièrement pontées, mais dont quelques-unes avaient des voiles latines qui sont fort utiles en certains cas et, sans contredit, les plus pittoresques de toutes; vent arrière, on voit leurs extrémités aiguës s'étendre transversalement, elles ressemblent alors aux ailes d'un oiseau gigantesque qui les déploierait en sortant de son nid.
Rien de plus frappant, au surplus, que le contraste des ressources de cette seconde expédition avec celles de la première. Colomb était parti dans l'isolement, presque dans l'oubli, avec trois frêles caravelles qu'accompagnaient les malédictions des habitants de Palos. Aujourd'hui, les voiles des bâtiments les mieux armés allaient blanchir les flots de l'Océan; rien ne manquait à bord; le grand-amiral était entouré d'une partie de l'élite de la noblesse du royaume qui avait brigué l'honneur de le suivre, et qui allait se familiariser avec la vue de cette mer se présentant dans un horizon sans bornes, comme pour mieux ressembler à l'éternité.
La population de Cadix, ainsi que celle de toutes les autres villes d'Espagne, témoigna le plus vif plaisir à recevoir Colomb et elle se portait avec empressement sur son passage pour le voir, lui et ses deux fils qui raccompagnaient. Le cortége du grand-amiral se composait ordinairement de jeunes seigneurs dont le plus grand nombre devait partir avec lui, et dont la figure animée, la démarche fière, l'œil souriant annonçaient la parfaite satisfaction. Le personnel de l'expédition avait d'abord été fixé à mille hommes; mais plusieurs volontaires y furent ensuite admis, et, y compris les individus qui réussirent à s'embarquer en cachette, ce même personnel ne s'élevait pas à moins de quinze cents hommes. Le frère le plus jeune du grand-amiral, celui qui avait pour prénom: Giacomo (en français Jacques, en espagnol Diego), était accouru en Espagne au bruit des succès de son frère: il faisait partie de l'expédition, et l'empressement du public de Cadix se manifestait pour sa personne avec le plus grand intérêt.
La flotte se mit à la voile le 25 septembre; elle se rendit aux îles Canaries où elle compléta son approvisionnement de vivres, d'eau et de bois de chauffage; elle y prit aussi des plantes et des graines dont on voulait essayer la culture à Hispaniola. Le 13 octobre, le grand-amiral, après avoir appareillé des Canaries, perdit de vue l'île de Fer et se trouva encore une fois voguant dans l'immensité des mers, mais alors avec la connaissance du but qu'il voulait atteindre. Il se plaça, pendant ce second voyage, dans une latitude moins élevée que lors du premier; il voulait s'assurer de l'existence des îles Caraïbes, dont les insulaires d'Hispaniola lui avaient à peu près indiqué la position; et, effectivement, le 2 novembre, il vit une belle île de moyenne grandeur, très-élevée, qu'il nomma Dominica (la Dominique), du nom du jour du dimanche qui était celui de la découverte de cette île. Il en prolongea la côte occidentale; en continuant sa route vers le Nord, il vit plusieurs autres îles de semblable configuration, séparées les unes des autres par de petits détroits de quelques lieues de largeur, qui faisaient partie du bel archipel nommé aujourd'hui les Antilles-du-Vent ou les Petites-Antilles, par opposition à Saint-Domingue, Cuba et autres avoisinantes, qui sont plus sous le vent, et qui, en général, ont une étendue plus considérable. Les Antilles-du-Vent que Colomb venait de découvrir forment presque un demi-cercle, depuis la côte de la partie avancée de l'Amérique méridionale jusque dans le voisinage de la pointe orientale de Porto-Rico; et ce demi-cercle semble servir de barrière entre l'Atlantique et la mer des îles Caraïbes, plus fréquemment nommée mer des Antilles.
Dans une de ces îles, à laquelle les Espagnols donnèrent le nom de Guadaloupe, ils firent connaissance avec le beau fruit de l'ananas, et ils trouvèrent un bordage de la poupe d'un bâtiment européen, provenant, sans doute, d'un naufrage dont ce débris, porté par les courants et poussé par les vents alizés, s'était arrêté sur ce rivage; ils ne purent recueillir aucune indication à cet égard.
En pénétrant dans les cases des indigènes, les yeux des marins de la flotte furent saisis d'horreur, lorsqu'ils y virent des membres de corps humains, les uns suspendus comme objet d'approvisionnement, les autres cuisant auprès du feu. Colomb en conclut qu'il était réellement au milieu des Caraïbes qu'on lui avait dépeints comme de vrais cannibales; plusieurs captifs, que ses hommes délivrèrent et lui amenèrent, vinrent confirmer ses suppositions. Ces Caraïbes étaient les hommes les plus féroces de tous ces parages; ils faisaient, dans leurs pirogues, des courses de 100 à 150 lieues, débarquaient sur toutes les îles, ravageaient les villages, enlevaient, pour en faire leurs esclaves, les filles les plus jeunes ou les plus belles, et emmenaient les hommes vivants dans le but de les tuer et de les manger.
Ce fut à Guadaloupe ou à La Guadeloupe qu'un détachement de huit hommes, commandés par un nommé Diego Marque, s'égara en faisant une reconnaissance dans l'intérieur de l'île. Ne le voyant pas revenir, Colomb envoya divers autres détachements avec des tambours et des trompettes pour les appeler; mais ceux-ci battirent le pays en vain et ils revinrent sans avoir aperçu leurs camarades. Ojeda, dont le caractère entreprenant ne pouvait lui permettre l'inactivité, demanda aussi à aller à leur recherche et il partit avec quarante hommes. Il parcourut beaucoup de vallées, pénétra dans un grand nombre de bois, gravit plusieurs montagnes, traversa à la nage vingt-six rivières ou cours d'eau, et il revint fort enthousiasmé de la beauté du sol, du luxe de la végétation, de l'admirable variété de plantes aromatiques et d'arbres fruitiers ou autres qu'il avait vus, mais sans nouvelles de Diego. Cependant, le grand-amiral crut devoir prolonger son séjour dans l'île pour se donner le temps de retrouver les hommes si fatalement absents: mais n'en ayant aucune nouvelle et perdant tout espoir, il allait partir, lorsqu'ils parurent sur le rivage. Égarés et cherchant leur route, ils avaient fini par arriver sur le bord de la mer, presque à l'opposé du lieu du mouillage de la flotte; alors, ils prirent le sage parti de côtoyer l'île jusqu'à ce qu'ils atteignissent le point où étaient leurs bâtiments, et ils arrivèrent exténués, à l'instant où l'on allait mettre sous voiles.
Christophe Colomb s'arrêta encore à plusieurs autres îles de cet archipel; entre autres à Sainte-Croix, où une de ses chaloupes qui allait faire de l'eau eut une escarmouche avec une pirogue montée par quelques indigènes. Deux femmes s'y trouvaient; elles combattirent avec une vigueur extrême, et elles blessèrent un soldat espagnol avec une de leurs flèches. La pirogue ayant chaviré dans la mêlée, les insulaires ne cessèrent pas de se servir de leurs arcs, quoique dans l'eau; en arrivant à terre, ils prirent position sur les rochers glissants de la côte, et continuèrent l'action avec autant de courage que d'adresse. Ce fut avec beaucoup de difficulté que les Européens parvinrent à les vaincre et à s'emparer d'eux. Conduits à bord, ils ne démentirent ni leur audace, ni leur fierté. Une des femmes semblait être leur reine, tant ses compatriotes lui témoignaient de déférence! Elle avait auprès d'elle un robuste jeune homme dont l'œil était très-menaçant, et qui avait été blessé. Un autre Indien, transpercé d'un coup de lance, mourut presque en arrivant sur le bâtiment, et un Espagnol mourut aussi, ayant été atteint d'une flèche empoisonnée.
En reprenant le cours de son voyage, le grand-amiral passa près d'un groupe très-considérable de petites îles qu'il nomma les Onze mille Vierges, et il arriva un soir en vue d'une belle île couverte de magnifiques forêts et possédant plusieurs ports. Les habitants appelaient cette île Boriquen, nom qui fut changé en celui de Saint-Jean-Baptiste; c'est aujourd'hui Porto-Rico. Toute la journée, il la côtoya de près pour mieux l'admirer; il mouilla le soir à son extrémité occidentale, et, après en avoir appareillé, il se trouva, le 2 novembre, à la hauteur de la partie Est d'Hispaniola. Il serait superflu de décrire l'enthousiasme de tous les marins, de tous les passagers de la flotte, en voyant tant de belles îles au sol fertile, à la verdure éclatante, à la végétation inouïe, qui ravissaient leurs regards et qui, habitées seulement par quelques sauvages, semblaient s'offrir d'elles-mêmes à la prise de possession de l'expédition, et promettre à la mère patrie des richesses infinies; toutefois le premier but que l'on pouvait atteindre c'était un débarquement à Hispaniola, c'était le ravitaillement de la petite colonie de la Navidad, c'était de lui donner des secours et, surtout, d'embrasser ou de revoir ceux de leurs généreux compatriotes, dont le dévouement les avait portés à y rester jusqu'au retour de Colomb qui, fidèle à sa promesse, arrivait enfin et se préparait à leur remettre plus encore qu'il ne leur avait promis en les quittant.
