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Vie de Christophe Colomb

PRÉFACE. (continued 2)

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Isabelle fut plus que touchée, car la conviction, et une conviction profonde pénétra cette fois dans son âme; elle s'écria aussitôt: «Qu'il revienne, faites-le revenir!» Mais se rappelant soudainement que Ferdinand, dont le trésor épuisé par ses guerres si glorieuses contre les Maures, craignait de favoriser cette entreprise de peur de n'y pouvoir suffire, elle se leva remplie d'enthousiasme, et elle s'écria de nouveau: «Oui, qu'il revienne; je mets l'expédition au compte de la couronne de Castille, et j'engagerai mes joyaux, mes diamants et mes bijoux pour en couvrir les frais!» On l'a dit, et nous le répétons avec attendrissement: ce mouvement inspiré, cette noble générosité, cette abnégation personnelle marquèrent le plus beau des moments de la vie déjà si belle de la reine, et le titre de patronne de l'événement prodigieux de la découverte du Nouveau-Monde demeure acquis à son nom et à sa volonté.

Saint-Angel ne prit que le temps d'assurer Isabelle qu'il ne serait pas nécessaire qu'elle engageât ses bijoux, et il se hâta d'aller expédier un courrier à Colomb pour l'inviter, de la part de la reine, à retourner sans délai à Santa-Fé.

Pendant que Christophe Colomb s'acheminait vers Cordoue, modestement monté sur une mule et se livrant aux réflexions les plus amères, il se trouvait sur le pont de Pinos, qui n'est qu'à deux lieues de Grenade et qui est célèbre par plusieurs hauts faits de la lutte nationale contre les Maures, lorsque tout à coup il entend les pas d'un cheval lancé à tout élan. Il n'a que le temps de se retourner, et il voit ce cheval et son cavalier qui s'arrêtent auprès de lui: c'était le courrier expédié par Saint-Angel qui, payé comme s'il se fût agi de la destinée de la monarchie espagnole, avait fendu l'espace comme un trait et qui lui remit une lettre en lui disant de tourner bride et de revenir sur ses pas.

Le premier mouvement de l'illustre voyageur, tant son cœur était ulcéré! le porta à répondre qu'il ne reviendrait pas; mais quand il eut lu la lettre, quand il eut appris que la reine le demandait elle-même et qu'elle prenait l'expédition sur le compte de la couronne de Castille, ses yeux se remplirent de larmes de reconnaissance, et, en reprenant subitement la route de Santa-Fé, il s'écria: «Dieu soit loué! c'est lui qui inspire la reine, et je suis sûr du succès!»

Des ordres étaient donnés pour qu'il se présentât immédiatement devant la reine, et l'audience qu'il reçut est encore un de ces faits qui méritent d'être rapportés avec quelques développements.

Colomb approchait alors de sa soixantième année; le temps de son séjour en Espagne lui semblait, tout à l'heure encore, une tache dans son existence, et la vie paraissait se dérober sous lui sans que le but de tous ses efforts fût accompli; cependant, si son cœur était abreuvé de chagrin, il était aussi exempt de faiblesse; si ses cheveux avaient entièrement blanchi, ses yeux avaient conservé tout leur feu; et sa contenance, son maintien n'avaient rien perdu de leur noblesse ou de leur dignité. Tel il était lorsque, introduit devant Isabelle, il s'avança d'un pas solennel, et que, selon l'étiquette de la cour, il se prosterna à ses pieds. La reine, qui ne l'avait jamais regardé ni avec autant d'attention ni avec autant de bienveillance, fut comme saisie de respect, et elle s'empressa de lui dire:

«Segnor Colomb, vous êtes le bien venu, tous nos malentendus ont cessé; relevez-vous, et recevez ma parole qui est un gage certain. Surtout, ajouta-t-elle en se retournant vers les personnes de sa cour, point de discussion; le résultat est trop beau pour en permettre, et je n'en veux plus.»

Un long cri de plaisir s'échappa de toutes les poitrines, et Colomb, avec cette gravité mâle qui donnait tant de prix à ses paroles, lui répondit:

«Reine, mon cœur vous remercie d'une bienveillance qui m'est d'autant plus précieuse que ce matin même je n'osais pas l'espérer, et Dieu vous en récompensera. Mais ne puis-je me flatter que sa Majesté le Roi consentira à ne pas priver mon entreprise de ses lumières et de son appui?»

«Vous êtes serviteur de la couronne de Castille, segnor Colomb; mais rien d'important ne se passe dans mon royaume sans l'approbation du roi d'Aragon, et son consentement est acquis à vos projets, bien que sa sagesse et son esprit supérieur ne l'aient pas laissé embrasser cette cause par les mêmes motifs que ceux qui ont décidé une femme, naturellement plus confiante et plus prompte à espérer.»

«Qui pourrait, dit alors Colomb, de cet accent de sincérité qui lui était particulier, qui pourrait désirer un esprit plus élevé et une foi plus pure que celle de Votre Majesté? Mais si j'ai pris la liberté de parler du roi, c'est que sa prudence et sa protection détourneront de moi les sarcasmes ou les railleries des hommes légers, et me donneront, dans toutes les classes du royaume, un appui moral qui sera d'une très-haute valeur.»

En ce même moment Ferdinand entra, et la reine lui adressa ces paroles, accompagnées d'un regard où brillait le plus vif enthousiasme:

«Nous avons retrouvé notre fugitif; rien, désormais, ne s'oppose à son voyage, et s'il arrive aux Indes, ce sera pour l'Église un triomphe aussi grand que la conquête des pays possédés jadis par les Maures.»

«Je suis très-satisfait, répondit le roi, de revoir le segnor Colomb; et lors même qu'il n'accomplirait que la moitié de nos espérances, la couronne et lui seraient tellement enrichis, qu'il serait embarrassé de son opulence.»

«Un chrétien, répliqua le navigateur, saura toujours comment se servir de son or, aussi longtemps que le Saint-Sépulcre sera au pouvoir des infidèles.» «Comment, dit le roi d'une voix perçante, le segnor Colomb s'occupe à la fois de la découverte de nouvelles régions et d'une croisade contre les infidèles?»

«Sire, tel a toujours été mon projet depuis le moment où j'ai vu deux frères gardiens du Saint-Sépulcre venir dans votre camp parler des menaces que Votre Majesté a eu le noble cœur de braver; et mes richesses, si jamais j'en acquiers, ne sauraient, je pense, trouver un plus digne emploi.»

La reine intervint en cet instant, car elle crut que la conversation prenait un tour fâcheux, et la changeant avec autant d'adresse que de bonté, elle parla à Colomb de ses espérances, de ses projets, de ses voyages passés, des tempêtes qu'il avait essuyées, des combats auxquels il avait assisté et des périls qu'il avait courus. Colomb répondit à tout ce qui concernait ses projets et ses espérances avec une modeste assurance, avec une netteté qui ne laissèrent rien à désirer, qui charmèrent le roi et qui le firent revenir de quelques préventions que le zèle pour le Saint-Sépulcre lui avait inspirées. Quant à ses naufrages, à ses combats, aux dangers auxquels il avait été exposé:

«Depuis que le pouvoir de Dieu, ajouta Colomb, a mis mon esprit en éveil pour des objets plus importants, depuis qu'il m'a choisi pour que sa volonté soit faite, pour que sa parole soit répandue sur toute la terre, ma mémoire a cessé de s'arrêter sur mes périls passés.»

De plus en plus enthousiasmée, Isabelle voulut lui donner une preuve plus convaincante de l'intérêt qu'il lui inspirait, et sachant, en femme d'un naturel exquis, qu'elle allait électriser son cœur paternel, en lui accordant une faveur que les enfants seuls des plus puissantes familles obtenaient, elle lui dit:

«Segnor, vous avez un fils déjà grand, mais qui ne saurait vous suivre sur les mers; il restera donc avec nous, il sera livré à nos soins, et nous le nommons page de don Juan, héritier présomptif de la couronne.»

Christophe Colomb crut rêver; cette bonté l'attendrit jusqu'aux larmes, et l'émotion lui ravissant presque l'usage de la parole, il s'inclina devant la reine, et il lui répondit:

«Je suis à tout jamais le serviteur de Votre Majesté; je suis le sujet et le serviteur des souverains de l'Espagne, mon cœur, mon bras leur sont dévoués et ma vie leur appartient.»

Les formalités légales suivirent cet entretien. Jean de Coloma, secrétaire royal, fut chargé de rédiger la convention écrite qui devait avoir lieu; il s'en entendit avec Colomb, et un traité fut souscrit par lequel il fut convenu:

1o Que Colomb, pour lui-même, pendant sa vie, et dans l'avenir, pour ses héritiers et successeurs, devait jouir du titre de grand-amiral de toutes les mers, de toutes les terres ou continents qu'il pourrait découvrir, et avoir droit aux mêmes honneurs, aux mêmes priviléges que ceux dont le grand-amiral de Castille était en possession;

2o Qu'il serait vice-roi et gouverneur général de toutes les susdites terres ou continents, avec le droit de nommer trois candidats pour le gouvernement de chaque île ou province où il ne siégerait pas en personne, sur lequel nombre de trois, la couronne choisirait le titulaire;

3o Qu'il aurait droit à la dixième partie de tous les bénéfices faits sur les denrées ou les produits des pays placés sous la juridiction de son amirauté;

4o Que lui ou son représentant serait seul juge dans les différends ou contestations qui pourraient s'élever entre le commerce de ce pays et celui de l'Espagne;

5o Qu'il lui serait enfin permis d'entrer, pour la huitième partie, dans les frais de toutes les expéditions qui seraient dirigées vers ces mêmes pays, et qu'en conséquence il aurait droit à la huitième partie des profits faits par ces expéditions.

Ces stipulations furent signées par Ferdinand et par Isabelle à Santa-Fé, le 17 avril 1492; et furent également revêtus de leur signature tous les documents, ordres, mandements et pièces qui firent suite aux stipulations; mais la couronne de Castille demeura isolément chargée de tous les frais de l'expédition, qui fut mise entièrement sous les ordres de Colomb.

La convention dont nous venons de transcrire les termes ne semble avoir, au premier coup d'œil, qu'une importance légale destinée à fixer les priviléges et les droits de l'une des parties intéressées; mais en la lisant attentivement, on y trouve des mots qui ont une immense portée scientifique, et qui prouvent invinciblement que ce n'était pas en aveugle que le savant marin cherchait, par l'Atlantique, une route vers les rivages de l'Inde, mais en homme profond qui croyait très-probable qu'avant d'y arriver, il trouverait des terres interposées.

Dans les temps contemporains, plus tard même et encore aujourd'hui, il s'est trouvé et il se trouve des esprits envieux qui ont cherché à rabaisser la gloire de l'illustre navigateur qui a découvert le Nouveau-Monde, et qui l'ont traité de rêveur ne pensant obstinément qu'au Cathai, qu'à l'île de Cipango, et ne s'étant rendu en Amérique que par l'effet du hasard ou en cherchant des contrées imaginaires.

Ces personnes ignorent donc ou feignent d'ignorer la fameuse parole de Colomb qui, pressé d'arguments par un des docteurs de la conférence de Salamanque, lui répondit que si, dans la direction de l'Ouest, l'Atlantique avait d'autres limites que l'Inde, ces limites, il les découvrirait! Mais cette réponse, fût-elle apocryphe, il n'en saurait être de même des stipulations officielles textuellement reproduites quelques lignes plus haut, et qui furent écrites sous la dictée de Colomb par Jean de Coloma; or, on y voit, à deux reprises différentes, les mots «terres ou continents;» on y voit que Colomb s'y réserve des priviléges, des droits sur ces «terres ou continents» qu'il pourra découvrir, et c'est une preuve incontestable qu'il prévoyait parfaitement que quelque terre ou continent pouvait, devait même exister entre l'Asie et la partie occidentale de l'Europe. La découverte de l'Amérique était donc dans ses combinaisons, et l'on peut affirmer, sur le témoignage des stipulations, qu'il l'avait trouvée par ses prévisions longtemps avant qu'il l'eût vue matériellement.

L'expédition destinée à l'entreprise si chanceuse et si hardie de cette découverte ne fut cependant pas préparée dans l'un des ports principaux de l'Espagne, mais simplement à Palos de Moguer, ce même petit port de l'Andalousie où nous avons vu Colomb aborder en Espagne et aller demander des secours au couvent de la Rabida qui l'avoisinait. Deux raisons le firent choisir: la première, c'est qu'il se trouvait situé en dehors du détroit de Gibraltar, et conséquemment, mieux en position de permettre de prendre le large sans avoir à lutter contre les contrariétés que les navires éprouvent souvent en voulant sortir de la mer Méditerranée; la seconde fut que ce port était frappé d'une condamnation judiciaire par laquelle il était obligé de fournir deux caravelles armées lorsque la couronne d'Espagne l'en requérait.