La vue d'Hispaniola causa des transports de joie inouïs dans toute la flotte. Une traversée si heureuse, la perspective enchanteresse de toutes les îles découvertes, la beauté du ciel, l'aspect majestueux de la reine des Antilles, tout se réunissait pour augmenter l'enthousiasme, et il n'y avait personne qui n'en fût profondément saisi. On ne parlait plus que des camarades qu'on allait joindre, que du renouvellement de ces charmantes parties que les équipages de la première expédition avaient faites dans les vallées délicieuses habitées par Guacanagari et par sa tribu.
En passant devant le golfe des Flèches (la baie de Samana), Colomb débarqua un Indien de ce pays qui avait demandé à le suivre en Europe; il lui donna un assortiment complet de vêtements; il lui fit plusieurs cadeaux afin de bien disposer ses compagnons en faveur des Européens; mais il n'entendit jamais plus parler de lui. Un des naturels de Guanahani (San-Salvador) était alors le seul des indigènes partis avec Colomb qui se trouvait à bord. Il portait le nom du plus jeune des frères du grand-amiral (Diego); il ne voulut jamais quitter les Espagnols, et il leur fut aussi fidèle que dévoué.
La Niña, dans le premier voyage, avait visité la rivière qui avait été appelée Rio-del-Oro, parce qu'elle passait pour rouler ses eaux sur un sable où l'on trouvait souvent de l'or; Colomb s'y arrêta encore pour y faire le plan d'un établissement. Quelle ne fut pas sa douleur, quand on lui fit le rapport que des matelots débarqués, en parcourant le rivage, y avaient vu les cadavres de trois hommes et d'un enfant, dont l'un avait une corde de chanvre d'Espagne encore serrée autour du cou, et un autre toute sa barbe, ce qui était un indice certain que c'était un Européen! Les corps étaient en état de putréfaction, mais encore assez bien conservés pour qu'on pût y remarquer des signes visibles de violence. Le grand-amiral, sous l'impression funeste que ce récit fit sur son esprit, ordonna le rembarquement de tous les hommes qui étaient descendus à terre; il mit sous voiles précipitamment, et il se hâta d'aller à la Navidad pour y vérifier les tristes pressentiments dont il était obsédé sur le sort d'Arana, de son ami Guttierez et de leurs compagnons.
La flotte arriva le 27 novembre au soir devant la Navidad et y jeta l'ancre; l'obscurité de la nuit qui commençait, empêchant de distinguer les objets, le grand-amiral fit tirer deux coups de canon, dans l'espoir que ce signal serait entendu de la forteresse, et qu'on y répondrait soit par d'autres coups de canon, soit en hissant des fanaux allumés dans des endroits apparents. Aucune réponse ne fut faite, et plusieurs heures se passèrent dans une extrême anxiété. Toutefois, vers minuit, une pirogue montée par des Indiens se dirigea vers le bâtiment de Colomb et demanda le grand-amiral; on dit aux Indiens de monter à bord, mais ils s'y refusèrent à moins d'être assurés que Colomb était présent. Le vice-roi, qui avait le plus grand désir d'avoir des informations, se présenta à la coupée de l'échelle qui était éclairée; il fut reconnu à sa mâle contenance, à son air de dignité, et les naturels montèrent aussitôt.
L'un d'eux était parent de Guacanagari dont il portait un présent: le grand-amiral s'empressa de lui demander des nouvelles de la garnison; l'insulaire lui répondit que plusieurs des Espagnols restés à Haïti étaient morts de maladie, que d'autres avaient péri dans des rixes intestines, que le reste, enfin, s'était dispersé en divers quartiers de l'île. Il ajouta que Guacanagari avait été attaqué par Caonabo, cacique des montagnes aux mines d'or de Cibao, qu'il avait été blessé, et que son village ayant été brûlé, il s'était retiré, fort souffrant de sa blessure, dans une sorte de hameau voisin.
Ce récit donna au vice-roi une lueur d'espoir de retrouver quelques-uns des hommes de la garnison; il eut donc beaucoup d'attentions pour les Indiens, qui partirent en promettant de revenir le lendemain matin avec Guacanagari; mais la matinée se passa, la soirée lui succéda sans que personne eût paru, sans même qu'on eût vu à terre aucune fumée. Colomb, trop inquiet pour attendre au lendemain, envoya avant la nuit un canot en reconnaissance; au retour de cette embarcation, on apprit que la forteresse avait été brûlée et démolie, que les palissades étaient abattues, que le sol était couvert de malles brisées, de provisions éparpillées et de vestiges de vêtements européens; qu'enfin, aucun Haïtien ne s'était laissé approcher, qu'on en avait vu épiant à travers les arbustes, mais qu'ils s'enfuyaient au plus vite quand ils s'apercevaient qu'ils étaient découverts.
Ces lugubres détails transpercèrent l'âme de Colomb, qui descendit lui-même à terre le lendemain matin et alla droit à la forteresse qu'il vit effectivement détruite et déserte. Il y fit faire des recherches pour retrouver au moins des corps ensevelis; il fit tirer du canon pour se faire entendre des survivants s'il en existait; ce fut en vain. Se souvenant alors qu'il avait donné l'ordre à Arana d'enterrer les richesses qu'il pourrait avoir, ou, en cas de pressant danger, de les jeter dans le puits qu'il avait fait creuser, il fit faire des perquisitions, des fouilles, des excavations, espérant par là arriver à la découverte de quelque fait; mais rien ne fut trouvé dans le fort. Il battit alors le terrain avoisinant et il finit par apercevoir sous un tertre qui pourtant était déjà raffermi, les cadavres de onze hommes assez méconnaissables pour que leurs noms demeurassent un mystère, mais qu'il était facile de voir être ceux d'Européens. Il visita alors les cases voisines: elles paraissaient avoir été abandonnées avec précipitation, et il y trouva divers objets qui ne pouvaient pas avoir été obtenus du consentement volontaire de la garnison; mais comme, d'un autre côté, le village jadis habité par Guacanagari portait les traces de l'incendie et ne présentait qu'un monceau de ruines, Colomb put croire qu'une attaque violente et soudaine de Caonabo avait enveloppé dans la même destruction et les Indiens et les Espagnols. Le grand-amiral fit alors tous ses efforts pour entrer en communication avec les naturels; il parvint à se faire voir et reconnaître; sa présence calmant les appréhensions, un rapprochement eut lieu, et voici ce qui lui fut dit ou expliqué par son interprète.
Peu de temps après le départ de la Niña, les ordres et les conseils du grand-amiral avaient été méconnus; les Espagnols, par toutes sortes de moyens, cherchèrent à s'approprier les ornements en or ou autres objets précieux qui étaient en la possession des naturels et à courtiser ouvertement leurs femmes et leurs filles; il en résulta des querelles quelquefois sanglantes. Ce fut en vain qu'Arana interposa son autorité ou voulut agir selon ses instructions; l'union avait disparu; elle avait été remplacée par l'insubordination: ses lieutenants eux-mêmes, don Pedro Guttierez et Rodrigue Escobedo, voulurent être indépendants ou même commander, et ne pouvant réussir ni à obtenir cette concession d'Arana, ni à se faire obéir, ils partirent à la suite d'une rixe dans laquelle un Espagnol avait été tué, emmenant avec eux neuf de leurs adhérents et plusieurs femmes, pour se rendre aux montagnes de Cibao où ils avaient l'espoir de se procurer beaucoup d'or provenant des mines qu'elles renfermaient. Mais ces montagnes étaient enclavées dans le territoire du fameux Caonabo, appelé par les Espagnols le Seigneur de la maison d'or, et qui, Caraïbe de naissance et arrivé à Haïti comme un aventurier, avait su par son ascendant féroce, parvenir au rang d'un des caciques les plus redoutés et les plus puissants. Tout ce que Caonabo avait entendu dire des Européens, lui avait donné à penser que son pouvoir ne se maintiendrait pas en face d'envahisseurs aussi formidables, de sorte que, sachant le grand-amiral parti, et voyant un si petit nombre de ces étrangers sur son territoire, il s'était hâté de les faire saisir par une multitude d'Indiens et de les mettre à mort. Ce succès enflant son courage et voyant la garnison réduite d'autant, il partit aussitôt dans le plus grand mystère, suivi de ses sujets les plus éprouvés, et marcha vers la forteresse de la Navidad où il ne restait plus que dix hommes réunis auprès d'Arana; les autres étaient épars dans le village de Guacanagari où ils se trouvaient dans une sécurité profonde. Caonabo et les siens fondirent à la fois sur la forteresse et sur le village en poussant des cris affreux; tous les Européens furent noyés ou massacrés, et Guacanagari, qui avait voulu embrasser leur défense, fut vaincu, obligé de se cacher, et son village fut livré aux flammes.