Il a été d'usage, en Turquie, d'appeler caravelles des bâtiments d'un assez fort tonnage; mais en Espagne et en Portugal, ce nom n'est ordinairement donné qu'à de très-petits navires ne portant que des voiles latines et naviguant assez bien. Telles n'étaient pourtant pas exactement celles qui durent être armées pour le voyage. Les renseignements manquent sur leur grandeur précise, sur leur forme, sur leur grément; les versions sont même très-contradictoires sur ce point, et il est à regretter qu'aucune recherche n'ait pu l'éclaircir complètement; on en est donc réduit à des conjectures, et voici ce qu'on peut en déduire de plus vraisemblable.

Les deux caravelles que Palos pouvait alors équiper pour la couronne étaient deux navires de la dimension de quelques-uns de nos grands caboteurs actuels; l'une s'appelait la Santa-Maria, et l'autre la Niña; une troisième leur fut bientôt adjointe, et son nom était la Pinta. La Santa-Maria seule était pontée ou recouverte en planches ou bordages de bout en bout; les deux autres n'avaient que des ponts partiels à l'arrière et à l'avant. Ces parties, dans les trois caravelles, étaient très-relevées au-dessus de l'eau.

La Santa-Maria, qui devait être montée par Christophe Colomb, était du port de 100 tonneaux et elle était gréée pour porter des voiles carrées; la Niña et la Pinta n'avaient que des voiles latines; elles se trouvaient ainsi dans de très-mauvaises conditions pour pouvoir profiter des vents favorables qu'elles pourraient avoir dans le cours de leur navigation. Le personnel entier n'en excédait pas cent vingt hommes pour les trois navires.

Voilà quelles furent les ressources exiguës qui furent mises à la disposition de Christophe Colomb, et avec lesquelles, aujourd'hui, on ne tenterait pas la plus mince entreprise de ce genre; voilà les éléments avec lesquels il devait exécuter le plus téméraire des voyages, et qu'il accepta sans hésitation, pensant probablement que son expérience, son habileté, sa vigilance pourraient compenser tout ce que ces éléments avaient d'insuffisant ou de défectueux.

Mais il n'en fut pas de même dans la population de Palos ni parmi les marins ou les familles des marins qui devaient s'embarquer sur ces caravelles; la nouvelle de cet armement y fit l'effet d'un coup de foudre: là, comme partout ailleurs, on croyait qu'au delà de certaines limites, même assez rapprochées, l'Océan n'était qu'une espèce de chaos; l'imagination s'y représentait des courants et des tourbillons prêts à entraîner les navires à leur perdition, et l'on était même persuadé qu'une fois arrivé à un certain point, on devait immanquablement tomber dans le vide.

Aussi, un premier ordre de la cour pour armer les caravelles demeura-t-il sans effet; la terreur était si profonde qu'un second ordre plus impératif, autorisant Colomb à agir avec rigueur, fut également méconnu quoiqu'on eût infligé une amende de 200 maravédis par jour de retard. Colomb aurait pu sévir; mais, avec sa sagesse habituelle, il voulut laisser agir le temps; il temporisa donc jusqu'à l'arrivée de Martin-Alonzo Pinzon, qui l'avait si bien compris lors de sa première arrivée à Palos et qu'il attendait prochainement. Alonzo devait, en effet, commander la Pinta, et ce fut avec joie que Colomb le vit se rendre auprès de lui. Les choses commencèrent alors à prendre une tournure plus favorable; les esprits ne revinrent pas entièrement à la vérité, mais ils ne purent être que très-émus en voyant Alonzo, se montrant franc, loyal et résolu comme un vrai marin, fournir à Colomb les fonds nécessaires pour payer, ainsi qu'il s'y était engagé, la huitième partie des frais de l'expédition, accepter le commandement de la Pinta, prendre son frère Francisco-Martin pour second, et solliciter de Colomb le commandement de la Niña pour un autre de ses frères nommé Vincent-Yanez Pinzon.

Sur l'invitation de Jean Perez de Marchena, Colomb, lors de son retour à Palos, s'était établi au couvent de la Rabida où il reçut l'accueil le plus cordial; Jean Perez ne se borna pas à lui prodiguer les soins de l'hospitalité; il présida, en quelque sorte, aux détails de l'expédition: prenant un intérêt excessif à en voir les voiles se déployer vers un monde inconnu qu'il apercevait déjà des yeux de la foi, comme Colomb l'apercevait de ceux du génie, il s'appliqua, par ses exhortations, à changer les dispositions des esprits parmi les matelots destinés à faire partie des équipages, à calmer les terreurs de leurs familles, à dissiper les préjugés sous l'influence desquels ils étaient; et sa parole persuasive secondant les actes dévoués d'Alonzo Pinzon, on put bientôt remarquer qu'un sentiment favorable commençait à se manifester. D'ailleurs, quand ceux qui étaient le plus opposés au voyage se trouvaient en présence de Colomb, le calme, l'énergie, l'enthousiasme de cet homme extraordinaire qui entraînaient ses amis, faisaient toujours une impression involontaire sur leur cœur.

C'était le 12 mai qu'il avait quitté la cour avec de pleins pouvoirs pour commander les deux caravelles de Palos qui devaient être prêtes à prendre la mer dans dix jours, pour lever les marins nécessaires à l'armement, pour fréter ou équiper une troisième caravelle; et la seule restriction qui eut lieu, fut qu'il s'abstiendrait d'aborder, soit à la côte de Guinée, soit à toute autre possession des Portugais récemment découverte. Cependant, ce fut à peine si ses navires purent être prêts avant la fin de juillet, tant il eut d'obstacles à surmonter pour déjouer le mauvais vouloir et les sourdes menées qui venaient à l'encontre de ses opérations! Parmi ceux qui se montrèrent le plus récalcitrants, furent Gomez Rascon et Christophe Quintero, propriétaires de la Niña et de la Pinta; mais en opposition à ces noms, l'histoire a enregistré ceux de Sancho Ruiz, de Pedro Alonzo Niño et de Barthélemy Roldan, habiles pilotes qui furent des plus empressés à se rallier à Colomb.

L'histoire n'a pas oublié, non plus, de recommander aux éloges de la postérité Garcia Fernandez, médecin de Palos, ce même ami de Jean Perez de Marchena qui, consulté par lui sur la validité des théories de Colomb, fut le premier, en Espagne, qui en reconnut la portée, et qui resta inébranlable dans ses opinions, au point de solliciter la faveur de partir avec le grand homme, en sa qualité de médecin.

Lorsque les apprêts du voyage furent à peu près terminés, Colomb, entouré de ses marins, se rendit au couvent pour y recevoir la bénédiction du père supérieur, et pour se mettre, lui, son équipage et ses bâtiments, sous la protection du Ciel. Au moment de franchir le seuil de l'église, ses matelots se rangèrent avec déférence pour le laisser passer le premier: «Entrez, mes amis, entrez, leur dit-il, il n'y a ici ni premier ni dernier; celui qui y est le plus agréable à Dieu, est celui qui y prie avec le plus de ferveur.»

Tous communièrent, tous furent bénis; le village entier s'était rendu à cette cérémonie imposante dans laquelle régna le plus auguste recueillement; quant à Colomb, son air de calme et d'attention prouvait que ses pensées avaient toutes pour objet la bonté de Dieu et la fragilité des choses humaines. Un peu avant que les assistants quittassent l'église, le père supérieur leur fit une allocution qui toucha vivement leurs cœurs, et qui se termina ainsi:

«Mes enfants, lorsque le grand-amiral, que je vois ici confondu dans vos rangs, vint, pour la première fois, frapper à la porte du couvent, Dieu m'inspira la pensée de l'interroger: sa science, son élocution eurent bientôt frappé mon esprit; mais s'il gagna mon âme, ce fut par sa piété que je n'ai jamais vue surpassée chez aucun mortel: ses plus zélés partisans en Espagne sont également ceux qui ont été le plus convaincus de ses sentiments religieux, et qui ont reconnu en lui l'homme qui se regarde comme l'instrument dont la Providence veut se servir pour porter sa parole chez les peuples inconnus qu'elle a révélés à son imagination. Ayez donc en lui, mes enfants, la même confiance qu'il a en Dieu: vous accomplirez ainsi les décrets du Ciel, vous reviendrez comblés de gloire, et vous serez éternellement honorés, comme le sont toujours des hommes de foi, de courage et de résolution!»

Cette cérémonie, dans la petite église d'un couvent jusqu'alors presque ignoré, sans pompe, sans éclat, mais remarquable par une componction sincère, et servant de prélude à l'un des plus grands événements de ce monde, eut un effet moral considérable dans le village ainsi que sur les navires de l'expédition; et réellement, on y trouve un cachet de grandeur et de majesté qui efface, par sa simplicité, tout ce que le faste aurait pu imaginer.

Enfin, les navires étant complètement armés, le départ fut fixé au 3 du mois d'août 1492; ce même jour, Colomb, après avoir écrit une dernière dépêche à la cour, sortit du couvent avec Jean Perez qui voulut l'accompagner jusqu'au canot sur lequel il devait définitivement se rendre à bord de la Santa-Maria.

La route fut d'abord silencieuse car les deux amis étaient absorbés. Le digne ecclésiastique, convaincu par Colomb, croyait certainement ou à l'existence de terres transatlantiques, ou à la possibilité d'atteindre les côtes de l'Asie en cinglant vers l'Ouest; mais au moment de se séparer d'un hôte qu'il affectionnait si tendrement, il ne pouvait penser sans terreur à la longueur du voyage, aux dangers de mers inexplorées qui pouvaient être semées d'écueils et où les navires de l'expédition ne trouveraient ni ports, ni abris connus pour se réfugier; il comparait enfin la faiblesse des moyens avec l'immensité de l'Océan, avec les difficultés incalculables de l'entreprise, et il frémissait intérieurement de la témérité d'un projet qui semblait braver les lois de la nature. De son côté, Colomb se recueillait pour mieux se préparer à remplir ses devoirs; son esprit goûtait un ravissement dont sa sagesse contenait la vivacité, et il paraissait, il était d'autant plus tranquille, que l'heure de l'embarquement s'approchait. Ce fut lui qui rompit le silence, et qui commença ce dernier entretien par ces mots:

«Mon père, je n'oublierai jamais que, sans ressources, sans nourriture, voyageant à pied, je vins, exténué de fatigue, implorer pour mon fils et pour moi la charité du couvent que vous m'y accordâtes avec tant de libéralité! Les temps sont bien changés, et ma position s'est considérablement améliorée; mais le passé reste ineffaçablement gravé dans mon cœur. Vous avez été pour moi l'ami le plus généreux et le plus utile; je vous dois la protection de notre auguste reine et c'est vous qui m'avez fait ce que je suis: lorsque l'obscur Génois n'était rien, c'est vous qui avez commencé à modifier l'opinion des hommes à mon égard. L'avenir est dans les mains de Dieu, et je pars avec la connaissance des dangers de la mer; mais j'espère en Dieu: espérez comme moi et modérez votre affliction, car je sens que le succès de mon entreprise est dans les desseins de la Providence. Aussi, quoi qu'il arrive, Colomb restera inébranlable, et rien ne le fera dévier de son but!»

«Mon fils, lui répondit le père supérieur avec émotion, ta confiance est digne de ton grand cœur; mais il est possible que tu reviennes frustré dans tes espérances; souviens-toi, alors, de Jean Perez et du couvent de la Rabida où tu seras toujours reçu à bras ouverts.»

«Merci, mon père, dit alors Colomb; mais oubliez-moi pendant quelques mois, excepté dans vos prières; quand vous me reverrez, j'aurai accompli un acte qui illustrera la couronne de Castille, au point que la conquête de Grenade ne tiendra qu'un rang très-secondaire dans le règne de Ferdinand et d'Isabelle.»

Alors, le grand-amiral et l'excellent prêtre se pressèrent longtemps dans les bras l'un de l'autre en s'embrassant avec effusion; et jamais père tendre, en voyant son fils sur le point de se lancer dans une entreprise périlleuse, n'a senti son cœur tressaillir plus que le père supérieur lorsqu'il vit Colomb mettre les pieds dans son canot et se diriger vers son bâtiment.