Quoiqu'il fût assez extraordinaire que Guttierez, au mépris des ordres exprès du vice-roi qu'il respectait infiniment, eut prétendu déposséder Arana sous le commandement de qui il avait demandé à rester à la Navidad, et qu'oubliant l'injonction précise de vivre dans la plus grande union, il fût allé lui-même se livrer à Caonabo dont la férocité était connue; cependant ce récit, dans son ensemble, pouvait être accepté comme probable, et si la confiance en Guacanagari en fut ébranlée, au moins ne fut-elle pas détruite, et Colomb alla le voir dans un village voisin où il s'était retiré. Le cacique se montra fort souffrant de la blessure que lui avait faite à la jambe un violent coup de pierre, et plusieurs des Indiens qui l'entouraient purent montrer des blessures qui avaient évidemment été causées par des armes du pays. Guacanagari était d'ailleurs fort agité en présence de Colomb, mais il en assignait la cause au malheur de la garnison dont il ne parlait qu'avec des larmes dans les yeux. Le grand-amiral fit examiner la jambe du cacique par son chirurgien qui ne put voir aucune trace de blessure malgré les cris que jetait le prétendu malade toutes les fois qu'on la touchait; aussi plusieurs Espagnols furent-ils persuadés que tous ces récits et ce coup de pierre n'étaient qu'une invention qui cachait une perfidie.
Colomb doutait toujours à cause du souvenir de l'ancienne sympathie du cacique, et il l'invita à venir à bord; celui-ci s'y rendit; il se montra fort émerveillé de tout ce qu'il vit; il admira les chevaux par-dessus tout. Dans ces îles, et en général en Amérique, les quadrupèdes sont de petite espèce; aussi le chef indien ne pouvait-il se lasser de contempler la hauteur de ces nobles animaux, leur force, leur aspect terrifiant et pourtant leur docilité parfaite; la vue des prisonniers caraïbes qui étaient à bord accrut encore la grande opinion qu'il avait de la vaillance des Espagnols, dont l'audace les avait bravés ou vaincus jusque chez eux, tandis que lui pouvait à peine, sans frissonner, les regarder dans leur humble position de prisonniers.
Parmi ces Caraïbes, il y avait quelques femmes également captives. Une d'elles, que les Espagnols remarquaient pour sa beauté et à qui ils avaient donné le nom de Catalina, frappa extraordinairement les regards de Guacanagari; il lui parla avec beaucoup de douceur et parut prendre du plaisir à cette conversation.
Une collation fut servie; Colomb, malgré le vif chagrin qu'il ressentait du sort de la garnison et de la mort du chevaleresque Guttierez à qui il s'était tendrement attaché lors de son premier voyage, Colomb, disons-nous, voulant chercher à regagner la confiance entière de Guacanagari, fit les honneurs de cette collation avec une affabilité extrême; mais tout fut inutile; le cacique se montra complètement mal à son aise. Le père Boyle, qui l'observait d'un œil scrutateur, le jugea coupable d'un grand attentat contre la garnison et il conseilla au vice-roi, puisqu'il l'avait à bord dans sa dépendance, de l'arrêter et de le garder comme prisonnier. Colomb ne disconvint pas que la conduite de Guacanagari ne fût suspecte; mais sa grande âme s'indigna à la pensée de se venger, par l'emploi de moyens perfides, d'un homme venu sous la garantie d'une invitation, lors même que sa culpabilité serait avérée; il répondit qu'un semblable conseil était contraire d'abord à la bonne foi, ensuite aux règles d'une saine politique. Guacanagari ne put s'empêcher de remarquer qu'à l'exception du grand-amiral, tout le monde à bord le regardait d'un air soupçonneux; aussi s'empressa-t-il de prendre congé et de retourner à terre.
Le jour suivant, une grande agitation parut régner sur le rivage parmi les Indiens. Le frère de Guacanagari vint cependant à bord du grand-amiral, portant plusieurs bijoux du pays dont il se défit en échange de divers articles européens. En parcourant le bâtiment, il eut l'occasion de voir les prisonniers caraïbes et de leur parler, principalement à Catalina. Il quitta le navire assez tard, ne témoignant ni empressement ni inquiétude.
Toutefois, il paraît que, sans que personne du bord s'en doutât, il avait remis un message à la belle insulaire, car à minuit elle réveilla ses compagnes avec précaution, et leur proposa de se jeter à la nage pour gagner le sol haïtien où elle les assura qu'elles seraient bien accueillies. La distance du bâtiment à terre était de trois milles; mais leur habitude de se tenir dans l'eau même avec un mauvais temps, les empêcha de trouver ce trajet trop long; elles acceptèrent donc la proposition, se laissèrent glisser à la mer et nagèrent bravement. Elles furent cependant aperçues par les sentinelles; l'éveil fut donné, on arma aussitôt un canot et l'on se mit à leur poursuite dans la direction d'un feu allumé à terre que l'on supposa être le but qui leur était indiqué. Les agiles Caraïbes, semblables aux nymphes des eaux, paraissaient voler sur la surface de la mer; elles atteignirent la côte un peu avant l'embarcation, mais à terre, elles furent moins heureuses; quatre d'entre elles furent reprises par les marins qui les poursuivirent et qui les ramenèrent à bord; de ce nombre n'était pas la séduisante Catalina, qui, tombant dans les bras de l'amoureux cacique venu sur la plage pour la recevoir et fuyant avec cette proie qu'il avait tant convoitée, la ravit à la recherche des Européens. Guacanagari disparut donc avec sa jeune beauté; il fit emporter en même temps tous les objets ou effets qui étaient dans sa case, et il se retira dans l'intérieur. Cette sorte de désertion ajouta une force nouvelle aux soupçons déjà conçus sur sa bonne foi, et il fut généralement accusé d'avoir été le destructeur principal de la garnison qui excitait tant de regrets.
Colomb abandonna alors l'idée que des circonstances forcées lui avaient suggérée, d'établir une colonie en cet endroit, d'autant qu'après plus mûr examen il put observer que le lieu était bas, humide et qu'il manquait de pierres propres à bâtir des maisons ou à élever des édifices. Il chercha donc un autre point qui fût plus favorablement situé, et il arrêta ses résolutions sur le terrain avoisinant un port, à dix lieues dans l'Est de Monte-Christi, protégé d'un côté par un rempart de rochers, de l'autre par une forêt séculaire, ayant une belle plaine entre les deux, et arrosée par deux rivières. D'ailleurs, ce terrain n'était pas éloigné des montagnes de Cibao, renommées, comme on peut se le rappeler, par les mines d'or qu'elles contenaient.
Les troupes furent débarquées ainsi que le personnel destiné pour cette colonie; les provisions, les armes, les munitions, le bétail le furent aussi. Un camp fut formé sur la lisière de la plaine autour d'une nappe d'eau; le plan d'une ville fut tracé et l'on commença à bâtir des maisons. Les édifices publics, tels qu'une église, un vaste magasin, une résidence pour le vice-roi furent construits en pierres; les maisons aussi bien que les servitudes le furent en bois, en roseaux, en plâtre ou ciment et tels autres matériaux qu'il était facile de se procurer. La ville nouvellement fondée, qui fut la première ville chrétienne élevée sur le sol du Nouveau Monde, reçut le nom sympathique d'Isabella, en l'honneur de la gracieuse et magnanime souveraine dont les bontés avaient fait une si vive et si respectueuse impression dans l'âme reconnaissante de Christophe Colomb.
Chacun d'abord s'était mis à l'œuvre avec autant de bonne volonté que d'ardeur; mais des maladies, dues à l'action d'un climat à la fois chaud et humide sur des corps accoutumés à vivre dans un pays sec et cultivé, ne tardèrent pas à se déclarer. Les pénibles travaux de la construction des maisons et, tout à la fois, de la culture du sol fatiguèrent extrêmement des hommes pour la plupart peu exercés à ce genre de vie et qui avaient besoin de repos et de distractions; enfin, les maladies de l'esprit se joignirent à celles du corps.
Il n'était pas étonnant, en effet, qu'il en fût ainsi de personnes qui, pour la plupart, même parmi les ouvriers ou les artisans, s'étaient embarquées n'ayant devant l'esprit que la perspective de richesses promptement amassées, de gloire à acquérir et de fortunes aussi brillantes que faciles. Quand, au lieu de ces rêves souriants, on se voyait entouré de forêts peu praticables, soumis à des chaleurs inaccoutumées, condamné à un rude labeur ne fût-ce que pour obtenir sa subsistance, et que, d'ailleurs, l'or qui avait enflammé tant d'imaginations ne pouvait être recueilli qu'en petites quantités et avec beaucoup de peine, la nature des choses voulait que la tristesse et le découragement en fussent les conséquences. Toute colonisation est toujours une œuvre longue, épineuse, même pour les peuples qui y ont le plus d'aptitude, et encore n'est-il peut-être donné de s'approprier un pays, vite et bien, qu'aux hommes qui fuient une persécution ou qui veulent se soustraire à une misère à laquelle ils ne voient pas d'autre remède, aux condamnés par la justice qui sont déportés ou qui sont expatriés, à ceux, enfin, qui s'adonnent à cette colonisation sous l'influence d'une cause forcée ou déterminante. Mais celui qui part de chez lui, y ayant l'aisance, le travail, le contentement, sera toujours un mauvais colon; le premier sentiment auquel il se livrera après quelques légères épreuves, sera le regret du sol natal et le désir extrême d'y retourner.
Colomb, lui-même, malgré la fermeté de son caractère, malgré l'énergie dont son âme était trempée, fut atteint par la maladie, et, pendant quelques semaines, il se vit forcé de garder constamment le lit; mais sa présence d'esprit ne l'abandonna pas, il ne cessa pas un seul instant de donner ses ordres pour la construction de la ville et pour la direction des affaires de la flotte.
Les débarquements qui avaient eu lieu rendaient plusieurs navires inutiles. Cependant, le grand-amiral ne voulait pas les faire partir pour l'Espagne sans qu'ils rapportassent au moins des espérances: la mort de la garnison avait détruit celles qu'il avait conçues de trouver dans la forteresse de l'or à renvoyer en Europe, et il savait que, de toutes choses, ce seraient les échantillons qui seraient le plus agréables; il voulut donc, avant le départ de ces navires, faire quelque acte, entreprendre quelque excursion qui soutiendrait la réputation de ses découvertes, qui justifierait les magnifiques descriptions qu'il en avait faites. Voici le parti auquel il s'arrêta: la région des mines n'était éloignée d'Isabella que de trois ou quatre journées de marche, et malgré la réputation de courage et d'audace de Caonabo, cacique de cette partie du pays, il résolut d'y envoyer une expédition. Si le résultat correspondait aux renseignements que les indigènes avaient donnés, il pouvait, en toute confiance, renvoyer une partie de la flotte, puisque la nouvelle de la découverte des mines d'or des montagnes de Cibao suffirait pour la faire bien accueillir. Le choix du commandant de cette entreprise difficile et aventureuse tomba naturellement sur Ojeda qui accepta cette mission avec ravissement.
Il partit à la tête d'un détachement de jeunes cavaliers de bonne volonté et parfaitement disposés à le seconder, il traversa le premier rang des montagnes, et il arriva dans une vaste plaine où se trouvaient plusieurs villages dont les habitants exercèrent envers lui et ses compagnons l'hospitalité la plus cordiale. Après avoir séjourné quelque temps dans cette vallée et s'y être fait beaucoup d'amis par leurs manières prévenantes, les Espagnols continuèrent leur route guidés par des Indiens des villages qu'ils venaient de quitter, traversèrent un assez grand nombre de rivières, la plupart à la nage, et parvinrent enfin à atteindre le pied des montagnes de Cibao.
Leur attente ne fut ni déçue ni longue à se réaliser; ils reconnurent tout d'abord les signes d'une grande richesse métallique. Le lit des torrents des montagnes était parsemé de parcelles d'or qui brillaient de tous côtés; les pierres et les roches en étaient émaillées et incrustées jusqu'à leur partie centrale, comme si, dans un travail volcanique, le métal et le roc, confondus ensemble et lancés à la surface de la terre par une violente secousse, n'avaient plus pu se séparer et s'étaient condensés ensemble. En quelques endroits gisaient des morceaux d'or pur, de volumes assez considérables, parmi lesquels Ojeda en découvrit un qui pesait neuf onces.
Ces points étant bien constatés, le détachement retourna à Isabella, portant des preuves évidentes du succès de ses recherches. Un jeune Espagnol, nommé Garvolan, que le vice-roi avait envoyé avec quelques hommes dans une autre direction et en même temps qu'Ojeda, rapporta les mêmes faits ainsi que les mêmes espérances. Le vice-roi, satisfait de ces preuves, expédia dès lors, sans plus tarder, douze de ses bâtiments sous les ordres d'Antonio de Torras, l'un des principaux officiers de la flotte, et n'en garda que cinq pour le service de la colonie. Aux échantillons de l'or trouvé, il ajouta des fruits, des plantes, des graines d'espèces précieuses ou inconnues en Europe, donna un détail des épices de sortes diverses qui croissaient spontanément dans l'île, fit remarquer le développement que la canne à sucre acquérait en ce pays, et il envoya, en même temps, ses prisonniers caraïbes, pour qu'ils fussent instruits dans la langue espagnole et initiés aux principes de la religion chrétienne, afin qu'ils pussent, dans la suite, servir d'interprètes, et contribuer à la propagation de la foi qu'il regardait comme le meilleur moyen de civilisation. On sait quel est le parti que, récemment, les Anglais ont tiré de cette idée, et combien leur commerce et la culture des terres de l'Océanie sont redevables au zèle de leurs missionnaires. Colomb n'oublia pas, enfin, de demander des vivres et des approvisionnements, alléguant, avec beaucoup de raison, que ce qu'il en possédait serait bientôt épuisé, et qu'il serait fatal à la santé des hommes sous ses ordres, d'être obligés de se nourrir entièrement avec les productions de l'île.
Mais, au milieu d'indications utiles, Colomb, qui craignait qu'une colonie qui demandait beaucoup, et qui encore ne rapportait rien en réalité, ne fût considérée comme une charge trop pesante, eut la malheureuse pensée de proposer, pour indemniser la métropole des dépenses qu'elle avait faites et qu'elle allait être obligée de faire, que les naturels féroces des îles Caraïbes, qui étaient les ennemis déclarés de la paix des autres îles, pussent être capturés et vendus comme esclaves ou donnés à des négociants, en échange de provisions pour la colonie; il colora même cette proposition de l'avantage qu'il y aurait, pour ces cannibales païens, de pouvoir gagner ainsi le ciel par l'instruction religieuse qu'ils seraient en mesure d'acquérir dans leur nouvelle condition. Quoique les Espagnols et d'autres peuples européens aient, plus tard, commis, dans ces pays, des infractions bien plus blâmables à la morale et à l'humanité, cependant cette proposition de Colomb a lieu d'étonner, car sa philanthropie et la rectitude de son esprit ne permettent pas de comprendre comment il put se laisser aller à la formuler: on ne peut la mettre sur le compte que de la crainte où il était de voir sa colonie négligée ou abandonnée par suite des frais qu'elle devrait occasionner. Quoi qu'il en soit, la magnanime Isabelle, qui se montra toujours la protectrice bienveillante des Indiens, ordonna que des secours fussent envoyés à Colomb, mais que la liberté des Caraïbes fût respectée.
Lorsque Antonio de Torras fut arrivé en Espagne, quoiqu'il n'apportât pas d'or, cependant les nouvelles qu'il y donna furent très-favorablement accueillies, et ce fut à peine si les petits calculs des esprits médiocres purent se produire. Il y avait, en effet, quelque chose de vraiment grand à penser qu'on allait entrer en connaissance de plus en plus prononcée avec de nouvelles races d'hommes, de nouvelles espèces d'animaux, d'une quantité considérable de plantes jusqu'alors inconnues, qu'on allait bâtir des villes, fonder des colonies, et jeter le germe des lumières dans ces pays sauvages et si beaux. Les savants pensaient à l'extension qu'en devraient prendre les connaissances humaines; et les littérateurs, se repaissant des rêves de leur imagination, croyaient être sur le point de voir se réaliser, de nouveau, les temps poétiques de Saturne, de Cérès, de Triptolème, voyageant en ces contrées, y répandant les inventions des hommes, et renouvelant les entreprises renommées des Phéniciens.
Pendant que l'Espagne saluait ainsi l'aurore de cet avenir, les murmures et la sédition se faisaient jour parmi les colons d'Isabella. Désappointés, dégoûtés, malades, tout ce qui les entourait leur semblait un désert, et ils ne pensaient plus qu'à retourner en Espagne. Un nommé Firmin Cado, qui s'était donné comme essayeur de métaux, mais ignorant, obstiné et d'un esprit captieux, se fit remarquer au nombre des mécontents; il prétendit, d'ailleurs, qu'il n'y avait que fort peu d'or dans l'île, et que ce qu'on en avait vu provenait de l'accumulation qui en avait été faite pendant des siècles, de génération en génération. Une conspiration fut même ourdie par Bernal Diaz de Pisa, contrôleur de la flotte, et il n'était question de rien moins que de profiter de l'état de souffrance où était encore le vice-roi et de s'emparer des bâtiments pour retourner en Espagne: là, leur plan consistait à se faire absoudre, en taxant Colomb de déceptions et de palpables exagérations.