En arrivant abord, Colomb, cet amiral d'un Océan alors ignoré, ce vice-roi de terres encore inconnues, donna l'ordre de mettre sous voiles. Sans être précisément disposés à désobéir, les matelots ne purent entendre donner cet ordre sans se retrouver sous l'empire de leurs terreurs à peine assoupies, et il y eut un moment d'hésitation qu'ils expliquèrent en alléguant, comme le font, même quelquefois encore, des esprits simples ou fanatiques, que le jour fixé pour le départ avait été mal choisi, car il se trouvait être un vendredi, qu'on était habitué, disaient-ils, à considérer comme un jour de malheur et de mauvais augure.

«Mes enfants, leur dit Colomb, ce n'est pas sans y avoir réfléchi que j'ai choisi un vendredi. C'est le jour où le fils de Dieu a bien voulu se sacrifier pour les hommes, c'est le jour de notre rédemption; et loin d'être une annonce de malheur, c'est au contraire un présage de succès. Calmez donc vos inquiétudes et partons remplis d'espoir!»

Ces paroles prononcées avec assurance, la physionomie pénétrée de Colomb, l'attitude décidée d'Alonzo Pinzo et de ses frères calmèrent cette légère effervescence, et les caravelles se mirent en mesure d'appareiller. Elles se trouvaient alors mouillées sous Saltès, petite île placée devant Palos, à l'embouchure des petites rivières Odiel et Tinto, et Colomb, pour ne pas effrayer les esprits, avait eu la bonne politique de faire connaître qu'il voulait d'abord se rendre aux îles Canaries, d'où il se proposait de se diriger constamment vers l'Ouest, jusqu'à ce qu'il eût connaissance des terres transatlantiques. Or, rien ne pouvait être plus judicieux que cette route, car les îles Canaries se trouvent au commencement des parages des vents alizés qui soufflent toujours de la partie du Nord-Est à l'Est, et qui sont si favorables pour un voyage tel que celui que l'illustre navigateur entreprenait. Il ignorait, il est vrai, que la direction de ces vents était presque invariable dans toute la ligne qu'il allait parcourir, mais ce qu'il en avait vu lors de son voyage en Guinée, ce que sa sagacité lui en faisait présumer, furent probablement ce qui le détermina dans le plan de son itinéraire qui ne pouvait être tracé avec plus de jugement. D'ailleurs, avec cette route, si l'île de Cipango, telle qu'elle était portée sur la carte de Toscanelli, existait, il devait l'atteindre après un trajet seulement d'environ 800 lieues marines (4560 kilomètres à peu près).

Mais pendant que les caravelles mettaient sous voiles, elles se trouvèrent soudainement entourées de barques et de chaloupes portant la population presque entière de Palos qui, sous prétexte de venir faire ses adieux, fit retentir l'air de cris de désespoir. Les hommes et les femmes de ces embarcations poussaient des exclamations lamentables, se tordaient les mains en s'agitant dans tous les sens, disaient que les caravelles couraient à une destruction certaine dans les abîmes de l'Océan, et répétèrent ces fables que l'on avait tant de fois débitées sur les projets de Colomb et sur la soi-disante absurdité de ses plans.

Colomb, debout sur la petite dunette qu'on avait établie sur l'arrière du pont pour lui servir de logement particulier, était alors occupé à commander la manœuvre, et son ami, le médecin Garcia Fernandez était auprès de lui. «Vous entendez ces clameurs, lui dit-il; eh bien, elles ne sont pas plus déraisonnables, elles sont même plus excusables que plusieurs des discours que, depuis près de vingt ans, j'ai été condamné à entendre sortir de la bouche de prétendus savants: quand la nuit de l'ignorance obscurcit l'esprit, les pensées entassent des arguments absolument semblables à ceux-ci. Dans leur ressentiment, les entendez-vous qui excitent à la révolte, et qui me maudissent parce que je suis né en pays étranger? Mais viendra le jour où Gênes ne se croira nullement déshonorée pour avoir donné le jour à Christophe Colomb, où votre fière Espagne s'enorgueillira de ma gloire, et où elle s'efforcera de la revendiquer.»

Pour en finir avec ces cris, Colomb ordonna qu'on laissât accoster une de ces chaloupes où il avait remarqué une jeune femme portant un enfant dans ses bras, et qui se faisait distinguer autant par sa jeunesse et sa beauté que par la vivacité de son exaspération. Il demanda son nom; on lui dit que c'était Monica, femme de Pépé, l'un des matelots de son bâtiment. Il la fit monter à bord et il s'avança jusqu'à l'escalier pour la recevoir et pour la mettre à même de faire ses adieux à son mari. Il lui parla avec douceur en présence de tout l'équipage; son regard, qui était d'une sévérité voisine de la rudesse quand il était mécontent, s'empreignit d'un caractère de bénignité qui toucha tous les cœurs et attendrit même celui de Monica qui ne put que pleurer et se taire, quand le grand-amiral lui dit: «Et moi aussi, je laisse derrière moi des êtres qui me sont plus chers que la vie; j'ai aussi un fils, mais qui n'a pas le bonheur d'avoir une mère, et qui serait doublement orphelin s'il nous arrivait malheur; mais nous devons tous obéir à la reine, et nous devons avoir confiance en Dieu, qui nous protégera, puisque nous partons pour accomplir sa volonté.»

Les manœuvres de l'appareillage n'avaient pas été discontinuées; les ancres furent mises en place et saisies le long du bâtiment, les embarcations furent toutes hissées à bord; alors on força de voiles; les chaloupes des habitants de Palos, essayant vainement de suivre les caravelles, finirent par retourner au port, et les matelots voyant leur chef toujours très-décidé, sachant d'ailleurs qu'ils devaient relâcher aux Canaries pour y prendre des vivres frais, espérant peut-être que quelque circonstance mettrait obstacle à leur grand voyage, se soumirent à la nécessité et prirent leur parti sur le départ de Palos.

Les premiers soins du grand-amiral furent d'organiser le service de mer, et de prescrire comment les relations entre son équipage et lui seraient réglées, et comment on honorerait sa dignité. En effet, il connaissait trop bien quelle était la manière d'être des bâtiments, pour ignorer qu'un commandant doit s'abstenir de tout rapport familier avec ses subordonnés, et qu'afin de ne rien perdre du respect et du prestige qu'il savait, par la suite, devoir être si utiles au succès de sa mission, il était convenable qu'il agît, en général, par l'intermédiaire de ses officiers, afin que l'observance rigoureuse des formes et du décorum retînt dans leurs positions respectives des hommes qui pourraient se laisser aller à leurs passions, et qui étaient réunis dans un espace aussi resserré.

Il ne voulut pas, cependant, vivre dans l'ignorance de ce qui se passait ou se disait à bord, car il comprenait fort bien l'importance d'être averti de tout en temps utile, pour pouvoir, au besoin, y obvier à propos. Or, il était parfaitement en mesure sous ce rapport, car Garcia Fernandez, que ses fonctions rapprochaient de tous, devait le mettre dans la confidence de tous les bruits, propos ou projets qui pourraient se tenir ou se discuter dans l'équipage. Il y avait aussi à bord un jeune homme d'un esprit très-chevaleresque qui lui était dévoué: c'était don Pedro Guttierez, gentilhomme de la maison du roi, qui avait voulu se distinguer parmi les habitués du palais en briguant l'honneur de s'embarquer avec Colomb; on disait même qu'il espérait, par là, se rendre digne de la main d'une jeune demoiselle d'une grande beauté attachée à la personne de la reine et qui, comme la reine, avait montré le plus vif enthousiasme pour Christophe Colomb.

En accueillant don Pedro Guttierez à bord, le grand-amiral lui avait dit: «Vous avez raison de croire à ma fortune, quoique j'aie été souvent raillé comme un insensé qui n'avait aucun précédent sur lequel il pût s'étayer; il est vrai que, d'un autre côté, j'ai été encouragé par des princes, des hommes d'État, des ecclésiastiques d'un profond jugement; mais quoi qu'il en soit de leurs opinions diverses, il est un fait constant: c'est que depuis le jour où j'ai été illuminé par l'idée de mon voyage, je vois les terres qui forment la limite de l'Atlantique dans l'Occident aussi distinctement que je puis voir l'étoile polaire pendant la nuit quand le ciel est serein; le soleil lui-même, lorsqu'il se lève, n'est pas plus évident à mes yeux.»

C'était le langage qu'un jeune seigneur de la trempe de don Pedro Guttierez pût le mieux apprécier et qu'il comprenait le mieux; aussi, s'embarqua-t-il rempli d'espérance et de gaieté.

Le troisième jour du voyage, la Pinta mit en panne et signala des avaries; la Santa-Maria s'en approcha et apprit que le gouvernail, dans les mouvements d'un tangage assez vif, s'était démonté et qu'on travaillait à le remettre en place. Cette opération qui demande une mer très-unie, devenait presque impossible avec la houle qu'il y avait alors; aussi Colomb conseilla-t-il d'y renoncer et de chercher à fixer cette machine au moyen de cordes et d'amarrages. Alonzo Pinzon prit, en effet, ce parti, mais il éprouva beaucoup de difficulté à l'assujettir convenablement. Les caravelles purent enfin continuer leur route, et elles arrivèrent aux Canaries où un autre bâtiment fut cherché, mais en vain, pour remplacer la Pinta.

On ne manqua pas d'attribuer le manque de solidité du gouvernail de cette caravelle au ressentiment de Gomez Rascon et de Christophe Quintero, qui en étaient les propriétaires, afin qu'elle ne pût pas tenir la mer et qu'elle revînt à Palos pour qu'ils rentrassent en sa possession; mais ce furent de simples suppositions dont il était impossible de justifier la validité. Ce n'en fut pas moins la cause d'un retard de quinze jours qui furent employés à aller de l'une des îles de cet archipel à l'autre, soit pour chercher un autre navire, soit pour réparer l'avarie, soit enfin pour prendre des vivres frais. Colomb en profita, d'ailleurs, pour faire substituer aux mâts et aux voiles latines de la Niña un grément disposé pour porter des voiles carrées, amélioration importante pour une longue navigation, dans laquelle il importait, par-dessus tout, de pouvoir faire le plus de chemin possible quand le vent serait favorable. Le grand-amiral fut même satisfait que le démontage du gouvernail eût lieu avant l'arrivée aux Canaries, puisque, subséquemment, c'eût été un contre-temps capital; et, à l'équipage qui avait considéré cet événement comme un signe fatal pour l'avenir, il fit facilement comprendre qu'il en résultait un surcroît de garanties pour la sûreté de la navigation.

Lorsque les caravelles arrivèrent à Ténériffe qui est la principale des Canaries, les commandants de la Pinta et de la Niña s'en croyaient encore assez éloignés; mais la vue de ces îles eut lieu à l'heure fixe annoncée par Colomb. Cette exactitude dans ses calculs fut remarquée par les marins qui y virent une preuve authentique de l'habileté de leur chef, et de la supériorité de son instruction sur celle des autres officiers ou pilotes de l'expédition.

Colomb appareilla de ces îles le 6 septembre: toutefois il était vivement préoccupé, car il avait reçu l'avis formel que trois bâtiments de guerre portugais croisaient dans les parages de l'île de Fer, qui est l'île située le plus à l'Occident de cet archipel, et que ces bâtiments avaient ordre de s'opposer à son voyage. Trois mortelles journées de calme survinrent après son appareillage, aussi son impatience à franchir le voisinage de ces îles était-elle extrême; mais il ne faisait que peu ou point de route. Il fut même porté par les courants jusqu'en vue de l'île si redoutée, et il s'en approchait constamment au point de n'en être plus qu'à huit lieues, lorsqu'une brise favorable se leva et lui permit de s'en éloigner sans avoir vu aucun des navires dont il craignait tant la rencontre.