On pense bien que Colomb connaissait trop les hommes et se trouvait dans une position trop exceptionnelle pour ne s'être pas ménagé des intelligences parmi ses subordonnés. Dès qu'il fut informé que le complot existait effectivement, il agit avec la résolution qu'il montrait toujours dans les grandes occasions, il fit arrêter les principaux moteurs, et il fit emprisonner Bernal Diaz à bord d'un des navires pour être envoyé en Espagne par la première occasion afin d'y être jugé. Quelques autres, moins compromis, furent punis mais avec indulgence, car le vice-roi ne voulait se montrer sévère que pour réprimer et que pour empêcher le retour de semblables méfaits. Comme ce fut le premier acte de rigueur exercé dans le gouvernement du vice-roi, et qu'un grand nombre d'Espagnols auraient désiré la réussite de la conspiration, il y eut d'abord quelques clameurs contre Colomb, et l'on paraissait se croire fort vis-à-vis de lui, parce que, étant étranger, on pensait qu'il aurait moins d'appui dans la métropole que ses opposants dont plusieurs appartenaient à de puissantes familles; mais la justice était évidemment de son côté et les esprits se calmèrent. Toutefois, ce n'était pas assez pour le vice-roi qui pensa qu'afin de couper le mal dans sa racine, il fallait opérer une diversion tranchée dans les esprits; c'est ce qu'il fit en annonçant son projet de faire lui-même et avec une grande partie des colons, une autre expédition sur une échelle plus considérable, dans l'intérieur d'Hispaniola.
Il laissa donc le commandement d'Isabella à son frère Diego, et il se mit en route, le 12 mars 1494, emmenant avec lui les hommes valides dont il put disposer et sa cavalerie entière. Tous étaient parfaitement armés; les cultivateurs, les ouvriers, les mineurs furent aussi de l'expédition qui était suivie par une multitude d'Indiens. Après avoir traversé la plaine et les deux rivières, Colomb se trouva au pied d'un sentier difficultueux qui conduisait à travers les montagnes. De ce sentier il fallait former une sorte de route: les travailleurs, encouragés, aidés même par les jeunes cavaliers qui étaient encore remplis d'ardeur, parvinrent, après bien des travaux, à rendre ce chemin praticable; ce fut le premier qui fut exécuté par les Européens dans le Nouveau Monde; en commémoration de cet événement, comme aussi pour rendre un juste hommage au zèle de ces jeunes cavaliers, la route fut nommée Puerto de los Hidalgos, c'est-à-dire Passage des Gentilshommes.
Le jour suivant, ce petit corps d'armée arriva à la gorge de la montagne qui débouchait dans l'intérieur; on eut de là un coup d'œil admirable: au bas était une plaine délicieuse, émaillée de toutes les richesses de la végétation tropicale. Une imposante forêt en ornait une partie; on y remarquait des palmiers d'une hauteur inouïe et des arbres d'acajou étendant au loin leurs longues branches chargées d'un épais feuillage; des ruisseaux serpentaient au milieu de cette plaine dont ils entretenaient la fraîcheur tout en fournissant une eau abondante aux villages au pied desquels ils passaient. On voyait aussi des colonnes de fumée s'élever du milieu de la forêt, indiquant par là que d'autres villages y existaient. La vue se portait ainsi jusqu'aux extrémités d'un horizon éloigné, où le ciel et la terre semblaient se confondre dans une même nuance d'un rose mêlé de bleu de la plus belle douceur. Les Espagnols demeurèrent longtemps en extase, contemplant cette scène ravissante qui réalisait à leurs yeux l'idée du paradis terrestre; frappé de sa splendide étendue, le vice-roi lui donna le nom de Vega-Real (Plaine-Royale).
Le corps d'armée, dont les armes brillaient au loin en étincelant aux rayons du soleil, pénétra dans cette plaine au bruit de ses instruments guerriers qui faisaient entendre les fanfares les plus retentissantes. Quand les Indiens virent ces guerriers, leurs chevaux, leurs bannières déployées, et que les échos répétèrent les sons mâles de leurs trompettes, de leurs tambours, ils furent saisis d'étonnement et s'enfuirent dans leurs bois; mais rappelés amicalement et poussés par la curiosité, ils revinrent et se familiarisèrent bientôt avec les Européens qu'ils ne pouvaient se lasser d'admirer. Les cavaliers surtout firent sur eux une forte impression; ils croyaient que le cheval et l'homme ne formaient qu'un seul être, et rien ne peut égaler leur surprise quand ils les virent se séparer et se réunir à volonté. Alors ils se hâtèrent d'apporter des provisions en abondance, ils trouvèrent même fort étrange qu'on leur donnât une récompense ou un salaire en échange, car ils avaient cru ne faire que remplir strictement les devoirs de l'hospitalité.
En comparant les cavaliers espagnols à des centaures, et en croyant qu'ils ne faisaient qu'un avec leurs chevaux, les Haïtiens eurent une idée qui s'est renouvelée depuis, mais sur un sujet burlesque: ce fut lorsque l'illustre Cook visita les îles de l'Océanie; dans une d'entre elles, un officier de sa suite qui était chauve et qui portait une perruque, s'en débarrassa un moment pour essuyer avec son mouchoir la transpiration qui inondait sa tête. Les Indiens présents jetèrent alors un cri d'étonnement extrême, croyant que c'était la propre chevelure de l'officier qui se détachait ainsi tout entière à volonté, et que celle de tous les Européens avait la même propriété.
Le corps d'armée prit sa route par la plaine, traversa deux rivières dont l'une fut nommée Rivière des Roseaux, l'autre Rivière Verte, et après plusieurs jours de marche, il arriva au pied d'une chaîne de montagnes très-arides qui contrastaient singulièrement avec les pays fertiles qu'il venait de parcourir, comme si la nature s'était plu à établir des contrastes en regard les uns des autres, comme également si elle avait cherché à donner à ces montagnes l'extérieur de la misère, tandis qu'elles recélaient dans leur sein de riches mines d'or: c'étaient réellement les montagnes si vantées de Cibao dont le nom signifiait pierre, mais où il fut facile de trouver des parcelles nombreuses du métal désiré. Colomb y chercha un emplacement convenable pour y élever un fort; dès qu'il l'eut trouvé, le fort fut bientôt bâti, et il en donna le commandement à un jeune Catalan de l'ordre de Santiago, nommé don Pedro-Marguerite.
«Seigneur vice-roi, lui dit ce gentilhomme, je m'incline respectueusement devant votre volonté, mais il me reste à savoir quel est le nom que Votre Altesse veut que porte ce fort?
«Don Pedro, lui dit le vice-roi en souriant, je n'y avais vraiment pas pensé, et je vous remercie de l'observation; puis il ajouta finement: Vous avez sous vos ordres plusieurs hommes qui ont partagé l'opinion de Firmin Cado, et qui, comme l'apôtre saint Thomas, ne veulent croire qu'à bon escient; eh bien! le fort que vous commandez s'appellera le fort Saint-Thomas.»
Pendant cette construction, un jeune cavalier de Madrid, nommé Jean de Luxan, alla explorer les environs; il revint avec les assurances les plus formelles de productions aurifères, végétales et forestières dont le pays abondait.
Les Indiens des villages voisins accoururent à Saint-Thomas, où ils apportaient de l'or pour faire des échanges. Un d'eux se trouva parfaitement satisfait de recevoir un grelot de faucon pour deux morceaux d'or pesant ensemble une once; on assura le vice-roi qu'il y en avait un peu plus loin d'aussi gros qu'une orange et même que des têtes d'enfant.
Colomb, après avoir bien approvisionné le fort où il laissa cinquante-six hommes pour le défendre, commença à effectuer son retour à Isabella; mais il procéda lentement, parce qu'il s'occupait, chemin faisant, de la route qui devait joindre le fort à la colonie.
Le vice-roi avait à peine mis le pied à Isabella, qu'un messager de don Pedro-Marguerite lui apporta la nouvelle que les Indiens du voisinage avaient tous abandonné leurs villages sur un ordre formel de Caonabo qui, ayant eu connaissance de l'établissement formé à Saint-Thomas, et en craignant les conséquences pour son pouvoir, avait annoncé son dessein de détruire le fort ainsi que la garnison. Le grand-amiral envoya aussitôt un renfort de vingt hommes à don Pedro, et il expédia trente ouvriers pour achever d'ouvrir des communications faciles entre Isabella et Saint-Thomas. Tant de marches et de travaux joints à l'action d'un climat dissolvant, à la pénurie des provisions et au peu de ressources médicales, tout augmenta les maladies qui atteignirent les Européens; le vice-roi donnant aussitôt l'exemple, se réduisit et réduisit chacun dans la ration accoutumée des vivres européens; il y eut alors de longs murmures, parmi lesquels on ne peut, sans indignation, citer ceux d'hommes élevés par leur position, entre autres du moine bénédictin Boyle, qui se montra fort irrité que lui et les gens de sa maison fussent soumis à une règle que le vice-roi s'était cependant imposée.
Il était devenu nécessaire de construire un moulin pour moudre le grain: les ouvriers étant malades, il fallut bien que Colomb fît exécuter ce travail par les personnes valides, quel que fût leur rang. Plusieurs gentilshommes voulurent s'y refuser; quand des moyens coercitifs furent employés, ils dirent audacieusement qu'ils n'étaient pas faits pour être ainsi menés par un intrigant étranger qui, pour son élévation, ne reculait pas devant l'idée de porter atteinte à la dignité de la noblesse espagnole, et outrageait ainsi la nation dans son honneur.