Il gouverna alors à l'Ouest et il quitta ces parages sans retour; mais tandis que ses anxiétés évanouies lui permettaient de se livrer à la joie, le cœur manquait entièrement aux matelots qui, en perdant la terre de vue, crurent avoir dit un adieu éternel à leur pays, à leurs familles, à leurs amis, au monde entier, et ne voyaient devant eux que dangers, mystère et chaos; les plus intrépides versèrent eux-mêmes des larmes et firent éclater de désolantes lamentations. Colomb crut convenable de les haranguer; il les fit rassembler sur le gaillard d'arrière, et, du haut de sa dunette, la tête découverte, le regard serein, le maintien assuré, la parole grave et convaincue, il leur dit:

«Braves marins, mes compagnons, mes frères, l'île de Fer a disparu et avec elle la crainte des perfides Portugais! Vous le voyez, le vent nous favorise, le temps est admirable, et ces mers qu'on vous avait assuré devoir être si orageuses, si menaçantes, sont calmes et unies comme la Méditerranée dans ses plus beaux jours: il en sera de même des autres terreurs qu'on a cherché à répandre dans vos esprits! Voguons donc sans inquiétudes et sans soucis comme de vrais marins; avançons-nous avec résolution vers les contrées inconnues où nous envoient nos souverains, ayons enfin la gloire de tracer aux générations futures la route qui conduit aux extrémités de l'univers, et ce sera pour nous la source de tous les biens, de tous les honneurs, de toutes les prospérités!»

Présumant, toutefois, que les dispositions des équipages de la Pinta et de la Niña étaient semblables à celles des marins de la Santa-Maria, le grand-amiral signala aux commandants Alonzo et Vincent Pinzon de se rendre à son bord. Ils y vinrent et ils lui dirent, en effet, que les murmures prenaient un caractère alarmant, au point de leur faire craindre un soulèvement.

«Vous devez assez connaître les hommes, leur répondit Colomb, pour savoir que si une trop grande familiarité nuit au respect, un peu de condescendance employée à propos contribue beaucoup à gagner les cœurs; tâchez donc d'agir selon les circonstances, tantôt avec fermeté, tantôt avec bienveillance: surveillez les plus audacieux, soyez affables envers les bons, encouragez-les tous et soutenez leur moral par l'espoir de récompenses non moins que par la perspective de la gloire ou des honneurs qui les attendent.»

Les deux commandants s'engagèrent à suivre cette ligne de conduite, mais en exprimant la crainte qu'il leur fût bien difficile de s'opposer à la volonté que leurs matelots commençaient à exprimer de s'emparer des bâtiments et de retourner à Palos.

«N'y consentez jamais, leur répondit Colomb avec véhémence: ce serait un opprobre pour vous. Dites-leur, s'ils semblent vouloir se porter à quelques excès, que je connais leurs noms, que je sais leurs projets et que je les menace de toute ma sévérité, de toute la rigueur des lois, de tout le courroux de nos souverains. Ajoutez que s'ils venaient, par malheur pour eux, à céder à leurs folles terreurs, ils feraient acte de lâche pusillanimité, et qu'au lieu de l'illustration et du renom qui seront leur partage s'ils restent fidèles à leur devoir, ils seront, en arrivant en Espagne, jugés, condamnés comme des traîtres, et qu'ils termineront dans la honte et dans la prison le reste de leurs jours déshonorés. En un mot, soyez vigilants, soyez fermes, résistez à propos; surtout ne transigez jamais avec la révolte, et gardez-vous de pactiser avec la sédition.»

Puis, prenant un ton moins sévère, il termina ainsi cet entretien:

«Quant à notre navigation, marchons toujours de conserve; suivez-moi d'aussi près que vous le pourrez, et si, par quelque circonstance fâcheuse, nous nous trouvons séparés, vous continuerez à gouverner à l'Ouest; lorsqu'à partir de l'île de Fer, il y aura près de mille lieues de parcourues sur cet air-de-vent, redoublez de surveillance, sondez souvent, tenez compte de tous les pronostics qui s'offriront à vous, mais si vous prévoyez quelque danger à faire du chemin pendant la nuit, mettez alors en panne et reprenez votre route au retour du jour jusqu'à ce qu'enfin vous ayez vu la terre que vous devez immanquablement découvrir! En agissant ainsi, cela convenu et ces points expliqués, prenons congé les uns des autres; embrassons-nous, mes chers amis, et à la garde de Dieu qui m'a inspiré dans mes projets!»

Ce mélange de fermeté et de douceur, la résolution inébranlable du grand-amiral portée à la connaissance de l'équipage de la Santa-Maria par Garcia Fernandez et par don Pedro Guttierez présents à l'entrevue, ramenèrent un peu l'esprit des marins, et le temps magnifique dont l'expédition continua à jouir y contribua aussi beaucoup.

Le dimanche 15 septembre, la messe fut célébrée avec la ponctualité accoutumée; le soir, les matelots se réunirent encore pour la prière qui fut mêlée de chants religieux: les caravelles avaient, pour ce moment de la journée, l'ordre de se rapprocher le plus possible de la Santa-Maria, qui occupait le centre dans la ligne de front qu'elles suivaient alors, et elles formaient ainsi une sorte de temple à ciel découvert au milieu de ces vastes mers infréquentées jusque-là. L'espérance, la gaieté qui rayonnaient sur tous les visages, furent accrues par un cri de la vigie qui montra l'avant comme si elle apercevait quelque chose à l'horizon. Les yeux se portèrent dans cette direction, et l'on vit effectivement comme un vaste champ d'herbes marines d'un vert luisant qui couvraient un espace immense. Colomb s'empressa de faire sonder; quand il se fut assuré que le fond était toujours à une profondeur inaccessible à la sonde, il pensa qu'il ne devait y avoir aucune terre de quelque étendue dans le voisinage, et que ces herbes n'avaient pas été détachées de rochers situés dans l'Occident, d'autant qu'il avait fort bien remarqué que les courants de ces parages suivaient la direction de l'Est à l'Ouest; mais il n'en avait fait part à personne, dans la crainte de faire naître de nouvelles appréhensions.

Il avait même le soin d'altérer tous les jours un peu en moins la longueur de la route qu'il faisait, et son estime ostensible du chemin total parcouru le plaçait toujours ainsi, moins loin des îles Canaries qu'il ne l'était réellement; il espérait par là que les inquiétudes seraient d'autant moins grandes parmi ses marins, qu'ils se croiraient moins avancés dans l'immensité des mers qu'ils parcouraient.

Mais la vue de ces herbes impressionna différemment les équipages des trois caravelles; ils se persuadèrent facilement qu'elles étaient l'annonce d'une terre peu distante dans l'Occident, d'où elles avaient été arrachées par les vents et transportées au large par les lames de la mer; ils échangèrent donc des cris de joie, des paroles d'espérance que Colomb se garda bien de contrarier; et ceux qui précédemment avaient été le plus sur le point de se livrer au désespoir, s'abandonnèrent le plus aussi à des transports d'allégresse inouïs.

On a souvent remarqué que ce ne fut pas le moindre des mérites de Christophe Colomb que d'avoir réussi dans son entreprise, avec les instruments nautiques de l'époque et dans l'état d'enfance où la science de la navigation était alors. La boussole était en usage, à la vérité, mais on n'avait encore observé ni l'inclinaison de l'aiguille aimantée, ni seulement sa déclinaison ou variation qui importe beaucoup plus aux marins. On ignorait donc qu'elle déviait du Nord, non-seulement dans le même pays et à des époques différentes ou même sous certaines influences, mais encore selon les latitudes, surtout selon les longitudes où l'on se trouvait, et qu'il pouvait y avoir entre deux points du globe et au même instant, une différence de direction de l'aiguille aimantée qui pouvait aller jusqu'à 25 degrés et même au delà.

La première fois que Colomb soupçonna cette irrégularité, ç'avait été dans la soirée du 13 septembre, au coucher du soleil; il s'en émut et il continua pendant plusieurs jours à comparer l'air-de-vent donné par la boussole avec celui où devait se trouver le soleil, soit à son lever ou à son coucher, soit à midi, et il fit aussi plusieurs comparaisons avec l'étoile polaire. Ces observations confirmèrent sa première remarque, et, comme il vit que l'irrégularité allait en croissant, il comprit que ce pourrait être à bord un sujet d'inquiétudes; il se garda donc bien d'en rien communiquer à qui que ce fût, et il se contenta de diriger sa route en conséquence.

Toutefois, les pilotes des caravelles ne manquèrent pas de constater ces différences lorsqu'elles eurent acquis une certaine gravité; ils s'en alarmèrent, ils divulguèrent leurs craintes, et, bientôt, les équipages se croyant près d'arriver dans des contrées où les lois de la nature étaient totalement interverties, se laissèrent aller à un véritable désespoir.

Le grand-amiral fit encore preuve, en cette circonstance, d'une grande habileté; il réunit les pilotes, les blâma de n'en avoir pas conféré avec lui avant d'en parler aux équipages, il leur dit avec assurance que l'aiguille aimantée n'avait pas varié, mais que l'étoile polaire, comme le soleil, comme tous les autres corps célestes, avait des mouvements particuliers; enfin, que c'était à ces mouvements et non à une irrégularité de la boussole, qu'on devait attribuer ces différences. Il leur montra alors son journal, il leur fit voir qu'il y avait noté ces mêmes différences, qu'il en avait tenu compte, mais qu'il ne s'en était nullement inquiété, et qu'il les engageait à en faire autant, à s'en rapporter à lui qui avait passé sa vie à étudier les phénomènes du ciel, et à faire connaître ces explications aux matelots, qui revinrent alors un peu de leur frayeur, d'autant qu'ils avaient tous la plus haute idée des talents et de l'instruction de leur chef.

Mais Garcia Fernandez était un homme trop instruit pour croire à cette explication, et il en entretint Christophe Colomb.

«Non, digne ami, lui répondit Colomb, ce n'est pas à des mouvements particuliers des astres qu'il faut attribuer l'irrégularité de la boussole en ce moment; c'est à la boussole elle-même, qui, à ce qu'il paraît, a une direction différente selon les pays où l'on se trouve, ce qu'il est facile de corriger en l'observant avec soin: elle ne cesse donc pas d'être notre guide; mais il vaut mieux que nos marins croient qu'elle ne chancelle pas dans ces parages infréquentés, il vaut mieux qu'ils demeurent convaincus de son infaillibilité dont nul ne doutait, que de la fixité des astres, qu'en apparence ils voient tous les jours se lever, se coucher, monter sur l'horizon et errer dans les cieux, de manière à ce qu'ils puissent leur supposer quelques oscillations de peu d'importance dans leurs mouvements. Ainsi, cher Fernandez, nous naviguerons désormais avec autant de sécurité que par le passé; et loin d'être découragés par la constatation de la variation de l'aiguille aimantée, nous devons nous réjouir d'avoir fait une découverte qui donnera droit à l'expédition de se glorifier d'avoir agrandi le cercle des connaissances de l'esprit humain.»

L'incident de l'émotion causée par la variation de la boussole avait eu lieu presque en même temps que la rencontre que firent les caravelles du mât d'un navire qui avait probablement péri en mer dans un des voyages des Portugais le long du littoral africain et que les courants avaient emporté au large. Les équipages en furent d'abord très-fortement préoccupés, mais Colomb leur démontra facilement que ce ne pouvait être dans ces parages que le naufrage avait eu lieu, ni dans ceux vers lesquels ils cinglaient, puisque c'était évidemment le mât d'un bâtiment portugais et qu'aucun de ces bâtiments n'avait jamais encore perdu la terre de vue; qu'ainsi, ce débris avait été fortuitement transporté par les flots, et qu'il n'y avait aucune déduction fâcheuse à en tirer qui fût applicable à leur voyage. Cet argument réussit mieux encore que celui dont Colomb s'était servi au sujet de la boussole, et les esprits se calmèrent; mais on pouvait prévoir dès lors par combien de difficultés sans cesse renaissantes le voyage serait entravé.

Les caravelles naviguaient, cependant, sur la lisière des régions des vents alizés, lesquels ne sont dans toute leur force que plus avant entre le tropique et l'équateur; et bien qu'elles trouvassent un temps généralement très-beau, elles ne laissaient pas que d'éprouver quelquefois des calmes, quelquefois des brises contraires et de la pluie; mais les vents de la partie de l'Est ne tardaient pas à reprendre leur empire, et malgré ces alternatives, elles s'avançaient toujours vers l'Occident et pénétraient un peu entre les tropiques quoiqu'en gouvernant à l'Ouest, et cela par l'effet de la variation de la boussole.

Autant étaient changeants le temps, la mer ou les vents, autant et plus encore étaient variables les sentiments des matelots de l'expédition, qui passaient successivement de la crainte à l'espérance et de l'espérance à l'abattement ou à la consternation.

Si le vent devenait défavorable, il leur semblait que la Providence, se déclarant visiblement contre eux, leur ordonnait d'abandonner un voyage si téméraire et de revenir dans leur patrie.

Lorsque, plus tard, les brises de la partie de l'Est recommençaient à souffler, ils en tiraient la conséquence que ce serait folie de continuer à se laisser aller à leur impulsion, puisque régnant le plus habituellement dans ces parages, toute lutte contre elles deviendrait impossible et tout retour en Espagne leur serait interdit.

Colomb, informé de tout par Fernandez et par don Pedro Guttierez, ne se laissait pas émouvoir par ces contrastes, par ces plaintes que, jusqu'à un certain point, il était loin de blâmer; il écoutait, cependant, tout ce qui lui revenait par ces bouches amies, il étudiait tous les symptômes, il dictait les réponses qu'il y avait à faire contre les objections diverses qu'on lui soumettait, et il restait aussi calme que confiant.

Un jour, dans un de ces champs d'herbes appelées aujourd'hui raisins du tropique, et que les caravelles avaient à traverser, un crabe fut découvert vivant et saisi par un matelot de la Santa-Maria. Le grand-amiral, à qui il fut apporté, le prit entre ses doigts, le regarda quelque temps avec un plaisir indicible; puis il fit remarquer qu'il était probable que la terre vers laquelle les caravelles se dirigeaient ne devait pas être très-éloignée, car un si petit animal n'aurait certainement pas pu survivre longtemps à l'accident qui l'en avait arraché. Quelques grands oiseaux d'espèces inconnues furent vus aussi vers ce même jour, planant au haut des airs et se dirigeant de l'Occident à l'Orient. Colomb, qui les avait aperçus le premier, en conclut qu'ils provenaient de ces mêmes contrées vers lesquelles l'expédition gouvernait, et une joie vive éclata dans les esprits.

Mais bientôt les champs d'herbes devinrent plus étendus et les herbes elles-mêmes plus épaisses, au point que les navires éprouvaient quelque difficulté, malgré la brise assez fraîche qui soufflait, à se frayer leur route. En voyant, à perte de vue, ces mers qui ressemblaient à d'immenses prairies submergées, les équipages se crurent perdus à tout jamais, s'imaginant que bientôt ils ne pourraient ni avancer, ni reculer. Ils se rappelèrent alors tout ce qu'ils avaient entendu dire sur les limites probables de l'Atlantique qu'on ne pourrait jamais atteindre impunément, et ils pensèrent que leurs navires étaient destinés à être comme enclavés dans ces masses d'herbes et à y périr immanquablement avec eux.

Si, ensuite, parvenant à sortir de ces sortes de liens, ils se retrouvaient dans des eaux claires, et s'il survenait un jour ou deux de calme: «Voici actuellement, disaient-ils, un Océan sans vagues; on n'a jamais vu de mer si morte; ses eaux sont si tranquilles qu'on croirait qu'elles n'obéissent pas aux lois de la nature; et Dieu a, sans doute, entouré d'une ceinture d'eau dormante ces parties de l'univers, pour défendre aux hommes d'y pénétrer.»

Mais quand ils apercevaient, ainsi qu'il arrive parfois, des nuages épais ramassés aux extrémités de l'horizon comme s'ils planaient sur la terre, le cœur leur revenait, et ils commençaient de nouveau à espérer, jusqu'à ce qu'ils se fussent assurés que ce n'étaient que de fausses indications.

Les poissons volants, dont on n'avait jamais entendu parler jusque-là, vinrent à leur tour vivifier la scène. Ce ne fut pas sans un sentiment de satisfaction que l'on contemplait leurs bandes sortir de l'eau par essaims, fournir une assez longue course avec leurs nageoires ailées, et s'abattre, soit à quelque distance des caravelles, soit quelquefois sur les navires eux-mêmes, et y donner l'occasion d'un excellent régal. Garcia Fernandez ne manqua pas de saisir cette occasion pour dire avec conviction qu'il était impossible qu'on fut arrivé aux limites fatales de l'univers, lorsqu'il y avait tant d'êtres vivants autour d'eux qui annonçaient plutôt la fécondité de la nature que son impuissance, ou que la destruction de tous les corps.

Une troupe d'oiseaux venant du Nord servit une fois de prétexte à Alonzo Pinzon pour demander à gouverner dans cette direction; le grand-amiral lui répondit avec douceur, mais avec fermeté, et il continua à faire route vers l'Ouest.

Cependant les caravelles s'avançaient toujours en parcourant un espace d'environ quarante lieues par jour; mais quoique Colomb continuât à dissimuler une partie du chemin parcouru, ainsi que celui que faisaient faire les courants et qu'il estimait à quatre lieues de plus en vingt-quatre heures, les équipages n'en voyaient pas moins avec terreur la distance qui les séparait de l'Espagne augmenter à chaque instant, et ils perdirent presque jusqu'au dernier rayon d'espoir; mais quelques oiseaux d'un volume plus petit que ceux qui avaient été observés auparavant, parurent à leurs yeux, et leur courage en fut un peu ranimé, car ils durent croire qu'ils ne pouvaient s'être élancés que de quelque point d'une terre peu éloignée.

Cette heureuse disposition des esprits ne se soutint pas; la situation de Colomb devint plus critique, et il y avait à peine quinze jours qu'on avait cessé d'apercevoir l'île de Fer, dont on pouvait alors se trouver à quatre cents lieues environ dans l'Ouest, que l'impatience des matelots prit un commencement de caractère de révolte.

Ils se rassemblèrent d'abord par groupes de trois ou quatre dans les endroits les plus écartés ou les moins surveillés du navire, et ils y donnèrent un libre cours à leur mécontentement. Bientôt, s'excitant les uns les autres, ces groupes devinrent plus nombreux, et, leur audace augmentant, ils poussèrent des murmures et proférèrent des menaces envers le grand-amiral. Ils le traitaient d'ambitieux, d'insensé qui, dans un accès de folie, avait conçu la résolution d'entreprendre quelque chose d'extravagant pour se faire remarquer. Quelle obligation, ajoutaient-ils, pouvait les lier envers lui et les forcer à le suivre, et jusqu'où pouvait-il exiger leur obéissance, puisqu'ils avaient pénétré sans rien trouver, bien plus avant qu'aucun homme ne l'eût déjà fait! Devaient-ils continuer jusqu'à ce que leurs bâtiments eussent péri, ou jusqu'à ce que tout espoir de retour, sur d'aussi frêles navires, fût devenu totalement impossible! Qui pourrait les blâmer, lorsqu'il serait évidemment démontré qu'en revenant sur leurs pas, ils n'auraient fait qu'agir dans l'intérêt bien motivé du salut de leurs vies? Et ils allaient jusqu'à s'écrier dans leur désespoir, que le chef qu'on leur avait donné était un étranger, n'ayant en Espagne ni amis, ni crédit; que son projet avait été condamné comme celui d'un visionnaire, par des hommes du plus haut rang, de la plus grande instruction; qu'ainsi, non-seulement personne n'entreprendrait de le justifier ou de le venger, mais encore qu'on s'en réjouirait. Il n'y avait donc plus qu'à se révolter; il fut même proposé, pour empêcher toutes plaintes ou récriminations futures de Colomb, de le jeter à la mer, se réservant de dire que c'était lui-même qui y serait tombé par accident, en observant les astres avec ses instruments nautiques.

Le grand-amiral n'ignorait rien de ce qui se passait dans ces conciliabules et il se promettait bien d'agir avec énergie au premier acte qui se manifesterait ouvertement; mais il temporisait, espérant toujours que quelque circonstance heureuse ferait d'elle-même changer ces sentiments hostiles. Sa contenance était donc toujours aussi sereine; quand il trouvait une occasion naturelle de parler à son équipage, c'était toujours avec sa même adresse, calmant les uns par des paroles bienveillantes, excitant l'orgueil ou la cupidité de quelques autres par des espérances d'honneurs, de gloire ou de richesse, et faisant connaître à tous, que s'il éclatait quelque mutinerie, il saurait bien à qui s'adresser comme en étant les chefs ou les fauteurs; qu'enfin s'il voulait bien paraître ignorer quelques paroles dont il ne voulait pas exagérer la portée et qu'il était enclin à pardonner à cause de la nature toute particulière de sa mission, il n'en connaissait pas moins toute l'étendue des pouvoirs coercitifs que le roi et la reine avaient mis en ses mains, et qu'il saurait très-bien s'en servir envers les séditieux, si jamais on se portait à quelque fait qui lui prouvât qu'il en existait à son bord.

Un phénomène particulier aux mers intertropicales est celui qui donne le spectacle magnifique des couchers du soleil les plus éblouissants qu'il soit possible de s'imaginer. Tantôt on croit voir, avec les couleurs les plus vives, de vastes cités dont ne sauraient approcher ni Constantinople, ses mosquées en amphithéâtre et ses minarets, ni Saint-Pétersbourg avec ses dômes, ses coupoles, ses flèches étincelantes et ses toitures peintes de couleurs les plus variées, ni Grenade et son magique Alhambra, ni Calcutta, la ville des palais, son beau ciel et l'admirable végétation qui l'entoure; tantôt on voit à l'horizon des prairies émaillées de fleurs lumineuses, des campagnes couvertes de châteaux, de verdure ou de bosquets; un autre jour, ce sont des batailles livrées par des guerriers gigantesques dont la tête paraît atteindre le firmament, couverts d'armures où resplendissent les rayons les plus ardents de l'astre qui les éclaire et qui les pare de ses reflets les plus brillants. Ces guerriers mouvants, qui selon les caprices de la marche des nuages, courent, se poursuivent, se défendent, se frappent, tombent ou se relèvent, ont une animation prodigieuse qui va jusqu'à électriser le spectateur; mais la scène dure peu, car le soleil n'y rase jamais l'horizon; il semble se précipiter au-dessous plutôt qu'y descendre, et le crépuscule y est toujours fort court.

Un soir, c'était le 25 septembre, un semblable spectacle vint réjouir les esprits, mais l'intérêt en fut d'autant plus vif, que ce fut une chaîne de montagnes parfaitement ressemblantes à celles de notre globe, qui s'offrit à tous les yeux. Les caravelles, selon l'usage, s'étaient, rapprochées pour la prière, et l'apparence avait tellement l'air de la vérité que Colomb lui-même s'y méprit. «Terre! terre!» s'écrie Alonzo Pinzon, «je réclame la récompense promise à celui qui la verra le premier!»

Le noble visage du grand-amiral rayonna du transport de joie le plus expressif; il monta sur sa dunette, se découvrit la tête, jeta vers le ciel un regard de reconnaissance infinie; et d'une voix émue, mais sonore, il entonna le Gloria in excelsis, que tous les équipages chantèrent aussi, avec autant de ferveur que d'enthousiasme.

«Gloire à Dieu au plus haut des cieux!» s'écriaient ces rudes marins dont les cœurs étaient attendris par le souvenir de leurs dangers, de leurs espérances, ou par l'image de leurs succès. «Nous vous louons, répétaient-ils en chœur, nous vous bénissons, nous vous adorons, grand Dieu, nous vous glorifions, nous vous rendons grâce pour tous vos bienfaits, Seigneur, Dieu, Roi céleste, Dieu tout-puissant!»

Dans ce chant majestueux qui se rapproche du langage des anges, autant que l'on peut croire que l'homme puisse imiter les choses divines, dans cet hymne sublime qui, pour la première fois retentissait au milieu des vastes et profondes solitudes de l'Océan, ces voix presque en délire s'harmoniaient avec le bruit des vagues qui, séparées par la proue des caravelles, se repliaient sur leurs flancs comme pour les caresser avec amour, et semblaient se complaire à répéter les louanges du Créateur.

Le soleil avait disparu sous l'horizon, le jour s'était complètement assombri, mais les voix retentissaient encore, et les yeux n'avaient pas cessé de se tourner vers le point où se concentraient toutes les pensées. La nuit se passa dans la plus grande anxiété; on veilla avec attention, on fit route avec précaution, personne ne quitta le pont; Colomb l'aurait quitté moins encore que les autres tant il était ému! et, par le sillage que l'on faisait, on espérait être arrivé le lendemain matin à une petite distance de cette terre tant désirée.

Le soleil se leva et répandit ses rayons sur le vaste panorama de la mer. À mesure que la lumière rendait les objets plus distincts, chacun enfonçait ses regards vers l'Occident. D'abord on n'eut que la crainte de ne pas revoir les montagnes de la veille; mais quand le soupçon fut changé en certitude, les cœurs furent glacés d'effroi: on comprit qu'on avait été le jouet d'une de ces dispositions particulières de l'atmosphère de ces climats, et le plus profond abattement succéda, parmi les équipages, à la joie que tout à l'heure encore ils venaient de faire éclater.