On ne peut se dissimuler que le sort de cette jeune noblesse, accoutumée à toutes les douceurs de la vie civilisée de l'Espagne et dépourvue en ce moment des consolations et des aises du toit paternel, ne fût très à plaindre. Le pays, au premier coup d'œil et examiné à travers les espérances de l'avenir, était, il est vrai, fort séduisant; mais on ne savait pas alors que le travail manuel en plein air y est souvent fatal aux Européens, et l'on ne connaissait pas encore les ardeurs de la chaleur qu'on devait y ressentir pendant les mois où le soleil allait darder ses rayons d'aplomb sur le sol.
Ces jeunes gentilshommes furent donc sous l'influence de ces causes et sous celle de l'irritation produite par la blessure que ressentait leur orgueil; aussi tombaient-ils comme des victimes; et, dans leur désespoir, ils maudissaient le jour où ils avaient quitté leur patrie. L'effet de ces morts affreuses et précoces sur l'esprit public fut tel, que, longtemps après que l'établissement d'Isabella eut été abandonné, des légendes lamentables circulaient sur ces tristes événements, et qu'on affirmait que ses ruines et ses rues désertes étaient parcourues la nuit par les âmes errantes de ces jeunes seigneurs, se traînant lentement avec leurs costumes anciens, saluant les visiteurs avec un silence aussi triste que solennel, et s'évanouissant comme des ombres fugitives quand on s'en approchait. Les ennemis de Colomb ne manquèrent pas de lui attribuer ces désastres et de dire que ces infortunés, qui cependant s'étaient pressés en foule pour briguer l'honneur de l'accompagner, avaient été perfidement séduits par ses promesses décevantes, et sacrifiés par lui pour satisfaire ses intérêts personnels.
Avant que la saison des fortes chaleurs, dont il faut dire que Colomb ignorait parfaitement quelles seraient les funestes influences, fût arrivée, le vice-roi, toujours dans le but principal de soutenir le moral des hommes de son expédition, résolut de faire un voyage à l'île de Cuba ou de Juana; mais auparavant, il voulut mettre les affaires de la colonie sur le meilleur pied possible. Il détacha donc d'Isabella tous les hommes qui ne lui parurent pas nécessaires à la police, aux travaux de cette ville ou aux soins des malades, et il expédia sur Saint-Thomas un corps de deux cent cinquante archers, de cent dix arquebusiers, de dix-huit cavaliers et de vingt officiers; il en donna le commandement à don Pedro-Marguerite, qui devait laisser celui du fort à Ojeda que Colomb employait aussi souvent qu'il le pouvait sans lui faire supporter des fatigues excessives ou sans exciter contre lui la jalousie de ses égaux.
Le vice-roi, dans les instructions écrites et minutieuses qu'il envoya à don Pedro, lui prescrivait de faire une tournée militaire, d'explorer les parties principales et les plus distantes possible qui se trouveraient dans le rayon du fort, lui enjoignait d'entretenir la discipline la plus exacte, de protéger soigneusement les droits ou les intérêts des insulaires, et il lui recommandait par-dessus tout de cultiver leur amitié en tant que ce serait compatible avec sa sécurité.
Malheureusement qu'Ojeda, en se rendant à la forteresse, apprit que les Indiens avaient, au gué d'une rivière, volé les effets de trois Espagnols, et que les coupables avaient été protégés par leur cacique qui avait partagé ce butin avec eux. Ojeda, dont l'esprit était essentiellement militaire, vit là une injure grave et fit rechercher les voleurs; on lui en amena un, il lui fit aussitôt couper les oreilles au milieu de la place publique du village, et il l'envoya lui, le cacique, son fils et son neveu chargés de chaînes, au vice-roi qui, désolé d'apprendre le supplice infligé à l'un d'eux, les mit tous en liberté, mais en déclarant que ce n'était que par pure commisération qu'il ne les condamnait pas à mort.
Le vice-roi, avant de partir pour l'île de Cuba, forma une junte pour gouverner la colonie: son frère Diego en fut le président; les autres membres furent le père Boyle, Pedro Fernandez Coronal, Alonzo Sanchez Caravajal et Jean de Luxan. Il appareilla alors avec trois de ses cinq bâtiments, dont les noms étaient la Santa-Clara le San-Juan et la Cordera. Nous ferons remarquer ici que Colomb, en commémoration de la campagne qu'il avait faite dans son premier voyage sur la Niña, avait donné ce même nom à la Santa-Clara où flottait son pavillon de grand-amiral. Ce fut le 24 avril qu'eut lieu son départ d'Isabella.
Un des desseins qu'il se proposait dans cette expédition était de visiter la partie occidentale de Cuba, afin de s'assurer si cette terre était une île ou un grand promontoire de l'Asie dont alors il se proposait de prolonger la côte pour arriver soit dans l'Inde, soit à Mangi, au Cathay ou autres terres riches et commerçantes qu'il se flattait en ce cas de découvrir, et qui devaient confiner aux États du Grand-Khan, tels qu'en effet ils avaient été décrits par les illustres voyageurs Mandeville et Marco-Paolo.
Le grand-amiral s'arrêta à un ou deux points de l'île qu'il prolongeait par sa côte méridionale; il y prit de l'eau et des vivres frais. Partout, les habitants, émerveillés de voir d'aussi grands bâtiments glisser aussi rapidement sur la surface azurée de l'eau, sortaient de leurs villages, s'embarquaient dans leurs pirogues et venaient offrir en cadeau tout ce qu'ils avaient de plus agréable au goût. Sur leur rapport unanime qu'il y avait dans le Sud une grande île qui contenait beaucoup d'or, Colomb, se décidant à faire cette nouvelle découverte, mit effectivement le cap dans cette direction. Dès le 3 mai, les sommets bleuâtres de l'île qui porte aujourd'hui le nom de la Jamaïque s'offrirent à sa vue; mais il ne put l'atteindre que deux jours après. Il la côtoya jusqu'à un golfe de sa partie occidentale qu'il appela le golfe Buentempio, où il mouilla. Les naturels lui en parurent plus ingénieux, mais aussi plus belliqueux que ceux de Juana et d'Hispaniola. Leurs pirogues construites avec un certain art, avaient des ornements sculptés à la poupe ainsi qu'à la proue; quelques-unes étaient même fort grandes, mais toutes provenaient d'un seul arbre creusé qui était ordinairement de l'espèce de l'acajou. Le grand-amiral mesura une de ces pirogues, dont il consigna dans son journal les principales dimensions, lesquelles étaient de 96 pieds de long sur 8 de large. Chaque cacique en possédait une à peu près de cette grandeur, qu'il semblait considérer comme les souverains considéraient alors en Europe une galère royale.
Les Espagnols furent reçus avec hostilité par ces fiers insulaires; mais, après quelques escarmouches, les naturels, voyant la supériorité des armes des nouveaux débarqués, se décidèrent à établir des relations amicales. Christophe Colomb eut bientôt reconnu que l'or qui pouvait exister dans l'île ne se trouvait, pour la plus grande partie, que dans des mines qu'il fallait exploiter. Il crut alors son voyage assez utilisé par la découverte d'une terre d'une aussi grande fertilité, et il se détermina à en appareiller pour aller continuer son exploration de Cuba. Au moment de son départ, un jeune Indien se rendit à son bord et demanda aux Espagnols de l'emmener avec eux. Presque au même moment, arrivèrent ses parents qui le supplièrent de renoncer à ce projet. Pendant quelque temps, il fut indécis entre son désir d'aller visiter le pays de ces étrangers qui l'impressionnaient si vivement et la tendresse de sa famille; mais la curiosité, jointe au penchant de la jeunesse pour les voyages, l'emporta; il s'arracha aux embrassements de ses amis et, pour ne plus être témoin de leurs larmes ou de leurs instances, il se précipita dans la cale du bâtiment où il se blottit dans l'endroit le plus caché. Le vice-roi, touché de cette scène attendrissante, se sentit pris d'un intérêt extrême pour ce jeune homme résolu, et il ordonna qu'il fût traité avec les plus grands égards. De nos jours, on aurait attaché beaucoup de prix à étudier, chez ce sauvage aux idées si arrêtées, l'effet qu'auraient produit en lui le contact des marins, les merveilles savantes de la navigation et, plus tard, la vue et l'habitation de notre monde civilisé; mais, telles ne furent pas les préoccupations des Espagnols dans cette période, et rien n'a plus transpiré sur ce que devint ce jeune Indien, ni sur les émotions qu'il éprouva dans sa nouvelle existence.
La Niña atterrit le 18 mai à Cuba près d'un grand cap auquel fut donné le nom de cap de la Croix qu'il porte encore; continuant sa route à l'Ouest, elle se trouva au milieu d'un labyrinthe de petites îles et de caves qui rendaient la navigation très-dangereuse et qui exigeaient la plus active surveillance. Les cayes sont des bancs dont le sommet est plat, assez étendu, peu éloigné du niveau de la mer, et qui sont formés de sable mou, de vase, de coraux et de madrépores; quelques-unes ont des arbustes qui verdoient au-dessus de la mer, mais dont le pied est dans l'eau. Les cayes ont acquis depuis lors une grande célébrité, comme ayant servi d'asile et de refuge presque inaccessible aux navires des fameux flibustiers, à ceux des pirates et d'une infinité de corsaires qu'on a vus faire une guerre des plus acharnées, principalement à ces mêmes Espagnols qui alors, sous la conduite de Christophe Colomb, faisaient la conquête des Antilles, et qui sous Cortez, Pizarre et autres vaillants guerriers, devaient compléter celle des deux Amériques. À ces îles et à ces cayes ornées d'une si fraîche verdure, Colomb donna le nom d'Archipel des Jardins de la Reine. De nos jours, les cayes sont, en général, le repaire des contrebandiers.
Quittant l'Archipel des Jardins de la Reine, la flottille trouva, pendant trente-cinq lieues, une mer libre, qu'elle parcourut en côtoyant la partie de l'île qui se trouvait à sa droite, et qui s'appelait Ornofay. La vue des navires européens y excita la joie des naturels qui s'empressaient de se rendre à bord avec des fruits et des présents. Le soir, quand la brise de terre s'élevait, et après les ondées de pluie qui accompagnaient sa venue, on respirait à bord la fraîche douceur d'un air embaumé, apportant en même temps les chants des insulaires ainsi que le bruit des tam-tams ou autres instruments qui leur servaient à célébrer, par des danses et par des chants nationaux, le passage de ces merveilleux étrangers.
Bientôt se présentèrent de nouveaux amas d'îlots et de cayes qui avoisinent l'extrémité occidentale de Cuba. Il faut être marin pour comprendre les peines, les difficultés, les dangers d'un semblable voyage. Les navires touchaient souvent sur des écueils sous-marins, et il fallait des efforts incroyables pour les rafflouer; mais, quoique Colomb tint pour probable qu'il était près de la terre ferme de l'Asie, et que, ce point admis, il eût pu s'arrêter et revenir où des intérêts plus puissants l'appelaient, il continua sa route à l'Ouest afin de vérifier une information que les hommes de l'île lui avaient donnée de l'existence d'un pays voisin où les habitants étaient habillés, et qu'ils appelaient Mangon, nom qu'il pensa pouvoir être celui de Mangi, grande province de l'Asie décrite par Marco Paolo. On lui avait parlé aussi de montagnes un peu plus éloignées, où régnait un monarque puissant dont les vêtements traînaient jusqu'au sol, qu'on qualifiait de saint, et qui ne communiquait ses ordres à ses sujets que par signes. Son imagination le reporta alors aux histoires qu'il avait lues du célèbre prêtre Jean, potentat mystérieux qui a longtemps figuré, tantôt comme souverain, tantôt comme prêtre, dans les narrations des voyageurs orientaux; bientôt ses convictions se communiquant à ses officiers et aux équipages, il n'y eut personne à bord qui ne partageât ses idées à cet égard.
Un jour qu'une corvée de marins était allée à terre pour remplir plusieurs barriques d'eau potable, un archer descendu avec eux s'enfonça dans un bois à la recherche de quelque gibier. Tout à coup, on le vit revenir saisi d'une terreur sans pareille. Il déclarait avoir vu par une clairière, un homme vêtu d'une longue robe blanche, suivi de deux autres portant des tuniques de la même couleur; tous avaient la peau et la complexion d'Européens. Christophe Colomb put se croire, en ce moment, arrivé au pays de Mangon; dans cet espoir, il envoya deux détachements armés pour s'assurer de la vérité de ce rapport. L'un des deux revint sans nouvelles; le second avait suivi à la trace les empreintes de pas figurant des griffes de quelque grand animal qu'on supposa d'abord être un lion ou un gros griffon, mais qui, plus probablement, était un de ces monstrueux crocodiles qui abondaient alors sur ces terres intertropicales. Effrayés, les hommes du détachement revinrent au village; et, comme on acquit dans cette contrée la certitude que ce n'était pas là que l'on plaçait les Indiens habillés, mais beaucoup plus loin, on finit par comprendre que le corps vêtu de blanc aperçu par l'archer, n'était autre chose que la sentinelle de grues blanches gigantesques qui, vue par derrière, à travers des broussailles, et par un homme dont l'esprit était prévenu, pouvait représenter assez bien la hauteur et la rectitude d'une forme humaine. On sait, en effet, que ces oiseaux marchent en compagnie, et que, lorsqu'ils cherchent leur nourriture dans quelque étang, ils ont le soin de laisser quelques-uns d'entre eux à une certaine distance, pour surveiller ce qui se passe auprès, afin d'avertir en cas de l'approche de quelque ennemi.
Toutes ces circonstances, surtout la présence des îlots et des cayes dont on ne voyait pas la fin, décidèrent le grand-amiral à discontinuer ses découvertes le long de l'île de Cuba; ces circonstances étaient, il est vrai, déterminantes; mais nous savons aujourd'hui qu'il ne fallait pas plus de deux ou trois jours de marche pour arriver à l'extrémité de l'île et pour la doubler dans l'occident; or, il est fâcheux, sous un autre rapport, qu'il n'ait pas cru convenable, dans cette position, de poursuivre la route à l'Ouest pendant deux ou trois jours de plus, puisqu'une direction plus utile aurait pu être donnée à ses voyages futurs. Colomb remit donc le cap à l'Est; les équipages épuisés de fatigue, écrasés par la chaleur caniculaire du mois de juillet et presque dépourvus de provisions de campagne, saluèrent cette détermination d'unanimes acclamations.
Selon la plupart des historiens qui ont écrit la vie de Christophe Colomb, il est un point qui n'a pas été contesté; mais qui nous paraît tellement incroyable, que nous déclarons d'avance ne pas pouvoir l'admettre; et qu'après l'avoir aussi rapporté, nous le combattrons immédiatement comme marin, en donnant les motifs qu'en cette qualité nous avons à émettre pour en prouver l'impossibilité; si nous parvenons à faire adopter nos convictions à cet égard, ce sera une des preuves de l'avantage qui existe à ce que la vie de Colomb soit écrite et appréciée par un homme de la même profession que lui.
On affirme qu'avant de discontinuer sa route dans l'Est le long de la bande méridionale de Cuba, l'illustre navigateur avait arrêté le dessein de se diriger vers la mer Rouge, d'y pénétrer, de traverser par terre l'isthme de Suez, et de se rendre en Espagne par la Méditerranée; ou, si ce projet se trouvait être d'une exécution trop difficile, d'attaquer la côte orientale de l'Afrique, d'en faire le tour par le cap de Bonne-Espérance, et d'aller serrer ses voiles à Cadix, près des fameuses colonnes d'Hercule qui, en géographie, étaient le nec plus ultra des anciens. On ajoute que ses officiers partageaient, comme lui, l'opinion que l'île de Cuba était un promontoire de l'Asie; mais que les dangers, la longueur de l'entreprise les effrayèrent, qu'ils employèrent tous les moyens de persuasion pour détourner le grand-amiral de cette idée, que Colomb céda à leurs instances quoique avec beaucoup de répugnance, mais qu'il exigea auparavant que les officiers et les matelots signassent une déclaration dans laquelle ils assuraient être dans la ferme conviction que Cuba appartenait au continent asiatique, et en était le point le plus avancé.
La première partie de ce projet est si absurde, que c'est peu la peine de s'y arrêter, car qu'aurait fait Colomb de ses trois bâtiments, en supposant qu'il eût pu les conduire jusqu'aux bords de l'isthme de Suez? et, dans ces temps où la croix et le croissant étaient en guerre permanente, comment aurait-il pu parvenir à quelqu'un des ports ottomans de la Méditerranée, et y trouver les moyens de se faire transporter, à une époque où la navigation de cette mer était si peu répandue, lui et tous les siens, jusqu'en Espagne?
Admettons maintenant que Colomb et ses compagnons, qui n'avaient d'autres données que la carte de Toscanelli, que les descriptions de Marco Paolo et de Mandeville, n'aient pas soupçonné l'existence du continent américain, et qu'ils aient cru être arrivés aux confins orientaux de l'Asie. Que prouverait tout cela, si ce n'est que l'Asie aurait été avancée beaucoup plus dans l'Orient qu'on n'avait pu encore le vérifier? Mais on ne peut contester que Colomb ne sût fort bien que cette terre de Cuba n'était qu'à environ 90 degrés ou 1,800 lieues marines de l'ancien continent, et que, pour revenir à ce continent en faisant le tour du monde de l'Est à l'Ouest, il y avait 270 autres degrés à parcourir, qui, à cause des détours inévitables, exigeaient au moins une navigation de 6 à 7,000 lieues. Or, comment eût-il pu venir à l'esprit de n'importe quel homme doué d'aussi peu de bon sens qu'on le voudra, qu'avec des navires avariés par de fréquents échouages, des équipages fatigués, sans aucun port de ravitaillement connu, dans des mers infréquentées, sans vivres de campagne, sans presque plus de rechanges, on ait pu penser à s'aventurer dans ce voyage de 6 à 7,000 lieues! Colomb était très-téméraire, dira-t-on; oui certainement, il avait cette qualité du marin de savoir être téméraire à l'occasion; mais aussi, à l'occasion, il était prudent; et, sans ces deux qualités employées à propos, se compensant l'une l'autre, se corrigeant l'une par l'autre, et servant tour à tour, selon que les circonstances l'exigent, nous pouvons poser en principe qu'il n'existe pas de vrai marin; or, Colomb était marin suivant l'expression la plus étendue du mot; et c'est à ce mélange de ces deux qualités qu'il dut et ses découvertes et l'habileté avec laquelle il parvint à les effectuer.