Les murmures recommencèrent alors; mais le 29 septembre on vit un oiseau de l'espèce de ceux que nous appelons frégates, et que les marins pensaient devoir peu s'éloigner des terres. Son passage ranima un peu l'espoir qui s'éteignait; on trouvait aussi du charme à respirer l'air de la température agréable où l'on se trouvait et qui faisait dire à Colomb, dans son journal, qu'il se serait volontiers cru reporté dans les sites délicieux de l'Andalousie, s'il avait entendu le chant du rossignol.

Pour donner un but positif aux idées des matelots, Colomb, tout en recommandant d'être très-attentif dorénavant à ne pas prendre l'image pour la réalité, promit d'ajouter, personnellement, une bonne récompense à celle qui avait été destinée par les souverains, en faveur de celui qui apercevrait la terre le premier.

Quelques journées s'écoulèrent dans une alternative modérée où l'espérance remportait sur le mécontentement, tant les signes précurseurs de la terre devenait nombreux!

Un phénomène nouveau vint, toutefois, effrayer les marins de l'expédition: ce fut l'aspect enflammé de la mer dans les sombres nuits de la zone torride. Cet effet, connu sous le nom de phosphorescence, est tellement vif qu'il éclaire sensiblement les voiles, les cordages et le corps entier du navire à l'extérieur, et que la moindre ondulation donne naissance à une sorte de flamme blanchâtre: on l'attribue, aujourd'hui, à la réunion en ces parages d'une infinité de mollusques qui ont la propriété de produire de la lumière en certains cas, et ordinairement de l'électricité. On dit aussi que cette lumière est due à des particules de corps organisés qui, quelquefois, ressemblent à une sorte de poussière couleur de paille brune. Il arrive, quand la mer est phosphorescente, qu'il s'y forme des bandes éclatantes séparées par des points obscurs qui simulent des brisants; d'ailleurs, elle est alors grasse au toucher, laisse une trace onctueuse à la peau, et répand souvent une odeur désagréable.

Il faut convenir que des hommes aussi équivoquement disposés que les matelots de l'expédition durent être effrayés par ce spectacle inattendu, et que c'est bien alors qu'ils purent penser être transportés dans ces mers horribles qu'on leur avait dit, avant leur départ, qu'ils allaient affronter; ils se crurent voués à un incendie complet, et furent tellement saisis de terreur qu'à peine ils osèrent murmurer. Le grand-amiral fit puiser un seau d'eau, il y trempa son bras qu'il retira sain et sauf. L'équipage commença à se rassurer; Colomb continua paisiblement ensuite sa route au milieu de ces feux et de ces récifs apparents qui furent franchis sans inconvénient: et, quand le jour revint aussi pur, aussi radieux que la veille, on vit qu'on avait encore été le jouet d'une illusion, et l'on retrouva avec la clarté du soleil, avec la douceur de l'atmosphère, la confiance qu'on avait momentanément perdue.

Les esprits des matelots étaient évidemment dans cette espèce d'état fébrile pendant lequel on se laisse aller aux changements les plus soudains, et Colomb avait encore de rudes crises à traverser. Heureusement la mer de ces parages était, comme on le voit le plus souvent, presque aussi unie que celle d'une rivière, le ciel était pur, l'air doux, et c'étaient des motifs qui empêchaient de s'abandonner au désespoir.

Le 4 octobre, la flotille parcourut 190 milles marins: ce fut le plus long trajet depuis le départ. Le 5, la Santa-Maria atteignit le sillage de 9 milles marins par heure, qu'elle ne pouvait jamais dépasser, ce qui promettait une aussi bonne journée; mais la brise, fléchit et ce sillage ne se soutint pas.

À la faveur de ces résultats, le grand-amiral calcula, le 7 octobre, qu'il devait être sur le point d'atteindre le lieu où il supposait, d'après la carte de Toscanelli, que se trouvait la grande île de Cipango, et il fut confirmé dans l'idée qu'il s'approchait de quelque terre considérable, en voyant plusieurs troupes d'oiseaux de peu de grosseur qui se dirigèrent, le soir, vers l'Ouest-Sud-Ouest, comme faisant un dernier effort pour voler au gîte que leur faisaient deviner la finesse de leurs organes, leurs habitudes et l'acuité de leurs instincts.

Alonzo Pinzon et ses deux frères, Vincent et François, qui furent également frappés de la direction suivie par ces oiseaux, demandèrent au grand-amiral l'autorisation de se rendre à bord de la Santa-Maria pour en conférer avec lui; quand ils furent auprès de Colomb, ils le prièrent instamment, et pour eux, et pour le contentement de leurs équipages, de donner la route à l'Ouest-Sud-Ouest, au lieu de l'Ouest qui était toujours l'air-de-vent suivi par les caravelles.

«Le désir de vous être agréable, leur dit Colomb, me fait accéder aujourd'hui à une demande de changement de route que j'ai déjà refusée dans une circonstance précédente: il est prudent et politique, ajouta-t-il, d'avoir de la condescendance lorsqu'il n'y a que peu d'inconvénients matériels à en montrer. Actuellement, nous devons être assez près de la terre pour qu'une déviation de quelques degrés ne nous la fasse pas manquer, tandis que la première fois que ce changement me fut proposé, cette déviation aurait pu nous conduire tout à fait à côté de notre but, je ne veux donc pas me montrer obstiné hors de propos; mais si dans deux jours la terre n'a pas été découverte, nous remettrons le cap à l'Ouest, car avec l'Ouest-Sud-Ouest prolongé nous allongerions trop notre route, puisque c'est l'Ouest qui doit probablement nous conduire le plus promptement possible au terme de nos travaux.»

Il était impossible de mieux allier le devoir et la dignité à la condescendance; aussi les frères Pinzon se séparèrent-ils de Colomb avec satisfaction, et les équipages accueillirent-ils cette nouvelle avec un transport de reconnaissance.

Quand ils furent partis, Colomb adressa la parole à Garcia Fernandez qui avait été présent à l'entretien, et, d'un ton profondément mélancolique, il lui dit: «Alonzo est certainement un marin très-hardi et fort habile, c'est un homme à qui j'ai les plus grandes obligations; mais il commence à hésiter, et je crains que ses idées n'aient plus la même solidité qu'auparavant: puisse l'accueil que j'ai fait à sa demande le ramener! mais certainement je ne gouvernerai pas plus de deux jours à l'Ouest-Sud-Ouest, car ce qui n'est presque d'aucune importance pendant un si petit laps de temps, pourrait devenir très-préjudiciable en se prolongeant.»

Pendant ces deux jours, les marins éprouvèrent quelque chose de vague, comme un pressentiment qui les avertissait que la terre était proche, et qu'on était sur le point de faire une grande découverte. Cette impression les plongeait dans de grandes inquiétudes; aussi, quand, au bout de deux jours de la route nouvelle, ils trouvèrent que leur espoir avait encore était déçu, leur pressentiment ne les abandonna pas encore, mais ils virent avec plaisir gouverner de nouveau à l'Ouest, persuadés alors que c'était en effet dans cette direction que la terre existait. Les caravelles profitèrent de cette bonne disposition des esprits et se couvrirent de toutes les voiles qu'elles pouvaient porter. Le même soir, des oiseaux reparurent et s'approchèrent considérablement des navires; des herbes d'un vert très-frais furent vues surnageant sur la mer, et ces indices favorables augmentèrent la joie des matelots.

Toutefois, la terre ne parut pas le lendemain, 10 octobre, et, quand les matelots de la Santa-Maria eurent vu le soleil s'abaisser au-dessous de l'horizon, sans que cet objet de leurs espérances, sur lequel ils comptaient tant, se fût montré à leurs yeux, ils poussèrent de violentes clameurs et, atteignant les limites du désespoir, ils s'attroupèrent et s'avancèrent résolument vers la dunette du grand-amiral, en s'écriant qu'ils exigeaient positivement qu'il les fît retourner en Espagne, et en le menaçant, s'il n'y consentait pas, de se porter aux dernières extrémités.

Colomb sortit de sa dunette et s'avança vers les rebelles avec toute l'expression d'une physionomie indignée qui, pendant un instant, fit bondir leur cœur et réprima leur audace.

«Je veux bien vous expliquer, leur dit-il avec sévérité, que nous sommes trop avancés pour songer au retour; que nous manquerions de vivres et d'eau pour l'effectuer, et que notre seul salut est dans la découverte de la terre qui est devant nous, et même tout me dit assez près de nous!»

«En Espagne, à Palos!» répétèrent-ils tout d'une voix; et puis, comme ayant été frappés de l'argument du grand-amiral, ils ajoutèrent: «Eh bien! puisque la terre est si près de nous, si nous vous obéissons trois jours encore, et que nous ne l'ayons pas vue, nous conduirez-vous alors en Espagne?»

«C'en est trop, leur répondit Colomb étonné de tant d'audace; n'oubliez pas que l'inspiration de mon voyage me vient de Dieu lui-même; souvenez-vous que ma mission m'a été donnée par nos souverains, que je leur ai promis de l'accomplir, que, quoi qu'il arrive, je ferai mon devoir, que je suis préparé à tout, que je saurai user des pouvoirs qui ont été mis à ma disposition, et qu'enfin jamais je ne céderai, non, jamais! ainsi, retirez-vous et craignez de m'irriter!»

Cela dit avec fermeté, Colomb rentra dans sa dunette, et les mutins, cédant à l'air de grande autorité qui rehaussait l'effet des paroles de leur chef, se dispersèrent, mais non sans continuer à murmurer, quoique beaucoup plus sourdement.

«Ami Guttierez, dit Colomb à ce jeune seigneur qui rentra avec lui, qu'il se présente une occasion, et l'on verra que je sais encore manier une épée ou un pistolet aussi bien qu'un compas et qu'un astrolabe! Mais retenez bien ceci: j'ai la conviction intime qu'avant trois jours la terre sera découverte; et si ce n'eût été l'humiliation de céder à la violence, j'aurais volontiers souscrit à la condition de ces trois jours que ces audacieux voulaient m'imposer.»

«J'épiais ces insolents, lui répondit Guttierez, et si je me suis contenu, ce n'est que par respect pour vous, seigneur grand-amiral; mais j'ai à mon côté une fine lame de Tolède qui a fait défaillir plus d'un Maure; vienne le moment, alors on verra qu'elle est toujours en des mains dignes de la porter ... Pour moi, je ne connais qu'une chose: c'est que j'ai promis à notre reine adorée de vous suivre partout pour voir les limites de l'Atlantique dans l'Occident; or, quelles qu'elles soient, fussent-elles, comme on l'a souvent dit, un gouffre immense qui doit tous nous engloutir, j'en jure par don Fernand d'Aragon, mon maître et mon souverain, j'y périrai, ou je pourrai dire à Leurs Majestés que je les ai vues!»

Colomb sourit avec bienveillance, et, après avoir rassuré don Pedro, il le remercia des sentiments chevaleresques qu'il venait d'exprimer avec tant de noblesse et d'énergie.

On a cependant écrit que Colomb fut forcé de capituler avec ses subordonnés et qu'il s'engagea, en cette occasion, à renoncer à l'entreprise, s'il ne voyait pas la terre dans trois jours; mais le fait est complètement faux. Les journaux de l'expédition, les mémoires de Garcia Fernandez, les documents de l'époque prouvent formellement que cette faiblesse a été faussement attribuée au grand navigateur, qui, aux heures d'incertitude les plus sombres, ne perdit jamais l'exercice tout entier de son autorité, maintenant ses résolutions inébranlables à la distance où il était de l'Europe, avec autant de fermeté, avec le même sang-froid que s'il avait commandé dans une rade ou dans un port de la métropole.

Le 11 fut un beau jour, car les indices les plus certains et les plus nombreux se présentèrent aux caravelles.

D'abord, ce fut le marin de la Santa-Maria, en vigie dans la mâture, qui jeta un cri de joie, et qui montra avec vivacité un objet flottant, que tous se précipitèrent le long du bord pour mieux apercevoir. C'était un jonc d'un vert frais et éclatant, qui fit pousser de bruyantes acclamations et au sujet duquel Colomb fit la remarque que les plantes marines pouvaient naître, croître dans les profondeurs de la mer, et s'en détacher par la suite; mais qu'il fallait aux joncs la lumière du jour, et que celui-ci ne pouvait avoir végété que sur une terre voisine.

Quelques heures plus tard, on vit des débris de plantes terrestres toutes fraîches; vers midi, ce fut un de ces poissons à la robe sombre, de moyenne grosseur, d'une espèce étrangère à l'Europe, et de ceux qui vivent évidemment et d'habitude sur les hauts-fonds ou parmi les roches.