D'ailleurs, dans l'exécution de ces projets, que devenaient sa colonie d'Isabella, les deux bâtiments qu'il y avait laissés et les hommes qui l'y attendaient et qui l'auraient, à juste titre, accusé de la plus légère et de la plus inqualifiable désertion?
Enfin, qu'était-ce que cette prétendue déclaration de ses officiers et de ses matelots dont, en ces temps d'ignorance, l'avis ne pouvait certainement être compté comme ayant quelque valeur? Colomb ne pouvait pas ignorer combien de pareilles déclarations sont de peu d'importance. C'est, en général, un très-mauvais moyen qu'un homme qui a quelque confiance en soi dédaigne toujours d'employer: plus que qui que ce soit, notre illustre navigateur était en droit de se passer de semblables conseils ou de telles approbations; et il l'avait prouvé en plusieurs circonstances très-remarquables.
Nous pensons donc, pour nous résumer, que Colomb a fort bien pu dire qu'il croyait avoir la mer ouverte devant lui jusqu'à l'extrémité méridionale de l'Afrique, et qu'il aurait désiré être en position d'achever la circonnavigation du globe dont ses découvertes laissaient entrevoir la possibilité; mais c'eût été chose insensée à lui, de vouloir alors exécuter cette circonnavigation et d'en avoir le projet assez fermement arrêté pour qu'il ait fallu des instances infinies ainsi qu'une déclaration écrite de ses officiers et de ses matelots pour l'y faire renoncer. C'eût été insensé, disons-nous, et moins qu'à qui que ce soit c'est un reproche qu'on n'a jamais été en droit d'adresser à notre éminent marin.
En reprenant la route à l'Est qui, à longueur égale, exige toujours plus de temps en ces parages, à cause des vents et des courants, que celle que l'on fait à l'Ouest, la petite division navale du grand-amiral eut beaucoup à souffrir de la fatigue, de la pénurie de vivres de campagne et de la chaleur, car on était alors au mois de juillet. Dans la saison qui venait de commencer, la température y est en effet suffocante et presque mortelle aux Européens qui en affrontent les ardeurs. Aujourd'hui même, soit à cause des maladies qui y règnent, soit pour se dérober aux ouragans qui peuvent s'y déclarer, la navigation y est alors presque entièrement interrompue; les bâtiments, quand ils sont forcés de séjourner dans ces pays, s'amarrent à quatre amarres dans le fond le plus reculé de quelque port bien à l'abri; et en général, sur tous les navires qui fréquentent les Antilles, les tentes sont faites dès le matin pour amortir un peu la chaleur sur le pont du bâtiment, et tout travail de force, à moins de circonstances très-pressées, est interdit sur rade, depuis neuf heures du matin jusqu'à cinq heures du soir.
Ces précautions, qui sont loin de suffire de nos jours, et les ressources en hôpitaux, médecins, remèdes, pharmacies et magasins remplis de nos denrées que trouvent nos marins dans ces colonies, manquaient totalement à Colomb ainsi que l'expérience des localités; l'on peut apprécier par là quelle navigation pénible ses bâtiments avaient à faire et combien ils devaient souffrir.
Le 7 juillet, ils mouillèrent, pour prendre quelque repos, à l'embouchure d'une belle rivière. Suivant son habitude, le vice-roi, en signe de prise de possession, y planta une croix; c'était un dimanche matin: un cacique accompagné de plusieurs indigènes voulut être témoin de la cérémonie et Colomb y mit une certaine pompe. La messe fut célébrée avec beaucoup de piété sous un massif de verdure odorante; mais quel ne fut pas l'étonnement de Colomb, lorsque après cette célébration, un vieillard, ami du cacique, s'avança vers lui, avec un maintien fort digne, et lui dit: «J'ai appris que tu étais venu dans ces contrées avec beaucoup de forces, que tu avais soumis plusieurs îles, et que tu as répandu une grande terreur dans divers pays; mais n'en tire pas trop de vanité: les âmes des défunts ont un voyage à accomplir, soit dans un lieu d'horreur et de ténèbres préparé pour ceux qui ont été injustes ou cruels, soit dans un séjour rempli de délices destiné à ceux qui ont fait régner la paix sur la terre et parmi ses habitants. Si donc tu es mortel, aie bien soin de ne faire de mal à qui que ce soit, surtout à ceux qui ne t'en ont pas fait.»
Christophe Colomb, réjoui d'apprendre qu'une aussi saine notion de l'immortalité de l'âme régnait dans les croyances de ces insulaires, fut extrêmement touché de l'allocution que ce vieillard avait prononcée avec une éloquence si naturelle; il le fit assurer, par son interprète, qu'il n'avait été envoyé par ses souverains que dans des vues parfaitement conformes aux doctrines qu'il venait d'entendre, que pour les protéger contre la dévastation ou l'anthropophagie, et que pour soumettre les Caraïbes ou les initier à ces mêmes doctrines. Le vénérable Indien fut très-surpris de comprendre par cette réponse qu'un homme qui lui paraissait aussi extraordinaire que Colomb fût sujet et non pas roi; et quand on lui eut parlé de la beauté de l'Espagne, de la grandeur de ses souverains et des merveilles de l'Europe, il fut saisi d'un désir si violent de s'embarquer avec le grand-amiral et de le suivre, qu'il fallut des efforts inouïs de sa femme, de ses enfants et du cacique lui-même pour l'en dissuader. En commémoration de ce touchant épisode, cette rivière fut nommée Rio-de-la-Misa (rivière de la Messe).
Colomb alla reconnaître le cap de la Croix, et de là il fit route pour la Jamaïque dont il voulait achever l'exploration. Il mouillait presque tous les soirs et il appareillait le matin pour mieux connaître cette île. Dans ses fréquentations avec les naturels, il reçut une visite qui lui rappela, sur une plus grande échelle, le désir du vieillard de Rio-de-la-Misa: ce fut celle d'un cacique et de sa femme suivis de leur famille consistant en deux jeunes filles fort belles, deux fils et cinq de ses frères; tous peints ou tatoués et ornés de plumes, de manteaux, de bijoux, escortés par des porte-étendards et par des Indiens qui faisaient résonner l'air de leurs tam-tams, tambours et trompettes en bois. Ils voulaient aussi s'embarquer avec Colomb et le suivre en Espagne; mais le vice-roi, songeant aux déceptions qu'ils éprouveraient ainsi qu'au malaise auquel ils seraient soumis pendant le voyage, se refusa à cette offre par un sentiment de compassion; il leur fit des présents et il leur dit que, ne devant retourner en Espagne que dans un temps assez éloigné, il était obligé de les prier d'attendre dans leur île, et que, s'il le pouvait, il y reviendrait pour les chercher.
Le 19 du mois d'août, la flottille quitta la Jamaïque; bientôt, elle se trouva près de la longue presqu'île d'Hispaniola connue sous le nom de cap Tiburon, et à laquelle le vice-roi avait donné celui de Saint-Michel. Il côtoya le Midi de l'île; pendant une violente tempête, il eut le bonheur de trouver un abri dans le canal de Saona; mais il n'en fut pas de même des deux bâtiments qui naviguaient avec lui et qui reçurent le mauvais temps en mer: aussi Colomb eut-il beaucoup d'inquiétude sur leur compte.
Étant enfin rejoint par ces bâtiments, il se dirigea vers l'Est pour compléter la reconnaissance des îles Caraïbes. Cependant, cinq mois d'une navigation aussi pénible où tout roulait sur lui, où rien ne se faisait sans qu'il eût bien vu et ordonné, où la surveillance de tous les moments qu'il avait à exercer lui laissait à peine la faculté de prendre quelques heures de repos, toutes ces causes, disons-nous, réagirent de nouveau sur sa constitution; et, succombant, pour ainsi dire, sous le poids de la fatigue et sous l'excès de la chaleur, la maladie, qui fit de rapides progrès, le plongea bientôt dans une profonde léthargie presque semblable à la mort. À bord, on crut impossible qu'il revînt à la santé; dans cette supposition, dont on regardait le fatal dénoûment comme très-prochain, on se hâta de se rendre à Isabella où Colomb était encore dans un état complet d'insensibilité, quand la Niña y arriva. Son frère Barthélemy s'y trouvait rendu et l'y attendait; mais dans quelle fâcheuse situation il le revoyait!