La Pinta et la Niña semblaient avoir des ailes; elles se rapprochaient à chaque instant du grand-amiral pour lui communiquer leurs impressions, puis elles s'en écartaient pour chercher de nouveaux motifs de confiance, passant, repassant comme par un jeu frivole, et toujours avec quelques bonnes nouvelles à donner.

«Qu'avez-vous donc, mon cher Vincent, dit une fois le grand-amiral au commandant de la Niña, que vous me ralliez si vite avec tant d'émotion?»

«C'est une branche d'arbuste, répondit Vincent Pinzon, qui vient de passer le long de mon bord, et que nous avons tous vue avec ses feuilles merveilleusement découpées, et même portant encore de petits fruits.»

«C'est bien, digne ami, vous dites vrai, c'est un augure qui ne peut tromper; allons, courage; à l'Ouest, toujours à l'Ouest, et nous arriverons bientôt!»

Presque au même moment, Alonzo Pinzon se rapprocha aussi de Colomb, et le ravissement étouffait sa voix, car il avait vu, et il eut toutes les peines du monde à l'exprimer, il avait vu une tige de canne à sucre, comme celle que les Génois et les Vénitiens apportaient ou recevaient de l'Orient par la mer Noire et par les communications qui existaient entre eux et les Indes orientales.

Enfin, un tronc d'arbre fut recueilli, ainsi qu'une petite planche d'un bois inconnu dans nos climats et un bâton assez artistement sculpté ou travaillé. Ces objets furent tous retirés de la mer par les embarcations des navires, et portés sur le pont de la Santa-Maria.

«Que Dieu soit loué, s'écria Colomb, non-seulement nous allons voir la terre, mais encore une terre habitée par des êtres intelligents; allons! voilà assez de preuves, ne perdons plus de temps; à l'Ouest, à l'Ouest, et toujours à l'Ouest!»

Le soir, après la prière, les matelots entonnèrent d'eux mêmes le Salve regina, chant religieux si cher aux marins d'autrefois, qui se plaçaient toujours sous la protection de la divine Marie! Colomb fit, après que le chant fut achevé, un discours éminemment pathétique, dans lequel il affirma qu'avant vingt-quatre heures la terre serait découverte, et où il n'oublia pas de remercier la Providence de l'avoir toujours conduit comme par la main, et de lui avoir accordé les vents les plus favorables, la mer la plus unie, le temps le plus beau qu'un marin pût désirer.

Il serait impossible de décrire le degré d'allégresse et d'espérance qui régnait parmi les équipages; de joyeuses paroles étaient échangées; des chants, des exclamations sortaient de toutes les poitrines; les cœurs étaient émus et même attendris; et la moindre saillie provoquait le rire, là où, vingt-quatre heures auparavant, tout était ténèbres et consternation. Les minutes s'écoulaient rapidement; ce n'était plus vers l'arrière et vers l'Espagne que les yeux et les pensées se reportaient, mais vers l'avant, vers ce magique Ouest que Colomb leur indiquait avec une confiance si parfaite que nul ne croyait plus à ses mystères.

La présence des objets que l'on venait de recueillir, de voir et de toucher, avait créé un véritable délire. On n'avait jusqu'alors rencontré que des oiseaux, des poissons, des herbes marines, signes souvent incertains; mais ce qu'ils avaient sous les yeux témoignait si fortement qu'ils étaient près d'une terre habitée, qu'ils ne pouvaient se refuser à cette évidence; enfin tous les doutes s'étaient évanouis devant cette confirmation inespérée des prédictions du grand-amiral; aussi tous se mirent-ils à contempler d'un œil vigilant la ligne resplendissante de l'horizon au moment du coucher du soleil, et ils s'apprêtèrent à redoubler d'attention quand ils n'auraient plus à regarder que la nappe assombrie de l'eau et ses paillettes étincelantes.

Quoique la couleur de la mer n'eût rien perdu de sa transparence, Colomb avait fait sonder avec une ligne de 250 brasses, qui n'atteignit pas le fond: «Eh bien, dit-il alors, mettons toutes voiles dehors, approchons-nous encore; mais redoublons de surveillance, car la terre n'est certainement pas loin!»

Personne, on le pense bien, ne songea à se coucher ni à dormir, tant on était agité, tant la scène était attachante et tant l'intérêt était excité! Qu'allait-on voir? Où allait-on aborder? Comment étaient faites les rives que l'on allait découvrir? Quels êtres les habitaient? Étaient-ce des hommes comme nous, ou une race étrange et monstrueuse? Verrait-on, enfin, une solitude sauvage, image du chaos, ou bien des champs couverts de plantes odoriférantes, d'arbustes en fleurs et de villes d'or, comme on se représentait quelquefois celles dont la splendeur était décrite par les voyageurs qui avaient pénétré dans l'Orient, et admiré sa civilisation?

Pour calmer leur imagination, les matelots se mirent à chanter de nouveau le Salve regina! Ce fut une chose solennelle que d'entendre les accents de la prière se mêler aux soupirs de la brise et au bruissement de l'eau dans ce désert océanique; jamais cet hymne n'avait si doucement retenti aux oreilles charmées de Colomb.

À dix heures du soir, pendant que chacun, l'œil fixé vers l'horizon scrutait jusqu'aux plus vagues indications de la terre, Colomb, qui veillait autant et plus encore que les autres, aperçut tout à coup, par le travers, une lumière qui se balançait à une certaine distance, dont il perdait la trace par intervalles, et qu'il revoyait bientôt de nouveau. Guttierez, à qui il communiqua cette découverte, regarda dans la direction indiquée par Colomb et distingua parfaitement la lumière. Colomb fit alors appeler Rodrigue Sanchez de Ségovie, qui était l'administrateur de la flotille; il voulut lui montrer la lumière, mais elle avait disparu; cependant elle se remontra quelque temps après, et tous les trois la virent très-distinctement. «Cette lumière vient de quelque côte ou d'une barque de pêcheurs, dit le grand-amiral, et, certainement, nous verrons la terre cette nuit!»

Mais comme cette lumière s'évanouit ensuite définitivement, les matelots finirent par n'y attacher aucune importance. Cependant la brise avait fraîchi: les caravelles avaient atteint les 9 nœuds ou milles marins à l'heure, qui étaient le maximum de la vitesse de la Santa-Maria; elles continuèrent à naviguer toutes voiles dehors, et toujours le cap à l'Ouest.

Par intervalles, les marins tressaillaient au sifflement du vent dans les cordages, comme s'ils eussent entendu les voix sinistres d'un pays inconnu; quelquefois même, quand la lame battait la muraille de la Santa-Maria, ils tournaient la tête, comme s'attendant à voir une foule d'êtres bizarres sortir du monde occidental, et apparaître sur le pont. Soudainement, lorsque les esprits étaient le plus impressionnés, un vif éclat de lumière très-apparent et très-voisin frappa tous les regards, et immédiatement après, une détonation formidable se fit entendre.

«Amis, s'écria le grand-amiral, c'est le signal convenu; la Pinta me signale la terre par un coup de canon! Voyez-la qui met en panne comme si elle craignait de la trop approcher; mettons en panne aussi, et au point du jour nous y débarquerons!

La Pinta, qui, à cause de son moindre tirant d'eau, marchait en avant de la Santa-Maria, avait en effet vu la terre; c'était un matelot habitant de Triana, faubourg de Séville, mais né à Alcala de la Guadaira, et nommé Rodrigue Berméjo qui l'avait découverte: son nom mérite d'être soigneusement inscrit et conservé à côté de celui de Colomb, comme ayant été le premier à confirmer positivement les théories et les prévisions du savant chef de l'expédition. La récompense promise d'une pension de 10,000 maravédis ne lui fut cependant pas accordée par la suite, car on crut devoir en faire l'honneur à Colomb qui avait découvert la lumière vue à dix heures; mais il fut généreusement indemnisé.

La nuit était assez claire, le ciel brillait de mille étoiles: de l'Océan même semblait émaner une certaine lueur; on aperçut alors visiblement, des trois caravelles, une bande assez étendue où l'azur du ciel cessait, et où une sombre éminence s'élevait au-dessus de l'eau. Cette éminence avait tous les caractères d'une côte; on en distinguait les anfractuosités, les contours, presque les couleurs, et il n'était plus permis de douter.

Ce fut dans la nuit du 11 au 12 octobre, à deux heures du matin, et le trente-cinquième jour du voyage depuis le départ des Canaries, qu'eut lieu ce grand événement qui prouva la justesse des calculs, des plans de Colomb, longtemps l'objet de l'insulte ou de la dérision, mais, en ce moment, devenus le titre et le sceau d'une gloire qui doit durer aussi longtemps que durera l'univers.

Quels furent les transports, les réflexions, les extases des marins de l'expédition pendant les trois heures qui suivirent la découverte de la terre, serait difficile à décrire, tant avait été précédemment douteuse et imprévue, pour eux, la vue de cette même terre qu'ils avaient sous les yeux, et dont la présence, d'ailleurs, se manifestait par un autre sens, celui de l'odorat: aussi était-ce avec des délices incomparables qu'ils aspiraient la brise embaumée qui portait jusqu'à bord les exhalaisons parfumées de la terre!

Le grand-amiral gardait le silence; les émotions comme les siennes se révèlent rarement par des paroles, mais son cœur, toujours animé par la piété la plus sincère, était rempli de reconnaissance envers la Divinité. Sur la foi de Toscanelli et de Marco-Paolo, il se croyait, à la vérité, en face de l'Inde ou de quelqu'une de ses îles; cependant, ce qu'il devait bientôt voir avec détail était encore sous le voile des conjectures; mais, à tout événement, il était prêt à tout, et il ne pouvait aborder dans aucune contrée qu'il n'eût prévu, dans ses combinaisons, ce qu'elle devait ou bien ce qu'elle pouvait être.

Enfin, le jour tant désiré parut; il fut annoncé par les teintes riantes dont se colore l'Orient, avant le lever du soleil, et le mystère de l'Océan qui avait dit son premier mot pendant l'obscurité de la nuit, fut dévoilé à tous les yeux. Dès lors, la lumière qui se répandait faiblement d'abord, et bientôt à flots sur cette terre qui était directement opposée à ses rayons comme pour les mieux recevoir, rendit plus distincts ses rivages, et fit détacher ensuite, à l'intérieur, des clairières, des arbres, des coteaux, qui s'élevaient par degrés du sein de l'obscurité, jusqu'à ce que le tableau tout entier fût visible par l'effet des clartés resplendissantes de l'astre qui en faisait successivement ressortir les beautés. D'abord, le soleil en dora les parties les plus saillantes; et, peu à peu, l'on reconnut que la terre découverte était une île de peu d'étendue, bien boisée, d'un aspect vert et brillant, d'une configuration assez gracieuse pour paraître un paradis aux yeux d'hommes qui, naguère, avaient perdu l'espoir de jamais revoir la terre ferme.

La vue du sol nourricier est toujours douce au marin, dont l'existence, en grande partie, se passe entre le ciel et l'eau; mais quel charme ne devait-elle pas avoir pour ceux qu'elle venait arracher au désespoir?

Le soleil était à peine levé que l'on aperçut des êtres humains sortir des bois de l'île et regarder, avec stupéfaction les maisons flottantes que la nuit avait amenées devant leur île, et qu'ils croyaient être descendues du ciel.

Les caravelles s'approchèrent jusqu'à pouvoir jeter l'ancre; elles mouillèrent, et le grand-amiral, devenu le vice-roi de tous les pays qu'il allait découvrir, se prépara à débarquer pour prendre possession de l'île au nom des souverains de la monarchie espagnole.

Christophe Colomb brûlait, il est vrai, d'impatience d'imprimer, le premier, le pied d'un Européen sur ces rivages et d'y arborer, dans le signe de la croix et avec le drapeau de l'Espagne, l'étendard d'une conquête qu'il ne devait qu'à son génie; mais il contint son impatience afin de pouvoir mettre à ce débarquement toute la pompe dont un acte aussi solennel était digne; il prit dans son canot les commandants de la Pinta et de la Niña, et il se fit escorter par les personnes les plus notables de l'expédition ainsi que par un certain nombre de matelots armés.

Christophe Colomb était revêtu d'un riche costume en écarlate et il portait dans ses mains l'étendard royal. En prenant pied, il se prosterna contre la terre, la baisa avec ferveur, et il rendit grâce à Dieu dans une prière latine qui nous a été conservée:

«Ô toi, disait-il dans cette prière, ô toi, qui, par l'énergie de ta parole, as créé le firmament, la mer et la terre! que ton nom soit béni et glorifié! Que ta majesté et ta souveraineté soient exaltées de siècle en siècle, toi, qui as permis que, par le plus humble de tes serviteurs, ton nom sacré soit connu et répandu dans cette partie jusqu'ici cachée de notre univers!»

Se relevant ensuite, il s'avança d'un pas grave et majestueux, en faisant briller son épée et en déployant son étendard. Il fut suivi par Alonzo et par Vincent Pinzon, qui tenaient aussi d'une main leur épée nue, et de l'autre des bannières nationales ornées de croix, symboles d'une expédition entreprise pour la propagation de la religion chrétienne, et groupées, comme dans l'étendard royal, autour d'un F et d'un Y couronnés, initiales des noms espagnols de leurs souverains, Fernando et Ysabel.

Toutes les formalités usitées en pareil cas furent observées pour la prise de possession de l'île par le vice-roi, au nom de ses souverains; ensuite, il promena autour de lui ses yeux émerveillés, pour contempler sa découverte.

En ce moment, les matelots, que le respect seul et l'étiquette avaient retenus, fascinés par l'air de noble dignité de leur chef, se précipitèrent vers lui, le félicitèrent dans les termes les plus enthousiastes et exprimèrent le plus vif repentir. Ô destinée, ô exemple frappant de la versatilité des jugements humains! Celui qu'on avait récemment maudit comme un détestable aventurier, comme un homme égoïste, orgueilleux, obstiné; celui-là même qu'on avait médité de mettre à mort, passait maintenant presque pour un dieu, et l'on jurait de lui obéir toujours, quoi qu'il commandât ou qu'il voulût! C'était à qui fléchirait le genou devant lui, à qui approcherait ses lèvres de ses vêtements ou de ses mains, à qui le glorifierait avec le plus d'exagération!

Le vice-roi ne parut pas plus enorgueilli de ces adulations qu'il n'avait été intimidé des menaces qu'on avait osé lui faire; il conserva l'extérieur du plus parfait décorum, et attribua son succès à la divine Providence seule, qu'il remercia d'avoir bien voulu le choisir, entre tous, pour être l'instrument de ses desseins; mais certes il eût été bien pardonnable, s'il se fût dit alors:

«Je suis ici, malgré les obstacles les plus multipliés, en dépit des prédictions les plus sinistres, et après avoir été, pendant près de vingt ans, l'objet de l'insulte, de la dérision, du mépris d'hommes qui avaient un grand nom dans la science, dans la politique, dans la société; j'y arrive à un âge où l'épuisement des forces physiques commence généralement à se faire sentir; eh bien, j'y suis par la force de mon génie, par l'énergie de mon caractère, par la hardiesse de mes conceptions; et c'est uniquement à ma perspicacité, à mon courage, à ma persévérance que je le dois!»

Oui, certes, il aurait été pardonnable d'avoir cédé à ce mouvement d'un noble orgueil; il n'aurait, d'ailleurs, parlé que comme nous parlons aujourd'hui de sa personne, que comme, dans tous les siècles, en parlera la postérité.

Il se contenta seulement de dire, en citant un de ceux qui avaient cru le plus à l'impossibilité de se maintenir debout dans les contrées qui avoisinent plus ou moins les Antipodes: «J'ignore effectivement pourquoi cela est; mais, plus que jamais, nous devons dire que la terre est sphérique, que pourtant nous nous tenons fort bien ici sur nos pieds, et que la nature est un législateur qui sait se faire respecter!» À cette époque où les lois de la gravitation n'avaient pas encore été trouvées, on ne pouvait rien dire de plus sensé; et quelle modestie dans ce discours, quelles paroles remarquables, quel langage touchant!

Enfin, le problème le plus ardu qu'il fût possible de poser, était résolu; il l'était avec des moyens fort peu en rapport avec la grandeur de l'entreprise; les limites de l'Atlantique dans l'Occident, limites que l'on croyait inabordables, étaient atteintes, et Colomb, d'un seul coup, surpassait en gloire tous les génies de l'univers, comme aussi il surpassait en audace tous les marins du Portugal, malgré les grandes découvertes dues à leurs opiniâtres travaux!

Il faut avoir vu l'opulente végétation, la fraîcheur et la verdure éternelle des îles intertropicales pour se faire une idée de l'aspect que présentait celle sur laquelle nos marins venaient de débarquer. La nature agreste de celle-ci, tout en ayant quelque chose de sauvage, n'en avait pas moins la physionomie d'un verger continu où des arbres chargés de fruits qui paraissaient excellents, abondaient; aussi était-elle habitée; car les naturels qui, d'abord, s'étaient cachés dans les bois, en voyant de près des êtres animés dont la structure avait de l'analogie avec la leur, en sortirent bientôt en foule, et s'approchèrent de Colomb. Ils étaient totalement nus; la vue des bâtiments leur avait causé un étonnement prodigieux: les manœuvres exécutées comme sans efforts, les voiles ployées et serrées comme par enchantement et qu'ils croyaient être des ailes avec lesquelles ces bâtiments étaient descendus du ciel, leur arrêt subit au milieu de l'eau à l'aide de leurs ancres qu'ils ne voyaient pas, leurs bateaux se détachant du bord et portant à terre des êtres dont les vêtements et les armes resplendissaient au soleil, tout leur avait d'abord inspiré l'épouvante, et ils s'étaient réfugiés dans leurs forêts.

Reconnaissant bientôt, cependant, que ces étrangers ne cherchaient ni à les poursuivre, ni à les molester, et la curiosité les excitant, ils s'étaient hasardés à s'en approcher, se prosternant fréquemment contre la terre en signe de soumission, et donnant alternativement des marques de crainte ou d'adoration. La teinte blanche de la peau des Espagnols, leur barbe, leur costume, leurs armes les frappèrent d'admiration: le vice-roi, surtout, par sa taille élevée, son port majestueux, ses habits éclatants, la déférence respectueuse que chacun lui témoignait, attirait plus particulièrement leur attention.

Colomb, charmé de leur simplicité, de leur douceur, de la confiance qui leur était si promptement revenue, se prêta aux mouvements de leur curiosité: les sauvages furent gagnés par cette bienveillance, et ils n'en crurent pas moins qu'ils avaient devant eux des créatures célestes qui, pendant la nuit, étaient entrées dans les maisons flottantes qu'ils apercevaient non loin du rivage, et qu'après en avoir déployé les ailes immenses, ils étaient descendus sur les bords de leur île.

Le grand-amiral avait trop de sagacité pour ne pas imaginer aussitôt, qu'une aussi petite île ne pouvait pas être habitée, sans qu'il y eût dans le voisinage des terres plus étendues qui formaient le centre de la population de ces contrées, et c'est ce qu'il se proposait de chercher à éclaircir, dès que les premiers moyens de se faire comprendre seraient effectués. Il sut même, dès ce moment, que l'île était nommée Guanahani par les naturels; mais, dans sa prise de possession, il avait cru devoir lui donner le nom de San-Salvador, qui exprimait parfaitement l'impatience avec laquelle sa découverte avait été attendue, et qui était une marque de reconnaissance envers la Divinité. Cette île de San-Salvador est une de celles qui forment le petit archipel des îles Lucayes ou de Bahama, que l'on voit dans la bande septentrionale des Antilles, et quoiqu'elle continue à être ainsi appelée par la plupart des nations maritimes de l'univers, cependant les Anglais ont eu le mauvais goût de la débaptiser, et ils la nomment Cat-Island ou l'Île du Chat: si c'est par un effet de leur orgueil national qu'ils ont opéré ce changement, on ne saurait disconvenir qu'il est impossible de l'outrer à ce point et aussi mal à propos.

Ces insulaires furent aussi, de leur côté, l'objet d'un examen très-empressé de la part des Espagnols, car ils différaient complètement de toutes les races connues jusqu'alors chez les Européens. Leur peau, d'une teinte cuivrée, était peinte de couleurs variées, et chargée de devises qui leur donnaient une apparence fantastique; ils n'avaient pas de barbe, leurs cheveux n'étaient pas crépus comme ceux des hommes originaires de l'Afrique et vivant sous la même latitude, mais droits et rudes; sur les côtés, ils étaient coupés un peu au-dessus des oreilles, mais ils pendaient par derrière jusque sur leurs épaules. Quoique peints, on discernait que leurs traits étaient agréables et doux; ils avaient des yeux remarquablement beaux et des fronts élevés; leur taille était moyenne, leurs formes bien prises, et la plupart de ceux qui étaient alors présents ne paraissaient pas avoir plus de trente ans.

Parmi les insulaires présents, il n'y avait qu'une seule femme; elle était d'une grande jeunesse, entièrement nue comme ses autres compatriotes, et parfaitement bien faite. En résumé, ils parurent tous appartenir à un peuple simple, sans artifice, de mœurs douces, et manifestant d'aimables dispositions. Les hommes n'avaient pour armes que des lances en bois durci au feu, dont la pointe avait été formée à l'aide de cailloux aigus et d'os de poissons desséchés. Quant au fer, ils ne le connaissaient nullement, à tel point qu'un sabre dégainé leur étant présenté, ils le saisirent, en en pressant le tranchant contre leurs mains. Colomb leur distribua quelques cadeaux de bonnets en couleur, de verroterie, de grelots, clochettes ou autres bagatelles qu'ils reçurent comme les dons les plus précieux, s'empressant de s'en orner, et charmés de les avoir en leur possession.

Hélas! ces peuples, au contact de la race blanche, ont depuis longtemps disparu de cette île ainsi que de toutes celles qui l'avoisinent, et c'est à peine si l'on en voit aujourd'hui quelques restes sur le continent américain, dont ils ont abandonné le littoral aux Européens. Tels Christophe Colomb les dépeignit en 1492, tels, en 1822, nous les avons retrouvés dans la Guyane: là, tous les ans, quelques-uns d'entre eux descendent la rivière d'Oyapok dans leurs pirogues ou canots, et ils vont à Cayenne se présenter au gouverneur de la colonie; les promesses de bonne intelligence se renouvellent des deux parts, et là se font quelques échanges de présents; eux, apportant des ouvrages en nattes, paniers, armes des sauvages ou autres objets vraiment remarquables par le fini du travail, et recevant des armes européennes, des étoffes de nos pays, de la coutellerie surtout, pour laquelle ils montrent une véritable passion. Un trait saillant de leur caractère est l'horreur et le dégoût que leur inspire la vue des noirs africains qui se trouvent à Cayenne, et dont ils se regardent comme les ennemis naturels.

Comme Colomb croyait être débarqué sur quelque île qui dépendait de l'Asie, il donna tout naturellement le nom d'Indiens aux naturels de l'île, et c'est ce nom qui prévaut encore, quoique l'on ait appris depuis lors que c'est à un continent interposé entre ceux d'Europe et d'Asie que cette même île appartient: seulement, aujourd'hui, on distingue ces deux parties du monde par les désignations d'Indes occidentales et d'Indes orientales.

Les Espagnols passèrent la journée entière sur l'île de San-Salvador; ils en parcoururent les sites agréables, ils pénétrèrent dans les bosquets où ils trouvèrent des fruits d'un goût délicieux, ils se désaltérèrent à l'eau pure des fontaines ou des ruisseaux, et ils ne retournèrent à bord que fort tard, et ravis de tout ce qu'ils avaient vu.

Dès le lendemain matin, les naturels s'embarquèrent dans leurs pirogues qu'ils nommaient canots, et se transportèrent à bord des navires espagnols pour rendre la visite qu'ils avaient reçue la veille: quelques-uns même, pour montrer plus d'empressement, y arrivèrent à la nage, bien que leurs pirogues pussent contenir jusqu'à quarante hommes; ils apportèrent à leur tour des présents qui consistaient en petits ballots de coton, en perroquets apprivoisés, et en gâteaux ou pains de cassave et de manioc. Toutefois, les Espagnols ne manquèrent pas de remarquer que plusieurs d'entre eux avaient quelques ornements en or à leurs oreilles et à leur nez: ils leur demandèrent d'où leur venaient ces objets précieux, et ils conjecturèrent, par les signes de leurs visiteurs, que c'était d'un pays situé au midi de l'île; ils crurent comprendre aussi que là régnait un souverain qui n'était servi que dans des plats d'or; mais que, dans le Nord-Ouest, était une nation belliqueuse qui faisait quelquefois invasion dans leur île, et en emmenait les habitants en esclavage.

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